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Full text of "Histoire des hommes illustres de l'ordre de Saint Dominique; c'est-à-dire des papes, des cardinaux, des prélats éminens en sience et en sainteté; des célébres docteurs, et des autres grands personages, qui ont le plus illustré cet ordre, depuis la mort du saint fondateur, jusqu'au pontificat de Benoît XIII"

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HISTOIRE 


D ES 
HOMMES ILLUSTRES 
DE L'ORDRE 


SAINT DOMINIQUE; 


C'EST- -DIRE, 


DES PAPES, DES CARDINAUX, DES PRÉLATS 
éminens ën Science & en Sainteté ; des célébres Docteurs, & des 
autres grands Perfonages, qui ont le plus illuftré cet Ordre, de- 
puis la mort du S. Fondateur, jufqu’au Pontificat de Benoït XIII 


OUVRAGE DÉDIÉ À SA SAINTETÉ, 
Par Le Révérend Pere A. TOURON, Religieux du même Ordre: 





TOME QUATRIEME. 





A PARIS, 
BABUTY, rue Saint Jâques, à Saint Chryfoftome, 
QUILLAU, Pere, rue Galande, à l’'Annonciation, 
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Chez 


® M DCC. XLVIL 
AVEC APPROBATIONS ET PRIVILEGE DU ROT, 








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TROISIEM 


* 


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E LETTRE 


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Écrite de la part de SA SAINTETÉ, par Son Éminence 
Monfeigneur le Cardinal VALENT:I, Sécretaire d’Etar, 
au P. TouronN Dominicain, au fujet de fon Hifoire 


des Hommes Iluffres de l'Ordre de faint Dominique. 


REVERENDE PATER, 


OLU MEN tertium , quo precla- 

rorum Hominum ,qui Dominicano 
cetui nomen dederunt , vitas, @° ifluf- 
tria geffa recenfere pergis, detulit 4d 
Pontificem Maximum Antoninus Bre. 
mondius fodalis tuus, deque eadem Re- 
ligiofa Familia fludiis fuis egregie me- 
ritus ; parique fuit à Pontifice Maxi- 
mo bnmanitate exceptum, ac dfo [4 
periora : Quamobrem juffit me [uo tibi 
romine plurimas babere gratias, cum 
propter Litterarium munus ipfi jucun- 
diffimum , tum verd etiam propter nun- 
cupatoriam Epiflolam eidem infcrip- 
tam, Hanc vero Pontifice volunta- 
tis fignificationem citius accepiffes , nifi 
graviffime divinarum ; bumanarumque 
rerum follicitudines , quibus hoc po- 
tifimum tempore Pontifex ‘Maximus 
fuit exercitus, tuique libri, antequam 
quidquam ad te refponfi daretur , per- 
currendi cupiditas , illam retardaffent, 
Nanc itaque libro omni curfim evoluto, 
attentins vero perletlis quorumdam dum 
Viverent-, rerum geflarum narrationi- 
bus, eafdem pares in elegantis diftio- 
nis, ac fuperiores invenit , tantäque 
prudentia claboratas ; ut elegans ac 
prudens [cribendi ratio, qua imagines 
1llas delineafli, eximiam pennicillo 
tuo demeruerit laudem.*Interca vero 
Auguffinus Urfius, vir in Literaria 
Republica Clarus , Verfionem ex Gal- 
lico in Italicum Idioma profequitur ; 
nt 1is quoque , quos Gallici fermonis 
imperitiä tenentur , opus tuum probe- 
sur , ac placeat, Que cüm de mandato 
Sanilitatis [ue babuerim tibi fignifican- 


REVÉREND PERE 
X YOrrE Confrere, le Pere An- 


tonin Brémond, dont letravail, 
& les Ouvrages font beaucoup d’hon- 
neur à voire Ordre, a préfenté au 
Souverain Pontife votre troifiéme Vo- 
lume, ou la fuite de l’Hiftoire de vos 
Hommesilluftres dont vous cofitinuegz 
à écrire Ja Vie, & les belles Aétions : Sa 
Sainteté l’ayant reçu avec la même 
bonté, que les deux Tomes précé- 
dens, m’a ordonné de vous en faire 
de grands remercimens de fa part , &c 
de vous affurer qu’Elle eft également 
fatisfaite, & de ce préfent de Littéra- 
ture, qui lui eft très-agréable, & de 
l'Epiître, que vous lui avez adreffée. 
Vous auriez reçu plutôt cette marque 
de la bienveillahce du Pape, fi les 
foins accablans des chofes Divines & 
Humaines , fi multipliés furtout dans 
ces tems critiques, n’euffent détourné 
ailleurs les attentions de Sa Sainteté : 
le défir même de lire votre Livre, 
avant que de vous répondre, a influé 
encore à ce retardement, Maintenant 
que le Saint Pere a parcouru rapide- 
ment tout votre Ouvrage, fans que 
cette rapidité l'ait empêché de s’arré- 
ter avec plus d’attention à certains ré- 
cits frappans des glorieufes actions, 
que ces Hommes véritablement Illuf- 
tres, ont faites pendant leur Vie, Sa 
Sainteté y a remarqué avec plaifir la 
même élégance, & la méme pureté 
de ftyle, que dans les deux premiers 
Volumes ; Elle les trouve travaillés 
avec tant d'art, & de prudence, que . 
ce ftyle élégant & modéré, fous le- 

a i] 





quel vous repréfentez ces Tableaux, da, omnia tibi fauffa, & felicia prez 
mérite à votre plume l'Eloge le plus cor 4 Deo : 


achevé, J'ajoûte que le fçavant Pere 
Orfi, fi connu dans la République des 


Lettres, continue de traduire vos Qu- 


vrages en Italien , afin qu'ils puiffent 


être lüs, & applaudis, de ceux même, 


qui n'entendent point le François, 
Voilà ce que le Souverain Pontife a 
voulu que je vous écriviffe en fon nom, 
Je (Gubaite que le Ciel vous favorife 
en tout, & qu'il yous comble de fes 
‘Bénéditions. 


M. KR. P. 
À Romele 4 des Ides d'Août 1746, 


| Toujours difpofé à vous rendre 
fervice, 


+ S, Cardinal VALENTE 


?. P, 


_ Rome 4 Idus Sextiles 1746, 


Ad Offcia Paratus. 


S. Cardinalis VALENTI. 





À OL RER LL D QD QD LE LE D Gr DDR LR Gr die Ce © CDD Ed Le 


TABLE 


Des Noms des Saints @ des Hommes Illuffres , dont l'Hifoire 
cf contenuë dans ce quatrième Volume. 





LIVRE VINGT-CINQUIEME. 


L Homas DE Vio CAJÉTAN, xxxixe Général des FF. Précheurs, 
Archevèque, Cardinal de Saint Sixte, Légat Apoftolique en 
Allemagne & en Hongrie, page ? 
II. AUGUSTIN JUSTINIANI, Evêque de Nebbio, & Aumônier du Roy 
* François I, 26 
IIL. GUILLAUME Panvi, Confeffeur, & Prédicateur Ordinaire des Rois 
. de France, Louis XII, ‘& F rançois [, depuis Evèque de Troyes, & de 
" Senlis, | 38 
IV. Nicoras DE SCHOMBERG, Archevéque de Capoue, Légat Aofts: 
lique, & Cardinal du Titre de Saint Sixte, & 
V. DiécuE DE VicroritA, Prédicateur de l'Empereur Charles- 
Quint, 
VI. François DE VicrORtA, célébre Profefleur de l'Univer fité 5-59 
de Salamanque, 
VIL. JEAN FABER, Evêque de Vienne en Autriche, Confeffeur, & Cor 
* feiller de l'Empereur Ferdinand I , & fon Ambaffadeur à la Cour d’An: 
gketerre, 66 
YIIL Yves Mayeuc, Confeffeur, & Aumônier de la Reine Anne de Bre- 
tagne , depuis Evêque de Rennes, 7$ 
IX, SANCTES PAGNINUS DE LUQUEs, illuftre Traduéteur de la Bible, 8$ 


LIVRE VINGT-SIXIEME. 


X. GarcCIE DE Loaysa, Général des FF. Précheurs, Evêque d'OUfma; 
Confefleur de l'Empereur Charles-Quint, Préfident du Confeil Royal 
des Indes, depuis Cardinat, Archevèque de Séville, 9% 

XI. JULIEN GARCÉS, premier Evêque de Tlafcala dans la 
Nouvelle Efpagne, 

XII, Vincenr VALVERDE, premier Evéque de Cufco dans 

_- le Pérou, | 


XIII Tomas BabrA, Maître du Sacré Palais, Nonce Apoltolique. & 


107-118 


Cardinal du Titre de Saint Sylveftre aa Champ de Maïs, | ! 116 
XIV. LÉANDRE ALBERT, célébre Ecrivain, | 123 
XV. AuBroISE CATHARIN, Archevêque de Conza, | 127 
XVI. JEAN GuiENCOURF, Confefleur du Roy de France? 

Henry Il, 


XVII. JACQuES Fourré, Prédicateur des oi: François | IX, 


155-161 
& Charles IX ,depuis Evêque de Châlons fur-Saone y un. 


d li 


TABLE DES NOMS DES SAINTS, | 


X VIII. JEAN ALVAREZ DE ToLéve, Archevêque de Chnpaltiite, & 
Cardinal du Titre de Saint Sixte, 168 


ZLIVRE VINGT-SEPTIE' ME. 


XIX. PIERRE BERTANO, Evêque de Fano , Légat du Pape auprès de l’'Em. 

pereur , & Cardinal du Titre de Saint Pierre, & de 5. Marcellin, 184 
XX. MELcHior Cano célébre Théologien, Evêque des Canaries, 193 
XXI. Dominique Soro, Confeffeur de l'Empereur Charles-Quint, & 


l'un de fes T'héologiens au Concile de Trente, 20$ 
XXII. PIERRE DE Soro, Confefleur, & Confeiller de l'Empereur Char- 
les-Quint , depuis Théologien de Pie IV, 216 
XXIILI Gizzes FoscHARAR1, Maître du Sacré Palais , Evêque de Mo- 
déne, 230 
XXIV. BaRTHELEMY DE Las-Casas, Protecteur Général des Indiens 
Evêque de Chiapa, e 240 
XX V. SiXTE DE SIENNE, 


XXVI. TIMOTHÉE JUsrINIANI , Evêque de Scio , illuftre 
Confelleur de JEsus-CHRIST, ds 

XX VII. ANToINE JusriNraAnt, Archevêque de Naxia dans 195-3 
l'Archipel , 


LIVRE VINGT-HUITIEME. 
XXVIII SAINT P1E V, 30$ 
LIVRE VINGT-NEUVIE ME. 


XXIX. LÉONARD DE Marins, premier Archevêque de Lanciano, Nonce 
du Pape à la Cour d'Efpagne, Député du Concile de Trente auprès 

. du Pape, & Légat Apoftolique en Allemagne, 393 

XXX. JÉRÔME DE Loaysa, premier Evéque de Cartagéne, depuis pre- 
mier Archevêque de Lima dans le Pérou, 41 

XXXI. BARTHELEMY DE CARRANZA, Archevêque de Toléde, Mr 
d'Efpagne, 

:XXXII. ANTOINE HAvET , Docteur de Paris, Prédicateur & Confeffeur. de 
= Marie d'Autriche, Reine de Hongrie , premier Evêque de Namur, 438 
XXXIII FERDINAND DE TAVORA, Evêque de Fonchal dans 

lIfle de Madere, à 
XXXIV. Henry DE TAyORA, Archevêque de Goa , dans les 442- Li 
Indes Orientales, 
XXXV. BERNARD D'ALBUQUERQUE, Evêque de Guaxaca, dans la Nou- 


+ 


velle Efpagne, : 453 
XXXVI. FRANÇOIS-ARCHANGE DE BLANCHIS, Evèque, Cardinal du 
Titre de Saint Céfaire, | 468 
XXXVII. Françots FOREIRO, Prédicateur du Roy de Portugal, & 
l’un de fes Théologiens dans le Concile de Trente, 472 
LIVRE TRENTIE ME. 


XXX VIII Samr Louis BERTRAND, Apôtre des Indes Occidentales, 48 $ 


 L. ALPHONSE DE CABRÉRA, 1 


ET DES HOMMES ILLUSTRES, &c vi 
LLXLX. VINCENT JUSTINIANI, Général des FF, Précheurs, Nonce 
du Pape auprès du Roy d'Efpagne, & Cardinal du Titre de fainte 
Sabine, | | 527 
XL. IGNACE DANTE, Evêque d’Alatri, S39 
XLI. VINCENT HERCULANI, Vifiteur Apoftolique en Flandres, Evêque 


" de Péroufe, 543 
XLII. Gonsrroy DE Bozvuc , Evêque de Harlem, dans le Pays-Bas, 551 
XLIII, Louis DE GRENADE, 558 


LIVRE TRENTE-UNIEME. 
XLIV. Don BARTHELEMY DES MARTYRS, Archevêque de Brague, s93 
| LIVRE TRENTE-DEUXIEME. | 
X LV, ANGE CaLÉrivs , illuftre Défenfeur de la Foi, Evèque de Santérini, 


dans l’Archipel, : . 686 
XL VI, FERDINAND DU CHATEAU, Prédiçateur, & Confeiller du Roy 
, Catholique Philippe II, & fon Ambaffadeur en Portugal, 69 
XLVII. MicHez BoNELLt, dit le Cardinal Aléxandrin, Légat Apof- 
_ tolique, ; 69a 

XLVIIT SixTE FABRI DE LUQUES, 


XLIX. HyrOLITE-MARIE BECCARIA , Généraux des FF, Pré- (721-727 
. Cheurs, 3 | 
LI AucusriN Saruces, Prédicateurs des Rois Catholiques + 735-738 
- Philippe IT, & Philippe III, J 
LIT, ALPHONSE CiACONIUS, Pénitencier Apoftolique, & Patriarche Ti- 
. tulaire d’Aléxandrie, | ; 74$ 
LIII. Dominique BANNEZ, célébre Profeffeur dans plufieurs Univerfités 
d'Efpagne , Confeffeur de fainte Théréfe, 759 
LIV. Aucusrin DAvirA, Prédicateur du Roy Catholique 
Philippe III, & Archevêque de Saint Domingue, Ver 
LV. BARTHSLEMY DE LÉDESMA, Evêque de Guaxaca, dans 794797, 
la Nouvelle Efpagne, LL 
L VI. Micuez BÉNAvines , Evêque de la Nouvelle Ségovie, depuis Ar- 
chevêque de Manille, Capitale des Philippines, 772 
L VII. JÉRÔME XAVIERRE, Général des FF. Précheurs , Confeiller, & 
Confeffeur du Roy Don Philippe III, & Cardinal, 727$ 


Fin de la Table des Noms, Gr. 


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ve * ES 
vii] 1 
Ro mm mm ee et et te de à | 
APPROBATION de M. DE LORME, Dofteur  Profefewr 
de Sorbonne, & Cenfeur Royal des Livres. | 


Ar là par ordre de Monfeigneur le Chancelier , un Manufcrit intitulé : Hsffoire des 





Hommes Illuftres de l'Ordre de faint Dominique , Tome quatriéme. En Sorbonnale 


vingt-fixiéme Avril 174%. 
| ; DE LORME. 








ADP PROBATION des Théologiens de l'Ordre. 


C: quatriéme Volume, que nous avons lù avec la même fatisfaétiow 
que les précédens, nous a paru ajoûter beaucoup à tous ceux, que 
l'Auteur a déja publiés, & que les Nations Etrangéres ont traduits. Si on 
y trouve la même éxactitude , & la même clarté dans l'Expolfé des Faits ; la 
même Critique, & la même fagacité dans l'éclairciflement de ceux qui n'a 
voient pas été encore aflez dévelapés ; le même ftyle, & cette maniére de 
traiter les matiéres , dont Sa Sainteté loue l'Elégance & la Sagefle: Elegans 


ac prudens fcribendi ratio : I] faut dire de plus, que par la variété & la ri- . 


cheffe des Sujets, peut-être aufli par le nombre, & le mérite des Grands 
Perfonnages, des ide Evèques, & des célébres Do&teurs, dont le Pere 
TouroN, nous donne l’Hiftoire dans ce quatriéme Tome, il femble l'a- 
voir rendu encore plus intéreffant que les trois Premiers, Fait à Paris, ce 
dixiéme Juin 1747, | : 
| F. JEAN-ANDRÉ VAssAL, Profeffeur en Théologie, de 

l'Ordre des FF, Prêcheurs. : 
F. BERNARD MONTPELLIER, Profefleur en Théologie, 

de l'Ordre des FF, Précheurs, Lu 


HISTOIRE 


2 … 





NOTRE TRÉS-SAINT PERE 
LE PAPE 
BENOÏÎT XIF. 





D 


À RÉS-SAINTPERE. 


Lu 


Fe] la plüpart des Auteurs ne penfent pas 
SE] soujuors , comme ils parlent; lorfqu'en 
préfentant à un illuftre Mécéne les fruits de 
leurs V’erlles , ‘îls déclarent d'abord, qu "ils ne 





E PIT RE. 
font que lui rendre ce qui ef} à lui, ce qu’ils en 
ont reçu, © ce qui lui appartient à plufieurs 
titres : rien n'empêche que cet aveu, du moins 


dans quelques-uns, ne [oit aufff fincére , qu'il eff 


publet © folemnel. J'auroiës tort , TRES. 
SAINT PERE, de ne pas me glorifier de 
_ pouvoir faire aujourd'hui le même aveu, [ans 
crainte d’être foupçonné d’un defaut de fincérité. 
! Qu'on faffe atténtion à ces Lettres fi pré- 
cieufes , f? pleines de bonté ; dont V O- 
TRE SAINTETE’ à bien voulu bo- 
norer plus d'une fois {on Serviteur : 7 qu'on 
life avec des yeux attentifs ces excellens Ou- 
vrages, dont elle continue d'enrichir l'Eglife, 
C7 nos Bibliothèques : on comprendra [ans peine 
la verite de ce que j'avance avec confrance. Oui, 
TRE’S-SAINT PERE, vos Livres 
m'ont inffruit ; (oz vos Lettres m'ont enbards, 
foutenu , encouragé. Après celles-ci, je ne devozs 
point redouter la critique, n: craindre le tra. 
vail. Auffi ai-je redoublé mes [oins, pour ne 
pas paroître tout-à-fait indigne d'une Approba- 
tion, qui m'ef infiniment bonorable : €7 dans 
ceux-hà, f'ai beureufement trouvé, avec la ri- 


chef des Matières ; le Plan, la Régle, © Le 


EPITRE 
Modele , dont j'avois befoin : le Plan d'un 
grand Ouvrage profondément médité ; la régle 
fâre pour placer en leur dieu, les parties dont le 
tout eff afforti ; ; CT le parfait modele d'un Ecri- 
vain, qui ne veut parler de la Region , 7 
de [es Héros, que d'une maniére digne de 
la maÿefté de la Religion, © de la fainseté de 
ceux, que fe font élevés par elle, à ce qu "elle 
a de plus augufte € de plus grand. | 
Je fra, TRE’S-SAINT PERE, 
que l'éxactitude, 7 l'amour de la Vérité [e- 
pont toujours Les premiéres régles d'un bon Hif- 
torien. Ce n'eff pas à lui à repréfenter les bom- 
mes, tels qu'ils auroient dû être : 2l doit les 
montrer tels qu'ils ont été; [ans jamais leur 
prêter de bonnes qualités, qu'on ne leur a point 
connues ; fans éxagérer leurs vertus, @7 [ans 
diffimuler leurs défauts. Content de rapporter 
fidélement des Faits avérés ; de mettre dans tout 
leur jour des talens, dont l'ufage à été utile à 
da République Chrétienne ; © de parler , [elon 
fa portée, de tout ce que fes Hommes illuftres 
ont fait de beau, d'édifiant, @* de faint; 
faut qu'il en laiffe le jugement au Tribunal dn 
Public, @7 eu. dernier reffort à celui de l'Eglife, 


a i] 


E PITRE. 

_ Mais quel intérêt n’a point celui qui entre- 
prend d'écrire les aëlions des Saints , de connot- 
tre éxaétement le vrai caractere de la Saintete ; 
CT de [avoir bien difcerner Papparent , du 
réel; le brillant , du [olide 3 le vil, du précieux 3 j 
&7 les vertus vulgaires, de celles qui [ont ve- 
ritablement beroïques ? Combien [on travail [era- 
t-il plus utile C7 plus achevé ; fi à la connoi[- 
fonce des Faits, l'Auteur ajoûñre celle de tous 
les devoirs , qu'un Difciple de J E S U S- 
CHRIST, eff oblige de remplir dans tous 
les Etats, où la Divine Providence l'a placé à 

Pi, TRESSAINT PERE, ce 
que nous avons l'avantage de pouvoir appren- 
dre, dans ces Volumes tout d’or j qui, fortis de 
votre Plume pour la félicité de notre Siécle, 
feront Pobjet de l'admiration de ceux qui vien- 
dront après nous; les délices des Sravans de 
tous les tems , @T de toutes les Nations. Les 

Ecrivains Ecclefiaffiques y puiferont toujours 
de nouvelles lumières , 7° un tré[or d’Erudirion , 
qu'ils chercheroient vainement ailleurs. C’eft ce 
que l'éxpérience a déja appris à plufieurs. Qu'il 
me foit permis de publier ce que la réconnoi[- 
fance ne me permet point de taire. 


EPITRE 
Engagé à écrire dans ce quatrième Tome, 
l'Hifioire du [aint Pape Pie V; de quel [ecours 
ne m'a point été l'excellent Abrège, que V O- 
TRE SAINTETE’ sous en a donné, 
* dans le premier Volume de [on grand Ouvrage? 
Quelle abondance dans un Difcours d’ailleurs 
“affèz court! Quelle élévation dans les penfées | / 
Quelle nobleffe dans lexpreffion ! Par tout 
quelle énergie! Quel ordre ! Quelle clarté! 
_ Ces juftes louanges qui caraëiéri[ent f? bien 
le Bienbeureux Pontife , C7 qui relevent avec 
tant de Digristé fes belles actions, C7 toutes 
fes vertus; l'amour de la Religion, le zele de 
la: Foi, @° de la Difcipline ,. la vigilance 
Apoftolique , la charité envers les Pauvres, 
l'application à extirper toutes les Erreurs, la 
fermeté 7 la force, quand il Jallui defendre 
les Droits Sacrés du Saint Siège: la droiture 
enfin, la Juflice > l'Equité, qui ilufirérent 
le Pontificat de Jaint Pie, € qu'on ne [çauroit 
s’empécher de révérer encore dans [es. Décrets : 
peut-on les lire; ces. louanges ; fans juger 
auffitôt que l'habile main, qui écrivoit ainfi 
_ #ly a trente - cinq ans, traçoit d'avance, € 
fans y penfer, le véritable Portrait de Be- 


ail] 


[af 


2 


| ÉPITRE. 


add XIV, en faifant celui de Pie F(*)2 
_$3 cet Ami de Dieu, ce faint Pape, plein 

de Sollicitude, 7 d'une ardente charité pour 
le Troupeau , dont il étoit le Pafieur , 7° comme 
le Boucher, montra [a grandeur d’ Ame, en 
s'oppojant comme un Mur d'Airain à toutes 
les Entreprifes des Infideles , Cr à leurs puilfans 
efforts, qu'il rendit inutiles : ne voyons-nous pas . 
aujourd'hur ( dans.des circonflances non moins 
critiques ) fon digné Succelfèur , embrafé du 
même zele , également attentif à veiller à la füre- 
té des Peuples, €7 à leur bonbeur ; [asntement 
allarmé de leurs périls, fenfible à leurs pertes, 
compatifjant à leurs maux ; € pour les faire 
ceffèr ; employant à propos tantôt les averti[fe- 
mens d'un Pere commun , les largelfes d'u 
ré charitable 3 © tantôt les bons Offices. 
d'un [age Médiateur 3 pouvant toujours dire 
d.un Peuple chéri CT afflige, ce qu'un faint 
a difoit autrefois à la Ville de Jérufalem : 
{*) Flagrans in eo propagandz bur invi@um. Qua reditudine , 
Religionis Catholicæ defiderium ;| qua juftitià , qua æquitate, S, Apof- 
fudefefus pro inftauranda Eccléfiafti- | tolicæ fedis Regimen.,, totumque Ec- 
<a Difciplina labor: incredibilis.ac|clefiafticum Ordinem Pius adminif- 
quali perpetua in extirpandis erro-|traverit , editæ ab eo fanctiones inter 
fibus vigilantia : ad fublevandam in- Romanorum Pontificum decreta ty- 
digentium inopiam prona & inex-|pis evulgatæ, probè teftantur, &c, 


haufta beneficentia: pro tuendis Ec-| De fervor. Dei Beatif. Éc Tom, 1; 
‘cleliæ juribus ferreum pectus, ac ro-lAppen, pag. 522.Çol.k, . S 


E PITRE 
Que la Paix foit dans ta force, & l’abon: 
dance dans tes Tours. }’ai parlé de Paix; & 
je te l'ai fouhaitée. Jai cherché à te procurer rccxxr,7,8,5. 
toutes fortes de biens , à -caule de la Maiton 
du Seigneur notre Dieu. 

Que tous les Fidéles remercient donc La dE. 
vine Bonté, de nous avoir donné un Pontife 
vraiment Grand, e7 Très-Grand par [a Cha- 
rité, fa Doétrine, [es Vertus, 7 [es Ecrits ; 
un Pontife fe zélé pour la Paix CT le Repos de 
tous ; en même tems fi attentif à nous inffruire, 
f? vigilant à maintenir, ou rétablir par tout, 
les faintes Loix, © les pieufes pratiques con- 
facrées par la vénérable Antiquité 5 ; un Pontife 
enfin fr capable de réprimer (œutent par la [u- 
périorité de [es Lumiéres, que par le poids de 
la fuprême Autorité ) tout ce qui s’éleve con- 
tre la Science de Dieu; 7 tous ceux qui ofe- 
roient s’écarter des Dogmes de la Foi, ou des 
Maximes de la Morale , ou des Vérités qui 
appartiennent à du dons de la Doëtrine 
Chrétienne. | 

, Plaife .au T'ont-Pui Fans » écouter les Vœux 
dun tel Pafleur , pour la Paix de tous les Peu- 
Soit Qu'il exauce aulfe ceux de l’'Eglife, pour 


E PITRE. | 
lui conferver long -tems un. Pafleur, qui fera 
toujours la confolation, © la gloire des Do- 
mefriques de la Foi, parcè qu'il fait lui - même 
fon bonbeur de celui de [on Troupeau! C’eft 
dans ces [entimens que je né cefférai d'être avec 


le plus profond refpeñ, 


TRES-SAINT PERE, 


DE VOTRE SAINTETE, 


Le très-humble, très-foumis, & 
très-obéïiflant Fils & Serviteur, 


F. ANTOINE TouRroON, de . 


l'Ordre des FF. Prêcheurs. 


” TROISIÈME 





‘ 
ST — 
pe 


TE, 


SR PP UE RE ET Mira > mi 








HISTOIRE 

| L DES | 

HOMMES ILLUSTRES 

| DE LORDRE 
| DE 


‘SAINT DOMINIQUE 








L | à 


LIVRE VINGT-CINQUIÉME. 





THOMAS DE VIO CAJETAN, XXXIX° GENERAL 
-: DES FF. PRESCHEURS, ARCHEVESQUE, CARDINAL 
: DE SAINT SIXTE, LEGAT APOSTOLIQUE EN ALLEMA- 
. GNE, ET EN HONGRUE. | 


ERNEST es 
La # # 
je, * 
g + 4 
à fi a 
‘ , 
\, a 
& 4 
“5h + 
. NE 
“ 
N 
QE 


I au lieu d'écrire l’'Hiftoire du Cardinal Cajetan, Livre 
PE nous nous bornions à faire fon Eloge, il fuffiroit XXV. 
WÆ| peut-être de traduire ici les paroles du fçavant 
A & ; | ; : THOMAS DE 
ixte de Sienne , ou celles de Abbé Ughel. L'un 45 Caicran. 
& l'autre femblent avoir voulu renfermer en peu mm 
de lignes, tout ce que les Auteurs contemporains. avoient Vide Flarium qui. 
ER 2 : RE Fe x anutm ,« ap. Bzovi. 
déja dit du génie , des talens, des vertus & de la doctrine de 





. 
> 








2 


LirvRreE 
X X V. 


THOMAS DE 
V0 CAJETAN, 


To 
&c 
Lean. Al, de vir. 
illuitr. Lib I, fol 
49: 
Six. Sen. Bibl. fan@. 
Lib, IV, pag. 330. 
Urhel. 
Ton. 1, Col. $43. 








m. XIX, p. 900: 


Echatd. Tom, 11; 


Pag. 14. &c. 
I. 
Patrie, & Pa- 
rens de Thomas 
de Vio, 


IT. 
Ses qualités d’ef- 
prit, & de cœur. 


lta. Sace, 


HISTOIRE DES HOMMES ILEUSTRES 
ce grand Homme, qu’on n’a pas fait difficulté d’appeller ma 
autre faint Thomas (1 ). Mais, fans prévenir le Lecteur fur le 
jugement qu'il doit faire du mérite de notre Cardinat, nots tä: 
c s, en écrivant fa vie, de le repréfenter cel qu’il aéré, 
fans éxagérer les vertus, fans diflimuler les défauts. Ce qu'il 
eft permis de dire d'avance , c’eft que fa piété ne fut pas 
moindre que. fon Erudition ; que la réputation, qu'il fe fit d’a- 
berd parmi les Sçavans, devint toujours plus. éclatante; & 
que les. qualités de fon efpric, ne furent point au-deflous des: 
eminentes: Dignités ; dont'il etoit revêtu. . 
Gaiette (ou Caïerre ) Ville dItake, au 
ie dans la Province de Labour, fuc fa Patrie, comme elle 
avoit été du Pape Gelafe IL. Son ‘pere , appellé François de 
Vio, & fa mere Ekfabeth de Syeria, honnètement pourvüs 
des biens de ce-monde, vivoient dans la crainte du Seigneur, 
fans beaucoup d'éclat, & fans reproche. Les Auteurs ne s’ac- 
cordent pas À le jour, ni fur l’annice de la naïflance de Caje- 
tan. Le Pere. Echard la met au vingtiéme de Février 1469 : 
ê&t- Jules-Géfar Capici, dans fon Hiftoire de Naples, la récale 
jufqu’au vingt-cinquièéme de Juiller 1470. Ce fecond fenti- 
ment, Er Rem parmi les Auteurs Italiens, n’eft 
pas fans difficulté: & on ne fçauroit accorder, ni avec ce que 
nous lifons dans quelques endroits des Ouvrages de notre Car- 
dinal ; ni: avec FEpitaphe, qui fut depuis gravée fur fon'Tom- 
beau (*) Le-nom de Jacques qu’on lui donna au Baprême , ne 


Royaume de Na: 


feroit pas une preuve qu’il fut né le jour de cét Apôtrre. 
: Quoiqu'il én foit, tous les Hiftoriens remarquent que la na- 
ture { péu favorable au jeune Cajeräri, pour les avantages du 


{1)Hic illeeft aler Thomas, ingenio- 
Yum extrems liies, loftoïrunr vitéFain hi= 
raculum, hæreticæ pravitatis terror, facra- 
rom litterarum iumew, ac-fax , fchot:ftici 
puvens mhleta inviétus, Thomifticæ Doc- 
trinæ galeatus defeñfor , fincerioris doétri- 
næ pr ulem, arx,xc prompttarium 
fub:.lium argumentorum , Cathedræ demum 
dise: , 1C decus; cujus adeo immortalia 

Cripra funt, nt tandiu videantur petenñatu: 
a , quandiu divinam fapientiam fcholaftica 


fhbiellisperfonabune, fa, Sacr. Tom. I ; Col 


Le.même-Awenr, pour relever l'éclat, & 
Re Digniré de la Ville de Gaiette, fait éncore 


dignitatum [peËt:s ; fve îterum nobiliores dif- 
ciflinäs intucaris: f guide [upério ibus Te- 
calis Gelafum II, protulit fummum Pontif- 
cem ; Patruwr verè »offroñuwm memoriä, alti- 
rum illuns Thomam à V'ià Cajetawum , Cardi- 
nalem D'mini.an: infiituti, qui acum:ne men- 
tis , fubrilitateque inpenii mortales penè vmnes 
vidstur pratér valaffe. &cc. Ita, Sacr. Tom. I, 
Col. 526. 

,(*) En finiflant fon Commentaire fur la 
feconde feconde de la Somme de'S: Thomas, 
le 26 de Févriér 1 517; Cajctan remarque qu'il 
commençoit alors fa quarante-neuviérme ane 
née, Cela favorife 1 Pere Echard. Mais l'E- 
pitaphe du Cardinil’, felon laquelle il mou- 


PBtoge de notre Cardinal, qu'il veut faire { rur le ge Aodt is3à, âgé de és:ans ; & 19 


regarder comme le grand ornement de fa 
Pairie, & de fon Siécle: C'vitas ; lan obr- 


dis, Parens fummorum-virerum ; five décor | Céfar Capitis-* : - 


Vous. ne s'accorde pas aflez avec {a Chros 


nologie , moins encoreavec telle. de Jules- 
» L A] | & , : ‘ : | s 


Q 


I es, OR 1. 


"'DE L'ORDRE S. DE DOMINIQUE. 


corps } l'avoit eté prefque jufqu'au prodige, cœux def Livre 
prit & du cœur. Dès fa premiére enfance, il montra tant de KXV. 


a st 


vivacité, de jufteffe , & d'élévation de pénie, une mémoire # donc eo. 
beureufe, & avec cela tant d'amour pour l'Etude, la piété, & mp Casrra. 
l'honnêteté; que fes Parens {e hâterent de lei chercher des “= 
Maîtres, capables de cultiver, par leurs foins, ces précicufes 
femences de vertu. L'éducation favorifant fes: inclinations, 
croiffant en âge, il crût en fagefle, & ne hr que les 

a 


Livres, les éxercices utiles de l'efprit, & la converfation des 


perfonnes, qui l'édifioient en l'inftruifant. S'il ne fe plaifoit 
‘pas dans les jeux ordinaires aux enfans, il fuyoit avec encore 
‘plus de foin tout ce qui pouvoit blefler la modeftie. Son amour 


pour la chafteté l’avoit porté à la confacrer à Dieu par un 

vœu, avant même que de demander l'Habir de Religieux, 

qu'il reçut avec le nom de Thomas, dans le Couvent des FF, | | 

Prêcheurs de Gaïette, lan 1484. I} n'avoit caché fa Wocaæ © 111. 

tion à fes Parens, que parce qu'il ne doutoit pas de leur op- , Hdélie if Ve. 

pofition d ce deffein : il crut qu’une fois hors de leur Maïfon, 

31 feroit plus fort pour réfifter à leurs attaques : mais fatigué 

depuis par leurs importunités, il pria es Supérieurs de vou- 

loir Pen délivrer , en Péloignant de fon Pays: & cela lui fut 

accordé. | | 

. Envoyé d’abord à Naples, il fit fon cours de Philéfophie IV. 

dans le Couvent Royal de faint Dominique, & fes Etudes de PL dans 

Théologie dans les Ecoles de Bologne. Ses Profefleurs: furent | 

aufli les Admirateurs de la pénétration de fon efprit, aifé, 

fubtil, toujours fécond. Les queftions les plus diféciles n'a- 

voient rien d’obfcur, ni de trop élevé pour lui: il portoit la 

Jumiére , & fembloit répandre un nouveau jour fur tous les fu." 

jets qu'il entreprenoit de traiter. Si aux grandes connoiffances 

qu’il avoit déja acquifes avant l’âge de vingt ans, il'eut ajoûté 

celle des Eangues Oriénraäles, on l’auroit diftingué dès-lors , : 
armi les hommes les plus: celébres de fon Siédle, On doit re V. 

ètre. furpris, que-dans un rems où les beaux. Arts, & toutes PVR A 

des Sciences de l'ancienne Arhénes, fembloient renaître -en Langues, 

Italie, pat le commerce de tout.ce que là Gréce avoit d'ha; 

biles gens, on:.ne:fe: foir-poinn awiféde-procurer ce-fecours 

à un jeune Religieux, déja fi tapable d'en connoître le: prix; 

&. de profiter, un jour de. l'avantage de pouvoir confulter 

Les Originaux des Livres facrés. a 

7” Ses rapides progrès dans les éxercices ordinaires de l'Ecole, | vre | 

avoient engagé les Supérieurs. à-ke placer parmi M Maîtres, pe 78092" 
1 





Livre 
XX V. 


THOMAS DE 
V10 CAJETAN. 
D me — 





VIL 
Et fe diftingue 
beaucoup dans 
une célébre Dif- 
pute. 


VIIL. 
Ileft fair Doéteur 
dans un âge peu 
avancé. 


4 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 

avant qu’ilen eût l’âge. Vers l'an 1491, Thomas de Vio en- 
feignoit dans les Ecoles de Padouë; & fon nom étoit connu 
dans toutes les Provinces d'Italie (1). Peu d'années après, le 
Chapitre Général'de fon Ordre, s'étant aflemblé à Ferrare, 
la Province de Lombardie choifit Cajeran, pour y foutenir 
felon la coutume une Théfe publique de Théologie. Le fuc- 
cès répondit à l'actente , & augmenta encore fa réputation, 
Outre le grand nombre de Sçavans qui s’y étoient rendus de 
différens Pays , le Soutenant fut honoré de la préfence du 


Duc & du Sénat de Ferrare, & de la Difpute du célébre Pic 


de la Mirande. La rare Erudition de ce Prince fit admirer 
davantage celle du Répondant: il propofa fes difficultés avec . 
tant de Éibrilité 8e de force , que, felon lexpreflion d'un Ecrit 

vain , tous fes Arguméns paroifloient aux autres autant de fou- 


dres. Cajetan à fon rour fit paroître une fi grande préfence 


rit dans la répécition des Argumens ; tant de doërine, 
x de folidité dans fes réponfes ; tant de choix, d'ordre , de 
netteté dans les preuves, dont il les appuyoit ; qu’on ne fca- 
voit-lequel des deux Contendans avoit plus juftement mérité 
la palme, & les applaudiflemens de cette augufte Affemblée. 
.. À la fin de la Difpute , Cajetan fut porté comme en triom. 
phe, entre les bras hp fes Admirateurs, en préfence du Duc 
de Ferrare, & du Général de fon Ordre. Le premier lui donna 
mille marques d’eftime : & le fecond , preflé par les vives in- 


def 
& 


 ftances de Pic de la Mirande , & de tous les Affiftans, lui don- 


Aut. du XVI Siécle, 
JI1, Part, p.4rfe 


IX. 
P'ufieurs Villes 
d'Italie le deman- 


Ê t 
= 1 0 


na fur le champ le Bonnec de Docteur ( 2). Quelques Hifto- 
riens, fuivis par M. Dupin, prétendent que Cajetan n'avoir 
alors que virigt-deux ans: Maïs fuivant la Chronologie du 
Pere Echard, & l’Epoque du Chapitre de Ferrare,. tenu au 
mois de May. 14:94; nous.penfons qu’il avoit déja fini fa vingt- 
cinquiéme Année. 5: D 
, Il enféjgna' depuis la Théologie, non pas ( conime Pa ‘cru 
M. Dupin } à Paris & à Rome; car il n’eft jamäis venu en 


s 


-- (1) Patwii feéter artiam pofitas cirta 
1491, maximam fibi famiain ; qua ledtioni- 
bus... ua {criptis editis camparavit, jamque 
Cajerni nomine , fic énim vulgo vocabanr; 
&tiha tota perfonabat, &c. Echard: Tém.i I, 
pag, 14. Cl. 1. . NUE ee 
* ‘(2].Cüm Ferrariæ Generalia Ordinis co- 


Mia coa@à fuiffent anno 1494 , 8 Maii ju- 


venis Thomas ed ad defendendas nomine 
Pravinciæ-Lombardiæ conclufiones- miflus 
ef: manufque injanétum tantä cum ominiam 


gdtmitaione faftinuit, 4 Joanear Piéum L. 


Mirandulanum , juvenemilluin prmcipemr, 
qui Phœnix ingeniorum fua tempeftate au- 

ivit inter arouentes natus, objeéta ejus 
centum, quæ tot fulmina vibrata cæteris vi- 
debantur , tami préfenti memorià repetiit, 
cantà folertià folvie, tanta cruditionis copià 
refponfiones fuas fulcivit ; ut finita difputa- 
tione , applandens celeberrimus virorum 


omniam çonfeflus, Thomam è-pulpito ap= 


prehenfum inter brachja veluti criumphau- 
tem, &c. Echard: Ibid 
SR Re 


Ex LS st 


de + 


- + + 


- 


DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. $ 
France, mais dans et Villes d'Italie : où les Princes , & 
les Républiques s’efforçoient comme à l’envi de l’attirer , afin 
d’illuftrer leurs Ecoles, & d’exciter l’émulation de ia jeuneffe. 


_ Le Sénat de Venife obtint du Général, Joachim Turtiani lui- 


même Venitien, la préférence qu'il demandoit. Au fortir de 
Ferrare , Cajetan retourna d’abord à Padoue ; où, continuant 
pendant quelque tems fes éxeraces fcholaftiques, il eut plu- 
fieurs fçavantes Difputes avec deux anciens Profefleurs de ré- 
putation, Maurice , & Antoine Trombetta : qui n'admiroient 
pas moins la modeftie que la fubrilité , & l’érudition de leur 
Adverfaire. | | | 

Atrentif dès-lors à partager tout fon tems entre la priére, 
la lecture , & la converfation avec les Scavans, Cajetan faifoit 
tout fervir à fon avancement dans la vertu, & dans les Scien- 
ces. La maxime qu’il s’étoit déja faire de ne paflér aucun jour 
fans écrire quelque chofe, il la garda inviolablement jufqu'à 
la mort. Sain, ou malade, dans le Cloître, ou en vo age, 
Profefleur, ou Supérieur Général, Evêque , Cardinal, c argé 
de plufeurs difficiles Légations dans les Pays étrangers; ja- 
mais la multitude des affaires, & de fes occupations, ne l’em- 
pêcha d'employer quelques momens du jour a lire, & à écrire. 
On peut aïifément s’en convaincre en sig rss à la fin de 
chacun de fes Ouvrages, le lieu ; & le tems, le jour, année, 
où il y mettoit la derniére main. | | 


Pendant qu’il enfeignoit à Brefle, dans l'Etat de Venife, én | 


1496, il publia fon Traité du Précepre de l’'Aumône, felon 
les Principes de faint Thomas. Appellé depuis par le Duc de 
Milan, pour faire des Lecons de Théologie dans l’'Univerfité 
de Pavie, Cajetan donna quelques nouveaux Ouvrages, entre 
Jefquels on compte celui qui a pour titre : De l'infinité de Dies; 
unantre, de lAnalogie des Noms ; & un troifiéme , où l’Au- 
teur. éxamine;. fi dans ce qu’on appelle en Italie, Mont de 
Pièté, il n’y a rien d'Ufuraire. Sa décifion eft conforme au 
Décret, que le cinquiéme- Concile de Latran, porta quinze 
ans après, fous le Pape Jules II. En.1499 & 1 500 , Cajetan 
fur obligé de profefler à Mantouë, & à Milan. Nous avons 
douze ou treize de fes Opufcules, compofés dans ces deux 


Livaz 
X XV. 


RE, 
* T'HOMAS DE 


Vi0 CasaTAN. 








X. 
Maxime de ge 
pafler aucun jour, 
fans écrire quel. 

que chole. 


XI. 
Premiers Ouvra. 
ges de Cajetas. 


XII. 
Où, & à quelle 
occafion. ils fonc 
écrits. 


‘Villes. Ce font plus ordinairement des réponfes qu'il faifoic 


aux difficultés de ceux qui le confultoient touchant différens 


Cas, fur les Vœux , les Contrats, la Simonie ,l’Ufure, l’obliga- 
tion & la maniére de reftiruer,ce qu'op à reçu d’un Ufurier. 


foic par héricage , uautrement: ;i -.. : 


&4 4 
< , Sucre 
<'-:l; LR Jun Î ‘à 559 bot ad 
, e 


À il} 


LIVRE 
X XV. 


THowas DE 
Vi0 CASETAN. 
| 


RS - à. : 





XIII. 
Réputatation , 
qu'il fe fair à 
Rome. 
XIV. 


Emplois, 


X V. 
Nouveaux Ou- 
VIAGCSe e 


XVI. 
. Cajetan eft établi 
Vicaire Général 
de {on Ordre. 


XVII. 
Bt puis élû Supé. 
ticut Général, : 


XVIIL 
flutres Ecrits. 


6 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 
- Dans le Chapitre Général de fon Ordre’, aflemblé à Rotie 
le trenitiéme de May 1 ÿc1 , Thomas de Vio ne fut pas moins 
applaudi qu'il l'avoir été fept ans auparavant dans celui de 
Ferrare. Lé Pape, & roùt lé Sacré Collége virent avec plaifir, 
que la’ vertu & la capacite de ce célébrée Théologien, étoient 
éncore au-deflus dé ‘fa réputation. Aufli fut-il élà en même 
tems Procureur Génétal de {on Ordre, en Cour de Rome, & 
Préfet des Erudés dans le$ Ecolès du Palais Apoñtolique. La 
gloire qu'il s'acquit dans l’un & l’aûtré Emploi, pendant fept 
‘années de fuite’ le fit eftimer des Souverains Pontifes, Alé- 
xandre VI, & Jules II. Il prononcça divers Difcours devant ces 
deux Papes ; & "il enrichit encore lé Public de divers Ouvra- 
ges; dont les Romains purént profiter les premiers. Il atta- 
qua particüliérement kef Aväres , les Ambitieux , les Simo- 
niaques , les Libértins ,'& certains Philofophes, qui enfei- 
gnoieñt que notré âme n’étoit pas immortelle ; & qu'il n’y en 
avoit qu'une feule, & la même dans tous les hommes; an- 
cienne Erreur, louvérit renoüvellée , & toujours profcrite par 
l'Eglife ; auf n’a-t-elle été jamais foutenue que par des gens 
fans Religion, & dont’ la corruption du cœur égaloir les té- 
hébres dé l'efprie. | 
7“ Notre Auteur finifloit fes Commentaires fur la premiére 
Partie de la Somme de faint Thomas, lorfque Jean Clérée, 
Général des FF. Prêcheurs, après un Gouvernement de peu 
de moïîs, mourut dans le mois d'Août 1 ÿo7. La prudence, 
& là fageflé connuës de Cajetan, firent que le Pape Jules IF, 
lui-confia aufitôt la condüite de tout l’Ordre de bise Domi- 
nique, dont Sa Saïntèté létablit Vicaïré Général, jufqu’au 
f rochäin Chapitre , qui fut aflemblé à Rome dans le mois de 
Juin dé l’année fuivañté.'Cäjetan avoit à peine quarante ans; 
& cette confidératiof n’empècha point qu'il ne fut élû Supé- 
‘rieur Général, par Îles füffriges préfqu'unanimes des Eléc- 
‘téurs. Le Pape avoit fouhaité cette Election; tout le Sacré 
Collége y applaudit ; lé Cardinal Proteéteur , Olivier Caraffe, 
en marqua Fà fatisfaction particuliére : & le’ nouveau Général 
répondit parfaitement aux éfpérances des uns & des autres. 
‘La plus forte application à l'Etude ne le ‘rendit pas moins at- 
tentif à tous les devoirs de fa Charge; & la follicicude du 
‘Gouvernement ne lui fit point fufpendre fes Etudes. Ayant 
d'abord éntrepris la Vifite de fes Maifons en Italie, il etoit 
à Florence avañt' la ‘fin dé 1508; & l’annéé fuivante il fe 
trouvoit à Pife. Dans l’un & l’autre lieu, il_.fic paroître de 


Te 


A — 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. # 
nouveaux Ecrits, comme il en donna plufieurs étant de retour 
à Romie lan r1$10.. _— | 

Ce travail , qui demande d’ailleurs de la tranquillité , & du 
repos, devoit paroître d'autant plus admirable, que toute l'Italie 
étoit alors dans une continuelle agitation. Aux querelles & 
aux factions des Particuliers avoit fucçédé la Guerre entre les 
Peuples, & les Souverains. Jules IT, après avoir menacé la 
Ville de Ferrare, & tenté inutilement d’enlever Génes aux 
François, avoit mis le Siège devant la Mirandole: il la prit; 
mais la prife de cette Place ne püt le dédommager , ni le con- 
foler, de la perte de Bologne, qui lui fut bientôt après enlevée, 
Cette perte fut fuivie d’une autre, plus capable encore d'affi- 


er le Pontife, dont le Neveu, alors, Duc d'Urbin, aflaflina 


homes le Cardinal de Pavie, prefque fous les yeux de Sa 
Sainteté. EE | 

A tous ces maux, s’en joignit un autre, qui femblojt mena- 
cer d’un Schifme prochain & univerfel, On fçait à quelle oc- 
cafion, trois Cardinaux d'intelligence avec quelques autres. 
s'étant d’abord retirés à Milan, avoient convoqué un Concile 
contre le Pape. Ils en firent l'Ouverture à Pife; & ils:y tinrent 
ls trois premiéres Seflions dans le mois de Novembre 1511, 
Parmi les cruelles inquiétudes, que caufoit au Pape une en- 
treprife de cette nature, Sa Sainteté trouva un fecours dans 
le zèle de notre Général ; & un fujet de.confolation dans.fes 
lumiéres (1.). La premiére chofe que fit Cajetan , fur d’en- 
voyer à Pife crois habiles Théologiens, célébres Prédiçateurs, 
de fon Ordre, qui, par leur réputation, leurs difcours, &, 
leurs difputes, arrètérent en partie les progrès du Schifme, 


Livre 
XXV. 


PE 
THOMAS DE 
V10 CAJETAN. 
CREER RER 
"| # 


_.XIX. 
Troubles, & di- 
vifions dans l'Ita- 
lie. 


XX. 
Coccüiiabule 
Pife. | 


XXI. 
Zeéle de Cajetan. 


rctinrent le Clergé däns lobéiflance du Pape; y rappelérent. 


Jes Ciroyens'; & obligérent enfin les Peres du prétendu: Con- 
cile de fartir de la Ville (2), … . ::,,. 

Pendant que ces trois Doéteurs Dominicains défendoient 
ainfi avec zèle , a cdufe du Vicaire de Jesys-CHrysT,.dans 
le. lieu même que fes ennemis ayoient ehoifi,, pour lui faire 


XXII. 
H'écrit en faveurs 
du Pape. 


fon procès; Cajetau prit la plume, pour. faurenir, avec plus 
de vibueur , les Droits Sacrés, &, les- prérogatives du-Sou- . 


verain Pontife, Son Traité de la comparaifon dé l'Autorité 


* (r)intanto Écctefizx diférimine, fammo [alios Reli i9/{0s , ipfofque cives in Obedien— 
Pontifici non defuir Cajetanus ; ejufque cau- Etia PontiEris Continerent , quod & ita præ{- 
fara faétis , {criptis , confiliis , egrepie tuta- friterune , nt Antiftites.ibi fe fecuros non ar- 
tus ft. Æchard. Tom.‘f1 ,pag.rg. Col. 1." Ébitrati. Mediolaoum conceflerins | &c> 

(2) T'es ex uoftrissiros gravifhinos Pifas |. Echard, ut fs , , 
mift, qui non folüm fuos fodales, fed && 


C2 Re 


LIVRE 
XX V. 


Tomas De 
V10 CAJFTAN, 
À ERA EEE 








Vide Odoric. ad an. 
2511.39. 112, 
D 11»170$2 


Hift. Eccl, Liv. 
CXXII, n,. 119. 
Tom, XXV, p.210. 


X XIII. 
Concile de La- 
tran. 


Dupinius , ut fp. 


X XIV. 
Mébprifes de M. 
Dupin. 


g& HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


du Pape, @ du Concile, fut achevé à Rome dans le mois 
d'Oobre 1511.Ce Livre, quine fut rendu à ceux qui com- 
pofoient le Concile, déja transféré à Milan, que dans le mois 
de Janvier 1512, fit d'abord bien du bruit : & il a été depuis 
un grand fujet de difpute entre les Théologiens de différentes 
Nations. Nos Docteurs François & ceux d'Italie, n’en ont 
point es de la même maniére ; & il n’en faut pas être fur- 
pris : les maximes des uns font trop oppofées à celles des au- 


tres, pour que les fuffrages puiflent jamais fe réunir fur le 


fonds de cet Ouvrage. Flavius d'Aquilée , dans l’Eloge funé- 
bre de Cajetan, l'appelle un Livre excellent & divin. Quel- 
ques Docteurs de Paris au contraire le combattirent d’abord 
avec force. Mais, dic un Hiftorien François, la Faculté ne 
porta aucun jugement fur cet Ouvrage, pour ne point paroître 
favorifer le Schifme. L’Autcur répondit cependant à fes Ad- 
verfaires ; & publia l’Apologie de bn Traité. 


Comme tous les Ecrits, qu’on pouvoit faire paroître de 


art .& d'autre , n’étoient pas capables d'arrêter le feu du 
Schifme, le Pape chercha un autre moyen plus prompt, & 
plus efficace : &, par le confeil de notre Général, il convoqua 
fans délai un Concile à Rome; dont Sa Sainteté fit l’'Ouverture 
dans l’Eglife de Latran, le troifiéme de May r$12 (1). Selon 
M. Dupin, le fervice que Cajctan rendit en cette occafion à la 
Cour de Rome, ne demeura pas [ans récompenfe : il fut fair, dit- 
il, Evéque de Caïette, enfuite Archevèque de Parme; € enfin 
élevé l'an 1517, par Leon #,à la Dignité de Cardinal. Mai 
cet Ecrivain fait rs ici bien peu d’éxactitude. 
Il eft vrai que le Pape Jules IT, étoit dans la volonté de cou- 
fonner le mérite, & de récompenfer le fervice de l'illuftre 
Thomas de Vio: mais prévenu par la mort, il laiffa ce foin à 
fon Succefleur ; & il eft certain que Cajetan étoit encore 
Général de fon Ordre en 1517, lorfqu'il fut honoré de la 
Pourpre Romaine. Il n'avoir donc pas été Evêque avant que 
d’être Cardinal . Il eft également certain qu’il ne fut jamais 
ÆArchevèque de Parme: M. 'Düpin a voulu dire apparenment 
de Palerme en Sicile: car Parme en Lombardie, Capitale du 
Duché de ce nom, n’a que le titre d'Evêché, Suffragant de 
l’Archevêque de Bologne. Dans ce cas, l’Ecrivain François ne 


- (1) Librum præterea fcripfit , quo Con-Jin Laterano habendum ipfe indiceret, &c. 
cilium Generale non nifi Aotiae fummil thb;d. Ex Flavio. Aquilano, Ap, Bxovi. Tom. 
Pontificis cogi poffe contendebat. Denique | XIX, pag. 902. Cel. 2. 

Julio auétor Pi , Ut abfque mora Concilium | 


(e 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 5» 

fe feroit trompé que pour le tems, l’Archevèché de Palerme Érvn: 
n'ayant pas été donne à Cajetan avant fa Promotion au Cars XX V. 
dinalat, mais quelques rems après, comme nous verrons dans = 
la fuite : & lorfque, par un efprit de modération & de paix, le y 
Cardinal renonça depuis à ce Siége, il accepra enfin celui dé 
Gaïecte. Reprenons le fil de notre Hiftoire. Fo 

Après la mort de Jules IT décédé au mois de Février r$13,  XXV. . 
pendant que le Pape, Léon X', continuoit le Concile de La- , Travaux de Ca- 
tran , notre Général continuoit aufr 4: fervir utiternent l’Egli- de Pr Où 
fe, & à gouverner fagement fon Ordre. Il affémbla le Chapi- dre, SE fervice 
tre Général à Génes dans le mois de May 1513, & à Naples % 1781 
l'an r$15. Les attentions du zélé Supérieur ne fe bornoïene 
point à faire garder partouc, les .obfervänces réguliéres, à 
prévenir, ou corriger les abus, & à. maintenir [a difcipline: 
dans fa vigueur. Il fçavoit que cela étoit néceffaire ; & il n’a- 
. voit garde de le négliger; mais il portoit encore plus loin fæ 
vigilance, afin d'employer fes Religieux, felon leurs talens, à 
l'inftruétion des Peuples, à la converfion des Pécheurs, &:à 
celle des Infidéles. Il envoya plufeurs Miniftres dela: parolé, Vide Fontan. in 
dans les Royaumes d’Afrique, dans les Indes Orientales, & r515s1s54in6 
dans différentes Contrées de l’Amérique. Nos Annaliftes par 
lent quelquefois des travaux de ces ferveris Miflionnaires; du 
fuccès qu'il plüt au Seigneur de donner à leur miniftére, pour. 
la converfion de plufieurs milliers d’Idolâtres; & de la conf- 
tance de quelques-uns, qui, en mourant pour la Confeflion dé 
Jesus-CHrisT, fcélérenc de leur fang, les Vérités qu'ils 
annonçoient. : LE 

Ces différentes occupations de notre Général, lui laïfloient, 
encore le tems de compofer de nouveaux Ouvrages; & de fe 
trouver dans les Congrégations , & dans les Seffrons du Con: 
cile de Latran. Selon le témoignage de Fontana, le Pape 
Léon X , aimoit à le confulter dans les plus importantes af- 
faires ; & à fe conformer à fes avis. La confirmation des Pri-  XXVI- 

. : : . 11 avance fes 
ce des Réguliers , que Cajetan demanda dans le Concile, Commentaires fur 
Jui fut accordée par Sa Sainteté ( r). I] ÿ avoit déja plufeurs 14 Somme de fains 
années, qu’il avoit publié fes Commentaites fur la premiére Thomas. 
Seconde de la Somme de faint Thomas, lorfqu'il .préfenta à 
Léon.X , ceux qu’il venoit de finir fur la Seconde Seconde. Ce ‘: 7:17 
fuc le 26 de Février 1517, qu'il mit la derniére main à ç& 


MAS DE 
Vi10 CAJETAN: 


EN 





4 . à d )) 

(x ) Sie Concilium terminatum.cft, ipfo|in multis dirigente ; 8q Privilegiosnm Regu- ° 
Cajerano cum Pontifice Leone de principa-|arium confirmationem: in Concilio obti- 
horibus Concilii nepotiis agente, ipfumque {nente: Fontur. 54 Mons. fag. 423. Col.:3. 


Tome IF, 





Live Ë 
XX V.: 


prenne 
THomMAs DE 


Vio CAJETAN. 
nee — 427 





X XVII. 
Il eft fair Cardi- 
mal. 
XXVIII 
Conjuration Con- 
tre le Pape Léon 
X , découverte. 


to HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


fçavant Commentaire: & dès le mois de Juillet de la même 
année , il fut aggrégé au Sacré Collége , dans une Promotion 
de trente.un Cardinaux. On n’en avoit peut-être jamais vâ une 
autre aufi nombreufe ; & on prétend que ce qui avoit porté le 
Pape à multiplier ainfi les Cardinaux , étoit le peu de confian- 
ce qu'il te prendre dans les Anciens, après la jufte fé- 


vérité, dont il avoit été obligé d’ufer envers quelques-uns. 


_- Dès le commencement de l’année 1517, Léon X, fut 


averti qu'il y avoit une Conjuration formée contre lui. Al- 
phonfe Petrucci., appellé le Cardinal de Sienne en étoit le 


_ Chef. Bendinelli de Sauli y étoit auffi entré : & quelques au- 


XXIX. 
Chatiment des 
Coupables. 


To. 1}, Col. 5422. 


tres Cardinaux, fans s'être déclarés pour les Conjurés, les 
favorifoient du moins par le filence. Le fujet du mécontente- 
ment, étoit que le Pape avoit enlevé le Duché d'Urbin, à 
François-Marie de la Rovere , Neveu de Jules II ; & que Pe- 
trucci s’étoit vû chailé avec fes deux Freres de la Ville de 
Sienne ; quoiqu'il regardât cette République comme l'héritage 
de fon Pere Pandolfe, qui s’en étoit rendu maître ; & qui avoit 
dépuis contribué à rétablir la Maifon de Médicis dans Flo- 


.. rence. Réfolu de fe ip du Pape, ou par l'épée, ou par le 


poifon, après avoir inutilement tenté l’éxécution de fon def 
fein ; Petrucei fortit de Rome , avec le Cardinal Bendinelli, 
& alla fe joindre au Duc d’Urbin. Mais quelques-unes de fes 
Lettres ayant été incerceptéés, on découvrit tout le complor. 
Les deux Coupables furent arrêtés, convaincus, dégradés par 
Sentence des Cardinaux Commiflaires, & livrés aux Juges Sé- 
culiers, qui firent étrangler Petrucci dans la Prifon, le 12 
de Juin. 1$17. Béndinelli, condamné à la même peine, ob- 
tint en‘partie fa grace, le Pape ayant changé fon fupplice en 
uñe Prifon perpétuelle. Les Cardinaux de W'oltere & de faine 
Chrifogone ; furent dévradés , ‘pour n’avoir pas révélé la conf- 


piration, dont ils étoienc inftruics. 


Tous ces Adtes de févérité & de juftice, ayant indifpofé 
côhtre lé Pape la plûpatt des anciens Cardinaux, Sa Sainteté 


._:! jugeæ.d propos. de. f former: une nouvelle Cour: & tel fut 


peuc-être Je "principal motif <, u Fengagea à eréer jufqu’à 
treité.on GCardinaux én un ‘fenl jour, qui fut le premier de 
Juillet 1317; félon Ciiconiüs. Quelques Hiftoriens ont mis 
céttciCréation dans le inôis d'Avril ; & quelques autres dans 
celui de Juin, .. | | 

: Le Cardinal Cajetan reçut alors le Titre de Saint Sixte; 
qu'il. conferva:jufqu’à la mort. Il y avoit lons-tems qu’il avoit 


+e- 


‘DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE v&rr 


été jugé digne de cer honneur , tant par le mérite de fes vérs Lrvre 
tus, que par les fervices qu’il ne cefloit de rendre au S. Sicge XXV. 
Mais on peut dire qué fan élévation le fit paroître avec un = 
nouvel éclat ; en le mertant dans de nouvelles accafions de es re 
faire fervir au bien commun de l’Eglife, & fes talens naturels, pm 
& tout ce qu’il avoit acquis par l'Etude, ou par le commerce 

avec les premiers hommes dé fon Siécle. On ne différa pas.de xxx. 
l'employer dans les affaires qu'il falloir traiter avec les Princes Peffein d'une Te 
Re Depuis trais ou quatre ans, la Cour de Rome tra- si | 
vailloit à former une puiflante Ligue contre les Turcs. Mais @xxXXxIL . 
les Guerres continuelles, les jaloufes, le peu de zèle & d'union _ sa retarde 
qu'on voyoit parmi les Fidéles; & plus que tour, les nou: 
veautés dangereufes, qui avaient commencé de corrompre la 

Foi dans plufieurs Provinces d'AHemagne : tous ces contre- 

tems favorifoient les progrès. des Mahométans ; & mettoient 

de nouveaux obftacles aux defleins qu’on méditoit pour les 

arrêter. | | | | , 

Le Cardinal Farnefe avoit été deftiné à une Légation, dans ‘ xxxrr. 
les Royaumes du Nord, afin de travailler à rédnir quelques  Cajetan eft en- 
Puiffances contre l’ennemi du nom Chrétien: mais ce Cardi Y° SM éla que. 
nal retenu chez lui, ou par queique maladie, ou pour d'autres Été de Légat à la- 
raifons, ne répondoïit pas par fa diligence. aux défirs du Pape; fr 
& Sa Sainteté mit notre Cardinal fe Saint Sixte en fa place, 
le nommant fon Légat à latere auprès de l’Empereur Maxi- 
milien I, & du Roy de Dannemarck. Cette Légation, dit 
Oderic Raynald, étoit de la derniére conféquence ; puifqu'il 
s’agifloit d'étouffer les femences de l’héréfie naïflante de Lu- 
ther ; de rappeller dans le fein de l’Eglifeles Huffites,quiin- 
feétoient encore le Royaume de Bohëme; & de moyener un XXXIIL. - 
accord entre l'Empereur, & le Roy de Danemarck, de Suéde, , ar "ne 
& de Norvege, pour oppofer enfuite les armes de ces deux 
Souverains à celles des Turcs ( 1 ). Le Légat Apoftolique, qui 
partit de Rome dans le mois de May 1518, étoit encore” 
chargé de préfenter de la part de Sa Sainteté; une épée à °° © 
l'Empereur Maximilien , & les marques du Cardinalat au ,%%, nai 
Prince André de Brandebourg, ArchevËque de Mayence. Les 


. (1) Porro ex prædiétis Legatis Cardinalis 
Farnefñus , cüm ad oppidum fuum divertiffet, 
inque itineris inftruendo apparatu neéteret 
moras , five etiam adver{2 valetudine impli- 





| 
| 


ma hæc omnium fuie Legatia ; cm ad Lo- Re 
theranæ hærefis opprimenda, delendaque {e- 

mina; & Bohemofum Huflitarum reliquias 

ÆEcclefiæ conciliandas ; nec non Cæfarem, 

Citus teneretur , in ejus locum Thomam de 


; À ac Daniæ, Sueciz, Norvegiæque Regem in . 
Vio Cardinalem Cajetanum à Pontifice fu-| Turcam concitandos mitteretur, &c. Oderic. . 
brogatum eradir Paris dé Gratis... Gravifi-1 ad 4m. 1518. 0. fa 7 ee 

| B ij 





12 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


Livre Hiftoriens de la Nation parlent des Difcours, que fit notre 
XX V: Cardinal dans cette double Cérémonie. | | 
Tous De :Tandisque le zèle de la Religion Lui faifoit tout employer, 
Vio Caseran, OU Pour vaincre les irréfolutions de:l'Empéreur , ou pour me- 
——— nager l'efprit du Roy de. Dannemarck, Chriftiern Îf, Prince 

XXXIV.  féroce,.& dur jufqu’à la cruauté , ce qui l'avoit fair furnom- 
Se mer le Tyran, ou le N'eron du Nord; Luther répandoit par- 
reur, & avec le tout fon Héréfie, fe faifoit des Proceéteurs , ou des Difciples, 
Roy er & menacoit toute l’'Eglife, d’un embrafement, dont les pre- 
dc ce Prince.  Miétes étincellés portoient déja leffroi dans tous les cœurs, 
- Hi. Ecd, iv. touchés des intérêts de la Religion. Notre Cardinal voyant de 
FREE près cour ce qui fe pafloit en Allemagne , en écrivit au Pape; 

qui Juï:repondit:auflitôt: par un Bref du 23 Août r$r8.Sa 

Sainteté lui ordonnoit de fdire comparoitre Euther en fa 

prélence; de l'écouter, de le réconcilier même à lEglife, s’it 

donnoit des marques fincéres de. repeñtir: ou de le trairer 

Odoric. at An, Comme Hérétique , s’il perfiftoit opiniâtrement dans. fes er- 

Eosu ré vien” Jeurs. Pour empêcher quelques Princes d'Allemagne de met- 

0 * tre obftacle à l’éxécution des ordres du Légat, ke Pape leur 

| écrivit en mËmetems, menaçant d’excommunication , d’inter- 

die, & de privation des biens, ceux qui recevroient ou proté- 
- geroïent le Novareur. 

xxxv. Sous la protection de l’Eleéteur de Saxe, & de F'Univerfité 
Que état de W7itemberg , Luther ne cefloit pas de dogmatifer, & d’in- 
rcfpettueux. triguer. Il parut cependant vouloir garder encore .quelques 
SU ménagemens ; 8e il écrivit en ces termes au Cardinal Cajeran: 

“ Je confefle que je me fais emporté indifcrérement, & que 

» j'ai manqué de refpe envers ke Pape: je m’en repens. Quoi: 
» que pouffé, je ne devois paint répondre au fou qui écrivoit 
» contre môt;.felon. fa folie. Daïgnez rapporter l'affaire au 
» Saint Pere ;jeine demande qu’à Che décifion 5»... 
xxxvr :: Quoique le: Légat { come remarquent les Hiftoriens) ne 

Conférence du fut point agréable à Euther, céhrisci ne le récufa point pour 
gg 6 EE juge, Muni de Eettres de recommandation de l'Elcéteur de 
!, $axe,ilpartit de Wiremberg, & fe rendit fe douziéme d'Oc- 

_ æobre Aufbourg, où il'parut-plein de confiance devant le 

Hif. E«t 1 Légat du Pape. Le Cardinal, qui le reçut avec bonté, lui die 

SX 2 8% d'abord qu'il rie Pavoit point mandé pour difputer ; maïs pour 
termirier fans bruit une affaire, qui ne pourroit avoir que des 
fuites fâcheufes, s’il manquoir de docilité, & de foumiffion À 

xxXvVIL JEglife: que tout dépendoit de, deux conditions, que le Vi- 

be de caire dé JEs us-CHR IT Jui impofoit ; la premiére, de re-- 





[e 


Ibid, Lw. CXXV, 
nJ%&; 


e 


à 


DE L'ORDRE DES DOMINIQUE. ?3 
traéter roures-les erreurs , contenues dans:fes Ecrits; la: fecon- 
de ; de: s’abftenir :déformdi de tour cequi: pourrait troubler 


L) 
At ut 


Ja paix de l'Eglife. ‘ de Ut ” DNS son et ES, mis ne 


mme À 
THOMas ps 


Livas 
XX V:: 


. 


Luther ne voulét point reconnoître qu'il eut. enfeigné ‘def Vro CAIETAK: 
En. 


“erreurs : & le Légar lui en fit remarquer deux principales, l’une: 


fur les Indulgences, & l’autre couchantles bonnes Œuvrés Après 
quelques difputes , dans lefquelles: Luther À fon.ordinaire ne 


X XX VEN 
IF lui fait remar- 


quer  quelgnés 


mentra pas moins dé préfomption que d'opinidtrete “ikaoüta unes ‘de r {es er- 


ué comme îl étoit fujet à 4e-cromper ;'eéranr homme. il of: reurs. 


Pois de rendré raïfon' de:tout ce qu'il'avoit'écrit, ou de ce 
u'il avoit pu avancer dans la difpace ::& il demanda'du rems 
pour-délibérer. Ce éems lui fut accordé; &c il n'en profita pass 


S'il parut le lendemain-devant le-Légat de fut pour .deman: 
der Acte d’une proteftation,, qu'il üicauardinal, éñpréfence 


d'un Notaire, & de quatre Sénateurs d’'Aufbburg;, danrilis’és 
toit fait accornpagner.. Par cet Ecrie, Luther promettoit én- 
core de fe foumettre au jugement de l’Eglife Romaine ; en tout 
ce qu’il avoit dit, ou fait ;.aufli bienqué :damz tout ce qutib 

ourroié dires ou faire: à l'avenir: ajoûtantique s’il; dui Étôlc 
échappé quélqué chôfe au contraire, il:le: défavauoir, -&cfup 
plioit qu’on le tine pour nul, : !* 12%, Liich sh 5-2 Jul 

Mais il parloit d'une maniére : & penfoit d'ane autre: il æ= 


retira fecrettement d’Aufbourg ,: après -avoir fa affohér an 
Acte d'Appelipar-devant Notaire, te 2 genie ormé.;: do 
la commiflion donnée au Légat;, de K cirdrion de fm Perdonneg 
du Procès fait ou-à faire contre Hi'enfin de toup c8 qui:s°é4 
toic enfuivi, & S’enfuivroit. Il appellok de tout cela.au Pape 


mieux informé, Lorfqu’il fe crut en lieu de: fareté!, iEéGrivitiaw 


XXXIX., 
Diffimulation de 


l'Héréfiarque. 


XL. 


” Quife retire en 


donna bientôt des preuves. Dèsle dix-feptiémedO&obre,ilfe | 


eCICte 


XLT. 
Ecrit encore za 


Cardinab Céerän'en des termestfort meltrésri& cétoit uno 7 PR ENT ap 


véau. trait d'hypoërifie. Dans cécre Lertre; lé Nüvéreus ayoud 
qi'ilavôit'parlé au Légar id'une maniére _ efpédidufe ci 
s'excufé fur la chaleur de la-difoure. :& limporténité de fes 
Adverfaites,'1l demande pardorr de n'avüir pas affez. ménage 


ha perfonne, & la Dignite du Souverain:Ppnaife, dans des ré 


poñfes: Convaincü qu'il dévoit s'exprimet aiecpinside life 
de-modeftie, & d’humilite, il promet de ne plus traicer de 
cette matiére, bé qu'on impofe de même flénce. à fes 


ennentis. Enfin il affure que , félon les charirables avis-que lui 


avoit donné le Légat, il révoqueroir dès à préfent {és font 


mens, s’il le pouvoit faire en cohfcienge.:.1.,.. 4 4 à 
Biïj 


ul avoit excédé 


fes séponfes. 


Ibid, n, &g 


4 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 
Lives -:Toutes cesdéclarations ,& ces proteftationsde Luther n'é. 
XX V:  toienrrien moins: que fincéres, Dans le reras qu’il. femblai 
LC ETTIETSN vouloir adoucir Pefpric du Légat , & reconnoître une partig 
Vio Caserany de fes propres fdütes ;: il's'expliquoit bien différenment ; & 
+ dans fes difcours , &.dans quelques-unes de fés Lettres, où, 
| . fans éraindré de fe cohtredire lui-même, il aççufoit avec im 
D gré le méme Cardinal. d'orgueil, d’ignorance, d'infidé- 
spondan. ad Ans Lite, de tyrannie. Eetre conduite de Luctber ne doit furpren- 
i%n4  .: dre perfonne : on {çait aflez quel eft le génie dés Novateurs, 
ee ke Lorfqu'ils ant une fois pérdu la crainté du Seigneur, & fecoué 
ques Particuliers € joug de lEglife. Mais on peut admirer la facilité de quel- 
touchant la con. ques Hiftoriens Catholiques à blâmer le Légat du Pape. Les 
duue du Légit  Uns-trouvent: qu’en cette dccafon. il,n'eut pas hffez de fer- 
met. qu'it ne montra pas afléz de vigueur ; & ils voudroient 
qu'il: cûc d'abord commencé par s'aflurer de la Perfonne de 
| PHéréfiarque. Il paroît aux autres qu’il n’avoit pas fçu affez 
‘. menager l'efprit de Luther, qu’il eût pù réduire ( difent-ils ) 
|  edufanc d’un peu plus de douceur. à: :, + ‘..., 
xuiv.  Padéräinli, eft montrer précifément l'envie qu’on a de par: 
Réfléxions. ler Lés.premiers‘ignoréntr donc qu'il n'écoit point au pouvoir 
du Légat, de faire arrêter fur les terres de. l'Empire, & com- 
: me fous les yeux de l'Empereur , un homme à qui ce Prince 
+ ::  wenoit de donner un fauf-conduir, Et les derniers contredifent 
©" Les Auteürs Conremporains., ils fe contredifent eux - mêmes, 
en reconnoiflane d'ailleurs, que le Cardinal avoit reçu Luther 
avec. beaücoup de bonté ; qu'il lui avoit toujours parlé de 
. même y & qu’il avoit mis fon fort entre fes mains, en éxi- 
cant :feulement de lui, ce qu’on ne pouvoit ne pas éxiger ; 
« . c'eft-à-dire, la rétractation des erreurs, qu’il avoit déja pu- 
77. blides, 1&:l promeffe de ne.plus dogmarifer contre la 
.. + Doftrine: de l'Eglile.. Luther, lui-même, avoit reconnu , que 
#1" dotré ‘Gardinal avoir ufé avec lui:de beaucoup d’Indulgen- 
ce} & qu'il :ne l'avoit pas traité felon ce que méritoient {es 
emportemens (1). S'il ne tint pas toujours le même langa- 
ge, on :peüt dire que. taut .ce qu'il écrivit depuis, fut une 
:: +7 pouvêlle preuve. de: fa mauvaife foi, de {es variations conti. 
‘QG ; Cärdinali tamen” Litteras poft bæc nus, ut crat verfipellis , & verbis, & fcriptis 
fcribens blandiffimas , gratias agit de exhi- | fœdè 16’ eunidem Cardinalem debacchaius, 
bira ia fe chementii; & provocandi necef- | Tyrannidis , fuperbiæ , infidelicatis, igno- 
ftatem excufavit , culpam agnofcens ni-[rantiæ...accufavit , &c. Spoxdas. ad 42, 
miæ fuæ vehementiæ , .& irreverentiæ inl1$18.m 4 
ipfum, & Pontificem. Apud alios aihilomi- | 


À 


rs > 
ae s« 


TS TT O2 


7 AT ESS EE EP SO Le = = 


DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. :5s 
nuelles, de fon Héréfie, & en même tems l’Apologie du L'rwv:x'r 
Légat. 2. TE À X Y. 
Cajetan ne répondit point aux Lettres de Luther: il fe Troie 
contenita d'écrire à l'Elèéteur de Saxe, pout l’inftrüiré de ce Vo Carsraw 
qui s’éroit paflé dans les Conféréhées'd’ ufbourg, & fe-plain- ets 
üre de la fuire du Novateur., auffi.bien que de fon opiniätreté Fa , 
à perfévérer dans fées erreurs. Luther préfenta auffi un Ecrit l’Elc&eur de Saxe. 
au même Prince ; & il l’aflura qu'il auroit contenté le Légat, Se 
fi l’on n'eût: parlé que des Indulgences!, mais qu'ayant eû à 7 7". 
trairer dé la Foi:néceffaire pour .recevoit les Sacremens’, il n'a< .: 
voit E7 difpenfer de foutenir que les bonnes Œuvres éroient “e 
nütiles. | a a ee 
C'étoir ajoûter en peu de mots uñé-Héréfe à uh menfongc': 
car cet Hérérique avoit été fort éloigndide fatisfaire Te Minifi 
tre du Pape fur l'Article des Indulgentes. Ce fut 4 contraire le 
point, fut lequel il's’étoit montré ,-& fur käuél-il fe montra 
toujours le plusintraitdble. Cette ebftination déterinina le Papé 
à publier un Décret fur la validité des Indulgéntes. Sa Sain-°  xLvt 
teté adreffa ce Bref, dy feuviéme: Décemibré rf18;,'Au Cati Le Pape adreffe 
dinal Cajetatr ‘en lui ofdonnarit de le notifiér a:touf les Ari * D 2 
chevêques, & Evèques d’Alléniagne : le Lépar {@ chouvoit à id n.55 
Linez, Ville Capicale de la Haute-Autriche, lé#fqW'il reçut 
les Lettres Apoftoliques; il les fit-auflicôt imprimés :-diftrii 
buer , & publier dans tout lé Pays. ?- -. "1 Tux 
Pendant:lè féjou? qu'il avoit fait 4 "Aufbourg ; roùs: {es hs 
mens-avoient été :fi:bien ménagés, qué, fins rééri hépliger dé 
ce qui faifoit lé principal objet de fà Lépätion: aupres dél'Ens m2". 
pereur, & des Princes de l’Empire, alôrs affemblés dañs-H me 
Me Ville, il avoit écrit plufieurs Traités fur les matiéres dif. 
putées. Après la:Dièré d'Aufboürg; notre Cardinal: atcompas 
gna l'Empereur à Lifth; où-ce Prince tomba malade ; & nous , Mo de l'Emps: 
rut le douze de Janvier 1519, dans la foixaritéætroifiémean: 
née dé fon Bse: Comme Mañitnilien -T'; avoit” toujonts “paru 
| 2ék pour la Foi, fà mort pouvoit-êrre funefte à PEplife : & 14 
| premiére attention du Lébar, füe dé prévenir' fagément ‘leg 
fuites, que l'on appréheridoir. Dans les CotiférencesYécrètress  XLVrIL 
qu'il eût avec les Princes Ek@teurs, il'âgic-avectant de déxi Srrinéen pour 
térité & ‘de fucces ;-qie felon les défiré du Pape, R'Cohrbté Met i 
he Impériale fut. déféréd aw Roy Catholrque, ‘appellé des : 1°" 
Jors Charles Quinr. Ce Prince-lut en marqua fa réconnbiffa 7 ….., 
ce, par une Lettre ; dont nôus donhohs'iéi la Trädu®ion. ‘ 





/ 


2 


il À 





“LrvyRE 
XX V. 





THOMAS DE 
VI1o CAJETAN., 
D à 





XLIX::: 
Lettre de l’Em- 


pereur élü , au 
Léoat. 


tt 


Ê 
L°2 


— 


Vide Ap. Fontan, in 
Thea, Dom, p. 347. 


sit k 


Ne dy da. 


16 HISTOIRE DES HOMMES IELUSTRES 


CHARLES, par Le grace de Dieu , Augufe Roy des 


… Romaïns., des Efbagnes, des Deux Siciles, @ de 
! Férufalei , Archiduc &'Autriche ; au Très-[lafire Seï- 
. gaeur; ©. Pere en JESUS-CHRIST, Thomas Car. 
 dinal de. la fainte Eglife Romaine, du Titre de faint 
nt dr Accor er ce dé ES 


. ,& Très-Révérend Pere, & crès-cher Ami: ayant éte infor 


» més de nogre Election 3 l'Empire, par les fuffrages unanimes 
» des Electeurs; & ne pouvane ignorer ce que vous avez fait, 
» tant en votre propre nom, qu’en éxecution des ordres de Sa 
» Sainteté., -poûr lheureux. facçès ‘de-cette- grande affaire ; 
» nous avori ie cs de: notre devoir, de yous donner 
» un témoignage denorrs-amour, & bienveillance, en vous 
» écrivant cette Léttre ; pour. vous aflurer ;'que reconnoiffant 
».le bienfait de Dieu dans la fuprême Dignité qui nous a été 
» conférée, nous l’acceptons volontiers, & fans aucun retar- 
» dement ; moins pour notre utilité particulière ,; que pous 
». celle de l'Eglife -Univerfelle. Oui, toutes nos vües, en rece- 
p yant le, Titre d'Augulte, fe portent vers les avantages que 
» nous: pourrons procurer à’ la République chrétienne, & au 
» Saint Siége. Notre conduite paflée a fait aflez connoître nos 
» véritables féntimens: elle. ne changera pas fur le Trône de 
» l’Empire ;,;,parce que’nèus voulons régler routes nos démar- 
» çches fur le modéle d’un .Empereur.véritablement jufte, & 
» clément. Nous-aurons foin de prouver-dans l’occafon, & 
» notre refpe“ envers notre Saint Pere le Pape , & notre 
»jufte reconnoiffance pour les fervices, que vous nous avez 
» rendus. Nous voys fouhaitons cependant une longue & heu- 
»,reyfe vie, Fair dans. notre. Ville de Barcelone ; le dix-neuf 
» Juillet 15:19.» A : 

a. Le.Légat paffa la meïlleure partie de cetté année en Alle. 


- 


 magne. Îl étoir à Mayence dans le mois de Mars, comme il 


Ro 
LOS no me es mn 

.. Le Cadinal de 
retour à Rome, 
renonce à l’Ar- 
chevêché de Pa- 
Jerme. 


paroîc par un. de fes. Ouvrages.. Il s’étoit rendu enfuite à 
Francfort , où il avoit àffifté dans le:mois.de Juin , à l'Election 
de l'Empereur. De rerdur à Rome vers le:mois de Novembre, 
une des premiéres chofes qu'il fit, fut de remertre à Sa Sainteté 
la difpofition de FArchevêché de Palerme. Léon X, l'avoit 
nommé l’année précédente à ce grand Siége, dont il fe démie 
volontairement, -pour. faire, cefler les conteftations que for- 

| molIt 


Can Bout —"$ 


DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 
_moit le Sénat de Sicile, prétendant que quoique François 


Remolin, dernier Archevêque de Palerme , füt mort en Cour 


As été en droit de lui donner un 


de Rome, le Pape n’avoit 
erme,€tant éxempte de cette régle 


Succefleur , l’Eglife de Pa 
de la Chancelerie. . 
Léon X, mourut fur la fin de l’année 1$2r, & dans le 
Conclave fuivant, le Cardinal de Saint Sixte détermina les 
Cardinaux à élire Adrien Florent , Evèque de Tortofe, Car- 
dinal Prêtre du Titre de Saint Jean, & de Saint Paul ,qui avoit 
été Précepteur de Charles-Quint; & qui, ne voulant point 
changer fon nom, fe fit appeller Adrien VI. Deux mois après 
cette Eleétion, Cajetan ayant fini fes Commentaires fur la 
troifiéme partie de la Somme de faint Thomas, il les dédia 
au nouveau Pape. Dans le cours de [a même année 1 522, il 
fit paroître divers Traités pour répondre aux difficultés de 
quelques Sçavans, qui lui avoient propofé leurs doutes. Le 
Pape cependant ne tarda pas à le nommer fon Légat à /atere, 
dans les Royaumes de Hongrie, de Bohëme, & de Pologne. 
On connoîtra les motifs de cette nouvelle Légation, par la 
Lettre que Sa Saïnteré écrivit à ce fujet, à l’'Evêque de Va- 
radin , en ces termes: | 


ADRIEN VI; à notre Vénérable Frere, François, Evé- 
que de Varadin, falut © bénéditfion Apoftolique. 


« Les affaires de 12 République chrétienne , prenant « 
tous les jours un plus mauvais train, par les hoftilités con- « 
tinuelles des Turcs, qui, après avoir emporté les Villes de « 
Scardone , de Belgrade , & de Rhodes, femblent vouloir « 
tout envahir ; il eft du devoir de notre Sollicitude paftorale, « 
de nous oppofer de toutes nos forces aux injuftes préten- « 
tions de ces Infidéles. C’eft pourquoi jettant les yeux fur 
Thomas de Vio, Cardinal Prêtre du Titre de Saint Sixte , « 


dont l'expérience, l’habileté , la Doctrine, la Religion, la «. 


fagefle dans le confeil ,nous font parfaitement connues; nous « 


l'avons choifi , de l’avis de nos Freres les Cardinaux , & l’a- « 


vons nommé notre Légat à éatere, dans les Royaumes de « 
Hongrie, de Bohëme, & de Pologne ; ainfi que dans route « 
l'Allemagne, & dans les autres Provinces voifines des Turcs. « 
Nous l’envoyons avec tous nos pouvoirs; & un fecours, qui « 
eft déja en quelque forte au-deflus de nos facultés, atten- «4 
dant qu’il plaife au Seigneur de nous mettre en état 


Tome IF. C 


17 


de faire « 


LIVRE 
XX V. 


THOMAS DE 
Vi0 CAJETAN. 
DS 








Fontan. ibid. p. 92. 
Echard. Tom, IL» 
pag. 15. Coi, 2. 
L I. 

Mort de Léon X, 
Hift. Eccl. 
CXXVII, n. 84 

LI. 
Eleétion d’Adrien 
VI. 


Liv, 


LIII. 

Qui charge le 
Cardinal Ca:etan 
d’une nouvelle Lé- 
gation. 


LIV. 
Lettre du Pape ; 
touchant cette Lé- 
gation. ; 


Ap. Fontan. ut {p. 
pag. 348. 


LrvRE 
X X V. 


THOMAS DE 





Vi10 CAJETAN. 
SERRE RENE 





LV. 
Le Légat arrive 
en Hongrie, 


L VI. 
Eft rappellé à 
Rome. 


Paul Joves 
Huit. EccL Liv. 
CXXX» 177 


+ 


LVII. 
Hongrie ravagée 
par les Turcs. 


Tor. li, Col. 410. 


Ad An. 1526, 
N. X , XI 





18 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 

» quelque chofe de plus. Nous vous exhortons cependant, & 
» vous conjurons dans le Seigneur, d'agir toujours de concert 
» avec notre Légat , de le recevoir, de l'écouter avec refpe&, 


» & d'employer tout ce qui dépendra de vous , pour feconder 
» fes deffcins ; puifqu’il ne fe propofe que le falur, ou la con- | 


» fervation des Peuples, & la défenfe de la Religion; pour 
» laquelle vous ne devriez pas refufer de donner votre vie. Le 
» Cardinal Légat vous mi rai plus amplement nos inten- 
» tions ; & vous ne fçauriez rien faire de plus avantageux aux 
» intérêts communs, rien qui foit plus digne de vous, ni plus 
» agréable à Dieu, que de vous conformer à tout ce qu’il vous 
» prefcrird. Donné à Rome, fous l'anneau du Pècheur, le pre- 
» mier jour de Juin 1523, la feconde Année de notre Pon- 
5 tificat. « 

Le Cardinal de Saint Sixte arriva donc en Hongrie avant la 
fin de l’année 1 $ 23, lorfque ce Royaume étoir menacé d’une 
prochaine invafon des Turcs : la prudence du m4 Pos les 

randes fommes qu’il avoit apportées pour mettre le Pays en 
E de défenfe, en écartérent pour pie tems l’orage. Mais 
le Pape Adrien étant mort, & Clément VII, fon Succefleur, 
ayant depuis Jet le Légac Apoftolique, dont les lumiéres 
lui étoient néceflaires, route la Hongrie fe vit bientôt préci- 
picée dans la derniére défolation. Louis Roy de Hongrie , âgé 
feulement de vingt-deux ans ; jeune Prince plein de valeur, 
mais fans expérience, croyant pouvoir s'oppofer aux forces 
du Turc, avec vingt-cinq, ou trente mille hommes, alla pré- 
fenter la bataille à Soliman II, le 28 d’Août 15216. Le com- 
bat ne fut pas opiniâtre, puifqu’en moins de trois quarts 
d'heure, les Hongrois furent entiérement défaits, plutôt ac- 
cablés par le Sp 2 , que vaincus par la valeur des Infidéles. 
Les plus grands Seigneurs du Royaume, Eccléfiaftiques & Sé- 


culiers reftérent fur la Place. Le jeune Roy, après avoir mon- 


tré beaucoup de courage, & d’intrépidité, fut contraint de fe 
recirer feul pendant la nuit, & durant un grand orage, il s’en- 
page dans … Marais, fon cheval s'étant enfoncé dans la 
vafe, ce jeune Prince ) fut étouffé. La perte du Royaume fuivit 
sh celle du Roy, le Turc viétorieux l’ayant.livré au pillage 
es Soldats, qui mirent cout à feu & à fang. 
L’Abbé Ughel, dans fes Additions fur Ciaconius, attribue 
toutes les fuites de cette malheureufe journée, à l’imprudence 
de l’'Evêque de Varadin. M. Sponde prétend au contraire que 
les’ Hongrois ne devoient l’imputer qu’à leur propre préfom p- 


de 
de 


CET 5 


= Es Em 





DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. ro 
ton, & aux confeils précipités de Paul Tomorée, qui, quoi- 
qu’Archevêque, ayant obtenu le commandement de l'Armée 
Hongroife, ne connut pas aflez fa foiblefle ; ou méprifa trop 
les forces de l'Ennemi. ME he en foit, il eft certain que 
Cajetan étoit alors en Italie. Flavius d’Aquilée ne craint pas 
de dire , que l’abfence de ce Cardinal fut aufli funefte au 
Royaume de Hongrie, que fa fagefle lui avoit été utile touc 
le cems qu’il s’y étoit arrêté (r ). | 

Les affaires dont il avoit pris connoiffance, pendant fon 
{éjour à Prefbourg, & à Bude, depuis le mois de Décembre 
1523, jufqu'au 1 $ de Juin 1 $24,ne l’avoient point empêché 
de faire ( à certains momens ) une Explication littérale, de 
foixante quatre paflages du Nouveau Teftament., Ce petit 
Traité , divifé en douze Chapitres , fut depuis imprimé à 
Rome, & dédié à Clément VII, qui donna à l’Auteur le Pa- 
lais de Capranica. | 

Cajetan commença dès-lors fes Commentaires fur la Bible, 
& il comptoit de confacrer le refte de fes jours à cet utile tra- 
vail. Mais {on repos fut fouvent troublé par les malheureufes 
fuites du mécontentement, que l'Empereur Charles - Quint 
conçut contre le Pape Clément VII. Dès l'année r$25$, ce 
Prince avoit marqué fon chagrin, & le deflein où il étoit de 
fe venger, de ce que Sa Sainteté avoit préféré à fon amitié 
celle de la France. Il ne tarda pas en effer à envoyer une Ar- 
mée en Italie: & on fçait à quels ravages cout le Pays fut ex- 
pofé, par l’avarice, la cruauté, & l’impiété des foldats Efpa- 
gnols, Italiens, Allemands ; parmi lefquels il y avoit beau- 
coup de Luthériens. | 5 | 

Un Prince rebelle à fon Roy, & traitre à fa Patrie, condui- 
foit cette Armée ; qui, après avoir défolé bien des Provinces, 
prit d’affaut la Capitale du monde Chrétien. Rome sg 
alors tout ce que peut le foldat furieux ; à qui on laife la li- 
berté de tout faire. Les Lieux Saints, les Vales facrés, les 
Tombeaux des Papes ; tout fut pillé, faccagé , profané : on ne 
refpeéta ni les morts , ni les vivans: & on n’épargna ni Sexe, 
ai âge, ni Condition. Les Dames Romaines, & les chañtes 
Vierges ne trouvérent point dans les Temples , & auprès des 
Autels, un afyle à leur pudeur, Les Magiftrats , les Evêques, 

(1) An verd cdm rumgr increbrefcerer{ Legato, incolumis Pannonia... At vità 
“Turcas Pannoniam iñvafuros , nonne ftatim } funéto Adriano, revocatus Legatus, amiffa 
luc, de Pannoniis follicitus ( Adrianus }| Pannonia, &c. Flavi. Aquil. AD. Brovie 


Xiftum cum ingenti pecuniarum vi-Legatum{ Tom, XIX, Page 906, Col, 1 ° 
mifit > Stetit ergo vivis Adriano, aç Xifto | C = 
1] 


Livre 
X XV. 


Cp 
. THOMAS DE 

V10 CAJETAN. 
Een a die Din nes 





LVIII. 
Cajetan com- 
mence fes Cor- 
mentaires fur la 
Bible, 


LIX. 
Sac de Rome par 
PArmée Impéria- 
le. 


L'an! F7 


Livre 
XX V. 


Le PE CE; ‘| 
Vi10O CAJETAN. 
THomMaAs DE 








Odoric, ad An. 
1527.n. 18. &c. 


Hift. Eccl Liv, 
CXXXI, D. 1f 


L'X. 
Cajetar entreles 
mans des Enne- 
mis. 


LXI. 
Leur reproche 
leurs excès. 


LXII. 
Et rachete la li- 
berré de {es Do- 
meftiques. 


L XIII. 
Il fe retire à 
Gaicite. 


cette rencontre ; la gén 


20 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 

& les Cardinaux devinrent le jouet d’une Soldarefque infolen- 
te. Les Allemands Luthériens ne furent pas les feuls, qui, 
dans cette occafion, furpaflérent tout ce que l’on auroit pû 
appréhender de la férocité des Scies. On affure que les excès 
qui fe commirent alors , furent fans comparaifon plus horribles 
en tout fens, que ce que Kome avoit éprouvé dans les. huit 


différentes fois, qu’elle étoit tombée au pouvoir de fes Enne- 


mis. C’eft-à-dire beaucoup: le détail en feroit concevoir davan- 
tage. Mais ce n’eft pas ici le‘lieu de décrire toute l’horreur de 


cette fatale journée. Il nous fuffit de remarquer que le Cardi- 


nal Cajetan, après avoir quelque tems évité la rencontre de 
ces furieux, fut enfin découvert; il tomba entre leurs mains ; 


.& ne put s’en-retirer qu’en promettant de leur payer une grofle 


fomme d’argent. Ceci arriva fur la fin de May 1 527. | 
Flavius d'Aquilée, qui fe trouvoit à la fuite de notre Car- 
dinal , loue beaucoup la grandeur d’ame , qu'il fit paroître dans 
à liberté avec laquelle il reprocha 
à quelques Officiers , d’excéder les ordres de leur Souverain; 
& la charité enfin, qu'il montra, en empruntant cinq mille 
écus d’or , pour racheter non-feulement fa liberté, maïs aufh 


celle de fes Domeftiques, & de plufieurs pauvres Romains, 


dont quelques-uns ne lui étoient pas auparavant connus fr ). 
En renonçant à l’Archevêché de Palerme, Cajetan avoit 
accepté l’Evêché de Gaïertte fa Patrie, que Léon X, & Char- 
les Quint lui avoient offert: mais lufage, que trois Souve- 
rains Pontifes voulurent faire de fes lumiéres, & les grandes 
affaires , dont ils le chargérent pour l'intérêt de lEglife Uni- 
verfelle, ne lui‘avoient pas encore permis de s'arrêter quelque 
tems dans fon Diocèfe. La Providence venoit de le mettre 
dans une efpéce de néceffité de s'acquitter de ce devoir. Après 
Je Sac de Rome, certe Ville ne pouvoit être pendant quelque 
tems un féjour commode à un homme d'Etude. D'ailleurs ayant 


été obligé, comme nous avons dit, d'emprunter une groffe 


fomme pour racheter fa liberté , & empècher la mort, ou la 
captivité de plufeurs perfonnes, il falloit retrouver ces de- 
niers : & ce fut un autre motif au Prélat de fe retirer à Gaïettce :- 


(1 } Hinc licet aniadvertere quants fit] millia aureorum tradidiffet, fuam, atque 
virtutis vis, ac reétæ mentis potentia, quæ | adeo omnium , qui cum eo erant, à quibus 


: vel inermis ipfs etiam immaniffimis hofti- | tres tantum illins familiares fuerunt, cxteri 


bus terrorem incutiat. Nemo illum attingere | fanè multi ex omni hominum genere , quos 
aufus eft; quin potius illius majeftatem , at-| ne noffec quidem, libertatem redemit. 4p. 
qué conitantiam admirati , illum... Venera- | Bzovs, Tom. AIX , pag. 907. Col. 1°. 
bantur,.. Quibus tandem cüni auinque Ne Re 


D ne CE 0 LR = à< 





DÉ L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. àr 


où , fans difcontinuer fes Ouvrages, il de à où ve pendant trois. 
ans à inftruire fon Peuple, à connoître {es befoins, & à les 
fouliger. a . | | 
Selon le Pere Echard , le Cardinal de Saint Sixte ne revint 
à Rome, que fur la‘fin de 1 $ 30. Cependant le même Auteur 


parlant de la réponfe que fit Cajetan au Pere Thomas de 


Ragufe, touchant l'achat des chofes , qui ont été pilkées dans 
une Guerre injufte, remarqüe que ce petit Traité avoit été 
écrit à Rome, le 27 de Novembre 1$29. 

Depuis cette Ag be jufqu’à fa mort ; notre Cardinal , un 
peu moins occupé de Pembarras des aftaires , le fut davantage 
de la méditation, & de l’Explication des Saintes Ecritures : & 
il ft paroître de tems en tems quelques Traités Théologiques 
contre les Héréfies de fon Siécle. Tels font ceux qu'il a inti- 


tulés de la Communion fous les deux efpéces ; de l’ntégrité de 


la Confeflion; du Culte, & de lInvocarion des Saints; de la 
Foi, & des bonnes Œuvres ; du Sacrifice de la nouvelle Loi, 
& des Cérémonies de la Mefle. Dans ce dernier Traité { dé- 
dié à Clément VII ) l’Auteur explique excellenment, avec S. 
Paul, dans quel fens JEsus-CHR1sT eft notre unique Prêtre, 
notre Holtie, & notre Sacrifice: Sacrifice, qu'il a offert une 
fois fur la Croix, & qu’il offre tous les jours dans le Ciel. 
& fur nos Autels. | . | 
Confulté par le Pape, & par le Roy d’Anglererre ; Henry 
VIII, RÉ le Mariage de ce Prince avec Catherine 
d'Arragon; Cajetan foutint avee fermeté la validité de ce 
Mariage, qui ne permettoit point au Monarque, d’en- con- 
tracter un autre, du vivant de fon Epoufe (1). Henry VIII, 
propofa de nouvelles difficultés : & fes Ambaffideurs, pour 
favorifer fes défirs , n’oubliérent rien, afin d’engager le {ça- 
vant Cardinal-à donner une réponfe favorable. Mais toujours 
femblable à lui-même, Cajetan fe tint ferme fur les. mêmes 
principes. Sa conduite, & fes Ecrits montrérent également 
qu'il faifoit moins de cas de R faveur des Rois, & de leurs 
Tréfors, que de la Religion, & de la Vérité ; qu’il n’eft jamais 
permis de trahir. On tenta fouvent fa vertu, pour avoir fon 
fuffrage.en faveur du divorce : mais rien ne put faire bréche à 
fon innocence ; & l'égalité de fa conduite fut un témoignage 
fr) Cüm Porro Carolas‘illud diplomanali Cajetano , Thcolosiæ fcientiæ laude- 
ad Ponrificem tranfmififfet ; atque Hen- fpræclaro , hujus caufæ cognitori dedit, ue 
Jicus Rex orarorum operà libellos pro ipfius fuami: fentertiain in hac coñtroverfia expro- 
caufa propügnandä Confcriprès obtuliffet meret; quam ille in bifce verbis expofuit.,. 
Clemenri ; illos omnes Thom: & Vio Cardir ec: Oduric. ad An, 1539 n, LD : 


C üj 


Livre 
X X V. 


THoMAs DE 
Vi10 CAJETAN, 
Re 





Tom. Îl, pag. 15: 
- Pag. 20. Col, 2. 


LXIUV. 
Nouveaux Ou- 
vraves du Cardi- 

nal Cajetan. 


LXV. 

Il foutient la va 
lidité du Mariage 
du Roy d’Angle- 
terre, avec Ca- 
therine d'Aragon. 


LXVI, 
Fermeré, & dé 
fintéreflement, 


!/ 


22 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


Livre éclatant, que fa probité étoit à l'épreuve des plus fortes tren- 
XXV. tations(r). 

: Quoique fouvent confulté par les Sçavans, quelquefois par 
les Princes , & prefque tous les jours par le Vicaife de Jesus. 
CHRIST( ce qui ne pouvoit que lui ravir bien des précieux 

LXvIL  momens ) le Cardinal Cajetan continuoit toujours avec un 
Travail continuel, travail infini, fes Commentaires fur la Bible. Il avoit déja pu- 
blié une Explication littérale de prefque tout le Nouveau Tef- 
tament ; c’eftä-dire, des quatre Livres de l'Evangile, des 
Actes des Apôtres, & des Epîtrès de faint Paul. 11 avoue qu'il 
n’avoit ofé entreprendre l’Explication de l’Apocalypfe ; parce 
que pour bien entendre ce Livre myftérieux , on a befoin, di- 
bit , des lumiéres , non pas d’un T'héologien, mais d'un Pro- 
M pis Il écrivit cependant fur le Pentateuque, ou les cinq 

Derniére maladie & . , À R 
te ivres de Moyfe, fur Jofué, & les Juges, fur les quatre Livres 
| des Rois, fur les deux des Paralipoménes, fur ceux d'Efdras, 
de Néhémie, d’Efther, de Job, fur le Pfeautier, fur les Pro- 
verbes de Salomon, fur l'Eccléfiafte : & il avoit commencé des 
Commentaires fur les Prophèties d'Ifaye, lorfqu'il fut atta- 

qué de fa derniére maladie. 

Celle du Pape Clément VII, faifoit déja craindre pour les 
jours de ce Pontife : & le bruit étoit général dans Rome , que 
notre Cardinal devoit lui fuccéder. Dies flateurs oférent 

, Jui promettre la Thyare, & lui prédire avec aflurance le re- 
LXIX  couvrement de Îa fanté. Mais le Serviteur de Dieu, conduit 
. Sage réponfé, bar d’autres lumiéres, leur fit la réponfe qu'ils méritoient. 
qu'il fait à des KL, . pe LU x à à 
hornines Aateits. ; ai aflez vècu, leur dit-il, & je fens que ma fin n’eft pas éloi- 
| gnée : ce fentiment intime eft plus für, & moins équivoque 
ue vos vaines prédictions. Au refte, en me prédifant , ou me 
rm hais la fuprème Autorité, vous ne faites guères atten- 
tion aux périls Du nombre qui accompagnent toujours l’'Elé- 
vation ; &, fi je ne me trompe, vous penfez plus à votre for- 
tune, qu’à mon véritable bonheur (2 ): c'eft à Dieu feul qu’il 
faut le demander, & je ne l’attends que de fa miféricorde.. 

Dans ces faintes difpofitions , le Cardinal malade envifagea 

la mort avec un courage chrétien ; il s’y prépara avec humïi- 





THOMAS DE 
V:10 CAJETAN. 
Dose rem sine  ""S 





( 1 ) In caufa divortii Anglicani do&iffimè y cuncta ridens, fatis fe vixifle dixit: illos 
.pro Cathatinæ matrimonio fcripft ; ac]verd ignorare quim multa difcrimina fub 
Henrici Regis aurum tam fortiter rejecit ,} Tyara, qum graves curz fub Paludamento 
quäm conftanter pro veritate fteriflet , &c. | fublimi; ac præterea illos fua potids com 
ich. Pius ap. Bxovi. Tom. XIX, pag. 899. ] moda, quäm illius vel falutem, vel rranquil- 
"Col, 2. litatemexoptare, &c. 4p. Bxovi, Tom. XIY, 

(2) Cm multi longævam vitam, nec pag. 899, Çobs 3 
non Pontificatum illi promisterent , ille NN 


: Re ge 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 23 


lité, & l’attendit avec confiance. Muni de tous les Sacremens 
qu'il reçut avec une piété édifiante , il fit diftribuer aux Pau- 
vres, ou à fes Domeftiques, le peu doncil En difpofer : 
& ayant marqué fa fépulture à la porte de la Minerve, mais 
hors de l'Eglife , il ne voulut s’occuper, les derniers jours de fa 
vie, que de la penfée de lEternité, où il alloit entrer. Agé 
de foixante-cinq ans, il fe repofa dans le Seigneur, l'an 1534, 
le neuviéme du mois d’Août, {elon la plus commune opinion; 
ou le neuviéme de Septembre , felon quelques Auteurs. Le 


rues fentiment eft fuivi du Pere Echard, & le fecond + 
e, 


. Sponde ; qui appelle notre Cardinal , un grand Philofophi 
& un habile Théologien , également célébre par fes Ecrits, 
& illuftre par fes Légations. | 

Le même Annalifte avoue, que Jean-Baptifte Flavius d’A- 
quilée, dans le Difcours qu’il prononcça en préfence du Sacré 
Collége , après la mort de Cajetan, ferma la bouche à tous 
les Ennemis de ce Cardinal (1), & il condamne la témérité 
de deux Ecrivains, trap hardis, ou trop | sus inftruits, qui 
avoient ofé mettre fon nom parmi ceux des Héreétiques, à 
caufe de quelques opinions peu communes, qu'on trouve dans 
quelques-uns de fes Ecrits. Il les avoit cependant foumis tous 
au jugement de l’Eplife ; & cela feul fuffiroit pour faire fon 
Apologie. | | 

On fçair que fi la vie de ce Cardinal fut toujours pure & 
fans reproche, fon zèle Et la Foi ne fut pas moins ardent. 
Poffevin a eu raifon de dire, après Sixte de Sienne, que Ca- 
jetan, à qui il donne le premier rang parmi les mr de 
fon Siécle , ne s’éroit pas rendu moins recommandable par l’in- 
tégrité de fa Foi & de fes mœurs, que par l'étendue de fon 
Erudition, & par l'élévation de fon génie{ 2). Jules II, Léon 
X, Adrien VI ,& Clément VII, n’en avoient pas une autre 


opinion. On rapporte que durant le Sac de Rome, le Pape, 


Clément, renfermé dans le Château Saint-Ange, ne paroïifloit 


(1) Hoc item anno, die nono Septem- 
bris , mortuus eft Thomas de Vio Cajetanus, 
Cardinalis S. Sixti, Ordinis Prædicatorum, 


* &. Archiepicopus Panormitanus, fummus 


Philofophus , & Theologus ; ac multiplici- 
bas fcriptis clariflimus : de cujus etiam Le- 
gationibus pro fede Apoftolicà in Germa- 
niam , & Hungariam præclarè obitis, dic- 
tum fais locis... Extatque oratio Joannis- 
Baptiftæ Flavii Aquilani in Cardinalium cæ- 
tu, cim defunéto parentarent, habita , quà 
omaium qr2 loquentium adverfus eumini- 


qua obftruxit, &c. Spondan. ad An. 1534. 
n212. | 

(2) Thomas de Vio... Cardinalis Tituli 
S. Sixti, Ordinis Prædicatorum , Natione 
Italus, Patria Cdjetanus, ejufdemque Urbis 
Epifcopus , vir tam vitæ fan@imonii , quàm 
ingenti præftantià illuftris, fubtiliffimus dia- 
leéticus , admirabilis Philofophus , Theolo- 
gus Pope & inter Eruditiffimos 


do&tiffimi fui {æculi longè Eruditiffimus &c. 


Polfevé, Appar. Sacr. Tom. Il, Pa. 493. ex 
Six. Sen. Bibl. Sanct. Lib. I V, pag. 330. 


Livre 


X X V. 


agen 
THOMAS DE 

VIOCAJETAN. 

ns Ve 





L XX. 
Sa mort. 


Fr 


Appart. Sacr. Tom. 
Il, pag. 493. 
LXXL 
Son Eloge. 


Livre 
_XXV. 

EE sseenenenemennne | 
JT'HOMAS DE 
V10 CAJETAN. 
D 





LX XII 
Ses Ouvrages fou- 
vent imprimés , 
loués & critiqués. 


Bibl, Eccl. II, Part. 
PA: 417: 


14 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 
en peine que de la conferyation de ce grand Cardinal , qu’il 
appelloit /4 lumiére de l'Eglife (1). 

Nous ne donnérons pas ici le long Catalogue des Ecrits de 
cet Auteur, puifque nous les avons dé prefque.tous indiqués, 
en marquant le tems & le lieu, où il les avoit compofés. Ces 
Ouvrages ont été fouvent imprimés féparément, en Allema- 


gne, & en Italie: on les a depuis recueillis en plufieurs Volu- 


mes in-folio , & fait imprimer à Anvers, à Venife, & à Lyon. 
Mais nous ne diflimulerons point, que fi Cajetan a eu beau- 
coup de Panégyriftes, & d’Admirateurs , il n’a pas aufi man- 


que d’Adverfaires, & de Cenfeurs, dont quelquès-uns ont at- 
taqué avec aigreur plufeurs de fes Ouvrages, furtout fes Com- 


mentaires fur la Bible. 

Ayant connu par expérience , dit M. Dupin, combien il 
étoit néceflaire À sms 24 bien le fens littéral de l’Ecriture, 
Cajetan, s’étoit donné tout entier à cette Etude, pendant les 
derniéres années de fa vie. Perfuadé que la plüpart des Peres 
& des Interpréres de l’Ecriture Sainte, ne s’étoient pas aflez 
attachés au fens littéral ; il entreprit de faire un Commentaire 
fur les feules paroles des Textes originaux, auxquels il s’arrë- 
toic, fans avoir égard aux Explications des Peres. Dans fa Pré- 
face, il prie les Lecteurs, que s'ils rencontrent dans fes Com- 


mentaires, de nouvelles Interprétations du Texte de l’Ecriture, 


différentes de celles que les Peres ont données, ils ne les re- 
jettent pas auflitôt; mais qu’ils éxaminent avec plus de foin 


qu'il a donné, y convienne mieux , ils ne doivent faire aucune 
difficulté de le fuivre, pourvüû que ce fens ne contienne rien 
de contraire ni à l'Ecriture Sainte, ni à la Do&rine de l’E- 
glife. Mais comme Cajetan n’avoit point appris les Langues, 


il fe fervoit de deux habiles 7 l'un Juif, l’autre 


Chrétien, très-intelligens dans l’Hébreu : il leur faifoit rendre 
mot pour mot les paroles du Texte; & faifoït enfuite fon Com- 
mentaire fur cette Verfion. Il a fuivi dans le Nouveau Tefta- 


ment le Texte, & les Notes d’'Erafme, fans s'attacher fcrupu- : 


leufement à la Vulgate, | 
Cette méthode d'expliquer l’Ecriture Saïnte, fut blimée 


par quelques Théologiens, qui croyoient que c'étoit trop 


(1) Imo quem tanti faciebat ipfe Clemens ,fextinétum altè prædicans. Echard. Tom. IT, 
ut dum Romam ferro , & igne vaftaretexer- [ pag. 18. Col. 2. idem dr Fontan, in Monum, 
citus Cæfareus, de illo uno follicitus petierit, pag, 440, Col. 2. ex Oldoÿno, 
an falvus effet, eo extinéto lumen Ecclefiæ . 


donner 


les gr & la fuite du Texte, que s'ils trouvent que le fens 


Er a ———, = 
sn | 


pie te 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 25 


. donner aux Proteftans. Ambroife Catharin, dans fix Livres Lrvere 


qu’il a écrits contre Cajcran, s’eft diftingué parmi les Adver- XX V. 
faires de ce fçavant Cardinal. Il l’a accufc d’avoir avancé des 
chofes sh me re évidenment faufles, mais aufli perni- 
cieufes à la Religion Chrétienne, contraires à la Doétrine de 
faint Thomas, & des anciens Docteurs de l’Eglife. Gretfer fe 
plaint de. ce qu’il n’a prefque point cité les Peres dans fes 
Commentaires: plufieurs autres ont trouvé mauvais qu'il fe fut 
attaché aux Textes originaux , préférablement à la Vulgate. 
Le Cardinal Palavicin dit, que 7. , qui a réufh avec Pad- TO Rvir. 
miration de tout le monde dans fes autres Ouvrages, ne s’eft: 

pas acquis la même réputation dans ce qu'il a fait fur la 

Bible, parce qu'il a fuivi, dit-il, les préjugés de certaines per- 





THOMAS DE 
Vio CAJETAN. 








fonnes, qui ne s’ 1 me _ la Grammaire Hébraïque. 
e 


« Cependant felon la Réfléxion d'un habile Critiques LLXXNE, 
François, Cajetan n’eft pas fi fort attaché à la Grammaire, « simon." 
& à la Critique , quil ne s’éléve quelquefois jufqu’à la « | 
Théologie, & qu'il n’établifle les Vérites de la Religion « 
quand l'occafion s’en préfente. Il fait même fervir à cet ufa- ce _Hif cuir. duNouv. 
ge la Grammaire , à l’imitation des Peres Grecs, comme il « TEA j 
paroïît dans fon Commentaire fur l'Evangile de faint Jean, « 
où il combat les Arriens. Etant habile Théologien, fon « 

Texte lui préfente quelquefois des Réfléxions, auxquelles « 
un fimple Critique n’auroit peut-être pas penfé. . 
« Il eft vrai, dit encore M. Simon, que la Méchode du « 
Cardinal Cajetan, pour l’Interprétation des Livres Saints, « 
paroït d’abord libre, & même peu refpectueufe à l'égard « 
des anciens Peres : mais fi on l’éxamine avec application, « 
on trouvera qu’il a fuivi en cela les mêmes Régles que faint « 
Auguftin, dans fes Livres de la Doctrine Chrétienne. Les ce Hifi tin 
Nouveautés de Luther, & des autres Proteftans de ce tems- « X11 pag 410. 
là, ont été caufe que quelques Théologiens fe font oppofés « 
au fentiment de Cajetan, qui leur paroifloit trop Lrdi : « 
& qui fembloit en quelque façon autorifer les nouvelles « 
Héréfies, bien qu'il fut en effet Orthodoxe, & conforme « 
à la Dorine de l'Eglife, qui a toujours daiflé aux Inrer-« 
pee de lEcriture, la liberté de chercher le fens littéral , « 
ans les foumettre aux Interprétations des anciens Docteurs, « , 
mais feulement à la Doûrine reçûë , & approuvée dans toute « 
l'Eglife; & c'eft ce que ce Cardinal a prétendu par ces pa- « 
roles : LD Novus [enfus T'extui confonus : nec’ à Sacrz Scriptura. jeaie Præf, in Lio. 
sec ab Ecclefe Dofltrine diffonus ; quamvis à torrente Doftoran 
Tome IF. | | D 


:Lrvr E 
X X V. 
THOMAS DE 
Vi10 CAJETAN. 
SR 





XLIX. - 
Lettre de l’Em- 


pereur élû , au 
Léoat. 


fe 


0 
0 w 


— 


Vide Ap. Fontan. in 
Thea, Dom, p. 347. 


ei 


PS PS RE TPE 


16 HISTOIRE DES HOMMES IELUSTRES 


CHÂRLES, par: La. grace. de Dieu, Augufle Roy des 


… Romains, des Efpagnes , des Deux Siciles, ©@ de 
_ Férufäler , Archidué d'Autriche ; an Très-lluftre Se. 
.:gneurs; @. Pere en JESUs-CHRIST, Thomas Car. 
: dinal de la fainte Eglife Romaine, du Titre de faint 
. Sixte, flat, @ toute forte de profpérité. 


Fr, La a D Lu Du se re ..a . os ; I à N 1 s 
:, .# Très-Révérend Pere, & très-cher Ami: hyant été infor+ 


» més de notre Eleétion 3 Empire, pat les fuffrages unanimes 
» des Electeurs ; & ne pouvane ignorer ce que vous avez fait, 
» tant en votre propre nom, qu’en éxecution des ordres de Sa 
» Sainçeté., pour lheureux.fucçès ‘de-certe grande affaire ; 
» nous avons ctu qu'il étoit-de. notre devoir, de yous donner 
»'un témoignage denorre-amour, & bienveillance, en vous 
» écrivarit cette Léttre ; pour. vous aflurer | que reconnoiflant 
».le bienfait de Dieu dans la fuprême Dignité qui nous a été 
» conférée, nous l’acceptons volontiers, & fans aucun retar- 
» dement ; moins pour notre utilité particulière , que pous 
». celle de l'Eglife: Univerfelle. Oui, routes nos vües, en rece- 


p yant de,Titre d'Augulte; fe portent vers les avantage; que 


» nous’ pourrons procurer à la République chrétienne, & au 
» Saint Siége. Notre conduite paflée à fait affez connoître nos 
» véritables féntimens: elle.ne changera pas fur le Trône de 
» l'Empire ;;,parce ta voulons régler toutes nos démar- 
» ches fur Je modéle d’un Empereur:véritablement jufte, & 
» clément, Nous-aurons foin de prouver dans l’occafion, & 
» nptre refpet ‘envers notre Saint Pere le Pape , & notre 
»jufte reconnoiflance pour les fervices, que vous nous avez 
». rendus. Nous vogs fouhaitons cependant une longue & heu- 


» Juillet 15159. 2: ; 


4 Le.Légat paffa la meilleure partie de cetté année en Alle. 


" nreufe vie, Fair dans. notre. Ville de Barcelone ; le dix-neuf 


| magne, | étoir à Mayence dans le mois de Mars, comme il 


X - \ + è 
TE e 
.…. Le Cacdinal de 
retour à Rome, 
renonce à PAr- 
chevêché de Pa- 
Jerme. 


paroît par un de fes. Ouvrages. Il s’étoit rendu enfuite à 
Francfort , où il'avoit Affifte dans le:mois de Juin , à l'Ele&tion 
de l'Empereur. De rerdar à Rome vers le:mois de Novembre, 
une.des premiéres chofes qu'il fic, fut de remettre à Sa Sainceté 
la difpofition de FArchevêché de Palerme. Léon X, l'avoit 
nommé l’année. précédente à ce grand Siège, dont il fe démit 
volontairement, :pour. fairé, cefler les conceftations que for- 

| moit 


DE L'ORDRE DE $. DOMINIQUE. 17 


_moit le Sénat de Sicile, prétendant que quoique François 
Remolin, dernier Archevêque de Palerme , fût mort en Cour 


de Rome, le Pape n’avoit point été en droit de lui donner un 
Succefleur , l’Eglife de neo éxempte de cette régle 
de la Chancelerie, . 

_ Léon X, mourut fur la fin de l’année 1521, & dans le 
Conclave fuivant, le Cardinal de Saint Sixte détermina les 
Cardinaux à élire Adrien Florent , Evêque de Tortofe, Car- 
dinal Prêtre du Titre de Saint Jean, & de Saint Paul ,qui avoit 
été Précepteur de Charles-Quint; & qui, ne voulant point 
changer fon nom, fe fit appeller Adrien VI. Deux mois après 
cette Election, Cajetan ayant fini fes Commentaires fur la 
troifiéme partie de la Somme de faint Thomas, il les dédia 
au nouveau Pape. Dans le cours de la même année 1 522, il 
fit paroître divers Traités pour répondre aux difficultés de 
quelques Sçavans, qui lui avoient propofé leurs doutes. Le 
Pape cependant ne tarda pas à le nommer fon Légat 4 /atere, 
dans les Royaumes de Hongrie, de Bohëme, & de Pologne. 
On connoîtra Îles motifs de cette nouvetle Légation, par la 
Lettre que Sa Sainteté écrivit à ce fujer, à l’Evêque de Va- 
radin , en ces termes: 


ADRIEN VI; à notre Vénérable Frere, François, Evé- 
que de Varadin, falut © bénédiftion Apoftolique. 


« Les affaires de la République chrétienne , prenant « 
tous les jours un plus mauvais train, par les hoftilités con- « 
tinuelles des Turcs, qui, après avoir emporté les Villes de « 
Scardone , de Belgrade , & de Rhodes, femblent vouloir « 
tout envahir ; il eft du devoir de notre Sollicitude pañtorale, « 
de nous oppofer de toutes nos forces aux injuftes préten- « 
tions de ces Infidéles. C'eft pourquoi jettant les yeux fur « 
Thomas de Vio, Cardinal Prêtre du Titre de Saint Sixte , « 


dont l'expérience, l’habileté , la Dottrine, la Religion, la « 


fagefle dans le confeil ,nous font parfaitement connues; nous « 


l'avons choifi , de l'avis de nos Freres les Cardinaux, & l’a- « 


vons nommé notre Légat 2 4atere, dans les Royaumes de « 
Hongrie, de Bohëme, & de Pologne ; ainfi que dans toute « 
l'Allemagne, & dans les autres Provinces voifines des Turcs. « 
Nous l’envoyons avec tous nos pouvoirs; & un fecours, qui & 
eft déja en quelque forte au-deffus de nos facultés, atten- « 


dant qu’il plaïfe au Seigneur de nous mettre en état de faire « 


LIVRE 
XX V. 


THOMASs DE 
Vi0 CAJETAN. 
M | 








Fontan. ibid. p. 92. 
Echard. Tom, Il» 
pag. 15. Coi, 2. 
LI. 
Mort de Léon X, 
Hift. Fccl. Liv, 
CXXVII, n. 84. 
LIT. 
Ele&tion d’Adrien 
VI. 


LIII. | 
Qui charge le 
Cardinal Ca:etan 
d’une nouvelle Lé- 
gation. 


LIV. 
Lettre du Pape ; 
touchant cette Lé- 
gation. | 


Ap. Fontan, ut {p. 
pag. 348. 


LrvRre 
XX V. 


THOMAS DS 
V10 CAJETAN,. 
D ue à 








L V. 
Le Légat arrive 
en Hongrie. 


L VI. 
Eft rappellé à 
Rome. 


Paul Joves 
Hut, Eccl Liv 
CXXX; N77e 


LVII. 
Hongrie ravagée 
par les Turcs. 


Tom. 11, Col 410. 


AŸ An. 1526, 
N.X, XI 


18 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


» quelque chofe de plus. Nous vous exhortons cependant, & 
» vous conjurons dans le Seigneur, d'agir toujours de concert 
» avec notre Légat , de le recevoir, de l'écouter avec refpe& , 
» & d'employer tout ce qui dépendra de vous , pour feconder 
» fes defleins; puifqu'’il ne fe propofe que le falut, ou la con- 
» fervation des Peuples, & la défenfe de la Religion; pour 
» laquelle vous ne devriez pas refufer de donner votre vie. Le 
» Cardinal Légat vous pat HS plus amplement nos inten- 
» tions ; & vous ne fçauriez rien faire de plus avantageux aux 
» intérêts communs, rien qui foit plus digne de vous, ni plus 
» agréable à Dieu, que de vous conformer à tout ce qu’il vous 
» prefcrird. Donné à Rome, fous l’anneau du Pêcheur, le pre- 
» mier jour de Juin 1523, la feconde Année de notre Pon- 
5 tIfICAT. 

Le Cardinal de Saint Sixte arriva donc en Hongrie avant la 
fin de l’année 1 5 23, lorfque ce Royaume étoit menacé d’une 
prochaine invafon des Turcs : la prudence du ge De les 

randes fommes qu'il avoit apportées pour mettre le Pays en 
dut de défenfe , en écartérent pour Pr pi tems l’orage. Mais 
le Pape Adrien étant mort; & Clément VII, fon Succefleur, 
ayant depuis rappellé le Légat Apoftolique, dont les lumières 
Jui étoient néceflaires, toute la Hongrie fe vit bientôt préci- 
picée dans la dernière défolation. Louis Roy de Hongrie , âgé 
feulement de vingt-deux ans; jeune Prince plein de valeur, 
mais fans expérience, croyant pouvoir s’oppofer aux forces 


du Turc, avec vingt-cinq, ou trente mille hommes, alla pré- 


fenter la bataille à Soliman II, le 28 d’Août 1526. Le com- 
bat ne fut pas opiniâtre, puifqu’en moins de trois quarts 
d'heure, les Hongrois furent entiérement défaits, plutôt ac- 
cablés par le de, , que vaincus par la valeur des Infidéles. 
Les plus grands Seigneurs du Royaume, Eccléfiaftiques & Sé- 


culiers reftérent fur la Place. Le jeune Roy, après avoir mon- 


tré beaucoup de courage, & d’intrépidité, fut contraint de fe 
retirer feul pendant la nuit, & durant un grand orage, il s’en- 
page dans les Marais, fon cheval s’étant enfoncé dans la 
vafe, ce jeune Prince y fut érouffé. La perte du Royaume fuivit 
de prèscelle du Roy, le Turc viétorieux l'ayant livré au pillage 
de fes Soldats, qui mirent tout À feu & à fang. 
L’Abbé Ughel, dans fes Additions fur Ciaconius, attribue 
toutes les fuites de cette malheureufe journée, à l’imprudence 
de l’Evêque de Varadin. M. Sponde prérend au contraire que 
les’ Hongrois ne devoient l’imputer qu’à leur propre préfomp- 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. ro 
tion, & aux confeils précipités de Paul Tomorée, qui, quoi- 
qu’Archevêque, ayant obtenu le commandement de l'Armée 
Hongroife, ne connut pas aflez fa foiblefle ; ou méprifa trop 
les forces de l’Ennemi. mm en foit , il eft certain que 
Cajetan étoit alors en Italie. Flavius d’Aquilée ne craint pas 
de dire , que l’abfence de ce Cardinal fut auffi funefte au 
Royaume de Hongrie, que fa fagefle lui avoit été utile touc 
le rtems qu'il s’y étoit arrêté ( 1 ). | 

Les affaires dont il avoit pris connoïffance, pendant fon 
{éjour à Prefbourg , & à Bude, depuis le mois de Décembre 
1523, jufqu'au 1 $ de Juin 1$24,ne l’avoient point empêché 
de faire ( à certains momens ) une Explication littérale, de 
foixante-quatre paflages du Nouveau Teftament. Ce petit 
Traité , divifé en douze Chapitres, fut depuis imprimé à 
Rome, & dédié à Clément VII, qui donna à l’Auteur le Pa- 
lais de Capranica. 

Cajetan commença dès-lors fes Commentaires fur la Bible, 
& il comptoit de confacrer le refte de fes jours à cet utile tra- 
vail. Mais fon repos fut fouvent troublé par les malheureufes 
fuices du mécontentement, que l'Empereur Charles - Quint 
conçut contre le Pape Clément VII. Dès l’année r$25, ce 
Prince avoit marqué fon chagrin, & le deflein où il étoit de 
fe venger, de ce que Sa Sainteté avoit préféré à fon amitié 
celle de la France. Il ne tarda pas en effet à envoyer une Ar- 
mée en Italie: & on fçait à quels ravages tour le Pays fut ex- 
pofé, par l'avarice, la cruauté, & limpiété des foldats Efpa- 
gnols, Italiens, Allemands ; parmi lefquels il y avoit beau- 
coup de Luthériens. | . | | 

Un Prince rebelle à fon Roy, & traitre à fa Patrie, condui- 
foit cette Armée ; qui, après avoir défolé bien des Provinces, 
prit d’affaut la Capitale du monde Chrétien. Rome ne 
alors tout ce que peut le foldat furieux ; à qui on laiffe la li- 
berté de tout faire. Les Lieux Saints, les Vafes facrés, les 
Tombeaux des Papes ; tout fut pillé, faccagé , profané : on ne 
refpecta ni les morts, ni les vivans: & on n'épargna ni Sexe, 
ni âge, ni Condition. Les Dames Romaines, & les chaftes 
Vierges ne trouvérent point dans les Temples , & auprès des 
Autels, un afyle à leur pudeur. Les Magiftrars , les Evêques, 

(1) An vero cm rumgr increbrefceretf Legato , incolumis Pannonia... At vità 
“Turcas Pannoniam iñvafuros , nonne ftatim ] funéto Adriano, revocaras Legatus , amifla 
älluc, de Pannoniis follicitus ( Adrianus )] Pannonia, &c. Flavi. Aquil. A. Brovs. 


Xiftum cum ingenti pecuniarum vi Legatum] Tow, XIX , Page 906, Col. 1e 
mifit ? Stecit ergo vivis Adriano, aç Xi . io 
Ci 


Livre 
X XV. 


PRISES OUR 
 THOMAS DE 

V10 CAJETAN. 
um ue Dm ct NU © 





LVITII. 
Cajetan com- 
mence fes Corr- 
mentaires fur la 
Bible. 


LIX. 
Sac de Rome par 
PArmée Impéria- 
le. 


L'an 127% 


Livre 
XX V. 


RÉ EME EPS DE) 
V10 CAJETAN. 
THOMAS DE 
ee meer ee 7x 


Odoric. ad An. 
1527. n. 18. &c. 


Hift. Eccl Liv, 
CXXXI, n. 15. 


L X. 
Cajetar entreles 
ma ns des Enne- 
mis. 


LXI. 
Leur reproche 
leurs excès. 


LXII. 
Et rachete la li- 
berré de {es Do- 
meftiques. 


LXIII. 
Il fe retire à 
Gaicite.. 


: vel inermis ipfis etiam immaniflimis hofti- 


.cette rencontre ; la gén 


éo HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


& les Cardinaux devinrent le jouet d’une Soldatefque infolen- 
te. Les Allemands Luthériens ne furent pas les feuls, qui, 
dans cette occafion, furpaflérent tout ce que l’on auroit pà 
appréhender de la férocité des Scites. On affure que les excès 
qui fe commirent alors , furent fans comparaifon plus horribles 
en tout fens, que ce que Rome avoit éprouvé dans les huit 


différentes fois, qu’elle étoit tombée au pouvoir de fes Enne- 


mis. C'eft-à-dire beaucoup: le détail en feroit concevoir davan- 
tage. Mais ce n’eft pas ici le’lieu de décrire toute l'horreur de 


cette fatale journée. Il nous fuffit de remarquer que le Cardi- 


nal Cajetan, après avoir quelque tems évité la rencontre de 
ces furieux, fut enfin découvert; il tomba entre leurs mains; 


_& ne put s’en-retirer qu’en promettant de leur payer une grofle 


fomme d’argent. Ceci arriva fur la fin de May 1 527. | 
Flavius d’Aquilée, qui fe trouvoit à la fuite de notre Car- 
dinal , loue beaucoup la ETS d’ame, qu'il fit paroître dans 
reufe liberté avec laquelle il reprocha 
à quelques Officiers , d’excéder les ordres de leur Souverain; 
& la charité enfin, qu'il montra, en empruntant cinq mille 
écus d’or, pour racheter non-feulement fa liberté, maïs aufh 


celle de fes Domeftiques, & de plufeurs pauvres Romains, 
dont quelques-uns ne lui étoient pas ei pong” connus ( r }. 


En renonçant à l’Archevêché de Palerme, Cajetan avoit 
accepté l’Evêché de Gaïette fa Patrie, que Léon X, & Char- 
les Quint lui avoient offert: mais Fufage, que trois Souve- 
raîns Pontifes voulurent faire de fes lumiéres, & les grandes 
affaires , dont ils le chargérent pour l'intérêt de l’Eglife Uni- 
verfelle, ne lui'avoientt pas encore permis de s'arrêter quelque 
tems dans fon Diocèfe. La Providence venoit de le mettre 
dans une efpéce de néceflité de s'acquitter de ce devoir. Après 
le Sac de Rome, certe Ville ne pouvoit être pendant quelque 
tems un féjour commode à un homme d'Etude. D'ailleurs ayant 


_ été obligé, comme nous avons dit, D ar une grofle 


fomme pour racheter fa liberté , & empêcher la mort, ou la 
captivité de plufieurs perfonnes, il falloit retrouver ces de- 


niers: & ce fut un autre motif au Prélat de fe retirera Gaïette : 


(1 } Hinc licet animadvertere quanta fit 
virtutis vis, ac reétæ mentis potentia, quæ 


millia aureorum tradidiflet, fuam, atque 
adeo omnium , qui cum eo erant, è quibus 
tres tantum illins familiares fuerunt, cæteri 
bus terrorem incutiat. Nemo illum attingere | fanè multi ex omni hominum genere , quos 
aufus eft; quin potius illius majeftatem , at-| ne noffet quidem, libertatem redemit. 4p, 
qué conitantiam admirati , illum... Venera-| Bzovs, Tom, XLX , pag. 907, Col. Le 

bantur... Quibus randem cüm aquinquel D ÉD Re 


. 


DÉ L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 21 


où, fans difcontinuer fes Ouvrages , il ms 6 ee pendant trois. 
ans à inftruire fon Peuple, à connoïître fes befoins, & à les 
fouliger. | oo | | | 

Selon le Pere Echard , le Cardinal de Saint Sixte ne revint 
à Rome, que fur la‘fin de 1 530. Cependant le même Auteur 
parlant de la réponfe que fit Cajetan au Pere Thomas de 
Ragufe, touchant lachat des chofes , qui ont été pillkées dans 
une Guerre injufte, remarque que ce petit Traité avoit été 
écrit à Rome, le 27 de Novembre 1529. | 

Depuis cette os jufqu’à fa mort ; notre Cardinal , un 
peu moins occupé de lembarras des affaires , le fut davantage 
de la méditation, & de l’Explicartion des Saintes Ecritures : & 
il fit paroître de tems en tems quelques Traités Théologiques 
contre les Héréfies de fon Siécle. Tels font ceux qu’il a imti- 


tulés de la Communion fous les deux efpéces ; de l’Intégrité de 


la Confeflion; du Culte, & de lInvocation des Saints; de la 
Foi, & des bonnes Œuvres; du Sacrifice de la nouvelle Loi, 
& des Cérémonies de la Mefle. Dans ce dernier Traité ( dé- 
dié à Clément VII ) lAuteur explique excellenment, avec S. 
Paul, dans quel fens JEesus-CHR1sT eft notreunique Prêtre, 
notre Holftie, & notre Sacrifice: Sacrifice, qu’il a offert une 
fois fur la Croix, & qu’il offre tous les jours dans le Ciel. 


-& fur nos Autels. ” 


Confulré par le Pape, & par le Roy d'Angleterre , Henry 


VIIL, touchant le Mariage de ce Prince avec Catherine 
d’Arragon; Cajetan foutint avee fermeté la validité de ce 
Mariage, qui ne permettoit point au Monarque, d’en. con- 
tracter un autre, du vivant de fon Epoufe (1). Henry VII, 


propofa de nouvelles difficultés : & fes Ambaffzdeurs, pour 


favorifer fes défirs , n’oubliérent rien, afin d'engager le fça- 
vant Cardinal à donner une réponfe favorable. Mais toujours 
femblable à lui-même, Cajetan fe cint ferme fur les. mêmes 


principes. Sa conduite, & fes Ecrits montrérent également 


qu'il faifoit moins de cas de la faveur des Rois, & de leurs 
Trélors, que de la Religion, & de la Vérité ; qu'il n’eft jamais 
permis de trahir, On tenta fouvent fa vertu, pour avoir fon 
fuffrage.en faveur du divorce : maïs rien ne put faire bréche à 
fon innocence ; & l'égalité de fa conduite fut un témoignage 

fr) Cûm Porro Carolw ‘illud diplora nali Cajetano , Thcologiæ fcientæ laude 


. . e Û 4 CRT] & : e . 
ad Pontificem tranfmififlet; atque Hen-fpræclaro, hujus caufæ cognitori dedit, ue 
-ricus Rex orarorm operi libellos pto ipfins [fwami: fenterfriarn in‘hac coûtroverfia expro- 
caufà propignandz éoûfcriprès obtuliffet |meret ; quam ille in hifce verbis expofuir. 
QE are DR PME : nu Due r 
Clementi; illos omnes Thom? $ Vio Cardi, &c.'Oduric, ad da, 1530 nm, 1g3, 
: à LS « tt. + “ 0 Ê 9e: . . À 


C üi 


Livre 
X X V. 


THoMAs DE 
Vio CAJETAN, 
RE 








Tom. il, pag. 15: 
. Pag. 10. Col. 2. 


LXIUV. 
Nouveaux Ou- 
vrases du Cardi- 

nal Cajetan. 


LXV. 

Il’ foutient Ja va- 
lidité du Mariage 
du Roy d’Angile- 
terre, avec Ca- 
therine d'Aragon. 


LXVI.. 
Fermeré, & dé. 
fintéreflement 


’ 


Livre 
XXV. 


THOMAS DE 
V:0 CAJETAN, 
ee + A 


> 





LXVIIT. 
Travail Continuel, 


LXVIIT. 
Derniére maladie 
de Cajetan. 


LXIX. 
Sage réponfe, 
“qu'il fait à des 
hommes flateurs. 





22 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


éclatant, que fa probité étoit à l'épreuve des plus fortes ten- 
tations (1). 

Quoique fouvent confulté par les Sçavans, quelquefois par 
les Princes , & prefque cous les jours par le Vicaite de JEsus- 


CHRIST( ce qui ne pouvoit que lui ravir bien des précieux 


momens ) le Cardinal Cajetan continuoit toujours avec un 
travail infini, fes Commentaires fur la Bible. Il avoit déja pu- 
blié une Explication littérale de prefque tout le Nouveau T'ef- 
tament ; c’eflä-dire, des quatre Livres de l'Evangile, des 
Ades des Apôtres, & des Epîtres de faint Paul. 11 avoue qu'il 
n’avoit ofe entreprendre l'Explication de l'Apocalypfe ; parce 

ue pour bien entendre ce Livre myftérieux, on a befoin, di- 
boit , des lumiéres, non pas d’un Théologien, mais d’un Pro- 


| pe Il écrivit cependant fur le cage ou Îles cinq 


ivres de Moyfe, fur Jofué, & les Juges, fur les quatre Livres 
des Rois, fur les deux des Paralipoménes, fur ceux d’Efdras, 


de Néhémie , d’Efther, de Job, ur le Pfeautier, fur les Pro- 


verbes de Salomon, fur l’Eccléfiafte : & il avoit commencé des 
Commentaires fur les Prophèties d’Ifaye, lorfqu'il fut atta- 
qué de fa derniére maladie. | 

Celle du Pape Clément VII, faifoit déja craindre pour les 
jours de ce Pontife : & le bruit étoit général dans Rome , que 
notre Cardinal devoit lui fuccéder. Lis flateurs oférent 


lui promettre la Thyare, & lui prédire avec affurance le re. 


couvrement de la fanté. Mais le Serviteur de Dieu, conduit 


| Fa d'autres lumiéres, leur fit la réponfe qu'ils méritoient. 


ai aflez vècu, leur dit-il, & je fens que ma fin n’eft pas éloi- 


gnée : ce fentiment intime eft plus für, & moins équivoque 


_ vos vaines prédictions. Au refte, en me prédifant , ou me 
ouhaïtant, la Sr Nés Autorité, vous ne faites guères atten- 


tion aux périls fans nombre qui accompagnent toujours l’Elé- 


vation ; &, fi je ne me trompe, vous penfez plus 4 votre for- 
tune, qu'à mon véritable bonheur (2 ): c’eft à Dieu feul qu’il 


faut le demander, & je ne l’attends que de fa miféricorde.. 


Dans ces faintes difpofitions , le Cardinal malade envifagea 
e ? ’ : ÿ N 
la mort avec un courage chrétien ; il s'y prépara avec humi- 


(1 ) In caufa divortii Anglicani do@iffimè ) cunéta ridens, fatis fe vixifle dixit: illos 


.pro Cathatinæ matrimonio fcripft ; ac]verd ignorare qum multa difcrimina fub 


Henrici Regis aurum tam fortiter rejecit ,| T ara , quim graves curæ fub Paludamento 
quim conftanter pro veritate ftetiflet , &c. | fublimi; ac præterea illos fua potiis com- 


-Mich, Pius ap. Bxovi. Tom. XIX, pag. 899.] moda, quäm illius vel falurem , vel tranquil- 
"Col, 2. _ Îlitatemexoptare, &c. 4p. Brovi, Tom AIX, 


(2) Cüm multi longævam vitam, nec|pag. 899, Col. 
non Pontificatum illi promiterent , ile 


L£% 


, 
LC 


es, Bof CT ju 


cs er LS PS VD pu. cut pe 5 JF 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 323 
lité, & l’attendit avec confiance. Muni de tous les Sacremens 
qu'il reçut avec une piété édifiante , il fit diftribuer aux Pau- 
vres, ou à fes Domeftiques, le peu doncil pouvoit difpofer : 
& ayant marqué fa fépulture à la porte de la Minerve, mais 
hors de l'Eglife , il ne voulut s’occuper, les derniers jours de fa 
vie, que de la penfée de l’Eternité, où il alloït entrer. Agé 
de foixante-cinq ans, il fe repofa dans le Seigneur, l'an 1534, 
le neuviéme du mois d’Août, felon la plus commune opinion; 
ou le neuviéme de Septembre , felon quelques Auteurs. Le 


remier fentiment eft fuivi du Pere Echard, & le fecond pal 
ce, 


. Sponde ; qui appelle notre Cardinal , un grand Philofophe 
& un habile Théologien , également célébre par fes Ecrits, 
& illuftre par fes Légations. | 

Le même Annalifte avoue, que Jean-Baptifte Flavius d’A- 
quilée, dans le Difcours qu’il prononça en préfence du Sacré 
Collège, après la mort de Cajetan, ferma la bouche à tous 
les Ennemis de ce Cardinal (1); & il condamne la témérité 
de deux Ecrivains, trap hardis, ou trop peu inftruits, qui 
avoient ofé mettre fon nom parmi ceux des Hérétiques, à 
caufe de quelques opinions peu communes, qu'on trouve dans 
quelques-uns de fes Ecrits. [l les avoit cependant foumis tous 
au Hi igu de lEglife ; & cela feul fufiroie pour faire fon 
Apolosgie. | | 

‘On ot que fi la vie de ce Cardinal fut toujoufs pure & 
fans reproche, fon zèle ts la Foi ne fut pas moins ardent. 
Poffevin a eu raifon de dire , après Sixte de Sienne, que Ca- 
jetan, à qui il donne le premier rang parmi les Scavans de 
fon Siécle , ne s’éroit pas rendu moins recommandable par l’in- 
tégrité de fa Foi & de fes mœurs, que par l'étendue de fon 
Erudition, & par l'élévation de fon génie{ 2). Jules 11, Léon 
X, Adrien VI ,& Clément VII, n’en avoient pas une autre 


opinion. On rapporte que durant le Sac de Rome, le Pape, 


Clément, renfermé dans le Château Saint-Ange, ne paroïfloit 


(1) Hoc item anno, die nono Septem- 
bris , mortuus eft Thomas de Vio Cajeranus, 
Cardinalis S. Sixti, Ordinis Prædicatorum, 


* & Archiep#copus Panormitanus, fummus 


Philofophus , & Theologus ; ac muliplici- 
bas fcriptis clariffimus : de cwjus etiam Le- 
gationibus pro fede Apoñtolicà in Germa- 
niam , & Hungariam præclarè obitis, dic- 
tum fuis locis... Extatque oratio Joannis- 
Baptiftz Flavii Aquilani in Cardinalium cæ- 
tu, cim defunéto parentarent, habita , quà 
omnium qra loquentium adverfus eumini- 


qua obttruxit, &c. Spordan. ad An. 1f34. 
n, 22. | 

(2) Thomas de Vio... Cardinalis Tituli 
S. Sixti, Ordinis Prædicatorum , Natione 
ltalus, Patria Cajetanus, ejufdemque Urbis 
Epifcopus , vir tam vitæ fan@timonii , quèm 
ingenti præftantià illuftris, fubtiliffimus dia- 
leticus , admirabilis Philofophus , Theolo- 
gus incomparabilis; & inter Eruditiffimos 
doë&iffimi fi fæculi longè Eruditiflimus, &c. 
Poflevs. Appar. Sacr. Tom, IT, pag. 493. ex 
Six. Sen. Bibl, Sani. Lib. IV, pag. 330. 


Livre 


XX V. 


pese nnf 
THOMAS DE 

V10 CAJETAN, 

RER RE 





LXX, 
Sa mort. 


r 


Appart. Sacr. Tom. 
Il, pag. 493. 
LXXI 
Son Elope. 


Livre 
XX V. 


on 
THOMAS DE 

V10 CAJETAN. 

mm” 


LX XII, 
Ses Ouvrages feu- 
vent imprimés 
loués & critiqués. 


D À 


Bibl. Eccl. III, Part. 
PABe 417 


24 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


en peine que de la conferyation de ce grand Cardinal, qu’il 


appelloit Ze /umiére de l'Eglife (x). 
Nous ne donnérons pas ici le long Catalogue des Ecrits de 
cet Auteur, puifque nous les avons déja prefque tous indiqués, 


en marquant le tems & le lieu, où il les avoit compofés. Ces 


Ouvrages ont été fouvent imprimés féparément, en Allema- 


gne, & en Italie: on les a depuis recueillis en plufieurs Volu- 
mes in-folio , & fait imprimer à Anvers, à Venife, & à Lyon. 
Mais nous ne diflimulerons point, que fi Cajetan a eu beau- 


coup de Panégyriftes, & d’Admirateurs, il n’a pas aufi man- 


que d’Adverfaires, & de Cenfeurs, dont quelques-uns ont at- 


taqué avec aigreur plufeurs de fes Ouvrages, furtout fes Com- 
mentaires {ur la Bible. | 

Ayant connu par expérience , dit M. Dupin, combien il 
étoit néceflaire Fi 2 bien le fens littéral de l’Ecriture, 
Cajetan, s’étoit donné tout entier à cette Etude, pendant les 
derniéres années de fa vie. Perfuadé que la plüpart des Peres 
& des Interprétes de l’Ecriture Sainte , ne s’étoient pas aflez 
attachés au fens littéral; il entreprit de faire un Commentaire 


fur les feules paroles des Textes originaux, auxquels il s’arrë- 


toic, fans avoir égard aux Explications des Peres. Dans fa Pre- 


face, il prie les Lecteurs, que s'ils rencontrent dans fes Com- 
mentaires, de nouvelles Interprétations du Texte de l’Ecriture, 


différentes de celles que les Peres ont données, ils ne les re- 
jettent pas auflitôt; mais qu'ils éxaminent âvec plus de foin 
les paroles & la fuite du Texte, que s'ils trouvent que le fens 
qu'il a donné, y convienne mieux, ils ne doivent faire aucune 
difficulté de le fuivre, pourvû que ce fens ne contienne rien 
de contraire ni à l’Ecriture Sainte, ni à la Doé&rine de l’E- 
glife. Mais comme Cajetan mavoit point appris les Langues, 


il fe fervoit de deux habiles LS aie lun Juif, lPautre 


Chrétien, très-intelligens dans l’Hébreu : il leur faifoit rendre 
mot pour mot les paroles du Texte; & faïifoit enfuice fon Com- 
mentaire fur cette Verfon. Il a fuivi dans le Nouveau Tefta- 


ment le Texte, & les Notes d'Erafme, fans s'attacher fcrupu- 


leufement à la Vulgate. | 
Cette méthode d'expliquer lEcriture Sainte, fut blimée 
par quelques Théologiens, qui croyoient que c’étoit trop 


(1) Imo quem tanti faciebat ipfe Clemens ,fextinétum altè prædicans. Echard. Tom. IT, 
ut dum Romam ferro, & igne vaftaretexer-] pag. 18. Col. ». idem € Fontan. in Monum 
Gitus Cæfareus, de illo uno foilicitus petierit, | pag, 440, Col. 2. ex Oldoÿno, 
an falvus effet, eo extinéto lumen Eccleñæ | 


donner 


= Sn ES 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 215 


- donner aux Proteftans. Ambroïfe Catharin, dans fix Livres Lrvre 


qu’il a écrits contre Cajctan, s’eft diftingué parmi les Adver- XX V. 
faires de ce fçavant Cardinal. Il l’a accufc d’avoir avancé des TE 
chofes she kan évidenment faufles, mais auf perni- y, Casrran. 
cieufes à la Religion Chrétienne, contraires à la Doëtrine de 
faint Thomas, & des anciens Docteurs de l’Eolife. Gretfer fe 
plaint de. ce qu'il n’a prefque point cité les Peres dans fes 
Commentaires: plufieurs autres ont trouvé mauvais qu'il fe fut 
attaché aux Textes originaux , préférablement à la Len re 
Le Cardinal Palavicin dit, que Cajetan , qui a réufli avec lad- ee ur 
miration de tout le monde dans fes autres Ouvrages, ne s’elt: 

pas acquis la même réputation dans ce qu'il a fait fur la 

Bible, parce qu’il a fuivi, dit-il, les préjugés de certaines per- 











fonnes, qui ne s’a CUP Le la Grammaire Hébraïque. 


« Cependant felon la Réfléxion d'un habile Critiques LEXXNE, 
Francois, Cajetan n’eft pas fi fort attaché à la Grammaire, « moe 
& à la Critique, qu'il ne s'éléve quelquefois jufqu’à la « | 
Théologie, & qu’il n’établifle les Vérités de la Religion « 
quand l’occafion s’en préfente. Il fait même fervir à cet ufa- cc Hif crir. duNour. 
ge la Grammaire , à limitation des Peres Grecs, comme il co pag. 359 
paroït dans fon Commentaire fur l'Evangile de faint Jean, « 
où il combat les Arriens. Etant habile Théologien, fon « 
Texte lui préfente quelquefois des Réflexions, auxquelles « 
un fimple Critique n’auroit peut-être pas penfé. . 
. & Il eft vrai, dit encore M. Simon, que la Méthode du « 
Cardinal Cajetan , pour l’Interprétation des Livres Saints, « 
paroït d’abord libre, & même peu refpeétueufe à l'égard « 
des anciens Peres : mais fi on nine avec application, « 
on trouvera qu’il a fuivi en cela les mêmes Régles que fainct « 
Auguftin, dans fes Livres de la Doctrine Chrétienne. Les « HG a tie 
Nouveautés de Luther, & des autres Proteftans de ce tems- « Xx11, pag: 420. 
là, ont été caufe que quelques Théologiens fe font oppofés « 
au fentiment de Cajetan, qui leur paroïfloit trop hardi, « 
& qui fembloit en quelque façon autorifer les nouvelles « 
Héréfies, bien qu’il fut en effet Orthodoxe, & conforme « 
à la Doctrine de l’'Eglife, qui a toujours diffé aux Inrer-« 
préces de l’Ecriture, la liberté de chercher le fens littéral, « 
fans les foumettre aux Interprétations des anciens Do&eurs, « 
mais feulement à la Doétrine reçûë , & approuvée dans toute « 
PEglife; & c'eft ce que ce Cardinal a prétendu par ces pa- « 
roles : » Novus fenfus T'extui confonus , nec.à Sacra Scriptura, Fe Præf, in Lib: 
mec ab Ecclefe Doftring diffonus , quamvis à torrente Dofttorarm ! 
Tome IF. | | D 


LIVRE 
X X V. 


En 
THOMAS DE 
V10 CAJETAN., 


Echard. Tom. I], 


pag: 18. Col. 2. 


+ Vel puduie. 


AUGUSTIN 
JUSTINIANI, 
GRR ER RER EE 


Lean Alb. de Vir 
illuftr. Lib. Hill, fcl. 


118 


pag. 96 


25. 
Echard. Tom, 11, 


26 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


Sacrorum alienss. « Voilà en peu de mots la Méthode qu'on 


» doit fuivre dans l’explication de la Bible: & par ce moyen 
» il fera aifé de concilier les Proteftans avec les Catholiques 
» fur ce fujer; & l’on fera en même tems juftice à Cajetan, 
» qui s’eft appliqué avecun PA ur foin à l'Etude de l’Ecri. 
» ture, & qui a fuppléé par la pénétration de fon efprit, à ce qui 
» fembloit lui manquer pour entendre parfaitement l'Ecriture. 
»s Si Ambroife Catharin avoit étudié l'Ecriture avec la même 
» application que Cajetan, il ne fe feroit pas emporté avec 
» tant de chaleur contre ce fçavant Cardinal, dans les remar- 
» ques qu'il a faites fur fes Commentaires ». | 

Ce Ént les Reéfléxions de M. Simon, dans fon Hiftoire 
Critique du Vieux Teftament. Nous ajoñterons en finiffanc 


celle-ci, que les Commentaires de notre Cardinal ne font pas” 


les feuls de fes Ouvrages, qui ayent excité la Critique de 

uelques Sçavans. Les doutes bien fondés qu’il avoit formés 
ur le véritable Auteur des Livres , attribués à faint Denys, 
dépleurent beaucoup à ceux qui fe trouvoient dans d'autres 
préjugés. Don Jean Goulut Religieux Feuillant, dans la Tra- 
duction Françoife de ces mêmes Livres, ne fe contenta pas de 
les vouloir faire regarder , comme appartenant fans aucun 
doute à faint Denys l’Aréopagite, il atraqua encore vivement 
notre Auteur. Mais devenu depuis plus fçavant par l'Etude, 
ou par les nouvelles Réfléxions qu'il fit fur les preuves folides 
de Cajetan, il fe répentit de lavoir combattu, & embraffa 
fon fenciment , qu’il défendit avec zèle : Verim ipfummet eru- 
ditum Monachum , © clegantem Interpretem maturiorem fallu , 
€ doftiorem funsmopere doluit * accufationis ; adeo ut in [enten- 
tiam Cajetani totus pedibas , manibufque ierit. 








- A . 

AUGUSTIN JUSTINIANI, EVEQUE DE NEBBIO, 
ET AUMONIER DU ROY FRANÇOIS PREMIER. 
C E noble Génois , célébre parmi les Sçavans du feiziéme 

y Siécle , nâquit l'an 1470, fous de Pontificat de Paul IT, 
dans lé tems queés Turcs, par tout viétorieux, après avoir 
forcé la Ville de Négrepont, & foûmis toute lIfle de ce 
nom, menacoient de porter leurs Armes dans les autres Pays 
des Puiffances Chrétiennes. Les grandes pertes que ces Inf- 
déles avoient déja canfées à la République de Génes, en lui 
enlevant les Ifles de Scio ,& de Métélin, avoient fort affoibli 


_ JIlluftre Maifon des Joftiniani ; & les Révolutions, ou les 


Re 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 27 


Guerres Civiles des Génois , ne lui avoient pas été moins pré- 
judiciables: aufli a-t-on remarque que les Parens de celui, 
dont nous écrivons la Vie, n’avoient point de biens propor- 
tionnés au rang qu'ils tenoienc parmi les Nobles, & ancien- 
nes Familles. Ils prirent néanmoins un foin particulier de fon 
Education : mais comme c’étoit leur aîné, ils ne purent con- 
fentir au facrifice qu’il voulut faire à Dieu de fa liberté, en 
prenant dès fa premiére jeunefle l’Habit de faint Dominique. 
Vers l'an 148$, Auguftin Juftiniani évoit entré dans le Cou- 
vent, appellé de fainte Marie du Château; & il ne croyoit 
pas, que les priéres, ni les larmes de fes Parens dûffent le re- 
tenir dans le Siécle, tandis que le Seigneur l’appelloit à fon 
{ervice dans la Religion. 
… IH fallut cependant céder à la force: Paul Fregofe, Arche- 
vêque de Génes , appuyé de l'autorité du Doge, l’obligea de 
fortir du Lieu de fa retraite, avant qu’il en eût goûté les dou- 
ceurs. On crut qu’en l’éloignant de fon Pays , on lui feroit 
perdre le défir d'être Religieux ; & dans cette vûë, on l’en- 
voya à Valence en Efpagne, où fe trouvoit alors un de fes 
Oncles, Ce Voyage fut d'abord funefte à l'innocence du jeune 
 — On flatta toutes fes paflions; on le mit en état de 
es contenter ; & il ne fe trouva point à l'épreuve de la tenta- 
tion. Bientôt amolli par les délices, ou entraîné par le tor- 
rent, & corrompu par la contagion de l’éxemple, il parut fe 
familiarifer avec le crime; & 1l paflà près de trois ans dans 
l'oubli de tous les devoirs de Chrétien. Cet état ne l’effrayoit 
point, parce qu’il n’en connoifloit pas aflez le danger: & ceux 
ui auroient dû veiller fur fa conduite , fembloient approuver, 
du moins par le filence , tous les excès d’une jeunefle bouillante, 
& livrée à elle-même. ee 
Mais le Seigneur ne l’avoit point rejetté : il le frappa d’une 
griéve maladie, dont la violence layant conduit aux portes 
de la mort, le fit enfin revenir à lui-même. Confus de fes 
égaremens, & fentant bien que fon ame éroit encore plus 
malade que fon corps, Aupullin rappella fes premiers fenti- 
mens ; & il protefta, dans l’amertume de fon cœur, qu'il 
ne défiroit de vivre, que pour fe punir lui - même d’avoir fi 
mal vèêcu. Ces gémiflèmens étoient fincéres ; ils furent écou. 
tés : dans le tems que fon Oncle ne penfoit qu’à Es ir 
toutes chofes pour rs Funérailles (1), la fiévre ardente qui 
: (1) Quo verd parentes eum à propofito | movendæ negociationis obtentu ftatim able. 
fuo dünoverent, Valentiam Atagonum pro-| garunt , ubi fervente adhuc ætare genio ins 


1j 


LrvRre 
X X V. 


AUGUSTIN 
JUSTINIANE, 











Il eft Faite com- 
me malgré lui, du 
Cloicre. 


II. 
Envoyé en Efpa- 


gnce. 


IIS. 
Tlperd la crainte 
de Dieu. 


IV. 
Une griéve mas 
ladie le fait ren 
trer en lui-même. 





Livre 
XX V. 


AUGUSTIN 
JUSTINIANI, 











V. 
RevientenlItalie, 
& reçoit l’Habit 
de S. Dominique. 


LA 


* * Ou 1487, felon 
quelques-uns, 


VI. 
Piété folide, & 
perfévérante, 


VII. 
€c qril demande 
à cs Supéricurs. 


cru mortelle; & la fanté ne tarda pas à fe réta 


28 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRÈS 


brüloit le malade fe rallentit un peu. fes autres maux, moins 


rebéles à la vertu des remédes, diminuérent à proportion; 


bientôt là ‘convälence fuccéda à une maladie qu’on avoit 
| blis entiére- 
ment. 

Après cette épreuve de la miféricorde de Dieu fur lui, 
Juftiniani réfolu de ne plus écouter la voix de la chair & du 
fang , partit de Valence pour retourner en Italie. Mais au lieu 
d’alier d’abord à Génes, où il étoit attendu , il fe rendit à 
Pavie , fe préfenta au Supérieur des Dominicains, & lui de- 
manda l’Habit de Religieux. Il le reçut au mois d'Avril 1488 * 
dans le Couvent , appellé de faint Apolinaire, hors des murs 
de Pavie. Moreri dit qu'il lavoir pris à Paris; mais c’eft une 
méprife. Nous avons déja remarqué que M. Dupin en avoit 
fait une femblable, en difant que Cajetan avoit enfeisné la 


CS 


Théologie à Paris dans le tems que ; felon les anciens Hifto- 
riens , il enfcignoit à Pavie. | | 
En entrant dans l'Ordre de faint Dominique, Juftiniani, 
nommé Pantaléon au Baptème, prit le nom d’Auguftin ; com- 
me fi par ce changement de Nom & de Profeffon . il avoit 
prétendu s'engager d’une maniére plus particuliére, à imiter 
déformais la fidélité, & toutes les Vertus d’un illuftre Pénitent, 
Toute fa conduite, pendant vingt-fept ans qu'il vêcut dans la 
‘Congrégation Réguliére de Lombardie, a Pr parfaite- 
ment, & à ce qu’il avoit promis à Dieu pendant fa maladie, 
‘& aux grandes efpérances qu’il avoit fait concevoir à fes Fre- 
res. Humble, modefte , toujours recueilli , il ne cherchoit fon 
plaifir, & fa confolation , que dans l’accompliflément de fes 
devoirs dans l'Oraifon , & dans l'Etude. Ennemi de loifiveté, 
& des vaines converfations , il aimoit à s'occuper felon fon 
état; & s’il avoit quelque chofe à demander à fes Supérieurs, 
c’étoit de le tenir toujours éloigné des Charges, & de la mai- 
fon de fes Parens, dont les Vibes auroient pà lui dérober des 
momens précieux, qu'il vouloit uniquement confacrer à fa 
propre perfection, & à un travail utile au Prochain. On s’ac- 
commoda aflez à fes pieux défirs ; & il à depuis avoué que les 
plus douces années de fa vie, étoient celles qu’il avoit eu le 
re de paffer dans la Compagnie de fes Freres , toujours 
occupé à prier, à lire, à écrire, ou à enfeigner ( 1 }. 
dulgens, toto triennio. .. difluere cœpit-de-| avunculus , nec de alio jam quäm de illius 
liciis. Graviter autem illum & periculosè | exequiis effet follicicus, &c. Echard. Tom. 
tontipit tum ægrotare , ita ut de friuteillius | 21, pag. 96. | 
vétum ommiho crederet amantiflimus éjus } " (1) Totis feptem fupra viginti annis; 


LS 


PE æ 


PS RS RS A AT 


= = pare ur " ra : 


DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 29 


Le mérite & la capacité des Profefleurs, fous lefquels il 
apprit la Philofophie & la Théologie , fervirent encore à ex- 
citer de plas en plus le défir qu’il avoit de fçavoir. Mais il ne 
fe borna pas à ces Sciences, qui faifoient l’unique objet des 
Etudes ordinaires de fes Freres. Juftiniani cultiva en même 
tems les Belles - Lettres; il apprit les Mathématiques; & fe 
rendit habile dans toutes les Langues Orientales. Les beaux 
Ouvrages qu’il publia depuis, furent une preuve que le Grec, 
l'Hébreu , l’Arabe, & le Caldaïque ne lui étoient guères 
moins familiers que le Latin. Ce n’étoit que par un efprit de 
zèle , & de pénitence qu’il s’étoit d’abord appliqué à l’Etude 
des Langues fçavantes ; mais par les Lg Ar qu'il y fit, cette 
Etude devint depuis les délices de fon efprit, & fa plus agréa- 
ble occupation ( 1 ). Ses talens pour les fon@ions du faint Mi- 
niftére étoient connus ; & il ne recueillit pas de petits fruits 


dans la direction des Confciences. L'expérience qu’il avoit 


faite de fa propre foibleffe, le rendoït compatiflant à celle du 
Prochain; & après avoir éprouvé les richeffes de la miféri- 
corde d’un Dieu, toujours prêt à recevoir les Pêcheurs péni- 
tens, il étoit plus en état de confoler , d’inftruire, & d’affer- 
mir dans les bons fentimens, ceux qui vouloient expier de 
grands crimes, par une pénitence fincére. On avouë cepen- 
dant que fon amour pour PErude, & la préférence qu'il dori- 


noit à ce genre de vie, où, éloigné de la converfation des 


Créatures , il s’élevoit plus facilement à la connoiflance de 


Dieu, & des divines sos fembloient le rendre diftrair 


fur tout le refte. Si la charité ne lui permettoit point de fe 
refufer aux befoins des Fidéles, fon attrait particulier lui fai- 
{oit chercher la folirude, & aimer le filence. 

Mais l’obfcurité de fa retraite ne püt le cacher [ong-tems 
aux Scavans de fon Siécle: il en fut eftimé, aimé, & recher- 
ché. Plufieurs voulurent avoir avec lui un commerce de Let- 
tres; & le célébre Pic de la Mirande lui rendoit de fréquentes 
Vifites, pour avoir le plaifir de traiter enfemble, ou d’éclair- 
cir par le fecours de fes lumiéres, les difficultés qui fe préfen- 
toient à fon efprit, dans fes fçavantes Etudes, Les Supérieurs 
m Congregatione Lumbardiz utriufqueper-[ (1)Sefe addixit... - Linguis comparandis 
feveravit , & in difciplina repulari, adeolæ-| Græcæ , Hebraïcæ , Arabicæ , Chaldaïcæ = 
sus, & alacer , ut feliciüs fe antea nunquam,,| Mathematicis etiama fcientiis, 10 mufis ame 
aut impofterum habuifle teftetur & meliüs.| nioribus | quibus ille mirüm aficichatur s 
Vitam namque duxit quieram, pietati totus| quarum defiderio-capeus fibi vivébat folus ge 
mcumbens, & litteris, quibus & innatum| Deo , fic latere | fubeflcque contentus. 
ferper Patrræ ,-parentumque polthabuit ftu- f fciendi avidus, fcirt, vel præcffe afiis nihig 
dium, &ç- Echard, nt [p. - " : Holicitus, &c Echard, st fn. 


D ïj 


Livre 
X X V. 


en ennenn, | 
AUGUSTIN 

JUSTINIANT 
De EE ST, 2 


VIIL 
Il fe rend habile 
dans les Lettres, 
les Scrences ,& les 
Langues. 


IX. 
Sage Directeur, 


> # 
Ami dufilence, 
& de la retraite, 


XI. 
Aimé & recher- 
ché des Sçavaus 


Livere 
XX V. 


AUGUSTIN 
JUSTINIANI. 











XIE : 
Il enfcigne pen- 
dant iong-teins. 
XIII. 
Ses premiers Ou- 
vrages. 


HEchard, Tom. II, 
Pag: 98, Col. Le 


: X1V. 
Ileft élevé à 'E- 
pifcopat. 


Jra. Sac, Tom. 1 V, 
Col. 1013. 


XV. 
Il viuc ton Dio- 
cefe, 


30 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


l'obligérent aufli de communiquer à fes Freres ce tréfor de 
Science qu’il avoir acquis. Pendant dix-huit années, il enfeigna 
les Langues, la Philofophie, & la Théologie, avec tout le 
fuccès qu’on pouvoit fe promettre de fes talens. 

Juftiniani expliquoit les Livres des Sentences, dans l’Uni- 
verfité de Bologne, l'an 1513, lorfqu'on commença d’irapri- 
primer à Venife deux de fes Ouvrages. Le premier, intitulé: 
Devote prière à Dies, expliquoit foixante-douze noms, dont 
les Hébreux & les Latins fe font quelquefois fervis pour 
fignifier la Divinité. Le fecond Ouvrage, intitulé: T'héophrafe, 
étoit une Verfion d’un Livre qu’un Philofophe Platonicien, 
nommé Ennée Grec de Nation, & Chrétien de Religion, 
avoit écrit touchant l’immortalité des Ames, & la Réfurec- 


tion des Corps. Notre Auteur dédia ces deux Traités à deux 


de fes Parens ; dont l’un étoit Evêque de Teramo, au Royau- 
me de Naples, dans l’Abruzze ultérieure. | 
Quelques autres Traduétions , & divers Commentaires, 
qu’il avoit travaillés fur les Originaux Grecs, & Hébreux des 
Saintes Ecritures, n’avoient befoin que de la derniére main, 
our être donnés au Public ; & ce fut pour vaquer tout entier 
à ce travail, que Juftiniani obtint enfin la permiflion de re- 
mettre à un autre la Chaire de Théologie, qu’il occupoit dans 
les Ecoles de Bologne. Mais à peine fe félicitoit-il d’avoir été 
rendu à lui-même, qu’il reçut les Lertres du Pape Léon X, 
qui venoit de le nommer à l’Evèché de Nebbio dans le Royau- 
me de Corfe. Ces Lettres Apoftoliques étoient du onziéme 
Septembre 1514, felon l'Abbé Ughel, ou de 1515, felon 
Léandre Albert, qui aflure que Juftiniani n’avoit eù aucune 
connoiflance qu'on penfit à le retirer du Cloître, lorfqu’il ap- 
‘a fa Promotion à l’Epifcopat ( r ). Soit modeftie & humilité, 
oit pour ne pas interrompre fes occupations littéraires, il ré- 
folut d'abord de fupplier Sa Sainteté de le laifler dans l’état 
qu’il avoit embraflé. Mais fes Parens, fes Amis , fes Supérieurs 
même le détournérent d’une tentative , quin’auroit point réufli. 
Le Cardinal Bendinelli, fon proche Parent, fut un de ceux 
qui agirent le plus fortement pour lui faire accepter la pre- 
miére Dignité que le Saint Siège lui offroit. | 
D'abord après fa confécration , le nouvel Evêque fe rendit 
dans fon Diocèfe ; & il en fit la Vifire pour mettre en régle 
tout ce qui méritoit {es attentions. A yant trouvé un Clergé peu 


(1) Antiftes fa@us eft urbis Nevienfis ip{o gfuafu anicormm fubire voluir, Lean. Ale 
ignorante 1$1$ ; nec talem dignitatem Qi us fr. | . 


DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 3r 


inftruic, &un Peuple extrêmement pauvre, il donna à l’un 
& à l’autre tous les fecours qui pouvoient dépendre de lui. 
Mais fes facultés, moindres que fa charité, ne fuffifoient pas 
aux befoins temporels de tant de perfonnes, qui demandoïient 
fon affiftance. Le fçavant Prélat venoit de finir un grand Our- 
vrage ; & il ne voulut pas différer de le faire imprimer, flaté 
de l’efpérance que les avantages confidérables, qu'il en retire- 
roit, pourroient le mettre en état de foulager la mifére des 
Pauvres: maïs le fuccès ne répondit pas en tout à fes défirs. 
Son travail à la vérité lui fit beaucoup d'honneur , comme il lui 
en fait encore parmi les Sçavans: cependant ceux qui le 
louoient beaucoup, & qui l’admiroient davantage, ne crai- 
gnoient pas moins les dépenfes nécefaires pour fe le procurer. 
Voici comment és Se notre Auteur, dans fes Annales de 
l'Eglife, & de la République des Génes. 

« Ayant mis le Pfeautier de David en cinq Langues, « 
c'eft-d-dire, en Hébreu, en Grec,en Arabe, en Caldaïque, « 
& en Latin, j'ai ajoûté quelques Notes, & j'ai fair imprimer « 
le tout en huit Colomnes. On en 2 tiré deux mille Exem. « 

laires fur de beau Papier, & cinquante fur du Vélin pour « 
es Princes. Comme ce travail pouvoit être utile à l'Eglife, « 
& agréable aux Sçavans, j'efpérois en retirer une grofle « 
fomme, pour le foulagement des Pauvres, furtout de plu. « 
fieurs honnètes Familles, < je fçavois être dans l'indigen- « 
ce. Je m’étois perfuadé qu’il n’y auroïic aucun Prince, aucun cs 
Evêque, qui ne voulut avoir un Ouvrage de cette confé- « 

uence ; ou qui ne fe fit même un plaifir de contribuer aux « 
ais de l'Edition, À les autres Livres de la Bible, que « 
je pourrois publier dans le même goût. Mais mon efpérance « 
a bé vaine : on s’eft contenté d'approuver , & d’applaudir. « 
Tout le monde a parlé avec éloge de cet Ouvrage ; & peu « 
de gens l'ont acheté (1 ). » 

Léon X, à qui l’Evêque de Nebbio avoit dédié fon Livre, 
en connut tout le prix; & il étoit réfolu de remplir les chari. 
tables intentions de PAuteur, Il Pappella a, à Rome, 
pour le cinquiéme Concile de Latran , commencé par Jules II. 
Notre Prélat ne pür aflifter qu'aux deux derniéres Seffons, 
tenues dans le mois de Décembre 1516, & dans celui de 
Mars 1517. Il donna fon fuffrage à ce qui y fut décidé; & 


(x) Verdm ea delufa eft nimia mea cre- 
dulitas. Laudata quidem ab omnibus , & 
probata opera; non avide ab onunibus aç- 


cepta & exquifita, &c, 4p, Echard, Tom. II, 
ag: 98e 





Livre 
_XX V. 


AUGUSTIN 
JUSTINIANI 
CREER SEE 








X VI. 
I] fait imprimer 
un grand Ouvra- 
ge. 


XVII. 
Deffein de l’Au- 
teur, 


X VIII. 
Appellé au cin- 
quiéme Concile de 
Latran, il fe trou. 
ve aux deux der. 
niéres Seflions. 


32 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


Livre on remarque qu'il propofa plus d’une difficulté fur quelques 
XXV. Articles du Concordat, paflé oc peu entre le Pape & le 
Roy Francois I. Après la conclufion du Concile, lorfqu’il ne 
penfoit qu’à fe rendre dans fon Diocèfe, il fe vit dans la né- 
ceflité de faire un plus long féjour en Italie, pour la défenfe, 
n% co Ehad ou Ja confolation du Cardinal Bendinelli, implique dans la 
XIX. conjuration du Cardinal de Sienne, contre le Pape. Nous 
Il s'arrête quel. avons remarqué aiïlleurs que l’un des deux fut livré au bras 
Te gr Séculier, & l’autre condamné à une prifon perpétuelle, Mais 
la confolation du foit qu’on eût depuis reconnu l'innocence de Bendinelli, com- 
Cardinal Bendi- me le prétendent quelques Auteurs; foic que le Pape voulut 
ufer de clémence envers lui, & accorder quelque chofe aux 
follicitations de fes Parens , ou aux priéres de fes Amis, il 
fut remis en liberté, & rétabli dans fa Dignité de Cardinal, 
avec cette claufe néanmoins qu’il n’auroit aucune voix , ni 
active, ni pañfive dans le Confiftoire, jufqu’à ce qu’il plût à Sa 
Sainteté d'en ordonner autrement. | 

La difgrace de ce Cardinal, & fa mort qui fuivit de fort 
e fon rétabliflement, obligérent l'Evêque de Nebbio à s’é- 
oigner de Rome ; où il ne s’étoit arrèté quelque tems , que 
XX. pour fervir cet illuftre Accufé. Mais au lieu de retourner en 
LeRoy Frgis Corfe, il vint en France , à la follicitation d’Etienne Poncher, 
Le Evêque de Paris ; qui, connoiffant l’habileté de Juftiniani dans 
l'intelligence des Saintes Ecritures, & des Langues Orientales, 
crut que fa préfence feroit également utile au Royaume , & 
agréable au Roy François I , appellé le Pere & le Reftaura- 
xxr teur des Lettres en France. Ce Prince le reçut en effer avec 
A du de grands témoignages d’eftime & d'affection ; le fit d’abord 
| fon Aumônier, & l’un de fes Confeillers, & l’amena avec lui 
d'Angers à Paris; où notre Prélat enfeigna pendant cinq ans 
les Langues : on le regarde comme le premier Profefleur 
Royal, qui ait fait des Leçons publique de la Langue Hébraï- 

que, dans le Collége fondé par le Roy François I ( 1 ). 
" XXII. Par les nouveaux Ouvrages qu’il publia à Paris lan 1520, 
Nouveaux Ou- On connoit quei ufage il fçavoit faire de fon tems, & de fes ta- 


ao gt . . A Le 
bi *  P Jens, 1l nous apprend lui-même que, pendant fon féjour dans 





AUGUSTIN 
JUSTINIANI. 








(1) Auguftinum quippe Poncherius Ro- | eleemofynis utaiunt, à confiliifque alleétus..: 


mam olim petens in Italia viderat, & nove-|mox & ab eodem Rege Lutetiam miflus, 
rat. Regio igitur nomine Romä Lutetiam | qui primus ibidem ac in Academia Linguæ 
accitus eft Auguftinus , qui Francifcum Re- | Hebraicæ ludum inftitueret ; Profeflorcm- 
gem Andegavi tum agentem illico convenit,à de ageret Regium; quo munere integro 
quo perbenevole perhumaniterque fufceptus | fermé funétus eft fequenti quinquennio , &c. 
ftatim ab co fuæ accenfus eft Familiæ, & ab | Echard. Ibid. | 


la 


em. M ut Lo fa 4 


Por D EE d fine 4-1 


CRETE © CR QU ÉRRRe  ee © 


—— -— ou ss = 


RE 


DE L'ORDRE DE $. DOMINIQUE. 3; 


la Ville Royale, il avoit compofé douze Traités pour l'utilité 
de ceux qui cultivoient les Lettres. Nous en connoiflons au 
moins cinq, qui furent imprimés dans le cours de la même 
année, & reçus du Public avec beaucoup d’applaudifflement. 
Le premier eft un excellent Commentaire fur la Tradu&ion, 
que Chalcide, Auteur du quatrième Siécle , avoir faite du Ti- 
mée de Platon. Le fecond eft une Verfion de cent-deux Quef- 
tions, & d'autant de Réponfes Morales de Philon fur la Ge- 
néfe. Le troifiéme eft la Tradu@tion d'un Ouvrage intitulé, la 
Guide du Rabin Moyfe Egyptien, divifé en trois Livres. Le 
quatriéme eft une fçavante Explication du Livre de Don Por- 
chet Chartreux; qui avoit profité, comme nous l’avons dit 
ailleurs, du travail de Raymond - Martin, pour établir la 
Vérité de la Religion Chrétienne, & combattre les Erreurs 
des Juifs modernes, non-feulement par l'Autorité des Livres 
Saints, mais aufli par les Textes du Talmud, & par les Ecrits 
des Doeurs les plus eftimés dans la Synagogue. Le cinquié- 
me Ouvrage que notre Auteur ait fait imprimer à Paris l'an 
1520,eft le Livre de Job, dont il dohna en même tems deux 
Verfions, l’une fur l’'Original Hébreu , & l’autre felon la Vul- 
gare. . | 
Les Ecrits, & les Leçons de ce fçavant Prélat , en excitant 
une louable émulation parmi les François, réveillérent l'a- 
mour des Lettres, & l'Etude des Sciences. Il forma furtout 
d'habiles Difciples dans la connoiffance des Langues : & ce ne 
fut pas feulement l’Eglife Gallicane, mais l’Eglife Univerfelle, 
ui recueillit les précieux fruics de fes travaux. C’eft ce qui a 
ait dire à un Ecrivain moderne, qu’une telle occupation fem- 
ble difpenfer bien légitimement un Evêque , de l'obligation 
de la réfidence dans fon Diocèfe : car, ajoûte-t-il, on ne rend 
pas un fervice moins important à la République Chrétienne, 


æn chaflant les ténébres de l'ignorance, qu'en préchant l'E- 


vangile aux Infidéles, ou en combattant les Hérétiques , ou 
en s’oppofant par les Armes aux efforts des Ennemis de la 
Foi(r). 

Auguftin Juftiniani, profitant du tems des Vacances, fit un 
Voyage dans le Pays-Bas, & dans le Royaume d’Angleterre; 
où le Roy Henry VIII, le reçut avec honneur à Londres. 
| (1) Quod non in folius Galliæ, fed & in j Ecclefa propulfare in re tam gravi, non mi- 
Univerfæ Ecclefiæ bonum utique necefla- | noris eft momenti, quim Evangelium Infi- 
Sium ita redundavit ; ut fi quid Epifcopum à! delibus annunciare , quim Hærefes à Regno 
refidentia eximere poteft ,illud videatur pro-| effugare , qum cruce aflumptä contra fà- 
babilius argumentum : ignorautiam enim ab FaCRN05 pergere, &c. Echard. p. 99. Col. 2. 

Tome IF, nn E 


LIrvRE 
X X V. 


AUGUSTIN 
JUSTINIANT. 
DU amie ep. 4") 








° 


Vide Echard, p. 99: 
Col. æe 


XXIIEL 
Il excite une no- 
ble Emulhtion, 
pour l’Etude des 
Langues fçavan- 
es. 


Led 


XXIV. 

Il va en Angle- 
terre ; eft bien re- 
çu du Roy Henry 
VIIL, 


Livre 
X X V. 


AUGUSTIN 
JUSTINIANI. 
ER EEE EENESE> 





XX V. 
Et des Princes de 
Lorraine. 


XXVI. 
Prend congé de 
François I, pour 
retourner dans fon 


Diocèle. 


XXVIT. 
Se trouve à Génes 
pendant le Sac de 
ceite Ville. 


X XVIII. 
Soilicitude Pañfto- 
rale ; chanté. 


‘encouru quelques Ceufures dans-le Sac del 


34 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


Parmi les Scavans, & les autres Grands Hommes, avec lef- 
quels il ft connoiflance dans ce Voyage, on diftingue le célé- 
bre Thomas Morus ; qui, après avoir été Grand Chancelier 
d'Angleterre, perdit fa Charge & la vie, pour la défenfe de 
la Foi, lorfque le Roy Henry, qui en avoit été appellé le Dé- 
fenfcur ,en devint enfuite le Perfécuteur. 

A fon retour d'Angleterre, Juftiniani rendit Vifite au Prince 
Antoine de Lorraine, & au Cardinal fon Frere, à qui il avoit 
déja dédié an de fes Ouvrages. Ces deux Princes lui firent 
l'accueil que méritoient fon caractére, & fa grande réputa- 
tion. Après trois mois d’abfence ïl revint à Paris ; & il y con- 
tinua fes occupations ordinaires jufqu'en 1 522. Mais quelque 
utile que püût être {on travail; & quelques précautions qu’il 
eût prifes, pour bien choifir ceux qui devoient le repréfenter 
dans la conduite de fon Diocèfe, il n’oublioit pas qu'il en de- 
meuroit toujours gap or que c’étoit à lui à répondre au 
fouverain Pafteur, du falut des Fidéles confiés à fes foins. Ré- 
{olu de remplir ce devoir , il pria le Roy Très-Chrétien, d’a- 
gréer qu'il allât vifiter fon rs de Nebbio. François I, n’y 
confentit qu'à regret, & dans l’efpérance de le revoir.Le Prélat 
fe trouvoit à Génes le dernier jour de May 1 522; lorfque les 
Impériaux ayant furpris cette Ville, la ame & mirent 
tout à feu & à fang. Juftiniani fut le trifte Speateur du Sac 
de fa Patrie, & de tous les défordres caufés par la faétion des 
Adornes. Peu de tems après, il eût l'honneur de préfenter fes 
refpedts au Pape Adrien VI, arrivé à Génes vers le commen- 
cement d’Aoët de la même année. | US 

Tandis que cè Pontife, après avoir montré fa jufte indigna- 
tion contre les Auteurs du tumulte{*), continuoit fon chemin 
vers Rome, l’Evêque de Nebbio s’embarqua pour fe rendre en 
Corfe. L'état, où il vit le Diocèfe, le toucha; & dès -lors il 
renoncça au défir de retourner en France, pour s'attacher uni- 
quement à la conduire de fon Troupeau. Il en fit plufieurs fois 
la Vifire, compofa divers petits Traités , & en traduifit quel- 
ques autres en Langue vulgaire, pour l’inftruétion du Clergé, 
& des fimples Fidéles. Il prêchoit fouvent, diftribuoit avec 
fagefle fes charités aux pauvres Familles ; & quoique fes Re- 


" {*) On rapporte que François Sforce, Gênes , le Pape , peu touché de leur humie 


nouveau Duc de Milan , profper Colonne | liation , leur répondit d’un ron fec: ce Jere 


le Marquis de Pefcaire , & Jérôme Adorne ,}» le puis, nine le dois ,nine le veux n:#re 
avec quelques autres es , ayant fup{ pen: nes debeo mec volo. Aùg: Juit. Lib. 
plié Sa Sainteté de les abfoudre, s'ils avoiene| VI. Odoric: ad An. 1522. n. 16. 


DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 3s 
venus fuflent extrêmement modiques, il fut encore en état 
de réparer, ou d'embellir fon Eglife Cathédrale, d'augmenter 
la Menfe Epifcopale , & de faire bâtir un Palais affez commo- 
de , dont fes Succefleurs ont profité. Sans cefler de travailler 
à fes Ouvrages, il remplit vous les devoirs d’un Pafteur zélé, 
charitable, vigilant, Léo pendant les neuf années, qu'il 
paffa fans interruption au milieu de fon Peuple. L'Abbé Ughel, 
qui louë d’ailleurs les vertus ,& les excellentes qualités de ce 
Prélat, n’a pas eu raifon de dire, qu'il fur prefque toujours 
abfent de fon Diocèfe ( r ). a | . 

Les befoins de fon Eglife, autant que les Armes des Inf- 
déles s’oppolérent toujours au défir qu'avoir l'Evêque de 
Nebbio, d'aller dans la Paieftine pour y vifiter les Lieux 
Saints. Cependant en 1531, il fut obligé de fe rendre à Gé- 
nes , & de là à Rome, foit pour d’autres affaires, que nous 
ignorons ; foit pour faire imprimer quelqu'un de fes Ouvrages. 
ÿ ne tarda pas à rentrer dans fon Diocèfe ; où tout occupé du 
foin de fon falur, & de celui de fes Brebis , il ne croyoit pas 
devoir fe féparer déformais d’un er , qui méritoit fon 
amour par fa docilité. Mais quelques affaires domeftiques l’ap- 
pellérenc encore à Génes Pa fin de 153$; d'où s'étant 
embarqué l’arinée fuivante, pour retourner à Nebbio, le 
Vaifleau sé par une violente tempête fit naufrage; & 
notre Prélat , avec tous ceux qui fe rrouvoient avec lui, périt 
malheureufement dans les flots. La mort de ce gränd Hom- 
me, qui étoit dans Ja foixante-fixiéme année de fon âge, & 
la vingt-deuxiéme de fon Epicopat, fut une véritable perte 
pour la République des Lettres, & pour toute l'Eglife, felon 
Fexpreffion d’un Auteur { 1 ). | ne 

Le Pére Echard, après Léandre Albert, & les autres Ecri- 
vains du feiziéme Siécle, fait le Portrait de ce Prélat, qu’il 
appelle un homme Vrai, Droit, naturellement Doux, Ten- 
dre, Compatiflant , Charitable , Généreux, toujours prée à 


(r)Fr. Auguftinus Juftinianus, Ordinis 
Prædicatorum . .. vir nobilitatis inclitæ , fin- 


gularifque probitatis | doétrinique infignis 


Theologus, Eruditione verd tantà, ut Lin- 
ques Latioam , Græcam , Hebraïcam , Chal- 
icam., Arabicamque potiffimé calleret; 
quamobrem de multis Græcis bonis, 
bones Latinos Codices fecit . .. Nebientem 
Ecclefiam fortitus eft anno 1514, die 11 
M. Septembris, quam ferè femiper abfens 
adminifravit, Ac. 15e, Sacr, Ton. 1F Coke 


105: 


3. PMR CU 
(2) Sponfz fuæ flagrans amore & defi- 
detio maré confcendit; Ligufticoque f6lu- 
tus portu tempeftate fübort, naufragiurà 
pafflus fummo fuorum defiderio', & lu, 
fammo & Ecclefiæ fuæ, & Univerfæ, lire- 
ratorumque difpendio , irati maris uétibus 
&b{orptus eft , & fuffocatus , ataris fux 4nñe 
66 , forte dignus meliori, &c. Echard, Tomh 
FT , pags 97, Cols 2. | | 


Ei] 


Livre 
X X V. 


AUGUSTIN 
JUSTINIANL 
ER A nn + à 








XXIX. 
Sa mort. 


XXX. 
Son Portrait, 
fon Eloge. 


LIVRE 
X XV. 
AUGUSTIN 


JUSTINIANI 
mme | 
RS 


56 HISTOIRE DES HÔMMES ILLUSTRES 


donner, infatigable dans le travail, zélé Chrétien, Ami de 
tous les Gens de bien, Ennemi des Fourbes, des Novateurs, 
& des Impofteurs ; digne des plus hautes louanges par les qua- 
lités de fon cœur, autant que par celles de fon efprit. El s’é- 
toit donné une riche Biblioghèque , moins eftimable par le 
nombre des Volumes, que par le choix des Livres, furtout des 
Manufcrits. Il en avoit fait préfent à la Maïfon de Juftiniani, 
& voulut qu’elle fut ouverte à tous les Génois. 

Les Ouvrages de notre Auteur , ne faifoient pas la moin- 
dre partie de fa Bibliothèque. Outre ceux dont nous avons 
déja parlé , il en avoit compolfé plufieurs autres, qui font efti- 
més. Léandre Albert, dans fa Defcription de Piralie, s’eft 
fervi utilement de celle que Juftiniani avoit déja faite de l'Ile 
de Corfe. Mais lorfqu'il mourut en 1536, il n’avoit pas mis 
la derniére main à fes Annales de Genes ; & celui qui les pu- 
blia l’année fuivante, agit contre les intentions de l’Auteur, 
qui ne les auroit pas données dans l’état où elles fe trouvoient. 
Paul fove a eù tort de juger par cet Ouvrage imparfait, du 
ftyle, de la jufteffe, & de la Méthode d’Auguftin Juftiniani, 
qui a mérité les Eloges des Sçavans, par tant d’autres Produc- 
tions de fon efprit. 

Sixte de Sienne, loue particuliérement la vafte Erudition de 
notre Auteur, & fon travail immenfe dans l'Edition de tous 
les Livres de l'Ancien & du Nouveau Teftamenr, qu'il vou- 
loit faire imprimer, ainfi que le Pfeautier , en cinq Langues, 
après les avoir éxactement corrigés fur les Originaux, & les 
avoir enrichis de plufieurs Notes fçavantes ; où il réfute fou- 
vent les Erreurs des Rabins, par les Rabins même. Ce grand 
Ouvrage écrit en huit Colomnes, &, felon la remarque de 
Sixte de Sienne, le premier qui ait paru dans ce goût, pour- 
roit faire honneur à une Société de Sçavans : notre infatisable 
Autèur lPavoit entrepris fans Le fecours de perfonne, & malgré 
fes Voyages, & fes autres occupations, Î eut la gloire de le 
mettre dans un état, où on n’admire pas moins l’ordre & la 
netteté , que l’éxacitude , & PErudition ( 1 ). | | 


(1 } Auguftiaus Nebienfis , in Corfica In- 
fula Epifcopus , Patria Gennenfis, ex iHuftri 
Juftinianorum Familia, Prædicatorii Ordinis 
Profeffor obfetvantiflimus , Theologus fin- 
cere Doûtus ,& Linguarum ornium, quæ 
4oto terrarum orbe Éperfx fune , peritifit. 
æus , novo., & ingenti aufu primus omnium 
utrumque Sacræ Legis inftrumentum, quin- 


que præcipuis linguis , Hebræa, Chaldæa, 


Græcza , Latina, & Arabica, in unum eor> 
pus, ottapla infcriptunr, redepit, tanto ar- 
tificio , ut in fmgulis paginis oéto colunnas 


difponeret; in quibus omnes prædiétæ lin- 


guæ propriis caracteribus expreffæ , totidem 
lineis , totidemque verbis fibi correfponden- 
tes ,una eodemque afpettu cerneremtur, &c: 
Six. Sen, Bibl. Sant. Lib. 1V. pag. 128 
Poffevi. Appart. Sacr. Tom, J, pag. 135. 


ÿ ones 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 37 
Dans le dix-fepriéme Livre de l’Hiftoire de la Ville de Livrsz 
Paris, nous lifons ces paroles: « Il n’y avoit point de Ca-« XX V. 
raéres Hébreux à Paris avant l'an 1508. Gilles Gour-« 
mont , fous la conduite de Tiffard, en donna les premiers « ÿ;Srinranr, 
Efflays. Après la mort de Tiflard, le Roy François], fit venir « = 
d'Italie Auguftin Juftiniani, noble Génoïs Dominicain, Evê- « if: ‘a Ville de 
ue de Nebbio dans l’Ifle de Corfe, qui établit une Ecole « Lir- XVII. p. 864, 
‘Hébreu & d’Arabe au Collége de Rheims, & fe fervit de « bien , Religieux Bé- 
Gourmont pour tailler les ee frapper des Matrices, « *"° 
& fondre les Caractères pour les Editions qu’il préparoit. « 
On conferve encore deux de fes Ouvrages, imprimés en « 
1$20 », à + 
L'abrégé que Bayle a fait de la Vie de notre Prélat, eft  Dinionsire for. 
conforme à ce que nous en avons écrit: « Augaftin Jufti- « Hi pag.539. 
niani , dit-il, fe fe Dominicain [e z$ d'Avril 1487, & s’'ap- « 
pliqua aux Etudes avec tant d’ardeur, & fous des Maîtres « 
fi habiles , qu’il devint un très-fçavant Perfonnage. Il en- « 
tendoit bien Îa Philofophie, les Mathématiques, la Théolo- ce 
gie, le Grec, l’Hébreu , l’Arabe & le Chaldéen. Il enfeigna ec 
dans la Province de Lombardie pendant dix-huit Années ce 
avec beaucoup de profit pour fes Auditeurs. 11 fut fair Evè- « 


que de Nebbio, le r$ de Novembre r$14, à la recom- « 


mandation du Cardinal Bendinello Saoli fon Coufin ; & il cç 
reçut fes Bulles avant que d’avoir eù connoïflance des Offi- « 
ces que ce Cardinal lui avoit rendus. If aflifta au Concile cs 
de Latran, & combattir quelques Articles du Concordat « 
pafé entre la France & Ja Éour de Rome. Ce qui n’empê- « 
chæ point que François I , ne l’attirât à Paris, & né lui don- « 
nât la qualité de fon Aumônier. El fe fervit des lumiéres de « 
ce Prélat, pour établir l'Etude des Langues Orientales dans « 
PUniverfite de Paris. Juftiniani fe voyant f proche de lPAn- « 
gleterre y fit un Vitre ,& y fut fort careflé de Henry VIE. « 
11 dreffa une très-belle Bibliothèque, & la hïiffa par Tefta- « 
ment à la République de Génes. I fit beaucoup de répara- « 
tions dans fon Evêché, &:en augmenta les Revenus’: il eme « 
bellit de telle forte fon Eglife Cathédrale:, dédiée à la faiate 
Vierge, que. le Maracci l’a mis au nombre des fidéles Ser- & 
viteursde cette Sainte: Il eut foin auffi de traduire en Langue ce 
vulgaire quelques Ouvrages Latias, dont la le&ure pouvoit « 
étre utile aux Eccléfiaftiques. Il périt fur Mer en’paflant « 
de Genes à l'Ifle de Corle l'an r'; 56. Ce fur un Prélar, non- c 
£ulement dote, mais auf ent stlabôriqux, comme Le témroi- « 
E üj 


38 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 
Livre » Ee les Ouvrages qu’il compofa, & ceux dont il procüra 
XXV. » limprefhon...'ll travailla à uné Bible Polyglotte, dont on 
Aoousrix peut confidérer comme une partie le Pfeautier qu’il publia. 
Jusrinianr, ” Cette Edition lui coûta beaucoup ; & ne voyant pas que le 
» débit le dédommageit, ni que les Princes fongeaffent à fa- 
v Lt ro {es entrepriles, il fe plaignic de l'ingratitude de fon 
» Siècle». | à | | 
Bayle remarque , après l'AbbÉ Michel Juftiniani , que quoi- 
que la Bibliorhèque A l’'Evêque de Nebbio fut furtout recom- 
mandable par le grand nombre d'anciens Manufcrits en toute 
Langue, & en toutes fortes de Sciences, qu’il avoit raffemblés 
avec une peine extrême, & en dépenfant beaucoup ; la Ré- 
publique n’en à pas fçu D. , ni mème la conferver ; puif- 
x ces précieux Manufcrits ne fe trouvent aujourd’hui que 
ans les Bibliochéques de quelques Particuliers ; qui, pour ca- 
cher leur volerie, ont ôté du frontifpice les marques de ce 
Prélar. Ce que le Pere Echard appelle avec raïfon une efpéce 
qi. "PE d'impiété , & de facrilège: Primum cajufque voluminis folium, 
cui nomem Légatoris infcriptam erat , € doni ab eo faëti fignam , 
impie ne dicam facrilegè lacersrunt. | | | 





GUILLAUME PAR VI, CONFESSEUR, 
ET PREDICATEUR ORDINAIRE DES RoïIs DE 
FRANCE, Eouis XH,ET FRANçoIs I, EVESQUE 
DE TROYES, ET DE SENLIS. | | 


GUILLAUME UriLAUME Petit, ou du Petit, appellé communément 
Panvi NT Guillaume Parvi, étroit natif de Montiviliers, en Nor- 


Hanna, Mandie, au Pays de Caux. Il embraffa PInfticut de faint Do- 
Dom.p.296 511 minique dans le Couvent de Rouén, vers lan 148a. Ap- 
pag. 100, " pliqué d'abord à fandifier fes Etudes, par tous les éxercices 

de la vie réguliére, il fit de beaux ee dans la Piété & 
dans les Sciences: il brilloit. déja dans l’Univerfité de Paris, 
fur la fin du quinzième Siécle , .& au commencement du 
LE feiziéme. Son mérite: fut honoré dû Bonnet de Do&eur l’a 
Gun Par Eco 5 & dès-lors fes talens parurent avec éclat ; foit dans les 
Doéteur de Paris. Chaires de Ha Ville Royale, foit dans les Ecoles, & dans la 
conduite de quélques Maifons de fon Ordre, dont on le fit 

Supérieur. | à es à ms PL SRE 
- Pendant qu’Antomé du Four, Dorminicain, Docteur de 
Paris, & Evèque de Marfeille, confervoit encore le Titre de 


PE M lu him DS Sn dm. 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 39 
Confefleur de Louis XII, Guillaume Petit avoir mérité l’efti- 
me, & l’affe&ion de ce Monarque, autant par {a probité con- 
pue, que par fon Eloquence & fon Erudition, L'Evêque de 
Marfeille mourut dans le mois de Juin r 509 ; & le Roy prit 
auflitôt Guillaume Petit pour fon Confelleur, & fon Prédica+ 
teur ordinaire. La Reine Anne de Bretagne, l’honora aufli de 
fa confiance ; & fe fervit de lui, paur porter le Koy à offrir des 
Conditions avantageufes au Pape , afin de rétablir la Paix, 
& faire cefler le fcandale , caufé par le Conciliabule de Pife, 
transféré depuis peu à Milan. Ces Conditions rouloient für les 
trois principaux Articles, qui faifoient le fujer des Contefta- 
tions entre Sa Sainteté, & le Roy de France. On offroit de 
reftituer Bologne; le Concile de Pife confencoit de fe féparer ; 
& le Duc de Ferrare promettait de facisfaire le Pape, pourvü 

u’il fut abfous des Cenfures, &’confervé dans {on Erat , avec 
fe anciens Privilèges. La vigilance du Confefleür du Roy re- 
prima en même tems la licence de quelques Ecrivains, qui 
répandoient dans le Royaume Lo a Libelles faryriques, 
moins propres à éclaircir les difhicultés, qu'à entretænir le 
feu de la difcorde, & à l'augmenter toujours. :Sï:les Ennemis 
de la France euffent répondu avec plus de fincérité aux bon- 
nes intentions de Louis XII, la Paix tant défirée par tous les 
Gens de bien, auroit fuccédé dès-lors aux brouïlleries ; qui 
régnoient depuis long-tems entre les deux Cours: mais, felon 
Ja remarque d'un Hiftorien, la politique de:elk d'Efpagne, 
& les valtes 


bien, : . 


projets de Jules 11, s’oppoférent'à.an &'prand 
ie DE De ae ou Jean) En moe 


Livre 
X X V. 


CS ES) 
GUILLAUME 
PARVI. 


IT. 
Confefleur de 
Louis XII. 


Hif. Fccl. Liv. 
CXXII, n. 98. 


Ib:d, B. > 


AE 


Ce ne fur que fous Léon X , que le Roy Tiès-Chrérien 5e 


nonça au Concile de Pife, & envoya quelques Evêques de 
France avec fes Ambaffadeurs, à celui de Latran. La pieufe 
Reïre, qui avoit fi ardenment défiré certe réconciliation ,.ne 
pût goûter lonp-tems la joye qu’elle en rellentit:. Attaquée de 
fa derniére maladie dans 1e Château. de-Blois ; ele mourar le 
neuviéme de. Janvier x:51.4, âgée. feulement de trenre-fepr 
ans. Guillaume Petit, qui avoit entendu fa derniére Confef- 
fion , & reçu fes dermiersifoûpirs ; fut chargé de:faire fori @rai- 
fon Funèbre'; devoir ,:qu'il remplitiplus d'une fois, & toujours 
avec applaudiflement : il.s'en acquita: pour k:ipreniére. fois 
dans l’'Églife de faint Sauveur à Blois, pendant les Obféques 


Liv, CXXIII. 0 128, 


IE 
.* Enteod Jz der- 
niére . Confcflion 
dc la Reine Anne 
de Bretagne. 


de cette Princefle, qui furent faites le troifiéme jour de Fé- 


vrier, en préfence du Cardinal Evêque de Bayeux ; des Evê- 
ques de Paris, d'Orléans, de, Limoges, .& de plufñeurs. Sei- 


Ce À 


Livre. 
X X V. 


| 
GUILLAUME 
PARVI. 


IV. 
Prononce fon 
Oraifon Funêbre 
à Blois, à Paris, 
& à faint Denys. 


V. 
Mort de Louis 
XII. 


VI. 
François I lui 
fuccéde , & re- 
tient auprès de lui 
Guillaume Parvi. 


VIT. 
- Le Confeffeur du 
Roy, favorife les 
Gens de Lettres. 


30 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


gneurs de la Cour. Dix jours après, il prononça un fecond 
Difcours fur le même fujet dans l’Eglife de Paris; & le lende- 
main, il’en fit un troifiéme dans celle de faint Denys. Nous 
avons encore ces trois Difcours (1); qui peuvent être une 
preuve, & de la facilité de notre Prédicateur, & de l’eftime 
qu'on faifoit de fes talens. 

La confiance particuliére, dont le Roy continuoit à l’hono- 
rer, lui laifloit la liberté de parler toujours à Sa Majefté felon 
le devoir de fon Miniftére. Louis XII, écoutoit avec plaifir 
{es Prédications, & il aimoït à l’entretenir fouvent en parti- 
culier. Cependant la douleur que caufa à ce Prince la mort 
d’une Reine rendrement aimée, fut fi vive, que les Difcours 
du Confeffeur les plus touchans, & les plus patétiques, ne pu- 
rent la modérer. Sa conftance fuccomba F le poids de la 
douleur ; fa fanté s’affoiblic en peu de cems, & ne pût plus fe 
rétablir. Ce Monarque, qui par fa clémence & fa bonté, avoit 
mérité d’être appellé /e Pere du Peuple , mourut entre les bras 
de fon Confellénr le premier de Janvier 1 $1$, dans la cin- 
quante-quatriéme année de fon âge, & la dix-feptiéme de fon 
Régne, deux mois & demi après fon fecond Mariage avec 
Marie d'Angleterre. Jamais Prince ne fut plus univerfelle- 
ment regrété , ni pleuré avec des larmes plus fincéres. Cette 
mort cependant ne changea rien dans la fortune de Guillaume 
Petit. | 

François 1, Succefleur de Louis XII, connoifloit trop fon 
rare mérite, pour lui permettre de s'éloigner de la Cour. La 
réputation du Confefleur étoit aflez établie, pour s’y confer- 
ver toujours entiére ; & fa vertu afléz folide, pour ñe pas rif- 
quer de s’y corrompre. Le nouveau Roy voulut qu'il fut au- 
près de fa Perfonne , comme il avoit été auprès de fon Prédé- 
cefleur, avec la double qualité de fon Confefleur, & de fon 
Prédicateur ordinaire. Ce ne fut pas fans doute un petit avan- 
tage pour ceux qui cultivoient avec quelque fuccès les beaux 
Arts & les Sciences, puifque Guillaume Petit fut toujours leur 
Mécénas, & leur Protecteur déclaré. François I aimoit beau- 
coup les Sçavans ; & fon habile Confefleur contribua encore 
À augmenter en lui cette noble Paflion ; enforte que fi fon oc- 
cupation la plus ordinaire fut tonjours de lire, d'écrire , ou de 


( 1) Extant ejufdem Orationes tres Fune-[ Mayeuc Redonenfi Antiftite ejus Confeffa- 
bres Gallicè , in exequiis Annæ Duciffæ Bri- | rio , ultima Ecclefiæ Sacramenta miniftrave- 
tanniæ , Francorum Reginæ, Ludovici XII | rat, diétæ, Echard, Tom, I I, pag. 102. Col, 2, 
Sponfaæ , cui morienti ,abfeatetum F. Yvone DE . 
retirer 


: DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. #1 
retirer de la pouffiére d’excellens Ouvrages qui étoient déja 
oubliés, & qu'il fit en quelque maniére revivre par le moyen 
de l'Impreflion; fon plaifir étoit en même tems de connoître, 
& de favorifer les meilleurs Auteurs de fon Siécle, de les at- 
tirer dans le Royaume; & de les mettre en état de rendreleurs 
talens plus utiles au Public. Nous trouvons la preuve de ceci 
dans une Lettre que Budée Maître des Requêtes, & Secrétaire 
d'Etat fous François I, écrivoit à Erafme, le cinquiéme de 
Février 1516. Voici {es Paroles : 

« Je rencontrai hier chez nos Libraires, Guillaume Petit «c 
Dominicain, ce grand Homme, cet excellent Théologien , « 
ce Prédicateur célébre , Confefleur de Sa Majefté ; dont les ce 
talens pour la Chaire font tels , qu'aujourd'hui, comme fous « 
Louis XII, il ne paroît pas d’autre Prédicateur que lui à la « 
Cour , dans les grandes Solemnités. La nature femble lavoir « 
formé pour cet Emploi ( r ). Il me fait la grace de m’aimer, « 
& de mettre tous mes Amis au nombre des fiens. Maïs ce qui « 
me le fait eftimer davantage, c’eft fon application infatiga- « 
ble à découvrir les Livres rares & intéreflans, fon éxactitude « 
à les corriger, & fa générofité à les communiquer à tous fes « 
Amis... On peut l’appeller à jufte titre le Patron , & l’Avocat « 
de tous les Gens de Lettres... Je ne puis que bien efpérer de « 
votre affaire ; puifque j'ai le plaifir de voir dans vos intérêts «c 
un homme, que tout l'Ordre des Sçavans, & tous les Gens « 
vertueux regardent avec raifon, comme leur appui, & leur « 
illuftre Défenfeur , toujours attentif à les fervir, & à parler « 
au Prince en leur faveur ». Si chaque Siécle voyoit en place un 
Homme de ce caraëtére, quelle gloire, & quel avantage n’en 
retireroit pas la République des Lettres? 

La grande réputation d'Erafme, avoit mis Guillaume Petit 
dans fes intérêts : il ne fe contenta pas de le défendre contre 
le zèle véhément de quelques Théologiens & Prédicateurs, 
qui ne cefloient d'attaquer fa Verfion , & fes Notes fur le 
Nouveau Teftament , il eflaya encore d'attirer en France un 
Scavant de ce mérite ; dont les Papes & les autres Souverains 
eftimoient les talens, & les Ouvrages. François I, lui fit pro- 
pofer de venir s'établir dans fon Royaume, & lui offrit des 


(1) Heri ad Tabernas Bibliopolarum offen- Jalio Concionatore Aula, ac Regius comitatus 
di Guillelmum Parvum, virum magnumim-|in magnis celebritatibus uticur ; nec Ludo 
primis, Theologumque eximium , eorum | vici Regis tempore ufa eft. Vir omnino ad 
fodalium decus, quos Dominicales apellant | Panegyrifmos exaété à natura Concinnatus, 
cognomento Prædicatores ; qui nunc eft à | &c. 4p. Echgrd. pag. 101, | 
$acrofanétis Confeflionibus Repi... haud : 


Tome IF. | | F 


LrvRreEe 
XX V. 


GUILLAUME 
PAR VI. 








VIII, 
Paroles de Budce. 


I X. 
Il veut attirer en 
France le célébre 
Erafme. 


Livre 
X XV. 


GUILLAUME 
PAR VI. 








42 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRÉES 


conditions telles qu’il pourroit les fouhaiter. C’eft ce que nous 
apprenons d’une Lettre de Guillaume Cop, Médecin du Roy, 
écrite à Erafme par ordre exprès de Sa Majefté. Cop lui mande 
que Guillaume Petit, Docteur en Théologie , Confefleur du 
Roy, & François de Rochefort, autrefois Précepteur du mê- 
me Prince , avoïent tous deux fait au Roy de fi grands Eloges 
du fiavoir, & des autres qualités d’Erafme, qu'ils lui avoient 
fait naître l'envie de le voir ; qu’en conféquence de ces fenti- 
mens, ce Prince l’avoit chargé de lui écrire pour l’aflurer de 
fon eftime , & pour {cavoir de lui , fi un établiffement en France 
feroit de fon goût, qu’en ce cas ,le Roy le faifoit Maître des 
Conditions, & qu’il avoit ordre de l’aflurer qu’on lui feroit 
des avantages fi confidérables, qu’il n’auroit pas lieu de re- 


_ gréter le fejour de fa Patrie. 


Eift. Eccl. Liv. 
CXXX , n. 90. 
Ibid, n, 49: fie 


\ 


X. 

Et fe lie avec 
Auouftin Juftinia- 
ni, pour procurer 
l'avancement des 
Etudes. 


XI. 
Retire de Îa 
pouffi ‘re plufeurs 
bons Livres, qu'il 
fait imprimer. 


XIL 
Enco.Apofe quel- 
ques-uns. 


Certe Lettre, dit un Hiftorien François, eft du feizième 
Fevrier 1526. Mais, felon le même Auteur, dans Île mois de 
Février 1526, François 1, étoir encore à Madrid, où il figna 
fon Traité avec l'Empereur Charles -Quint, le quatorze du 
même mois, & ne partit que le vingt un, pour revenir en 
France. Nous fçavons d’ailleurs que Guillaume Perit fe trou- 
voit alors dans ea Diocèfe de Troyes:ainfi il nous paroît plus 
naturel de mettre cette Lettre, comme la précédente , au mois 
de Février 1516. | 

Toutes les promeffes, & les gracieufes invitations de Fran- 
çois I, furent fans effec : mais un Sçavant fut remplacé par un 
Sçavant. Erafme demeura à Roterdam ; & Auguftin Juftiniani 
vint à Paris ; où comblé des Bienfaits du Prince , il répondic 
à fes intentions, avec le fuccès que nous avons vu. Guillaume 
Petit honora toujours le mérite de cet habile Prélat; profita 
de fes lumiéres ; & fe joignit à lui, pour continuer à exciter de 
plus en plus parmi les François, l'amour des Lettres, & une 
noble Emulation pour le rétablifiement des Etudes. 

Il avoit déja donné fes attentions à corriger , & à faire im- 
primer les Ouvrages d'Origéne, de Sévére Sulpice, de faine 
Grégoire de Tours, d’Adon de Vienne, de Durand de faint 


 Pourçaiïn, de Sigebert de Giblou , d’Aimon ancien Moine Bé- 


nédiétin, de Paul Diacre, & de Luithprand de Crémone, qui 
a écrit en fix Livres l’'Hiftoire abrégée des Empereurs , des 
Rois, & des autres Princes de l'Europe. Après avoir ainfi con- 
tribué par fes foins, & avec de es, depenfes, à procurer 
aux Sçavans plufieurs bons Livres, qu’on ne retrouvoit plus, 
ou qu'il n’étoit pas facile de fe procurer, Guillaume Pecit 


/ 


, DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 4; 


profitoit du loifir que pouvoient lui laiffer fes Emplois, pour 
écrire lui-même quelques Ouvrages de Piéte, lorfqu'il fut éle- 
vé à l’Evêché de Troyes. Ce fut le Roy Très-Chrétien, qui le 
nomma à cette Dignité, en vertu du Concordat fait entre ce 
Prince & Léon X , dans les Conférences de Bologne, au mois 


LIrvRreE 
XX V. 


GLILLAUME 
PAR VI. 








de Décembre r$15. Nous ignorons, fi Guillaume Petit, en 


qualité de Confefleur du Roy, avoit eùû l'honneur d’accompa- 
gner Sa Majefté en Italie, & s’il s’étoit trouvé aux Conféren- 
ces de Bologne. Mais nous fçavons que ce ne fut que vers la 
fin de l’année 1518 , que François I, le nomma Evêque de 
Troyes, Le Pape ayant envoyé les Bulles, en datte du 24 Jan- 
vier 1519, le Roy fitauflitôt fçavoir fes intentions au Chapi- 
tre de Troyes, lui marquant que la préfence de l'Evêque nom- 
mé étant encore néceffaire à la Cour, foit pour y prêcher le 
Carème prochain, ou pour quelques autres affaires, les Cha- 
noines ne devoient pas défaprouver qu’il prit d’abord poffeflion 
de fon Eglife par Procureur , attendant qu’il pût fe rendre en 
perfonne dans fon Diocèfe. | | 
_ Le Chapitre de Troyes, qui fe voyoit, par le nouveau Con- 
cordat, dépouillé pour toujours de fon ancien droit d’élire fon 
Evêque, fit des repréfentations, ou d’humbles Remontrances ; 
& il fe foümit enfuite. On peut connoître quelle idée le Roy 
avoit voulu donner du nouvel Evêque, par les paroles qu’on 


lit dans les Ates du Chapitre de Troyes, affemblé le 14 de 


Février 1519: « On nous aflure, difoient les Chanoïnes en « 
arlant de Guillaume Petit, que ce Prélat raflemble dans fa « 
| cm tous les Talens, toutes les Vertus, & toutes les gran- « 
des qualités qu’on peut défirer dans un Evêque: qu'il rois ce 
difficile de trouver aujourd’hui un Pafteur plus zélé, ou plus « 
charirable, plus libéral, plus compatiflant envers les Pau- « 
vres &c les affligés , plus doux, plus affable dans la converfa- « 
tion ; plus habile ; ou plus éloquent dans les Difcours pu- « 
blics; plus vigilant fur fon Troupeau, plus ferme, plus in- « 
corruptible , plus équitable, plus judicieux. Enfin la réputa- « 
tion de ce grand Homme eft fi étendue , & fon nom fi célé- « 
bre, que nous devons nous eftimer infiniment heureux d’a- « 
voir été confiés à fes foins, & de pouvoir vivre fous fa Dif- « 
Cipline (r)». | | É 
(1) Fertur ipfum efle..: numeris omni- cos , humaniorem in congreflionibus, in 
bus tam belle abfolutum , ut liberaliorem in | concionibus & prædicationibus facundiorem 
erogandis , chafiorem in miferos & mendi- L& difertiorem , in inquirendis oculatiorem , 


Fi 


XIIL. 
Il eft fair Evéque 
de Troyes. 


Bullar. Ord. Tone, 
IV , pag. 405. 


XIV. 
Eloge que fait ce 
Chapitre de fon 
nouvel Evêque. 


Livre 
X X V. 


GUILLAUME 
PARVI 
y 
XV. 
Zc:c & vigilance 
Cans la conduite 
de fon Diocèfe. 





X VI. 
Nommé par Sa 
Majcité à l’Arche- 
véché de Bourges, 
ai céde à celui que 
Je Chaputre a élü. 


Fortran. in The. 
Dom, Pe. ile Col. Le 


XVII. 
11 affifte le Roy 
pendant une ma- 
Jadic. 


tous comme leur Pere. 


Sa 


44 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 
Le zéle éclairé du Prélat, & la maniére dont il gouverna 
l'Eglife de Troyes pendant près de neuf ans, firent connoître 
à fon Chapitre, & à tous fes Diocéfains, que les dons, dont la 
Nature & la Grace lavoient enrichi, n’éroient pas au-deflous 
des Eloges, qu’on faifoit de fon mérite. Ni fon application à 
l'Etude, ni les devoirs qu’il continuoïit à rendre au Roy. qui le 
confidéroit toujours comme fon Confeffeur , ne l’'empéchérent 
jamais de veiller avec un foin particulier à l’inftrution des 
Fideles , au foulagement des Pauvres ,. & au falut de tous : il 
vivoit avec eux comme avec fes Enfans ; & ils le refpectoient 
Il n’y avoit pas encore huit mois, que l’Evêque de Troyes 
s'étoit rendu | so fon Diocèfe, lorfque le Siése de Bourges 
vint à vaquer par la mort du Cardinal Antoine Boyer, Ar- 
chevêque de cette Métropole , décédé le 27 de Novembre 
1519. François I , nomma auflitôt notre Evêque pour lui fuc- 
céder (1). Mais le Chapitre de Bourges ayant élu en même 
tems François de Beuil à la même Dignité ; Guillaume Petit, 
our éviter toute difpute, céda avec l’agrément du Roy, à 
FArchevéque élu; & continua fes foins à fon Eglife de Troyes. 
EU attention, dans fes fréquentes Vifites, étoit d’a- 


bolir les fuperftitions & les abus ; de terminer les Procès, les 


‘Inimitiés , les Quereiles ; d'établir de bons Curés , & de veiller 


fur la conduite de fes Eccléfiaftiques. Lorfque les nouvelles 
Héréfies , qui troubloient déja le Nord, commencérent À fe 
répandre, il redoubla fa vigilance, pour écarter de fon Dio- 
cèfe les profanes Nouveautés, les Perfonnes fufpectes, & les 
Livres, qui auroient pù corrompre la Foi des Fidéles. Il y eût 
peu d’Eglifes dans tout le Diocèfe, qui ne fe reflentiflent de 
{es libéralités : mais il fur furtout magnifique envers fa Cathé- 
drale; qu’il enrichit de plufieurs beaux ornemens, de divers 
Vafes d'Or & d'Argent, & de quelques autres Monumens 
qu’on y conferve encore. 

Cependant le Roy Très-Chrétien appelloit de tems en tems . 
à fa Cour FEvêque de Troyes, qu'il ne ceffa point d’honorer 
de fa confiance. Le Prélat fut toujours auprès de ce Prince, 


in prolatione incorruptiorem , & abfolutio-]  (1)Vi Concordatorum inter Leonem Pa- 


rem , in dijudicandis acriorem & difcrerio- [pam & Francifcum Regem, hic Princeps 
rem ;in toto orbe tam bene denique prædi- |defignavit fuccefforem Antonii Guillelmum 
catum & nominatum , ut vix talem reperire | Parvi ,Ordinis Fratrum Prædicatorum , qui 
queas ; tanta eft viri fama , & celebre nomen, [erat ipli à confeffionibus, &c. Gal. Chrifr. 
&c. Ap. Echard, Tom, II , pag. 101. Go, 3, DTom. IT, Col, 96, 


DE L'ORDRE DE $. DOMINIQUE. 45 


pendant fa maladie dans fon Château de Romorentin, en 
1520: &, comme nous lifons dans l’Hiftoire de la Ville de 
Paris. «Le Roy fe trouvant enfin hors de danger, envoya « 
au Parlement, & à la Chambre des Comptes de Paris, « 
Guillaume Petit, ou Parvi fon Confefleur , Evêque de « 
Troyes; lequel préfenta à ces deux Cours, le 22 Janvier « 
1520 ( vieux ftyle ) les Lettres de Créance qu'il avoit, & « 
leur dit, que le Roy fouhaitoit qu’on rendit graces à Dieu « 
de fa guérifon, devant la fainte Couronne d’Epines, à la- « 
uelle il avoit dévotion, ‘& : étoit recommandé lors de « 
à bleflure, que le Roy avoit fait faire une Couronne d’Ar- « 
sent, qu'il efpéroit venir préfenter lui-même à la Sainte « 
Chapelle : mais qu’en attendant il vouloit que les Chantres « 
& les Chanoines de cetre Chapelle fiflent une Proceflion à « 
l'entrée de la Cité ; où ils porteroient le bois de la Vraye « 
Croix, & que ces deux Cours affiftaflent à la Proceffon. « 


L'Evêque de Troyes, parlant à la Chambre des Comptes, ce 


ajoûta qu’il avoit charge de dire que le Roy avoit deffein de « 
faire ériger un Collége à l'Hôtel de Nefle, pour l'Etude de ce 


Livre 
X X V. 


GUILLAUME 
PARVI 


XVIII. 
Signifie fes volon. 
tés au Parlement 
de Paris. 


la Langue Grecque,; d’y faire bâtir une Chapelle, & d'y « 


fonder quatre Chanoïnes, & quatre Chapelains : c’eft pour- « 
quoi il ordonnoit à la Chambre de voir, tant par l'infpec- « 
tion des Comptes, qu'autrement , quelles étoient les Cha. « 
pelles Royales, fondées par fes Prédéceffeurs , tombées en « 
décadence, & où le Service Divin ne fe faifoit plus, afin que « 
leur Revenu fur employé à la Fondation du nouveau Cha- «« 
pitre du Collége Royal de Nefle », 

Ces Fondations qui favorifoient en même terms la Religion, 
& l'avancement des Etudes, étoient fort du goût de notre 
Prélat ; & il ne faut pas douter que le zèle dont il étoit animé 
pour la confervation du Sacré Dépôt, n’ait heureufement fe. 
condé celui, que le Roy François I, fit toujours paroître con- 
tre les nouvelles Héréfes. L'Evèque de Troyes pouvoit être 
encore à Paris, lorfque la Faculté de Théologie, après un long 
& férieux éxamen des Ecrits de Luther, porta fa premiére 
Cenfure, pour déclarer que la Doétrine de ce Novateur con- 
tient des Erreurs anciennes & nouvelles, touchant la Foi, & 
la Morale ; qu'elle eft propre à féduire les Peuples, contraire 
À l'Ecriture Sainte, & à toure la Tradition, pernicieufe à tou- 
te la Chrérienté, que les Livres qui la contiennent doivent 
être jettés au feu, & leur Auteur contraint à {e retracter., Cette 
Cenfure , concre laquelle Mélanéton écrivit avec beaucoup 
F ïj 


/ 


Hift. de 2 Ville de 
Paris, l'on. II, Liv, 
XVIII, pag. 940. 


XIX, 
Cenfure de fa 
Faculté de Théo- 
Jogie de Paris, 
contre Îles Erreurs 
de Luther. 


LiIvRreEz 
X X V. 


GUILLAUME 
PAR vi. 








D'Arpgentté, pag. 
365$. se. Fe 
X X. 

L'Evèque de 
Troyes fait plu- 
fieurs fçavans Dif- 
cours dans lAf- 
 femblée des Pré- 
Jats, 


Labbe Coll. Conc, 
Tom. XIV ,p. 432: 


Hit, Ecci, Liv. 
CXXXI,n. 89. 


XXI. 
Ileft transféré à 
l'Evéché de Senlis. 


XXII. 
Sollicitude; nou- 
veaux Ouvrages. 


46 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


d'emportement, fut luë & confirmée plufieurs fois en Sor- 
bonne, & enfin ratifiée d’un confentement unanime de tous 
les Docteurs de la Faculté, dans une Affemblée Générale 
tenuë aux Mathurins le 1$ Avril 1521. 

Plus les Amateurs de la nouvelle Doctrine travailloient à 
la répandre par tout, plus aufli le zélé & vigilant Pafteur fe 
rendoit attentif à confirmer les fidéles de fon Diocèfe , dans la 
Confeflion de toutes les Vérités que l’'Eglife Catholique en- 
feigne. Ses Vifices, fes Prédications , fes Ecrits fervirent à cette 
fin. L'Héréfie ne laifloit pas de faire des progrès en France : 
ce qui porta le Cardinal du Prat Archevèque de Sens, à af- 
fembler à Paris, les Evêques de fa Province, pour chercher 
quelque reméde à un fi grand mal. Ce Concile, qui eut deux 
objets , la condamnation des nouvelles Erreurs , & la Réfor- 
mation de l'Eglife dans fa Difcipline, & dansles Mœurs, com- 
mença le troifième de Février 1527, & ne finit que le neu- 
viéme d’Oétobre de la même année. Notre Evèque fit plu- 
fieurs éloquens Difcours dans cette Affemblée ( 1), & con- 
&ribua autant par fon zèle , que par fes lumiéres, à dreffer di- 
vers Décrets touchant la Foi de ÉEglife, & plufieurs fages Re- 
glemens, qui parurent néceflaires dans les circonftances des 
tems, & des affaires. 

Peu de tems après ce Concile , Guillaume Petit, confentit 
quoi qu'avec peine , aux défirs de F'Evèque de Senlis, Odouard 
Hennequin, qui, étant natif de Troyes, fouhaitoit avec paflion 
de monter fur le Siége Epifcopal de fa Patrie : il rcïtéra fi fou- 
vent fes Priéres , & fes inftances auprès de notre Prélat, pour 
lui faire agréer la permutation de leurs Siéges, qu'ayant enfin 
obtenu le confenrement du Pape , & du Roy, Guillaume 
Perit y confentit auf, & fe rendit dans fa nouvelle Eglife de 
Senlis, dont il prie pofleffion le 29 de Mars 1528 (2). 

Ce qu’il avoit fait dans le premier Diocèfe , pour rétablir 


(1 )F. Guillelmus Parvi Normanus Theo- Idonario ejus Ecclefiæ hæc etiam num fervan- 


fogus Parifinus, Regum Ludovici XII, & |rur, magnificum quod diebus folemnibus ad 


Francifci I. Confeffarius , Trecenfis Epifco- |altare apponi folet ornamentum.. Tum & 
pus... Provinciali Senonenfi Concilio inter- |crux ex argento deaurato , in qua Fragmen. 
fuit , in quo peroravit multiplici Eruditionc |tum veræ crucis inclufum ; ad quam hæc le- 
ornatus, &cC. Fontam. in Theat, pag. 311. |guntur infculpta: Guillelmus Epifcopus Sil 
Col. 1. vanectenfis ex ©. P. affumptus, hanc cru- 
(2) Invitus quodammodo, fed urgente |cem gemmis & pretiofis Japidibus ornatam 
Odoardo Hennequin ortu TFrecenfi , pa-|Ecclefñæ Silvaneétenf donavit. Oretis ut im- 
triamque fedem affcétante , cum eodem per- |pleat minifterium fuum , & tandem vivat in 
mutavit , & ad filvaneétenfem tranfit ; |æternum. Amen. 1529. 4p. Echard, Tom. II, 
quam init 29 Martii 1$28; ac uti priorem [pag, 101, Col, I, 
& fapientiffime rexit, & egregiè ornavit. Inl 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 47 


la Difcipline dans le Clergé ; régler les mœurs des Fidéles, ré- 
parer & orner les Eglifes ; maïs furtout pour en éloigner le ve- 
nin de l’Hérefie, il le fit avec d'autant plus de foin dans le 
fecond , que le nombre des Novateurs augmentoit tous les 
jours, dans plus d’une Province du Royaume. Il compofa di- 
vers Traités, les uns pour combattre les Erreurs de Luther, 
& défendre la Foi de l'Eglife; les autres pour expliquer les 
régles des Mœurs, & les véritables maximes de la Pièté 
Chrétienne. Mais ce travail fut fouvent interrompu, foit par 
les autres foins de la Sollicitude Paftorale ; foit par l'obligation 
où il étroit de fe rendre de cems en tems auprès de Sa Majefté: 
car felon la remarque de Guillaume du Payrat, dans fes 4n- 
nales de la Chapelle du Roy , notre Evêque continua jufqu’à fa 
mort à entendre les Confeffions de François I. | 
Les libéralités de ce Prince mettoïenc le Prélat, en état 
non-feulement de favorifer les Sçavans , dont plufieurs lui dé- 
diérent leurs Ouvrages; maïs auf de foulager les Pauvres de 
fon Diocèfe, & de faire de riches préfens à fa Cathédrale. Dès 
le mois d’Aoùût 1 $28 , il donna un Ornement de grand prix, 
pour fervir aux principales Solemnités: & l’année fuivante , il 
mit dans le Tréfor de fon Eglife, un Morceau de la Vraye 
Croix, enchâflé dans une Croix de Vermeil ; & enrichie de 
plufieurs Pierres précieufes. | 
Ce pieux & fçavant Evêque, dont plufieurs Ecrivains ont 
Joué les Vertus ; & en particulier Charles Jaulnay, dans fon 
Livre intitulé: /e parfait Prélat, mourut le 8 de Décembre 
1536, & furenterré dans l'Eglife Cathédrale de Senlis, pro- 
che le grand Aurel, où on voit encore aujourd’hui fon Epi- 
taphe. | 
On ne tarda pas de faire imprimer trois de fes Ouvrages, 
dont le premier eft intitulé : Le voye de Salut : le fecond eft un 


Traité de la Création de l'Homme, de fon excellence, & des 


devoirs .qu’il doit remplir pour arriver à fa derniére fin. Le 
troifiéme a pour Titre : Le Jardin de l4 Foi, contenant l’Ex- 
plication du Symbole des Apôtres, & du Concile de Nicée, 
avec la réfutation de plufieurs Héréfies. 


Li 


Livre 
XX V.. 


GUILLAUME 
PAR VI. 





Ap. Echard, Tom. 
H, pag. 102, Col 2. 


X XIII. 
Pieufcs libéralités. 


XXIV. 


Sa mort. 


X XV. 
Traités de Pité, 





Livre 
X X V. 
PR 


NICOLAS DE 


SCHOMBERG. 
PE 


menus 
‘Echard, Tom. Il; 
ag. 103 : 
Ita. Sacr. Tom. VI, 
Col. 356. 

Oldoin. Tom. Ill; 
Col. 567. 


L, 
Schomberg voya- 
geen Italie, 


II. 
_ Ftudie les Loix à 
‘Pile & à Florence. 


III 
S’attache à Savo- 
narolle. 


43 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 





NICOLAS DE SCHOMBERG, ARCHÉVEQUE 
DE CAPOUE, LEGAT APOSTOLIQUE, CARDINAL 
DU TITRE DE SAINT SIiXTE. 


IcoLaAs, Fils de Théodoric ( ou Thierry de Schom- 
berg ) iflu d’une noble & ancienne Famille, dans la 
Mifnie, nâquit le 23 d'Août 1472. Les graces, dont la na_ 
ture l’avoit favorifé, & la belle Education qu’il reçut d’abord. 
de fes Parens , furent depuis perfeionnées par les foins des 
plus habiles Maïîtres qu'il eût, & dans le Siécle & dans le 
Cloître. 

Dans fes jeunes années, il entreprit le Voyage de Rome; 
foit comme l'ont cru quelques Auteurs, par un efprit de Piété 
& de Religion ; foit peut-être par le feul défir de contenter fa 
curiofité ; c’eft-à-dire, de voir les raretés de l'Italie, & de con- 
noître les Hommes de réputation. Il étudioit les Loix dans 
l'Univerfité de Pife lan 1495, lorfque le célébre Jérôme Sa- 
vonarolle, envoyé par la République de Florence, vers le Roy 
Très-Chrétien Charles VIII, préchoit dans la Ville de Pife, 
avec ce zèle Apoftolique, qui écoit toujours fuivi de Conver- 
fions. Nicolas de Schomberg l’entendit plufieurs fois ; & la 
Grace touchant fon cœur, il réfolut dès-lors de méprifer les 
plaifirs de la Terre, & routes les Grandeurs du monde, pour 
mériter de jouir un jour des joyes du Ciel. La haute idée qu’il 
conçut en même tems de la fainteté de Savonarolle, fit que, 

our profiter de fa Direction, & de fes Inftructions, il quitta 
le féjour de Pife , pour le fuivre à Florence, 
Pendant plufieurs mois, ce jeune Seigneur continua fes Etu- 


_ des dans les Ecoles de cette derniére Ville ; mais il fréquen- 


I V. 
Profite de fes Inf- 
tructions, & re- 
‘ çoit de fes mains, 
"Habit de faint 
Dominique, 


_ une Grace particulière 


toit encore plus les Eglifes que les Affemblées de l'Univerfité, 
En quelque endroit que Savonarolle annonçät la parole de 
Dieu , Schomberg fe faifoit un Devoir de fe trouver toujours 
des premiers à fes Prédications. Il étoit perfuadé ( & il l’avoit 
éprouvé.par une heureufe expérience ) que Dieu avoit attaché 
& je ne fçai quelle fecrette on&ion, 
aux paroles de fon Miniftre. Savonarolle , de fon côté, charmé. 
des belles qualités d’un jeune Seigneur , qui ne montroit de 
gout que pour la Vertu, le prit en affe&ion ; & fes Entretiens 
DENT ne lui furent pas moins utiles que fes Difcours pu- 
lics. Le docile Difciple ne fortoit jamais de ces fortes de con- 
verfations, que plus défabufe des vanités du monde, plus inf- 
truit 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 49 
truit de fes devoirs, & plus embrafé du défir de mener une 
yie cachée en Dieu ,avec JEsüs-CHR1ST. Il ne tarda pas 
de demander l’'Habit de fainc Dominique: on le lui accorda 
avec plaifir: & avant la fin de 1497, âgé de vingt-cinq ans, il 
fit fes Vœux folemnels dans le Couvent de faine Marc, entreles 
mains de fon Guide, & de fon Pere Spirituel. 

Tous les Hiftoriens, qui ont parlé des Perfonnes illuftres, 


Livar 
X XV. 
NIÇOLAS DE 


SCHOMBERG. 
ni 





dont la converfion fut attribuée au miniftére de Savonarolle, 


ont diftingué Nicolas Schomberg ; dont la piété & la ferveur 
ne fe démentirent jamais. Il fit de nouveaux progrès dans les 
Sciences; & il ne parut ni troublé , ni fcandalifé de tout ce que 
le Servireur de Dieu eût à fouffrir de la malice des Hommes, 
où des Démons. Rien ne fut capable d’affoiblir les fentimens 
de confiance & de vénération, dont il étoit rempli pour un 
Homme jufte , cruellement perfécuté. Il lavoit admiré lorfque 
tout le monde écoutoit fes paroles comme autant d’oracles ; il 
le refpe“ta également, quand une populace féduite le char- 
geoit d'anathèmes: & ilne montra pas moins de réfolution de 
fuivre toujours fes maximes ; & de perfévérer avec le fecours 
de la Grace dans la vie pénitente- qu’il avoit embraflée. Ses 
Vertus croiffant ainfi avec {es TU , il fe fit une fi haute 
réputation dans la Ville de Florence & sat fes Freres , qu’on 
le mettoit déja avec diftinétion parmi les grands Perfonnages 
de fon Siécle. L'Univerfité l’honora du Bonnet de Docteur en 
Théologie, & la Communauté de faint Marc l'élût pour fon 
Supérieur { 1 ). | | 

__ Jean Clérée, Général des FF. Prêcheurs, le choifit pour 
l'un de fes Affiftans , & le nomma Provincial de la Terre Sainte 
en 1507, dix ans feulement depuis fa Profeflion. L'année fui- 
vante, Thomas de Vio Cajetan ayant ge re Clérée, 
Nicolas de Schombeïrg fuccéda à Cajetan, dans la Charge de 
Procureur Général de fon Ordre en Cour de Rome, Ce nou- 
veau Pofte fit connoître de plus en plus fes talens & fon mérite, 
Bientôt eftimé de tout le Sacré Collége, il fit de tous les Car- 
dinaux ,autant d’'Amis ou d'Admirateurs. Plufieurs Souverains 
Pontifes l’'employérent dans les importantes affaires de l’Eglife, 


_ {1) Fr. Nicolaus Schomberg Suevus Ger-{ Hyeronimi Savonarollæ Profeffus eft. Libe- 
manus , Ordinis Prædicatorum . … filius fuit | rales artes agreflus, Philofophus , & infignis 
Theodorici, nobilis Mifnenfis. Adolefcens | Theologus evaft, Crefcentibus fimul çum 
devotionis gratià Romam petit , folutifque | Do&rina virtutibus , Doétor , & fui Mona 
votis, Patriam cüm repeteret, Florentix ex di- |terii Prior Eleétus eft, &c. Iéar Sacre Tom 
vina infpiratione ,ordinem D. Dominici anno | 1, Çel. 356 | | 
&497, in Cœnobiofanéti Marci fub difciplina | 

Tome IF, | G 


V. 
Sa conftance , fa 
piété, fa réputa- 
tion. 


VI. 
Ses Emplois dans 
fon Ordre ,& à la 
Cour de Rome. 


Lrvkre 
X XV. 


NiCOLAs DE 
SCHOMBERG. 
CREER 








VIL. 
Il eft fait Arche- 
vêque de Capoue. 
Bullar, Ord. Tom. 
IV , page 397° 


Yca.. Sacr. ‘Tom, 
V1, Col. 354. 

Spondan. ad An. 
8$23e De 2 


VIII 
De quelle utilité 
il eft à Clément 
VIT. 


IX. 


Qui le députe au 


Congrès de Cam- 
bray, pour tâcher 
de terminer une 
longue Guerre. 


so HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


foit dans le cinquiéme Concile de Latran ; foit dans le Con- 
fiftoire , où la nouvelle Doûrine de Luther fut éxaminée & 
cenfurée. Il avoit fait en préfence de Jules IT, plufieurs Dif 
cours qui furent applaudis ; & Léon X, ayant fondé le célébre 
a à de la Sapience, Schomberg fut l’un des pre- 
miers Théologiens qui y enfeignérenc avec éclat. Le même 
Pape le nomma Archevêque de Capouë, le 1 2 de Septembre 
1$20,après la mort du Cardinal Hypolite d’Efte, qui avoit 
gouverné ce Diocèfe pendant près de dix-huit ans(r ). | 
A peine le nouveau Prélat avoit commencé à remplir Les 
Fondions de fon miniftére dans l’Eglife de Capoue, que le 
Saint Siége étant venu à vaquer la mort de Léon X, 
quelques Cardinaux dans le Conclave d’Adrien VI, donné- 
rent leurs fuffrages à notre Archevêque, pour l’élever fur la 
Chaire de faint Pierre. Ses foins pour le T roupeau qui lui étoie 
confié , ne l'empêchérent pas de continuer à rendre toujours 
fes fervices aux Souveräins Pontifes , dans les affaires qui re- 
gardoient l’Eglife Univerfelle, & la Paix des Peuples. Le Pape 
Clément VII, le mit au nombre de fes Amis, & de fes Con- 
feillers de confiance. Il la méritoit cette confiance, autant par 
fon intégrité , fa droiture, fon zèle, que par fes lumiéres. Dans 
les rudes épreuves où Clément VII, Ë trouva pendant fon 
Pontificat, il eût toujours dans la Perfonne de notre Prélat, 
un ami fincére, fidéle & prudent, capable de compatir à fes 
peines, & de lui infpirer les moyens les plus convenables, ou 
pour éviter de plus grands maux, ou pour en faire fon profit. 
Après les Revolutions caufées en Italie, par les Armées de 
Charles-Quint, & de François I, lorfque la Paix parut aux 
uns & aux autres, l’unique reméde à tous les maux, dont on : 
étoit inondé, ou ménacé ; les Puiflances Chrétiennes envoyé- 
rentleurs Ambaffadeurs à Cambray, pour chercher les moyens . 
de terminer ces longues Guerres, par un Traité qui conciliäe 
trous les intérêts. Notre Archevêque fut choifi par Clément 
VII, pour cette importante Négociation ; & les Auteurs Ita- 
liens prétendent que pat fa prudence & fon habileté, il contri- 
bua beaucoup à la conclufion de la Paix, également défirée 
par le Roy Très-Chrétien, par l'Empereur, & le Pape. Le pre- 
mier la fouhaitoit, par l’impatience de retirer des mains des 
(1) Eoque in mumere cdm magnum no- | in pretio. Sub Leone X, charus habieus va- 
Men fibi feciflet , À Joanne Cloret ( Clérée ) | rios pro Romana Ecclefia exantlavit labores 
fui Ordinis Generale , Socius, & Terræ|à quo renunciatus eft Capuanus Archiepif! 


San@tæ Provincialis adle@tus, mox Generalis | copus. ta, Saçr, ibid, 
Procurator faëtus, fub Julio IT, magno fuit SR ; 


——… 


———— ET 


“ 


DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. ss 


 Efpagnols, les Princes fes deux Fils, le Dauphin, & le Duc 


d'Orléans: le fecond, par la crainte des progrès, que les Turcs, 
& les Luthériens auroient pû faire dans l’Empire , tandis que 
fes Afmes auroient été occupées ailleurs : & le dernier, par 


l’appréhenfion de voir toute l'Italie expofée à de nouvelles ca- : 
Janmiités, fi ce Pays continuoit encore à être le Théâtre de la 


Guerre. Ce fut d'abord vers François I, que le Légat Apofto- 
lique étoit envoyé ; mais ce Prince le fit prier de s’arréter à 
Avignon, jufqu’à ce que mieux inftruit des intentions de Sa 
Saincète , il lui laiffa la liberté de rémplir fa Légation. L’Ar- 
chevèque fe rendit à la Cour de France, & de là au Congrès 
de Cambray, où il ménagea les chofes avec tant de dextérité, 
que le Traité fut enfin figné à la fatisfaction des Princes inté- 
refles { 1 ). | | 


” Depuis cet accommodeméent fait l'an 1529, notre Prélat 


paffa quatre ou cinq années dans fon Eglife de Se 5e , tou- 
jours occupé aux devoirs d’un Evéque, & toujours chéri de fon 
Peuple , qu’il ne cefloit d’édifier & d’inftruire. Mais éclat de 
{es Vértus, & fa réputation n’éroient plus renfermées dans les 
bornes étroites de fon Diocèfe. Déja connu dans toutes les 
Cours de l’Europe , il étoit particuliérement aimé & eftimé 
dañs celle de Rome: le F ; Collége en donna de nouvelles 
pres après la mort de Clément VII (2); puifque felon 
’Abbé Ughel ( & plufeurs autres Hiftoriens l’ont remarqué de 
même ) te nombre des Cardinaux, qui portoient l’Archevêque 
de Capoue, étoit fi confidérable, qu'il s’en fallut de fort peu, 
qu'il ne fut fait Pape. On fçait cependant que ce Conclave ne 
ds pas long-tems: Clément VIT, étoit mort le vingt-fixiéme 
de Septembre 1 $ 34; & le douziéme Octobre de la même an- 
nées , l'Ele“tion fe fit en faveur du Cardinal Aléxandre Farnèfe, 
Doyen du Sacré Collége, qui prit le nom de Paul II. 
Comme le nouveau Pape ne connoifloit pas moins que fes 
Prédéceffleurs, les talens & les vertus de notre Prélat, il fe hâta 
de donner des marques publiques de l’eftime qu’il en faifoit, 
Dans le deflein, où il étoit, d’afflembler un Concile Général, 
& de travailler de toutes fes forces à l'extin@ion du Luthéra- 


(1) Clementis VIT, tum in profperis ,gter Regem, Cæfaremque firmata fuit, &g. 
tum in adverfs intimus , fidufque fuit confi-| rta. Sacr. at fp. 
liarius ; à quo ad Francifcum Galliz Regem,} (2) Ad curiam reverfus tantæ eratexpec- 
pro pace Cum Cæfare ineunda in Galliam fcationis, nt defunéto Clemente { quod & in 
miflus , juffu Regis Avenione detentus ; in-! Adriani VI, Comitiis acciderat } ne dum 
de ad Cameracenfera Conventum liberè adi- | Cardinalis, parum abfuit, quin & fummus 
se permiffus , fua dexteritate pax tandem in- | Eccletiæ Pontifex renunciaretur , &c. Ib#d. 


Gi] 


Lirvas 
X X V. 


NicOLAsDE 
SCHOMBERG. 





X. 
Après la mort du 
Pape , notre Ar- 
chevêque a plu- 
fieurs _fuffrages 
poug le Souverain 
Pontificat. 


X1. | 
Paul LIT, le fait - 
Cardinal. 


Lt'vRE 
X XV. 


NicoLAsDE 
SCHOMBERG. 








Hift. Eccl, Liv. 
CXXXVI » a, 9. Ex 
Ciacon. 


Jca, Sacr, ut fp. 


XII. 
Régularité , & 
imodeftie. 


XIIL 
Le Cardinal ab- 
dique fon Arche- 
véché. 


XIV. 

Il accepte une 
Abbaye ; la réfor- 
me , & la fait unir 
i'un Hôpital. 

Jra, Sacr. ue fp. 


. 


$2 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 
nifme, il comprit qu’il avoit befoin de gens habiles, fages: 
prudens , expérimentés, capables de le foutenir dans cetre 
ui entreprife : ce fut pour cela, difent les Hiftoriens, que 
e vingtième de May 153$, Sa Sainteté fit une Promotion de 
fepc Cardinaux, tous vertueux, fçavans, & pleins de mérite. 
Nicola de Schomberg, le premier nommé dans cette Création, 
eût le Titre de Saint Sixte; & cependant il fut toujours ap 
pellé le Cardinal de Capoue, à caufe qu’il étoit Archevêque 
dè cette Eglife. | | 
_ Eloigné de tout efprit d’ambition & d’orgueil, notre Prélae 
n’avoit point défiré ce nouveau dégré d’élévation ; & il ne fut 
pas ébloui par l'éclat de la Pourpre. Il parut dans cette émi: 
nente Dignité , ce qu'il avoit toujours été dans le Cloître, 
& dans l’Epifcopat ; régulier, modefte, pénitent, ennemi de 
Javarice , &: du fafte. Sa conduite, dit un Auteur, pouvoit 
fervir aux autres de modéle & d’éxemple (1); parce qu’elle 
étoit éxatement conforme aux maximes de l'Evangile, & à 
l'efprit des SS. Canons. | e 
Le Cardinal de Saint Sixte étoit fi perfuadé, que la Réfidence 
eft un des premiers, & des plus effentiels devoirs d’un Pafteur; 
que dès qu’il fe vit dans la nécelité de s'arrêter à la Cour de 
Rome, pour aider le Pape, dans Îe Gouvernement de l’Eglife 
Univerfelle, il fe démit auflitôt de fon Archevëché de Capoue, 
au grand regret du Clergé & du peuple, à qui il avoit faie 
goûter pendant quinze ans (*), toutes les douceurs de la Paix. 
Sa Sainteté lui donna une riche Abbaye de Florence, & le 
Cardinal ne l’accepta , que pour pouvoir lui rendre fon ancien: 
ne fplendeur , tant pour Île fpirituel, que pour le temporel. 
Quand par fes foins, & fon crédit, il eut fait dans cette AB. 
baye , tout lebien qu’il s’étoit propofé , il la remit au Souverain 
Pontife : ou plutôt il obtint qu’elle feroit, & demeureroit unie 
à perpétuité à l'Hôpital de Florence, appellé des pauvres In- 
nocens. 
Les orands éxemples de charité, & de défintéreffement que 

Je pieux Cardinal donnoit tous les jours ; & les qualités de fon 
efprit, capable de traiter avec fuccès les affaires les plus im- 
portantes, le rendoient véritablement précieux à l’Eglife ; fur- 


æout dans un tems, où l’on avoit un befoin particulier de Mi. 


(r)1n tam itaque fublimi ftatu conftitu-| cette Eglife pendant dix-fept ans , avec une 
fus , quoad vixit, cæteris in exemplo fuit. | extrême douceur: Capuanam Ecclefiam (+7 


_Additio. ad Ciaconi. Tem. 11, Col. 1503. | anxmos ) fuavifime rexit ; &"c. Ibid, Col. 1 504. 


. (*) Ua Hiftorien dit quil avoit gouverné 


— "8 


Le 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 53 
niftres de ce cara&ére. On comptoit beaucoup fur fon habileté, 
& on ne doutoit point qu’il ne füt un des plus beaux orne- 
mens du Concile, qu’on fe propofoit d’afflembler. Mais avant 
cette Convocation, le Seigneur l’appella à lui. Sa mort arrivée 
le neuviéme de Septembre 1537, affligea tous les Gens de 
bien. Les Florentins, qui le confidéroient comme leur Cy- 
toien, leur Bienfaiteur, & le Protecteur de leur République, le 
pleurérent long-tems: & comme il n’ÿ avoit prefqu’aucun 
Monaftére , ni Hôpital de leur Ville, qui n’eût reçu quelque 
faveur de ce généreux Cardinal ; il n’y en eût pas auffi, quine 
voulut donner des marques particulière de fa douleur, & de fa 
reconnoiflance (1 ). , 

A l’éxemple du Cardinal Cajétan, qui avoit eû le même 
Titre de Saint Sixte, Nicolas de Schomberg demanda d'être 
enterré avec beaucoup de fimplicité, à la porte de notre Eglife 
de la Minerve. On obéit à fa volonté; mais on eut foin de 
faire graver une Epitaphe ,ou Infcription digne de la mémoire 
de ce grand Homme ( 2 ). Nous n'avons de lui, que cinq Ser- 
mons : la tentation de JEsus-CHRI1IST dans le défert, qu'il 
avoit prononcés devant le Pape Jules II, & quelques Lettres 
dans le Recueil de celles des Princes. 

Nous pouvons remarquer ici qu’une Branche de la Maifon 
de Schomberg, s'étant établie en France, y a poffédé les pre- 
miéres Dignités, & a rendu des fervices importans à l’Etar, 
Selon les Hiftoriens de la Nation, que Moreri a fuivis, Gaf- 
pard de Schomberg, Comte de Nanteüil, étoit de la même 
Famille , que notre Cardinal. Ce —. {e fignala beaucoup 
dans les Guerres Civiles, au fuçet de la Religion. Il porta d’a+ 
bord les Armes pour les Proteftans , & fe mit à leur tête dans 
Ja Ville d'Angers, où il étudioit dès lan 1 62. Il fut envoyé 
depuis en Allemagne par le Prince de Conde , pour obtenir des 
fecours d'hommes, & d'argent. Mais après que le Roy Charles 
IX, l'eut attiré dans le parti des Catholiques, il traverfa avec 
beaucoup de zèle & de Rec , les defleins de ceux , aufquels fa 


(x) Hume, quem veluti civem adamave- [ bes tumulo conditus eft is; in quo mira re- 


fat Florentina Civitas, mortuum diu Juxit: 
magna enim beneficia fer omnibus piisillius 
civatis locis contulerat , præcipuë verd Inno- 
centiom Hofpitali, eui præter fuperectil- 
Jers fuans, unicam etiam Abbatiam, quam 
ex difpenfatione Apoftolica in commendam 
pbtinebat , futuris temporibus uniendam cu. 
gavit. Ap. Ciacon. st [p. 

1) Hoc vil , quem à terso, leétor', ha- 


LIrIvRE 
XX V. 


NiICOLASDE 
SCHOMBERG. 
Ni nr 








X Y. 

11 meurt reprété 
de tous les Gens 
de bien, furtour 
des Florentins. 


X VI. 
Enterré à la Porte 
de lEolife de la 
Minerve. 


XVII. 
Branche de !a 
Maifon de Schom- 
berg, établie cn 
France. 


Moreri , verbo 
Schomberg. Tom, 
VI, pag. 409. 


rum peritia, Catholica Doétrina, atque Re“ 


Jigio fuit, Nicolaus Schomberg , natione 


fuevus, Ord. Prædicatorum, Cardinalis Ca- 
puanus à Paulo III, P. M. creatus. Quem 
nobilem genere ipfa nobiliorem dedit virus; 
se tanto majori laude poft mortem efferen- 

us eft, quant ipfe moriturus eam fugere 
curarvit, Ibid, 


Gi 


LIVRE 
XX V. 


NICOLASDE 
SCHOMBERG. 
CR EEE 


XVIII. 
Henty de Schom- 
berg, Maréchal de 
France, | 


_ XIX. 
Charles de 
Schomberg , Che- 
valier de lOrdre 
du Saint Efprit, 
& Maréchal de 

France. 


à HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 
Religion l’avoit attaché, On loue fa grande expérience dans 


PArt militaire, fon habileté pour les Négociations , fon élo- 


quence mâle & perfuafive, & fon humeur officieufe, qui lui 
attiroit l’amour de tout le monde. Ayant été naturalifé l’an 
1570,il fut pourvû du Gouvernement de la Haute & Bafle 
Marche, & mourut le dix-fept Mars 1599. 

Henry, Fils de Gafpard de Schomberg , fuccéda aux Di- 
gnités, & aux Emplois de fon Pere: il en obtint même de 
plus confidérables ; & donna de grandes preuves de fa valeur. 
Depuis le commencement du dix-feptiéème Siécle, jufqu’en 
1632, il fut fouvent employé dans les Négociations, & dans 
les Guerres ; & par tout A 
envoyé avec la qualité d’Ambaffadeur Extraordinaire à la Cour 
d'Angleterre. A {on retour il eût un commandement dans l’Ar- 
mée de Piémont, fous le Maréchal de Lefdiguieres ; & con- 
tribua à la prife de plufieurs Places. Il fervit auffi à la Réduc- 
tion des Villes de Rouen, de Caën, de la Flèche, du Pont de 
Cé, & de Navareins dans le Bearn, ainfi qu'aux Siege de faine 
Jean d’Angely, & de Montauban. Il éxerça par Commiflion la 
Charge de Grand Maître de l’Artillerie de France, depuis la 
prife de Clérac, jufqu’à celle de Montpellier, & aflifta à Le prife 
de Royan, de Negrepelifle en Guienne, de Marfillargues, & 
d’autres Places défenduës par les Huguenots. En 1622, Henry 
de Schomberg fut pourvd du Gouvernement des Pays du Li- 
mofin , de Xaintonge, & d’Angoumois : honoré du Bâton de 
Maréchal de France au mois de Juin 1625 , & deux ans après 
il défit les Anglois au Combat de l'Ifle de Ré. Il fe trouva de- 

uis au Siége de la Rochelle; & commanda dans le Piémonr, 
il forca le pas de Sufe, où il fut bleflé, fe rendit Maître de 
Pignerol , & fecourut Cazal. Commandant depuis l'Armée du 
Roy en Languedoc, il gagna la Viétoire de Caftelnaudari ; où 
il défit les Troupes de Gafton Duc d'Orléans, commandées 
par le Duc de Montmorency, qui fut bleflé, & pris le premier 
de Septembre 1632. Le Maréchal de Schomberg fut récom- 
penfé par le Roy Louis XIIT, qui lui donna le Gouvernement 
de. Languedoc; maïs il n’en jouit pas long -tems, puifque le 
dix-fept de Novembre de la même année, il mourut d’Apo- 
plexie à Bordeaux, âgé de 49 ans. a 

Son Fils, nommé Charles de Schomberg , qui avoit eû part 
aux dangers & aux viétoires de fon Pere, ne devint pas moins 


célébre par fes Exploits guerriers. Il avoit commence à fe faire 


connoître au Siége de Sommiéres en Languedoc; où il fut 


fe fit honneur. En 161$ ,ilavoit été 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. ss 

bleffé l'an 1622. Il fe trouva à l'attaque du Pas de Suze, à la 
rife de Privas, & fuivit le Roy au Voyage de Savoye l'an 
3630. Il fuc honoré du Collier de l'Ordre du Saint Efprit, & 
ourvû du Gouvernement de Languedoc, & de la Citadelle 
de Montpellier l'an 1633. Au mois de Septembre 1636,i 
vainquit les Efpagnols près de Leucate, & les contraignit de 
lever le Siége de cette Place. Après cette Viéoire, il eût le 
Bâton de Maréchal de France, & continua à remporter divers 
avantages fur les Troupes du Roy d’Efpagne. Il fe fignala fur- 
tout au combat de Canet en Rouflillon ; & emporta la Ville de 
Perpignan, l'an 1 642. S’étant depuis démis du Gouvernement 
de Languedoc, qui fut donné au Duc d'Orléans, il accepta 
celui de la Ville de Metz, du Pays Meflin, & de l’'Evêché de 
Verdun. Enfin il fut envoyé en Catalogne en qualité de Vice- 
toy, & il prit d’affaut la Ville de Tortofe, au mois de Juillet 
1 648. Il mourut à Paris le fixiéme de Juin 1656, âgé de 56 
anis, & fut enterré auprès de fon Pere, dans l’Eglife du Prieuré 
de Nanteüil-le-Haudoüin. | 


_ Lagloire dela Maïfon de Schomberg ne s’eft pas moins fou 


tenue dans les Royaumes du Nord; mais ce n’eft pas à nous à 
en écrire l’Hiftoire. On nous pañlera ce que nous venons de re- 
marquer à l’occafion de notre Cardinal, qui n’a pas éte le 
moindre ornement de cette illuftre Famille. 





DIEGUE DE VICTORIA, PRÉDICATEUR 
DE L'EMPEREUR CHARLES-QUINT,ET 
FRANÇOIS DE VICTORIA,CELEBRE 
PROFESSEUR DE L'UNIVERSITE DE SALAM A N- 
QUE. 

N Es deux illuftres Freres dont nous parlerons dans le mê- 
me Ârticle, quoiqu'il ne foient pas morts dans la même 





année, étoient natifs de Vifferie , Ville de la Vieille Caftille, 


& Capitale de la Province d’Avala. Ce n’étoit eutrefois qu’un 
petic Bourg appellé Gafays ; mais le Roy de Navarre, Sanchez 
VI, ayant gagné prés de ce Village une Bataille fur les 
Maures l’an 11 80, il y fit bâtir une Ville confidérable, qu'il 
appella Vüittoria, ou Vifloris , pour conferver le fouvenir de 
5 ei remportée par les Chrétiens , fur l'Armée des In- 

cles, LL. 


LIvRreEe 
X X V. 


NicozaAsD£& 
SCHOMBERO. 
CRIER CNRS 





Drecuer 
DE VICTORIA. 
CRE ESP RÉ 





Nic, Ant. Bibl, 
Nov. Hifp. Tom. 1, 
pag. 248; 379- 


Echard, Tom. 11» 


Paÿ: 507» 128, 


" É: 
Leur Patrie. 


Nous ignorons quelle étoit la condition des Parens de Dié+ 


Livre 
X X V. 


DiEeGuE 
DE VICTORIA, 
LS à | 


II, 
Is s'établiffent à 
Burgos. 


III. 
Entrent dans l’Or. 
dre de faint Domi- 
nique. 


IV. 
Utile travail. 
 V 
Rare modeftie. 


VI 
Zèle & réputa- 
tion de Dicgue de 
Viétoria. 


56 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


gue, & de Françoisde Viétoria ; & à quelle occafion ils avoieñt 
quitté leur Patrie, pour venir s'établir avec leur Famille, dans 
la Ville de Burgos: ce qu'ils firent vers la fin du quinziéme 
Siécle, danse tems que les Rois de Caftille faifoient leur féjour 
ordinaire dans cette Capitale du Royaume. Les deux jeunes 
Caftillans fçurent profiter des avantages que leur offroit leur 
nouvelie demeure, foit pour fe perfectionner dans l'Etude des 
Lettres, ou pour s’affermir dans les fentimens de Piété & de 
Religion , qu'on leur avoit fait fucer avec le lait. L'un & l’au- 
tre également épris dès leurs tendres années, de l'amour de la 
Vertu, eurent aufli un foin égal de fe préferver de la conta- 
gion du Siécle, & de mettre tous leurs momens à profit, pour 
apprendre de bonne heure, ce qu’ils devoient un jour enfei- 
gner aux autres. : 
Ayant embraflé , peut - être en même tems, l’Inftitut 
des FF. Prêcheurs, dans la Couvent de fairt Paul à Burgos, 
ils répondirent fi bien à leur Vocation, que , felon le té- 
moignage des Hiftoriens Efpagnols, ils ont donné un nou- 


veau luftre, non - feulement à l'Ordre de faint Dominique , 


mais aufhi aux Ecoles, aux Eglifes, & à tout le Royaume 
d'Efpagne. Saints Religieux, habiles Prédicateurs, profonds 
Théologiens, ils travaillérent long - tems, & avec le même 
fuccès à combattre le Vice, l’'Erreur, l’Ignorance, & les Su- 
perftitcions. Mais on ne pût jamais les faire confentir à accep- 
ter les Dignités Eccléfiaftiques, qu'ils avoient méritées : & ce 


qui montre davantage une modeftie peu commune , c’eft 


que ni l’un ni l’autre n'ont fait rien imprimer, ré le pre- 
mier tint un rang fort diftingué parmi les grands Prédicateurs 
de fa Nation ; & que le fecond fut juftement eftimé comme 
le plus fçavant Théologien qui eût encore enfeigné dans l’U- 
niverfité de Salamanque. Les Ouvrages que nous avons fous 
leur nom, ne furent publiés qu'après leur mort: on aflure 
même qu'ils ne font que la moindre partie de ceux qui étoient 
fortis de leur plume; & que la plüpart des autres font demeu- 
rés dans les ténèbres ( 1 ). S'ils n’ont peut-être acquis une ré. 
utation à certains Auteurs, qui ont fçu fe les attribuer, en 
es donnant au Public. | 
Quoique Diegue n'eut pas de moindres talens pour l'Ecole, 


(1) Nihil iple , Didacus, typis edidit ; ficut ] fortem;in mans fcilicet plurium in Hifpania 
nec Francifcus ejus Germanus:eandem etiam collapfa , ipfis ufui fuerunt; at rei literariæ 
plura quæ fcripfit erudita & utiliffima, ad | perierunt. Echard. Tow. 11, pag. 107 Col. 2. 

pulpitum & çonciones fpeétantia habuerunt | V;de Et pag. 129, Col. 1, 


que 


‘ 
AE ane. gun, pe dé de PTS PER | PS in eme Bot Pns..m a A D. AC 











DE L'ORDRE DE S$. DOMINIQUE s7 


que pour la Chaire, le zèle du faluc des Ames l'appliqua d’a- 
bord au faint Miniftére. Il en fit fa principale occupation ; & 
il ne cefla point d’en remplir toutes les ent y avec un 
fuccès incroyable. Il parcourut avec le zèle d’un ie le 
Royaume de Léon, l’une & l’autre Caftille, l'Andaloufie, la 
Galice, & les Côtes de la Mer de Bifcaye. Le Clergé, la No- 
blefle & le Peuple, les Ignorans & les Sçavans montroient le 
même empreflement à l’entendre. La réputation qu'il s’étoit 
faite dans plufeurs Provinces d’Efpagne , autant par la fainteté 
de fa Vie, que par la force de fes Difcours, engagea l’'Empe- 
reur Charles-Quint, à l’appeller à la Cour , & à vouloir l'avoir 
pe fon Prédicateur ordinaire. On fut furpris, il eft vrai , que 

e Serviteur de Dieu, accoutumé à annoncer, fans aucun ref- 
pet humain, les maximes les plus févéres de l'Evangile, fe fut 
rendu en cela aux défirs du Prince; mais on n’admira pas 
moins la perfévérance du Monarque à écouter, toujours avec 
Ja même Étisfa@tion ,un Miniftre, qui, incapable de flater les 
Grands, ou de diffimuler leurs défauts, fe faifoit un devoir 


LIVRE 
X X V. 


DicGuE 
DE VICTORIA. 
CR ER PSE ERÉPRRREENE QUE) 


VIL. 
Charles - Quint 
le choitit pour fon 

Prédicateur. 


capital de leur remettre continuellement fous les yeux, les 


faintes Régles, & de leur reprocher toutes leurs prévarica- 
tions. | | à | 
Dans une Cour toute corrompuë par le poifon de l’ambi- 
tion , & de la flaterie ; & où les Princes de l’Églife fembloient 
le difputer à ceux du Siécle, pour le fafte & la molefle, on 
pouvoit appréhender que la liberté Apoftolique de notre 
P rédicateur ne lui fit bien des Ennemis, & ne l’expofit peut- 
être à bien des dangers. Perfonne cependant n’étoit choqué 
de fa Morale ; ou perfonne ne paroifloit l’être ; foit que la fage 
modération du Souverain fermât la bouche aux Mécontens, 
{oit qu’on refpedÂt en effet, & les vérités qu’on n’ofoit mettre 
en pratique, & la-droiture d’un Prédicateur zélé, dont les ac- 
tions ne démentoient jamais les paroles. Pauvre, modefte, re- 
cueilli , pénitent ; on le voyoit à ph Cour, lorfqu'il étoit obligé 
de s’y arrêter, comme on l’avoit vû dans le filence, & l’obf- 
curité du Cloître ; c’eft-à-dire, uniquement attentif à tous fes 
devoirs, toujours occupé de la Prière, & n’ayant d'autre défir, 
que celui de s’avancer dans [a perfection de fon Etat, & de 
contribuer au falut du Prochain, felon qu'il plaifoit à Dieu de 
lui en fournir les moyens, . … un 
Auflicôt qu'il lui fa permis de reprendre fes courfes Evan. 
ie , Diegue continua fes Miffions dans les Villes, & dans 
a Campagne ; appliqué avec plus de fatisfaction à l’Inftruction 
Tome 1. H 


VIIL 
Sa conduite à Îa 
Cour d’Efpagne. 


IX. 

Son Miniftére 
dans Jes Provin- 
GS 


Livre 
XXV. 


DrEGUE 
PE VICTORIA, 
CR ee NI EN LR > à 








Fruit de fes Pré 
dications, 


XI. 
Sa mort. 


Peuples, furtout une malheureufe 
_juremens fans raifon , ni nécefité , fouvent même contre la vé- 


58 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


des Peuples, des Artifans, des Payfans, & des Habitans des 
Montagnes, qu’à celle des Princes & des Grands; parce qu’or- 
dinairement il en recueilloit des fruits plus abondans, ou plus 
folides Pendant qu’il avoit été obligé de prêcher à des Cour- 
tifans, il avoit déclamé avec force, contre le Luxe, l’Orgueil, 
lInjuftice , FAmbition, la dureté envers les Pauvres, l'amour 
& l'abus des richefles. Il s’étoit particuliérement attaché à 
perfuader aux Prélats, qui fréquentoient la Cour, l'obligation 
de réfider dans leurs Eglifes, il leur repréfentoic que leur ab- 
fence, lorfqu’elle n’étoit pas autorifée par des raifons Canoni- 
ques, les rendoit refponfables devant Dieu, & de tous les maux 
que fouffroient leurs Peuples faute de fecours; & de tous les 
péchés qu’ils commettoient faute d’Inftruétion , ou de Correc- 
tion. Le déréglement des mœurs qu'il vit parmi ces mêmes 

about de mulriplier les 


rité, fut ce qui alluma davantage le zèle de notre Prédicateur. 
Il inftruifit là deflus les Fidéles ; & leur fitenfin concevoir route 
l'horreur que doit avoir un Chrétien, non-feulement du par- 
jure, mais aufli de tout jurement vain, imprudent, ou pré- 
cipité. La Grace = ons fur fes lévres rendoit ordinaire- 
ment {es Difcours efficaces; & dans plufieurs Diocéfes , il eût 
la confolation d’abolir entiérement cette pernicieufe Coutu- 
me(r). 

Pour rendre plus durables ces fruits de converfion, Diegue 
de Victoria établit une Confrérie de Perfonnes de Piété, rem- 


plies de zèle, & particuliérement chargées de veiller à faire 


éviter déformais les imprécations, les faux fermens ,-& les ju- 
remens illicites. Marieta dit que cet Homme Apoftolique con- 
tinuoit à exercer avec fuccès fon Miniftére en 1 $40. Mais, fe- 
lon Nicolas-Antoine , il mourut faintement vers le même tems, 
peut-être avant la fin de la même année (21 } Cet Auteur lui at- 
tribue un Recueil de Sermons , un Traité Manufcrit, où étoient 
expliquées les conditions qui peuvent rendre le jurement licite; 
& de fages Réglemens Eee la Confrérie qu’il avoit érigée. 
Nous n'avons pas une plus grande PT des Actions, 
ni des autres Ecrits de Diegue. 


( r } Ecclefiaftes verè Evangelicus, in duo-| &c. Echard. Tom. II , pag. 107. 
bus maximè inter concionandum laboravit...| (2) Fr. Didacus de Viétoria... Magni il- 
@& ut Epifcopis refidentiam jure divino ne- | lius Theologi Francifci à Viétoria Germanus 
€cfferiain probans, eos ab aulæ fequela ina- | Frater ... Obiit fanétè circäa anaum 1540. 
ni, & affueta revocaret ; & ut juramentorum | Niç, at, Bibl. Nov. Hifp. Tom. Ip. 248. 
frequentiam cum impiè graflantem aboleret, | FF. 


_ _— nn 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 59 


FRANÇOIS DE VicToriaA fon Cadet, lui furvécut de 
quelques années , & fon nom devint encore plus célébre. 
Comme dès fa jeunefle il avoit fair connoître les qualités de 
{on efprit, également vif & folide ,jufte, fécond , élevé, & fort 
éendu, on prit aufli un foin particulier de fon Education. Un 
Hiftorien de Séville, qui Pappelle un Homme excellent , di- 
vin, & incomparable, ajoûte que fes commencemens le firent 
d'abord confidérer comme l’ornement futur de fon Ordre, la 
lumière des Ecoles, & un modéle de Religion (x). | 

Ayant déja donné des preuves de fon fçavoir, & de fes ta- 
lens dans les Ecoles de Burgos, François de Viéoria fut en- 
voyé dans celles de Paris pour s'y ie Te Il y étudia en 
effec , & y profeffa avec éclat pendant plufieurs années. Pierre 
de Bruxelles, qui de célébre Profefleur de Philofophie dans 
l'Ecole des Nominaux, étoit devenu Difciple zélé de fainct 


nd 


” 

Livre 
X X V. 
FRANÇOIS 
DE VICTORIA. 
M En mr te NS Ke «à 


‘E 
Qualités de fon 
efprit. 


II. 
Il étudie, & en- 
fcigne à Paris. 


Vide Echard. Tom, 
Il, pag. 29» 128. 


Thomas, & Religieux de faint Dominique, fut fon premier. 


Maître, dans le Collège de faint Jacques, & le premier peut- 
ètre qui connut tout le mérite de fon Difciple ; je parle de ce 
fond de piété, & de ce Fréfor de Science, qui le firent depuis 
admirer dans l’Univerfité ; où il reçut le:Bonnet de Docteur 
dans le mois de Mars 1521. 

De retour en Efpagne , on l’engagea d’abord à faire des Le- 
çons de Théologie à Valladolid: il fut fait depuis Préfet , ou 
Supérieur du Collége de faint Grégoire: & après la -mort du 
Pere Paul de Léon, fçavant Dominicain , qui depuis près de 
trente ans remplifloit une Chaire de Théologie , dans l’'Uni- 
verfité de Salamanque, cetre Chaire ayant été mife à la Dif- 
pute, François de Vitoria , par ordre de fes Supérieurs, entra 
en Lice avec plufieurs habiles Théologiens, Portugais & Caf- 
tillans. Quelque grands que fuflenc les applaudiflemens que 
ceux-ci avoient mérités par leur rare Erudition, Victoria les 
effaça tous : & après ces {çavantes Difputes qui avoient attiré 
à Salamanque les premiers Hommes de différens Royaumes, 
tous les fuffrages fe trouvérent réunis en fa faveur. 

Ce Pofte qu’il remplit jufqu’à fa mort, avec tout le fuccès 
se pouvoit fouhaiter, ne lui acquit pas feulement beaucoup 

de gloire, en rendant fon nam célébre dans toutes les Provin- 
ces d'Efpagne ; il augmenta encore de beaucoup l'éclat & la 

(1) In eaque Familia ( Prædicatorum ) fic |Theologiæ , exemplar antiquæ Religionis ; 


virtutum Omnium , doétrinæque ftudia fe |ad hæc vir excellens , divinus , incomparabi- 


Sr PoNIEs nee præcellenti ufus, & in-|lis .à Matamoro Hifpalenfi, virorum Hifpa- 
uftrià maximà , ut aliquando Inftituti Do- |niæ in literisilluftrium cenfore optimo audire 


Punicani fplendor, decus & ornamentum |meruerir, &c, Jbd, Pag. 379. 
H e 


ù 


IT I. 
Où il prend le 
Bonnet de Doc- 
teur. 


I V. 
Profefle à Valla. 
dolid, 


; Y. 
.Et obtient une 
Chaire à Salaiman- 


que. 


Livre 
XX V. 


FRANÇOIS 
DE VICTORIA. 











VI, 
Quel luftre :il 
donuc à ce:te Uni- 
verfité. | 


VII. 
INuftres Difciples 
qu'il forinc. 


VIII 
Eloges, que lui 
ont donnés les Au- 
teurs Efpagnols. 
Echard, pag, 129. 


6o HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


réputation de cette fameufe Univerfité. Il y rétablit les Etudes 
& le bon goût ; enforte qu'un fçavant Auteur non-fufpect, n’a 
point fait difhculté de dire, qu'il fut le Chef & le Maître de 
tous les Scavans, & comme la fource de cette Science lumi- 
neufe, qui a fait & qui fait encore tant d’honneur aux Univer- 
fités de ce Royaume. Mais, ajoûte Nicolas-Antoine, les gran- 
des lumiéres que François de Viétoria répandic dans les Ecoles 
de Salamanque, depuis lan 15126, jufqu’en r 546, il les pui- 
foit lui-même dans les admirables Ecrits de faint Thomas, 
comme dans une fource toujours pure & inépuifable. Tout ce 
qu'il avoit de Génie, d'Etude, & d’Erudition, il le faifoit {er- 
vir à expliquer, ou à mettre dans le plus beau jour les principes 
du Docteur Angélique { r ). | : 

On remarque qu’autant que ce grand Théologien, non 
moins modefte que fçavant, montroir roujours de refpe&t pour 
la Doérine des Peres, autant étoit-il lui-même eftimé , ap- 
plaudi, refpecté de trous ceux qui éurent ke bonheur de l'avoir 
pour Maître. Melchior Cano, Dominique Soto, Barthelem 
de Médina, & fes autres Difciples les plus célébres, ont été 
aufli fes Panécgyriftes les plus zélés. Ils parlent fouvent avec 
Eloge de fes éminentes vertus ; furtout de fon parfait définté- 
sx , de fa rare modeftie, de fa charité, de fa douceur, 
de fa patience héroïque, parmiles douleurs aigues de la goute, 

ui l’'affigea long-tems, nu lui faire rien perdre de la paix de 
bn ame ; fans le porter jamais à fe relâcher, ni dans Es pra- 


tiques ordinaires de mortification & de penitence ; ni dans les 


éxercices de l'Ecole. 

On ne rapportera ici qu’une petite partie de ce que les Au- 
teurs Efpagnols ont écrit, pour nous donner quelque idée du 
Genie, & de la profonde Érudition de Francois de Victoria. 
Matamor, illuftre Ecrivain de Séville, l'appelle le Pitagore de 
fon Siécle, le Socrate Chrétien, & le Reftaurateur de la Théo- 
logie. Mariete, & Navare le louent d’avoir été le premier, 
qui, dans les Ecoles d’'Efpagne, a joint à la Théologie Scho- 
laftique, la Pofitive & la Morale, la Critique, l’ornement de 


(1) Salmanticam deinde vocatus ... Aca-[lafticam , vix emergentem , & quafi isnotam, 
demiæ hujus amplitadini eum fplendorem| èS, Thomaæ ditiffimo thefauro in lucem pro- 
& augmentum attulit, inre præfertim Theo-| duxit , locupleta vitque omni genere litrera- 
logica, ut quidquid unquam in hac fchola,|rum; atque in eum exiftimationis locum 
Hifpaniæque aliis viri excellentes de hoc | provexit, quam hodie hocftudium, ejufque 
ftudio , faétäque ab hinc maximi in eo à hof- | ftudii nomine ubique terrarum Hifpania nof. 
tris hominibus progreflione meruerint, ad |tra obtinet, &c. Nic, Ant. Bibl, Nov. Hifp. 
hunc veluti fonte referri debere videatur. | Tom. 1, pag. 380, 5 en & : 
Primus enim doétrinam , quam vocant Scho- 


E] - 


DE L'ORDRE DE $. DOMINIQUE. 6r# 
l’'Hiftoire, la connoiffance particuliére des Saintes Ecritures, 
des Conciles, & des. Peres, l'Ordre, la Clarté, la Méthode, 
l'Elégance même des expreflions, & la pureté du ftyle. On ne 
trouve rien de tout cela dans les Ouvrages des Théologiens 
Efpagnols, qui avoient écrit avant le tems de François de Vic- 
coria ; & les plus habiles qui ont publié depuis leurs Ecrits, ont 
avoue ingénument que tout ce qu’ils ont pü donner de bon, 
& de chatié, ils le devoient aux inftructions de ce fublime 
Doéteur. Nous ne fommes véritablement fcavans, fages, élo- 
quens, difoit Melchior Cano , que parce que lilluftre François 


de Victoria , notre excellent Maître, nous a formés par ces 


foins ; & que nous nous faifons un devoir de fuivre éxaétement 
fes Maximes, & de déférer à fes fentimens ( 1 ). Il ajoùte qu'il 
ne feroit peut-être pas impofhble que quelqu'un des Difciples 
de Viétoria, acquit avec le tems autant de Science _ ui, 
mais que dix enfemble ne fçauroïient jamais égaler la facilité, 
la pénétration , & la netteté de fon efprit. Cet Eloge n’eft pas 
petit dans la bouche furtout d’un Ecrivain, peu accoutumé à 
ur l’encens, & qui a été regardé lui-même comme un 
des plus beaux génies de fon Siécle. 
On peut voir dans la Bibliothèque d’Efpagne de Nicolas- 
Antoine, ce que plufieurs autres Sçavans ont dit , ou écrit fur 
le même fujet. N'oublions point que François de Victoria eft 
le premier qui ait ineroduit dans l'Univerfité de Salamanque, la 
coutume de dicter les Leçons de Théologie, que fes Prédécef- 
feurs fe contentoient de réciter ,à peu près comme on déelame 
aujourd’hui un Sermon.Ce eu les Ecoliers pouvoient enretenir, 
& ce que quelques-uns eflayoient d’en écrire à la hâte, étoit 
toujours fort imparfait. La Méthode de notre Théologien pa- 
rut infiniment sos utile ; elle enrichit d’abord ceux qui avoient 
une.plus grande envie d'apprendre; & attira une fi grande 
foule d’'Etudians à Salamanque, que les Ecoles les plus vaftes 
pouvoient à peine les contenir. On imita depuis la Méthode 


Ltvre 
X XV. 


FRANÇOIS 
DE VICTORIA, 
nn an nc Same 








EX, 
Nouvelle Métho- 
de d’enfeigner , 
plus utile aux Ecos 
liers. 


de Victoria : & voilà, dit encore Melchior Cano, ce qui rend 


aujourd'hui nos Univerfités fi célébres, & nos Profefleurs fi 
refpetables. Il croyoit que les Ecoles d’'Efpagne l’emportoient 


.de beaucoup par cet endroit, fur celles de France, d'Italie, & 


d'Allemagne (z). Mais ne pourroit-on pas dire qu’on avoic 


: (x) In hoc fumus doéti, prudentes , &fa-F (3) Melchior Eano',de locis Fheulopicis 
amdi, quod virum hunc rerum earum om-{ Lib. XIE, Cap.V. Viétorianr Academias Hif- 
pium ducem optimum fequimur , atque ejus Épanas adeo infignitez ingenio fuo:, & Doc. 
præceptis , monitifque paremus, &c. Mel-ftrinà illuftæaffe xir, adeoque moftris Aormini- 
chior. Cano , ds bcis Thcol, Lib. XII; Cap. 1-Lbus fpcétabies 8c amabiles re14ife ut is 


Hi. 


X.. 
Réfléxion de ÆeL- 
chior Ean 


LIVRE 
XX V. 


FRANÇOIS 
DE VICTORIA. 
RE ER 








XI. 
On ne peutenga- 
ger François de 
Vidoria à faire 
imprimer fes pro- 
pres Ouvrages. 


XII. 
Mort de ce fça= 
vant Hoinme. 


XIII. 
Sentimens de 
Jean Valfce, 

Tom. 1, Chronic. 
pag. 85: Edit. Fran- 
cofurtie 


62 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


déja commencé en Italie & en France, à rétablir les Etudes; 
ê& que François de Victoria ne fit que perfeétionner, & com- 
muniquer à ceux de fa Nation, le bon goût qui prenoit le deffus 
dans l’Univerfité de Paris, dans le tems qu'il y étudioit Au- 
guftin Juftiniani qui y enfeignoit alors les Langues Orientales, 
auroit pà fervir de modéle à notre Théologien Efpagnol, 
comme il le fut lui-même pour tous ceux qui voulurent profi- 
ter de fes lumiéres. | 

I] les auroit communiquées fans doute avec encore plus de 
fruit & d’abondance, fi fa modeftie ne fe füt toujours oppo- 
fée aux vives inftances qu’on lui fit, de faire imprimer lui-m ê- 
me fes Ouvrages. C’eft ce qu’on ne put jamais obtenir de lui, 
& on regretera toujours une bonne partie de fes Ecrits, dont 
on a été privé, ou que de moins habiles ont déguifé, pour 
pouvoir fe les 7 (1). 

Après avoir long-tems travaillé pour l'Eglife & pour la Pa- 
trie , déja plein d’années & de mérites, François de Victoria fe 
repofa dans le Seigneur, le douzième d’Août 1546, & fut 
enterré avec fes Freres dans notre Eglife de faint Etienne. La 


nouvelle de fa mort n’affligea pas feulement les Sçavans, mais 


auffi tous les Royaumes d’Efpagne. Les Ecoles crurent avoir 
perdu leur Guide, les A leur lumiére, & les Princes leur 
Oracle. L’Univerfité de Salamanque fe fignala furcout dans les 
honneurs qu’elle rendit à fa mémoire. Jean Vafée, qui, dans 
fa Chronique des Hommes illuftres d’Efpagne , a recueilli une 
ES des Eloges qu'on faifoit partout , de la Sainteté, & de 
a Doûrine de ce célébre Docteur, a expliqué ainfi fes fenti. 
mens particuliers. | 
« Une jufte douleur fait couler mes larmes, en apprennant 
» la mort.du Vénérable Docteur François de Victoria , autre- 
» fois premier Profefleur de Salamanque. Cet Homme, dont 
» la mémoire ne périra pas ; & dont l'amitié m’étoit auffi pré- 
» cieufe que fes confeils falutaires , a paflé des miféres de cette 
» vie, dans k Société des Saints, comme nous avons lieu de le 
» préfumer. Le Seigneur, en couronnant fes Vertus , m'a ôté 
eas certatim non confluxerint modà, fedir-| ut publicaret ipfe, quæ per tot annos, fere 
ruperint. Quoôd fiille , adjungit , Gallis , Ger- | fcilicer Vicennariæ Profeffionis Salmantinæ. 
manis, atque Jtalis {cripfflec , quæ erat ho-|eä, quam vidimus, celcbritate fui nominis, 
minis in difputando perfpicuitas, elegantia , | atque auditorwn fruétu diétaverat in fcho- 
& fuavitas; non ita nunc apud eas gentes|lis, domive obfervata cuftodiebat ; quæque 
Scholæ ftudia jacerent. Nicol. Ant, Bibl. Nov. |'abrogato auétoris nomine, multas aliorum 
Hifp. Tom. 1, pag. 380. paginas implevifle vero prorfus fimile et, 
( 1 ) Hic tamen vir tantus viam aliis ape-| &c. Ibid. 
ruifle contentus... nullus adduci potuit, 


s 


DE L'ORDRE DE $. DOMINIQUE. 63 
wa guide, & le plus grand fecours que je pouvois efpérer « 
d'un homme : car fon Erudition étoit fans bornes, il avoit « 
une leéture infinie, un jugement exquis , une mémoire pro- « 
digienfe : on pouvoir juftement l’appeller le miracle de la na- « 
ture. Que l'Ordre célébre de faint Dominique fe félicite « 
donc d’avoir donné à l’Eglife un Théologien fi éminent, & « 
dont les Ecrits pourroient en quelque forte nous confoler de « 
fa perte, fi une modeftie extraordinaire ne l’avoit empêché « 
de publier ce que f2 profonde Erudition lui permettoit de nous «s 
communiquer. Je le dirai fans exagération & fans flaterie, « 
je n’ai point connu dans tout le Royaume d’Efpagne , un Sça- « 
yant qui pût être compare à celui-là ». Ce font les expreflions 
de Vafée. 

M. Dupin a fait £n moins de mots le Caractère, & l'Eloge 
de notre Auteur. « Ce Théologien, dit-il, traite les matié- « 
res par principes avec beaucoup de méthode, de diftinétion, & 
de ni , & de folidiré. Il eft modefte & modéré dans fes « 
décifions ; & fonde ce qu’il avance , fur la raifon, & fur l’au- « 
toriré ». 

On peut remarquer tout cela dans les Ouvrages, que quel- 
ques - uns de fes Difciples publiérent fous fon nom , après fa 
mort. Ses Commentaires fur route la Somme de S. Thomas, fe 
confervent en Manufcrit dans plufieurs Bibliothéques de l’Eu- 
rope. Nicolas-Antoine en avoit vû une partie dans celles de 
Rome. Son Inftruétion pour les Confefleurs a été imprimée à 
Salamanque, & fa Somme des Sacremens l’a été à Valladolid, 
à Venife , à Rome, & à Anvers. Il ne faut pas confondre, 
comme a fait M. Dupin, ce dernier Traité, avec un autre Ou- 
yrage, qui contient en deux Tomes, douze Leçons de Théo- 
logie , dont il eft bon de donner ici une idée, qui n’affoiblira 
pas fans doute celle qu’on à pû fe former de la Science de 
François de Viétoria. | 

Ses trois premiéres Leçons, font fur a Puiflance Eccléfiaftr. 
es , & la Civile. Tour ce que les meilleurs Théologiens en- 

eignent touchant la Puiflance Spirituelle de l’Eglife , du Pape, 
du*Concile ; & la Puiflance Temporelle des Souverains ; Vic- 
toria le propofe avec beaucoup de précifion : il montre avec 
autant de clarté , que de folidité , Porigine, la diftin&tion , l’e- 
tendue, & les bornes des deux Puiflances. Il foutient cuc les 
Rois ne tiennent pas leur pouvoir des Hommes; & que leurs 
Loix, ainfi que celles de l’Eglife, peuvent obliger fous peine 


# 


Livrera 
XX V. 


FRANÇOIS 
DE VICTORIA. 
SRE 








De M. Dupin, Aut, 
du XVI Siecle , 1H 
Part. pag, 599. 


XIV. 
Ouvrages Manuf. 
crits, ou imprimés 
après la mort de 
PAuteur. 


XY. 
Idée de doute 
Leçons de Thco- 
logie. 





64 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


Livre depéché. Dans ces trois Leçons Théologiques, on trouve la 

XXV.  réponfe à plufieurs Queftions très-importantes. 

La quatriéme, traite du droit que peuvent avoir les Rois 
d’Efpagne, fur les Perfonnes & les biens des Indiens. L’Auteur, 
quoique Efpagnol, fait voir que, ni la barbarie , ni l’infidélite ; 
& les autres nn de ces Peuples , n’ont plus que le refus 
qu’ils feroient de recevoir l'Evangile, ne donnent aucun droit 
au Roy Catholique de leur faire la Guerre, de les détruire , ou 
de s'emparer de leurs Terres. Il explique enfuite les raifons 
qui peuvent donner quelque droit fur eux, comme le refus du 
Commerce, les mauvais traitemens faits'aux Efpagnols, le vio- 
lement des Traités, par lefquels les Indiens fe ne foûmis à la 
Couronne d’Efpagne. 

Dans la cinquième Leçon, Viétoria éxamine d’abord, s’il 
eft permis aux Chrétiens de faire la Guerre: 2°. Qui font ceux 
ui ont le pouvoir de déclarer & de faire la Guerre, tant of- 
enfive, que défenfive : 3°. Quelles font les caufes qui peuvent 
rendre une Guerre jufte : 4°. S'il peut y avoir une Guerre jufte 
de part & d’autre: 5°. Quelles font les perfonnes qui doïvent 
éxaminer les caufes & les raifons de la Guerre : 6°. Ce que 
doivent faire les Princes , quand il v a des raifons probables de 
_ part & d’autre, pour la juftice, ou l’injuftice dela Guerre: 7°. A 
quoi font obligés les Sujets, & les Soldats, lorfque les raifons 
de l’injuftice de la Guerre font évidentes, & lorfqu’elles font 
douteufes: 8°. Ce qui eft permis, ou défendu dans la Guerre, 
ou pendant la Guerre: 90. S'il peut être permis de tuer les In- 
nocens, les Enfans, les Femmes, les Clercs, les Laboureurs, 
en un mot ceux qui ne portent point les Armes : ro°. Si on 
peut tuer des ôtages innocens , & les Prifonniers de Guerre, 
ou ceux qui fe font rendus: r 1°. Si tout ce qui eft pris dans la 

Guerre, appartient à ceux qui le prennent: 12°. S'il eft des 

cas , où fans violer les droits de l'Humanité, le Vainqueur 

puifle abandonner une Ville au pillage ? Sous le Régne de PEm- 
pereur Charles Quint, il n’étoit point indifférent d’éclaircir 
tous ces points ; mais on ne fe conformoit pas toujours dans la 
pratique aux décifions des Théologiens.  . 
Après l’éxamen de toutes ces Queftions , & de plufieurs au- 
tres fur la même matiére, François de Viétoria établit plu- 
fieurs Règles; & il enfeigne : 1°. Qu'un Prince, ou une Répu- 
blique ; qui a le droit de faire la Guerre, ne doit point cher- 
cher des occafions, ou des prétextes pour la faire, mais tâcher 
au 





FRANÇOIS 
DE VICTORIA, 





: DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 6$ 
au contraire d'avoir la paix avec tout le monde, fi cela fe peut: 
2°, Que la diverfité de Religion, le défir de la gloire, ni l’en- 
vie de faire des Conquêtes, ne font pas de juites caufés de la 
Guerre. La feule qu’il reconnoiffe pour légitime, eft l’injure 
faite au Prince, ou à la République, ou À leurs Alliés, & encore 
veut-il que cette injure foit très - grande : 3°, Si le Prince eft 
contraint de prendre les Armes pour défendre fes Droits , {es 
Etats, ou ceux de fes Alliés, il ne doit fe propofer que la ré- 
paration du tort, & une Paix jufte, ferme & ftable. 4°. Lorf- 
que la Guerre ef finie, le Prince Victorieux doit ufec avec 
modération, de la Viétoire que Dieu lui a accordée; fe com- 
porter comme s’il étoit le Juge ou l’Arbitre entre les Etats, 
quiavoient pris les Armes; & faire faire fatisfa@ion à celui 

uia été lézé, fe fouvenanr que plus ordinairement toute la 

Autre vient du côté des Princes, & que le pauvre Peuple fouffre 
de leur ambition. 

François de Viétoria avoit été fouvent confulré par l’Em- 


pereur Charles Quint, & par le Roy d'Angleterre Henry VIII, 


touchant la fameufe Queftion du divorce de ce Prince: & cell 
ce qui donna occafion à la fixiéme Leçon Théologique, qui 
ëft fur le Mariage. L'Auteur décide nettement en faveur du 
Mariage, contracté entre Henry VIII, & Catherine d'Aragon; 
ot avec beaucoup de folidité à toutes les difficultés, & 


montre que ce Prince eft en même tems trop, & trop peu fcru- 


puleux. | 


Les Leçons fuivantes font de l’accroiffemenc, & de la dimi- | 
nution de la Charité ; de la Tempérance Chrétienne ; de l'Ho- 


micide, de la Magie, de la Simonie , & de la peine des Simo- 
niques. Dans la derniére , Viétoria éxamine avec {es Jumiéres 
ordinaires, à quoi eft obligé un homme qui parvient à avoir 
l'ufage de la raïfon. Tout cela renferme une infinité de Quef- 
tions Morales & Dogmatiques ; où l’on ne remarque pas moins 
la fagefle, & la prudence de l’'Auteur, que la juftefle de fon 
génie , & l'étendue de fa Doctrine. 





SC a 
Ve 


Tome IV. | I 


Lrvre 
X X V. - 


ne 
FRANcoïs 
DE VICTORIA. 
Rs à 
RS Re me 


Livre 
X X V. 





JEAN FABER. 


Aut. du XVI Siécle, 
II Part, p. $60. 


I. 
Patrie, & Pro- 
feflion de Jean 
Fabez, 


66 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 





JEAN FABER, EVEQUE DE VIENNE EN 
AUTRICHE, CONFESSEUR ET CONSEILLER DE 
L'ÉMPEREUR FERDINAND Ï, ET SON AMBAS- 
SADEUR A LA COUR D’ANGLETERRE. 


OxsrEeur Dupin, parlant de cet illuftre Défenfeur 
dela Foi, dit qu'après avoir été Secrétaire, & Confeil- 
ler d'Etat de l'Archiquc Ferdinand, il fut Chanoine de-Conf- 
tance, & enfuite Evêque de Vienne en Autriche; & qu’il fe 
fignala beaucoup, tant par fes Ecrits, que par fes Conférences 
contre les Novateurs. Les fçavans Ouvrages de ce Prélat,mon- 
trent affez que fon Erudition égaloit fon zèle contre les Héré- 
fies du feiz'éme Siècle. Mais comme M. Dupin , en le faifant 
paller de la Cour de l’Archiduc dans le Chapitre de Conftan- 
ce ,ne cite ni preuve, ni garant de ce fait, il faut chercher 
ailleurs les lumiéres, dont nous avons befoin pourécrire l'Hif- 
toire de ce grand Homme. Ses propres Ecrits, & eeux de 
Set Auteurs fes Contemporains, pourront fervir à ce 
effein. | | 
Jean Faber ( ou le Fevre ) Allemand de Nation, étoit natif 
d’un Bourg appellé Eeuckurch, dans le Cercle de Souabe, en- 
tre Lindau & Memmingue, fur lIler, aux Frontiéres de la 
Suifle. Il embraffa dès fa jeunefle l’Inftitut des FF. Prècheurs, 
fit fes Vœux dans fa Province d'Allemagne; & prit le Bonnet 
de Doéteur dans l’Univerfité de Vienne. Avant ha fin du quin- 
ziéme Siécle, 1} éroit en réputation parmi les Sçavans; mais ce 
fut dans le Siécle fuivant, furtout depuis à naïflance des Hé- 
réfies de Euther, & de Zuingle, que les Evêques, & les Prir- 
ces Catholiques employérent fouvent fon Miniftére, & fa plu- 
me pour combattre les nouvelles Erreurs, & ceux qui fes ré- 
De Ce qu'il fir avec un fuccès qui lui mérita la con- 
ance des Peuples, & fes Eloges des Sçavans. Voicr comment 
s’eft expliqué un de fes Compatriotes , qui vivoit dans le même 
tems. 
« Jean, furnommé Faber, du Bourg de Leuckurch en Soua- 
» be, homme d’un rare génie, entra dans l'Ordre des Domi- 
xs nicains, fréquenta les plus célébres Ecoles, culriva les Belles- 
» Lettres ; & Les progrès dans la connoïffance des Saintes Ecri- 
» tures, lui méritérent le dégré de Docteur en Théologie. L’E- 
» vêque de Conftance, charmé de fon Erudition, le choifit 
» pour fon Vicaire: & Ferdinand Roy des Romains, voulut l'a- 


DE L'ORDRE DE S$. DOMINIQUE. 67 


voir depuis pour fon Confefleur. Comme l'éclat de fes vertus « 
n'étoit pas moindre que celui de fa Doétrine, il fut élevé fur « 
le Siége de Vienne l'an 1 53 1. Ce fut un de ceux qui s’oppo- « 
férent le plus fortement à Luther, & à fes Se&areurs. Subril « 
Philofophe, & habile en tout genre d’Erudition, il dcfendit « 
fi heureufement la Doctrine Catholique, que dans toutes les «c 
Difputes il fut viétorieux ( 1). Avant qu’il fut lui-même ho- « 
noré de l’Epifcopat , les Evêques du Pays le choifirent fou- « 
vent, pour l’oppofer à leurs Adverfaires , & foutenir les an- « 
ciens Dogmes : ce qu’on a pà remarquer furtout dans la cé- « 
lébre Conférence de Bade en 1 $ 26. Erafme de Roterdam, « 
qui l'aimoit déja , devint fon dpi cos ; & fon crédit aug- « 
menta avec fa réputation. L’Eglife de Vienne qu'il avoit « 

ouvernée er en pendant dix ans, le perdit lan 1 $41 ». 

e font les paroles de Henry Pantaléon , qui avoit connu notre 
Prélat, lorfqu'en 1540 il fe rendit à Vienne, à la fuite de 
l'Empereur Ferdinand I. 7: 

Mais les dates des Ouvrages de cet Evêque nous apprennent 
plus particuliérement, dans quelles Villes d'Allemagne, dans 
quel tems, & contre quelles Erreurs il avoit combattu pour la 
Doctrine de l’Eglife, foit par fes Ecrits, foit par fes Prédica- 
tions , ou par fes Difputes. | 

Après avoir annoncé, non fans quelque fruit , la parole de 
Dieu dans différens Diocèfes, il s'arrêta quelque tems à Lin- 
dau, où fon Miniftére paroifloit plus néceffaire à l’Inftru&ion 
des Peuples. Dans l’Ecric qu'il fit depuis contre les Courfes de 
Luther, & de Mélanchthon dans FÉleétorat de Saxe, il prend 
les Magiftrats , & tous les Fidéles de Lindau , à témoins du zéle 
vigilant, avec lequel il n’avoit ceflé de travailler, pendant 
Sr années, à les prémunir contre l’Erreur, & à les dé- 

endre de la violence des Loups raviflans ( 2 ). 


nam Ecckefiam defendit , & in publicis difpu- 
tationibus , ob Philofophiæ , & multarum ar- 
tiurh copnitionem Palmam retulit, &c. Hen- 
ricus Pantaleo, Profopograpbie , Part, IIT, 
pag. 120. | 


(1) Joannes ille qui cognomento Fabri 
didtus erat, ex Leukurch oppido fueviæ na- 
tus fuit. Is cdm feliciingenio effet præditus, 
Dominitanorum Ordinem fufcepit, & fefe 
ad Academias hinc inde contulit ; atque adeo 
in bonis ftudiis, & Sacrarum Litterarum} (2) Non fit mihi dubimm, quin vos, vel 
Copmitione profecit, ut Theologiæ Doétor }etiam confcienriis veftris adaéti , ingenue fa- 
creeretur. Itaque Conftantienfis Epifcapi Vi- [teamini, quèm fideliter multis ab hinc annis 
carius 6b variam Eruditionem me eft. lanimas veftras, quemadmodum par eft pro- 

Poftea Ferdinando Regi Romanorum à Con- |vidum paftorem facere , ab ore, ac ritu 
feffione fuit; ac tandem ob præclaram Eru- [rapacium Luporum... defenderim, &c. 
ditionem , & vitæ integritatem anno 1531. | Vide Ap. Echard, Tom. I1,pag. 113%. GO, 2e 

Viennenfs Epifcopus eleêtus eft. Hic mulro- |#, 12, 

tes Luthero, & ejus afleclis refticit, Roma-| 







Ji 


Livre. 
X X V. 


annee eng 
JEAN. FABER. 
D RL ee 


Vide Echard. Tom. 
Il, pag. 111. &c. 


II. 
Ses travaux dans 
d'fférens Diocèfe 
d'Allemagne. 








LIVRE 
X X V. 


PEER 
JEAN FABFR,. 
CESSE 


Le ne 





LIT, 
Ouvrages contre 
les Hérét:ques, 


IV: 
Ecrit contre l’Er- 


reur des Anabap- 
tiftes. 


68 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


Appellé enfuite par l'Evêque de Bâle, pour remplir dans form 
Diocëfe les fon@ions d'Official , il donna dans la décifion de 
plufieurs affaires difficiles, de nouvelles preuves de fx capacité, 
& de fes lumiéres. Il s’'appliquoit en même tems, à tirer du 
fonds des Saintes Ecritures, la preuve de toutes les Vérités qui 
éroient alors attaquées. Mais les befoins des Habitans de Lin- 
dau, lui firent interrompre quelquefois fes autres occupations, 
& fes Etudes, pour courir à leur fecours ( 1 ). C’eft ce qu’il te- 
moigne dans fon Ouvrage intitulé : Des miferes , & des calami. 
tés de la Vie Humaine. Cet Ouvrage fut imprimé à Aufbourg 
lan 1520, & dédié à l'Evêque de Conftance ; dont notre Au- 
teur étoit déja l'Homme de confiance, & le Vicaire Général. 

Pendant fon féjour à Conftance, toute l'Allemagne, ow 
plutôt l’Eglife Univerfelle étoit troublée par les Ecrits impies,, 
que les Hérétiques répandoiïent avec affectation dans toutes les. 
Provinces; & leurs Emiflaires n'épargnoient rien pour faire 
des Profélytes, en intimidant les uns, & féduifant les autres, 
afin de les porter tous à l’Apoftafñe, ou à la révolte contre leurs 
légitimes Pafteurs. Jean Faber ne travailloit pas de fon côté 
avec une moindre ardeur, à réprimer les Ennemis de l’Eglife, 
& à préferver les Peuples de là Contagion. Son Traité contre 
les nouveaux Dogmes de Luther, fut imprimé à Rome dès l'an 
1 522. Il donta bientôt après fon marteau des Hérétiques, & il 
fit paroître à Lipfic {a défenfe de la Foi Catholigze, contre Bal- 
tazar Pacimontanus , l’un des Chefs des Anabapriftes. Notre 
Docteur le mena fi rudement, qu’ik lobligea non-feulement de: 
fe rétraétér, mais d’écrire lui-même contre fes propres Erreurs. 
Cependant cet Héretique, ne les ayant pas abjurées routes fin- 
cérement, continuoit encore à en répandre le venir. Jean Faber 
reprit aufli Ha. plume, & fit imprimer de nouveau fon Ouvrage, 
qu'il augmenta confidérablement, & qu’il dédia au Duc de 
Saxe. 

Il y craïte avec plus d'ordre & de folidité, que d’étendue: 
1°,De l'Intelligence de lEcriture Sainte, & de la véritable ma- 
nicre de l'expliquer : 1°. Du Baptême des Enfans , & de la né- 
ceffité de ce Sacrement : 3°. Des Traditions non-écrites: 4°. De 
la Vérité du Corps & du Sang de JEsus-CHrisT dans le 
Sacrement de l’Autel: $°. Du Sacrifice de la Meffe : 6°. De’ 


(1) Cdm anno fuperiori à Baflea, ub'1iamplifime , frequenter in eos incidi locos ; 
judic's fungebarofficio, Lindoimm reverfus, | qui humanæ vitæ miferiam expriment ; &c. 
intermifla aliquandiu Sacrarum Scriptura-| 4p. Echard, pag. 112% D 
run ftudia in manus refumfflem , Antiftes] © or 





DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 69 
Mnvocation des Saints, & de leurs Interceffions : 3°. Du Pur- 
gatoire : 8°, Des Images de fEsus-CHRIST, & des Saines : 
9°. De la Foi, & des bonnes Œuvres: ro°. Des Adions fatis- 
fictoires : r 1°. De l4 liberté Chrétienne : 11°. De la réceffité 


LivrEx 
X XV. 


JEAN 


abfolue : 1 3°. Du hibre arbitre: r4°. De la Maternité de la . 


fainte Vierge, & de fa Virginité a sms : 15° De fon 
Aflomption , & de la joye des Bienheureux dans le Ciel: r 6. 


Du Jugement dernier : 19°. De la néceflité de la Pénitence 


pour la rémifhon des À pm : 18°. De la Confeffion Sacra- 
mentelle, & de Îa puiflance des Clefs: r9°. Des Jeünes infti- 


_ tués par l’Eglife: 10°. De l’'Exeommunication , & de g 


autres points qui appartiennent à la Foi, ou à la Di 


ipline, 
& à la pratique conftante de je: ms 


L’Auteurexpofe tous ces Articles avec tant de précifion, & il 


en montre la vérité avec tant de force, qu'il ne laife à fes Ad- 
verfaires aucune ré liqueà faire, qu'il n'ait détruite & réfutée , 
d'avance ou expreflément ou par les principes établis. Il fait re- 
marquer vers la fin de fon Ouvrage, l’inconftance de Luther, 
& les variations continuelles de Zuingle, qu’il accufe d’avoir 
changé quarante fois de fentiment, dans l’efpace de trois an- 
nées. El fait voir au contraire que la Doétrine des faints Con- 
ciles , & des Docteurs Orthodoxes, a été la même dans tous 
les Siécles. Il conclut enfin que tout Homme fenfé, tout Fi- 
déle doit demeurer ferme dans le fein de PEglife Catholique ; 
qui ,aflurée des promefles de JEs US-CHRIST, ne peut fe 
tromper , ni jamais varier dans fa Foi. | 
On ne doit pas douter que ces Ecrits lumineux ne fiflent de 
grands fruits parmi les peuples ; mais tous n’en profitérenc pas = 
& l'Héréfie continuoïit toujours fes funeftes progrès, foit dans. 
les autres Provinces d’Allemagne, foit en particulier parmi les 
Suifles, Les Cantons encore Catholiques, ayant plus à craindre 
du Voifinage des Zuingliens, que de la malice même des Lu- 
thériens employérent tous leurs foins, pour empêcher que 
cette nouvelle Sete ne pénétrâc jufqu’à eux. Is indiquérene 
our le mois de May r 526 ,üne Aflemblée à Bade:, où les plus 
Éabites Théologiens des deux Partis furent invités. avec aflu 
rance d'y jouir d’une entiére liberté. Du côté des Catholiques 
ïl-y eut Jean Faber, Jean Eckius,.& Thomas. Murner , avec 
les Députés des Evêques de Conftance, de Bâle de Lauzarnme,, 
dde Coire, du Diocèfe defquels-ecoïent les Cantonsdes Suifles: 
Quelque Sauf conduit qu’on eût offert à Zuingle, iE n’ofx fe 


u 


rendre ZFAflemblée ; mais il ÿ envoya quelques-uns de fes prin- 


FABER, 


Différence eflen 
tielle entre les 
Docteurs de l'Er- 


reur, & 
PEglife 
que. 


ceux de 
Catholi 


\'4 4 
Célébre Affeau- 
blée dBado:. 


VIT 


OÙ les: 


Héréti. 


ques foncuntom 


Li VRE 
XX V. 


JEAN FABER. 
CREER EE 


dus par les Doc- 
teurs Catholiques. 

Cochl. in A&. & 
Script. Luth. An. 
1526. N0.1$1. 

Spondan. ad An. 
1526, N. 16, 

Hift. Eccl. Liv. 
CXXX, 0, 46; 47° 


VIII. 
Faber fait remar- 
quer les contra- 
dittions de Zuin- 
le, & les men- 
onges d’'Œcolam- 
pade. 


IX. 
Décret de l’Af- 
femblée. 


X. 
Ecrit de Faber. 


‘go HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


. 


cipaux Sectareurs à la tête defquels étroit Jean Œcolampade. 
Dans cette Conférence nos trois Docteurs Catholiques paru- 
rent fi forts, & fi bien préparés, qu’ils firent fouvent pâlir 
PErreur, & ceux qui ofoient la défendre. Eckius, qui Fr 
plufieurs jours contr'eux, réduifit la Difpute à fept propof- 
tions ; & il montra: 1°. Que le vrai Corps, & le vrai Sang de 
ESUS-CHRIST, font réellement préfens dans le Sacrement de 
’Autel : 2°, Qu'ils font vraiment offerts dans le Sacrifice de la 
Meffe pour les Vivans & pour les Morts: 3°. Que nous devons 
invoquer la Vierge & les Saints, comme nos Intercefleurs au- 
près . Dieu : 4°. Qu'il ne faut abolir les images de JEsus- 
Christ & des Saints: 5°. Qu'il y a un Purgatoire après cette 
vie : 6°, Que les Enfans naïflent dans le DÉchc Originel : 7°. 
Que le Baptême efface ce péché. Ce fçavant Homme prouva 
fort folidement la vérité de tous ces Articles. 
. Thomas Murner fit voir les Crimes , & les Sacriléges des pré- 
tendus Réformateurs. Er Jean Faber, fâché que la fuite, ou 
l’abfence de Zuingle, l’eut dérobé à la falutaire confufien , qu’il 
vouloit lui faire porter, ou pour fa converfion, ou du moins 
pour l'honneur & le triomphe de la Foi; il publia devant l’Af 
femblée un grand nombre de contradi&ions grofliéres , qui fe 
trouvoient. dans les Ecrits de cet Hérétique;, il fit voir que 
Zuingle , voulant combattre ka Do&rine de lEplife, détruipic 
lui-même fon propre Syftême, & celui de Lucher. Faber n’é- 
pargna pas davantage Œcolampade , dans les Livres en er il 
montra au doigt plus de cent cinquante menfonges ou faufle- 
tés (1). . | 
.… Le fuccès de ces Difputes fut heureux : l’Affemblée de Bade 
fit un Décret contre la Da&rine de Luther, de Zuingle, & de 
Jeurs Setateurs ; & il fur défendu de rien innover dans le Sa- 
crifice de la. Mefle, dans lPAdminiftration des Sacremens , dans 
les Cérémonies & dans les autres pratiques de l’Eglife. On or- 
donna aufli qu’on érabliroit des Surveillans dans chaque Can- 
ton ; qui, avec les Magiftrats & les autres Officiers publics, 
auroïent foin d'empêcher toute innovation, de dénoncer les 
Prévaricateurs, & de les punir. Mais pour affermir davantage 
les Suifles dans la Foi Orthodoxe, Jean Faber remit entre les 
mains de douze de leurs Magiltrats les Ades des Difpures, 
(1) Joannes Faber, cüm per abfentiam | Lutheri Doëtrinam deftruerer. Recenfuit 
Zuingli, edm eo , ut defideraverat , difputare | item fupra centum quinquapinta mendacia 
non potuiffer, fcripto ingentem nt nat ex fcriptis Œtolampadii, &c. Sposdan. ad 


illius numerum publicavit; quibus ille fæ-| 47. 15216. %. 26. 
dilimé fibi ip contradicens, & fuam, & | 


DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. y7r 


dont ils venoient d’être témoins, avec promefle de les faire 
bientôt imprimer ; ce qu’il éxécuta. Qu'on life cet Ouvrage, 
( ajoûte Thomas Murner) & on verra la différence infinie, 
qu’il faut mettre entre cette Conférence & celle de Berne, où 
l'ignorance & l’erreur décidérent de tout ( r ). Il parle de la 
Conférence fcandaleufe, que les Bernoïs avoient indiquée par 
une Lettre Circulaire du 17 Décembre 1 $27, & qui fe tint à 
Berne le 7 de Janvier 1528. Les Hérétiques feuls s’y trouvé. 
rent, décidérent en leur faveur. Mais leur prétendu triomphe 
ne pût effacer, ni faire oublier la honte dont ils avoient été 
couverts dans la Difpute de Bade. Les plus éclairés, même 
parmi les Proteftans, avouérent que les Zuingliens y avoiene 
fuccombé : & les Ecrits de Faber qui en étoient la preuve, en 
augmentant toujours fa réputation , faifoient honneur à la 
Caufe qu’il défendoit. 

Ce fut peu de tems après cette célébre Difpute de Bade , que 
lArchiduc Ferdinand, él Roy de Boheme & de Hongrie, fit 
venir Faber à la Cour de Vienne; le prit pour fon Confefleur, 
& le chargea d’une Ambaffade auprès . Roy d'Angleterre 
Henry VIIL Onignore fi l’objet de cette Ambaffade étoit la 
Religion, ou la Politique , ou peut-être le feul defféin de dé- 
tourner ce Prince de la volonté où il étoit déja , de faire cafler 
fon Mariage avec Catherine shnis. : car ce fut vers le com- 


LrvRreE 
XX V. 


JEAN FABER, 
CREUSE 


Hift. Eccl. Liv. 
CXXXI, 0, 37» 84 


XL. 
” Ses Emplois i La 
Cour de Vienne. 


mencement de l’année r 527, après plus de vingt ans d’habi- 


tation, Henry VIIE publia fes doutes fur fa validité de 
fon Mariage. Ferdinand étant Neveu de Catherine d'Aragon, 
fe croyoit obligé de ne pas refufer fa prote&tion à cette Reine 
afHigée. Quoiïqu’il en foit, Jean Faber fe trouvant à Londres, 
y fit imprimer au mois d'Avril 1527, fon Traité de l’Inter- 
ceflion des Saints , contre lHérétique Œcolampade ; & il 
adreffa cet Ouvrage aux Catholiques de Bâle ( 2).Hl en dédia 
on autre au Roy a touchant l’Oripine, la Puif- 
fance, & la Tyrannie des Turcs. Ce Livre fut publié une fe- 
conde fois à Cologne l’an 1535, par l’Auteur du Traité, in- 
titulé: Fafcicalus rerum cxpetendarsm. | E 


(r) Ne autem ilhus librs prolixitas à le- Lwsus, 4p. Ecbard. Tom. II , pag. 1544 Col. 3, 
gendo quemquam deterreat... Aut cenè] (2) Iftud opafculum fcripfic in Anglia, 
quæ in dipuatione Badenf afta fun , fcum apud Henricum VIII Angloram Regem, 
ignota fupprimantur, in fumnsan rédaétum | Ferdinandi Bohcmmz, & Hungariz Kegi 


XII. 
I] dédie un Ou- 
vrage au Roy 
d'Angleterre. 


eundem librum præfentibus adjumximus ; [Lepatus: & vetuftioris indubiratæ fidei eul- 


quibus videre poffic veritatis amator, quid |roribus Fratr:bus & fororibus, qui funt Bafi. 
mter Bernenfem Hzreticam, mdo&taun & |iez nuncupavi à Londmo, Kal. April, 1527, 
afininam difputationem, & Badenfem Ca-f&c. Echaærd. Tom.ll , pag» 113. Col, 5,0. 4e 
tholicam incerfit difériminis, &c. The. Mur-} | | 


71 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 

Livre Faberne s'arrêta pas long-tems en Angleterre ; puifqu'il fe 

XXV.  trouvoiren Bohëme dès le mois de Juin 1 527. Cela paroît par 
un Difcours qu’il prononcça le premier jour de Juillet devant le 

— Sénat de Prague, contre l’Erreur de quelques Hérétiques, qui 

XIII.  enfeignoient que JEsus-CHrisT n’eft pas tout entier dans 
ie dans Je Sacrement de l’Autel, mais qu'après la Confécration, fon 
ce Royaume ‘ 

Bohème: Corps feulement fe trouve fous les £fpéces du Pain, & fon Sang 
feulement fous celles du Vin. Faber donna plufieurs autres fca- 
vans Difcours, pour inftruire les Fidéles de Prague, & réfuter 
diverfes Erreurs répandues dans le Pays, contre la Foi de PE- 

Echard, p. 112,113, glife touchant l'Euchariftie. IL fit dans la même Ville, l'Orai- 
En Funêbre de Jean Pflug, Grand Chancelier de Bohëme, & 

exhorta fortement les Peuples à faire des Prières, pour la prof- 

périté des Armes des Princes Chrétiens , contre celles des 

Turcs. Le 24 d'Avril 1 528, il fit imprimer à Prague fix Dif- 

cours fur le Baptême des Enfans, contre l'Héréfie des Ana- 

baptiftes ; & il y en joignie un fepriéme , pour exhorter les Ca- 

tholiques à conformer leurs mœurs à la pureté de leur Foi. Cet 
Ouvrage eft dédié à Staniflas Eyêque d’Olmutz. Mais de tous 

les Ecrits que Notre Auteur ait publiés en Bohëme, le princi- 

pal & le plus beau, eft celui qu'il fit paroïtre à Prague fe pre- 
mier jour de Septembre 1 528, divifé en quatre-vingt-dix Ar- 

ticles : où après avoir expolé & réfuté les Erreurs des Huflites, 

des Vaudois, & de Jean de Véfel, il montre que les Dogmes 
de tous ces Hérériques font encore plus tollérables que ceux 

de Luther. 

XIV. Les grands progrès que Île Luthéranifme faifoit toujours en 
. dansla Diéte Allemagne, & les mouvemens des Turcs, qui fembloient me- 
sig nacer l'Empire d’une prochaine Irruption, donnérent lieu à 
une Diéte, qu'on commença à Spire le : pa ee de Mars 

129. Ferdinand qui y préfidoient à la place de l'Empereur 
Charles-Quint, y fit venir fon Confefleur Jean Faber : nous 

avons at 0 Difcours qu’il eut l'honneur de prononcer dans 

cette Augufte Affemblée ; dont l'iffuë cependant ne fut ni fa- 

vorable à la Religion , niglorieufe à Ferdinand, par la puiflance 

ou les intrigues des Hérétiques & de leurs Fauteurs, qui déja 
formidables ne prétendoient contribuer à la défenfe de l’Em- 

ire, qu’à condition qu’il leur feroit libre de croire & de vivre 
it EL Liv. félon qu'il leur plairoit. Peu de mois avant cette Diére, les 
777 Habitans de Strafbourg avoient fait un Décret, figné par le 
confeil de trois Cens, pour abolir la Mefle : & ceux de Bâle 

vénoient de fuivre leur éxemple, On voit par là que rous les 

Ecrits 


Cd 
JEAN FABER,. 
CRE 


D | CP — | pH Eng po Fes Porn nm Ge 


°° 


LT t TC? 


Dee STAPS ÉIN VA en Lg 


DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 73 
Æcrits des Docteurs Catholiques, quoique remplis de lumiére, 
& de force, faifoient alors peu d’impreflion fur certains efprits, 
que l’amour de la nouveauté entraïînoit à toutes fortes d’excès, 
& que la juftice de Dieu avoit livrés à leur fens réprouvé, ou 
au délire des Maîtres de l’Erreur. | 
.… Cependant l'Empereur Charles-Quint ayant été couronné à 
Bologne, par le Pape Clément VII, entra en Allemagne, & 
alla droit à Aufbourg , où il arriva le treiziéme de Juin r 530. 
Ferdinand étoit allé à fa rencontre, avec quelques Princes, 
lufieurs Prélats, & fon Confefleur, qui étroit en même tems 
l'un de fes plus fidéles Confeillers. On fait que c’eft dans certe 
Ville, que les Proteftans drefférent leur fameufe Profeflion de 
Foi, appellée ia Confefivn d’Aufbourg. Cet Ecrit, de l'avis de 
PEmpereur, & des Princes Catholiques , fut mis entre les 
main de Jean Faber, d’Eckius, de Jean Cochlée , & de quel- 
ques autres habiles Théologiens, qui eurent ordre de l'éxami- 
ner, & d’en réfuter les Erreurs. L'éxamen fut éxa&, & la ré- 
ponfe folide ; mais les expreflions en parurent quelquefois trop 
vives. Ce qui choqua davantage les Novareurs, fut que les Or- 
thodoxes ne s'étoient pas contentés de combattre par l'Ecriture 
& par de bonnes raïfons, tout ce qu’il y avoit d’erroné dans la 
Confeflion d’Aufbourg ; ils avoient encore fait remarquer les 
principaux endroits, dans lefquels les Luthériens s’écartoient 
dans cet Ecrit, de ce que Luther leur Maître , & Mélanchton 
avoient enfeigné au commencement, 

C'étoit la méthode ordinaire de Jean Faber, de combattre 
les Sedaires par eux-mêmes; & de montrer le faux de leur 
Syftème arbitraire, par leurs perpétuelles variations. Il en fit 
un Volume qu’il dédia à Ferdinand, dans le mois de Septembre 
1530. Ce fut auf par cet endroit qu’il s’atrira Île plus la haine 

de fes Adverfaires. Mais fon mérite, & la pureté de fon zéle 
le rendoient aufñi toujours plus cher à l’Eglife, & à tous les 
Princes d'Allemagne, qui demeuroient dans fon fein. 

Dans la Diéte de l’Empire convoquée à Cologne, au com- 
mencement de l’année 1531, Ferdinand d'Autriche fut élû 
Roy des Romains. Jean Faber fit en préfence des Princes af- 
femblés , l’'Eloge funêbre de la Ducheffe de Bourgogne, Mar. 
guerite d'Autriche, & peu de tems après il fut nommé à l’'E- 

vêché de Vienne. Certe Place, déja duë à fon mérite, & à fes 

travaux , favorifoit les intentions du nouveau Roy des Ro- 

mains, qui étoit bien aife d’avoir toujours près de fa Perfonne, 

un Miniftre dont il connoifloit la fagefle & les lumiéres. Mais 
Tome IF, | 


Livre: 
XX V. 


ES 
JEAN FABER. 
D + +" 





X Y. 
L'Empereur 
Charles - Quint le 
charge d’éxami- 
ner la Confeflion 


d’Aufbourg. 


Hift. Eccl. Live 
XXXIIT,n 10. 


X VI 
Méthode de Fa- 
ber pour combat- 
tre avec fuccès les 
Novateurs. | 


Echard. Tom. It, 
pag. 113. De 7e 


XVIT. 
Il eft fair Arche- 
vêque de Vicune, 


LtvRrReE 
X X V. 


JEAN FABER. 
CREER ES) 


XVIII. 
Attention à inf- 
truire les Fidéles, 
& à les préferver 
de l’Erreur. 


_ X1X. 
Autres Ecrits, 


: X X. 
Mort du pieux 
Prehat. 
XXI. 
Son Eéloge. 


74 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


comme fon Elévation ne lui fit rien changer dans fa maniére 
de vie , toujours modefte, réguliére, & véritablement digne 
d'un Défenfeur de la Foi: aufli les affaires du Prince & de la 
Cour, n’empêchérent pas qu’il ne donnât fes premiéres atten- 
tions aux befoins de fon Peuple ; c’eft-à-dire, au foulagemenc 
des Pauvres , à la confolation des Affligés, & à l’Inftruétion de 
tous. Il favorifa les Etudes, excita l’émulation des Etudians, 
& ne népgligea rien pour conferver parmi les Fidéles con- 
fiés à fes foins, le dépôt de la Foi dans toute fa pureté. L'Hé- 


réfie qui faifoit tant de ravages dans tous les Pays voilins, ne 


üt jamais entamer fon Diacefe : la vigilance continuelle du 
zélé Pafteur, fut comme un mur impénétrable, & une barriére 
que Phomme ennemi tenta toujours inutilement de franchir. 
Parmi fes grandes occupations, il continuoit fans fe lafler à 
écrire , pour he ons lErreur ; & on vit paroître d’année en 
année , de nouveaux Ouvrages, qui fortirent de fa plume, 
les uns de Morale, & les autres de Controverfe. L'an 1 $ 3 2 & 
1533 ,il publia deux Volumes de Sermons. Il écrivit depuis en 
Latin, & en Allemand les avantages, que le Ciel avoit accordés 
à cinq Cantons des Suifles Catholiques fur les Zuingliens, & 
il fit imprimer un ample Recueil d'Edits des Empereurs, des 
Rois & des autres Princes, qui avoient pris la défenfe de la Foi 
Catholique, en profcrivant PHéréfie, & fes Défenfeurs. Outre 
les Ouvrages qui naus reftent de notre Auteur, contenus en 
quatre gros Volumes, on affure qu'il en avoit donné plufienrs 
autres, que les Ennemis de la Religion ont fait périr par le 
feu ( 2 ). Le zéle & pieux Prélat finit fes travaux & fa vie à 
Vienne, le : 2 de Juin r 541, la dixiéme année de fon Epifcopar, 
nn Er , qui a enfeigné depuis la Rhétorique dans le Col- 
lége de Vienne, a fairem ces termes l’Eloge de ce grand 
Homme: « Jean Faber fut un des beaux ornemens de l'Ordre 
» des FF. Prêcheurs. Il honora la fainteté de fon Etat, par la 


» pratique de routes les Vertus, & ne fe rendit pas moins re- 


» commandable par fes lumières, & fon Erudition, que par la 
» pureté de-fes mœurs. Ennemi de loifiveré, & toujours vigi. 
» lant, il donnoit au foin du falur des Ames , tout le rems qu'il 
» prenoit fur fon repos. Il 2 vêcu qu que ceux qui ont plus 
» vieilli que lui, & qui fe font privés eux-même de cette por. 


».tion de vie qu’ils ont accordée au fommeil. Guide par la lu- 


(1) Nulla Fabri Epifeop Viennenfis opera | ri verlinus ,quæ Hæreticerumfuror famnmis 
éerta mihi cogaita funt, quan Thales, air &c. Hchard, Tom. I, Page 1140 
exegetica, & polemica. Plura fcriphffe afle- f Col, 2. | 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 7 
miére de la fagefle, qu’il cherchoit uniquement, il a diflipé « 
les ténébres de la nuit. Sa rare Erudition l’a élevé au-deflus « 
des Sages de fon Siécle: & la fermeté de fon ame l'a mis à « 
l'épreuve de tout ce que les plaifirs, les menaces, la terreur, « 
ou la fortune peuvent avoir de plus capable de tenter la ver- « 
tu, & d’ébranier le courage. Tandis qu'il ne cherchoit qu'à « 
fe cacher , ou à fuir les honneurs, content du témoignage de « 
fa confcience, on l'éleva fur le Chandelier. L'Empereur Fer- « 
dinand I, l'ayant choifi pour fon Confefleur, & cn 4 de pa- « 
roître à la Cour, il en bannit le vice, & y fit régner la Vertu. « 
Uniquement appliqué à fon devoir, jaloux de fa PE per- a 
feion , il a fervi à la perfe&ion des autres. Sans affecter de « 
pr re, & ne voulant déplaire à perfonne, il {e rendit agréa- « 

le à cous. Ce fut par le fuffrage de la Sagefle & de la Vertu, « 
qu'il monta fur le Siége de Vienne. Son efprit, fa plume, fa « 
langue , le rendirent formidable aux Hérétiques : il difputæ « 
fouvent avec eux; & toujours il les confondir. Ses combats « 
lecouvrirent de gloire, & procurérent de précieux avantages « 
à l'Eglife. Il logea plus commodément l’Univerfité de Vienne : « 
& comme le Serviteur fidéle , il fut trouvé veillant, lorfque « 
je Maître l’appella à lui. Sa mort arriva l'an 1541; mais fa « 
réputation après un Siécle révolu , eft toujours la même ». 
Cet Eloge, compofé par 1e Pere Nicolas Avancin, fut im- 
primé à Prague l'an 1669. Le Pere Cruger Jéfuice l’inféra 
dans fon Ouvrage intitulé: Zes Poudres facrées de Bohème, & 
il ajoûta ces quatre Vers à la louange du même Prelat. 


Semper honos ; nomenque tuum , laudefque mancbunt , 
Quod férves fuperis templa vetufta Pater. 

Quid te contra queant clangentis Anferis inftar + 
Es merus in fcriptis, ignis in oce Faber. 





YVES MAYEUC,CONFESSEUR ET AUMONIER 
DE LA REINE, ÂNNE DE BRETAGNE, EVESQUE 
DE RENNES. 


TT Ous les Auteurs qui ont écrit T'Hiftoire de Bretagne, 
& ceux de l'Ordre de faint Dominique, ont parlé des 
éminentes Vertus de l’illuftre Evêque de Rennes. Ils l’appel- 
lent fouvent le Bienheureux Yves, & le faint Evêque, dont la 
haute Piété , la Prudence, & le zéle de la Religion firent fous 
le Régne de Charles VHI, de Louis XII, & de François I, 

| | K i 


Lrvarz 
X X V. 


JEAN FageEu, 
Qi — — -#.  ""." 


Vide Ap. Nat. Alex. 
Hitt.Ecci.Tom. VII, 
ag. 191. 

Et Ap. Echard, Tom. 


L, pag. 111. 


Yves MAYEUC, 


on —— 





Argentré Hift. de 
Bretag Liv, 1, Chap. 


X. 
Alb. le Gr. Hifi, de 


Bret. 
Ex Archiv. Capit 
Redon, 


76 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


Livre lagloire de l'Eglife de France, la joye & la confolation des . 


XXV. Peuples de Bretagne. | | 

Yves Mayeuc (*) nâquit l'an r462 dans la Baffe_ Bretagne, 
au Diocèfe de Saint Paul de Léon. Ses pieux Parens qui éxer- 
Le Feburé in m. çoient le Négoce avec nn. de probité, prirent un foin 


GR RAS) 
Yves MAYEUC. 
CRRSRRR NC REERS ERE 





an 0% particulier de fon Education: &i 
Fontan, in Thea. 

ugas, tions de ce jeune Enfant, en l’appliquant à l'Etude dès fes qe 

sEhard. Tom. 1, miéres années. Il fic des progres admirables dans les Belles- 

RARE . Lettres, & dans les Sciences; mais plus jaloux encore de fon 

"EP FE# innocence, que de tout ce qui pouvoit orner fon pen , il veil- 
loit avec foin à la garde de fon cœur, évitoir fagement la 
compagnie de ceux , dont l'éxemple n’étoit point édifiant ; & 
à une Etude affidue, il joignit toujours les Exercices de Piété, 
l’ufage des Sacremens, les faintes Lectures, la Priére, & les 
aions de Charité. | 

Se Ayant fini fon cours de Philofo hie, & avancé celui de 

du Biecheureux Théologie, à S. Paul de Léon ; il alla de continuer à Morlaix. 

Yves Mayeus Il inftruifoit en même tems quelques jeunes Gens, qu’on avoit 
confiés à fes foins, afin qu’il les formât également à la Piété & à 
Ja Science: la fainteté de fes éxemples fervoit à cela, autant que 
fes Leçons, mais quoiqu'il remplit déja avec édification tous 
les devoirs de la Vie Chrétienne, il afpiroit toujours à une 
plus grande perfection. Il fentoit bien que Dieu l’appelloit à 
fon fervice , par le facrifice de fa liberté, & il redoubloit tou- 


I 


jours fes Priéresavec fes pénitences, pour mériter de connoître 


la voye par laquelle il devoit marcher. Le monde n'offroit rien 
à fes yeux qui n’augmentät fa crainte ou fes pieufes iñquiétu- 
des. Tous fes défirs fembloient le porter à la Retraite; mais le 
zéle dont il étoit deja embrafé pour le falut du Prochain, lui 
fai{oit regarder une profonde folitude , comme peu compatible 
avec fon attrait. Pendant qu’il combattoit ainfi contre fni-mé- 
me, par la crainte de fe tromper dans le choix d’un Etat de 
Vie, les Religieux de faint Dominique, qui vivoient dans le 
Couvent de Morlaix , embrafférent la Réforme , à l’'éxemple 
de ceux de la Congrégation de Holjande. L’exacte régularité 
dont ils firent déformais Profeflion , & la ferveur de leurs Pré- 
dications, répandirent la bonne odeur de JEsus-CHR1sT 
dans tout le Pays. Yves Mayeuc, attentif à tout, crut que la 


(*)} L’Auteur du Bullaire remarque, que [no. Mais tous nos Ecrivains François ( & 
dans fept Bulles différentes du Pape Jules Il ,F Fontana même } l’appellenc toujours Yves 
notre Prélat eft toujours nommé Yves Aaye- | Mayeuk. un , 


arut qu'ils s’étoient confor- 
pas. 278. més aux defleins du Seigneur, aufli bien qu’à toutesles inclina- 


Ru AL te 7 ie ae ss CT CD 


DE L'ORDRE DE S$. DOMINIQUE. 77 


Providence lui montroit dans l’éxemple de ces faints Religieux, 
ce qu’il devoir lui-même a pour aflurer fon Salut, fans 
fe refufer aux befoins du Prochain. Il fe préfenta au Prieur du 
Couvent de Morlaix, demanda avec humilité Habit de Re- 
ligieux ; & il le reçut l'an 148 3 , dans fa vingt-uniéme année. 
Tous fes doutes fe diflipérent dès ce moment; & il ne fut 
plus occupé le refte de fes jours , que du défir de répondre avec 
fidélité à L grace de fa Vocation. On aflure que dans le No- 
viciat , il parut un Homme déja confommé dans toutes fortes 
de Vertus. Humble, Modefte, Obéiffant, toujours recueilli ; 
armi les faintes rigueurs de la Pénitence, & les auftérités de 
Ke R égle, il portoit avec joye le joug du Seigneur; & il trou- 
voit que la charge étoit légére , parce que fon cœur étoit rein- 
pli de Charité, Quoiqu'il n’eut rien contracté de la Contagion 
du Siécle, il auroit porté fort loin les Exercices de mortifica. 
tion qu'il ajoûtoit à ceux de la Régle, fi l'obeïffance n’euc 
quelquefois modéré fa ferveur. Mais s’il donna des bornes aux 
pratiques extérieures de la Pénicence, il n’en donna pas au 
défir d'apprendre tous les jours à mourir à lui-même, à fes 
paflions , & à fa propre volonté, pour fe revétir de JEsus- 
CHRIST. Perfuadé qu’on ne fçauroit être un parfait Reli- 
gieux, fi on ne devient un Chrétien parfait, il regarda tou- 
jours l'Evangile comme fa premiére Régle ; & la Vie de 
l'Homme-Dieu, comme le grand modéle qu'il devoit s’effor- 
cer d’imiter. Cette imitation fut l’objet qu’il ne perdit jamais 


de vûë ; & c’eft par cet endroit qu'il faut juger de fes progrès 


dans la Vertu. 
: D'abord après fa Profeffion Religieufe , Yves fur envoyé au 
Couvent de Nantes, pour y reprendre fes Etudes de Théolo- 


gie, fous deux habiles Profcffeurs. Une nouvelle application à . 


méditer les Livres Saints, & les Myftéres de la Religion ; en le 
rempliffant de plus grandes lumiéres, excita dans fon cœur de 
nouveaux fentimens d'amour, de reconnoiffance , & de refpe& 
pour tout ce qui appartient à la Loi de JEsus-CHrisr. Dès 
qu’il eût été ordonné Prêtre, il fe trouva en état de commu- 
niquer aux autres les folides connoïffances qu’il avoit puifées, 
moins dans les Livres , que dans l'Oraifon. L’obéïffance Paff- 
naen 1489 au Couvent de Rennes, & on lobligea dès-lors 

a exercer le fainc Miniftére; c’eft-à-dire, à annoncer la pa- 
role de Dieu aux Fidéles, & à entendre teurs Confeffions. Il 
fit l'un & l’autre avec beaucoup de réputation & de fuccès. I] 


Livre 
XX V. 


Yves MaAYEuc. 
RSR GE 


II. 

I entre dans 
l'Ordre deS. Do- 
min'que. 

III, 
Pieux efforts pour 
tendre à la perfec- 
tion. 


TV. 


Zéle & Charré 
dan 


s PExescice da 


Æcoutoit plus volontiers, & comme par préférence ,ceux, dont fint Mnifére. 


K ïï} 


LIVRE 
X XV. 


Yves Mayruc. 
Re sn. + 











78 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRÈS 


les befoins étoient plus réels, Les Ignorans, les Pauvres, les 


Affliges trouvoient toujours. en lui un Miniftre charitable, 
toujours prêt à les inftruire, & à leur procurer toute forte de 
fecours. 11 les vifitoit dans leurs maladies, les confoloit dans 
leurs afflitions, compatifloit à leur mifére, & tâchoit de la 


 foulager. Cette tendre charité, dont il donnoit tous les jours 


V. 
A la Cour de 
Bretagne. 


VI. 
Et à celle de 
France. 


de beaux éxemples, lui mérita le Titre glorieux de Pere des 
Pauvres. Nous verrons ce qu'il fit dans toutes les occafions, & 
dans les différens Etats où il fe trouva, pour remplir tous Îes 
devoirs que cette qualité lui impofoit. | 

La Duchefle Anne de Bretagne, après la perte d’une partie 
de fes Etats, & la mort de fon Pere, le Duc Francois IT, cher- 
cha dans la fagefle éclairée du Serviteur de Dieu’, quelque 
confolation parmi tous les maux dont elle fe trouvoit a cca- 
blée. Elle fit venir à la Cour Yves Mayeuc, dont la réputation 
étoit déja grande, elle goûta Îe cara@ére de fon efpric, & 
lui remit la conduite de fa confcience. Après les hofilitis, 
& les ravages de la Guerre , les Bretons pouvoient crain- 
dre dé nouveaux troubles dans l'Etat, par la jaloufie des Prin- 
ces, qui vouloient époufer leur Souveraine. Le Roy des Ro- 
mains, le Duc d'Orleans, & Charles VIII recherchoient en 
même tems cette riche Héritiére. Le premier l’aimoit ; elle 
aimoit le fecond ; {es propres intérêts, & ceux de fes Vaffaux 


demandoient qu’elle préférât Palliance du troïifiéme. Le géné- 


reux Duc d’Orleans , entreprit de la déterminer à prendre ce 
dernier parti ; & le fage Confeffeur ayant repréfenté à la Prin- 
cefle , que c’étoit le feul moyen de fe procurer une folide Paix, 
& de la donner à fes Peuples; le Mariage fut conclu avec le 
Roy Très-Chrérien Chartes VIIT. La nouvelle Reine venant 
en France , amena avec elle fon Confefleur, qu'elle fit auffi fon 
Aumônier.Quelques Ecrivains prétendent que Charles VIII, & 


après lui fon Succeur Louis XII, fe fervirent de même de fon 


Minilftére. 


Ce _ y a de certain, c'eft que dans une Cour ,où régnoient 


toutes les pallions, le Difciple de JEesus-CHr1sTfe conferva _ 
toujours dans cette humble & modefte fimplicité, qui lui 
a con- 


avoient attiré l’amour & l’eftime de tout le monde. Ni 
verfation des Grands, ni les foumiflions de tant de is 
qui recherchoient l'honneur de fon amitié, ou de fa protec- 
tion, ni les refpeéts qu’on lui rendoit, ni l'accès qu'il avoit 
toujours auprès de Leurs Majeftés ; rien ne pt lui infpirer des 
fentimens qui ne fuffent conformes aux Loix de Dieu, & de la 





DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 79 


juftice. Le foin de fon propre Salut, celui de la Princeffe dont 
il avoit toute la confiance, les intérèêcs de l’'Eglife, le bien & 
h confolation des Peuples : ce furent les motifs qui le touché. 
rent uniquement. Les Gens de bien trouvérent toujours dans 
{1 Perfonne un appui, & les Pauvres un afyle. Comme il avoit 
toujours eû une efufion de charité, pour ces Membres affligés 
de Jesus-CHrisr , il ne parût fe fervir de fon crédit que pour 
leur avantage. Il ne refufa jamais d'écouter avec patience , ou 
leurs plaintes, oule crifte récit de leurs miféres. Peu content de 
les confoler par des paroles, ou des maniéres pleines de dou- 
cœur, il diribuoit aux uns des Aumônes felon leurs befoins, 
ou fon pouvoir; il faifoit rendre juftice aux autres, préfentoit 
leurs Requêtes, & fe rendoir toujours leur Avocat , & leur In- 
tercefleur. Ami lui-même de la Pauvreté, il la pratiquoit avec 
autant d’éxactitude, que lorfqu'il vivoit dans le Cloître en la 
compagnie de fes Freres. Les penfions que la Cour lui faifoit, 
étoient remifes au Syndic du Couvent de faint Jacques; & ik 
sétoit fair une Loi de ne difpofer de rien qu'avec la permiflions 
exprefle du Supérieur. 

Une Vertu fi bien foutenuë, ou plutôt l'afflemblage de rou- 
tes les Vertus qui fant Fhonnête Homme , le vrai Chrétien, 
& le parfait Religieux ,rendoient Yves Mayeuc roujours plus 
cher à la Reine de France, & plus refpe&able à fa Cour. Cette 
Princefle, dont les Hiftoriens louent l’efprit, la beauté, la 
grandeur d’Ame, & la Religion , fuivoit avec docilité fes con- 
fils , dans les profpérités, & les adverfités qu’elle éprouva 
tour à tour, Quoiqu'’elle fut fore jeune (*}, elle souverna très- 
figement l'Etat pendant le Voyage que le Roy Charles VITE 
fit en Italie, pour la Conquête du Royaume de Naples. Elle 
foutint avec es de fermeté fa perte des trois Princes, 
ê&t d’une Princefle, dont le Seigneur avoit béni fon Mariage ; 
êc que la mort lui ravit dans leur enfance. La France pleuroir 
encore la mort du Dauphin, lorfque 4 pieufe Reine eüût la 
douleur de fe voir Veuve à vingt-deux ans, par la mort de 
Charles VIEIL, arrivée le feptiéme Avril 1498. Le Duc d’Or- 
Jeans qui avoit toujours confervé pour-elle beaucoup de refpe& 
ê&t d'amour, lui en donna des marques, lorfqu’il montra fur le 
Trône, fous le nom de Louis XII : car après avoir fait décla- 


lorfqwelle fe mit fous 11 dire“ion du Pere 
Rrmçois EL, & de Marguerite de Foix, étoit [Yves Mayeuc, vers la Bu de 1489. Charles 
née à Nantes fe 16 Janvier de l'an 1476: ee RVIII l’époufa en 14915 & il pactit pour Le 
m'était donc âpée que de 13 ou de 14 ans, Conquête de Naples l’au 1494 | 


(*} Anne de Bretagne , Fille du Duc 





Livre 
X XV. 


Yves MAYEUc. 
TR 





VII. 
Amour des Pau- 
vres. 


VIII 
Et de h Pauvreté, 


1X. 
Qualités de fa 
Reine Anne de 

Bretagne, 








80 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


Livre rerfñul fon Mariageavec Jeanne de France, Fille de Louis XF, 
XXV. il époufa la Reine Anne, le huitiéme de Janvier 1499 ; & lui 


————— laifla dès-lors le Revenu de fon Duché,qu’elle fçutemployeren 
MES MAYEUC. adtions de piété & de générofité. Le Peuple.& les pauvres Fa- 
milles de Bretagne en reflentirent les premiers er & elle 
fit plufieurs Fondations, qui fubfiftent encore (*). 
se Ce fut moins pour récompenfer les fervices ou le mérite de 
bn Confetur a son Confefleur , que.pour donner à toute la Bretagne, & à la 
Siége de Rennes. Ville de Rennes en particulier, de nouvelles preuves de fa ten- 
dre affection, que cette Princefle voulut élever Yves Mayeuc 
fur le Siége de cette Eglife. Elle le propofa aux Chanoines de 
Rennes, LH le cems qu’ils devoient s’affembler, pour donner 
un Succefleur à Robert Guybé, nommé depuis peu Cardinal, 
& transféré de l'Evêché de Rennes à celui de Nantes. Les 
Chanoines , charmés de pouvoir répondre aux défirs de la 
Reine, en fe procurant un Pafteur felon le cœur de Dieu , élu- 
rent unanimement Ÿ ves pour leur Evêque. Tout le Diocèfe, 
& la Province entiére applaudirent à ce choix. Mayeuc leur 
appartenoit par fa Naiflance ; on connoifloit de longue main 
fes talens & fes vertus ; & les Peuples de Bretagne n’ignoroient 
pas avec quel zéle, il les avoit toujours protégés auprès de 
deux Monarques: ils efpéroient cout de la continuation de fa 





_ Charité. | | | 

._ .xzr Le Serviteur de Dieu fut le feul, qui parût affligé de fon 
sole du Elévation. Dès que les intentions de la Reine s'étoient mani- 
Fe feftées , il n’avoit rien oublié pour lui perfuader qu’il n’étoic 


point né pour l’Epifcopat ; que ce redoutable fardeau étoit au- 
deflus de fes forces, & que Sa Majefté devoit appréhender 
que Dieu ne lui imputät un jour toutes les fautes, qu’il com- 
mettroit dans un pofte , dont il fe reconnoifloit indigne. Ces 
. fentimens du Prélac étoient fincéres , fa bouche n’étant que 
l'Interpréte de fon cœut. Mais fa modeftie ne fervit qu’à le ren- 
dre encore plus eftimable, & à confirmer la Reine dans fa ré- 
folution. Le Général de fon Ordre, n’écouta pas davantage 
fes humbles priéres : bien loin de refufer fon confentement, il 
lui ordonnz expreflément de fe foumettre aux ordres de la 
D Providence; & le Pape Jules IT, par fes Bulles du mois de Jan- 
vier 1506 , ne lui permit pas de délibérer, ou de refufer plus 
J Jong-tems: ce fur une néceflite d’obéir. | | 
”_ {*) Cette Reine avoit beancoup contribué! fervance de Lyon, au Fauxbourg de Vére, 
À la Fondation des Minimes de la Trinité du | On lui attribue aufli d’avoir commencé à 
Mont , établis à Rome par Charles VIII. Elle | faire élever à la Cour, plufeurs Filles de 
fit depuis celle des Minimes près de Chaillot, | qualité , que J’on appella depuis Filles de La 
à un quart de lieuë de Paris ; & celle de J'Ob-{ Rey, Le 


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DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 81: 


Le fainc Evêque fit fon Entrée dans la Ville de Rennes, 
comme faint Antonin avoit fait la fienne dans celle de Florence. 
On vitles mêmes Démonftrations de joye de la part des Ha- 
bitans, même Concours des Peuples, mêmes acclamations, 
même empreflement à honorer l’arrivée d’un Pafteur cheri, 
refpeé, défiré. Les fentimens aufli du Prélat, & furtout certe 
profonde humilité, qui relevoit le mérite de toutes fes autres 
Vertus , rappelloit agréablement le fouvenir de celles, qu'un 
autre Peuple avoit autrefois admirées, dans le faint Archevè. 
que de Florence. Le jour qu’il fut Sacré, il ne pût empêcher 
les réjouifflances publiques ; mais, fuivant les inclinations de fon 
cœur, il donna lui-même un autre Spe“tacle plus édifianc, & 
peu imité: il tint pendant plufieurs jours table ouverte, non 
pas aux Chanoines, ni aux Perfonnes de qualité de la Ville, ou 
du Pays ; mais à tous les Pauvres, à qui il fit ouvrir les Portes 
de fon Palais , & qu'il fervit lui-même à Table. 

À peine avoit-il pris poffeffion de fon Eglife , que fe difpofant 
à en faire la Vifite, la Providence lui préfenta une nouvelle 
occafion de faire éclater fa Charité. La Pefte commença à fe 
faire fentir dans la Ville de Rennes, & dans peu de tems elle 
fit dans coutes les parties de la PRE les terribles ravages 
qui accompagnent ordinairement ce fléaux de la Juftice Divi- 
ne. Le pieux Prélat ne fe contenta pas de gémir, & de pleurer 
devant Dieu, afin d’appaifer par de rigoureufes Penitences, la 
colére du Seigneur irrité contre fon Peuple : il fe confidéra 
d’abord comme le Pere & le Protecteur de tant d'Afligés ; & 
fes attentions ne s’érendirent pas moins que leurs beloins, foit 
fpirituels , ou temporels. Il fournit dans la Campagne , comme 
ep la Ville, les remédes néceflaires, & un nombre de Mé- 
decins & de Chirurgiens. Pour exciter par fon éxemple, le 
zéle des Miniftres , il fe trouvoit lui-même par tout ; il alloit 
de maifon en maifon, vifitoit, exhortoit les Peftiférés, leur 
adminiftroit les Sacremens, & ne SA SE rien de ce qui 
pouvoit les confoler dans leur extrême afiliction. 

Ce mal contagieux , par les foins des Magiftrats, finit bien- 
tôt ; maïs la charité du Bienheureux Yves ne fe rallentit pas ; 
elle parut au contraire devenir toujours plus ardente. Perfuadé 
qu’il n’étoit que l’Econôme des Pauvres, & que fes Revenus 
Dr leur Patrimoine, il n’en prenoit qu’une modique Por- 
tion pour fa Table toujours frugale, & à laquelle il appelloit 
fouvent les Pauvres. 11 leur diftribuoic tout le refte ; & il fai- 
foit apprendre à quelques-uns un Métier capable de leur four- 

Tome IV, L 


Livre 
X X V. 


Yves MaAtYruc. 
CR EEE 





XII, 
Beaux cxemples 
u’il donne d’a- 
bord à fon Peuple. 


XIII. 
Charité Paftorale 
dans un tems de 
Pefte. 


XIV. 
Différentes ma= 
niéres de pourvoir 
aux befoins des 
pauvres Familles. 


LIVRE 
X X V. 


Yves MAYELC, 


D 








X V. 
La charité du 
pieux Prélat pa- 
roit icépuilable. 


X VI. 
Et le rend tou- 
jours plus refpec- 
tabie aux Peuples. 


82 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


nir le néceffaire. Il avoit dans fa Maifon Epifcopale un grand 
nombre de Gens de différens Métiers, Cordonniers, ailleurs, 
Bonnetiers, & femblables Ouvriers ; lefquels gagés, & entre- 
cenus par l’Evêque, ne travailloient que pour A Pauvres. Le 
charitable Prélat faifoit acheter de fes deniers, le Cuir, la 
Toile, l’'Etoffe, & fe chargeoït de faire porter enfuite dans 
les Maïfons, les Souliers, les Habits & les Chemifes, à pro- 
ortion des befoins & du nombre des perfonnes. 11 ne fe bor- 
noit pas aux Habitans de Rennes , qui pouvoient être dans la 
nécellité ; il vouloit encore connoître les Pauvres qui fe trou- 
voient dans le Diocèfe, & pourvoir aux befoins de tous. Les 
Pauvres Filles trouvérent auili dans ce Pere charitable, ce qui 
étoit néceffaire pour les doter. Lorfque fes Revenus ne fuff- 
foient pas à fes grandes libéralités, il trouvoit toujours une 
reffource prefque inépuifable , dans la charité de la Reine. 

Il arriva cependant quelquefois , lorfqu’il devoit fe mettre à 
Table, que fes Officiers vinrent l’avertir qu'il n’y avoit ni pain, 
ni argent. Ils prenoient de là occafion de marquer leur cha- 

rin, non-feulement aux Pauvres, mais au Prélat même, dont 
f, charité leur paroïfloit une profufion. Le fainr Evêque les 
appaifoit par fa douceur : mais il ne diminuoït pas fes Aumô- 
nes, il ufoit feulement de quelque précaution, foit en les dif- 
tribuant en fecret, ou en prenant l’occafion de l’abfence de fes 
Domeftiques , pour donner tout ce qu’il rencontroit fous fa 
main. On la à gt diftribuer le pain qui n’étoit en- 
core qu’à demi cuit, & partager fes propres Habits à des Pau- 
vres, qu'il ne pouvoit autrement garantir de la rigueur du 
froid. | 

Dans les fréquentes Vifites qu’il faifoit de tout fon Divocèfe, 
fon principal ie étoit lInftruétion, & le foulagement des 
Pauvres : c’eft à l’accompliflement de ce double devoir, qu’il ne 
ceffoit d’exhorter tous les Eccléfiaftiques, particuliérement les 
Curés, & les autres Bénéfciers : il leur en donnoit toujours 
Péxemple. I] ne croyoit pas que ce fut avilir fa Dignité, que 
de Catéchifer lui-même les Enfans des Pauvres, de les bapti- 
fer, ou d'entendre leurs Confeffions, & de les difpofer à la 
Communion. Par une fuite de cette tendre charité pour fon 
Peuple, il s’appliquoit avec foin à réconcilier ceux qui vi- 
voient dans quelque inimitié, à terminer leurs différends, leurs 
quéreles, ou leurs procès. La vénération, & l'amour refpec- 
rueux que les Peuples avoient, pour un fi faint Prélat, le met- 
toicnt en état de cout entrepréndre. Toutes les fois qu’il reve- 


nn comm 
e UE = mm 


. DE L'ORDRE DE S$. DOMINIQUE. 83 


noït de fes Vifites, ou même de fa Maifon de Campagne, fituée 
à Brutz, les Fidéles témoignoient une fi grande joye de revoir 
leur Pafteur, que de Paroifle en Paroifle on fonnoit les Clo- 
ches, & on alloit en foule au-devant de lui. 

I n’eft pas nécellaire de dire que la Réfidence fi recomman- 
dée aux Evêques, fut pour celui de Rennes , un des devoirs 
dont il ne fe difpenfa jamais. La pieufe Reine Anne de Breta- 
gne , continuoit toujours à l’honorer de fa confiance ; mais elle 
ne püût fe procurer que rarement le plaifir de recevoir fa Vifite, 
& on remarque que dans fa derniére Maladie, elle n’eur pas 
cette confolation. Le Prélat fe trouva cependant dans la Capi- 
tale du Royaume, à la mort de Louis XII ; & felon Fontana, 
il fit lOraifon Funêbre de ce Monarque, dans lEglife de 
Paris ( 1). Après avoir rendu fes refpeéts au nouveau Souverain 
François I, il fe hâta de rentrer dans fon Diocèfe; où pendant 
vingt-fix ans qu'il continua 4 le gouverner , on ne le vit jamais 
occupé que du foin de fon Salut, & de celui des Fidéles, con- 
fiés à fa follicitude Paftorale. La charité de JEsus-CHR:IST 
qui le prefloit, lui avoit appris à fe faire tout à tous. Il veilloit 
avec une égale attention à maintenir dans toute l'étendue du 
Diocèfe, la paix des Familles, l'honneur du Clergé, le bon 
ordre, & la régularité dans les Maïfons Religieufes. Il en ré- 
forma quelques-unes ; & montra toujours un amour de préfé- 
rence aux Perfonnes de l’un & de l’autre Sexe, qui s'étant fé- 
parées du monde, pour fe confacrer à JEsus-CHRIST, vi- 
voient avec piété, felon la fainteré de leur Etat. Il aimoit à fe 
renfermer lui-même de tems en rems, dans le Couvent de fon 
Ordre , dont il ne quitta jamais l’Habit. Lorfque fes occupa- 
tions le lui permettoient, il pañloit plufieurs jours dans le Si- 


Jence & dans la Retraite, vaquant à l’Oraifon, & aux faints 


Exercices dans la Compagnie de fes Freres. Il difoit qu’il avoit 
befoin d’être foutenu par 3e éxemple ; mais il eft vrai, que fa 
modeftie , fa ferveur & fon humilité, les édifioient beaucou 
plus, qu’il ne pouvoit être édifié lui-même de leur éxacte rée- 
gularité. | 

La douceur & la prudence du pieux Prélat ne fervirent pas 
moins que fa fermeté, & fa vigilance, à rétablir ou à se 


ver la Difcipline Eccléfiaftique dans fon Clergé. Admiré, & 


{1} Probitate virtutis adeo enituit , ut| dem confeffarii munere perfunétus, atque 
ÉD  I R Britanniæ, eum à fa-{in hujus exequiis Lutetiæ Funebrem Ora- 
cns Confeffionibus afciverit ... Apud Caro-|tionem habuit , &c, Fontan. in The, Dom 
lun VI, & Ludovicum XII Regem , eo-| pag. 278. Col. 2 


Lij 


LIVRE 
XX V. 


Yves MaAYEeuc, 
RE ec à 








Echard. Tom. IL» 

pag 102. Col. 2. 
XVII. 

Il prononce dans 
PEglife de Paris 
POraifon Funébre 
du Roy Louis XIL. 


XVIII. 
Réforme quel- 
ques Monaîiteres. 


XIX. 
Retraite & Res 
cucillement. 


X X. 
Douceur & fruits 
de fon Gouverne= 
niCn(: 


84 HISTOIRE DES HOMMES ILEUSTRES 


Lrvere rcfpecté de tous, il avoit trouvé encore le fecret de fe faire 


X X V. 


Yves MAYEUC, 








XXI. 
Luthérien chaffé 
du Dioctfe de 
Kennes. 


XXII. 
Mort d’un Géné- 
gal des FF, Prè- 
cheurs, entre Îles 
ntains. du Bien- 
heureux Yves 
Maycuc.. 


aimer: & par ce feul endroit, il pouvoit s’aflurer de la bonne 
volonté de ceux qui devoient lui obéïr, dans tout ce qu’il vou- 
loit propofer , pour que le Service Divin fe fit avec plus de dé- 
cence & de majefte. S’il étoit fi attentif à faire régner la paix 
dans les Familles des Particuliers , il ne le fut pas moins à la 
conferver toujours avec fon Chapitre, & avec tous ceux qui 
devoient être les Coopérateurs de fon Miniftére, dans la con- 
duite des Ames. 

Les nouvelles Héréfies, qui, apres avoir infecté une partie 


des Provinces du Nord, commencérent à faire du bruit en 


France, fous le Régne de François E, auroïent pü fcduire le 
Troupeau, fi la vigilance du Pafteur eût été moins attentive à 
écarter le danger. Déja un Emiflaire de Luther avoir pénétré 
dans la Haute - Bretagne, & il Dogmatifoit en fecret dans le 
Diocèfe de Rennes. L’Evêque en fut bientôt informé ; & le 
Luthérien fe crut trop heureux de pouvoir fe dérober à la vi- 
vacité de fon zéle, par une fuite précipirée. Cette Retraite ne 
calma pas cependant les allarmes du Bienheureux Yves 
Mayeuc : il redoubla dès-lors fa Vigilance, fes Vifices, fes Inf- 
truétions ; parce qu'il craignoit, ou que les Difcours, & peut- 
être les Ecrits d‘un Hérétique n’euflent hiffé quelques femen- 
ces d’Erreur dans les efprits , où que quelqu’autre ne fut tenté 
de fuivre le chemin que le premier avoit frayé. C’eft dans ces 
faintes inquiétudes, caufées par une ardente charité, que le 
Pere François Sylveftre de Ferrare, Général de l'Ordre des 
FF. Prêcheurs, trouva notre Prélat; lorfqu’après avoir vifité 
à Vannes le Tombeau de faint Vincent Ferrier , il arriva dans 
la Ville de Rennes au mois de Septembre 1 $ 28. Les faints En- 
tretiens de ces deux grands Serviteurs de Dieu auroïent été 
pour l’un & pour l’autre, un jufte fujet de confolation ; mais 
cette joye mutuelle fut bientôc croublée par la maladie, & x 
mort du Pere Général ; qui, peu de jours après fon arrivée, 
finit fa carriére dans le même Lieu. Le pieux Evêque lui ad- 
miniftra lui-même les Sacremens ; reçut fes derniers foupirs; 
& fit enterrer fon Corps dans notre Couvent de Rennes ; com- 
me nous l’apprenons de Léandre Albert, qui fe trouvoit à lx 
fuite du Pere Général (r}). Ce qui détruit( pour le dire en 

(1) Redonis morbo correptus { Francif- 
cus Sy'vefter Ferrarienfis) inter manus B. M. 
Yvonis Mah'euc eius civitatis Epifcopi ex 
ordine affumoti, & olim Annæ à Britannia 
Francorum Regiuæ Confeffarii ,' fpiritam 


reddidit die r9 Septembris, anni ejufdem 
1928, ut habet Leander Albertus, ejus tum 
-focius , & præfens, &c. Echard, Tom. IT, 
Page 59e GOle 2e < 






nt np, ot 


DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 8; 
paffant) une vieille Tradition de la Communauté de Rodez, 
qui prétend, je ne fçai fur quel fondement , avoir le Corps du 
Général, François de Ferrare. 

Les Mémoires du Bienheureux Yves Mayeucne nous four- 
niflent pas d'autres lumiéres fur la fuire de fes actions. Nous 
fcavons feulement qu’en r $ 32, il eüt l'honneur de couronner 
Duc de Bretagne le Dauphin François, Fils du Roy Françoisf, 
& de la Reine Claude de France, jeune Prince de quinze ans, 
qui mourut depwis à Fournon , le dixiéme Août 1536, par la 
méchanceté de Sébaftien, Comte de Montecuculi. La Provi- 
dence prolongea encore les jours de l'Evêque de Rennes, qui 
continua à édifier, & à conduire en paix fon Eglife, jufqu’au 
vinctiéme de Septembre 1 541, qu'il alla recevoir la récom- 
penfe de fes Travaux, dans la foixante-dix-neuviéme année de 
fon âge, & la trente-fixiéme de fon a ou Son Corps, fe- 
Jon les Vœux des Chanoines,.fut enterré dans l’Eglife Caché- 
drale ; & fa mémoire honorée ( comme on l’aflure) par des 
Miracles, eft encore en bénediction dans la Province de Bre- 
tagne. 

On Catalogue des Evêques de Rennes , qu’on conferve er 
Manufcrit, dans les Archives du Chapitre, porte que cer 
illuftre Evêque avoit diftribué de fon vivant tous fes Biens aux 
Pauvres ; qu’on trouva _ fa mort quelques Croix gravées 
fur fa Poitrine; & que fon Tombeau attiroit le concours. des 
Peuples , qui y venoient en dévotion (1). 


e 








SAN CTES PAGNINUS DE LUCQUES, 
ILLUSTRE TRADUCTEUR DE LA BIBLE. 


I l'Ordre de faint Dominique fe fit honneur dans le trei- 
Ç ziéme Siécle , en renouvellant furtout dans les Royaumes: 
d'Efpagne, l'Etude des Langues Orientales, dont la connoif. 
fance étoit fi néceffaire pour la Propagation de l'Evangile : on: 
. peut dire que plufieurs Sçavans du même Ordre, particuliére- 
ment en Italie,ne fe font pas rendus moins recommandables dans. 


61.) Yvo Mayeuc',-ex Familia Dominica-|'pauperibas diftribuir.. Deceffit feptuagena-- 
notum , per annos amplius triginta fex Epif-| rio major; inventæque funt Cruces impreflæ 
copatunt Redonenfem- adminiftravit cum | in ejus peétore poft mortem ; frequentatur. 
flmma pietate, & fide. Fuit Reginæ Annæ, | que ejus Sepulchrum in Ecclefia Cathedtali: 
Uxoris Caroli VI, & Ludovici XA1, à fa: | ad latus dextrum, cum fumnmia populi vene.- 
cris Confefliohibus. Habitum Monachalem| ratione, Vixit fub Ludovico XII ,.& Fran. 
aunquam depofuit.. Omnia fua bona. vivens|tifco I. Ex. Archiv. Cap. Redon 


L ii} 


Livre 
XX V. 


EE LG 
Yves MaAyEuc, 
M 





Moreri, Tome IV, 
pag. 178. 


X XII. 
Mort du faune 
Evêque. 


SANCTES: 
PAGNIN-US:. 
CR 


Six..Sen..Bibl, fan@.. 
Lib. IV, pag. 321. 
Echard.. Tom, 11, 
PaB. 114. 
Saraph. Razei de: 
Vir, ilufit, ps 2560 


86 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


Livre le feiziéme Siécle, par leur application à la même Etude, & 
X XV. ar les beaux Ouvrages dont té ont fait préfent à l'Eglife, & 
a la République des Lettres. Zénobe Acciajoli, & Auguftin 
Juftiniani méritent un rang diftingué parmi les illuftres Au- 
teurs,dont nousavons déja eu occafion de parler: nous pourrons 





SANCTES 
PAGNINUS. 
D te" +) 





TE rom.vi, En faire connoître plufieurs autres dans la fuite, qui ne paroï- 
page. tront peut-être pas moins eftimables. Mais il en eft peu, qui, 
fandtes, par leur Erudition & leurs Ecrits, fe foient fait un plus grand 


nom, que le Scavant Sanéfes Pagninus; à qui les Langues 
Grecque & Hébraïque, celle des Caldéens, & des Arabes, ne 
fembloient pas moins familiéres que la Langue Latine, ou PI- 
talienne même. C’eft, dit M. Sponde, ce qu’on ne révoquera 
point en doute, fi on a quelque connoiflance de fa Traduction 
de l’un & de l’autre Teftament, de fon Tréfor de la Langue 
Sainte, de fon Introduéion pour étudier les Divines Ecritures, 
ou pour en pénétrer les fens myftiques , & de fes autres Ou- 


vrâges ( 1 ). 


n Sanctes Pagnin , ou Pagninus ( comme il eft nommé plus 
Naiffance. A , A. es 
communément , même par nos Auteurs François ) nâquit à 

Lucques dans la Tofcane, vers l’an 1470 , fous le Pontificat de 
_ Paul IT. Ayant embraflé l’Infticut des FF. Prêcheurs en 14864 


Profeflion, e ! ' e ’ 
| _ il fur élevé avec beaucoup de foin, dans le Couvent Réformé 


de Fiefoli ;, où, fous la Difcipline du célébre Savonarolle, il 

fit d’abord de beaux progres , tant dans la Piété que dans les 

Sciences ; mais furtout dans j’Etude de la Religion, & des Sain- 

TTL. tes Ecritures. On lui donna d’excellens Maîtres, & on n’en, 

Progrès de Pa manquoit pas dans un Pays, où la magnificence des Médicis 
gnin , dans l’Etude 1q ; pes , ŸS ; pninicence de 

de la Religion, & avoit attiré les plus habiles Hommes de la Gréce. On en trou- 

des Langues. voit aufli beaucoup parmi les Florentins, qui cultivoient alors 

avec fuccès les Langues Orientales. Le jeune Religieux, qui 

n'avoit pas moins d'Emulation que de Génie, profite fi bien 

de cet avantage ; qu’en peu d'années il eût appris tout ce que 

fes Maîtres pouvoient lui enfeigner. Efprit aifé, vif, jufte , pé- 

nétrant, les matiéres les plus épineufes, les Sujets les plus éle- 

" . . D vés, n’avoient rien pour fi de trop difficile. Dans la Le&ure 

So des meilleurs Ouvrages, il entroit avec tant de facilité dans 

la penfée des Auteurs, qu’il fembloit la prévenir, & être en 

ctat de rendre compte du contenu de tout le Livre , lorfqu'il 


( r ) Fuitautem Latinè ,Græcè, Hebraicè ,] myfticos fcripturæ fenfus, ac reliqua ejus 
Chaldaicè, & Arabicè doétiflimus ; ut Tefta |'opera , quæ idem Sixtus ennumerat, abund@ 
menti utriufque verfo, Thefaurus Linguæ|teftantur. Spondan, ad An, 1541. mn 13e 
fanûtæ, lfagoge ad Sacras Lisieras, & ad 





DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 87 


avoit commencé à peine à le lire. Ses Profefleurs, ainfi que fes 
Compagnons d'Etude, étant devenus en même tems Ês Ad- 
mirateurs, & fes Panégyriftes, fa réputation s’érendit bientôt 
au loin dans l'Italie : fon nom devint célébre furtout dans les 
Villes de Florence & de Rome, où il fe fit plufieurs illuftres 
Amis. 

Les deux Cardinaux de Médicis, qui montérent depuis fur 
la Chaire de faint Pierre, fur les noms de Léon X, & de Clé- 
ment VII, avoient admiré les premiers progrès de Sanétes Pu- 


grinas : ils l'honorérent toujours de leur eitime; & lui donné- 


rent plus d’une fois des rs bo d’une fincére amitié. Dès qu’il 
parut dans les Chaires de Florence, il fit courir après lui les 
Peuples, & les Sçavans : il plaifoït aux uns, par la douceur de 
fon Eloquence, & par les graces du Difcours: les autres en ad- 
miroient le deffein , l'Ordre, l'Energie, l’'Erudition. Selon le té- 
moignage , & l’expreflion d’un habile Auteur Contemporain, 
notre Prédicateur étroit infinuant & patétique dans fes Exhor- 
tations; fort, & véhément dans l’invective ; coujours maître de 
la Chaire, & de l'efprit de l’Auditeur, foit qu’il voulut per- 
fuader quelque vérité, ou infpirer l’amour de la Vertu, où 
l'horreur & la fuite des vices. Il commença de bonne heure à 
éxercer le Saint Miniftére, & il continua pendant près de qua- 
rante années à en remplir les fonctions; mais avec de fi srands 
fruits, qu’il eût le bonheur de retirer des routes de Piniquité, 
une multitude de vieux Pécheurs, à qui il fit embrafler les 
faintes pratiques de la Pénirence, & de toutes fortes de bonnes 
Œuvres ( 1 ). 

Ce ne fut pas néanmoins la feule occupation que les talens 
mulripliés de Pagninus lui Hart Le Pape Léon X ,ayant 
établi à Rome une nouvelle Ecole publique, où on enfeignoit 
gratuitement les Langues Orientales, Sanéfes fut nommé par 
Sa Sainteté, pour être un des premiers Profeffeurs, qui devoient 
mettre en réputation un établiflement par lui-même fi utile, 
ou fi néceflaire. Tandis que Pagninus remplifloit ce Pofte avec 
tout le fuccès qu’on avoit pà attendre de lui, il inftruifoit en 

(1) Cœpitque ad populos concionari, | eo laudatiffimo inftituti genere verfatus eft, 
mirà dicendi copià , verborum fplendore, | perfeveravit, perfeverartque adhuc ufque ad 
gravitate fententiarum , quas multiplicibus| annum ætatis fuæ 66 ,flagitiofos multos at- 
ac variis fcripturarum teftimoniis compro-| que improbos à rurpitudine ac fcelere advo- 

babat. Erat in exhortando dulcis ,in redar-| cavit ad virtutis amorem, ac bene vivend£ 
guendo velremens , in probando: gravis, in! ftudium , &c. S:mphorianws Champier Phi- 
perfuadendo fidelis in laudandis virtutibus Lojophus ac Medicus Ap. Echard. Tor. Ir, 


Copiofus , in fleétendis populorum animis, pag. 115$. Col. 1. 
aunc frænis , munc calcaribus uebatur. In : 


Lrvre 
XXV.. 


SANCTES 
PAGNINUS, 
RE = ns Amen ce = id 








V. 
Ses talens pour la 
Chaire. 


VI 
Fruit de fes Pré 


dications. 


VII. 
Il enfeigne dans 
Romeles Langues + 
Orientales. 


LIrvre 
X X V. 


SANCTES 
PAGNINUSs. 
CREER 








VIII. 
Travaille à la 
Traduétion de la 
Bible. 


I Ke 
Le Pape Léon X 
fe propofe de la 
faire imprimer, 


X: 
Pagnin vient en 
France, 


X I. 
Ce qu'il fait à 


Lyon, 


$8 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


même tems les Fideles de Rome par fes Prédications ; & les 
édifioit par fes éxemples. Mais s’il partageoit toutes les heures 
du jour entre la Priére, la Chaire & l'Ecole; il donnoic la 
meilleure partie de celles de la nuit à un autre travail , qui n’é- 
toit ni. moins férieux, ni moins important. Depuis plufeurs 
années il avoit commencé fa Traduction Latine de toute la 
Bible. C'eft la continuation de ce grand Ouvrage qui l’occu- 
poit d'autant plus, qu'il vouloit lire, éxaminer, & confronter 
avec la ae) 2 éxactitude, tous les anciens Manufcrits des 
Saintes Ecritures, qu’il pouvoit recouvrer, foit qu’ils fuffent 
écrits en Hébreu, en Grec, ou en Caldéen. 

Notre Auteur nous apprend, que Léon X, peu d'années 
après fon Exalration , l’ayanc un jour appellé, lui dit avec bon- 
té: Je n’ignore pas que vous avez déja avancé votre Verfion 
de l'Ancien & du Nouveau Teftament; & je fouhaite de la 
voir. Pagninus lui remit auflitôt fon Manufcrit ; & Sa Sainteté 
enayant Î[û les premiers Cahiers, jugea fi favorablement de 
tout l’Ouvrage, 2 voulut qu’on le fit imprimer à fes de- 
pens. Les ordres urent auflitôt onnés , & on RP An à les 
éxécuter. Mais l'Edition n'étoit point avancée , lorfque la 
mort de ce Pape, & les Révolutions qui en furent les fuites, ne 
permirent pas de continuer cette Impreflion. Pagninus fortit 
alors de Rome & de l'Italie, & fe rendit à Avignon avec le 
Cardinal Légat. Il s'arrêta pendant trois ans dans cette Ville, 
continuant toujours fon travail fur la Sainte Ecriture, fans né- 

liger le miniftére de la Prédication , niles autres devoirs de 
Pon Etat. Mais ne trouvant pas dans ce Pays tout le fecours 
dont il avoit befoin , ni de Libraires aflez riches pour entre. 
prendre l’Impreflion de fes Ouvrages, il alla à Lyon; & il 
avoue avec complaifance, que cette Ville lui offrit un féjour 
fi commode & fi gracieux, qu'elle devint en quelque maniére 
fa Patrie. Il y reçut plufieurs marques de la générofité des 
Fidéles ; & à fon tour , il leur rendit des fervices importans. A 
fa confidération, & par fon confeil , l'illuftre Thomas Guadagni 
fic bâtir à Lyon un grand Hôpital pour y recevoir les Peftifé- 
rés ; & il répandit une partie de fes Tréfors ,en faveur des Pau- 
vres, tant de la Ville de Lyon, que de celles d'Avignon & de 
Florence (1). | 


(1) Hic vir Religiofus hortatu fuo Tho. atque fumptibus; non intermiflis tamen 
am Guadagni induxit ut Hofpitale conf- | magniseleemofynis, tum ad Pauperes ,tum 
trueret pro recipiendis illis qui Pefte afhciun- | pro maritandis puellis tam Lugduni, quam 
tur: quod ille vir liberaliffimus, ac magni-| Avenione, atque Florentiæ, &c, Symphors. 


sus, ditifimufque magris erexit impenfis D Çhampier. 4p. Echard. ut fp. 


Le 


Lin : D. 


LS | — 


€ mn Cr EPA — 


— ne mme ee — 


— 


DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 89 


Le zéle Religieux travailla encore plus heureufement pour Lrvre 
le Salut des Ames. Les malheureux reftes de l’'Héréfie des XX v. 
Vaudois fe confervoit toujours dans le Pays; & les Difciples 
de Luther s’efforçoient d’y faire goûter leur nouvelle Doéri- es 
ne: mais la Providence fe vie de la plume & du miniftére de 
Pagninus , pour faire connoître les defleins pernicieux des uns XII. 
& des autres, & conferver parmi les‘Habitans la pureté dela £°7re je an 
Foi, en éloignant d’eux le venin des amciennes , & des nouvel- velles Hérélics. 
les Erreurs. 1l atrtaqua l'Héréfie:avec tant de force & de fuc- 
cès, qu’il obligea les Seaires de fe cacher, ou de fuir. Ces 
fervices ne furent point fans récompenfe : & la réputation qu’il 
fe fit, lui gagna fi bien l’affe@ion du Peuple, & l’eftime des 
Magiitrats, qu'ils le confidérérent toujours depuis comme l’un 
de Émiieren ; ils lui en donnérent les Droits & les Privi- 
léges. AS 
Pendant le féjour de Pagninus dans cette Ville, il reçut la 
Vifite de deux de fes Parens, & de quelques Florentins de fes 
Amis,qui s’offrirentde faire toutes les dépenfes néceflaires pour 
l'Impreflion de fes Ouvrages. Il en avoit compofé plufieurs, XIII. 
comme nous dirons bientôt ; & Île premier qui parut en 1527, Ouvrages impri- 


fut dédié au Pape Clément VII. C’eft de fon Epître Dédica- 


toire , que nous avons pris une partie de ce que nous venons de 
rapporter. On trouve le refte dans une Lettre, que Sympho- 
rien Champier, habile Philofophe & Médecin, écrivit l’an 
1536, au Cardinal François de Fournon, Archevêque de 
Bourges, en lui adreflant un des principaux Ouvrages de Pa- 
gninus, qui vivoit encore. Moreri s'eft rrompé lorfqu'il a écrit om. vi, p. 322: 
que ce fçavant Homme mourut dans le cours de la même an- Verbes Sites 
née. Nous fcavons par le témoignage de deux ou trois Auteurs 
Contemporains, que Pagninus ne finit fes Travaux & fa Vie, 
que le vingt-quatriéme d’Août 1 $4r. L’Epitaphe qui fut gra- 
vée fur fon Tombeau, confirme la même chofe. | 

Si pendant les dix-fept années que les Lyonois profitérent XIV. 
des Prédications de Sanctes Pagninus, & de fes éxemples de Mortde RE 
vertu , ils parurent toujours l’aimer comme un bon Citoyen ; Fri 
ils le pleurérent à fa mort comme leur Bienfaiteur, & leur | 
Pere. On n'oublia rien pour rendre fes Obfèques fort folem- 
nelles ; on le fit enterrer au milieu du Chœur de notre Eglife 
de Lyon, & on grava fur le Tombeau ces paroles : « Ici re-«s 
pofe le célébre Sanéfes Pagninus de Lucques, qui, par la « 
connoïffance des Langues, fon Erudition, & fa Piété , a illuf- « 


tré l'Ordre, la Ville & les Florentins, à qui il fut EXtrèmeE: 


Tome 1Y, 








LIVRE 
X X V. 


SANCTES 
PAGNINUS. 
Reg 








X V. 
Son Eloge. 


X VI. 
Idée des Ouvrie 
ges de Pagnin. 


90 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


» ment cher. 11 s'endormit dans le Seigneur le neuviéme des 
» Calandes de Septembre 1541 (1). 

Le Pere Efprit Roter , dans {x Réponfe à une Lettre des Ci- 
toyens de la nouvelle Babylone, fit dës-lors l’Eloge des Vertus, 
des rares Talens, & dès Ecrits de Pagninus, & il ajoûta : « Jeme 
» fuis trouvé à Lyon à la mort de ce grand Homme ; & j'ai été 
» témoin de la folemnité de {es Obféques. La piété & la re- 
» connoiffance des Lyonois y ont paru avec tant d'éclat, qu’on 
» eut dit que ce n’etoit pas la mort d’un Particulier qu’on pleu- 
» roit, mais celle du Pere commun du Peuple. On voyoit à la 
» fuice de fon Cercueil un grand nombre des premiers Ciroyens 
»en Habit de deuil ; plus de trois cens des plus diftingués 
» avoient un Flambeau à la main; & la douleur paroïfloit gé. 
» nérale. Ayant demandé quel étoit donc le fujet de ces hon- 
»» neurs extraordinaires : On me répondit que toute la Ville de 
» Lyon fe reconnoifloit redevable de la confervation de fa Foi, 
» au Zéle de Pagninus, & à fa vigilance : car fi ce faint Reli- 
» gieux n’eût clevé fa voix comme une Trompette , pour aver- 
» tir le Peuple du danger qui le menacoit près, toute la 
» Ville fe trouveroit peut-être aujourd’hui Luthérienne ( 2)», 

Nous ne fcaurions donner une plus éxacte idée des Ouvra- 
ges de notre Auteur, qu’en traduifant ici ce qu’en a écrit Sixte 
de Sienne. Voici comment s'explique ce fçavant & judicieux 
Critique, dans le quatriéeme Livre de fa Bibliothéque Sainte, 
page trois cens vingt.un. : 

« Sanétes Pagninus de Lucques, Dominicain | Homme 
» Apoftolique , très verfé dans les Divines Ecritures, & dans 
» la connoiffance des Langues , furtout de l’Hébraïque, ayant 
» fait attention que la célébre Verfion de faint Jérôme avoit 
» été alrérée en plufieurs endroits, foit par la fuite des tems, 
» ou par la négligence des Editeurs, il entreprit de faire une 
» nouvelle Traduétion de coute l’Ecriture Sainte ; & il la fit par 
» le confeil du Pape Léon X , qui vouluc bien fournir à la dé- 


negrifque veftibus induti plurimi cives & 


(1) Hic eft Sanétes ile Pagninus Lucenfis, 
potentes fererrum ejus perfecuri funt, pluf- 


cujus triplex lingua, eruditto , bonitas, or- 


dinem, civitatcm, Florentinos |, à quibus 
mirificé culeus cit, decorarunt... obdormi- 
Vitin Domino IX Cal. Sepremb. 1541. 4p. 
Echard, Tom, II, pag. .r1f. no à 
(2 ) Aderam ego Lugduni, quando fuum 
Teliciter diem claufit extremum Sanêtes Pa- 
gninus ; cujus funus & exquias tanto honore 
& pietate celebravit civitas Lugdunenfis, ut 
non privatus aliquis homo, fed totius civita. 
ts parens defunétus putaretur. Nam pullari 


quam trecentis ardentibus facibus præeunti- 
bus. Hujus tanti honoris caufam cum requi 
rerem , refponfum accepi, civitatem Lugdu® 
nenfem Sanéti Pagnino perpetud fe fareri 
obnoxiam, eo quôd nifi illius fanéta & ma- 
gnifica tuba infonuiffet , dilisenterqueillim 
admonuiflet , Luthcranorum Dogmatibus 
tota forfitan feduéta, involuraque deveniffer, 
Spiritus Roterus. Ap, Echerd, 1b5d. 


DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. or 
penfe. Ayant donc ramañlé, Id & examiné avec un très- « 
grand foin plufieurs bons Exemplaires du Texte Hébreu, il « 
traduifit en Latin tout l'Ancien Teftamentc, tâcha de rétablir « 
la véritabie prononciation d’une infinité de noms Hébreux, « 
que les premiers Interprètes avoient voulu accommoder à « 
la prononciation Lactine ; & ik mit des accens fur les mots « 
Hébreux , pour faciliter au Lecteur la maniére de les bien « 
prononcer. Pagninus ( continue Sixte de Sienne) eut auffi un « 
grand foin de marquer toujours à la marge le nombre de « 
Verfets, qui, dans le Texte original, compofent chaque Cha- « 
pitre de l'Ecriture Sainte. Il éxécuta tout cela avec tant « 
d’éxactitude, que les plus habiles Rabins louent beaucoup la « 
fidélité de fa Traduction, & la préférent à toutes celles qui « 
ont paru jufqu’ici ( 1 ). Il ne s’eft pas fait moins d’honneur « 
par fa Verfion du nouveau Feftament, qu'il a traduit fur le « 
Texte Grec, en confervant religieufement l’autorité de la « 
Vulgate. Tout cet Ouvrage a été dédié au Pape Clément VIL 

« Sanctes nous en a donné plufieurs autres: un pour ex- « 
pliquer les mots Hébreux, Caldéens, ou Grecs, qui fe trou- « 
vent dans les Livres Saints. Un autre en forme de Diéio- « 
naire, qu'il a appellé avec raïfon, le Tréfor de la Langue « 
Sainte , & qui eft d’une grande utilité pour ceux qui veulent ce 
apprehdre parfaitement cette Langue. Un troïfiéme, inti- «e 
tulé: Zfagoge ad Sacras Litteras ; c'eft une Introduétion à « 
l'Ecriture ; où l’on trouve d’excellentes Régles, tirées des «e 
anciens Peres , pour l'intelligence de plufieurs expreflions « 
obfcures ou figurées, ufitées par les Auteurs Canoniques. Pa- « 

ninus avoit écrit ce dernier Livre, à limitation d’un de « 
ini Auguftin ; & il a compofe un plus grand Ouvrage, di- « 
vifé en dix-huit Livres, pour expliquer à l’'éxempie de fainc « 
Eucher ancien Evêque de Lyon, les fens myftiques des Ecri- « 
tures, ou pour nous en donner la Clé. Il a fait encore un « 
autre Ouvrage qui remplit fix Volumes, dans lefquels on « 
trouve les différentes Explications que les Interpretes H£- « 
breux, Grecs & Latins ont données des cinq Livres de « 
Moyfe, appellés le Pentateuque, Il à fait enfin, & dans le « 
même goût, un Ecrit divifé en trois Parties, fur tout le « 
Pfeautier. | 


Tous ces Ouvrages de notre Auteur ont été eftimés & cri- 
(1) Quæ omnia tam folerti cur execu-] tant, tranflationibus præferant , multis etiam 


tus eft, ut ejus editioncm peritiflimi He-| laudibus extollentes. Six. Sen, Bibl. Sant£e 
brœorum Rabbini, omnibus quæ nunc ex-1 Lib, 4 V, pag. 311, Col. 1. 


Mi) 


LIVRE 
X X V. 


SANCTES 
PAGNINUS. 
ESS RE ES GERSR Ge 








LIvRreE 


X X V. 





SANCTES 
PAGNINUSs. 
D "à 
D EN 


Hi  Ecct, Liv. 


CXL , n. 21e. 


De Clar, Interpre. 


tib. $, à fe 


Liv. II, €. 
Pag. 314 


2Ce 


tuus, & cgregiè pertinax diligentia , in im- 


912 HIST. DES HOMMES ILLUST. &c. 


tiqués ; extrêmement applaudis parles uns, & févérement cen- 
furés par les autres. Mais c’eft principalement fà Fraduétion 
de toute la Bible, qui a partagé les jugemens des Scavans. 
Génébrard, Arrias Montanus, quelques autres Fhéologiens 
Efpagnols, l'ont critiquée en plufeurs endroits, & fouvent fur 
des minuties. Plufeurs Sçavans de réputation dans les deux 
derniers Siécles, l’ont confidérée au contraire comme la plus 
éxacte , & la plus fidelle, qu’on eût tenté de faire depuis celle 
de faint Jérôme. M. Huet Evêque d’Avranche, Jui a donné la 
qualité de Modéle des Verfions de la Bible. Jean-François Pic, 
dansune Lettre qu’il écrivoit à Pagninus même, nous apprend 
que cet Auteur avoit déja employé le travail opiniâtre de 
vingt-cinq ans, à perfeétionner fon Ouvrage (1). Et M. Simon 
dans fon Hifloire Critique du Vieux Teflament, dit qu'il y tra- 
vailla au moins pendant trente ans. Ainfi, ajoute-t-il, on ne 
autres , qu'elle ait été faite avec trop de précipitation. Ce 
Critique cependant ne penfe pas qu’elle foit auf éxacte qu’on 
le croit ordinairement. À 
Quoique Sixte de Sienne, en parlant des Ouvrages de Pa- 
gninus, n'ait fait mention que de ceux, dont nous venons de 
rapporter le Titre, & qui ont été tous imprimés à Lyon, à 
Paris, à Rome ,à Cologne & ailleurs : il eft certain que cet in- 
fatigable Auteur en à mis em autres au jour, outre un 
grand nombre de Sermons , fur les Epitre de faine Paul. fur les 
Livres de l'Evangile, fur celui de l’Apocalypfe, & fur les Pro- 
phèêries d’Ifaye, de Joël, de Zacharie. On lui attribue aufliune 
Tradu&ion de l’Odyflée d’'Homeére, & de lIliade, avec des 
Notes fur ce dernier Ouvrage. Mais on peut douter qu'il aït 
jamais fait imprimer cette Verfon, & ces Commentaires. 


peut point dire de cette Traduétion, comme de la plüpart des 


lationi tuæ. Picus Mirand. Ap, Echard. Tour: 


( 1) Qu magis probandus eft labor ille 
IT, pag. 116, Col 1. 





pendendis annis quinque fupra viginti tranf- 


Fin du vingt-cinqaiéme Livre. 


Là 


Oo” de 72 


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HISTOIRE 


D ES 


HOMMES ILLUSTRES 


DE L'ORDRE 
DE 


SAINT DOMINIQUE 


LIVRE VINGT-SIXIÉME. 











GARCIE DE LOAYSA, GENERAL DES FF, 
PRESCHEURS, EVESQUE D'OsMA, CONFESSEUR 
DE L'EMPEREUR CHARLES-QUINT, PRESIDENT 
pu ConsEerz ROYAL DES INDES, DEpuIs CAR- 

_ DINAL ET ARCHEVESQUE DE SEVILLE. 


#1) Es fervices que l'illuftre Garcie (ou Garfias) de Lrykr E 
= En 1 Loayfa a rendus à fon Ordre, à fa Patrie & à XXVE. 
Fe ; AI l’'Eglife, ne font pas moindres que les Dignités, 


Lo 
Lé # Ge 
| Ho = 
Lé « 
NQ 






. e Ÿ ’ : , : G À RC IE 
ou les Emplois dontil a été honoré: & la maniére L4 prouve _. 


= généreufe, dont il parla dans le Confeil de l’'Em- 
pereur , pour faire rendre la liberté au Roy Très - Chrétien cJ°, 9e Hit, 





François I, fans rançon, & fans Conditions, mérite fans doute: ‘Echard. Tom. Ir, 
que les bons François refpeétent encore fa mémoire. Pavilla The, Eccl, 

La Ville de Talavera, ancien Appanage des Reïnes de “Gran ar. 
Caftille, fut la Patrie de Garcias de Loayÿfa, né de Parens 57%, 
nobles & riches, vers l’an 1479, fous le Régne de Ferdinand XX, n105 7 
& d'Ifabelle. [avoit déja plufieurs Freres dans l'Ordre defaint + 
Dominique ; & élevé avec les mêmes foins,, il embrafe auf le "107$ 

que; ; e | 
même Inftitut, dans le Couvent de faint Etienne à Salamanque.. 
Mais quelque grande que fut la ferveur du . Novice, fx 
M üij 


04 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 
Livre compléxion foible & délicate, faifant craindre qu’il ne püt fou- 
XX VI. tenir les auftérités de la Difcipline réguliére, de la maniére 
Garcn qu'elles fe kr dans cette fainte Maïfon, on l'envoya 
pe Loaysa, à celle de faint Paul à Peñafel ; où il fit fon Noviciar, & fa 
— Profeflion l'an 149$. Ayant depuis commencé fes Etudes dans 
le Couvent d’Avila, fes progrès portérent les Supérieurs à les 
mens." Jui faire continuer dans le célébre Collége de Valladolid ; où 
on n’envoyoit que les Sujets les plus diftingués ; & dont le gé- 
nie joint à la vertu, donnoit les Fe belles efpérances. 
LE De Loayfa me je celles qu'il avoit fait concevoir; & on 
Sesprogrés.  eñc toujours le plaifir de voir qu'il avançoit d’un pas égal dans 
Ja Piéte, & dans les Sciences, On eürt dit que la Pénitence, 
Etude & la Priére, fortifioient fa fanté, au lieu de laffoiblir. 
Aufi avoit-il à peine atteint l’âge d’être ordonné Prêtre , qu'on 
le nomma Lecteur de Philofophie , puis de Théologie ,Régent 
d'Etude, & deux fois Recteur du Collége de faint Grégoire. Si 
dans tous ces Emplois on admira l'étendue de fes lumiéres, 
fon Erudition, & le zéle qu’il avoit pour l’avancement des 
Etudes , il ne fit paroître ni moins de prudence, ni moins d’a- 
mour pour la régularité, foit dans la conduite des Commu- 
 mautés d’Avila & de Valladolid, foit dans le Gouvernement 
IV. de toute la Province d’Efpagne. Thomas Cajetan ayant affem- 
er 2% blé à Naples le Chapitre Général de fon Ordre l'an rss, il 
Gouvernement de EUt Occafion de connoître le rare mérite, & les grands talens 
fon Ordre. de cet illuftre Efpagnol ,'avec lequel il contracta dès-lors une 
étroite amitié, qui ne finit qu'avec leur vie. Deux ans après, 
Cajetan déja honoré de la Pourpre Romaine, fur envoyé Légat 
en Allemagne; & on confia le foin de tout l'Ordre de faint Do- 
minique, à la vigilance de Loayfa, qui le gouverna en qualité 
| de Vicaire Général, jufqu’au mois de May 1518; c’eft-a-dire!, 
jufqu’au prochain Chapitre, qui fut tenu à Rome, fous les 
yeux du Pape Léon X. 
In Morum.ad An. Vincent Fontana nous a fait connoître plufieurs grands Per- 
DFE TT  fonnages Italiens, François, Ecoflois, qui fe trouvérent à ce 
Chapitre; & qui, par leurs éminentes vertus , autant que pardes 
fervices déja ss à PEglife, ou à leur Ordre , méritoient de 
fuccéder au célébre Cajetan. If n’y eut cependantaucun partage 
parmi les Electeurs, ou leurs fuffrages fe réunirent bientôt en 
faveur de Loayfa , qui fut élû tout d’une voix, Supérieur Gé- 
néral, & certe Election déja fi agréable à fes Freres, le fut auff 
beaucoup à tous les Cardinaux, ainfi qu’au Souverain Pontife ; 
quoique Sa Sainteté eût dans le même Ordre, quelques-uns de 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. os 


{es Parens, dont le mérite n’étoit pas au-deflous de cette Di- 
gnite. | 

Le nouveau Général entrant d’abord dans toutes les vüës de 
{on illuftre Prédécefleur, marcha fidélement fur {es traces : & 
fes premiéres attentions {e portérent à perfectionner la Vie ré- 
guliére , dans toutes les Maïfons qui l’avoient autrefois em- 


braflée ; ou à l’introduire dans celles qui en étoient malheu- 


reufement déchüës. C’eft ce qu'il fit fans délai dans les deux 
Siciles : il commença par là fes Vifices ; tandis que des Vifi- 
teurs choifis de fa main, & inftruits de fes intentions, fe por- 
toient dans des Pays plus éloignés , pour y travailler fur le 
même Plan. Le Pape Clement VII, dans {a Bulle du vingt-fept 
Oobre 1 $30,nous apprend que le zelé Général avoit étendu 
fes foins à coutes les Maïfons, & dans toutes les Provinces de 
fon Ordre, pour procurer à toutes les mêmes avantages. 

Plus attentif encore à la confervation du Dépôt de la Foi, 
fi violenment attaquée par une Nuée d’Hérétiques , il écrivit 
des Lettres preffances à tous les Provinciaux de Bohëme, de 
Pologne & d’Allemagne , furtout à celui de Saxe, pour les ex- 
horter à employer cout ce qu’ils avoient de Religieux fçavans 
& zélés, & à redoubler eux-mêmes leur vigilance, afin de 
confirmer les Peuples dans la Religion de leurs Peres, & les 
prémunir contre nouvelles Héréfies de Luther, & de fes 
Sectateurs. Le danger étoit plus prochain dans la Saxe, & ce 
fut pour chercher les moyens d'en prévenir les fuites, que le 
Souverain Pontife fit aflembler dans notre Couvent de la Mi. 
nerve, tous les Généraux d’Ordre qui fe trouvoient à Rome. 
Le réfultat de la Conférence fut , que chaque Supérieur choifi. 
roit dans fon Ordre, des Hommes puiflans en Œuvres & en 
Paroles; qui fe rendroient en diligence dans le Pays, où l’Er- 
reur commençoit à faire de plus grands progrès, ati efflayer 
de les arrêter par leurs Prédications , leurs Difputes, leurs 
Canférences publiques : tandis que leurs Freres , dans les autres 
parties du monde, redoubleroient l’ardeur de leurs Priéres, où 
écriroient pour la défenfe de la Foi. | 

Bientôc après cette communs Délibération, faite au eom- 
mencement de l’année 1 $21 , notre Général fe mit en devoir 
de mettre en éxécution ce qu'on y avoit réfolu { r }, & ayant 


‘ (1) Tuncin omnibus Ofdinis Provinciis[ris, laboræati Matri Ecciefiæ fulcimentuns 
infurrexerunt viri doéti, lirguà, calamo , Ipræbituri; qui etiam in terris , fatanicà Hæ- 
difputationibus, prædicationibus, ac fcrip- brefis Lutheranæ pice infeétis inçoncuffi, de 


LIivRrE 
X XVI. 


CARCIE 
DE LOAYSsA 





V. 
Et dans fa vigi- 
lance. 


Bu'l+r. Ord. Tora, 
Viil, pag. 470 


VIT. 
Ilexcite le zéle 
de fes Religieux 
contre Îles nou- 
velles Héréfies. 


VII. 
Le Généraf vifite 
quelques Provin- 
ces de fon Ordre. 


Livre 
XX VI. 


CARCIE 
DE LOAYSA. 











VEIL 
Fruits de {es Vi- 
fites en Efpagne. 


IX. 
Chapitre de Val- 
Jadolid , où fe 
trouve l'Empereur 
Charles-Quint. 


| peu de tems 


96 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 
depuis .obtenu l'agrément avec la bénédiction du Pape, il par- 
tit de Rome 2 fe rendre en France : mais il ne s’arrêta que 
ans le Royaume, fon deflein étant de vifiter d’a- 
ord les Provinces d'Efpagne, & de réferver pour fon retour 
ce qu’il y auroit à régler dans les Couvens, ou Monaftéres, 
fitués dans les Etats du Roy Très-Chrétien. On aflure , que le 
Seigneur béniffant fon zéle, il fit de très-grands fruits dans les 
Royaumes de Valence, d'Aragon, & de Léon, dans l’Anda- 


 loufie ; & dans l’une & l’autre Caftille. Dans le tems que l'Hé- 


réfie, ou un efprit de libertinage, faifoit un fi grand nombre 
d’Apoftats en Allemagne ; les Peuples d'Efpagne au contraire 
s’attachoient plus fortement à toutes les Vérités de la Foi : & 
les Religieux qui n’avoient pas encore embraffe la Vie récu- 
liére, rentroient avec docilité dans les voyes que leurs faints 
Prédécefleurs avoient battuës. La fage fermeté de notre Gé- 
néral , fa douceur , fa charité, la fainteté de fes Exemples : 
tout contribuoit à ce renouvellement de ferveur. Ce change- 
ment fut fi fenfible, & fi édifiant, qu’il y eut quelques Mai- 
fons de Religieux de faint Jérôme, dans l’Andaloufie, & des 
Chanoines Réguliers dans le Royaume de Eéon ; qui fe don- 
nérent à l'Ordre de faint Dominique, après que par ordre du 
Pape & du Roy d’Efpagne , Garcie de Loayfa eût introduit 


parmi eux la Réforme (7). 


Il y avoit près de dix-huit mois , que le Pere Général étoit 
entré en Efpagne, quand il afflembla fon Chapitre à Vallado- 
lid au mois de May 1523. L'Empereur Charles-Quint, de re- 
tour de Flandres, fe trouva alors dans la même Ville, & Sa 
Majefté honora plufieurs fois de fa préfence, l’Aflemblée du 
Chapitre. Ce fut Ang tes dans cette occafion, qu'ayant 
connu tous-les talens de notre Général, & fes vertus, ce Prince 
le prit en affection, lui donna fa confiance , & voulut l’avoir 
pour {on Confefleur (2). Mais cet Emploi qui attachoit de 


licamenta impii Hærefiarchæ, & fequariuns, 
in publicis concionibus impugnantes , afflic- 
ti, lapidati. .. vario mortis genere perempti 
funt, &c. Fontan. in Monum, ad An. 1521 
pag. 432. Col, 1, 

{ 1 ) Conventus ordinis Hieronimorum in 
civitate de Linaresin Bætica , ad removenda 
fcandala, datus eft , Pontificià Leonis X , at- 
que regià Caroli Hifpaniarum Regis auéto- 
ritate, Ordini Prædicatorum , &c. Idem. 
pag. 318. Col. 2. Cœnobium Canonicorum 
Kcgularium , minus regulariter viventium in 


Regno Legionenfi, fub Titulo B. Virginis 
Mariæ, apud Caftrum de Cea , Apoftolicä, 
& Regià auétoritate conceffum eft Ordini 
Prædicatorum, &c. Idem. pag. 332. Col. 2: 


(2) Cüm autem Cæfar ibidem ageret ; 


adeo præclaris animi dotibus ill Principt 
placuit , ut ab eodem alleétus fuerit conf- 
cientiæ arbiter; quo faétum eft ut folemnif- 
fimum fuerit Capitulum , ipfus Cæfaris etiam 


præfentiäà pluries Cohoneftatum, &c. Echard 


Tom, II , pags 39e GO Le 


Loayfa 


DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. o7 
Loayfa à la fuite de ae M 3 , n'étant guères compatible 
avec celui dont il étoit chargé, il fe démit de la Dignité de 
Général, & fut nommé à l’Evêché d’Ofma, qu’il pouvoit gou- 


VIT, ayant envoye les Bulles, l’Archevêèque de Toléde fit la 
Cérémonie de la Confécration , dans notre Eglife de Vallado. 
lid au mois de Septembre 1 $ 24. | 

On peut dire que, depuis ce moment jufqu’à fa mort, c’eft- 
à-dire, pendant plus de vingt-deux ans, notre Prélat jouit conf- 
tanmént des faveurs du Monarque, qui ne ceffa de le combler 
toujours de nouveaux Bienfaits: & que de fon côté il ne ré- 
pondit pas moins à la confiance de ce Prince, par l’attache- 
ment le plus fincére à fa Perfonne , & à fes véritables intérêts. 
Ceux de la Religion & des Peuples, lui tenoient furtout au 
cœur ; & dans toutes les occafions, il fe fit un devoir eflentiel 
d'infpirer à l'Empereur, des fentimens d'amour & de refpe& 
pour l’Eglife, de bonté pour fes Sujets, de générofité & de 


verner fans beaucoup s'éloigner de la Cour. Le Pape Clément 


LIvRE 
XX VI. 


GARCIE 
DE LOAYSA. 
CS 


X. 

Loayla choifi 
pour fon Confef- 
feur , eft fait Evè- 
que d'Ofma. 


XI. 
Maximes de con< 
duite. 


modération envers les autres Souverains qu’il avoit vaincus. IL 
lui apprenoit à fe vaincre lui-même ; & lui faifoit efpérer que 


cette victoire lui procureroit une gloire plus folide , que toutes 
celles qu’il pourroit remporter fur fes Ennemis. | 


Ce que l’Hiftoire nous apprend ä ce fujet, eft trop beau , trop. 


glorieux à la mémoire de cer Evêque, pour n'être point rapporté 


iciavec toutes fes circonftances. Après la malheureufe journée 
de Pavie, François I, qui voit perdu la Bataille & la liberté, 


ayant été conduit à Madrid, Charles-Quint aflembla fon Con- 


feil, pour délibérer comment il devoit traiter le Monarque de- 
venu fon Prifonnier. C'étoit à notre Evèque d’Ofma ,Chef du 
Confeil de Confcience, à opiner le premier. Il le fit en Evé- 
ue, & en fage Politique. Il n’ignoroïit, ni les vüës intéreflées 
de ceux qui devoient parler après lui, ni les defleins ambitieux 
d’un jeune Empereur, qui n'afpiroit à rien de moins qu’à la 
Monarchie Univerfelle. Mais aufli éloigné de la flatterie, que 
de cette cruelle politique, qui facrifie tout à fon ambition ; le 
énéreux Evêque d’Ofma parla d’une maniére & plus digne de 
Lu Caraére , & plus conforme à cette grandeur d’ame, qui 

Jui étoit naturelle. 
Il fut d’avis qu’on devoit mettre le Roy de France en liberté, 


XII. 
Sentimens géné- 
reux qu’il veut inf- 
pirer à l’'Empe- 
. [Cure 


fans rien éxiger pour fa rançon , & même fans lui prefcrire au- 


cune condition. Il repréfenta que par cette générofité , l'Em- 

pereur pouvoit acquérir une gloire immortelle, & fe faire d’un 

grand Roy,un puiflant Ami, avec le fecours duquel il feroic en: 
Tome lV, 


98 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


Livre étatdedonnerlaLoiàl Allemagne & à l'Italie; qu’en prenantun 
XXVL autre partit, il alloit Ho: dans une éternelle Guerre, & 
RENE fournir aux Luthériens l’occafion d'attirer dans leur Secte Le ref- 
DE Loaysa, t du Septentrion, dont ils avoient déja corrompu les deux 
+" tiers. « La plus folide gloire ,dit-il ,à laquelle un Empereur vic- 
XII » torieux puifle afpirer, c’eft d'établir entre les Princes Chré- 
de. RE » tiens, une paix ferme & durable, À la faveur de laquelle les 
ce Prince. » Ennemis de l’Empire & de l'Eglife , les Infidéles & les Héré- 
» tiques , perdront les malheureux avantages qu'ils ont déja 
» remportés, & ceux qu'ils fe promettent de remporter en- 
Ant. de Vera, Hit. » Core fur nous. Si on refufoit de rendre la liberté au Roy 
Fran ass,  Très-Chrétien; ou fi on la lui faïfoit acheter à des condi- 
ne » tions trop dures, on montreroit une cruauté, ou une ambi- 
» tion ,qui armeroit peut-être contre nous toute l’Europe. Si au 
» contraire on fe contente de fe faire un ami fincére, par une 
» noble générofité ; & de fe Pattacher davantage par quelque 
» alliance , on paroîtra véritablement digne de fa Victoire, 
» qu’on a déja remportée ; & outre la gloire attachée aux belles 
» actions, quels avantages ne peut on pas fe promettre de le 
Mit. Ecd, Lx, » reconnoiffance d’un puiffant Monarque? » Voilà , ajoûte M. 
SXEXIR 109$ Sponde, des paroles, & des at a ro dignes de la fagefle, 
& de la piété d’un grand Evêque. 
Mais ces fentimens étoient trop beaux, pour être applaudis 
À la Cour de Charles-Quint. Ce Prince écouta avec beaucoup 
d'attention tout le Difcours de PEvêque fon Confefleur, mais 
fans donner aucun figne ni d'approbation, ni de mécontente- 
ment ; & il ordonna à fes autres Confeillers de dire auffi kur 
xiv. avis. Le Chancelier Gattinara prenant alors la parole, dit qu’il 
A pare falloir bien fe garder de remettre le Roy en liberté; qu'on de- 
kDucdAbe, voit au contraire te tenir dans une éternelle Prifon , & fe ren- 
dre cependant maître de tout fon Royaume : n'y ayant pas, 
difoit-il, d'autre moyen de réfifter aux Turcs, devenus tro 
uiffans, que de réduire toute la Chrérienté, fous une feule 
re dont l’Empereur feroir le Chef, & la France le 
centre, Frideric de Folëde, Duc d’Albe, ne s'écarta pas de cet 
avis: & après avoir violkenment déclamé contre le Roy, & les 
François, fans épargner le Pape, ni les Venitiens, ni les autres 
Princes d'Italie ; il ofa bien ajoûter, que ne pas retirer de cette 
Vitoire, tous les avantages qu’on pouvoit naturellement fe 
procurer, ce feroit offenfer Dieu, & provoquer fa colére, en 
méprifant les moyens qu’il offroix à FEmpereur-pour parvenir 
à la Monarchie Univerfelle, Cetre affaire lui parut bien plus 





DE LORDRE DE S. DOMINIQUE. 99 


preflance, que celle d’oppofer une Digue aux progrès éton- 
nans, que faifoient tous les jours les Turcs & les Luthériens. 
PP prefque tout le Confeil applaudit ; & on agit en 
conféquence ( r'). | | 

Mais l'événement fit voir que notre Evêque avoit penfé, & 
parlé plus fagement : & on fut depuis obligé de réformer par le 
Traité de Cambray , ce qu'il y avoit eû ER trop dur, pour ne 
pas dire d’injufte & de violent, dans celui de Madrid. 

Si la profonde politique, ou l'ambition démefurée de Char- 
les-Quint s’accordoit fi peu , avec les fentimens de modération 
& d'équité, que l’'Evêque d’Ofma s’efforçoit de lui infpirer ; 
le nombre des Flateurs, & l’efprit qui dominoit dans fa Cour, 
mettoient toujours de nouveaux obftacles à toutes les bonnes 
intentions du fage Prélat. Mais, dans les circonftancef les plus 
critiques, rien ne fut capable de l'empêcher de parler avec la 
même liberté pour la ee. , ou pour la Religion.Il aimoit 
mieux donner des confeils fages, qui ne plaifoient pas, que de 
pee au Prince & à fes Courtifans, en crahifant fes propres 
umiêres, & la vérité. Cela parut dans toute la fuite de la 
Guerre, qui défoloit alors l'Italie ; & qui, après avoir renverfé 
prefque toute la Ville de Rome, fe termina à ôter la liberté 
au Pape, & à tous les Cardinaux, qui fe trouvérent auprès de 
fa Perfonne. 

Notre Evêque, qui n'avoit ni confeillé, ni approuvé cette 
Guerre, fut fenfiblement affigé du Sac de Rome, & de la 
Captivité du Pape : & il s’oppofa toujours avec une fermeté 
Épifcopale, aux réfolutions violentes de quelques Miniftres, 
auf peu favorables à Clément VII, qu'ils l’avoient été à 
François I. Selon Guichardin, l'Empereur vouloit que le Pon- 


(1) Quo verd palto cum Reyge agere de- 
ret, ad fuorum confilium referens (Carolus) 
primdm ab Ofimenfi Epifcopo , qui illi à 
Confeffonibus erat, audivit,pacem imprimis 
ab eo quærendam inter chriftianos ef , quà 
& Turci reprimi, & Heretici comprimi pof- 
t:  Regem in perpetuam cuftodiam tra- 
deret, id non fine infigni crudelitatis nota 
| poffe ; fi duris conditionibus libertati 
teftitueret , odia magis inde, ac cruentiora 
bella eventura, nomenque immanis ambitio- 
nis Cæfarem reportaturum ; fi dignë principe 
Chriftiano humanirate Regem vel affinitate 
junétum » vel beneficio devin@tum , vel utro- 
qe illigatum dimitteret , illum fbi perpe- 
4 amiCum paraturum , feque alieni non 
éppetentem declaraturum. Hujufmodi ora- 
Lonem , dignam Epifcopi pietate & profef- 
» # raioni Confentaneam , cum Çaro- 


lus magnä attentione audiffet, nullo appro- 
bantis, ant improbantis edito figno, juflis 
aliis fententias fuas dicere , Fridericus Tole- 
tanus Albæz Dux, vir magnæ apud illum auc- 
toritatis , pro ingenio fuo tumido & elato , in 
Regem & Gallos acriter , nec in Pontificem, 
Venetos, ac cæteros Italiæ principes leviter, 
inveêtus , viétorià quim Deus Cæfaris ma- 
gnitudini favens dediffet, non uti ad eam au- 
gendam , nihi aliud fore cenfuit, quim Deum 
in fe provocare , ac gratià ejus indignum fe 
reddere; & contemptim rationes Epifcopi 
Carpens, fatius efle dixit Turcorum & Hæ- 
reticorum negotium differri, guoufque Ca= 
rolus oc bun … adeptus foret, quà fol& 
tam Sanétz res perfici poffent .…. ejus fenten- 
tia totius fenatüs applaufu accepta fuit, &ce 
Spendans 44 AR 31525: 8: $- N ii | 
ÿj 


LIvReE 
XX VI. 


GARCIE 
DE LOAYSA, 
Let Re ne +, 








X V. 
Sage fermeté du 
Prélat. 


Guirciard. Live 


XVIII, Hit. 
Spunand, ad An. 
1e27.n. 8. 
Haift. Eccl. Live 


CXXXI, NN, 195: 20° 
&c. 





LIvRE 
XXVL 


© GARCIE 
DE LOAYSA. 











XVI. 
I] parle en faveur 
du Pape Cléiment 
VII , comme ii 
avoit fait pour 
François I. 


XVIE 
D'ffimulation de 
Charles-Quint. 


Hit. Ecch Ibid. 
2. 18,210, QC 


X VIII. 
L’Evêque d'Ofma 
, continue à lut par- 
ler en Evêque. 


100 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 
tife fut conduit en Efpagne, croyant fe faire un grand honneur 
d’avoir eù, dans ne de deux années, deux Prifonniers 
auffi diftingués qu'un Roy de France, & un Pape, & de les 
avoir emmenés à Madrid, comme pour fervir à fon triomphe. 
Mais fon Confeffeur lui déclara au contraire ,que rien ne {çau- 
roit le rendre plus odieux dans tout le Monde Chrétien; & 
pi tous les Siécles n’effaceroient point la tache qu'il feroit à 
a réputation. Il ajoûta, que tous les Souverains , & tous les 
Princes, déja jaloux de fes Victoires, en condamnoient hau- 
tement l'abus; & qu’enfin les Prélats , auffi bien que les Peu- 
ples d'Efpagne ne déteftoient pas moins que les Etrangers, la 
manuiére dont fes Officiers en ufoient envers le Succeffeur de 
faint Pierre. Ces fages repréfentations eurent en partie leur 
effec : Charles-Quint ne penfa plus à faire transférer Clément 
VIl en Ffpagne. Il déclara même dans quelques Lettres écri- 
tes à divers Princes, que c’étoit fans fon ordre, & contre la vo- 
Jonté même de fes Généraux, que l'Armée, uniquement defti- 
née à défendre le Royaume de Naples, s’étoir emparée de la 
Ville de Rome. | 

Le Pape cependant , avec treize Cardinaux , étoit toujours 
reflerré dans le Château Saint - Ange, au pouvoir des Alle- 
mands & des Efpagnols : & l'Empereur, qui pouvoit d’une feule 
parole retirer fes Troupes, & rendre la liberté au Chef Vifible 
de l’Eglife, fe contentoit de paroître fort affligé de fa déren- 
tion: il voulut qu'on fit dans tout fon Royaume, des Procef- 
fions, & des Priéres publiques pour fa délivrance. Lorfque le 
Nonce, à la cête de dix Evêques, & fuivi d’un grand nombre 
d'Eccléfiaftiques, alla fupplier ce Prince de rendre la liberté 
au Pape , il leus répondit qu'il le fouhaitoit plus qu'eux ;-& ïl 
les renvoya avec cette froide réponfe. Le zéle de notre Prélat 


ne fe rebuta pas ; & fi dans le Confeil de Confcience, il opinæ 


felon fes fentimens ordinaires de Religion, & d'équité ; il 
infiftoit encore plus fortement fur les mêmes maximes, lorf- 
que feul avec le Prince, ou en préfence de peu de Témoins, il 
pouvoir s'expliquer avec plus de liberté. Charles-Quint n’étoit 
pas infenfible à la réputation, qu’il croyoit s’être acquife, d’ê- 
tre un Prince Pieux, Catholique & Clément. Mais l'Evèque 
d'Ofma ne craisnoïit pas de lui dire , qu’il détruifoit fui-même 
cette réputation, dont il devoit être fi jaloux; & que s’il eft 
impoffible de tromper Dieu, il n'eft pas facile d’en impofer 
aux Peuples, Jorfque les a&tions démentent ouvertement Îes 
‘paroles. | 


« % 





DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. rot 


Par fes inftances fouvent réitérées , le Prélat auroit peut- 
être obtenu tout ce qu’il défiroit, pour faire cefler le fcandale, 
files Flateurs n’avoient agi en même tems, & avec une pa- 
reille ardeur, pour faire prevaloir des confeils moins pacifi- 
ques, & moins ue , mais plus conformes aux inclinations 
de Charles-Quint, Ce Prince, fans paroïtre fe déterminer à 
rien, affa enfin la patience de fon Prifonnier. Dans le mois de 
Juin 1527, le Pape fut obligé de figner avec le Prince d'Oran- 
ge, & quelques autres Offic:ers de PArmée Impériale, une Ca- 
pitulation défavantageufe; & pour payer les grofles fommes, 
dont on étoit convenu, il fallut donner tout l’Or & PArgent; 
& vendre tout ce qu'il y avoit de précieux dans le Château 
Saint-Ange : encore cela ne fuffit-il pas. Les autres conditions 
du Traité ne furent pas moins onéreufes. Mais comme nous 
avons déja remarque, que le Traité de Madrid avoit été de- 
puis modifié à Cambray, celui de Rome le fut aufli deux ans 
après à Bologne, & notre Evêque d’Ofma eût beaucoup de 
_ part à cette modification. Il ne voyoit qu'avec douleur que tan- 

dis que les Princes Chrétiens étoient continuellement armés 
les uns contre les autres , les Turcs, déja maîtres de prefque 
toute la Hongrie, menaçoïent de près l’Allemagne & lItalie; 
& que les Luchérièns, par de continuels progrès, répandoient 
impunément leurs Erreurs dans tous les Royaumes du Nord. 

Pour s’oppofer avec quelque fuccès aux uns, & aux autres. 
l'Empereur avoit befoin de toutes fes forces. L’'Evèque d'Ofma 
ne cefloit de lui repréfenter la double obligation où il étoit, 
& de procurer entre les Princes Chrétiens uñe bonne Paix ,.en 
modérant fes prétentions ; & de faire fervir fes Armes à la dé- 
fenfe de la Religion. Malgré toutes les intrigues de quelques 
Miniftres de Charles-Quint, les Confeils de l’Evêque prévalu- 
rent enfin. Pendant que Marguerite d'Autriche, Gouvernante 
des Pays-Bas, Tante de l'Empereur, & Louife de Savoye, 
Mere de François I, travailloient à faire une folide Paix entre 
ces deux Prinees, le premier envoya en Italie un Homme de 
confiance, pour traiter en fon nom avec le Pape, & il fe dif- 
pofa à allèr lui-même vers Sa Sainteté., pour recevoir de fes 
mains la Couronne Impériale : l’Evêque d'Ofma fon Confef- 
_ feur le fuivic dans ce Voyage. Ils s'embarquérent à Barcelone, 
dans lemoisd’Août tr sz9:& s’arrêrérent quelque temsàGénes, 
à Parme, à Modéne, à Plaifance. Ce fut dans cette derniére 
. Ville que l'Empereur recut les Députés des Princes Protefkans: 
teur dorna Audience le douziéme de Septembre. Maïs com- 


C2, 22 


N ir 


Livre 
XXVI. 


GARCIE 
DF LOAYSA. 
en” 





X Î X. 
Les tlateurs gà- 
tent tOUt. 


Eift. Ecct. Liv. 
CXXXIT 2 74» 74e 


XX. 
L'Empereur cont: 
mence à profiter 
des confeils de l’E- 
véque. 


XXFr 
Qui l’accompa- 
gne en Italie. 


Ibid. n, 80,85 

















LIrvRE 
XX VI. 


GARCIE 
DE LOAYSA, 
MA ns ve 5 





XXIS 
Afifte à fon Cou- 
ronnement. 


X XIII. 
ER fait Cardinal. 


Bullat, Ord. Tom. 
IV » pag: 526 


Bullar, Ord. Tom. 
VIII, pag. 470. 


X XIV, 
Va réfider à 
Rome. 
X XV. 
Sa réputation, 


102 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


me ils demandoient qu’on accordit à routes fortes de Perfon- 
nes dans tout l’Empire, une entiére liberté d’embraffer les 
opinions de Luther, Sa Majefté ne voulut point leur donner 
de réponfe fur cet Ârticie , qu'après en avoir délibéré dans fon 
Confeil de Confcience. Notre Prélat étoit toujours à la tête 
de ce Confeil, & il n’oublia point ce que fon Cara@ére, l’hon- 
neur de l’Eglife, &le zèle du Salut des Ames, l’obligeoient de 
faire en faveur de la Religion outragée. 

Le treiziéme d'Oétobre, l'Empereur donna par écrit fa Ré- 
ponfe aux Députés ; qui n’en furent pas contens, quoiqu'’elle 
fût très-mefurée , & digne d’un Prince Chrétien. Pendant 
us les Luthériens, après avoir renouvellé leurs Proteftations, 

ormoient leur Ligue en Allemagne, Charles-Quint partit de 
Plaifance ,& Clément VII fortit de Rome ; ils fe rendirent l’un 
& l’autre à Bologne, où devoit fe faire le Couronnement de 
l'Empereur , marqué au 24 de Février 1 $30. Charles-Quine, 
le dernier Empereur Romain, qui fe foit fait Couronner par 
le Pape, avoit choifi ce jour, parce qu’il étoit celui de fa Naif- 
fance. Parmi les Réjouiffances publiques , qui fe firent à Bo- 
logne en cette occafion , & au milieu du tumulte des affaires, 
le Prince n’oublioit point fon Confeffeur : il demanda pour lui 
un Chapeau de Cardinal ; & il l’obcint d'autant plus aifément, 
que Sa Sainteté n’ignoroit ni le mérite fi diftingué de notre 
Évêque, ni les grands fervices qu’il avoit rendus à l’'Eglife, & 
au Saint Siège. Ce fut le 19 de Mars 1530, que Garcie de 
Loayfa fut aggrégé au Sacré Collége, avec le Titre de Car- 
dinal , Prêtre de Pine Sufanne. Trois jours après, l'Empereur 
partit de Bologne pour aller en Allemagne, & le nouveau 
Cardinal accompagna le Pape à Rome; où il s'arrêta pendant 
plufieurs années, pour veiller en même tems aux intérêts des 
Eglifes d'Efpagne , & à ceux de Sa Majefté Impériale. Il n’ou- 
bha pas auf ce qui regardoit l’honneur de fon Ordre; cela pa- 
roît par quelques Bulles de Clément VII | 

Sans nous apprendre le détail de ce qu'il fit, pendant les 
fept ou huit annees qu’il fut à Rome, on s’eft contenté de dire 
que par la fageffe de fa conduite, & l’éclat de fes vertus, il fe 
rendit également cher & refpectable aux Efpagnols, aux Ro- 
mains, & à tous les Pr arr des Princes, qui fouhai- 
toient de le voir un jour élevé fur la Chaire de S. Pierre (1 ). 


(1) Summum Pontificem exinde Romam | que nationum Legatis, ut digous qui ali- 
fecutus, & negotiis Ecclefiæ Hifpaniæ geren- | quando Petri fedem afcenderet , palam pro=, 
dis præfe@tus, ita fe omnibus probavit , non | clamaretur, &c. Eçhard. Tom. 11, page 39 
tantüm gentilibus, fed & Romanis, aliarum- | Co/. 2, 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. ro; 


Le 2 $ de Septembre 1 534, notre Cardinal afifta à la mortde Lrvra 
Clément VIL, dont le Corps, après avoir été d’abord inhumé XXVI. 
dans l’Eglife de faint Pierre , fut enfuite transféré dans celle TG 
de la Minerve, chez les Dominicains , avec les Cendres de ,,, moe . 
Léon X. Peu de rems auparavant, le Cardinal de Sainte Su- “mm 
finne , avoit perdu un ancien & fidéle Ami, dans la Perfonne  XXV1. 
du Cardinal Cajetan, avec qui il étoir étroitement uni, none Moride Clement 
| | , Ps 
feulement par la même Profeflion, mais plus encore par la ef ‘inhumé avec 
conformité de mœurs, & de fentimens ; furtout par le même ‘lui de Léon X, 
*  … dans l’Eglife de la 
zele, & le même amour de la Religion, alors fi cruellement dé- Minerve 
chirée par une multitude d'Hérétiques & d'Héréfes. Hift. Ecd. Liv, 
Ce fut fans doute par cet efprir de zèle , qu’on ne voulut pas "+; v11 7 
différer de remplir le Saint Siege. Dès Le treizième Oétobre, Eleétion de Paul 
deux jours après que les Cardinaux furent entrés dans le Con< 4. 
clave , ils élurent leur Doyen, qui prit le nom de Paul IH. Le 
Continuateur del’Hiftoire EcclGaltique de M. Fleury, dit que | 
cette promptitude m’avoit pas ed encore d’éxemples. Mais nous Lir. Cxxx1V, n: 
avons remarqué ailleurs, ra la mort de Grégoire X, In- !” 
nocent V , le premier Pape de l'Ordre de faint Dominique, fut nus. Tourte lee 
élà le premier jour du Conclave ,onziéme depuis la mort de !2%8:35% 
fon Prédéceffeur. Eun & l’autre Doyen du Sacrée Colltége mé- 
ricoient par leurs grandes qualités , d’être élevés fur la Chaire 
de faint Pierre; mais ce qui engage ici particuliérement les 
Cardinaux à favorifer l'Eleétion À Albsindee Farnèfe, étoit 
le zéle que montroït ce Cardinal , pour aflembler un Concile 
Général afin d’aporter un Le reméde aux maux, qui dé- 
foloient lEglife. Les défirs du Paul IT, éroient fincéres ; & de xxwrrr. 
tous ceux qui travaillérent à le confirmer dans cette réfolu- Notre Cardinal 
tion, le Cardinal de Sainte Sufanne, fut celui qui s’y porta Fe SanseNRUes 
toujours avec le plus d’ardeur. . tr 
l pouvoit auf y contribuer plus qu'un autre, par le crédit  xx1x. 
avoit auprès de l'Empereur. Ce Prince arriva à Rome Etde l'Empereur 
ans le mois d'Avril 1 $36 ; & notre Cardinal fe trouva à tou- CR é 
tes les Conférences que Charles Quint eût avec le Pape, au 
lujet du Concile. La confiance particuliére , dont Sa Majefté 
continuoie toujours à Fhonorer , nous permer de penfer que ce 
Cardinal avoir beaucoup contribué à rout ce que fi l'Émpe- 
sur dans fa Capitale du monde Chrétien, pour effacer par des 
actions de générofité, Pidée peu avantageufe qu’on pouvoit xxx. 
avoir conçue de lui, depuis Ia prife, & le Sac de Rome. Outre . Eibéraliés de 
ks libéralirés qu'il fftaux principaux Habitans ,aux Prélats, & a 


dant fon féjour à 
aux Cardinaux, fl n'y eus point d'Eglife, à laquelle il ne fit des Rome. 








À 


— 


104 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


Livre préfens très-confidérables, foit en Or, ou en Argent, ouen 
XXVI  Ornemens facrés. Il mit en dépôt l’Argent néceffaire pour ma 
Garçcrx fier vingt-quatre pauvres Filles, dont douze devoient avoir 
De LOT a, trois cens écus chacune, & les douze autres deux cens. Il fit 
FR diftribuer de très-grandes Aumônes dans chaque Quartier, 
CXXXVIL, à, 1 Pendant tout le cems qu’il {éjourna à Rome. Il annoblit plu- 
{ieurs Familles, & accorda aux Marchands des Droits & des Pri- 

viléges confidérables , pour qu’ils puflent trafiquer plus avan- 


tageufement avec les Sujets de fes Etats. | 
La modération du Cardinal de Sainte Sufanne, & fon refpect. 
te François I, ne l’auroient À ap porté à confeiller à Char- 
es-Quint, de parler comme il fit contre ce Monarque en plein 
Coanfiftoire ; & il ne faut pas douter que s’il eût été prévenu de. 
sure de fon deffein, il n’eût au moins effayé de l'en détourner. Il eft. 
ont, ed. Liv. vrai que dès le lendemain l'Empereur interpréta publiquement 
ii. ” fon Difcours, & loua le Roy Très-Chrétien en préfence de fes 
Ambafladeurs, déclarant que fon intention n’avoit jamais été 
de blâmer ce Prince, connoiflant fon mérite & fon grand, 
_n cœur ; & que tout ce qu'il avoit dit n’étoit que pour fe difcul- 
4% 3233» per lui-même. L'Empereur püt reconnoître en effet, par la trifte 
Campagne qu'il fit la même année dans km Provence, que fi 
François I avoit beaucoup de courage & de valeur ; il n’avoit. 
pas moins de prudence & de fagefle, pour vaincre fon Enne- 
.. mi, quelquefois même fans l’attaquer. | | 

_ ea. 4, _ Cene fut 1. la mort de notre Cardinal Nicolas de 
nal de Loayfa en Schomberg , décédé à Rome le neuviéme de Septembre 1 537, 
Efpagne, que le Cardinal de Sainte Sufanne, en partit pour retourner 
en Efpagne. L'Empereur qui l'y attendoit, lui donna d’abord. 
de nouvelles marques de fon eftime, & le chargea de nouvelles: 
xxxir Dignités. Dès l’an 1 538, il le nomma Archevêque de Séville. 
Quelles Digai Grand Inquifiteur d’Efpagne, Préfident du Confeil Royal des 
7: Indes, & de celui de la Croifade. Ce Prince l'amena depuis. 
avec lui à lP'Affemblée des Erats convoqué à Toléde, où on. : 
devoit traiter des Subfides néceflaires pour la Guerre contre 

les Turcs. . > | | 
__ La liberté avec laquelle notre Cardinal defendit toujours la, 
caufe de la Religion & des Peuples , n’offenfa jamais le Souve- 
XXXIIL rain. Mais lés faveurs que Sa Majefté fembloit lui prodiguer,, 
Se lui attirérent fouvent la haine des Envieux, qui effayérent plus 
vie, &fontéclarer d’une fois, & toujoursinutilement, de lui tendre des piéges, ou 
davantagelonmé. de lui faire perdre le crédit, dans lequel il fçut toujours fe fou- 


rite. . | | 
cenir malgré les Cabales, & rous les efforts de quelques Cour- 
tifans, 


: DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 7o; 
tifans. La prudence du Prélar, fa droiture, & fa fermeté d’ame 
parurent dans la maniére dont il remplit, à la fatisfaction de la 
Nation & de l’Eglife, les grands Emplois dont on avoit ho- 
noré fa vertu. Si les Difcours de fes Ennemis ne purent jamais 
diminuer l’idée avantageufe, que P Empereur avoit de fa droi- 
tute & de fes talens: l’éclat des honneurs ne lui fit aufli rien 
perdre de fa modeftie, & ne le rendit pas moins compatiflant 
envers les Pauvres, & les Malheureux ( r ). 

- I fit un grand nombre de Dons, d’Aumônes, & des Pré- 
fens aux Eglifes de Séville, comme il avoit déja fait à celles 
d’Ofma; & il vifita avec foin fon Troupeau. Pour fuir l’oftenta- 
tion , & les applaudiflemens des Hommes, il faifoit en fecret fes 
principales libéralités aux pauvres Familles , qui avoient befoin 
de fon fecours. On aflure aufli que depuis le pillage de Rome, 
il envoyoit tous les ans cinq cens Ecus d'Or au Cardinal Cajé- 
tan ; & qu’il en donnoit quatre cens à un pauvre Gentilhomme 
Efpagnol, dont tous les Biens avoient été confifqués, parce 
qu’il s’étoit trop engagé dans <a diffenfions des Caftil- 
Jans. Le pieux Cardinal établit auffñi un Fonds de mille Du- 
cats de Rente, pour marier de si Filles Orphelines de fa 
Ville de Talavera. Il fit bâtir dans le même Lieu une Fglife, 
& un Couvent de fon Ordre, & donna des Revenus confidéra- 
bles au Collége de faint Thomas d'Aquin à Alcala. Les Cou- 
vens de faint Paul de Valladolid, & de Penañel ne reçurent 

as de moindre marques de fa pieufe libéraliré. Mais fa droi- 
ture & fa charité parurent furtout dans toutes les occafions, où 
il s’agit des intérêts des Indiens, que la dureté des Conqué- 
rans réduifoit quelquefois au défefpoir , ou à la derniére mi- 
fére. | 
Tous les Faits que nous avons rapportés , prouvent fans 
doure que les Hiftoriens Efpagnols ont eù raifon de louer les 


Lirverr-# 
XX VI. 


GARCIE 
DE LOAYSA, 
SERRES ESS 








XXXIV. 
Sages libéralités. 


XXXV. 
- Et Fondation du 
Cardinal  Arche- 
vêque de Séville. 


excellentes qualités de Loayfa ; furtout fa modération , fa pru 


dence, fon défintérefflement, & fon humeur douce, franche, 
fincére, qui ne lui permettoit pas de vouloir procurer un bien, 
ou détourner un mal, que par des voyes honnêtes & légitimes. 
L’ufage qu’il fittouiours de fon crédit,& des bienfaits du Prince, 
Jui méricérent la miféricorde du Seigneur , qui l’apella à lui le 

(1) Tot tantaque munja tam integré, in his honoribus iple pen , quorum ". 
tam fanétè implevit ; ut necab Imperatoris | trem amantiffimum fe {emper largiflimum- 


| XXXVL. 
Sa mort. 


gratid , quacumque aulicorum invidià, quæ]que præbuit , oblitus fuerit, &c Echard, 


£inon defuit , divelli poruerit unquam ; nec] Tom. II , pag. 39. Col, 2. ; 


Tome IV. O , 


LrvRreEe 
XXVI. 


GARCIE 
DE LOAYSA. 
CRE RER AS SEE 








XX XVII. 

Dominique de 
Mendoza , Frere 
aîné de Loayfa. 


XXXVIII. 

Ce qu’il fait dans 
la Nouvelle Efpa- 
gr , & dans Les 


anaries. 


Echard, Tom. 11, 
pag- 39. Col, 2. 


106 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


21 d'Avril 1546. Ce grand Cardinal, honoré de la Pourpre 
Romaine depuis dix-fept ans commencés, mourut à Madrid, 
& fon Corps fut porté à Talavera , pour être enterré dans l’E- 
glife de faint Génet, qu'il y avoit fair bâtir, & où on lit en- 
core fon Epitaphe ( 1 }. 

Nous avons déja dit que ce Cardinal avoit quelques-uns de 
fes Freres , dans le même Ordre. Son Aîné s’appelloit Domini- 
que de Mendoza, du nom de Catherine de Mendoza leur 
Mere. Comme celui-ci avoit précédé de plufieurs années fon 
Cadet, dans la Profeffion Rcligieufe ik étoit déja fort diftin- 
gué dans l'Ordre de faint Dominique, quand il y vit entrer 
Garcie de Loayfa. Le Pere Echard, après quelques Auteurs 
Efpagnols, dit que Dominique de Mendoza avoit appris par 
cœur toute la Somme Théologique de faint Thomas, & qu'il 
en avoit fait un abrégé en Vers, pour ne point oublier ce qu'il 
avoit une fois gravé LL. fa mémoire. | 

Le zéle du Salur des Ames, le fit pafler des premiers dans 
Fifle apellée de fainr Dominique : où après plufieurs Conver- 
fions , muni de Pautorité du Pape, de celle du Roy d’Efpagne, 
& du Général de fon Ordre, il fit bâtir des Eglifes, & le pre- 
mier Couvent dans la Ville de faint Domingeue. Il paffa depuis 
dans les Ifles Canaries , découvertes dès le Siécle précédent 
par les Portugais; & il y éxerça avec fruit les fonctions du 
faint Miniftére Il avoit déja formé dans ce Pays diverfes 
Communautés Religieufes , lorfqu'en 1518 ,il fe rendit à 
Rome, pour donner un Succefleur à Thomas Cajetan devenu 
Cardinal. Dominique de Mendoza, fur donc un de ceux, qui 
élurent fon Frere Garcie de Loayfa pour Général des FF. Prêé- 
cheurs. Nous ignorons s’il retourna aux Ifles Canaries, ou s’il 
entreprit quelque autre Miffion : mais nous d'or que lorf- 
que l’âge & fes infirmités ne lui permirent plus de continuer 
les Travaux Apoftoliques, il fe retira dans fon Couvent de 
Salamanque , pour ne s'occuper déformais que de l’éxercice 
de l’Oraifon. & attendre dans fa Retraite le moment où il 
plairoic à Dieu de finir fon éxil. Nous ne doutons pas que fa 
mort n'ait précédé celle de fon Frere; mais les Hiftoriens 
n’en marquent point l’année; & quoiqu'ils ayent parlé quel. 
qacfois avec éloge de fes Ouvrages Théologiques, ils ne 

(1) Uluftrifimus hic jacet Garfias à 


Loayfà Hifpalenfis , Cardinalis, fupremi In- 
quiftionis Scnatus , nec non Regit Indiarum 


Confilii Præfidens, Generalifque Hifpaniæ 
Commiffarius. Obiit anno Domini 1546. 
Ap. Ciacon. Tom. II, Col, 1476. 





DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 107 


nous ont point appris s'ils furent imprimés du vivant de 
l’Auteur (1 ). 








LrvRreE 
XX VI. 





JULIEN GARCÉS, PREMIER EVÊQUE 


DE TLASCALA, DANS LA NOUVELLE ESPAGNE. 
VINCENT VALVERDE, PREMIER EVESQUE 
DE Cusco, DANS LE PEROU. 


ULIEN GARCÉS(ouGARGEZz ) iffu d’une Illuftre Fa- 
mille d'Aragon , nâquit vers l’an 1457 ; & embraffa l’Infti- 
tut de faint Dominique, dans la Ville de Saragofle, avant 
l'an 1475. Le fuccès de fes premiéres Etudes lui fit honneur; 
& fes progrès dans les Ecoles de Paris furent fi rapides, que 
de retour en Efpagne, il réveilla lEmulation parmi les Sca- 
vans, les plus habiles avouoient qu'il falloit avoir beaucou 
là & beaucoup étudié, pour ofer difputer avec lui d’Erudi- 
tion. C’eft l’aveu que fit plus d’une fois Elie-Antoine de Le- 
brixe , très-célébre lui-même dans les Univerfités d'Efpagne. 
Garcés n’enfouit pas {es talens : excellent Rhétoricien, fub- 
til Philofophe, & fameux Théologien, après avoir enfcigné 
avec de grands applaudifflemens, dans plufieurs Villes du 
Royaume d'Aragon, il annonça avec de nouveaux fruits la 
arole de Dieu dans la plüpart des Provinces d’Efpagne, & à 
L Cour de Caftille. Charles-Quint, & la Famille Royale ad- 
miroient également fon Eloquence vive, & patétique, & fa 
liberté A poftolique dans l'Exercice du faint Miniftére. Mais fa 
prudence, & la pureté de fes mœurs ne le firent pas moins ef- 
timer de plufieurs Grands; entre lefquels Jean-Rodrigués de 
Fonféca, Archevêque de Burgos, qui avoit été Préfident du 
Confeil Royal des Indes, avant notre Cardinal de Loayfa, le 
prit pour fon Confefleur, & fon Guide dans l'affaire du Salut. 
= Lorfque, fous la conduite de Ferdinand Cortez, & par les 
foins de plufieurs de nos Miffionnaires, les affaires de la Re- 
ligion & de l’Efpagne , eurent commencé à réuflir dans le 
Méxique ; Charles-Quine n'ignorant point que les Américains 
_ de Tlafcala étoient bien intentionnés pour fa Couronne, & 
u’ils avoient favorifé les defleins de Cortez, il réfolut de 
Dire ériger un Siége Epifcopal dans le Pays, afin de s'attacher 


\ 


nus , Frater natu major Garfix Loayfæ , ejuf- 


quorundam tractatuum multæ doétrinæ, ut 
dem Ordinis, Archiepifcopi Hifpalenfis, fa- 


aiunt, aomine: nec ultra quidquam. Njç. Anê, 


JULIEN 
GARCÉS. 
SERRES 


Auguft. Davila y 
Padilla Hift. Pror. 
Mexi Liv. I. 

Diag. Hift. Prov. 
Arago Liv.ll, Chap. 
XXXVI. 

Echard. Tom, Il, 
pag. 131. 


I. 
Talens, & Eru- 
dition de Juiien 
Garcés. 


LT 
Il eft nommé pre- 
mier Evêque de 
Tlaicala, 


(1)F. Dominicus de Mendoza, Dominica- Êr ab Antonio Senenfi, & Poflevino ; | 


cræque Ecclefix Romanæ Cardinalis,.. ce-| Bÿb/. Nov. Hifp. Tom. 1, C I. 154. 


1] 


108 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


Livre plus étroitement ces Peuples ; en leur procurant la connoif- 
X XVI. 





JULIEN 
GARCÉS. 
D 





IT I. 


Et facrée dans un 
âge fort avance. 


I V. 


fance de JEsus-CHr1sT,& de fon Evangile. Dès le fixiéme 
jour de Septembre 1 5 19, Sa Majefté MT 54 au Pape Léon 
X, le Pere Julien Garcés, pour remplir le premier ce nou- 
veau Siège : mais l'affaire rencontra des difficultés, qui ne pu- 
rent être firôt terminées à la Cour de Rome; & lorfque le 
Saint Siége confentit enfin à cette Ereétion, fous le Pontificat 
de Clément VII, l'Evêque nommé fe trouvoit déja dans un 
âge, où il femble qu’on ne doit plus penfer qu’au repos. Ce- 

endant le zéle du falut des Ames, dontil étoit embrafé ne 
fi: permit pas de s'arrêter à des confidérations, qui auroient 
pû rebuter tout autre : ami du travail, & réfolu de mourirlesar- 
mes à la main, ni le poids des années, ni les dangers du Voyage, 
& l'éloignement du Troupeau qu’on-confoit à fes foins, ne 
refroidirent pas l’ardeur de fa charité. Ayant reçu dr es : 


_. des mains, & les Lettres du Prince, Garcés prit Pofcflion par 
Procuréur de fon Eglife , le neuviéme de Novembre 1 527,& 


” Les Américains 
le reço.vent COm- 
me lour Pere & 
leur Protecteur. 


y 


fe prépara à fuivre de E les Prédicateurs de la Foi, qu'il fit 
partir pour fon Diocèfe. | 

S'il différa un peu fon Voyage, ce ne fut que pour aflurer 
aux Américains la protection de l'Empereur, & fe mettre lui- 
même en état de fe faire entendre de fon Peuple, dont il ap. 
prit d’abord la Langue, les Mœurs, les Coutumes, la Ref. 
gion , autant jé cette connoiffance pouvoir lui être néceffaire, 
pour rendre fon Miniftére utile. Parmi les Religieux de fon 


Ordre, qui ne refuférent pas de l'accompagner, Diégue de 


Loayfa lui fut d’un grand fecours, & d’une plus grande utilité 
à ces pauvres Américains; dont la docilité, & le défir qu'ils 
failoient paroître de connoître la Loi de JEesus-CHRIST, 
méritoient bien qu’on ne refufat ni peine, ni travail pour leur 
Inftrudion. Ces Peuples, jufqu’alors plongés dans les ténébres 


du Paganifme, n’avoient adoré que des Idoles, ou des Dé- 


mons : ils reçurent cependant leur Evèque, avec des rémoi- 
gnagcs infinis de joye , & leur jufte confolation éclata encore 
davantage, quand par une heureufe expérience, ils eurent re- 
eonna que leur bon Pafteur écoir en même tems leur Pere & 
leur Protecteur, toujours prêt à les défendre contre la cruauté, 


“cu la cupidité de leurs Oppreffeurs. 


IT en remplit lo- 


ricufmene 
les devoirs. 


tous 


La tendre charité du Prélar, le porta à fe faire tout à tous, 
fans craindre la fatique , & fans jamais fe laffer des manicres 


grofliéres de ces Peuples, fi éloignés de nos Coutumes. Il les 


Catéchifoit avec bonté; &:var {es Inftruétions familiéres, il 





DE L'ORDRE DE $. DOMINIQUE. 109 


leur appreñoit lui-même les premiers Principes de notre Foi, 
les Régles des Mœurs & les Maximes de l'Evangile (1). Ses 
Difcours étoient d’autant plus efficaces , qu’on pouvoit remar- 
quer dans fa conduite, la pratique de tout ce qu’il enfeignoit, 
la douceur, la patience, la modeftie, l'humilité, le mépris des 
richefles , l’horreur du vice, le zéle du Salut, l'amour de la 
Religion. Tout cela lui avoit déja attiré le refpe&, l'amour, 
& la confiance des Peuples. Sa conftance, & fa fermeté à les 
défendre contre la véxation, contribuërent encore à les atta- 
cher plus fortement à leur Pafteur, & par ce moyen à la Foi 
de JEsus-CHr1sT, dont il étoit le fidèle Miniftre. 

Quoique les Habitans de Tlafcala fe fuflent toujours mon- 
trés favorables aux Efpagnols, jufqu’à fe joindre à eux, pour 
Jes aider à conquérir le Méxique, ils n’avoient pas lieu de fe 
louer de la générofité Efpagnole: On les avoit fouvent pil- 
lés, à l'infçu, ou contre la volonté du Roy Catholique ; & 
peu contens de leur avoir ravi une rise de leurs biens 

temporels , quelques sel ne vouloient pas Fe pen- 
fit même à leur procurer les éternels. Ils prétendoient que 
c'étoient des gens indignes de tout commerce avec les Euro- 
péens, & incapables de la. Communion Chrétienne. Ils foute- 
noient qu’on devoit les réduire en Efclavage, ou les vendre 
comme des Prifonniers qu’on auroit faits dans une Guerre jufte. 

Mais de tels fentimens parurent à notre Evêque également 
contraires à l’humanite, & injurieux à la Religion. Sa charité 
en fut allarmée; & pour empêcher qu’on ne les mic en prati- 

ue, il réfolut de tout faire, & de s’expofer à tout. Il porta 
d’abord fes plaintes au Confeil Royal des Indes; il compofa en 
même tems un Ouvrage en faveur des Américains opprimés, 
w’il agdreffa au Pape Paul IIF; & pendant que par fes Ecrits, 
ï plaidoit la Caufe de fon Peuple au Tribunal du Pape, & de 
l'Empereur, il s’oppofoit avec une éxtrême fermeté à toutes les 
entreprifes de ceux de fa Nation, fans craindre ni leurs vio- 
lences , nileurs menaces, ni les mauvais fervices qu'onfpouvoit 
Jui rendre, par de faux rapports, dans la Cour de Caftille ( 2}. 
(x) Quantà porro [ætitià fuerit Julianus{ fiunus ipfe de grege aries, cujus effet infir- 
omnium ommino novi hujus orbis, & Mexi-Ïmarum onera fubire ovium, &c. Echard, 
cani Regni primus Epifcopus , à fuis Clericis| Tom. II, pag. 132. Col, 1. 
Laicifvereceptus, vix dici queat, qui nonital (2) Fenerrimo quippe fuit erga Regio= 
prælatüm geftiebant accepife, quam paren-| nisillius agreftioris indolis indigenas affeêta, 
term amantifhmum , & Patronum : fuas enim | quos totis ille cordis profequebatur vifceri- 
ile oves eà charitate fovit, verbo pavit &]| bus ; quorunt in gratiim, & commendatio- 
exemplo, tantique foiicitudine & manfuetu-| nem nulla fubire deprecabatur orera , ves 
dine, viginti circicer anuos {olidos rexit , ac | pericula ; murumque fe pro Pis Æncum op 


O1} 


Livre 


X XVI. 


JULIEN 
GARCÉS. 





VI. 
Ingraritudc & 
durèté de quel- 
ques -Vihciers BE 
pagnols. 


VII. 

zélé Prélat 
s’oppofe avec fer- 
meté à feur injuf- 
tes deffeins, 


# 


LiIvRreE 
_XXVL 


JULIEN 
GARCÉS. 
CS RR 








VIII. 

Ec procure toute 
forte de confola- 
tion aux nouveaux 
Chrétiens. 


IX. 
Perfévérance 
dans le faint Mi- 

niftere. 
X: 
Mort du pieux 
Prélat. 


XI. 
Ce qu’il recom- 
mande à fes Fre- 
res. 


rio HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


Tout étoit fuivi dans la conduite du zélé & charitable Paf- 
teur : & par des éxemples dignes d’un Succeffeur des Apôtres, 
il apprenoiït aux Efpagnols & aux Indiens , que la Loi de 
Jesus-CHrisT, & fa Grace font triompher les Hommes 
de leurs paflions, & rendent tout commun entre les Servi- 
teurs du même Maître. Notre Prélat avoit toutes les vertus 
& les qualités d’un Evêque, fans en avoir le train. Pour avoir 
toujours de quoi faire des Aumônes, il avoit réglé de telle 
forte fa Maïfon & fa Table, que très-peu de chofe fuffifoit à 
fes befoins. Le Pere Diégue de Loayfa , Compagnon infépara. 
ble de fes Travaux , un Chapelain, & deux Domeftiques com- 
pofoient toute fa Famille. Ainfi bien loin d’être à charge en 

uelque chofe à fon Peuple ,il lui procuroit au contraire toutes 
Fe. de fecours ; & en fe réduifant au pur néceffairé, il trou- 
voit dans fes Revenus, quoique peu confidérables, des reflour. 
ces pour foulager les néceflités des Pauvres, furtout de ceux 
que l'avidité des Etrangers avoit ruinés ( r ). 

La Providence prolongea les jours d’un Miniftre fi utile à 
l'Eglife, & fi néceflaire à la confolarion des nouveaux Chré- 
tiens. Quoique lilluftre Julien Garcés eût déja foixante-dix 
ans, quand il partit pour l'Amérique, & que Fa jee près de 
quarante-cinq ans, il n'eut ceflé de travailler à la vigne du 
Seigneur, dans les Royaumes d'Aragon & de Caftille, il con- 
tinua encore l’efpace de vingt années à prêcher l’Evangile aux 
Indiens, & à faire des Conquèêces à JEsus-CHRIST, parmi 
des Peuples qui n’avoient pas encore connu fon faint Nom. 
C'eft dans ce glorieux travail, que le zélé Evêque pouffa fa 
longue carriére jufqu’à l’âge décrépit ; puifqu’il touchoit fa 
quatre-vingt-dixiéme année, lorfqu'une mort précieufe termi- 
na fa Vie & fes Travaux Apoftoliques l’an 1 547. Son Corps 
fut enterré dans l’Eglife Cathédrale, dont il avoit fair jetter les 
Fondemens, & D en 3 conduite à fa perfe&ion. Il avoit fait 
bâtir aufli un Couvent de fon Ordre dans la Ville de Tlafcala, 
rs autrefois T'excalan. La feule chofe qu’il recommanda 
à fes Freres, fut de ne point fe laffer de travailler au Salur des 
Indiens, & à leur défenfe contre les violences de ceux, qui 
vouloient les opprimer; & les feules richefles qu’il leur laiffa, 


ponebat adverfus cos, qui Œuropeorum | præfertimIndorum , non modo fubveniebae, 
ctiam indignos confortio, Chriftianorumque |fed & occurrebat necefltatibus : quod ut 
Coimmunione volebant Indos, & Tlafcalenfes abondantius eficeret, nullam ille aluit Fa- 
extorres facere, & venditare. Echard. st fp.|miliam , habuitve pro dignitate famulitium, 

(1 ) Erga pauperes fupra modum & fen- | uno contentus focio, & Capellano, duobuf. 
fum effulus & liberaliffimus fuit, quorum ille J que domefticis , &c. Ibid, 


LS €} “22  *° 


D Re, PE 


+ = PP PT 


tr 


DE L'ORDRE DE $. DOMINIQUE. 111 


furent les Ouvrages de faint Auguftin , avec des Notes de fà 
façon. Nicolas-Antoine, dans fa Bibliothèque d’Efpagne, n’at- 
tribue d'autre Ouvrage à notre Prelat, que le Livre qu’il avoit 
compofé en Latin , en faveur des Indiens; & qui fut préfenté 
au Souverain Pontife l'an 1$37(1r). 

Nous aurons fouvent occafion de parler de plufieurs fervens 
Mifonnaires, & de quelques illuftres Prélats, qui entrérent 
tous dans les vûüës du pieux Evêque de Tlafcala, tant pour 
l'Inftruction, & la Converfion des Indiens, que pour leur dé- 
fenfe contre la tyrannie de ceux , qui les avoient foumis par la 
force des Armes. Nous ne crayons pas devoir excepter de ce 
nombre des dignes Miniftres de JEsus-CHRr1sT, le célébre 
VINCENT VALVERDE,premier Evêque de Cufco dans le 
Pérou ; quoiqu’un Anonyme moderne, dont on ignore la Pro- 
feffion, & la Religion , & qui ne paroît avoir écrit , que pour 
noircir tout ce qui tombe fous fa plume, ait voulu rendre ce 
Prélat, non-feulement complice, mais prefqu’Auteur de tou- 
tes les cruautés, que François Pizarro éxerça fur la Perfonne, 
& contre les he du Roy du Pérou. Jean Melendez, fur le 
témoignage de plufeurs autres Auteurs, moins paflionnés, & 
fans doute mieux inftruits que l’Anonyme, parle auf bien dif- 
férenment. Voici ce qu’il nous apprend du premier Evêque de 
Cufco. 

Vincent Valverde, ou de Valleviridi, étoit originaire de 
T'rachillo, Ville d'Efpagne dans lEftremadoure, & natif d’O- 
ropefz , dans la Nouvelle Caftille. On le fait fortir de Parens 
nobles, qui l’élevérent avec foin dans la crainte du Seigneur, 
& dans l'Etude des Lettres. Valverde fe diftingua en effet dans 
P'Univerfité de re D & il étoit déja dans la maturiré de 
l'âge, lorfque le feul défir de travailler à fon propre Salut, & 
à celui des Peuples , furtout dans les Pays des Infidéles, le 
porta à demander l’'Habit de faint Dominique. Il le reçut au 
mois d'Avril r523,& fit fes Vœux l’année fuivante, foit dans 


LIVRE 
XX VI. 


JULIEN 
GARCÉS. 


VINCENT 
VALVERDE 








Dominicain. 


la Ville d'Oropef , fa Patrie, comme Faflure Alphonfe Fer- 


nendez , dans fon Hiftoire de Plaifance ; foit dans le Couvent 
de faint Paul à Séville, fckon quelques Monumens, & la Tra- 
dition de cette Communauté (2). | 


Cr)F. Julianus Garces , Dominicanus , (2}F. Vincentius de Valverde Hifpanus; 
primus Antifies Tlafcalenfis in Nova Hifpa- | Caftris Juliis, vernaculè ( Truxillu ) in Extra- 
nia , Tratatum nuncupavit Paulo HL. Pont. |madoura Nobili fanguine oriundus , & Ore- 
Max. Latin Lingui, de captivirare Indo: !pefæ natus,ætate jam maturus,& Sacris Litre- 
rum. 2637. Nic. At Béble Nov. Hifp. Form. 1, | ris jrm Salmanticæ imbutus ,Ordini nomen 
page 631 dedit , in patsia profe{lus 23 Apuilis 1924, u£ 





Livre. 


XXVIH. 


VINCENT 
VALVERDE. 











I I. 
Miflionnaire. 


III. 
Nommé à l’Evé. 
ché de Panama, 


Bullar. Ord, Tom, 
IV, pag. 531. 


I V. 

Il eft témoin du 
traitement qu’on 
fait à un Roy du 
Perou. 


112 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


Le nouveau Religieux, pour profiter du loifir de fa Retrai- 
te, s’appliqua avec une nouvelle ardeur, à la lecture des Livres 
Saints, & à l'Etude de la Religion. Bientôt on le jugea en état 
de remplir les Fonctions du fainc Miniftére ; on voulut cepen- 
dant qu’il enfeignât pendant quelques années la Théologie, 
dans le Collège de faint Grégoire à Valladolid. Le Roy Ca- 
tholique méditoit alors la Conquête du Royaume du Pérou; 
& pendant qu’il faifoit fes préparatifs de Guerre, il invitoit les 
Religieux de différens Ordres, à fe joindre à fes Officiers, 
pour aller eux-mêmes faire d’autres Conquêtes à JEsus- 
CHRIST, par la Prédication de l'Evangile dans de vaîtes 


_Contrées , où on ne l’avoit pas encore annoncé. Lorfque le 


Monarque fit partir fes Troupes, commandées par le fameux 
François Pizarro, il y avoit déja fix Prédicateurs Domini- 
cains, qui s’écoient dévoués à cette Miffion ; Vincent Valverde 
fit le feptiéme; & ils s'embarquérent tous au Port de San- 
Zucar, dans l’Andaloufie, au commencement de l’an 1530. 
On prétend que Valverde avoit été déja nomme par le Prince, 
& agréé par le Pape Clément VII, pour remplir le Siége de 
Panama, Ville de l'Amérique Méridionale, dans la Terre 
Ferme. 

La Navigation fut heureufe, & dès que les Vaiffeaux Efpa- 
gnols eurent touché aux Côtes de l'Amérique, nos Miffion- 
naires déja impatiens de remplir leurs Fon&ions, fe difper{é- 
rent dans différentes Provinces, pour y répandre la Semence 
Evangélique. Notre Evêque de Panama n’avoit avec lui aucun 
de fes Freres, lorfque les Efpagnols, conduits par Pizarro, & 
animés par fes Difcours, attaquérent le Roy du Pérou, apellé 
par lesuns ÆAttabalipa , & par les autres ÆAtahualpa : quoique 
ce Monarque fut fuivi d’une grande multitude d’Indiens ar. 
més, qui étoient venus au-devant des Troupes Efpagnoles, 
pour les combattre, le Combat ne fut pas opiniâtre. Pizarro 
gût bientôt vaincu, taillé en piéces, ou mis en déroute cette 
Armée confufe. Il fit Prifonnier leur Roy, le chargea de chaî- 
nes; & contre la parole donnée, au lieu de lui fauver la vie, 
& de lui rendre la liberté, après s'être emparé de fes Trefors; 
il ajouta un éxcès de cruauté à une noire perfidie, en lui pro- 
prononçant un Arrêt de mort, qu’il fit éxécuter. 

Tous les Hiftoriens s'accordent fur ce fait, & affez fur plu- 


narrat Alphonfus Fernandez in fua Hiftoriaftus fan@ti Pauli Hifpalenfis, &c. Echard. 
placentina Hifpanzæ fcripta, pag. 119; licèt | Tom. TT,pag. 121, Col 2e 
alumnum fuum afferat, & vindicet Conven- | 


_ fieurs 


C—_—_—_n BA FF lt Bt me Be 


Les 


a: É cee — 


DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 1513 
fieurs circonftances , qui doivent faire détefter la cruelle 
avarice du Conquérant. Mais il s’en faut bien qu’ils convien- 
nent de même de ce que l’Anonyme moderne a avance, à la 
charge de l’Evêque de Panama, à qui il il prète gratuitement 
une conduite très oppofée à la douceur de l'Evangile, & un 
Difcours qui n’a de réalité que dans fon imagination échauffée, 
On aflure au contraire que Vincent Valverde fit, dans cette 
occafion, tout ce qu’il put, & ce qu’il devoit fans doute, pour 
infpirer d’autres fentimens aux Vainqueurs : il n’en fut point 
écouté ( 1 ); & fon affliétion fut d’autanc plus grande, qu'il fen. 
toit bien, We violant d’abord toutes les Loix de l’'Humani- 


té & de la 


uftice, les Efpagnols mettoient le plus grand obf- 


tacle à la Prédication de l’Evangiie, & à la Converfon des In- 
fidèles. Il n’avoit entrepris un fi long Voyage , à travers tant 
de périls ,que pour faire connoître k nom de JEsus-CHR1IST; 
& il voyoit avec douleur que les Chrétiens, plus injuftes que. 


les Idolätres , faifoient blafphèmer ce faint Nom parmi les 


Nations. 


Le mal croifloit toujours, Fes que l’infatiable avarice des 
P 


fuperbes Conquérans leur in 


iroit tous les jours de nouveaux 


moyens de véxer, & de tourmenter en mille maniéres, les 
Peuples vaincus. Ils les dépouilloient de leurs Biens, deshono- 
roient leurs Femmes, leur ôtoient la liberté, les extermi- 
noient, & les faifoient expirer dans les tourmens. Nous en 
parlerons plus particuliérement dans l'Hiftoire de lilluftre, 
Barthelemy de Las-Cazas. Il fuffit de dire ici que cette con- 
duite des Efpagnols, en rendant le nom Chrétien infiniment. 
odieux à tous les Peuples de l’Amérique, rendoit en même 
tems inutiles tous les efforts que pouvoient faire les Prédica- 
teurs de la Foï, pour en perfuader la vérité. Eh: comment 
des Gens grofñers, plongés dans les ténébres de PIdolitrie, 
auroient-ils été frappés de la fainteté du Chriftianifme, & de 
la fublimité des Myftéres ; fi élevés au-deflus des fens, & de 
la foible raifon? Comment auroient-ils pà croire que la Loi 


(1) Qui Incam Atahualpa { non Atabali- 
ba ,ut corruptè à quibufdam dicitur ) vicerit 
Pizarrus, captivum habuerit in vinculis, ca- 
pite damnavit , vulgd fcitur : fed quod ad- 
dunt quidam ftragi tum Indorum tantä ctu- 
defitate ab Hifpanis editæ Valverdium, qui 
folus ex noftris Prædicatoribus aderat , oc- 

cafñionem dedifle, fabulam contendit Joan- 
mes nofter Melendez ; imo quantum ip ipfo 
Tome IF, 


fuit fuorum furorem reprefliffe : fed Evange… 
lici Miniftri vocem inter arma non audi- 
tam... Quod & probat tum ipfus Incæ 
Garcilazi in fuis Commentariis Regiis, &e 


Livre 
XX VI. 


VINCENT 
VALVERDE. 











V. 

Un Anonyme 
moderne le calom- 
nie , quand il le 
faitcomplice d’une 
ciuauté,qu’il avoit 
condamnée fans 
pouvoir l’empé- 
cher, 


VI. 
Excès des Efpaa 
gnols. 


VIT. 
Quel tort ils font 
à la Prédication de 
l'Evansile. 


Blafii de Valera Societatis Jesu Teftimonio. 


Tum quôd noftri jam antea.., Proteétores 
Indorum fe præftabant, femperque præfti< 
terunt. Echard, Tom, II , page 121, Col 2, 


p 


108 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


Livere plus étroitement ces Peuples , en:leur procurant la connoif- 
X XVI. 


JULIEN 
GARCÉS. 
D À | 








ITI. 


Et {acré dans un 


âgv fort avancé. 


IV. 


Les Américains 
le reço.vent com- 
me leur Pere & 


fance de JEsus-CHR1ST, & de fon Evangile, Dès le fixiéme 
jour de Septembre 1 $ 19, Sa Majefté re au Pape Léon 
X, le Pere Julien Garcés, pour remplir le premier ce nou- 
veau Siége : mais l'affaire rencontra des difficultés, qui ne pu- 
rent être firôt terminées à la Cour de Rome; & lorfque le 
Saint Siége confentit enfin à cette Erection, fous le Pontificat 
de Clément VIT, l’'Evêque nommé fe trouvoit déja dans un 
âge, où il femble qu’on ne doit plus penfer qu’au repos. Ce- 

endant le zéle du falut des Ames, dontil étoit embrafé ne 
fi permic pas de s'arrêter à des confidérations, qui auroient 
pû rebuter cout autre : ami du travail, & réfolu de mourir lesar- 
mes à la main, ni le poids des années, ni les dangers du Voyage, 
& l'éloignement du Troupeau qu’on.confioit à fes foins, ne 
refroidirent pas l’ardeur de fa charité. Ayant reçu lImpofition 
des mains, & les Lectres du Prince, Garcés prit Pofcflion par 


“ Procuréur de fon Eglife , le neuviéme de Novembre 1 527, & 


leur Protecteur. 


y 


I en remplit olo- 


ricufment 
les devoirs. 


tous 


fe prépara à fuivre de ‘3 les Prédicateurs de la Foi, qu'il fit 
partir pour fon Divcèfe. | 

S'il différa un peu fon Voyage, ce ne fut que pour aflurer 
aux Américains la protection de l'Empereur, & fe mettre lui- 
même en état de fe faire entendre de fon Peuple, dont il ap. 
prit d’abord la Langue, les Mœurs, les Coutumes, la Rehe 
gion , autant que cette connoiffance pouvoit lui être nécefaire, 
pour rendre fon Miniftére utile. Parmi les Religieux de fon 


Ordre, qui ne refuférent pas de op Diégue de 


Loayfa lui fut d’un grand fecours, & d’une plus grande utilité 
à ces pauvres Américains; dont la docilité, & Île défir qu'ils 
faifoient paroître de connoître la Loi de Jesus-CHRIST, 
méritoient bien qu’on ne refufit ni peine, ni travail pour leur 
Inftruâion. Ces Peuples, jufqu’alors plongés dans les ténébres 


du Paganifme, n’avoient adoré que des Idoles, ou des Dé- 


mons : ils reçurent cependant leur Evèque, avec des rémoi- 
gnagcs infinis de joye , & leur jufte confolation éclata encore 
davantage, quand par une heureufe expérience , ils eurent re- 


eonnu que leur bon Pafteur étoir en même tems leur Pere & 


leur Proteéteur, toujours prêt à les défendre contre la cruauté, 


cu la cupidité de leurs Oppreffeurs. 


La tendre charité du Prélar, le porta à fe faire tout à tous, 
fans craindre la fatigue , & fans jamais fe laffer des maniéres 
grofliéres de ces Peuples, fi éloignés de nos Coutumes. Il les 
Caïéchifoit avec bonté; &-var {es Inftruétions familiéres, 1 


DE L'ORDRE DE S$. DOMINIQUE. 109 


leur appreñoit lui-même les premiers Principes de notre Foi, 
les Régles des Mœurs & les Maximes de PEÉvangile ( r ).Ses 
Difcours étoient d’autant plus efficaces , qu’on pouvoit remar- 
quer dans fa conduite, la pratique de tout ce qu'il enfeignoit, 
la douceur, la patience , la modeftie, l'humilité, le mépris des 
richefles , l’horreur du vice, le zéle du Salut, l'amour de la 
Religion. Tout cela lui avoit déja attiré le refpe&, l'amour, 
& la confiance des Peuples. Sa conftance, & fa fermeté à les 
défendre contre la véxation, contribuëérent encore à les atta- 
cher plus fortement à leur Pafteur , & par ce moyen à la Foi 
de JEsus-CHr1sT, dont il étoit le fidèle Miniftre. 

Quoique les Habirans de Tlafcala fe fuflent toujours mon- 
trés favorables aux Efpagnols, jufqu’à fe joindre à eux, pour 
les aider à conquérir le Méxique, ils n’avoient pas lieu de fe 
louer de la générofité Efpagnole. On les avoit fouvent pil- 
lés, à l’'infçu, ou contre la volonté du Roy Catholique ; & 
peu contens de leur avoir ravi une res de leurs biens 
temporels , quelques sa gr ne vouloient pas Fi pen- 
fât même à leur procurer les éternels. Ils prétendoient que 
c'étoient des gens indignes de tout commerce avec les Euro- 
péens, & incapables de la. Communion Chrétienne. Ils foute- 
noient qu’on devoit les réduire en Efclavage, ou les vendre 
comme des Prifonniers qu’on auroit faits dans une Guerre jufte. 

Mais de tels fentimens parurent à notre Evêque également 
contraires à l'humanité, & injurieux à la Religion. Sa charité 
en fut allarmée; & pour empêcher qu’on ne les mic en prati- 
que, il réfolut de tout faire, & de s’expofer à tout. Il porta 
d’abord fes plaintes au Confeil Royal des Indes ; il compofa en 
même tems un Ouvrage en faveur des Américains opprimés, 

u'il agreffa au Pape Paul IIE, & pendant que par fes Ecrits, 
À plaidoit la Caufe de fon Peuple au Tribunal du Pape, & de 
l'Empereur, il s’oppofoit avec une éxtrême fermeté à toutes les 
entreprifes de ceux de fa Nation, fans craindre ni leurs vio- 
lences, ni leurs menaces, ni les mauvais fervices qu’onfpouvoit 
lui rendre, par de faux rapports, dans la Cour de Caftille { 2}. 
_ (1) Quantà porro [ætitià fuerit Julianus]| fiunus ipfe de grege aries , cujus effet infir- 
omnium ommino novi hujus orbis, & Mexi-lmarum onera fubire ovium, &c. Echard, 
cani Regni primus Epifcopus , à fuis Clericis| To. II, pag. 132. Col, t. 

Laicifve receptus, vix dici queat, qui nonitaf (2) Fenerrimo quippe fuit erga Kegio= 
prælatüm geftiebant accepiffe, qurm paren-| nisillius agreftioris indolis indigenas affeéta, 
term amantifhmum , & Patronuwm : fuas enim| quos totis ille cordis profequebatur vifceri 
ile oves eà charitate fovit, verbo pavit &| bus; quorum in gratiam, & commendatio- 


exemplo, tantique folicitudine & manfuetu-| nem nulla fubire deprecabatur orera, ves 
dine, viginti circicer anuos (oldos rexir , ac | pericula ; murumque fe pro i'lis æneum op- 


O 11} 


Livre 
X XVI. 


JULIEN 
GARCÉS. 
nn A Le Mn es ee Dei) 





VI. 
Ingraritude & 
durtté de quel- 
ques -fhciers B£ 
pagnols. 


VI. 

Le zélé Prélat 
s’oppofe avec fer- 
meté à leur injuf- 
tes deffeins. 





Livre 
_XXVL 


JULIEN 
GARCÉS. 
RÉSPER RE EESEERS 








VIII. 

Et procure toute 
forte de confola- 
tion Aux nouveaux 
Chréuens. 


IX. 
Perfévérance 
dans le faint Mi- 

niftére. 
x. 
Mort du pieux 
Prélat. 


XI. 
Ce qu'il recom- 
mande à fes Fre- 
res. 


tro HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


Tout étoit fuivi dans la conduite du zélé & charitable Paf- 
teur : & par des éxemples dignes d’un Succeffeur des Apôtres, 
il apprenoit aux Efpagnols & aux Indiens , que la Loi de 
Jesus-CHrisT, & fa Grace font triompher les Hommes 
de leurs paflions, & rendent tout commun entre les Servi- 
teurs du même Maître. Notre Prélat avoit toutes les vertus 
& les qualités d’un Evêque, fans en avoir le train. Pour avoir 
toujours de quoi faire des Aumônes, il avoit réglé de telle 
forte fa Maïfon & fa Table, que tres-peu de chofe fufffoit à 
fes befoins. Le Pere Diégue de Loayfa , Compagnon infépara. 
ble de fes Travaux , un Chapelain, & deux Domeftiques com- 
pofoient toute fa Famille. Ainfi bien loin d’être à charge en 

uelque chofe à fon ds ;il lui procuroit au contraire toutes 
Fe. de fecours ; & en fe réduifant au pur néceffairé , il trou- 
voit dans fes Revenus, quoique peu confidérables , des reffour- 
ces pour foulager les nécefités des Pauvres, furtout de ceux 
que l’avidité des Etrangers avoit ruinés ( r ). 

La Providence prolongea les jours d’un Miniftre fi utile à 
l'Eplife, & fi néceflaire à la confolation des nouveaux Chré- 
tiens. Quoique lilluftre Julien Garcés eût déja foixante-dix 
ans, quand il partit pour l'Amérique, & que FE près de 
quarante-cinq ans, il n'eut ceflé de travailler à la vigne du 
Seigneur, dans les Royaumes d'Aragon & de Caftille, il con- 
tinua encore l’efpace de vingt années à prêcher l'Evangile aux 
Indiens, & à faire des Conquères à JEsus-CHRIST, parmi 
des Peuples qui n’avoient pas encore connu fon faint Nom. 
C'eft dans ce glorieux travail, que le zélé Evêque pouffa fa 
longue carrière jufqu’à l’âge décrépit ; puifqu’il touchoit fa 
quatre-vingt-dixiéme année, lorfqu'une mort précieufe termi- 
na fa Vie & fes Travaux Apoftoliques l'an 1 547. Son Corps 
fut enterré dans l’Eglife Cathédrale, dont il avoit fair jetter les 
Fondemens, & qu’il avoit conduite à fa perfection. Il avoit fait 
bâtir auffi un Couvent de fon Ordre dans la Ville de Tlafcala, 
appellée autrefois T'excalan. La feule chofe qu’il recommanda 
à {es Freres, fut de ne point fe laffer de travailler au Salut des 
Indiens, & à leur défenfe contre les violences de ceux, qui 
vouloient les opprimer; & les feules richefles qu’il leur laiffa, 


ponebat adverfus cos, qui Œuropeorum | præfertim Indorum , non modo fubveniebar ; 
etiam indignos confortio , Chriftianorumque | fed & occurrebat neceflitatibus : quod ut 
Communione volebant Indos, & Tlafcalenfes |abondantius efhiceret, nullam ille aluit Fa= 
extorres facere , & venditare. Echard, st fp. | miliam , habuitve pro dignitate famulitium, 

(x) Erga pauperes fupra modum & fen- uno contentus focio, & Capellano, duobuf. 
fum effufus & liberaliffimus fuit, quorum ille J que domefticis , &c. I1bsd, 





DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 111 


furent les Ouvrages de faint Auguftin , avec des Notes de fa 
facon. Nicolas-Antoine, dans fa Bibliothèque d’Efpagne, n’at- 
tribue d'autre Ouvrage à notre Prelat , que le Livre qu'il avoit 
compofé en Latin , en faveur des Indiens ; & qui fut préfenté 
au Souverain Pontife lan 1537(1). 

Nous aurons fouvent occafion de parler de plufieurs fervens 
Mifonnaires, & de quelques illuftres Prélats, qui entrérenc 
tous dans les vûës du pieux Evêque de Tlafcala, tant pour 
l'Inftruction, & la Converfion des Indiens, que pour leur dé- 
fenfe contre la tyrannie de ceux , qui les avoient foumis par la 
force des Armes. Nous ne croyons pas devoir excepter de ce 
nombre des dignes Miniftres de JEsus-CHRr1sT, le célébre 
VINCENT VALVERDE,premier Evêque de Cufco dans le 
Pérou ; quoiqu’un Anonyme moderne, dont on ignore la Pro- 
feffion, & la Religion, & qui ne paroît avoir écrit, que pour 
noircir tout ce qui tombe fous fa plume, ait voulu rendre ce 
Prélat, non-feulement complice, mais prefqu’Auteur de tou- 
tes les cruautés, que François Pizarro éxerca fur la Perfonne, 
& contre les he ter du Roy du Pérou. Jean Melendez, fur le 
témoignage de plufieurs autres Auteurs, moins pafionnés, & 
fans doute mieux inftruits que l’Anonyme, parle auffi bien dif- 
férenment. Voici ce qu’il nous apprend du premier Evêque de 
Cufco. 

Vincent Valverde, ou de V'alleviridi, étoit originaire de 
T'rachille, Ville d'Efpagne dans l’'Eftremadoure, & natif d’O- 
ropefa , dans la Nouvelle Caftille. On le fait fortir de Parens 
nobles, qui l'élevérent avec foin dans la crainte du Seigneur, 
& dans l'Etude des Lettres. Valverde fe diftingua en effet dans 
l’'Univerfité de Salamanque ; & il étoit déja dans la maturité de 
l’âge, lorfque le feul dédr de travailler à fon propre Salut, & 
à celui des Peuples, furtout dans les Pays des Infidéles, le 
porta à demander l’Habit de faint Dominique. Il le reçut au 
mois d'Avril 1 523, & fit fes Vœux l’année fuivante, foit dans 
la Ville d'Oropefa , fa Patrie, comme l’aflure Alphonfe Fer- 
nendez , dans bn Hiftoire de Plaifance ; foit dans le Couvent 
de faint Paul à Séville, fclon quelques Monumens, & la Tra- 
dition de cette Communauté ( 2). 


(1) F. Julianus Garces , Dominicanus,! (2}F. Vincentius de Valverde Hifpanus; 
primus Aotifies Tlafcalenfis in Nova Hifpa- | Caftris Juliis, vernacule ( Trexillo ) in Extra- 
pia , Traétatuin nuncupavit Paulo HI. Pont. |madoura Nobili fanguine oriundus ,& Ore- 
Max. Latinà Lingui, de captivirate Indo- |pefæ natus,ætate jam maturus,& Sacris Eitte- 
rum, 4637. Nic. An Bébl. Nov. Hifp. Form, I,|ris jam Salmanticx imbutus > Ordini nomets 
Pas. 61e dedit ,in patsia profclus 13 Apuilis 1924, u£ 


Livre 
XX VI. 


JULIEN 
GARCÉS. 





VINCENT 
VALVERDE 
e° 








L. 
Dominican. 


LivRE.. 


XX VL. 


VINCENT 
VALVERDE,. 











I I. 
Miflionnaire. 


ITI. 
Nommé à l’Evé. 
ché de Panama, 


Bullar. Ord, Tom, 
IV, pag. 531. 


I V. 

Il eft témoin du 
traitement qu’on 
fait à un Roy du 
Pérou. 


112 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


Le nouveau Religieux, pour profiter du loifir de fa Retrai- 
te, s’appliqua avec une nouvelle ardeur, à la lecture des Livres 
Saints, & à l'Etude de la Religion. Bientôt on le jugea en état 
de remplir les Fonctions du faint Miniftére ; on voulut cepen- 
dant qu’il enfeignât pendant quelques années la Théologie, 
dans le Collége de faint Grégoire à Valladolid. Le Roy Ca- 
tholique méditoit alors la Conquète du Royaume du Pérou; 
& pendant qu’il faifoit fes préparatifs de Guerre, ilinvitoit les 
Religieux de différens Ordres, à fe Joindre à fes Officiers, 
pour aller eux-mêmes faire d’autres Conquêtes à JEsus- 
CHRIST, par la Prédication de l'Evangile dans de vaftes 
Contrées , où on ne l’avoit pas encore annoncé. Lorfque le 
Monarque fit partir fes Troupes, commandées par le fameux 
François Pizarro, il y avoit déja fix Prédicateurs Domini- 
cains, qui s’écoient dévoués à cette Miflion ; Vincent Valverde 
fic le feprtiéme; & ils s’'embarquérent tous au Port de San- 
ZLucar, dans l’Andaloufe, au commencement de l’an 1530. 
On prétend que Valverde avoit été déja nommé par le Prince, 
& agréé par le Pape Clément VIF, pour remplir le Siège de 
Panama, Ville de l'Amérique Méridionale, dans la Terre 
Ferme. 

La Navigation fut heureufe , & dès que les Vaiffleaux Efpa- 
gnols eurent touché aux Côtes de l'Amérique, nos Miffion- 
naires déja impatiens de remplir leurs Fon&ions, fe difperfe- 
rent dans différentes Provinces, pour y répandre la Semence 
Evangélique. Notre Evêque de Panama n’avoit avec lui aucun 
de fes Freres, lorfque les Efpagnols, conduits par Pizarro, & 
animés par {es Difcours, attaquérent le Roy du Pérou, apellé 
par lesuns ÆAttabalipa , & par les autres Atahualpa : quoique 
ce Monarque fut fuivi d’une grande multitude d’fndiens ar. 
més, qui étoient venus au-devant des Troupes Efpagnoles, 
pour les combattre, le Combat ne fut pas opiniâtre. Pizarro 
gût bientôt vaincu, taillé en piéces, ou mis en déroute cette 
Armée confufe. Il fit Prifonnier leur Roy, le chargea de chaï- 
nes; & contre la parole donnée, au lieu de lui fauver la vie, 
& de lui rendre la liberté, après s'être emparé de fes Frefors; 
il ajouta un éxcès de cruauté à une noire perfidie, en lui pro- 
prononçant un Arrêt de mort, qu'il fit éxécuter. 

Tous les Hiftoriens s'accordent fur ce fait, & affez fur plu- 


narrat Alphonfus Fernandez in fua Hiftoriaftus fan@ti Pauli Hifpalenfis, &c. Echard. 
placentina Hifpanæ fcripta, pag. 119; licèc | Tom. TI, pag. 121, Col, 2e 
alumnum fuum afferat, & vindicet Conven- | 

| | fieurs 


NT 


Ba NT Le 





DE L'ORDRE DE $ DOMINIQUE. 115 
fieurs circonftances , qui doivent faire détefter la cruelle 
avarice du Conquérant. Mais il s’en faut bien qu'ils convien- 
nent de même de ce que l’Anonyme moderne a avance, à la 
charge de l’Evêque de Panama, à qui il il prête gratuitement 
une conduite très oppofée à la douceur de l'Evangile, & un 
Difcours qui n’a de réalité que dans fon imagination échauffée. 
On aflure au contraire que Vincent Valverde fit, dans cette 
occafion, tout ce qu’il pür, & ce qu'il devoit fans doute, pour 
infpirer d’autres fentimens aux Vainqueurs : il n’en fut point 
écouté (1); & fon affliion fut d'autant plus grande, qu’il fen- 
toit bien, qu’en violant d'abord toutes les Loix de l’Humani- 
tés & de la Juftice, les Efpagnols mettoient le plus grand obf- 
tacle à la Prédication de l’'Evangiie, & à la Converfion des In- 
fidéles. IL n’avoit entrepris un fi long Voyage , à travers tant 
de périls ,que pour faire connoître knomde JEsus-CHRIST; 


& 1l voyoit avec douleur que les Chrétiens, plus injuftes que 


les Idolâtres , faifoient blafphèmer ce faint Nom parmi les 
Nations. 

Le mal croifloit toujours, parce que l’infatiable avarice des 
fuperbes Conquérans leur inboiroit tous les jours de nouveaux. 
moyens de véxer, & de tourmenter en mille maniéres, les 
Peuples vaincus. Ils les dépouilloient de leurs Biens, deshono- 
roient leurs Femmes, leur ôtoient la liberté, les extermi- 
noient, & les faifoient expirer dans les tourmens. Nous en. 
parlerons plus particuliérement dans l'Hiftoire de lilluftre, 
Barthelemy de £Las-Cazas. Il fuffit de dire ici que certe con- 
duite des Efpagnols, en rendant le nom Chrétien infiniment. 
odieux à tous les Peuples de l'Amérique, rendoit en même 
cems inutiles tous les efforts que pouvoient faire les Prédica- 
teurs de la Foi, pour en perfuader la vérité. Eh: comment 
des Gens groffiers , plongées dans les ténébres de lIdolätrie, 
auroient-ils été frappés de la fainteté du Chriftianifme , & de 
la fublimité des Myftéres ; G élevés au-deffus des fens., & de 
la foible raifon? Comment auroient-ils pà croire que la Loi 


(1) Qui Incam Atahualpa { non Atabali- | fuit fuorum furorem reprefliffe : fed Evange= 
ba ,utcorrupté à quibufdam dicitur ) vicerit |lici Miniftri vocem inter arma non audi- 
Pizarrus , captivum habuerit in vinculis, ca-|tam... Quod & probat tum ipfus Incæ 
pite damnavit, vulgd fcitur : fed quod ad- |Garcilazi in fuis Commentariis Regiis, & 


E1rvRE 
X XVI. 


VINCENT 
VALVERDE. 
CR RES ESA ÉEE - 








V. 

Un Anonyme 
moderne le calom- 
nie , quand il le 
faitcompliccd’une 
cruauté,qu’il avoit 
condamnée fans 
pouvoir l’empé- 
cher. 


VI. 
Excès des Efpaa 
gnols. 


VIT. 
Quel tort ils font 
à la Prédication de 
l'Evansile. 


dunt quidam ftragi tum Indorum tantä cru-|Blafii de Valera Societatis Jesu Teftimonio! | 


delitate ab Hifpanis editæ Valverdium, qui |Tum quôd noftri jam antea.., Proteétores 
folus ex noftris Prædicatoribus aderat , oc- |Indorum fe præftabant, femperque præfti- 
cafionem dedifle, fibulam contendit Joan- |terunt. Echard. Tom, 11 , pag. 121, Col, 2, 
aes nofter Melendez ; imo quantum ip ip{o | 


Tome IF, P 


LrvRrEeE 
XXVI. 


VINCENT 
VALVERDE, 











VIII. 
Valvérde revient 
en Efpagne, & fol- 
licire en faveur des 
Ind:ens. 


IX. 
Ïl eneft déclaré 
Je Protecteur, & 
transféré à l’'Evê- 


ché de Cufco. 


Bullar. Ord. Tom. 
1V , pag. 2138. 
Echard, 


Xe 
Nouveaux Tra- 
vaux utiles aux Ef- 
prunols , & aux 
Jndicus. 


1r4 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


de JEsus-CHR1sT n’enfeigne rien que de faint & de juftez- 
& qu'elle défend & condamne toute iniquité, tandis qu'ils 
voyoient des Hommes qui fe difoient Chrétiens, & qui étoient 
en effet plus déréglés, plus avares, plus cruels, plusinjuftes, 
beaucoup plus corrompus que les Payens » | 
L'Evêque de Panama comprit aiféement ( & il l’éprouva par: 
l'expérience de plufieurs années } que pour annoncer avec 
fruit l'Evangile, il falloit commencer par ôter ce fcandale. Il 
effaya de le faire ; maïs ce fut toujours inutilement. Rien ne 
fut capable de donner des bornes à la cupidité, ni d’adoucir 
l'humeur brutale & féroce dès Soldats, es les plus grands 
crimes fembloient être aurorifés par les excès encore plus 
rands des Officiers. Valverde ne pouvant donc rien gagner 
De ces cœurs endurcis , il prit enfin le parti de revenir en Ef- 
agne, pour inftruire de tout la Cour de Caftille ; & follicitet 
jh CRT 3 ou la juftice du Roy, en faveur des Indiens. Il fit un 
rapport éxact de la fituation des affaires, des difpofitions de ces 
Peuples , des cruautés qu’on avoit éxercées, & qu’on continuoit 
à exercer contr'eux. Il n’oublia pas furtout Île tort que cette 
conduite faifoit à la gloire de la Nation, & encore plus à la 
D gt de l'Evangile. Ce Prélat n’écoit pas le feul de fon 
Ordre, qui “re auprès du Roy Catholique, la caufe des 
malheureux Indiens. Maïs leurs Tyrans avoient auffi leurs Pro- 
tecteurs en Cour ; & l’Evêque de Panama ne fut pas moins de 
quatre ans à atrendre la réponfe favorable qu’il demandoit. Il 
l'obtint enfin ; Charles-Quint , donna fes Ordres, qui ne furent 
pas cependant toujours refpeétés par fes Gouverneurs ; Val- 
verde, transféré à l’'Evêche de Cufco dans le Royaume du 
Pérou, fut déclaré, par un Refcrit de l'Empereur, Patron & 
Protecteur des Indiens ; & ayant reçu les Bulles de Paul II, 
pouron nouveau Siége, il fe rendit une feconde fois dans le 
Royaume du Pérou l’an 1: 538 (1). | | 
Muni d:s Lettres du Prince, & aidé dans fon Miniftére, par 
plufieurs zélés Prédicateurs de fon Ordre, qu’il avoit amenés 
d’Efpagne , l’'Evêque de Cufco travailla dans fon Diocèfe avec 
beaucoup de zéle, & quelque fruit. Par fa patience , & fes vi. 
vesexhortations, il réuflit enfin à infpirer à plufeurs Efpagnols 


oblatus; à quo receptis Bullis, & inauguta- 
us, fponfam fuam circa mediam’anni1$38, 
accellit , novo etiam Regio Diplomate auc. 
tus, quo Indorum Patronus & Protcétor 
inftituebatur, &c. Eshard. ét fp. 


+ (1 }1pfe imprimis Valverdius, qui in Hif- 
Ee anno 1534, reverfus faétà Confilio 

egio geftorum relarione, totius Regni Pe- 
rumi, fed fixa Cufci fede, Epifcopus , deft- 
gnatus eft, & fummo Ponuifci Paulo SI, 


| arrêter 


“DE L'ORDRE DE $. DOMINIQUE. 115 


"quelques fentimens de modération ou d'humanité : il tâcha 


aufli de calmer les juftes allarmes des Indiens, & de les ra- 
peller dans leurs anciennes habieations, qu’ils avoient tous 
abandonnées, pour fe cacher fur les Montägnes, ou dans les 
Forêts ; parce qu'ils craignoïent encore moins la férocité des 
Bêtes fauvages, qué la tyrannie de leurs Vainqueurs. Le Mi- 
niftre de Jesus-CHri1sT, également appliqué à l'Inftruétion, 


_& à la Converfion des uns & des autres, expliquoit familiére- 


ment à ceux-ci des Vérités qu’ils n’avoient pas encore connuës ; 
& il demandoit pour eux le don de la Foi. l avertifloit ceux-là. 
que leur Foi, fans les bonnes Œuvres, ne les fauveroit point ; 
& que plus leur Religion étoit Sainte, plus ils feroient inexcu- 
fables mes mené une vie fi éloignée de la fainteté. Enfin fe 
faifant tout à tous, dans l’efpace de cinq ou fix années, il eùt la 
confolation de pouvoir formèr une Eglife Chrétienne, un 
Clergé, & un Peuple qui fe foumic à la Loi. 


Après ces heureux commencemens: voulant porter plus 


Join la lumiére de l'Evangile, l’'Evêque de Cufco fe rendit dans 
l'Ifle apellée de lz Puna, dans la Province de Quito. Ces In- 
fulaires étoient beaucoup plus fauvages que les autres Peuples 


Liv RE 
XX VI. 


VrNCENT 
VALVERDF. 
CSSS 








>, À 
Il va dans l’ifle de 
la Pana. 


f 


de l'Amérique, & leurs mœurs plus barbares. Accoutumês à 


manger de la Chair Humaine, ils fe trouvoient bien éloignés 
des Edito que la véritable Religion doit infpirer. Avant 
que d'en faire des Chrétiens, il falloit en faire des Hommes; 
& rien n'étoit plus difficile. Ces confidérations cependant ne 
fe zélé Pafteur. La Charité de JEsus-CHRIST 

e prefloit, il ofa eflayer ce que perfonne n’avoit encore entre- 

pris; & il lui en coûta la vie. Déja il avoit arboré l’Etendart 
de la Croix dans une terre qui dévoroit fes Habirans: il avoit 
conftruit une petite Chapelle, dreflé un Autel; & il y offroit 


XII. 
Il eft la vitime 
delacharité. 


actuellement les faints Myftéres, lorfque ces Anthropophages 


fe jettérent fur lui, le ruérene, mirent fon Corps en D , & 
ait entre- 


fe nourrirent de fa Chaïr. La charité qui lui avoit 
prendre certe difficile Mifion , le foutint dans le facrifice de 
fa vie; & les Fidéles l’honorérent comme un Martyr, dit le 
Pere Echard, après quelques Auteurs plus anciens (1). 


, (1) Utroque munere funétus eft eprégiè : | dicatores fuos , quos plures ex Hifpania de. 
Palantes Indos, & Hifpanorum tyrannidem | duxerat , curavit, Ecclefiam fuam Cufcen- 
fugientes revocavit ; auétoritate fi datâ ad- |fem, Clerum, & populum Hifpanum opti- 
verfus commendatores tutatus eft , benigdè |mis legibus inftituit : qui tandem cim in 
fovit ac recreavit ; fideminftiare oruni {ol- JInfulam de {a Puna, transfreraflet, barha- 
lirudine & mgnfuetudine , per fe, & per Præ-Üros in ea degentes # go mno poflet «d 


Pi] 


LIvRE 
XXVI. 
VINCENT 


VALVERDE, 
RSR PR EE 
RP RE EUT> 


THoOoMAs 
BADIA. 





Ciaconi. Tom, 11, 
Col. 1946. 

Fontan, in. The, 
P-. 34» 366»; 444 » 
539. 

In Monum. ad An. 
1523 n 149; 1542» 
1547. 

Echard. Tom. 11, 


Paz. 132. 


I 
Commencemens 
de Badia. 


; IT. 

Eftimé de quatre 
Souveians Pont- 
fes. 


116 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


On n’eft pas certain de l’année de fa mort; mais nous fça= 
vons qu’il travailloit encore à la Vigne du Seigneur en 1 $43,8& 
il eft probable qu’il mourut dans le tems, que le pieux Evêque 
de Tlafcala continuoiït encore fes Travaux PRE Mé- 
lendez qui a écrit l’Hiftoire de Vincent Valverde, cite plu- 
fieurs autres Ecrivains , qui en avoient déja parlé ; & il lui at- 


tribue quelque Ouvrage, qui n’a pas été imprimé. 








THOMAS BADIA, MAÎTRE DU SACRÉ PALAIS. 
NONCE APOSTOLIQUE, ET CARDINAL DU Ti- 
TRE DE SAINT SYLVESTRE, AU CHAMP DE 


Mans. 


| TT Homas BapraA,illuftre Modénois, nâquit l'an 1483, 


fous le Poncificac de Sixte IV, & prit l'Habit de fainc 
Dominique dans le Couvent de Modéne fa Patrie, pendant 
7": léxandre V I occupoit encore le Saint Siége. La Contagion 
u Siecle n’avoit point terni fon innocence dans la Maifon de 
fes Parens; & les Exercices du Cloître, fervirent à ge 
ner fes Vertus. Comme il joignit d’abord à routes les qualités 
de l’efprit ,une grande application à l'Etude, & un plus grand 
défir d'acquérir le Tréfor des Sciences, il fut bientôt en etat 
de prendre rang parmi les Profeflcurs, à Ferrare , à Venife, à 
Bologne. Dans toutes ces Villes, Badia enfeigna la Théologie 
avec beaucoup de réputation ; & il ne fe fit pas moins diftin- 
guer par fa picté, & par la candeur de fon Ame, que par fa 
Doûrine. | - | 
Le Général des FF. Prêcheurs, Garcias de Loayfa, l'appella 
d Romel’an 1 $2 0. Le Pape Léon X , & trois de fes Succefleurs, 
Adrien VI, Clement VII, & Paul III, Fhonorérent de leur 
confiance : & dès le commencement de l’année 1 $21, Sylveftre 
de Prierio, Maître du Sacré Palais, ayant été envoyé par Sa 
Sainteté vers quelques Princes d’Italie, Thomas Badia fut nom- 
mé pour tenir fa place, & remplir, pendant fon abfence, les 
Fon&'ons de cet Emploi. Dans le Journal de Léon X, fait par 
PEvèque de Pefaro , Maître des Cérémonies, ce Prélac s’expli- 
que ainfi, fur ce qui s’éroit pañle le jour des Ramaux Pan r$2r. 


… Chriftr ovile adduétarus. Dum in Ecclefolaq"ft circa 16543, martyr habitus , & celebrz. 


à fe celeriter ere&tà ficrum au faceret , ad | us. De quo legendus citatus Melendefus, 
Altare ab Antrhopophagis illis mpiè macta- | &ç. Echard, Tom. Il, pag. 121 Col, 2. 
sus, in paries etiam divifus,& affus , comeftus RES —— 


._ DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. rr7 
_« Maître Thomas de Badia de l'Ordre des FF. Prêcheurs,« Livre 
qui avoit prêché avec beaucoup d’éloquence dans 1a Cha-« XXVI. 
pelle du Pape , fe préfenta derniérement à moi; & m'ayant « … 
fignifié que le Maître du Sacré Palais Pavoit chargé detenir« pi p14. 
fa place, ilme io d'agréer qu'il prit le même rang. Je lui ré- « 
pondis que l’ufage ne le permettoit pas ; & il me fit voir les « 








Bulles du Pape Eugéne , qui l’ont exprefflément accordé aux « 


Subftituts du Maître du Sacré Palais. Je répliquai que ces « 
Bulles avoient été révoquées par un ufage contraire, depuis « 
l'Edition du Livre des Cérémonies. Badia s’eft donc adrefé « 


“au Pape ; & Sa Sainteté , qui aime beaucoup ce ds an cc 


à caufe de fes vertus, m’a ordonné nonobftant toutes les rai- « 
fons que je pouvois alléguer, de lui donner le même rang « 
qu’au Maître du Sacré Palais ( 1)». 
Badia fe trouvoit donc parmi les Théologiens du Pape pref 4,1 : 
que dès la naiffance du Luthéranifme : & il eütr beaucoup de palais. pi 
art à tout ce que fit le Saint Siège contre cette Héréfie, 
c'eftàdire, ou pour l’étouffer dans fes commencemens, ou 
pour en arrêter les progrès , & en prévenir les malheureufes fui- 
ces. C’eft à quoi Radia travailla avec beaucoup de zéle, pendant . É 
vingt-fix ans, foit en qualité de Maître du Sacré Palais, dont se, Dre cu 
il fut honoré après la mort de Sylveftre de Prierio, décédé Luther. 
l'an 1 $23, foit comme Nonce du Pape, ou comme Cardinal. 
La probité, les lumières & les talens de Badia, parurent dans Y. 
. e n des — 
toutes les Commiflions dont il fut chargé ; & la réputation ns : F. 
qu’il s'étoit d’abord acquife dans la Cour de Rome, devint tou- un projet de Ré 
jours plus éclatante. Auffi fut-il employé avec diftinétion dans forme. 
les affaires les plus difficiles, & les plus intéreffantes. Le Pape 
Paul HT, réal de convoquer un Concile Général, voulut 
travailler auparavant à réformer les mœurs du Clergé, & à 
rétablir la Difcipline Eccléfiaftique, Dans ce deffein, il choifit 
sde Hommes excellens, & d’une probité connue; fçavoir 
es Cardinaux , Gafpard Contarini D Lee ho mis Caraffe, Jac- 
ques Sadolet , & Renaud Paulus; aufquels Sa Sainteté joignit 
Frédéric Frégofe Archevêque de Salerne, Jérôme-Aléxandre ?al#i rit. cond, 


Trid. Lib, IV, Cap, 


Archevêèque de Brindes, Jean - Matthieu Gibert Evêque de ns. 
Le cc, Liv, 


Vérone, Grégoire Cortez Abbé de faint George de Venife, cxxxvnis 2 
& Thomas Badia, Maître du Sacré Palais. : 


ipfum admitterem , non ob antibus quibuf. | 443. 


(1) Ipfe adivit Papam , qui mihi fuafe fer ejus. #. Fontam, in Thea!r. Dom. pag, 
Cumque , quia ipfum dilegebat propter vir- | | 


Pii 


| LIrvRreE 
XX VI. 


THOMASs 
BaADtA. 





VL | 

Mémoire préfen- 

té au Pape, parles’ 
neuf Depute:, 


VIT 
Dans deux Cha- 
pitres Généraux, 
Badia eft propolé 
pour Supérieur. 


Fonean. in Thea, 
Doru, pag, 34, &c. 


VIII. 

Paul 111, Le fait 
un de fes Nonces 
à la Diéte de Wor- 
JCS. 


118 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


Ces neuf Commiffaires, chargés de dreffer un Mémoire des 
principaux abus qu'il falloit réformer , & de le communiquer 
au Pape , eurent d’abord plufeurs Conférences, & réduifirent 
tous les abus aunombre de vingt-huit ; qui regardoient lOrdi- 
nation , & le choix des Prélats & des Prêtres ; les Callations des 
Bénéfices & des Penfions ; les permutations, & les Coadjutore- 
ries, les Gracesexpectarives, les réferves,'& les difpenfes ; la ré- 
fidence des Evêques dans leurs Diocèfes , & des Cardinaux à 
Rome; les Expéditions gratuites, les Univerfités, les Impri- 
meurs, quelques Couvens, & Monaftéres non-Réformés ; les 
difpenfes de Mariage, la Délégation des Biens de l'Eglife, la Si- 
monie, &c. C'étoit principalement dans le Concile de Trente, 
qu'on devoit sat (58 à cette Réforme: cependant le Pape 
Paul III, profita des avis des Députés, pour mettre ordre peu 
à peu & infenfiblement, à une partie de ces mêmes abus. 

Sa Sainteté continuoïic toujours à fe fervir du Miniftére, & 
des Confeils du Maître du Sacré Palais; & dans le Chapitre 
Général des FF. Prêcheurs, tenu à Rome l'an 1539, PaullIIl 


témoigna {on défir de voir ce grand Homme 4 la tête de tout 


fon Ordre. Clément VII avoit marqué le même défir dans le 
Chapitre de 1530 : & les grandes vertus de Badia lui mérite- 
rent dans ces deux Afflemblées, les fuffrages d'une partie con- 
fidérable des Vocaux: cependant Paul Buttigella lui fur pré- 
féré dans la premiére , & Auguftin Recuperat dans la feconde. 
Les talens de Badia devoient être employés au fuccès de quel- 
ques autres affaires, qui regardoïent encore plus immédiate- 
ment le fervice de l'Eglife. | | 

Dés lanmée r 540 , l'Empereur Charles-Quint ayant con- 
voqué une Diéte de l’Empire à Wormes, pour procurer, s’il 
étoit poflible , la réunion des Proteftans avec l’Eglife Romaine, 
le Pape envoya à cette Diéte fon Nonce À ES Thomas 
Campege , Evêque de Feltri, avec le Maïtre du Sacré Palais, 
& quelques autres Théolosiens. On fçait que les Novateurs, 
qui, bien éloignés de fe réunir avec les Catholiques , étoient 
peu d'accord entr'eux fur les Articles de leur créance , 
empêchérent tout le fruit de la Diéte. On difputa de part 
& d'autre, mais les affaires n’en furent pas plus avancées, 
Palavicin , dans fon Hiftoire du Concile de Trente, par- 
lant de ces Difputes, dit que Thomas Badia, défendit avec 
tant de force , & d’Erudition les Dogmes de l’Eglife , & 


des Droits du Saint Siége, qu'il mérita les applaudiffemens 


= er Lt À oi — me np Se SRG go A RE GER _ = 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 1:19 
des Catholiques, & les Faveurs de la Cour de Rome (1). 

En effet bientôt après fon retour en Italie , il fut élevé au 
Cardinalat, foit le 31 de May 1541, comme le prétend le 
Continuateur de l'Hiftoire Eccléfiaftique de M. Fleury; foit le 
deuxiéme de Juillet felon l’opinion du Pere Echard. Il eût le 
Titre de fainc Sylveftre au Champ de Mars, & fut d’abord 
placé dans la Congrégation du Saint Office ( 2 ). Tous les Hif- 
toriens remarquent , que cette émirente Dignité ne fit aucun 
changement dans fa conduite , qui fut coujours également pure, 
& réguliére. Il vêcut fous la Pourpre,commeil avoit vêcu fous 
l'Habit Religieux, dont il continua à fe faire honneur, éloi- 
gné du Fafte, & toujours appliqué à l'Etude, à la Priére , aux 
affaires de la Religion. 

Badia avoit été honoré de la Pourpre Romaine, en même 
rems que Grégoire Cortez , Abbé du Mont-Caflin, Modénois 
comme lui, & Jean Moron, Milanois, Evêque alors de Mo- 
déne. Le Cardinal Paulus a relevé par de grandes louanges le 
mérite de ces trois Cardinaux, auff fluftres par leur piété, 
leur Doëtrine, la variété de leurs ralens, que par l’écroire 
amitié qui les unifloit: ce qui a fait dire qu’ils n'avoient qu’un 
cœur, & qu'une ame dans le Saint Efprit. Les Perfonnages 
les plus célébres de ce tems-la félicitérent, non-feulement la 
Ville de Modéne, mais l’Eglife Univerfelle, de cette Promo- 
tion ; & louérent particuliérement la fa fagefle de Paul HI, 
dans le choix de ces trois grands Hommes ( 3 ). 

Peu de mois après cette Création, le Pape ayant indiqué le 
Concile de Trente , au premier de Novembre prochain , nom- 
ma fes Légats pour y préfider en fon nom, & en faire POu- 


verture. Fontana prouve par les Aétes Confiftoriaux du feizié- 


me Octobre 1547, que notre Cardinal fut un des trois 
Légats nommés, avec les Cardinaux Paul Parifio, & Raynaud 
Polus ; cependant il ne partit pas en effect pour Trente, & le 
Cardinal Jean Moron fur mis en fa place, parce que le Pape 


(x } Ad cofloquium Wormatienfe , quod 
4000 1540, Carolus Ÿ de Revocandis, fi feri 
poflet, proteftantibus indixerat, à Paulo HI, 
cum aliis delegatis miflus eft; quo in con- 


grefla ; feu in confutandis- Lutheranorum 


errôribus , feu in jusibus fummi Pontificis 

aftruendis & tutandis mirum emicuiffe nar- 

tat Palavicinus , in Hift. Conc. Trid. Lib. IV, 

Ca. Il, 0.0. Echard. Tom. II, pag. 133, 
ol. 7. | 


2) PA carre, probumque Th2oio- 


gum in fupremorum Inquifitoremr ordine 
collocavit ( Pau/us III Xonftit. 34 4p. Cia- 
con. Tom: }I,Col. 1542. 
(3) Infigne ex eatriade, non Matinenfi 
tantuin Civitati , fed rei Chriftianz præfidium 
& decuts acceffiffe , nemo in dubium revoca - 
bit; quôd valde clarum fibi nomen apud om- 
nes ventes jam compiraffent iis virtutibus, 
ue Romanæx Éccleñæ fenatorem mrximéè 
decent. Qacrinus Efiff. ad Ciaud, Boum. 


Livre 
X X VI. 


THomMaAs 
BADIA. 





Liv. CXL » D, 49. 
I X. 


Badia honoré de 
li Pourpre. 


Avec deux de fes 
intimes Amis, fort 
célébres dans l’'E- 


glife. 


Ja Theatr, pag. 3 66. 
Col. 2. 


XI, 
Pourquoi il n’eft 
point envoyé au 
Concile de Fien- 
te. 


LIVRE 
XXVI 


THOMAs 
BADtIA. 





= AS 


XII 
I! publie quelques 
Ouvrages, 


Eift. Eccl. Liv. 
CXLIV , n, 96. 


Orland. Hift, Lib. 
Il,n.113. 


XIII. 
Ses vertus. 


X I Ÿ. 
$a mort. 


120 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


voulut retenir le Cardinal Badia auprès de fa perfonne, pour 
{e fervir de lui, dans l’'Examen qu'on feroit à Rome de tout 
ce qui auroit été propofe , & difcuté dans le Concile, Pour 
la même raifon , & pour avoir plus de facilité de conférer fou- 
vent avec lui, furtout ce qui pouvoit regarder les intérêts de 
la Foi, & le Gouvernement de l’Eglife, Sa Sainteté le logea 
dans le Palais du Vatican. | 
Au milieu de fes plus grandes occupations, le pieux Cardi- 
nal fe ménageoïit des momens, pour compofer quelques Ou- 
vrages utiles à la Religion. Son Traité de la Providence, celui 
de l’immortalité de l’Âme, & quelques autres contre l’'Héréfie 
de Luther, furent fans doute les fruits de fes Veilles, pendant 
fes dernières années. Comme ceux qui ne regardent que la 
Phifique, ou quelque autre partie de la Philofophie. avoient 
Aie fa plume, dans le tems qu’il enfeignoit encore dans 
es Ecoles de Lombardie. Les Originaux de ces Ouvrages font 
confervés dans la Bibliorhéque des Dominicains de Florence. 
Palavicin, & Fontana après lui , nous apprenent que Tho- 
mas Badia, avant même fa Promotion au Cardinalat, avoit 
été chargé par le Pape Paul III, du foin d’éxaminer PInftitut 
de faint Ignace, & d'en faire le rapport à Sa Saïnteté (1); qui 
l'approuva par fa Bulle du 17 de Septembre 1 $40. | 
On nous a laiflé ignorer plufeurs autres particularités de la 
Vie du Serviteur de Dieu. Mais ce qu’on a le plus éxatement 
remarqué , c’eft que dans tous les différens Etats , où il s’étoit 
trouvé dans le Siécle, dans le Cloître , & à la Cour, fa vertu 
parut toujours la même ; fa piété ne fe démentit jamais. S’il fe 
fit eftimer par fes talens, & fon Erudition; il ne le fut pas 
moins par l’intergité de fes mœurs, & la candeur de fon ame. 
Habile Théologien, parfait Religieux, bon ami, homme zélé 
pour la Religion, tendre & compatiflanc envers les Pauvres, 
& les A figés , il vêcut fans ambition dans les honneurs, & 
fans attachement dans les richefles. Ou plutôt, il aima, & 
ter la pauvreté dans un rang , qui l’obligeoit de foutenir 
a Dignité de Prince de l'Eglife. Il mourut à Rome dans la 
fixiéème année de fon Cardinalar, le fixiéme de Septembre ; 
1547, âgé de près de foixante-quatre ans ; & fur inhumé dans 
l'Eglife de la Minerve , auprès du Tombeau du Cardinal Ca- 
jetan, avec lequel il avoit vêcu familiérement pendant plu- 


probavit , tefte Cardinali Palavicino , in Hif- 

toria Conci. Triden. Lib. IV, Cap. XI, n. 9. 

Fontan. in Thta, Dom. pag. 444 Col. 1. 
fieurs 


. (1) Inftitutum à S. Ignatio Loyola, 

Paulo III pro Societate J£ s u oblatum , co- 

cm Pontifice mandante recognovit, & 2p- 
\ e 





iatessr . 


“DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. rar 


fieurs années. François Badia fon Frere fit fon Epitaphe, qui 


fut attachée au mur de l’Eglife (x). 
| D. ©. M. 


(1) Thomæ Badiz Mutinenfi 
Eruditione , continentid , ac fanétitate 
Clriffimo , Cardinali D. Sylveftri: 
Qui & ampliffimo Ordini Senatorio, 
Et cunétis mortalibus, 
Miræ cujufdam frugalitatis, 
Religionis , atqué omnis vitæ 
Incredibile exemplum reliquit, 
Alüs ver quibufcumque honotibus 
Non tam uti voluit, | 
Quèm dignus videri ; 
Quos tamen fol morte exiflimatus ft 
Effugere potuifle, 
Francifcus Badia Fratri optimo pofuit, 
Vixit annos 63, menfes 9 dies 27. 





LÉANDRE ALBERT, CÉLÈBRE ÉCRIVAIN. 


Es vertus, & la réputation de Léandre Albert, ou Alberti, 
fes rares talens, & fa diligence à écrire l'Hiftoire des 
Grands Hommes, quiavoient lutte POrdre deS. Dominique, 
pendant trois cens trente-cinq ans, méritent bien que nous 
ajoutions fon Eloge, à ceux de tant d’illuftres Perfonnages, 
qu’il a eù foin de nous faire connoître. 0 
Léandre, iflu d’une honnète Famille de Bologne , en Lom- 
bardie , nâquit l'an de Notre Seigneur 1479 , fous le Pontificat 
de Sixte IV. Dès fon enfance il fit paroître beaucoup de génie, 


une mémoire heureufe ,un excellent naturel, & autant de défir 


de devenir fçavant,que de difpofitions pour les Sciences. A peine 
étoit-il entré dans fa dixième année , que Jean Garzo, célébre 
Orateur dans les Ecoles de Bologne, entreprit de cultiver, où 
de perfectionner , un Sujet qui Éilote déja beaucoup efpérer ; 
& qui n’attiroit pas hôtas Veille par les qualités du cœur, 
que par celles de l'efpric. Attentif à profiter des bontés d’un 
tel Maître, Léandre reçut fes Leçons pendant quatre années ; 
& lorfqu'il prit l’Habit de faint Dominique à Bologne , au 
mois de Novembre 1493 , dans fa quatorziéme année, il avoit 
déja une connoïiflance aflez éxaéte des meilleurs Auteurs La- 
Tome IF, | Q 


Livre 
XXVI. 


Apud, Ciacon. & 
Fontan, ut {p. 





LÉANDRE 
ALBERT. 


Poffev. Appar, Sacr, 
Tom. Il, pag. 14. 

Echard. Tom. I, 
PAaB. 157: 


L 
Premiéres Etudes 
de Léandre. 


LIVRE 


+“. 4 


LÉANDRE 
ALBERT. 








II. 
* Sa Profeflion Re- 
ligieule. 


TILL. 
I] publie un Ou- 
vrage , & en com- 
niCnce un autre. 


I V. 
Il accompagne 
fon Général en 
France. 


322 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


tins, Poëres & Orateurs : ilécrivoit, & il parloit avecbeaucoup 
de pureté & d'élégance, foit qu’il s'énonçäc en Vers, ou en 
Profe, en Latin,ouen Italien ( r ). 
Après fes Vœux de Religion , Albert fit avec le fuccès qu’on 
s’étoit promis , fes Etudes de Philofophie & de Théologie , fous 
uatre Profefleurs de réputation, qu’un efprit de reconnoif- 
pe ne lui a point permis d'oublier. Auffi éxemt d’'ambition 
qu'ami du travail , & de la retraite; l'union qu’il {çut faire dès- 
lors de la piété avec la leute des bons Livres, le mit bientôt 
en état d’en publier quelques-uns, qui furent eftimés, & qui 
commencérent à le lier de bonne heure avec les Scavans de sn 
Siécle. L’an 1517, il fit imprimer fon Hiftoire des Hommes 
Illuftres, divifée en fix Livres, & il avoit déja commencé fa 
Chronique de la Ville de Bologne , qu'il d'vifa depuis en foi- 
xante-deux Livres, lorfque le P. François Sylveftre de Ferrare, 
Général des FF. Prècheurs, le prit pour Compagnon de fes 
Vifites & de fes Travaux. La conformité de mœurs & de fen- 
timens , auf bien qu’un même goût des Lettres, les avoit unis 
l'un & l’autre depuis leurs Etudes ; & Léandre n’ofa refufer à 
un ancien ami, devenu fon Supérieur, le plaifir qu’il lui de- 
mandoit. Le facrifice qu'il fit à l’obciffance , ou à l'amitié, en 
interrompant un travail fi conforme à fon inclination, n’au- 
roit pas petit, fi dans la converfation d’un des plus grands 


_ Théologiens de fon tems, il n’avoit retrouvé en quelque forte 


tout ce qu'il laïfloit dans fa Bibliothèque. ; 

Ce fut après de mois de Juin 1525, que Léandre Albert 
alla joindre 4 Rome Île nouveau Général, Iis vifitérent enfem- 
ble les Maïfons de l'Ordre, dans les deux Siciles ; & fe rendi. 
rent enfuiteren France, dans Îe deffein de pafler en Efpagne. 
Pendant qu'ils travaïlloient dans un même efprit { l’un par fes 
Ordonnances, l'autre par des Confeïls, & tous les deux par 
teurs éxemples à faire revivre par tout l’efprit de ferveur, & 
de régularité, Léandre profioit de routes les occaions, de vi- 
fiter les Bibhothéques, de fouiller dans les Archives, & de 
faire de nouvelles Coflections, pour corriger, ou augmenter 
fes pretniers Ouvrages. H pouvoit fe flarer , que dans les Egli- 
fes & les Couvens d'Efpagne, il trouveroit de précieux Mo- 


(1) F. Leandre Alberti Italus, Patrià] cennis Joanni Garzo, ejufdem Patrix, ac 


. Bononienfi , vir aumqüam fatis promcritis| Gymnafii Bononienfis Oratori clariflimo 


Saudandus , anno 1479 , honeftis Psrentibus |'operam dedit ; eumque quadriennium audi- 


Batus eft : quoram follicitudine aptimispræ-lvit; auétores ‘Latinos, Oratores, & Poëræ 
ceproribus pietate ac littéris imbuendus sra- |ita legens feduld , ut iis facillimé -dicendo, 
ditus ,mrum quantüni puer ingeniofus ;te- | fcribendoque ureretur, &c.Ecksr4, Tom. II, 
naciffimæquetmemoriæ profecerit. Vix de-|pre, 137. Cul. 2. ° F 


—_ 


o 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 123 


numens , que les Ecrivains de la Nation n’avoient pas encore 
communiqués au Public. Mais il n’entra pas dans ce Royaume, 
la Providence ayant difpefé autrement de fon Voyage, & de la 
Vie du Pere Général. Après lé Chapitre , qui fut tenu à Bour- 
ges, dans le mois de May 1 $28, François Sylveftre de Ferra- 
re, s'étant rendu dans la Haute-Bretagne, foit pour y conri- 
nuer {es Vifites, ou pour faire fes Dévotions au Tombeau de 
fainc Vincent Ferrier, il fut arrêté dans la Ville de Rennes, 
par une maladie, qui le fit pafler des follicitudes de cette vie 
au repos de l’Eternité , le dix-neuviéme de Septembre 1528. 
Léandre Albert, qui lui rendit les derniers devoirs, comme 
aun Ami & à un Pere, pleura la perte que tout l'Ordre de 
faint Dominique venoit de faire par cette mort. 1l avoit déja 
fait fon Eloge, dans fon quatriéme Livre des Hommes Illuf- 
tres; où il l’apelle les délices de fon Siécle , un Religieux d’un 
génie Supérieur, d’un excellent naturel, & d’une rare Erudi- 
tion ; égalementinftruit des fecrets de la nature, & des Myf 


_ téres de la Grace, habile dans les Langues, & fort éloquenr, 


en qui la nature fembloit avoir réuni tous fes Dons ( 1 ). Il eft 
vrai que les Commentaires de François de Ferrare, fur la Phy- 
fique d’Ariftore, & fur la Somme de faint Thomas contre les 
Gentils, font une bonne preuve de fa vafte Erudition ; & on 
ne remarque pas moins les graces du Difcours dans fon Traité 
Apologétique , où il a entrepris de montrer contre Luther , la 
conformité des pratiques de l’Eglife Romaine, avec la liberté 
Evangélique. | 

2e L mort de ce Général, Léandre rendu de nouveau 
à fa Patrie, & à fes Livres , fe livra tout entier à la Littéra- 
ture, 11 continua fa Chronique de Bologne, & fit paroître de 
tems en tems quelques nouveaux Ouvrages qu’on lifoit tou- 
jours avec plaifir ,.& avec fruit. Mais fi Péxactirude, & la fo- 


lidité qu’on trouvoit dans fes Ecrits , le faifoient eftimer même 


des Etrangers, il ne gagnoiït pas moins par fa douceur, fa mo- 
deftie, & fes maniéres aifées, l’affe&ion de trous ceux qui le 
pratiquoient. Parmi fes plus famiiiers Amis, on en connoit 
plufieurs , qui tenoient un rang fort diftingué,& dans l’Eglife, 
“t 1) Francifcus Ferrarienfis noftræ ætatis is raie y Quæ ei peculiaris’ eft > Quid de 
deliciæ , vir optimi ingenit, & ad quæque |mufica , Es apprimé deleétatur ? Unum 


intelligenda , Ai accommodati. .. |( abficinvidia verbo ) dixerim , rarus eft imo 
non illi corporis optima habitudo , aut forma | rariffimus homo : foleo dicere , in ipfum pro- 


LIVRE 
XX VI. 


LÉANDRE 
ALBERT. 
RARE RENE EEE 








V. 
Après la mort de 
François de Ferra- 
re. 


VL. 
Léandre , qui 
avoit déja fait {on 
Eloge. 


VII. 
Retournc en 
Italie, 


VIIL 
Uni avec plu= 
fieurs Sçavans de 
réputaÿon, 


dceft, non facilitas, non humanitas, quâ|creando omnes fuas vires naturam congel. 


ad fe amandum omnes alliciat; callet enim|fifle, &c. Lean. Alb, Lib. IV, fol, 141, de 
Litteras Græcas & Latinas, Logicam, Philo- | Wir. j{ufr. 
fophiam , & Theologiam. Quid loquar de. 


Qi 


LIVRE 


X XVI. 


LÉANDRE 
ALBERT. 








124 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 

& dans la RQ ar des Lettres. Nous pouvons mettre à Fæ 
tèce de tous, le célébre Jérôme Balbi, ou Balbus , noble Vé- 
nitien, Religieux de faint Dominique, zélé Difciple de faint 


Thomas, aufli habile Canonilte que fcavant Théologien, de- 


puis Evêque de Gurcz dans la Bafle-Carinthie , honoré de la 
confiance, & de l’amitié de plufieurs Souverains (*) L’Empe- 


‘reur Maximilien [, aimdfc à l’entrerenir. Louis Roy de Hon- 


IX. 
Particuliérement 
avec Jerdine B1l- 
bus Domicain , 
Evêque de Gurcz. 


Vide Echard, Tom. 
XL, pag. 78.. 


X. 
Et avec Jean le: 
Grand, Archevé- 
que d’Uplal. 


Vide Echard. Tom, 
J, p. 462. Ton. Il, 
Y: 79: 79e 


Bayle, Moteri, 


grie & de Bohème, l’envoya en qualité de fon Ambaffadeur 
en Ffpagne . vers le Roy Catholique, Charles V, pour le fé- 
liciter {ur fon Election à Empire. Ec notre Prélac aflifta au 
Couronnement du nouvel Empereur, foir à Aïx-la-Chapelle, 
dans le mois d'Oétobre 1 $ 20 ; foit depuis à Bologne en 1 5 50. 
Ce fut dans cette «ccafion, que Balbus & Eéandre ferrérent 
plus étroitement les nœuds de leur’ ancienne amitié. Ils fe 
communiquoient leurs Detleins , & leurs Ouvrages ; & ce qui 
Éébede ki plume de lun, pafloit ordinairement fous les yeux 
de l’autre ,& étoit foumis à fa cenfure ,avant que d’être donné 
au Pubkc. | 
L’Evêque de Gurcz avoit déja publié fon Traité, De civil 
€ bellica forritidine , dédié au Pape Clément VII, & pendant 
Je féjour qu'il fit à Bologne, if en fit imprimer un autre, inti- 
tulé, De Coronatione Principum. Ï dédia celui-ci à l'Empereur 
Charle-Quint, & c’étoit à l’occafion du Couronnement de ce 
Prince, que Balbus avoit fait eet Ecrit. Léandre commença à 
peu près dans le même tems fa Defcription de l'Italie, Pun dé 
es plusbeaux Ouvrages, qui l’occupa pendant plufieurs années: 
& qu'il préfenta depuis au Roy de France Henry II, & à la 
Reine Catherine de Médicis, fon Epoufe. Mais l'Etude, qui, 
après la priére, faifoit fa premiére & fa principale occupation, 
ne le rendoit jamais diftrait fur les autres devoirs, que la cha- 
rité ou l’honnétreté l’obligeoient de remplir. H s’y portoit tou- 
Jours avec d’autant plus de facilité, que Îles fentimens de fon 
cœur, rendre & généreux, s’accordoient parfaitement avec 


(#7) Quelques Ecrivains ont confondu 
mal à propos Jérôme Balbi Vénitien, avec 
Jean Baibi natif de Génes, qui avoit pris 
PHabit de faint Dominique dansle treizié- 
me Siécie , & s’étoit rendu auffi illuftre par {a 
piété, que par fon fçavoir. Il acheva fon 
D'&ionaire, nommé Catholicon, l’an 1186, 
eomme :] le dit lui-mêine 11 n’eft donc pas 


p=ruus de confondre enfemble deux Auteurs 


qui ont vêcu dans des tems fi diffêrens. Mais 
on ne fe tromperoit pas moins, fi, à l’éxem- 


ple de quelques autres Hiftoriens, on ne 
diftinguoit pas Jérôme Balbi, ou Balbus, 
Evêque de Gurcz, d’avec Jérôme Balbus, 
auffi [talien, qui enfcignoit les Belles-Lettres 
dans les Ecoles de racis, fur la fin du quin- 
ziéme Siécle. Celui-ci n’étoit point Reli- 
gieux ; fes talens lui avoicnt acquis de la 
réputation, &. des Amis : il fe fie auffi plu- 
fieurs Ennemis. I} paffa en Anglcterre, & 
mourut àLondres vers l'an 1496. 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. #25 
ceux de la Religion. Un feul éxemple peut nous fuffire pour 
peindre au naturel le caractère de Léandre Albert ; & nous 
ne parlerons que d’après Jean le Grand, Archevêque d’'Upfal, 
Ville autrefois Capitale du Royaume de Suéde. | 

Pendant les grandes Révolutions que le Luthéranifme naï£ 
fant caufoit dans toutes les Provinces du Nord, lIlluftre Ar- 


chevèque d’Upfal, en bute à la perfécution des Novateurs. 


fut obligé de s'éloigner d’un Froupeau déja féduit, qui avoit 
ceffé de le reconnoitre pour fon Pafteur ; & qui, ne pouvant 
lentraîner dans une Apoftafie prefque générale , fembloit en 
vouloir À fa vie, ou du moins à fa liberté. Ce Prélat fugitif, 
chaflé de fon Eglife, & du milieu de fon Peuple, fe retira d’a- 
bord en Italie, fuivi de peu de Domeftiques, & de quelques 
zélés Carholiques , qui avoient abandonné comme lui leurs 
Biens & leurs Maifons, pour n'être point expofés au danger 
continuel de perdre la Foi. S'il leur Eoie glorieux de fouffrir 
pour une telle caufe ; leur fituation ne pouvoit être d’ailleurs 


plus crifte, Le u’ils manquoient de tout ce qu’il y a de plus 


néceflaire à la vie; fans argent, fans connoïiffance, fans amis. 


- dans une terre étrangére. Notre . Quirini alors Patriar- 


che de Venïfe , recueillir ces illuftres Exilés , quand ils arrivé: 
rent dans cette Ville; & il les traita long-tems avec beaucoup 
de bonté. Léandre Albert les reçut depuis. à Bologne, non.feu- 
lement avec la même effufion de charité ; mais aufhi avec tous 
les témoignages de vénération & de refpeét , qui étoient dûs 
à un grand Archevèque, d’autane plus refpeétable , que le feul 
amour de la Region avoit réduit 2 la plus affreufe pauvreté, 
11 le fit loger , avec toute fa fuite , dans notre Couvent de faint 
Dominique ; & il n’oublia rien, pour le bien traiter , le confo- 
ler, & lui faire oublier, s’il étoit poflible, tout ce qu’il avoit 
fouffert dans un long & pénible Voyage. Il tâcha de le retenir 
aufli long PT püt ; & lorfque ce Prélat voulut fe rendre 
à Rome, Eéandre eût foin de lui procurer tout ce qu’il fcavoir 
lui être néceflaire. Il ne borna pas encore-là fes attentions: 
quand l’Archevêque penfa à quitter Rome, pour retourner À 
Venife, Léandre Albert Pinvita par des Lettres très-preffan- 
tes à venir reprendre à Bologne , le logement qui lui étoit 

réparé. C'eft ce que nous apprennons par la Réponfe, done 
ÉD vi d’Upfal l'honora, & qui éroit conçue en ces 
særmes : oo | _ | | 

æ Mon Révérend Pere & très gracieux Confolareur, je vous ce 


Qi 


Livres 
XXVI. 


EE | 
LÉANDRE 
ALBERT. 
D ee +7 el") 





XI. 
Trifte fituatio® 
de ce Prélac ,éxilé 
poux la Foi. 


XTE.. 
Mais recueilli 
avec charité, par 


Léandre Albert. 


XIIT. 
Lettre de l’Ar- 


rends & vous rendrai coujours , les plus fincéres actions de « chevéque d'Upfal. 


LIrvRreE 
XXVI. 


ER PE 
LÉANDRE 
: ALBERT. 
RSR RRERSRREETEE 





126 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


» grace, de ce que vous avez bien voulu m'inviter d’une ma- 
» niére fi généreufe , à aller prendre mon logement chez vous, 
» toutes les fois que les affaires de la Sainte Religion m’enga- 
» geront à pañler par vôtre Pays. Je me fouviens toujours avec 
» reconnoiffance , & ilne m'arrivera jamais d'oublier, avec 
» quelle effufion de Charité, vous, & tous les Religieux de 
» vôtre Illuftre Communauté, me reçutes aufli bien que les 
» Compagnons de mon éxil, RE nous arrivâmes il y a déja 
5 fix ans, dans vôtre Ville de Bologne. Avec quel tendre em- 
» preflement ne vintes-vous pas nous retirer d’un Gîte auff 
» incommode que peu afluré, pour nous procurer dans votre 
» Maifon , toutes fortes de confolation & d'agrément? Acca- 
» blés d’ennui & d’afflidion , nous fumes retirés comme des 
» bras de la Mort, par un fecours qui nous vint fi à propos. Je 
5 me dois donc tout entier, non feulement à votre Couvent, 
# mais aufli à tout votre Ordre, pour la grande Charité qu'il 
» a éxercée envers moi, dans la plus ani re néceflité : car 
# je ne doute pas que ce ne foit par un effet particulier de la 
» Divine Providence, que l’Illuftre Patriarche de Venife, Je- 
» rôme Quirini, Religieux de votre Ordre, ne s’eft point laflé 
» de me défrayer, & de m’entretenir pendant fort long tems; 
# & qu’il continue encore à me donner les mêmes marques 
» d’une générofité peu commune. Je ne puis au refte vous ap- 
s prendre ce que j'ai fait dans cette Ville de Rome , ni vous 
» dire autre chofe, fi ce n’eft que je me glorifierai toujours 
» dans mes infirmités. Maïs pour ne point y fuccomber entié- 
» rement , j'ai befoin du fecours de vos Priéres , & de celles 
5 de vôtre Saint Ordre : je les demande très-affeueufement 
» pour moi , & pour tous ceux qui fouffrenc avec moi pour la 
» même caufe (1)». 


(1) Reverende Pater, & Confolator | tis ; imo à faucibus mortis jam jam pereuntes 


amantiffime. Quôd me toties in caufa fanc- 
tiffimæ Religionis iftuc proficifcentem in- 
credibili benignitate , ut ad ædes veftras di- 
vertere debeam, alacriter invitatis, gratias 
refero fempiterni memoria dignas. Imo pet 


- amplius femper agere conabor: quia ad me- 


moriam revoco , id quod nunquam oblivifci 
potero, videlicer quomodo Reverenda pa- 
ternitas veftra, unà cum cæteris Reverendis 
iftius almi Collegii veftri Pacribus , ante {ex 
annos, me & cocxules meos ex hofpitio ni- 
mis incommodo, & faluti noftræ plurimüm 
Contrario extraétos in domum veftram dedu- 
xiftis, sa pire benevolcatia, & nunquam 


oblivifcendà Lberalirate fovitis , & recreaf- 


reduxiftis. Debeo igitur me, & omnia mea 


non modo ifti optimo Conventui, fed toti 


Ordini veftro, à quo tam magnum &.ne- 
ceffarium beneficium in mea extrema ne- 
ceflitate fum confecutus. Divini namque 
providentià fatum efle non dubiro, quèd 
Reverendus Dominus Hieronimus Quiri- 
nus Patriarcha Venetus , veftri Ordinis 
alumnus, me tam benignè, & tanto tem- 
pore, per fummam liberalitatem foverit, 
& femper fovere paratus eft. Cæterm quo- 
modo poftea hic Romæ valuerim, parum 
aliud fcribere poflum , nifi quod Tee 
gloriabor in rnoibes meis ; in quibus 
ne penitus fuccumbam, peto pro me ad 


DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. ?#27 
Ce fur l'an 1541, que Léandre Albert eût l'honneur de 


recevoir lArchevèque d’Upial ; & en 1547, fçachant que. 


_ ce Prélat étoit fur fon départ de Rome, il le prévint avec 
beaucoup de politefle, pour fe procurer l'avantage d’éxercer 
encore une fois l’'Hofpitali:é envers le Confefleur de JEsus- 
Curist. Il continuoit cependant à travailler avec une très- 
grande application, pour le Public, & pour fon Ordre. Mais 
quoique Fontana prérende qu'il fut fait Inquifireur de la Foi à 
Bologne l’an 1 5 50 ; & qu'un autre Ecrivain aflure, qu’il rem- 
plit fouvent les Charges de Prieur, & de Provincial, nous n’a- 
vons aucune bonne preuve de l'un ni de l’autre. Ce qu’il y a de 
certain, c’eft qu'il paffa prefque toute fa vie dans la Priére, ou 
dans l'Etude ; & qu'il écrivit divers Ouvrages utiles, dont 
quelques-uns ont été fouvent imprimés , & craduics en diffé. 
rentes Langues. Daniel Papebroch en a inféré quelques-uns 
dans fes Aétes des Saints. Sa Defcription de l'Italie, qui lui 


fit beaucoup d'honneur , felon Poflevin, ne parut que l'an 


r5 50: & le Pere Echard ignore s’il fit imprimer fa Chronique, 
nommée Ephémérides , où il parloit de ce qui s’étoit pañle en 
Italie, depuis le voyage du Roy Louis XII, en 1499 , jufqu’en 
1552. Léandre Albert vivoit donc encore en cette année, qui 
fut peut-être la derniére de fa vie. | 





AMBROISE CATHARIN , ARCHEVÈQUE 
DE CoONzA. 


E fut dans la Ville de Sienne lan 148 3 (*),quenâquit le 
célébre Polite Lancellot , connu depuis fous le nom d’Am- 
broife Catharin. Ses Parens étoient Nobles,& renoient un Rang 
diftingué dans la République; mais il fe diftingua lui-même avec 
plus déclat, par les qualités de fon Efprit, dont la vivacité, la 
énétration,, & l'étendue parurent dès fa jeuneffe, dans les Eco- 
Rs les difpures : comme elles paroiflent encore dans fes Ecrits. 
L'étude des Loïix fut fa premiére occupation : & pour faire con- 
noître les rapides progrès qu’il y fit labord , il fuffit de dire 
Deum orationes fieri ab ifta fanétiflima Con-} {(* ) Clément Polite remarque qu’Ambroi- 
gregatione veftra, cui me, & omnes meosffe Catharin , mourut lan 1553, âgé de 
omni pio & fincero animo incefflanter com- | foixante-dix ans; il étoit donc né en 1483; 
mendo ,&c. Olaus Mag, 1# vitis Pontificum |non pas en 1487, comunc l’a cru le Pere 


Upfalenfium , pag. 145, & 172. 4p. Echard. | Echaid. 
Tom, II, pag. 138. Col. 1. 


Lrvxez 
XXVI. 


LÉANDRS 
ALBERT, 


ne med 


Moreri, Tome 1, 
pag. 233. 


Die 10 Maï , pag. 
8 


Appart, Sacr. Tom, 
Il, pag. 14, 


AMBROISE 
CATHARIN. 
D = + 2) 


L. 
Patrie, & Famille 
de Lancellot, ap- 
eilé depuis Am- 
roife Cathanin. 


IE. 
Ses beaux com- 
mencemens. 


LIVRE 
XX VI. 


AMBROISE 
CATHARIN. 











III. 

Après avoir bril- 
lé dans les Uni- 
verfités en Italie, 
-& en France, il 
entre dans l’Or- 
d'e de faint Do- 
minique, 


:Aut. du XVISiccle, 
VI Part, p, 8, &c. 


I V. 
Il fuit le Pape 
Léon X , à Bolo- 
gne. 


Y. 

Eft confirmé dans 
1a Foi, par la Lec- 
ture d’un Ecrit de 
Savonarolle. 


128 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 
qu’il n’étoit âgé que de feize ans, lorfqu'il prit fes dégrés en 
l'un, & l’autre Droit dans l’Univerfité de Sienne (1 ). 
 Lancellot parcourut enfuite les plus Célébres Académies 
d'Italie, & de France; & fe fit un grand nom parmi les Sça- 
vans. De retour à Sienne, il y Profeffa publiquement avant 
l’âge de vingt-cinq ans; défendit avec honneur mille Axiomes 
du Droit, & compta parmi fes Difciples l’Illuftre Jean-Marie 
de Monte, qui fut depuis Pape, fous le nom de Jules IIT. Rome 
voulut profiter des lumiéres de Lancelloc: il fe rendit dans 
cette Capitale & fut misentre les Avocats Confiftoriaux. Mais 


peu de tems après, dégouté des vanités du Siécle, & renonçant 


aux efpérances de la Cour, il fe retira à Florence, prit l'Habit 
des FF. Prêcheurs dans le Couvent de faint Marc, & changea 
{on nom de Polite Lancellot en celui d'Ambroife Catharin. On 
rétend que fa dévotion envers fainte Catherine, & faint Am- 
boite de Sienne, lui fit préférer ce nom à celui de fa Famille. 
M. Dupin met ceci en l’année 151$, &il affure que Lancellot 
étoit alors âgé de trente-deux ans ; mais l’Abbé Ughel, après 
Clément Polite, +54 de Groflere, dit qu’il n’en avoit pas 
encore trente Accomplis (2). Dans cette fuppofition , il devoit 
avoir embraffé l’Inftituc de faint Dominique avant l'an 1513, 
& il faut dire qu’il étoit déja Religieux , lorfqu'il eût l'honneur 
d'accompagner le Pape Léon X,& de fe trouver aux Confé- 
rences que Sa Sainteté eût à Bologne en 1$15,avec le Roy 
François I. Je ne croi pas qu’on veuille préférer ici la Chro- 
nologie de M. Dupin, à celle de l'Evêque de Groflete, puifque 
ce Prélat, Neveu d’Ambroife Catharin, & fon Contemporain, 
étoit fans doute mieux inftruit de tout ce qui le regardoit. 

Un autre Auteur Italien (cité par le Pere Echard) nous ap- 
prend que Lancellot, étant encore dans le fiécle, n’avoit pas 
toujours paru bien affermi dans la Foi Catholique; mais qu'ayant 
lû le Livre de Jérôme Savonarole, fur Ze Triomphe de la Croix, 
il avoit entiérement dépofé fes doutes, & conçu dès-lors une 


(x) F. Ambrofius Catharinus, qui prids|1r, pag, 144. Col. 1, . ù 


in fæculo Lancellottus Politus , luftrali gen- 
tilique vocabatur agnomine, genere claruys 
natione Etrufcus, Patria Sénenfisad annum 
1487 natus, poftquam humanioribus Litteris 
egregié vacafler, & Philofophiæ , adolefcens 
adhuc Jurifprudentiæ animum applicuit, & 
ut acris erat optimique ingenii circa ætatis 
XVI Juris utriufque lauream in Academia 
Senenf meruic , & adeptus eft, Echard, Tom. 


(2) F. Ambrofius Catharinus de Politis , 
Senjs in Etruria nobili genere natus Lancel- 
Jorti nomen tulit, quod dum Florentiæ in 
Cæœnobio fanti Marci Prædicatorum Ordinis 
resceneraretur , in Ambrofium Catharinum, 
in honorem S. Catharinæ, & B. Ambrofi 
Sanfedonii...commutavit , anno ætaris fuæ 
30: Ita. S46r, Tom. VI, pag, 810, 


grande 


- DE L'ORDRE DE $. DOMINIQUE. 129 


grande vénération pour celui , dont la Doctrine avoit ainfi éclai- 
ré fon Efprit. Mais cela ne l’'empêcha À 2 depuis d'écrire avec 
aigreur contre quelqu’autre Ouvrage du même Savonarole. 

_ Dès fon entrée en Keligion , Catharin s’appliqua à l’étude 
des faintes Lettres, & il s’adonna tout entier À celle de la Théo- 
Jogie ; mais fans le fecours d'aucun Maître, c’eft-à-dire fans fré- 
quenter les Ecoles, & fans s’aflujettir à aucun fyftême. Son 
Efprit hardi le portoit aflez à vouloir être lui-même fon propre 
Guide, & à ne guéres déférer aux fentimens d’un autre. Il ne 
faut pas douter qu'avec un peu plus de modeftie, ou moins de 
confiance en fes propres lumiéres, il n’eut porté plus loin le 
fuccès de fes Etudes. 

I ne tarda pas cependant à prendre la plume contre les nou- 
velles Héréfies de fon Siécle ; & le premier Ouvrage qu'il pu- 
blia, fut une défenfe de la Foi, ou une Apologie de l'Eglife 
contre les Dogmes impies de Martin Lucher. Il ue qu'ilavoit 
écrit, non par un efprit de préfomption , mais pour avoir le 
mérite de l'obéiflance ; & que fon Ouvrage ayant éré là, éxa- 
mine , & approuvé par les Théologiens de l'Ordre, il fut pré. 
fenté par le Nonce du Pape à l'Empereur Charles-Quint, à qui 
il éroit dédié; & qui le reçut favorablement. Les Catholiques 


LTVRE 
XXVI. 


AMBROISE : 
CATHARIN. 








Echard. Tom. If, 
pag. 144. cx Razziv. 
VI. 

De quelle ma- 
nière 1l étudie la 
Théologie. 


VIT 
Il écrit contre 
Luther, & dédie 
fon Ouvrage à 
l'Empereur. 


le firent depuis imprimer en Allemagne (1). Le deffein de Ca- 


tharin n’étoit pas feulement de montrer l’oppofition dela Doc- 
trine de Luther avec celle de l'Evangile, mais aufli de découvrir 
les différens artifices , dont l’'Héréfiarque avoit coutume de fe 
{ervir , pour féduire les Peuples, & furprendre les Perfonnes 
fimples, ou pour attirer dans fon parti tous ceux à qui la cupi- 
dité, ou la volupté pouvoient faire aimer la nouveauté. 

Cet Ouvrage, où l’Auteur prouve affez folidement la Puif- 
fance & la Primauté du Pape, & la Do&rine de lEglife tou- 
chant le Sacrement de la Pénitence, le Purgatoire., & les In- 
dulgences, fut bientôt fuivi d’un autre, adreflé à toutes les 
Eglifes | pour repréfenter les raifons , qui devoient détourner 
les Fidéles d'entrer en difpute avec Luther. Poffevin remarque 
que François Behem s’étoit fervi de ces deux Ouvrages de nôtre 
Auteur, dans celui qu’il publia à Mayence l’an 1 548, fous le 


mere arrogavi ; fed præpofiti mei præcepto, 
& in meritum obediêntiæ recepi. Fuit nihilo- 
minus liber ille recognitus more Ordinis , ac 
probatus antequam ederetur ; quem Paulà 
pot viri Catholici in Germania curaverunt 
excudi. 4p. Echard. nt [pe 


-+ (1) Primümergo fœtum emifi adhuc No- 
vitius milesin Ordine contra Lutheri Hære- 
Les, Sea dicavi Cæfari jam funtannixxvirr, 
qui fibi nomine fummi Pontificis ab Apofto- 
hco Nuntio D. Leandro , poftmodum Car- 
dinali creato oblatum , gratanter etiaro fuf- 
Cepit. Illarm tamen Provinciem non mihi te- 


Tom£g IV, R 


VYII. 
I en publie quel- 
Fe autres, qui 
ont bien reçus. 
Appart. Sacr. Ton. 
L pag. 63e 


Livre 
XXVI. 


AMBROISE 
CATHARIN. 
LOS mem Pom — +") 








I X. 

Après un long 
filence, Catharin 
reprend la plume 
pour démafquer 
lHypocrifie d’un 
_Apoitar. 


X. 
I! fe livre trop à 
fon Génie. 


130 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


Titre de fagement de la Perfonne , € de la Doftrine de Luther. 


Si nous en croyons Catharin, fon fecond Ouvrage fut fort a 
prouvé à Rome; & il en reçut des Lettres de félicitation Fe A 
part du Saint Siége (1). 

Il étoit fans doute en état de prouver ce fait. Mais il n’en 
{era pas cru facilement , lorfqu'’il ajoûte qu'ayant donné ce fe- 
cond Ouvrage au Public, il fe rüt enfuite l’efpace de feize an- 
nées , fans ouvrir même la bouche ; jufqu’à ce que des Perfon- 
nes d'autorité, voyant avec douleur qu’on répandoit parmi le 
Peuple plufieurs Livres Anonimes tout remplis d’erreur, fans 


‘qu'aucun Théologien entreprit de les réfuter ; le priérent, & 


le forcérent en quelque maniére de reprendre la plume { 2 ). 
Il obéit, & dans ce troifiéme Ouvrage intitulé, Je Miroir des 
Hérétiques, il attaqua avec force l’Impie Apoñtat, Bernardin 
Ochini, eftimé auparavant comme un faint Homme, & un 
zélé Prédicateur ; mais dont la fin malheureufe ne confirma que 
trop ce que notre Auteur avoit écrit, pour faire connoîitre la 
cruelle Hipocrifie de ce Séducteur. 
Si Ambroife Catharin n’avoit fait ufage de fes lumiéres & 

de fes talens , que pour la defenfe de l’Egliie & de fa Doctrine, 
en continuant à réfuter ceux, qui, fortis de fon fein par une 
criminelle A poftafie, attaquoient audacieufement fes Dogmes, 
fa Morale, ii Difcipline, & fon Autorité ; il auroit toujours 
combattu avec avantage, parce qu’il n’auroit écrit que pour la 
Vérité, qui ne fçauroit être vaincue, quoi qu’elle foit quelque- 
fois obfcurcie. Mais trop livré à fon génie, & au feu de fon ima- 

ination , après s'être élevé avec fuccès contre les Ennemis de 
PEglife, Cacharin déclara une efpéce de Guerre à plufieurs de 
ceux.qu’elle regardoit avec raifon comme fes Enfans, fes Théo- 
logiens , fes Illuftres Défenfeurs, & il ne refpeéta pas affez l’au- 


torité des Peres, & des faints Docteurs. Souvent & à deflein 


( 1 ) Alium quoque Libellum in eamdem 
virum exatavi, magnorum juffu dominorum; 
ui & fimiliter iterum à Catholicis excufus 
hi . de quo p:r Litteras ab Apofñtolica fede 
aûtzæ gra'iæ mihi funt. Ibid. 

{21 Tacui verd poft hzc multis annis 
plus fexd-cim, nec hifcens quidem, cüm 
jam ‘criberent plurimi in Hæreticos Germa- 
piæ , donec venerunt qui, fuppreflonomine, 
Libel!os Lutheranam Doétrinam cortinentes 
in vu'gus fparferunt. Tunc enim cim vide- 
rem tacere cunétos , à plerifque rogatus 


coaëtus {um calamum ftringere. Quo tem- 


pore F, Bernardioum Ochinum , impium il- 


lum apoñftatam, dudum Iraliæ concionato- 
rem , fuis coloribus parvo Libello depinxi, 
ut nofceretur crudelis hypocrita , & Émpli 
cium animarum maétator ; & Libellum com 
pofui , quem nuncupavi, fpeculus Hereti- 
corum contra Bernardinum Ochinum. AD. 
Echard. ut fp. 

Il eit bon de remarquer que le fecond Ou- 
vrage de Catharin avoit été imprimé à Flo- 
rence l'an 1521: le troifième le fut pour la 
premiére fois à Rome lan 1532. On ne 
trouve pas ici les feize années de filence, 
dont parle cet Auteur. 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. #31 


il s’eft écarté des fentimens de faint Auguftin, & de faint Tho- 
mas: il les a même ouvertement combattus , touchant la Pré- 
deftination , & la Grace, la mafle de corruption , l’état des 
Enfans morts fans Baprème ; & fur plufieurs autres points 
Théologiques, qui ne peuvent ètre indifférens à la Religion. 
De là cette foule d'opinions hardies, finguliéres, adoptées, ou 
inventées par cet Auteur, & inconnues aux autres Thcologiens 
Catholiques. 

Mais ce qui eft à remarquer, c’eft qu’en écrivant contre les 
plus fçavans Hommes de fon tems, &de fon Ordre, Catharin 
p'avoit d'autre intention, difoit-il , que de détruire de nouvel- 
les opinions , & de réfuter tout ce qui s'écartoit de l’éxacte vé- 
rité. Ce fut donc l'amour de certe Vérité , qui lui mit la plume 
à la main, pour attaquer les Cardinaux Jean de Turrécremata 
& Cajétan, dont l’un avoit été, & l’autre étoit encore l’orné- 
ment du Sacré Collége ; Dominique Soto fi juftement eftimé 
des Rois d’Efpagne , & des Peres à Concile de Trente ; Bar- 
thelemy Carranza, cet Illuftre Archevèque de Toléde; Barthe- 
kemy de Spina , alors Maître du Sacré Palais, Théologien de 
Paul III, & l’un de ceux que ce Pape avoit choifis, pour éxa- 
miner à Rome en préfence de Sa Sainreté, tout ce qui devoit 
être décidé à Trente. C’étoit aflurément entreprendre beau- 
coup: mais Carharin n’aimoit pas à fe mefurer avec de foibles 
Adverfaires. La victoire qu’il fe promettoit, & qu'il eût depuis 
la complaifance de s’attribuer, devoit être d’autant plus écla- 
tante , que ceux avec qui il entroit en lice, étoient dans une 
plus haute réputation. Voici comment il s’expliquoit dans l’E- 
pitre Dédicatoire d’un de fes Ouvrages, préfenté au Général 
de fon Ordre: 

« Quoique je ne fois que le plus Vil, & le plus petit Chien « 
du Seigneur , & que l’Illuftre Cajétan , décoré de tant de glo- « 
rieux Titres, fut encore en vie, je n’aï pas craint de faire en- « 
tendre mes cris, & d’aboyer fortement aux piés du Souverain « 
Pontife , pour la défenfe de la Vérité. J'ai préfenté ma fup- « 
plique au Saint 6 , pour accufer ce Cardinal de plufieurs « 
erreurs , que je voulois mettre dans le plus grand jour, & je « 
ne devois pas craindre de fuccomber : mais on ne voulut point « 
me mettre à l'épreuve. Pourquoi ce refus? Je le dirai Éibre- ce 
ment : je n’en fçache pas d'autre raifon, fi ce n’eft qu’on con- « 
damnoit en moi comme une témérité, l'offre que je faifois « 
de défendre la Vérité contre un fi grand Homme ( 1 )». 

(1) Ego quoque Vilifimus Domini catulus, eo etiam tempore , cdm ille ( Cajetanus } 


R 1 


Livre 
X XVI. 


AÂAMBROISE 
CATHARIN. 
De Ne ser 








X 1. 
11 choifit mal {es 
Adverfaires. 


X IT. 
Paroles de Ca- 
tharia. 


LIVRE 
XX VI. 


AMBROISE 
CATHARIN, 
CREER SRE EE 








XIII. 
{l vient en France. 


XIV. 

Ce qu'il reprend 
principalement 
dans quelques E- 
crits de Cajétan. 


132 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


Il'ne faut point oublier que Catharin faifoit toutes cesinftan- 
ces à Rome, fous le Pontificar de Clément VII, dans le cours 
des feize années, qu'il dit avoir paflées dans un rigoureux filen- 
ce, fans ofer même ouvrir la bouche. Il fe taifoit, & il aboyoit 
fortement. | 

Après ce premier effai de fon zèle, il prit le parti de fortir 
d'Italie. & de venir en France, afin d'avoir plus de liberté de 

arler & d'écrire contre les fentimens de Cajétan. Arrivé d'a- 
Bord à Lyon, où il trouva an grand nombre de perfonnes de 
fa connoiffance , Siennois , Lüquois, Florentins; il s’y arrêca 
quelque tems : il étoit encore dans cette Ville l'an r $ 34, lorf- 
que le Vicaire Général de l'Ordre des FF. Prêcheurs, lui écrivie 
en ces termes de la part du Pape Clément VII. « Nous ne vou- 
» lons pas, que vous publiés rien contre le Cardinal Cajétan, 
» qu'auparavant vous ne l’ayez fait voir, éxaminer, & approu- 
» ver», Catharin ne refufa point de foumettre fes Ecrirs à l’é- 
xamen: mais il quitta alors Lyon & il vint a Paris. Son bel Efprit 
& fa grande Erudition, lui firent bientôt trouver des Amis par- 
mi les Sçavans : & plufieurs Docteurs, tant Séculiers, que Ré- 
guliers, approuvérent d'autant plus volontiers fes Ouvrages, 
qu'on venoit d'apprendre prefqu'en même-tems la mort du 
Cardinal Cajéran, & celle de Clément VIT. 

Ce que notre Auteur reprenoit principalement dans fon 
Adverfaire , regardoit l'explication de quelques Textes de l'E- 
criture Sainte, foit de l’Ancien ou du Nouveau Teftament. I 
ne.pouvoit fouffrir par éxemple , que Cajéran eût traité de Mé- 
a , Ce qui eft dit dans la Genéfe, touchant la formation 
de la Femme de la côte de l'Homme ; qu’il eut dit que faint Luc 
avoit ajouté Caïnan dans la Généalogie de JEsus-CHRIST, 


païce qu'il avoit fuivi la verfion des feptante ; & qu’il eût douté, 


avec quelques autres Interpréces, fi faint Paul eft véritable- 
ment l’Auteur de lEpiître aux Hébreux. 

Parmi les remarques de Catharin, il y ena plufieurs qui font 
très-dignes d'attention ; on en trouve aufh, où la mauvaife hu- 
meur, la paflion , & la prévention fe font trop fentir. Nous n’en 
dirons pas d'avantage. Sixte de Sienne, plein de vénération pour 


in humanis ageret, & tot gloriofis præftaret 
nomiibus , non fum dcterritus ante fummi 
Pattoris pedes pro caufa veritatis , debitos 
latratus cmittere * nec dubitavi oblato etiam 
Libello aoud ipfum fummæ fcdis tribunal 
hanc ejus Doétr:nam nomine pefimo accu- 
farce , paratumque me offerre luce vericatis, 


ac divinis præfidiis faétum quod objett 1bam 
etiam comprobare : verim non licuit fice- 
re periculum. Cur autem non licuerit , di- 
cam liberé ; aliud ego nefcio, nifi quia quod 
verum erat, audebam in tantum virum de- 
fendere, &c 4mbr. Cathar. sn Epifi. nuncup. 
ad Joannem de Fenario, | 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 133 


le fcavant Cardinal, & d’eftime pour fon Adverfaire, dont il 
avoir été le Difciple , s'explique ainfi : « Ambroife Catharin , « 
de l'Ordre des FF. Prêcheurs, Archevèque de Conza, a écrit « 
fix Livres de Remarques , ou d’invectives contre divers Opuf- « 


cules de Cajétan, & contre fes Commentaires fur l’Ecriture : « - 


ces invectives font aigres & fortes; je laifle à chacun à en par- « 
cer fon jugement ( 1)». Mais dans un autre endroit, le même « 
Sixte de Sienne n’a pû s'empêcher de dire , que Catharin avoit 
quelquefois cherché des difficultés où il n'ÿ en avoit point, 
pour avoir occafion de mordre Cajétan , ou de le calomnier 
Et ce fçavant Critique prouve ce qu’il avance. 

Après que Catharin eut fait imprimer fes Remarques à Paris 
Jan 153$ , il alla à Touloufe, & il fe trouva à une Théfe que 
jean de Boiflonne Profeffeur ordinaire en Droit Civil, fourine 


ç2). 


LIVRE 
X X VI. 


AMBROISE 
CATHARIN. 
D en ar sr 








X V. 
Réfléxions de 
Sixte de Sienne. 


a même année en préfence du Parlement. Le Redeur de PU- 


niverfité préfidoit à cer Acte; & parmi les cent conclufions 
que le Profefleur défendoit, il y attaquoit expreflément trois 
opinions de Lancellot, ou d’Ambroiïfe Catharin, touchant la 
Subftitution. Bechefer, qui raconte le fait, ajoute que celui-ci 
ayant reçu ordre des Meflieurs du Parlement, de défendre fes 
fentimens, il le fit avec tant d‘érudition , de grace, & de force, 
que ce combat littéraire augmenta de beaucoup fa réputation, 
& celle de l’'Univerfité. Cela fuppofe que Lancellot avoit fait 
imprimer quelques Ouvrages fur le Droit. En effet fon Traité 
des Subftitutions avoit été déja publié à Lyon, & il aflure tui- 
même qu'étant encore fort jeune , il en avoit fait paroître plu- 
fieurs autres, qui fe trouvoient entre les mains des Scavans (3 ). 

Comme Catharin ne pafle pas toujours fous filence, ce qui 
peut lui faire honneur, il-nous apprend que lUniverfirté de 
Touloufe voulut lui donner le Bonnet de Docteur en Théolo- 
gie, & la Chaire Académique attachée alors au Chapitre de 


(1) Scripfit Ambrofius Catharinus, Ar- 
Chiepifcopus Compfanus, Ordinis Prædica- 
torum , tam adverfus prædiéta fcripturarum 
commentaria, quàm adverfus cætera hujus 
viri ( Cajetani }) opufcula, annotationum five 
inve“ivarum libros fex , valde acres; de 
quibus cuique fuum liberum judicium relin- 
quo, &c. Six. Sen. Bibl. Santt. Lib, IV» 
pag. 330. Crl. 2. 

(2) Thomas Cajetanus 2b Ambrofo... gra- 
viter reprehenditur, quod abftulerit ex præ- 
fenticapite ( XVTIT Gen. )egreyium locum, 
unde... Myfterium Frinitatis clicitur , cum 
fcilicet Abrahamin valle mambre , tres vidic, 
& uaum adorans dixit: Domine, fi inveni 


gratiam in oculis tuis: ipfe ,immutatà voce 
fingulari , in pluralem tranftulit, & expofuit, 
Domini mei, fiinveni gratiam in oculis tuis. 
Sed apparet Ambrofium ( ut adagio fertur ) 
nodum quærere in fcirpo, & occafiones ca- 
lumniandide induftria venari, Idem , Lib. y, 
annotativne 100. 

(3) Mitto ea quz ferè adolefcens com- 
pofui , ac poftimodum fatis juvenis publicavi 
Jurifconfultus , quæ magni & gloriofi in ea 
faculrate viri apprimé etiam in ie hibris cof- 


Jaudarunt ; & adhuc ipfa opera vivunt , & 


per manus peritorum verfintur , &c. Ca:bay. 
In expurgatione ad Dormin. Sots, pag. 150. 


R ii 


X VI. 
Catharin fait 
montre de {on 
Erudition , dans 
PUniverlité de 
Touloufe. 


XVII. 
Où on veut lui 
donner une Chai- 
re de Théologie. 





LIVRE 
XX VI. 


AMBROISE 
CATHARIN. 
| 


XVIII. 
Ce qu'il fait à 
Lyon. 


XIX. 
Ouvrages publiés. 


X X. 
A quoi il attribue 
la chute de Luci- 
fer. 


XXT. 
Traite de l1 mort 
& de h Réfurrec- 
tion 


134 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


faint Sernin. Il ne fe contenta pas de refufer l’un & l’autre ; mais 
pour n'être point forcé en quelque maniére de céder aux in{- 
rances réïtérées du Premier Préfident, il fe retira au plutôt de 
Touloufe (1 ). : 

De retour à Lyon, il y fit un plus long féjour; & il y compofa 
plufieurs Ouvrages ; ou il revit & corrigea quelques-uns de 
ceux qu’il avoit écrits. L’Archevêque de Lyon ayant aflemblé 
un Synode l’an 1537, Ambroife Catharin fut invité à cette 
Affemblée ; il y fir un Difcours touchant les devoirs & la Digni- 
té des Prêtres , & adrefla une fçavante Diflertation à l’Arche- 
vêque, fur la Puiffance & l’Autorité des premiers Pafteurs, con- 
tre les Hérériques. Il publia enfuire un Livré de la Préfcience 
& de la Providence Divine ; trois dela Prédeftination des Saints; 
deux de la Prédéftination excellente de JEzsus-CHRIST; 
quelques-autres de la gloire des bons Anges, & de la chüte des 
mauvais, du péché du premier Homme, de la mort de tous, 
de la Réfureétion Générale, de la Vérité du Purgatoire, dela 
récompenfe des Juftes, du fupplice des Damnés, du feu de 
l'Enfer, & de l’état des Enfans qui meurent fans avoir reçu le 
Baptème. La plûpart de ces Ouvrages font dédiés au Cardinal 
Gafpard Contarini : & il n’en eft aucun, où, parmi d’excellen- 
tes chofes , on ne remarque quelque opinion finguliére , propre 
à Auteur. | 

Son Traité de la gloire des bons Anges, & de la chûte des 
méchans, contient { dit M. Dupin) une imagination aflez par- 
ticuliére , que le péché de Fable. & des mauvais Anges a été 
l'envie qu’ils ont portée aux Hommes, à caufe l’Incarnation 
de JEsus-CHRIST, parce qu'ayant tous été créés en Grace 
Jong-tems avant le monde; lorfque le Myftére de lIncarnation 
leur fut découvert, Dieu leur ordonna d’adorer cet Homme- 
Dieu; mais Lucifer enviant cet honneur à l'Homme, & le fou- 
haitant pour lui, refufa d'obéïr à l'Ordre de Dieu, & fut fuivi 
de plufieurs autres, aufquels faint Michel & les bons Anges 
réfiftérent. 

” On voit auff dans le Traité de Catharin touchant la mort, 
& la réfureétion Univerfelle, plufieurs chofes plus curieufes 
que certaines. Dans la defcription ca fait du Jugement der- 
nier, il n’en parle pas avec moins de certitude, dans le détail 
de toutes fes Lisp que s’il étoit déja entré dans le fe- 
cret de Dieu. | | 

D'abord il diftingue en plufieurs Clafles tous les Hommes 


(1) Recufavi, & ne cogerer, inde recefli , &c. Ibid, pag. 40. 


DE L'ORDRE DE $S. DOMINIQUE. #35 


ui y affifteront : il met dans la premiére ceux qui ont été par- 
FAR Be Juftes, & ceux qui auront été manifeftement Impies. 
Les uns & les autres paroitront, dit-il, les premiers ; ceux-là 
feront ee ESUS-CHRI1ST, pour juger avec lui, & ceux-ci 
feront fous fes piés. 11 range dans la feconde Clafle, ceux qui 
auront fait profeffion de la vraye Religion, maïs dont la Sain- 
tecé n'étant pas certaine, fera fujette à une difcuffion.Ceux d’en- 
tr'eux qui Fr trouvés avoir obfervé les Préceptes, feront 
mis à la droite du Juge au rang des Bienheureux, & les autres 
à fa gauche parmi les Réprouvés. La troifiéme Clafle, eft celle 
des Enfans & des Infenfés, qui, privés de lufage de la Raïifon, 
n'ont fait par eux-mêmes ni bien ni mal. Entre ceux-ci quel- 
ques-uns recevront le Salut, ou par la vertu du Baptême dans la 
Loi nouvelle ; ou par la foi des Parens dans l’Ancienne. Les uns 
& les autres, dit-il, feront placés vis-à-vis de JESUS-CHRIST. 
Ceux qui ne pourront être fauvés ni par le Baptême, ni par la 
foi des Parens, feront placés, dans le rems du Jugement der- 
riére JEsus-CHRr1sT, dont ils ne verront point la face. Ils 
ne pourront jouir de la Vie éternelle , ils ne feront pas auffi pré- 
cipicés dans les Enfers, avec les Pécheurs & les Impies. Le {en- 
timent contraire lui paroït un Dogme cruel. 

_ Catharin s'étend beaucoup pour prouver, que ces Enfans 
morts fans Baptème, feront dans un état, qui tiendra le milieu 
entre celui des Bienheureux, & celui des Damnés condamnés 
à fouffrir la peine du feu. Il leur accorde la félicité, qui peut 


convenir à la nature Humaine. C’eft-i-dire, felon lui, qu'ils 


connoîtront Dieu, les Anges , & les Ames féparées; qu'ils fe- 
ront confolés par les révélations qu'ils auront, & nu con- 
noiflances qu’ils acquerront pendant toute l’Eternité. Il croit 
enfin qu'il eft affez probable que ces Enfans habiteront fur la 
terre , où nous fommes préfentement. C’eft ainfi que ce Théo- 
logien donne l’effor à fon imagination, & qu’il abonde dans fon 
fens. On en trouve un autre trait bien marqué dans fon Opuf- 
cule de la confommation de la gloire de JEsus-CHR1ST, & 
de la Sainte Vierge ; où.il prétend que faint Jean l’'Evangélifte 
n’eft point mort; maïs que s’étant mis dans le Sépulchre en plei- 
ne fanté, il a été enleve comme Elie, & pe à 

Son fentiment fur la Prédeftination n’eft pas moins fingulier : 
car quoi qu’il réfute les erreurs de Pélage, & qu’il reconnoifle 


dans un fens la Grace efficace par elle-même, & la Prédeftina- 


tion gratuite à la gloire, il s'explique fur ce point d’une ma- 
niére également contraire aux fyftêmes de routes les Ecoles. 


LIVRE 
XX VI. 


AMBROISE 
CATHARIN, 
CR EE 





XXII. 
Du Jugement 
dernier. Idée de 
l’Auteur. 


XXIII. 

Ce qu'il penfe de. 
l'état des Enfans 
morts fans Bapté- 
me. 


Livre 
XX VI. 
nn) 
AMBROISE 
CATHARIN. 
D Ps te un ur vi 


XXI1V. 
Opinion fingu- 
liére touchant la 
Prédeftination. 


126 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


11 diftingue tout le Genre Humain en deux Clafles, l’une d'E- 
lüs, ou de Prédeftinés d’une maniére fpéciale, à qui Dieu donne 
des fecours & des Graces, qui les infailliblement au 
Salut, qu'ils ne fçauroient manquer d'obtenir, fans néanmoins 
qu'ils perdent jamais leur liberté. Cette Clafle n’eft compofée 

ue d’un petit nombre de Saints , pour lefquels Dieu a eu une 
prédileétion particuliére. Tels font la Sainte Vierge, les Apô- 
tres, & quelques autres Juftes d’une éminentes Saintete. C’eft 
uniquement à ces perfonnes choifies , que nôtre Aureur appli- 
que tout ce que faint Paul, dans fon Epitre aux Romains, a 
dit de la Vocation, & de la Prédeftination des Elüs, La fecon- 


de Claffe, felon Ambroiïfe Catharin, comprend tout le refte 


des Hommes, que Dieu n’a pas, dit-il, prédeftinés au Salur, 
par un décret fixe & immuable , mais fous une condition qui 
peut être, & n'être pas. Le falut de ceux-ci dépend du bon 
ufage qu'ils feront des Graces que Dieu leur accorde. Ainfi cet 
Ecrivain met une diftinétion entre les Predeftinés, & les Sau- 
vés; & il prétend que plufieurs feront effeétivement fauves, 
fans être du nombre des Prédeftinés. Il avoue que le nombre 
des Prédeftinés eft fixe & certain, parce qu'il n’y a qu’un cer- 
tain nombre de Perfonnes, que Dieu ait réfolu de conduire 


au falut, par des moyens infaillibles. Mais il ne croit pas qu’on 
puiffe dire la même chofe du nombre des Perfonnes, qui doi- 


X XV. 
Combattue par 
les autres Théolo- 
gicns. 


vent être fauvées, par le bon ufage qu'elles feront de certaines 
Graces. La deflus Î rejette fans facon le fentiment de faint 
Auguftin , touchant la Mafle de perdition ; il propofe même 
plufieurs +. pour le réfuter, & tache de répondre aux. 
Autorités, fur lefquelles il eft établi. On fenc bien que rout ce 


 Syftême de Catharin eft une pure invention de fon Efprit, in- 


connuë aux Saints Peres, & à tous les anciens Théologiens. 
Dominique Soto l’a folidement combattue, dans fes Commen- 


taires fur l’Epiître aux Romains. 


XXVI. 
Autres Ouvrages 
qu'il fait impri- 

mer à Lyon. 


Notre Auteur avoit fait imprimer deux ou trois autres Trai- 
tés à Lyon,en 1542, & 1543.11 parle du premier, dans une 
de fes Lettres au Chancelier de France, Antoine du Bourg ,'à 
qui il l’avoit dédié. Dans le fecond, dédié au Cardinal de Flo- 
rence, il traite de la certitude de la Gloire, de l’Invocation & 
du Culte des Saints, de leurs Reliques, & de leurs Images. Il 
enfeigne avec les autres Théologiens, que les Images n’étoient 
défendues aux Juifs, qu’à caufe de leur penchant à l’Idolatrie : 
& il foutient que cette raïfon ne fubfiftant point parmi les 
Chrétiens, le Culte que l’Epglife rend aux Images de JEsus- 

CHRIST, 


EL " 


ne ee CD a + Ps À La Er ln PV aus 4 get un F1 7 


DE L'ORDRE DE $. DOMINIQUE. :37 


Cur1isT, & de fes Saints, elt très-licite, & juftement autori- 
fé par l'Antiquité. IL avertit fagement qu’on ne doit jamais 
expofer cons 7 Eglifes, des Tableaux, qui repréfentent des 
fujets Profanes, ou des hiftoires Apocriphes , moins encore 
des objets indécens : tout cela étant entiérement indigne du 
Culte de nôtre Dieu, qui eft la Vérité eflencielle, & la fouve- 
raine Pureté. Il prouve enfin contre Luther, & fes Sectareurs, 


ue les Vœux, les Pélerinages, les Heures Canoniales, l’ufage 


es Cierges, & la Célébration des Fêtes, font des pratiques 
faintes & utiles. Le troifiéme, & dernier Traité, qu'Ambroife 
Catharin ait fait imprimer en France, pendant les dix années 


qu'il y fit fon féjour , fut dédié au Roy François I, fous le Titre 


des deux Clefs néceffaires pour entrer dans les [ens des faintes Ecri- 
tures, @r pour les bien expliquer. 

L’Auteur n’avoit entrepris ce dernier Ouvrage, 
avoir occafion de réfuter u nouvelles Héréfies, par le Texte 
même de l’Ecriture Sainte. Il s’occupa éncore du même objet 
étant à Rome l'an 1544, & il combattit de nouveau la Doc- 
trine de Bernardin Ochini, par un Traité qu'il écrivit en Ita- 


lien. L'année fuivante il fur envoyé au Concile de Trente, par-' 


mi les Théologiens du Pape. Jean-Marie de Monte, ou Del 
Monte , Cardinal Evêque de Paleftrine , & le premier des trois 
Légats, qui devoient préfider au Concile, ayant été autrefois 
le Difciple de Lancellot , lorfqu’il enfeignoit les Loix dans 
l’'Univerfité de Sienne , fut bien aife d’avoir auprès de lui un 
aufli habile homme ; & il lui marqua toujours autant d’eftime 
que d’affeion. | 
. Dans la troifiéme Sefion , tenue Île quatriéme jour de Fé- 
vrier 1546 , Ambroife Catharin fit un Difcours en Latin ; où, 
après avoir témoigné fa joye de voir enfin la ténue d’un Con- 
cile défiré depuis tant d'années, il avertit les Peres de craindre 
une chute femblable à celle de faint Pierre, qui, pour avoir 
trop préfumé de lui-même, renia JEsus-CHRIST, à la voix 
de quelques Servantes. Il y a encore, dit l’Orateur , deux Ser- 
vantes, que nous devons craindre, & contre lefquelles nous ne 
fçaurions trop nous tenir fur nos gardes. La premiére, c’eft 
notre propre chair qui nous porte à la recherche des Biens 
Terreftres, ou des commodités de la vie; & qui par confé- 
quent peut obliger Pierre à renoncer fon Maître, parce qu’elle 
eft avide, téméraire , lâche pour le bien, ennemie de la Priére 
& de la Pénitence, & tenant les Oreilles fermées à la Parole 
de Dieu. Ce font les vices , qui ont enfance les nouvelles Hé- 
Tome IV. | S 


ae pour. 


Lirvere 
XX VI. 


AMBROISE 
CATHARIN 
ns Ne à 








XXVIT. 
Il en dédie un 
au Roy de France. 


X XVIII. 
Revient enIta- 
lie; écrit de nou- 
veau contre les 
Hérétiques. 


XXIX. 
I] va au Concile 
de Trente. 


XX X. 

Son premier Dif- 
cours en préfence 
des Peres du Con- 
cile. : 


Palavi. Hift, Conc. 
Trid. Lib, VI, Cap. 
II. 

Oloric. ad An 
1546. D. 15. 

Hift, Eccl, 
CXLII à D 47 


Liv. 








LIVRE 
XX VI. 


AMBROISE 
CATHARIN. 
CR 








XX XI. 

11 fe diftingue 
das toutes Îles 
Congrégations ; 
& par {a capacité » 
& par fes opinions 


finguliéres. 


138 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


réfies. La feconde Servante, non moins dangereufe que la pre- 
miére, c'eft notre ambition , qu’on peut apeller la mere de tous 
les Hérétiques; elle leur donne naïflance, & les nourrit. 

Catharin remarque enfuite que la troifiéme Interrogation, 
faire à faint Pierre, ne venoit pas d’une Servante ; mais d’un 
Homme: & il dit que cet Homme défigne la Puiffance Sécu- 
liére ; qui, par fes terreurs, & fes menaces, engage quelque- 
fois les Fidéles à renoncer JEzsus-CHrisT. Mais, ajoute-t-il, 
afin que cette Puiffance ne vous fafle jamais oublier votre de- 
voir, regardez JEsus-CHR1ST au milieu de vous, comme le 
feul Puitfant , le Roy des Rois, & le Seigneur des Seigneurs. Si 

uelque Prince prétendoit abufer du Concile, pour le faire 
Fe à fes propres intérêts, regardez-le avec horreur, comme 
un Homme qui péche, non contre un Homme, mais contre le 
Saint-Efprit. Que fi ce Prince ofe faire des Demandes contrai- 
res à la Charité, dites lui auflitôt que Dieu eft Charité : que 
s’il en veut à la Vérité ; répondez de même que fEsus-CHRIST 
eft la Vérité. S'il menace de vous ôter la vie ; écriez-vous ,que 
la Vie Eternelle eft de connoître Dieu le Pere, & fon Fils 
JEesus-CHRIST, qu’il a envoyé. Ne craignez point ceux qui 
tuent le Corps, & qui ne peuvent tuer l’Âme ; mais craignez 
plutôt celui qui peut perdre & le Corps & l’Ame dans l'Enfer. 
L'Orateur finit fon Difcours par ces paroles : « C’eft mainte- 
» nant Seigneur , que vous hifferez mourir en Paix votre Ser- 
» viteur, felon votre parole , parce que mes yeux ont vû les 
» fruits, & les avanrages de ce Concile falutaire, que vous 
» deftinez pour être expofé à fa vüe de rous les Peuples, com- 
» me la lumiére, qui éclairera toutes les Nations, & la gloire 
» d’[fraël ». 

Dans toutes les Congrégations, où les Theologiens éxami- 
noient avec Poe oin , les Queftions difhciles, qui de- 
voient ètre décidées par l'autorité du Concile, Catharin fe fit 
toujours diftinguer en bien & en mal; je veux dire & par fa ca- 
pacité, & par : opinions qu’il y foutint, aflez fouvent éloi- 
a du fentiment commandes Théologiens. Ce qu’il avançæ 
ur la nature du péché Oxiginel, & fur les Œuvres des Pé- 
cheurs, ou des Infidéles, Bices fans la Grace A&uelle, fut: 
fortement combattu par quelques Sçavans de l'Ecole même de 
faint Thomas. Il fe trouva particuliérement oppofé à Barthe- 
lemy Carranza, touchant la Réfidence des Evêques ; & à 
Dominique Soto, touchant là certitude, que nous pouvons 
avoir en cette vie de notre juftice, Ambroïfe Catliarin foute- 


DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 139 


noit avec beaucoup de vivacité, qu'indépendenment de toute 
révélation particuliére, les Juftes peuvent être certains de 
leur juftification , d’une certitude entiére & parfaire, qui ex- 
clut tout doute. C’eft ce qu'il entreprit de prouver, dans un 
Traité divifé en quatorze Aflertions, & adreflé au Concile 
même. Soco le réfuta fur ce point avec avantage : & Carranza 
ne le combattit pas avec moins de force fur la Queftion de la 
Réfidence , que Catharin ne croyoit pas être de droit Divin. 
Soto lui porta encore de terribles coups dans la même Difpute,. 

« Tout le monde fçait, dit un Critique moderne, le bruit « 
que ces deux Théologiens ont fait dans leConcile de Trente, « 
où il femble qu'on ait pris plaifir à leurs Difputes, pour « 
éclaircir davantage plufieurs points importans , principale- & 
ment ceux qui regardent la Grace, & la Prédeftination », 
Mais comme la plûs longue, ainfi que la plus vive de ces fca- 
vantes Difputes , regarde la certitude que l'Homme peut 
avoir de fa Juftice, il n’eft pas hors de propos de nous étendré 
un peu fur cec Article , pour faire bien connoître le fentiment 
de Catharin, & une partie des preuves, fur lefquelles il l’ap- 
puyoit. 

Dominique Soto, toujours attaché à la Doctrine commune 
de l'Eglife, avoit enfeigné comme une vérité , avouée de tous 
les Docteurs Orthodoxes, que fans une fpéciale révélation 
de Dieu , accordée par un Privilège particulier , nul homme 
ne peut être certain par la Foi, qu’il a obtenu la Grace, ou la 
| Juflice. C'eft ce mn pubs folidement, par l'autorité des 
Divines Ecritures ; par les Textes formels des Saints Peres, & 
le fentiment des plus fçavans Théologiens ; par la décifion 
même des Facultés de Théologie de Paris & de Louvain, & 
par de bonnes raifons Théologiques; mais {urtour par le Décret 
que le Concile de Trente venoit de portercontre le Dogme de 
Luther, & la vaine confiance des Hérétiques. On peut voir 
les profonds raifonnemens de Soto, tant dans fes Commentai- 
res fur l’Epître aux Romains, que dans fon Apologie contre 
Catharin. | | 

Mais celui-ci ne crut pas devoir fe rendre aux preuves fi lumi- 
neufes de fon Adverfaire ; il entreprit au contraire de les ren- 
verfer coutes, & d'établir fon Syftême fur les plus folides fon- 
demens. Il fourient d’äbord, qu’on ne fçauroit prouver par les 
pañlages de l'Ecriture Sainte, que le Jufte air befoin d’une fpé. 
ciale révélation, pour connoître avec une entiére certitude, 
qu'il poféde la Grace fanctifiante, & la Charité. Il eft vrai que 

| S ij 


LIVRE 
XXVI. 


AMBROISE 
CATHARIN, 
Le 








X XXII, 
Dorm'rique Sote 
le combat. 


M, Simon. Hift. 
Crriq. du Nouveau 
Teftaient, Chap. 
XXXVII, pag. 148 


XXXIITI 
Sentimens de 
ces deux Théolo- 
jens , touchant 
A certitude que 


les Juftes peuvent 
avoir de leur Etat. 


sefion VI, Cap. 
1X. 


Ecc!, Cap. IX, Ÿ r. 


LIVRE 
XX VI. 


AMBROISE 
CATHARIN. 
RER SRE RE ER 





Prov. Cap. Il, y. 


Pfal. XVII, ÿ. 13. 
Job, Cap. 1X, Ÿ. 
21. 


I Cor. Cap. IV, 
ÿ. 4 
I. Joan Cap.I, 
Ÿ. 8. 


X XXIV, 
" .Rcponfe de Ca- 
tharin à quelques 
Argumens de So- 
10. 


140 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


dans le neuviéme Chapitre de l’'Eccléfiafte , il eft écrit que 
l'Homme ne [çait pas s’il ef? digne d'amour , ou de haine. Et dans 
les Proverbes: qui peut dire, mon cœur eff innocent , je fuis pur de 
Péché? Qui connoit [es Péchés? Difoit David : & Job : grand je 
ferois fimple, mon Ame ne le [çauroit point. L'Apôtre a dit: je 
ne me fens coupable de rien , mais je ne [uis pas pour cela juflifie. 
Et faint Jcan ajoûte : # nous difons que nous n'avons point de Pé- 
che, nous nous trompons , € la Vérité n’ef point en nons. 

C'eft fur ces cinq ou fix Textes, que Dominique Soto infif- 
toit fortement. Catharin répond que file premier paflage s’en- 
tendoit d’une incertitude abfolue, il faudroit dire que l’'Hom- 
m2 pécheur ne peut être certain, s’il eft digne de haine : ce qui 
cft fans doute taux. Il prétend donc qu’il faut, ou entendre ce 
Texte (avec faint Auguftin ) de lincertitude de la Prédeftina- 
tion, & de la Réprobarion; ou dire avec faint Jérôme, que 
le fens de ce pañlage eft précifément , que l'Homme ne peut 

as connoitre par . biens, ou par les maux temporcels, qui 
f: arrivent en cette vie, s’il eft aimé, ou haï de Dieu; parce 
que cesbiens, & ces maux font communs aux Bons & aux Mé- 
chans, aux Juftes & aux Impies. | 

Ces paroles du Sage : gui peut dire » mon cœur eff innocent. ….? 
Ne fignifient pas, felon Catharin, qu’on foit néceflairement 
dans le doute, fi le péché eft remis ou non; maïs feulement, 
qu’on ne doit pas avoir une confiance dangereufe dans la mife- 
ricorde de Dieu, en commettant de nouveaux Péchés, dans 
l'efpérance qu’il les remettra comme les précédens. L’Auteur 
prétend que cette Explication eft appuyée fur la Verfion de 


Septante. | 


Il répond au troifiéme paflage, que faint Auguftin & faint 
Jérôme Pont entendu des Méchans , qui fouvent ne font point 
attention à leurs Péchés. Que fi on veut l’étendre aux Juftes, 
on doit l’expliquer des fautes commifes par foiblefle, & par 
ignorance. Que le terme, gai connoît...? Ne marque E une 
impoffbilité abfoluë, mais une grande difficulté : qu’enfin quoi- 
qu'on ne connoiffe pas tous fes Péchés paffes , on peut être cer- 
tain de la Grace, parce que les péchés cachés font remis par 
la Charité. | | .. 

Quand à l’expreffion de Job, Ambroïfe Catharin dit que-le 
faint Patriarche a parlé aïnfi par humilité: & il cite plufieurs 
autres Paflages, où le même témoigne avoir une grande con- 
fiance en fon innocence, & une certitude de fa juftice. 

S. Paul parle aufli fouvent des Graces excellentes qu’il avoit 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. xr#4r 


tecues de Dieu. Et quand il dit qu’il ne fe fent coupable de rien ; 
mais qu'il n’eft pas pour cela juflifié ; il fait entendre fimple- 
ment, que ce qui le juftifie devant les Hommes, n’eft pas l'af- 
furance qu'il a, qu’il n’eft point coupable ; mais que c’eft le Ju- 
gement de Dieu. Après tout, ajoûte nôtre Auteur, perfonne 
ne peut fe dire éxemt de tour Péché ; perfonne ne doit fe van- 
ter de fa Juftice: & fans m’éloigner de mes principes, je répé- 
terai volontiers les paroles de faint Jean : f5 nous difons que nous 
n'avons point de Peche, nous nous trompons , & la Vérité n'eft 
pornt en nous. 

Catharin ayant ainfi expliqué { ou éludé) tous les Textes de 
l'Ecriture, qu’on lui oppofoit, il en apporte plufieurs autres ; 


& prétend que par les feuls Livres Canoniques on peut prou- 


ver, d’une maniére fans réplique, cette certitude de la Grace, 
qui vient de la Foi. Il cite d’abord l’éxemple de Movfe, du 


Roy Ezéchias, & de plufieurs autres perfonnes, qui non-feu- 


lement ont été déclarées juftes dans l’Ecriture Sainte, mais 
dont il eft parlé comme étant füres de leur Juftice & de leur 
Salut. Il ne faifoit pas attention qu’il prouvoit trop. De tous 
les paffages de l’Ecriture , qu’il veut faire valoir , il n’en eft 


Res qui vienne à fon fujet, que celui de faint Paul, dans le 


uitiéème Chapitre de fon Epitre aux Romains : vous avez reçu 
l'efprit de P Adoption des Enfans , par lequel nous crions : mon 


Pere, mon Pere. Er c’eff cet Efprit qui rend lui-même témoignage 
à notre Efprit, que nous fommes Enfans de Dieu. Mais Dornini- 


que Soto, avec les autres Théologiens, explique ce Texte & 
plufieurs femblables , d’une confiance fondée fur une certitude 
Morale ; non d’une connoiffance certaine ,que tout Jufte puifle 

avoir de ser | | 
Ilen.eft de même d'un bon nombre de Paflages , tirés des 
Peres Grecs & Eatins ; où il eft parlé de la confiance , de la 
créance , & de la certitude, où font les Juftes d’être en état 
de Grace ; & que le Saint-Efprit, qui eft en eux, leur rend ce 
témoignage, qu’ils font Enfans de Dieu. Catharin ne réplique 
rien de folide contre cette Explication, qui accorde les Textes 
en apparence contradidoires, foit dans l’Ecriture, ou dans les 
Peres. H remarque cependant que faint Thomas en trairant 
cette queftion , n’a Suis que de trois fortes de eertisude ; & 
mai de révélation , quia pù être accordée à quelques-uns ; 
a feconde, qui appartiendroit à la eonnoiffance naruretle, mais 
qui ne peut avoir lieu ici, & [a troifiéme, de Si sise ; ŒUÉ 
e tire des difpofitions de cœur, où on fe font. Cac _. S'éfor- 

iif 


LIVRE 
XXVI. 


AMBROISE 
CATHARIN, 











XXXV. 


Preuves de Ca- 
tharin. 


Livre 
XXVI. 


AMBROISE 
CATHARIN. 
CR ER EE > 








XXXVI 
Railonnemens de 
Catharin. 


x42 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


ce de prouver que la certitude qu’il foutient, eft comprife fous 
ce dernier genre, & quoique faint Thomas ae À agut imparfaite, 
cela n’empêche pas, felon nôtre Auteur , qu'elle ne foit certai- 
ne, même d’une certitude de Foi. C'eft précifément ce qu'il 
falloit prouver. On ne voit pas qu’il l’aic fait. 

Ilya, dit-il, plufieurs Argumens qui prouvent que l'on à 
reçu # Grace , & principalement l'effet des Sacremens, dont 
Dieu rend témoignage. La fin générale des Sacremens eft de 
faire connoître à l'Homme, que Dieu opére en lui intérieure- 
ment ce qui eft fignifié par les Signes extérieurs. L’on eft cer- 
tain d’un côté, que les promefles de Dieu ne fçauroient ne pas 
avoir leur effet; & de l’autre, que Dieu a attaché à ces Signes 
vifibles, des Graces qui font infailliblement accordées à ceux 
qui n’y mettent point d’obftacle ; & enfin, ajoûte-v'il, l’on eft 
certain par fa propre expérience, que l’on eft dans la difpofi- 
tion d’en recevoir l'effet: (*) comme l’on eft certain d’avoir 
reçu la Charité, par plufieurs difpofitions que la feule Charité 
produit en nous, telles que font la joye . ue perfon- 
ne ne connoît que celui qui la reçoit, la Paix intérieure qui 
furpafle cout fentiment, & que le monde ne peut donner ; Î’a- 
mour des Ennemis, le pardon, & l'oubli des injures, &c. | 

Catharin avoue que la certitude, que chaque particulier 

eut avoir de fa Juftice, n’eft pas une certitude de Foi Catho- 
ique À gui que c’eftun fait particulier, & quine Va point 
lEglife ; mais il prétend que cette certitude peut & doitexclure 
dans quelques-uns toute forte de doute & de crainte, par le: 
témoignage, que le Saint-Efprit leur rend intérieurement. Il 
cite fur ce fujet une Lettre de faint Cyprien à Donat, où ce Pere 
décrit avec beaucoup d’éloquence, les merveilleux change- 
mens que le Sacrement du Baptème avoit opérés en lui. Il cite 
aufñ ce que faint Auguftin dit de la difpofition, où il fe trouva 
après avoir reçu le Baprème. Il donne encore pour éxemple, 
la force & la générofité des Apôtres après la defcente du Saïnt- 
Efprit , les fentimens de Piété, & de Dévotion qui fuivent une 
fainte Communion. 11 ne nie pas cependant qu’on ne foit quel- 
quefois trompé dans fes goûts, & dans fes fuavités ; mais il pré- 
tend que ceux qui font vraiment humbles, & nie de charité, 
ne fçauroienc y être trompés. Tout cela eft bon; maïs cela ne 
prouve pas que cette affurance , dans les plus juftes , aille au- 
delà de ce que les Théolosiens appellent une certitude Morale. 


(*) 11 appelle fouvent une certitude de qu’une certitude morale. 
Foi, & abiolue, ce qui n'eft proprement 


DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 143 
Un autre raifonnement de Catharin eft, que tous les Hom- 
mes ont naturellement un témoignage de leur confcience, qui 
leur fair connoître fi leurs A&ions {ont bonnes où mauvaifes. 
Cette lumiére, dit-il, eft encore fortifiée par la Foi qui purifie 
le cœur. Etil conclut que l'Homme peut facilement connoître 
ue fon cœur eft ainfi changé, purifié, renouvellé, parce qu'il 
Le qu'il hait les Crimes & les Péchés qu’il commettoit , & 
qu’il aime la Vertu, lobfervation des Commandemens, l'Hon- 
neur & ka Gloire de Dieu. Si quelques Perfonnes fe trompent 
c'eft ( felon lui) parce qu’elles ne fondent pas aflez les fecrets 
seplis de leur cœur, & qu’elles n’éxaminent pas affez les mou- 
vemens de leur confcience ; laquelle , malgré que l’on en ait, 
à des fyndérefes & des remords, quand elle n’eft pas pure. 
S’ileft impofhble ( continue nôtré Fhéologien) que tes Dons 
excellens de la Nature, & de l'éducation foient cachés ; il eft 
encore bien moins poflible , que les Dons furnaturels de [a Foi 
& de la Charité le foient. La Charité étant le gage de la Gloire, 
nous devons être fürs d’avoir ce gage , pour être certains de [2 
récompenfe. Mais les Juftes font-ils certains de la récompenfe ? 
Quand ils auroient une entiere certitude de leur juftice a&tuel- 
ke , en auroient-ils de même de leur perfévérance finale? 
La Charité ( dir encore Catharin.) n’eft autre chofe que Pa 
mour de Dieu , la participation du Saint-Efpric, & le lien d'ami. 
rié qui eft:entre Dieu & nous. Or comment fe peut-il faire 
que cet Amour demeure caché , & que Dieu ne nous faffe pas 
connoître qu’il mous aïme , comme nous lui faifons connoître 
que nous: Faimons, puis que la nature de l’Amour eft de don- 
ner mutuellement des fignes d'amitié ? La Priére, dit-il, fup- 
pofe encore la certitude de là Charité: car en priant nous re- 
connoiffons Dieu pour notre Pere, nous lui rendons graces de 
la Charité qu’il a répandue dans nos cœurs ; nous lui deman- 
dons le Royaume des Cieux avec eonfance , & tout cela fup- 
pofe que rrous fommes certains de notre Juftice. Mais ces nou- 
velles réflexions de’ Catharin ne font point des preuves plus 
concluantes que les précédentes. Fous les Chrétiens en priant 
reconnoiffent Dieu pour [eur Pére:; tous les Chrétiens rendent 
kurs actions de graces à la Divine bonté , pour les Dons & les 
Bienfaits qu'ils en ont reçus’; tous demandent, & ils doivent 
demander avecune humble confiance, le Royaume des Cieux, 
Dirons-nous pour cela que tous les Chrétiens foient certains 


de Icur Juftice > N'eft-il pas certain au contraire que tous ne 


vivent pas felon [a fuftice,& dans là Charitéz 
+. — 


Livre 
X XVI. 


AMBROISE 
CATHARIN, 
ses 1e em nat 





XXXVII. 
Autres Réfléxions. 


 XXXVIIE. 
Qui ne concluens 


pas. 


LIVRE 
XX VI. 


AMBROISE 
CATHARIN., 
D Te. à 








XXXIX, 
Apologie de Ca- 
tharin, dédiée aux 
Préfidens du Con- 
cile. 


144 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


Je ne fçai fi notre Auteur a mieux réuffi à écarter le foupçon, 
que fon opinion s’accordoit affez avec le Dogme de Luther; 
& que les Cenfures portées ‘contre l'un , retomboient nécef. 
fairement fur l’autre, Luther, qui faifoit dépendre uniquement 
la juftification de l'Homme , de la Foi, par laquelle il croyoit 
certainement que fes péchés lui étoient remis ; afluroit que 
perfonne n’étoit juftifié , qu’il ne crut avec certitude être ab- 
fous & juftifié. Les plus célébres Univerfités Cacholiques 
avoient profcrit cette Erreur, & le Concile de Trente, en la 
condamnant, déclare en même tems , que perfonne ne peut [ça- 
voir d'une certitude de foi, qui ne peur jamais être faul[e , qu'il 
ef en état de Grace. | 
Dominique Soto ciroic de là de fâcheufes conféquences con- 
tre le Syftème de Catharin , qui fit paroître de nouveaux 
Ecrits pour fe défendre , c’eft-à-dire , pour expliquer le Dé- 
cret du Concile, & montrer qu’il n’avoit point condamné fon 


opinion. Il dédia fon Ouvrage aux Préfidens du Concile, & au 
Concile même. Il y foutient d’abord, que le Concile n’a point 


eû intention de rien décider fur les Queftions controverfées 
entre les Théologiens Catholiques, mais feulement de con- 


* damner les Erreurs des anciens & des nouveaux Hérétiques: 


» Car, dit-il, outre que la Bulle du Pape avertit, que le Con- 
» cile n’a été affemblé que rs extirper les Héréfies, & les 
» Erreurs nouvellement publiées, & non pour établir de nou- 


+ veaux Dogmes, la Préface du Décret le déclare éviden- 


» ment, puifque le Concile y prononce que fon deffein eft de 
» profcrire la Doctrine erronée répandue nouvellement tou- 
» chant la Juftification. Or fans une Difpute réglée, & fans 
» des preuves très-claires, & des autorités de l’Ecriture Sainte, 
» & de l’Eglife, on n’auroit pû prononcer fur des Queftions, 
» es jufqu’alors avoient été agitées entre les Catholiques, 
» fans que la Paix en fut troublée, ni la Charité altérée. Il 
» ajoût£ que les Légats pouvoient fe fouvenir qu'ils avoient 
» dit plufieurs fois que cette Queftion n’avoit pas été fufhfan- 
» ment examinée, pour être décidée; & que les Peres du 
» Concile avoient déclaré qu'il falloit remettre la Décifion de 
» cette Queftion à un autre tems: qu’enfin le Titre de ce neu- 
» viéme Chapitre portoit expreflément, qu'il étoit contre la 
» vaine confiance des Hérétiques ; que la confiance qu’il foute- 
» noit, n'étoit point de cette nature; que c’eft une confiance 
» fondée fur la tranquillité d’une bonne confcience, fur les 


» bonnes Œuvres, fur le témoignage du Saint-Efprit, & fur la 
| vertu 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 74; 
vertu des Sacremens, que ceux même qui parlent contre cette « 
certitude, font obligés de reconnoître : qu’il étoit fi certain « 
que le Concile n’avoit point condamné fon opinion, qu’en « 
s’expliquant dans une Congrégation d’Evêques, il avoit dé- « 
claré hautement, fans que perfonne l’eût contredit, qu’il ad- « 
mettoit ce Décret au fens, qu’il ne pouvoit porter de pré- « 
judice à la Doctrine des Theéologiens Catholiques : ce qu’il « 
avoit répété dans fa Juftification, & dans fes Difputcs 2 « 
qu'aucun des Peres du Concile eüt reclamé contre cette Dé- « 
claration, parcequ'ils fçavoient qu'il difoit la vérité ». 

Ambroife Catharin remarque encore , que lorfque le Con- 
cile a décidé, que perfonne ne pouvoit fçavoir d’une certitude 
de Foi, qui ne peut être jamais faufle, qu’il eft en état de 
Grace; il a parlé de 12 Foi Catholique, qui a un objet com- 
mun, po | am par l’Eglife , la feule Foi, quine peut 
jamais être faufle : ce qui ne peut pas fe dire de la certitude de 
la Juftice, que les Juftes peuventavoir, qui eft‘un objet particu- 
lier, qui n’eft point reçu par l’Eglife mais par les Particuliers, & 
fur lequel les Hommes peuvent fe tromper. Les Univerficés de 
Paris & de Louvain ,n’ayant cenfuré dr certitude de Foi dont 
parloit Luther; Catharin foutenoit que ces Facultés n'avoient 
point donné atteinte à fon fentiment, qu'il prétendoit être très- 
oppofé à celui de ce Novateur. Car, difoit-il, Luther veut que la 
certitude de la Juftification vienne de la feule Foi ,& d’une Foi 
Catholique , que tous font tenus d’avoir. Nous enfeignons au 
contraire, qu’elle ne vient pas de la feule Foi, ni d'une Foi 
Catholique. Luther prétend que l'Homme ne peut point être 
rendu certain de fa Juftification , ni par la ni M des Sa- 
cremens, ni par les Œuvres de Charité; nous fommes d’un 
fentiment diretement contraire. | | 

On auroit eû tort d’accufer Catharin de Luthéranifme; 
mais il femble qu’il fit paroître trop de vivacité à foutenir une 
opinion fort éloignée du fentiment commun des Théologiens 
Orthodoxes. Il ne faut pas croire, difoit-il, que cetre Quef- 
tion foit de fort peu d'importance: elle eft au contraire du 
nombre de celles, que le Démon voudroit qu'on laiffit en fuf- 
pens , & qu’on fe perfuadât que perfonne ne peut avoir en fa 


vie de certitude de ce don, pas même par la Réception des 
Sacremens, & par les actions les plus excellentes , ou les plus 
vertueufes, comme par le Martyre, & par le témoignage du 
Saint-Efprit;afin de mettre dans l’efprit de plufieurs perfonnes , 
que ce que l’on ne fent point, n'eft pas ; & de dur”. ainfi les: 


Tome IF, 


Lrvre 
XX VI. 


AMBROISE 
CATHARIN., 
Nr + 








XL, 
Différence entre 
l’'Erreur de Lu- 
ther , & l'opinion 
de Catharin ,tou- 
chant, la cerritude 
de la Juftification, 


} 


Livre 
XX VI. 


AMBROISE 
CATHARIN. 
SR EEE? 





XLI. 
Il foumet tous fes 
Ecrits au Juge- 
ment de PEglife. 


146 HISTOIRE DES HOMMES IELUSTRES 


plus faints dans le doute , & dans une incertitude perpétuelle 
À mon avis, ce qu’il y a de meilleur dans toute lApologie 
de Catharin, c’eft fa proteftation qu’il finit ainfi: « Nonobftans 
» tout ce que nous venons de dire & de prouver , nous fou- 
» mettons volontiers nos fentimens au Jugement de l’Eglife, 
» & de ceux qui font plus fages que nous, C’eft, par la grace 
» de Dieu, avec fincériré & refpe& , comme il convient à un 
» fidéle Chrétien, que je foumetsa la Cenfure du Saint Siége, 


. » tout ce que j'ai déja écrit, ce que j'écris encore tous les jours, 


 XLII 

Il eft fort loué 
par les Peres, & 
nommé  Evêque 
par le Pape Paul 
IL 


Bullar. Orl. Tom. 
1V , pag: 63 Le 


XLIIL 
Le M:ître du 
Sacré Palais, re- 
pr'nd plufeurs 
Prpofñtions dans 
fes Ecrits. 


XLIV. 
Catharin les ex- 
phique, & tâche 
de les juftifier. 


» & ce que je pourrai écrire Le refte de ma vic (1) ». | 

Les Ouvrages, & les fçavantes Difputes d’Ambroife Ca- 
tharin faifoient toujours mieux connoître l'étendue de fes Ju 
miéres. Ccux même qui n’approuvoient point toys fes: fenti- 
mens, rendoient juftice à fon mérite; &, felon le Cardinal 
Palavicin, tous les Peres du Concile fouhaitoient de le voir 
élevé à l'Epifcopat. Les Légats écrivant au Pape Paul III firent 
un fi grand Eloge du zéle, & de la capacité de ce Théologien 
que Sa Sainteré le nomma à l’'Evêché de Minori , le 27 d’Août 
1546 ( 2). Mais comme cette Dignité ne changeoïit rien dans 
fa façon d’écrire & de penfer , on continua à combattre fes opi. 
nions. Outre les fçavans Théologiens, que Catharin avoit eû 
jufqu’alors pour Adverfaires à Trente ; il s’en trouva un autre 
à Rome ; ce fuc Barthelemy de Spina, Maître du Sacré Palais, 
qui releva dans fes Ecrits plus de cinquante Propofitions , qu'il 
croyoit dignes de Cenfure. Les Préfidens du Concile en étant 
informés , écrivirent au Pape, pour le prier d’avertir le Maître 
du Sacré Palais, de ne plus inquiéter l’Evêque Catharin, dont 
la vie, & la Do&rine étoient louées de tout le monde (3). 

Il paroît cependant que le nouvel Evêque ne demeuroit pas 
lui même dans le filence. Après avoir long tems attaqué les 
autres, il fe vit obligé de prendre la plume pour fe defendre 
lui-même, ou pour expliquer fa Doctrine, ui fes expref- 
fions , ou en corriger quelques-unes. Avant la fin de l’an 1546, 


(3) Et nihilominus hoc rotum Cenfuræ | Patrefque Concilii Tridentini clariffimus , fie 


Ecclefix f:bdidi, & meliüs fentientium ; ficut 
& cætera omnûa, quæ fcriph, & fcribo, & 
fcribam omni tempore, dante Deco reveren- 
ter ac fincerè fubmitto , ut homo Chriftia- 
aus , & F:deliflimus. 4mbr. Cathar. Ap. 
Æchard. Tom. II, pag. 148. Col. 2. 

(2)F. Ambrofus Catharinus Politus Se- 
nenfis |, Ordinis Prædicatorum fulgentiih- 
mun fydus Doétrini, fcriptifque ab eo edi- 
us, & auétoritate apud fummos Pontifices , 


Epifcopus hujus fedis. .. die 27 Augufti 1546, 
&c. Ita. Sacr. Tom. VII, Col. 314. 

(3) Rogatus à Legatis Pontifex , Palati 
fui magiftrum moneret, ut àb inferenda al- 
teri moleftia defifteret, affrmantibus vitam 
& Doëtrinam Catharini ab omnibus com- 
mendari , &c. Palavi, Hifi. Con. Trid. Lib. 
IX, Cap. WI, Vide Echard. Tom. II, pag. 
146, Col, 2. | 


. 


pur ER mr 


à 


DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 147 
à fit paroître une Apologie pour répondre À un Ecrit, préfenté 
par le Maître du Sacré Palais au Souverain Pontife. Mais le 
Prélat ne juftifie pas pleinement les cinquante Propofitions, que 
fon Adverfaire trouvoit repréhenfibles. Il y en a au moins quel- 
ques-unes, qui ne peuvent être abfolument foutenués, furtout 


Ce qu'il avoit avancé contre Pindiflolubilité du Mariage ( 1 ). 


Ce ne fut apparenment qu'après avoir fait préfenter fon 


_ Apolopgie au Pape, que l’Evêque de Minori fut facré à Trente, 


en préfence des Peres du Concile. Il fuccédoit, comme le re- 
marque l'Abbé Ughel, à deux Religieux de fon Ordre, qui 
ävoient gouverné fucceflivement la même Eglife, depuis l’an 
1$12,jufqu'en 1546. Les circonftances des tems, & des af- 
fairés ne lui permirent pas de fe rendre d’abord dans fon Dio- 
cèfe : il n’en prit poffeflion que par Procureur ; & il continua 


de rendre fes fervices à la Religion dans le Concile. Parmi les 


nouveaux Ouvrages qu’il écrivit, il y en a un divifé en quatre 


Livres, & adreflé à tous les Evêques du monde Chrétien , tou- 


chant les nouvelles Héréfies, qui affligeoient alors l’Eglife. Il 
fut imprimé à Venife l'an 1 547. 

_ Dans l’éxamen qu'on fit des Queftions de la Foi, & des 
Erreurs de Luther, touchant le Péché Originel, la liberté , les 
bonnes Œuvres, la Juftification, & la Prédeftination , Catha- 
rin parla fouvent avec fon Erudition , & fa vivacité ordinaire: 
& dans une Congrégation généralé , il expliqua ainfi fon fen- 
timent touchant la Prédeftination. 


« Dieu par fa bonté a élù un petit nombre d’'Hommes, « 


qu'il veut abfolument fauver , & pour cereffet il leur a pré- « 
aré des moyens efficaces, & infaillibles. Quant aux autres, « 
1l veut auffi qu’ils foient fauvés ; & à cette fin il leur a 2: « 
paré un fecours fuffifant ; qu’il leur eft libre d'accepter, d’où « 
dépend leur Salut; ou de refufer , ce qui caufe leur damna- « 
PS’ | 


L'rvRreE 
XXVI. 


AMBROISE 
CATHARIN. 
os te A à 








XLV. 
Il adreffe un now 
vel Ouvrage à 


tous les Evêques 


du monde Chre- 
tien. 


XL VI. 

Il perfifte dans 
fonfentiment tou- 
chant le Salut de 
p'ufieurs, qui ne 
font pas du nom- 
bre des Elüs. 


tion. De ceux-ci quelques-uns fe fauvent, quoiqu'ilsne foient « 


pas du nombre des Elus, parce qu’ils acceptent’ ce fecours ; « 
& les autres fe damnent, parce qu’ils refufenc de coopérer « 
avec Dieu qui les veut fauver. La caufe de la Prédeftination « 
des premiers, eft la feule volonté de Dieu; le Salut des fe- « 
conds vient de l’acceptation , & du bon ufage de la Grace ; & « 
la Réprobation des derniers, de la Préviton du refus, ou « 
{ 1) Ex is quinquaginta propofitionibus | magnis rationibus , & auétoritatibus adduc=< 
wna erat: Uxorem poteft homo ob fornica- |tum putare, illi homini ut aliam duceret, 
fionem ; non à thoro tantüm, fed etiam àlpofle ab Ecclefia perinitti caufà cognitàs 


éonjugio féparare ; & aliam ducere. Refpon- | Echard, Tom, II, pag. 148. Col. 2, 
det Catharinus non ica fe dixifle purè, fed | ; 
Ti 


LIVRE 
XXVIE. 


AMBROISGE 
CATHARIN. 


_ 


\ 











148 “HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 

» de l’abus qu'ils en devoient faire. Les Pâffages de l’Ecriture 
» où tout s’attribue abfolument à Dieu, fe = ris entendre: 
» feulement des premiers. Les Avertiflemens , les Exhorta- 
» tions, & les Secours généraux fe vérifient dans les autres. 
» qui vont par la route commune, lefquels fe fauvent s’ils coo- 
» pérent, & fe perdent par leur faute, s'ils ne le font pas. Le 
» nombre des Elüs eft régle ; mais celui des autres, qui fe fau- 
» vent par ka voye commune, c’eft-à-dire, par leur propre vo- 
» lonté, n’eft point fixé, finon en tant que les Œuvres d'u 


» chacun font prévues ». 


XL VII. 

I prétend que 
Pobligation de ré- 
fider , n’eft que de 
Droit Ecclefiafti- 
que. 


Hift. Pcct, Liv, 
€XLII, n, 74: Pab- 
286. 


lib. CXLH,n.1 34° 


” vorifoit guéres 


Hift. Ectcl. Liv. 


EXLIV ,; n: 4le 


XLVIIT. 

Le nouvel Evé- 
que vifite {on Dio- 
céle ; & pourvoit 


à {cs befoins. 


Ce font les fentimens & les expreflions d’Ambroife Catha- 
rin ; qui écrivit encore à Trente ( comme il avoit fait avant la 
tenue du Concile) en faveur de l’Immaculée Conception de: 
la Vierge ; & contre le fenciment de ceux, qui foutenoient avee 
raifon, que Pobligation de la Réfidence étoit de droit Divin. 
Pour combattre ce fentiment, il ofa bien avancer que l’Epif- 
copat étoit d’Inftitution Divine dans le Pape feul, & d’Inftitu- 
tion Papale dans tous les autres Evèques ; à qui le Pape affigne 
Je nombre des Brebis, qu’ils ont à paitre; & que comme il peut 
leur en affigner un plus grand, ou un moindre nombre, & même 
ôter à ceux qu'il lui htc la puiffance de païître, il peut auffi 
leur commander de faire leur charge , ou par eux-mêmes, où 
par autrui. Le Prélat fouhaïtoit avec beaucoup d’ardeur de 
voir la Décifion de ces deux Queftions ; maïs le Concile ne ju- 
geant pas à propos de prononcer fur la première , convint de 
Jaifler À chofe indécife ; & ce qu’il décida fur la feconde, pour 
obliger les Evêques à la Réfidence dans leurs Diocèfes, ne fa- 
Pis de Catharin. | 

Le Concile ayant été transféré à Bologne, dans.le mois de 
Mars r$47, notre Evêque de Minori (*) fut du nombre de 
ceux qui fe rendirent d’abord en Italie : & ce Prélar, qu'un 
Hiftorien François appelle Evèque de Minorgue , prècha. dans 
l'Affemblée, qui fe tint dans l’Églife de faint Pétrone le ving- 
tiéme d'Avril. La prochaïne Seflion du Concile ayant été remi- 
fe au Jeudi dans l’Oave de la Pentecôte, Catharin profita de 
ce délai, pour aller connoître fon Troupeau, & faire la vifite 
de fon petit Diocèfe. Cette nouvelle eccupation ne l’empêcha 
pas de continuer à retoucher fes Ouvrages, & à en commencer 
de nouveaux , qu’il publia les années fuivantes. Avant que de 


* (*) Minori eff une petite Ville du Royau- }Suffragant de f'Archevêché d’Amalf, dont 
me de Naples, dans là Principauté citérieu- | elle n°eft 1 trois milles; c’eft-à-dire dune 
se , fur le Golfe de Salerne ,avec un Evêché Lieue de diftance. RE 7” 


——— 


Sn __—+ 


| DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 149 


retourner à Bologne, il pourvüt à la fureré de fes Diocéfainss Lrvar. 


eontre le venin des Héréfies , qui fe répandoïent de toutes XXVI 
parts, malgré toute la vigilance des Pañteurs à les profcrire, & 





AMBROISE 


à en arrèter le progrès, CATHARIN. 


Cependant le Pape Paul LIT, après avoir renu le Saint Siége 
pendant quinze ans , étant mort le dixiéme de Novembre y Kpainr- 
1549 , le Cardinal Jean-Marie del Monté lui fuccéda le huï- Elcétion de, Jules: 
time de Février 1 $ 50 , & prit le nom ns HI. C’eft à ce 
nouveau Pape, que l'Evèque de Minori dédia fes Commentai. 
res fur quelques Livres de l’Ecriture Sainte, c’eft-à-dire fur les 
&inq premiers Chapitres de la Généfe , fur toutes Les Epitres 
de Ah Paut, & fur les fept Epîtres Canoniques. Parce que L.. 
les Hérétiques femblent n'avoir publié leurs Commentaires Notre Prélat Jui 
fur l'Ecriture, & principalement fur faïnt Paul ; que pour y éta-. “‘°.fes Rs 
blir feurs faux 1 PRE A , comme fi leurs nouveautés euffent cuure. 
été conformes à la pure parole de Dieu ; notre Auteur fait en- 
trer dans Îes fiens, JA plupart des matiéres de Théologie, qui 
étoient alors en controverfe, pour fournir aux Catholiques de. 
quoi répondre plus facilement à toutes les objeétiens-des Pro- 
teftans. Il remarque que parmi les Docteurs Catholiques ,iL Simon, Hiff, Critiqe 
s’en trouvoit qui approchoient.trop des Novareurs , & d’au- 5497 7 Be 
tres au contraire , qui, voulant s'éloigner des Luthériens 





étoient tombés dans le Pélagianifme. 


Son deffein dans ce Commentaire eft de garder lemilieu, & 
d'appuyer la Doétrine de l'Eglife. Il aflure que, pour l’éxécu- Da ne fe 
ter avec fuccès, il a lù les anciens & les nouveaux Auteurs, en sp Re 
& que pour découvrir le véritable fens du Texte de faint Paul. Hérétiques ,. ik 
la confulté fes Exemplaires Grecs, & les remarques des Sça- Les ER nre 
vans , qui fe font le plus appliqués au fens Littéral. Il ajoute ventions cencic le: 
“ quoi qu’il préfére l’ancienne Edition Latine ‘aux autres Poe Caÿiran- 

raduétions, il ne s’y eft pas néanmoins attaché avec entêre- 
ment , étant perfuadé qu'on à été de part & d’autre dans de | 
Hop grandes extrémités. Il blâme Cajetan d’avoir trop {crupu- 
leufement fuivi les nouveaux Exemplaires Grecs, comme si 
n'yen avoit jamais eû-d’autres. Il objecte auffi à Erafme les fau 
res, qu'on a trouvées dans fa Verfion., & dans fes Notes. Enfix . 
il reconnoît librement qu’il y à un grand nombre de diverfes, 
Eeçons dans [es Exemplaires Grecs, & que tous les. xemplai- 
res Eatins ne s'accordent pas aufli entr'eux. Il n’Y a rien dans: id po mn 
tout ce difcours .. dit M. Simon, qui né foit de bon fens : & ce “*"* 
qui mérite Le plus d’être confidéré, c’eft.que PEvêque:€ plus: 
Théologien que Commentateur } fxit profeflion de n'avoir point: 

| CL MELLE 


lise 
. XXVE. 


AMBROISE 
CATHARIN. 
RES es hong ie 





LIE. 
Et convre Erafme. 


LITE 


Traite du Baptè- : 


me donné aux En- 


fans des Juifs. 


LIV. 
Nouveaux Ou- 
vrages de Catha- 
fin. 


iso HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 
d'autre vûe, que de chercher le véritable fens de l’Apôtre, & 
de montrer en même tems, qu'il eft tout-ä-fait contraire aux 
nouveaux Hérétiques. Son Commentaire fur les Epiîtres Cano- 
niques eft moins étendu : mais dans l’un & dans l’autre, il mon- 
tre également fes anciennes préventions, & contre le Doéte 
Cajétan, & plus fortement encore contre Erafme, qu'il appelle 
quelquefois un Impie, & un ennemi de la Divinité de JEsus- 
à HR1ST, quia taché de fe couvrir par fes rufes ordinaires ( 1 ). 
Ces Commentaires de notre Auteur parurent à Venife l’an 
551; & dans le cours de la même année il ge à Rome, 
avec plufieurs autres Traités Théologiques, fon À pologie qu'il 
avoit compofée à Trente, mais dont il avoit différé l’impref- 
fion. Il donna auffi une fçavante Diflertation touchant le Bap- 
tême des Enfans des Juifs: où il enfeigne en premier lieu, 
qu’on ne doit point baptifer ces Enfans lorfqu’ils n’ont pas en- 
éore l’ufage de raifon , & que les Parens s’oppofent à leur Bap- 
tême. Secondement _ eft permis de les Batifer même 
malgré leurs Parens, forfqu'ayant l’ufage libre de la raifon, 
& étant inftruits de notre Foi, ils demandent eux-mêmes d’ê- 
tre régénérés en JESUs-CHRIST. Il remarque encore que 
l'age néceffaire pour pouvoir batifer les Enfans des Juifs mal- 
gré leurs Parens , ne doit pas être fixé à un certain nombre. 
d'années ; mais qu'il faut én juger avec prudence fuivant la 
capacité , la TE & les autres difpofitions de ces Enfans. 
Tout cela eft conforme aux principes de faint Thomas, & à la 
Doërine commune des Théologiens. On ne peut pas dire la 
même chofe de ce qu'ajoute Catharin, que le Baptème donné 
aux Enfans des Juifs, avant l’âge de raifon, & contre la volonté 
des Parens, feroit non feulement illicite, maïs abfolument nul 
& invalide, en forte qu'il ne produiroit ni Caraétére, ni Grace 
dans l’Ame de celui qui le recevroit. . | 
Nous ne parlerons pas de plufieurs autres Ouvrages, que J'E- 
vêque de Minori publia à Rome, les années 1$$1 & 1552: 
la plupart de ces Écrits font de controverfe ; & en y attaquant 
vec force les Hérériques de fon tems, il loue fouvent quel- 
ues Célébres Docteurs Catholiques, qui couroient la même 
lice, ou qui éroient déja morts en combattant glorieufement 
pour la Foi. Il fait particulièrement l'éloge du Martyr Jean 


 Fifcher, Evêque de Rochefter, de Jean Eckius, & de Jean 


(1) Divinitatis Chrifti non purus is ss Cathar. Comment. in Ver. 5. Cap. IX > EPifle 
puros oculos habent hoftis , licèr fubdolé fuo | ad Rom. — | 
more ftudeac perfidiam contegere. Ambr. 


; 


ee 


DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. xs: 
Coclhée. Mais on n’eft pas édifié de voir que dans toutes les 
occafions, fa bile s’échauffe contre des Sçavans , dont il auroit 
dû refpecter le mérite, & la en 5 | | | 
… Cependant quoiqu'il eût écrit plufieurs fois, & avec beau- 
coup de chaleur contre Dominique Soro, il protefte ui ne 
la fic qu'avec un cœur tranquille, pacifique, & ami. ï affure 
que fes paroles, fes actions, le caraétére de fon efprit, fon tem- 

érenment,.& fes mœurs -démentent l'opinion de ceux qui 
Diccutoient d'être Superbe, & Atrabihaire:& il ne craint point 
de fe donner en éxemple, pour prouver fon Syfkême fur la cer- 
ticude de la Juftice auelle. Apres avoir fait le portrait de cer- 


LIVRE 
XXVI. 


AMBROISE 
CATHARIN 
RUE R RC re NS ie sr Ne ee 





LV. 
Il adoucit fes ter- 
mes, à l'égard de 
Dominique Soto. 


tains Pécheurs, à qui le Seigneura fait la pee de revenir à lui 


de toute la plénitude du cœur , de goûter les Dons céleftes, & 


les douceurs d’une Confcience tranquille, en forre qu’ils ont 


crû fermement avoir recouvré la Juftice perdue , Catharin 
ajoute : fe . M 
__« Puifque vous me forcez à cette folie, & que vous voulez « 

ue je m’expofe aux railleries des Hommes fages , appuyé « 
ue le DEP de ma Confcience , j'avoue que j'ai été « 
quelquefois du nombre de ces Pécheurs... Ni vous, ni moi « 
nous ne fommes point la mefure des autres : je n’ai point fi « 
bonne opinion de moi-même. Par rapport à un très-grand « 
nombre de Saints, je me regarde comme un grain de Senevé, « 
comparé à l’Arbre dontil eft le germe. à reconnois En moi « 
de grands Dons de Dieu; & je les fens fi bien , qué s’il époit « 


L'VI. 
II fe donne pour 
éxemple d’un Juf- 
te, quieft certain 


de fon Etat. 


néceffaire , j'aflurerois avec ferment ce que je fens : & même « . 
fi cette vérité fe réduifoit à la Foï, je fouffrirois pour cela 


le Martyre. Je remercie le Seigneur de ces difpofitions , où « 
il m'a mis: c’eft fa gloire & ma confufion ». 

” Dans quelques autres endroits de fon Apologie, notre Au- 
teur fait paroïître de grands fentimens de charité, de douceur, 


& d’humilité. Il finit en offrant, & en demandanr à fon Ad- 


verfaire la paix & fon amitié, réfolu de la conferver déformais, 
& de ne fe conduire que par PEfprit, de quelques traits qu’il 
foit piqué. « Ne nous laïflons point aller à la vaine gloire, « 
nous piquant les uns les autres , & étant envieux les uns des « 
autres. Qublions le paffé, que tout foit nouveau. Par les dan- « 
gers que nous avons courus, apprenons vous & moi, à avoir ce 
de plus bas fentimens de nous mêmes, & à nous comporter « 
plus modeftement. Que fi vous ne penfiez pas de même, ou ce 
fi vous ne vouliez finir le combat qu'en me répondant, je « 
confens autant qu'il eft en moi , que vous foyez. vitorieux : 


+ 


LVIL 
Il offre, & il de. 
mande la Paix à 
fon Adverlaire- 





CLivRE 
._XXVI.. 


AMBROISE 
CATHARIN. 











LVIIL 
Il fe répent 
d’avoir écrit avec 
tropd'aigreurcon- 
tre de  célébre 
Théologiens. 


LIX, 
Ileft fair Arche- 
vèque de Conza. 
Bullar, Ord, Tom. 
V, page 34 


L X. 
Sa mort, 


Vide Echard. Tom, 
_ 11, pag. 150. Col, 2. 


152 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 
» n’attendez pas de moi une troifiéme réponfe. Mon deffein eft 
» de me Pa rs de telle farte, que toujours Catholique pour 
» la Doctrine, je fois aufli Chrétien dans la pratique, toujours 
5 prèt à fouffrir une injure plutôt que de la faire, Je fouhaire 
» cependant de tout mon cœur, que vous foyez perfuadé , que 
» je n'ai aucune aigreur contre vous , mais plutôt un attache- 
» ment très-fincére : vous l’éprouverez dans l’occafon , fi elle 
» fe préfente». | | | 
Ces fentimens de Catharin font fans doute édifians, & ren- 
dent vraifemblable ce qu’aflurenc quelques Auteurs Italiens, 
que ce Prélat étant à Rome, & dans le Couvent de la Minerve 
l'an 1$5$2, il témoigna avec larmes fon : d’avoir écrit 
Avec aigreur contre Cafe de fes Freres, dont il ne pouvoit 
ne pas reconnoître la capacité , la vertu , & l’orthodoxie. Raz- 
zius ajoute qu’on lui répondit, pour le confoler , que la même 
main qui avoit fait les bleflures, pouvoit les guérir : il conti- 
nua , dit-on, à pleurer, & il fe tüt { r). Quoiqu'il en foit de ce 
fait, l’Evêque de Minori fut nommé , dans le mois de Juin 
de la même année, à l’Archevêché de Conza (*), qu'il ne 
pofléda pas long-tems : car le Pape Jules ITI, voulant l’hono- 
rer de la Pourpre, l'appella à Rome, L'Archevêque fe mit en 
chemin: mais arrivé à Naples, il y fut attaqué de fa derniére 
maladie, & mourut entre les mains de fes Freres, le huitiéme 
de Novembre 1553, dans fa foixante-dixiéme année. M. 
Dupin, Moréri, & quelques autres Ecrivains difent qu’il mou- 
rut fubitement. Mais Jean-Louis Bolognetti, Secretaire de cet 
Archevèque, & qui fetrouvoit auprès : lui, écrivit à Clément 
Polite Neveu de Catharin, que la maladie de ce Prélat, quoi- 
que courte, lui avoit laïffé la liberté des fens & de l'efprit | & 
le tems de recevoir les Sacremens. Son corps fut enterré à Na- 
ples dans notre Eglife, appellée de fainte Catherine de For- 
meilo. ete je e Chattes compofa fon Epitaphe, Lee con- 
= 


tient, avec l’abregé de fa vie, & l'éloge de fes Vertus, la preu- 


(x) Razzius citatus Catharinum ingrati lin fe aufterioris , & ad alios maximé exem- 
animi accufat erga Savonarollam , quem |plaris. Echard. Tom. IT, pag. 151. Col. 1. 
fcriptis fnis laceravit prorfus inhumanè. Ad-| (*) Conza, petite Ville du Royaume de 


dit eumdem jam Epifcopum Romzæ agente, 
& apud Minervam cum noftris in Cœnaculo 
accunbentem pluries vifum lacrymis opple- 
tum , caufamque interroganti amico tepon- 
diffe, ipfum acrius dolere | quôd adverfus 
fuos Patres fcripffler tam mordaciter: & 


: Fm ab eodem moneretur pofle eamdem ma- 


. num quas intulerat plagas fanare , obortis 


Jacrymis tacuifle. Cætera virum fuifle vitæ 


Naples , dans la Principauté ultérieure, au 
pié du Mont-Appennin, a été entiérement 
ruinée , avec les autres Bourgs & Village du 
Diocèfe, par un Tremblement de Terre, 
arrivé le huitiéme de Septembre 1694. On 
ne reconnoit pas aujourd’hui, le lieu, où 
étoit l’'Eghfe Cathédrale, & l’Archevèque fe 
tient ordinairement au Château de fainç 
Menna, , 

ve 


E-— 


DE L'ORDRE DE S$. DOMINIQUE. 153 


ve de plufieurs faits, que nous avons placés dans le cours de Lrvre 
cette Hiitoire(1). | | XXVIL 

Ce que nous avons dit jufqu’ici fait aflez connoître le Ca- — _S 
ractére d’A mbroife Catharin, fes bonnes qualités, & fes défauts. € re À : : <. 
On ne peut douter qu'il n’eut de grands talens naturels , & une 

rande leure , beaucoup de génie, d’Erudition , & de facilité LXI. 

ä écrire. Selon M. Dupin « Catharin écritaflez poliment pour « Do js 
un Théologien Scholaftique. Il traite fes matiéres avec beau- « up. 
coup de netteté, de méthode, & d’étendue. Il ne fe conten- «. 
te pas de traiter les chofes fuperficiellement ; il les approfon- « 
dit, apporte rout ce qui fe peut dire de pe fort de part & « 
d'autre , établit fortement"on opinion ; il propofe les objec- « 
tions de fes Adverfaires, fans rien diflimuler de leur force, « 
& y répond le plus folidement qu’il luieft poflible. Il ne s’af- « 
fujetit point à Éivre faint Thomas, ni aucun autre Theéolo- «. 
gien, & n’embraffe point en général les opinions d'aucune « 
Ecole. Il eft très-libre & même hardi dans fes fentimens, & « 
ne {e fait point une affaire de s’écarter du fentiment commun « 
des Théologiens, pour fuivre des routes nouvelles. Son Syftè- « 
me touchant la certitude de la foi de la Juftification fe ré- «: 
duit enfin à une queftion de nom. Il femble avoir pris le boñ «: 
parti fur l'intention du Miniftre des Sacremens ; & fon opi-« 
nion à été depuis fuivie des plus habiles Théologiens , & eft « 
devenue à préfent la plus commune dans l'Ecole. Pour fon « 
Syftême de la Prédeftination, il eft cout-à-fait extraordinai- « 
re, & n’a été fuivi de perfonne ». Aïnfi parle M. Dupin. Pag 59. 

Sixte de Sienne, qui avoit éte un des plus illuftres Difciples  LXIT. 
de Catharin, & qui prêcha pendant quelque tems le Syftême , 57% ee 
de fon Maître touchant la Prédeftination, a loué également de chofes en Ca: 
fon Erudition , fon zéle, & fa piété ; affurant que depuis fon en- ‘harin. 
trée dans l'Ordre des FF. Prêcheurs, on l’avoit toujours vi 


D. ©. M. 


(tr) Lancelloto Polito compfæ Archie- | Dominicanæ Familiæ nomen dedit ; ex qua 
pifcopo, quem ficuti primis ab annis vir- | mox à Paulo III, ad Epifcopatum Minorita- 
tutes principes complexæ funt omnes; fic ad | num eveétus, ad Sacrum Concilium miflus, 
ætatis ufque vefperam mirificè femper exor- | ibi in fuftinendo fententiæ certamine adver- 
narunt. Îs XVI, ætatis fuæ anno utriufque | fus veritatis hoftes , nullis non oftendit lu< 
juris lauream adeptus, in Senenfi Gymnafio |men animi, confiliique fui. Demum à Julio 
publico Profeffus ingenti laude, nondum | HI. Vocatus, à quo prius etiam compfæ Ar- 
XXV attingens, mille axiomatibus , in ce-|chiepifcopus renunciatus fuerat, dum Ro= 
Jeberrimis Îtaliæ , ac Galliæ Academiis ,| mam ad ampliffimos purpuræ honores pro= 
ftrenuè defenfis , Romæ Confiftorialis Aulæ | ficifcitur, honoribus Major Ncapoli deceflit, 
advocarus eft fa@tus. Tandem ftudia illa, & | plurimis ingenii monumentis pofteris datis, 
honotes pertæfus, mutato nomine in Am-|aono ætatis fuæ LXX , falutis humanæ 
brofium Catharinum ( ante annum XXX } | MDLIIL 1t4. Saçr, Tom, V'I , Col. 8212 

’ d ome I | 4 CES | 














Livre 
XX VI. 


AMBROISE 
CATHARIN. 
Dee rico." 








LXIIT 
Mais il n’étoit 
pas louable en 
tout, 


Hift. Eccl. Liv, 
CXLVHI, n. 79. 


Ita, Sacr. Tom. VI, 
Col. 9212. 


154 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 
1 vo de jour & de nuit, alEtude des Divines. Ecritures, 
à fa propre perfection , & à la défenfe de la Foi contre les nou- 


 velles Héréfies ( 1). Mais ni Sixse de Sienne, ni aucun autre 


Auteur fenfé , ne fçauroit excufer dans notre Auteur, la trop 
grande liberté qu’il s’eft donnée de produire, & de foutenir ce 
Le nombre d'Opinions , qui lui étoient propres ; & quelque- 
ois fur des points difficiles ; fur lefquels un Théolosien fage 
doit le plus fe mefurer , & fe défier de fes lumiéres particulié- 
res. Si Ordre de faint Dominique reconnoit Catharin pour 
un de fes Illuftres Membres, l'Ecole de faint Thomas ne le met 
pas de même parmi fes Docteurs. 
Nous ne ferons pas ici le CataloËue éxa de fes Ouvrages. 
Il fuffit de remarquer, qu’outre ceux dont nous avons eu occa- 
fion de parler, & plufieurs autres, que nous pañlons fous filen- 
ce ; l'Abbé Ughel affure qu'il en avoit laiffé quelques-uns er 
Manufcrit, qu’on voit encore dans les Bibliothèques (2 ). 
Catharin avoit fuccéde , dans l’Archevèché de Conza, au 
Cardinal Marcel Crefcentio , l’un des Légats du Concile de 
Trente, qui mourut à Verone le premier de Juin 1552: &il 
eût pour Succefleur dans le même Siege ,un Religieux de fon 
Ordre nommé Jérôme Muzzarelli, Noble Bôlonois, habile 
dans les Langues, fçavant Théologien, qui avoit été Maître du 
Sacré Palais, & s’écoit diftingué, tant dans le Concile de Tren- 
te, que dans une Légation Ju le Pape l'avoit chargé auprès 
de l'Empereur Charles-Quint (3) DE 


ad utilititem mortalium expreffere præla, 


Cr) Viringenü viribus valens, difcipli- 
partim fuorum Bibliotheca Manufcripta ex- 


parum opibus excellens , & eloquii tam 


Etrufci, quim Latini facundià præpotens.… 


Sacrum divi Dominici Ordinem ingreflus :| 


in quo dies. Se Las in divinis Sacrarüm 
Litterarum ftudiis fumma cum vitæ fanéti- 


_ Tate perfeverans , & adverfus omnes Hærcfes 


noftri temporis, tamquam in ftadio fortifli- 
mé dimicans , à Julio Pontifice ad Epifcopa- 
tôs curam eveétus eft , & ad onus Cardinala- 
tûs, quod ci mors præripuit deftinatus , &c. 
S7x. Sen. Bibl. SancE, Lib. IV, pag. 119. 

(2) Dum à Julio purpurä decorandus ad 
aulam vocaretur , Neapoli die 8 Novembris 
1553, exceflit é vivis ,apud fuos Dominica- 
nos , in D. Caïharinæ ad formellum, fepul 
aus , vir utique memorandus , qui plura reli- 
quit fui ingenii monumenta, quorum partem 





cepit, &c. lita. Sacr. Tom. WI, Col. Sir. 
(3) F. Hieronimus Muzzarellus, Bono- 
nienfis, Ordinis Prædieatorum , geminä 
linguâ, & fanétä, ac Theologicä facultate 
infignis, probufque vir, & facri Apoftolici 


Palatii Magifter, Catharino virtutis æmulo 


fucceffit anno 1653, die 11 Decembris, li- 


‘bertatis Ecclefafticæ defendendæ ftudio ma- 


ximé deflagravit. Clarus in Concilio Friden- 
tino fuit ; & Legatione Apoftoliei Nuncii 
funétus apud Carolum V Imperatorem, pro 
Julio IT, fummæ exiftimationis fibi gloriam 


peperit. Sedit famä incorruptà annis Octo ; 


Salerni mortuus eft anno 1561, &c. Ita. 
Sacr, ut [p. Col, 8212. 


DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 155 


JEAN GUIENCOURT, CONFESSEUR DU ROY 








DE FRANCE, HENRI:I.II. JACQUES FOURRE’, 


PREDICATEUR DES Rots,FRANçoisIl,ET 


CHARLES IX, DEPUIS ÉVESQUE DE CHAALONS- 
SUR-SAONE. : u 


La 


p] 


NTReE les Illuftres Défenfeurs de la Foi, qui, vers le 
L', milieu du feiziéme Siécle , s'eppoférent comme un mur 
d’airain au torrent des Nouveautés , dont les Difciples de LEu- 
ther, & de Calvin, s’efforçoient d’infeer les Peuples de notre 
France ; Fontana fair mention de Jean Guiencourt, & de Jac- 
ques Fourré ( 1); tous deux Docteurs de Paris, & plus recom- 
mandables encore par la piété & le zele de la Religion , que 
par l’éclat de la Doétrine. .. 

Quoiqu'ils n’ayent point fini leur glorieufe Carriére dans le 
même tems (le fecond ayant furvécu au premier de plufieurs 
années ) nous en parlerons ici fous le même Titre ; parce qu’a- 
nimés d’un même efprit, ils firent le même ufage de leurs ta- 
lens, & honorés des mêmes Emplois, ils travaillérent en mê- 
me-tems à conferver le dépôt de la Foi parmi les Fidéles, & 
à repoufler les traits empoifonnés des Hérétiques ; qu’ils ne 
cefférent point de combattre, par leurs fçavans Difcours, leurs 
Ecrits, leurs Exemples, & par le crédit que leur Vertu leur 
avoit acquis auprès des Rois Très-Chrétiens.: .. | 

On fçait qu'avant la fin du Régne de FrançoisI, & malgré 
le zéle a&if de ce Monarque, le Calvinifme avoit déja fair en 
France des progrès prefqu’auffi étonnans, que le Luthéranifme 
continuoit d’en faire. en Allemagne. Les Erreurs palpables, les 
Héréfies, & les éxemples fcandaleux de ces prétendus Réfor- 


mateurs., auroient dû d’abord allarmer:les Fdéles:,:& les en- 


gager à fe tenir en garde contre leur nouvelle Doëtrine..Il arri- 
va tout le contraire. Pour punir les Péchés des Peuples, & de 
leurs conduéteurs, Dieu permit que ce qui'devoit le plus dé- 
crédirer ces nouveaux Venus, fervit fouvent à les faire écouter, 
fuivre ; & refpeë&er. Ils fupprimoient le Célibat ides Prêtres ; 
les Vœux de Religion; la'Confeffion Auriculaïre , les Jeûnes, 

(tr ) Clarebant viri ioclyti hoc ano in fcriptis ; difputationibus” affiduis , & facris 
Gallia, qui de mandato Magiftri Generalis | Prædicarionibus , ut Catholicos in veræ fideï 
Juftiniant, affumpto fidei negotio , côntra|'candore continerent. .. Hi autem fucre Pa- 


Lucheranos, Calviniftas, aliofque Hæreti- | tres Jacobus Fourré .… Joannes Gu:cncour 


cos peflimos virilicer decertabant ; cälamo | ec, Fontene in Mrwm, Rer pag: $14 


1] 


Livre 
XXVIL. 





JEAN 
GUIENCOURT. 





I. 

Ces deux celé- 
bresDominicains, 
Doëéteurs de Pa- 
ris, agiflent avec 
le même zéie pour 
la défenfe de la 
Foi. 


SPP à CORRE 
Artifices des No: 
vatcurs, pour ré- 
pandre le venin de 
PHérélie. 


Livre 
XXVI. 


JEAN 
GUIENCOURT. 
D re 








756 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


les Abftinences , les Auftérités, & généralement tout ce qui 
mortifie la Chair, & l’Efprit. Une telle Réforme étoit auf di- 
gne de ceux qui la propofoient , que de ceux qui s'emprefloienc 
de l’embrafler. nas 
D'ailleurs l'amour de la Nouveauté, l’Efprit , l’Eloquence, 
l'Erudition des Miniftres qui la publioient ; leur application : 
& leur adreffe à la répandre ; les grands noms de Réforme, de 
ure parole dé Dieu, de Primitive Eglife , de liberté Evangé- 
ie, d’adoration en. Efprit & en Vérité, qu'ils avoient tou- 
jours à la bouche : tout cela avoit fait une celle impreffion fur 
les Efprits, qu’en fort peu de tems, il n’y eut prefque point de 


Province dans le Royaume, où la nouvglle Religion ne comp- 
= tat un nombre de Sectareurs, non feulement parmi les Arti. 
fans, & les Bourgeois; mais aufli parmi les Gens d’Epée ou de 


III 
Jean Guiencourt. 


Robe, & (ce que nous re difons qu'avec horreur) parmi les 
Eccléfiaftiques , & les Religieux. . 

Ce fut dans ce tems de Défertion, & d’Apoñtafie, que pa- 
rurent les deux fçavans Hommes, dont nous allons écrire fuc- 
cintement l’Hiftoire. Dans des jours plus heureux, ils avoient 
{çu profiter des avantages. de Îa retraite, pour fe remplir de 
l'Efprit du Seigneur, par la Priére , la Méditation des Saintes 
Ecritures, & la pratique de toutes les Vertus. Ainfi préparés 
au combat, il fe trouvérent à l'épreuve de la tentation, lorf- 
qu’elle arriva: & bien loin de pouvoir être ou entrainés par 
l'éxemple des foibles | ou féduits par les fpécieux ser 
nemens qui éblouifloient les moins précautionnés, leur conf- 
tance , leur zéle, & leur fermeté fervirent à affermir ceux 
qui commencoient à chancellér, & à fournir à plufieurs au. 
tres des Armes victorieufes , contre tous les Affauts qu’on leur 
ivroit. : ‘5. 2 5 — 

._ Jean Guyiencoufrt, natif d'Amiens ,ayant embraffe l'Inftitue 
des FF.Prêcheurs., dans le: Couvent de faint Quentin ; fit fes 
Etudes.dans le Collégce dé faint Jacques à Paris. La pureté de 
fes mœurs , & la beauté de fon efprit le diftinguérent d’abord 


- parmi les Etudians. Ses progrès dans les fciences , & une élo. 


IV. 
Ses talens, 


quence naturelle, perféétionnée par ld leéture des meïlleurs 
Auteurs, ne lui firenc pas moins d'honneur. Il eut le premier 
Bonnet entre les Réguliers , qui furent reçus. Docteurs dans 
cette Célébre Univerfité l'an 1538. Guiencourt s’étoit déja 
acquitté avec beaucoup d’applaudiffement des devoirs de Pro- 
fefleur ,.en expliquant les Saintes Ecritures à un nombre de 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. :r57 


Difciples ; mais le don de la Parole le rendit furtout Illuftre 
parmi les fameux Prédicateurs, qui brilloient alors dans la Ca- 
pitale du Royaume (1 ). | 

Appliqué, non feulement à corriger les mœurs corrompues 
du Siécle, mais encore plus à défendre les Vérités Saintes de la 
Religion, ouvertement attaquées par une nuée de Novateurs, 
il employa avec fuccès ce Tréfor de fcience, & toute l’éner- 


LIVRE 
X XVI. 


JEAN 
GUIENCOURT. 
RER NE > 








V. 
Ses travaux. 


gie de fon Eloquence, à démafquer l'Hypocrifie des faux Apô- 


tres, à réfuter leurs Dognæs pervers, & . fur la parole 
de Dieu la faine & ancienne Doëtrine de l'Eglife. Comme les 
Sectaires abufoient fouvent des Epîtres de faint. Paul, pour au- 
torifer ou colorer leurs inventions, par des Interprétations ar. 
bitraires, notre Prédicateur entreprit de leur ôter ce moyen 
de féduétion. Ses difcours ordinaires, en forme d’Homélies, 
étoient fur les Epîtres du même Apôtre, dont il expliquoit 
toujours les Textes, les paroles des Saints Peres, & des plus 
anciens Docteurs ; a 
lk Foi, & la Doctrine toujours conftante de l’Eglife , depuis 
les tems Apoftoliques jufqu’au feiziéme fiécle. | 
Les Fidéles attirés autant par la folidité de fes Difcours, 
que par les charmes de fon Eloquence , remplifloient toujours 


fon Auditoire, en quelque lieu qu’il prêchat. Les Sçavans & 


les Prédicateurs de réputation, couroient aufli après lui, & 
trouvoient toujours dequoi apprendre : ceux qui avoient quel- 

ue penchant pour la Nouveauté, ou qui avoient déja fait nau- 
ha dans la Foi, ne laifloient pas de l’admirer , quoiqu'il dé- 
truifit avec tant d'avantage tous les Préjugés , qui les atta- 
choient aux Maîtres de l'erreur. Ce que Guiencourt avoit expli. 
qué en Chaire, il le mettoit dans un nouveau jour, & l'ap- 
puyoit par des preuves fans réplique, dans les Conférences 
qu'on vouloit avoir quelquefois avec lui. C’étoit lui procurer 
une matiére de nouvelles victoires , que d’ofer le provoquer à 
une difpute fur la Religion. On voulut l’entendre à la Cour de 
François I, & onle goûta. Le Dauphin le choifit dès-lors pour 
fon Prédicateur & fon Confefleur. En montant depuis re le 
Trône, ce Prince s’attacha par de nouvelles marques de con- 


. {1)F. Joannes Guiencourt Gallus Sama- l'inter 24 licentiatos ottavum,, & primum Re- 
robrinus,apud Quintini Fanum Ordinem am- | gularium obtinuit locum ... Eä verd dicendi 
plexus, & Profeflus, Parifiis in Gymnalño | gratiä claruit, & efficacia, ut ad ejus Con- 
Sanjacobeo facras didicit , & doeuit Litteras. | ciones non popularis modo, fed peritiflimo- 
Licentiam in Sacta Facultate decurrebat an- | rumetiain hac ætate Concionatorum , Ora- 
nis1436 ,quo oétavus de Sorbouica refpon- [tornmve turba conflueret , &c, Echard, To. 


dir, & 15375 & die quarta Jaguaritfequenris Pr, pig. 151. vi 
| | | ‘ li] 


n de rendre plus fenfble la Le pres de 


PA 


VE 
Il prèche À la 
Cour de France. 


VIT, 

Le Dauphin le 
choifit pour {on 
Prédicateur Ordi- 
naire. 


Livre 
XXVI. 


JEAN 
GUIENCOURT. 








* Liv, 1, Chap. 
LXXIV. 

Ap. Echard. Tom. 
11, pag. 152. Col 2. 


VIII 
EfpritRoter, Au- 
teur Contempo- 
rain , fait fon Elo. 
ge. 


158 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


fiance, un Homme qu'il aimoïit parce qu'il connoifloit fon mé- 
rite. Guillaume * Peyrat, dans fon Hifoire Eccléfiafique de la 
Cour de France, aflure que le Pere Guiencourt fut le Confef. 
feur du Roy Henry II, depuis l'an 1 543 , jufqu’à fa mort. 

Tous ceux qui fuivoient alors la Cour, n’étoient point hors 
de foupcon d’aimer la nouvelle Doûrine , & d’en favorifer les 
progrès. C’étoit pour le Miniftre de JEsus-CHRIST, un nou- 
veau motif de continuer à la combattre fans ménagement, & 
dans toutes les occafions. Ses parles avoient toujours d’au- 
tant plus de poids , que fa vie répondoit bien à fa Morale. Un 
Auteur Contemporain, oppofant à la legéreté , ou plutôt au 
libertinage de quelques Apofñtats , la conduite fage & réguliére 
de nôtre Prédicateur, s'explique ainfi:. | 

« Jean Guiencourt, que la Nature & la Grace ont enrichi 
» de leurs dons, ne s’eft point élevé dans fon cœur : il n’a point 
» abufé de ces qualités, qui le rendent fi eftimable aux yeux 
» de Dieu & des Hommes ; maïs toujours modefte & fidéle à 
» fa Vocation, il a perfévéré , & il perfévére encore conftan- 


_» ment, dans l'Erat où il a plû à Dieu de l’appeller. Auf celui 


» qui aime à élever les Humbles, n’a-t-il ceflé de le combler 
» de nouvelles faveurs. Les lumiéres , dont il à rempli fon 
» efprit, ont paru fi vives & fi brillantes ; il a donne à fes dif- 
» cours tant de force & d'énergie , qu’on a vû les Peuples, 
» les Nobles, & les Grands du monde, courir comme à l’envi 
» à fes Prédications, dès qu’il à commencé d’exercer le faint 
» Miniftére, Les Maîtres de la Chaire , après avoir long-tems 
» prêché avec applaudiffement, n’ont point rougi de paroître 
» dans fon Auditoire, les Tablettes à la main, pour écrire une 
» partie de fes Sermons dans le tems qu’il les prononçoit. On 
» ne doit pas être furpris, que dans un âge peu avancé ; Guien- 
» court fe fut déja fait une fi grande réputation. Dés les pre- 
» miers pas de fa Carriére ;il a été confidéré comme le Chry- 
» foftoime de fon Siécle ; le premier, qui, à l’éxemple de ce faint 
» Docteur , en expliquant en maniére d'Homélie, les Epitres 
» de faint Paul, particuliérement celles qui font adreflées aux 
» Romains, & aux Hébreux, la fait avec tant de fuccès, qu’il 
» n’y avoit perfonne parmi fes Auditeurs, qui, dans fes difcours 
»familiers & pleins Le feu, ne crut voir le fens, la piété, l’ef- 
» prit même du faint Apôtre. L'Onétion qui accompagnoit fes 
» paroles, & cette lumiére qui en éclairant l’efprit, touche en 
» mème-tems le cœur, l’avoit rendu'fi agréable au Roy Très- 
» Chrétien Henry II, lorfqu'il n’étoit encore que Dauphin, 


DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. #59 


que ce Prince l’a yant pris pour fen Confefleur, avoit contu- « 
tume de dire, que les talens de Guiencourt le rendoient di- « 
gne d'être le Prédicateur , & l’Oracle des Princes & des « 
Rois. Mais pour rendre fon Miniftére toujours plus utile aux « 
Scavans & aux Ignorans , aux Grands & aux Petits, Sa Ma- « 
jelte a voulu l’élever fur le Siége de Soiflons ; ce qui a caufé « 
une véritable joye à tous ceux qui ont quelque amour pour « 
l'Eglife, & du zéle pour la Religion (1) ». 

Ainfi parloit l’an 1 $49 le Pere Efprit Roter, fçavant Domi- 
nicain du Couvent de Touloufe, Doyen de la Faculté de Théo- 
logie de la même Ville, & très-zelé lui-même pour la pureté 
dc la Foi, qu’il défendoit en même-tems avec un courage in- 
trépide contre les Héréfies de fon Siécle. C’eft dans fa Réponfe 
à la Lettre des Citoyens de la nouvelle Babilone, que Roter pour 
confondre les rêveries, ou la fote vanité d’un infime Apof- 
at, réfugié Géneve, reléve par de juftes louanges le mérite 
de plufieurs faints & fçavants Religieux de fa connoiïflance, 
plus habiles que les nouveaux Réformateurs ; & foùmis néan- 
moins à l’autorité toujours infaillible de PEglife Catholique. 


LIVRE 
XXVI. 


JEAN 
GUIENCOURTF. 
Le rer mel ME es NT. SN 








Vide Echard. Tom. 
11, pag. 183. 


Ce qu'il raconte des vertus & des talens du Pere Guiencourt, 


de fa grande réputation, & des fruits de fon Miniftére, eft par- 
fairement pr à ce que nous apprennent quelques autres 
Hiftoriens. Nous ne porterons pas le même jugement tou- 
chant fa Promotion à l’Epifcopat. Le Pere Echard a eru que 
Roter n’en avoit parlé que fur un bruit, qui s’étoit fans doute 
répandu , dans le tems qu’il répondait à la Lettre des Citoyens 


(1) Demum ( smquit) & F. Joannes 
Guiencurtius ,Samarobrinus , cüm puer effet 


ingeniofus, forticufque animam bonam , nc- 


Eee abufus eft Spiritüs fan@i diftribu- 
uombus, quibus abyndè fuerat decoratus; 
fed pio, obfequentique animo in fuæ Pro- 
kiionis Inftituto perfeveravit. Ea propter 
qui exaltat humiles , illum tantà ingenii vi- 
vacitate , ac promptitudine, gratià, & ener- 


gid in declamandi facro munere decoravit 


ut eums concionantem licèt adhuc tironem 
undique populorum, nobilium , magnatum- 
que catervæ certatimauditum concurrerent. 
nec puderet canos, fimofofque præcones, 
& magiftros cum pupillaribus 8c tabelis af- 
fffere dicenti,bonaque verba quæ eruétabat 
exfcribere. Nec mirum. Hic enim primus 
extitifle ferebatur , qui, poft auream D. 
Joannis Chrifokomi linguam, Apoftoli Pauli 
Epiftolas , & fingulariter illas duas difficiles 


milias populates explanaret, irà vivaci fami- 
liarique fermone , ut nemo fermé efler au 
ditor, qui Pauli fenfum , pietatem , & fpiri- 
tum non perciperet , 4c teportaret. Hunc 
Regum omnium illuftrifimus Henricus I. 
Chriftianiflimus Rex Francorum, cm ad 
huc eflet Regni Candidatus, Delphinum 


vocant , ob illhus vivam divitemeure dicend£ 


phrafim, quä non modo docebat, verum 
etiam afficiebat ,aculeum cordibus Audito- 
rum affñigens, dignum judicabat, qui Reguns 
& Principum Magifter effet & Prædidator; 
quem & deleyit, cui & fuæ confcientiz fe- 
creta auriculari confeflione panderet: atque 
ut fapientibus , & infipientibus , magnis & 
Parvis prodeflet , euravit illum in Paftorens 
& es Sueflionem præfici, magno 
cum gaudio & gratulatione omnium , que 
Orthodoxæ fider,. & Reipublicæ Chriftionæ 
benè volume , &c Spiritas Rorerrms 4 


ad Romanos videlicet & Hebræos, per Ho-| char, Town HE, PER 153 


IX. 
Jean Guiencourt 
n’a point été Evè- 
que de Soiflons- 











LIVRE 
XX VI. 


JEAN 





GUIENCOURT. 
LES 





Pag. 5. 


téo HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


de Babilone. En effet, le nom de Guiencourt ne fe trouve point 
dans le Catalogue des Evèques de Soiflons ; & on fçait que 
Mathieu de Longuejove occupa ce Siége depuis Pan 1534, 
jufqu’en r 558. Dans le cinquième Tome du Bullaire de l'Or- 
dre des FF, Prêcheurs, nous avons les Lettres Apoftoliques du 
Pape Jules III, adreflées au Pere Jean Guiencourt, en date du 
28 Février 1550 ; dans lefquelles le Souverain Pontife ne lui 
donne jamais le nom d’Evêque , il fait feulement mention de 
fon double emploi de Prédicateur & de Confefleur du Roy, & 
en lui donnant en commande l'Abbaye de faint George, Or- 


dre de faint Benoît, dans le Diocèfe de Rouen, il lui permet 


On attribue à fes 
confeils plufieurs 
Edits du Roy Hen- 
ry Il, en faveur 
de la Religion. 


de continuer à porter toujours , comme il avoit fait jufqu’alors, 
l'Habit de fon Ordre, & de jouir de tous les Droits, & Privi- 
léges , dont les Docteurs de l’Univerfité de Paris ont coutume 
de jouir. 

Guiencourt ne pofléda que pendant trois ans, & quelques 
mois cette Abbaye, qui fut depuis conférée à Louis de Breflé, 
Evêque de Meaux; & nous ignorons quel fut le fuccès, ou le 
fruit de fon Gouvernement. La confiance du Prince, & fes oc- 
cupations ne lui permettoient guéres de s'éloigner de la Cour; 
où il fut toujours en bonne odeur, par fa pcohi, fa droiture, 
fon attachement à la perfonne du Souverain , & la perfévéran- 
ce de fon zéle, à foutenir les intérêts de la Religion, & ceux 
des Perfonnes, qui fe trouvoient dans l’oppreflion ou dans la 
mifére. On attribue principalement à fes confeils divers Edits, 
le Roy Henry I fit publier , foit au commencement, ou 

ans la fuite de fon Régne, tantôt pour réprimer la trop gran- 
de licence des Hérétiques, furtour des Juges déja infectés d'Hé- 
réfie, & tantôt pour réformer divers autres abus, ou arrêter 
plufieurs défordres, dont les fuites ne pouvoient être que dan- 
Re pour l’Eglife & pour l'Etat (1 ). M. de Launoy, dans 
on Hiftoire du Collége de Navarre, parle d’un Edit du vingt- 
cinquiéme Septembre 1551, que le Roy adreffa au Pere 
Guiencourt fon Confefleur, en lui recommandant le foin de 
ce College ( 2 ). 
(« ) Quim autem innoxius & immunis ab] Hæreticos Judices fancivit , &c. Echard, 
aulæ corruptelis in aula vixerit ; quant mo-| Tom. 11, pag. 152. Col. r. 
rum integritate fulferit, & quanrdm pro] (2) Launoius Hift. Gymn, Navarr. Tom. 
comprimencis in Gallia Hzreticis , avitaque| I pag. 295, refert Editum Regium Henrici 
âde rerinenda, miferæque folatio plebisapud| Il. Parifiis anno 1551, die 25 Sept. datum , 
Kegemegerit, quæ in eam rem ab Henrico| & ad Guiencurtium Confcffarium fuum di- 
I, data funt Ed'&a Regia luculentiffimé | reétum , quo plura illi in Gymnafio Navar- 
Comprobant: ac illud imprimis quod anno|ræo, cujus ut Confeflarius Regis Superior 
3548 , ipfs Regni fui primordiis adverfus] exat, agenda commendat, &c. Ibid, + Ze 
n 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. r6r 


 Onnenous à point inftruits des autres actions de cegrand Lrvre 
Homme; & on a eùû auf peu d'attention de recueillir fes Ecrits, XX VI. 
qui n'ont point été imprimés. Il n’étoit que dans la cinquan- 
time année de fon âge , lorfqu’il mourut dans le Couvent de 
faint Jacques à Paris le vingt-quatrième de Juin r 5 $3. Il lait- 
fa de beaux éxemples de vertu à cette Communauté, & quel- XI. 

ues monumens de fa reconnoiffance à celle de faint Quentin, "9% 

JACQU ES FOURRE’, qui avoit toujours vécu dans Jacques 

une grande union avec Guiencourt, & qui eût l'honneur delui Fourré. 
fuccéder dans la confiance du Souverain, écoit né à Mainvil- 
liers , dans le Pays Chartrain ; ou, felon quelques-uns, dans 
un des Fauxbourgs de la Ville de Chartres. Quoique la condi- 
tion de fes Parens, & leur fortune n’euffent rien qui les rele- 
vat dans le Siécle, on ne négligea point fon éducation. Dès 
fes tendres années, il ne fit paroître que des fentimens élevés, 
beaucoup d’efprit , de mémoire, de Aciliré à apprendre , & à 
s'énoncer; une grande émulation,& autant d'amour de la Vertu 
que de la Science. Il cultiva fes talens par l'Etude, & la Grace 
perfectionna en lui les dons de la Nature. Ayant coulé fa pre- 
miére jeunefle dans l’innocence , il voulut fe confacrer au Sei- 
gneur dans l’Ordre de faint Dominique ; ii en reçut l'Habit 
dans le Couvent de Chartres, vers l’an 1530. 

On ne différa pas après fa Profeflion de l’envoyer dans les vide Echard. Tom. 
Ecoles de Paris: le jeune Religieux fçut bien mettre à profit “’#5 *# 
tous les fecours, qu’il y trouva, pour acquérir le Trefor des 
Sciences , fans jamais négliger les autres devoirs de fon état. 

Le bruit, que faifoient à lors, dans toutes les Provinces de 
l'Europe , les nouveaux Dogmes, & les entreprifes féditicufes 
de quelques Hommes turbulens, nés pour le malheur de lE- 
glife, & la perte d'une infinité d’Ames: les fcandales fréquens 
que caufoient le faux zéle, l’orgueil, & l’opiniâctreté des uns, 
la chute, ou la foiblefle des autres : tout cela devenoit pour les 
plus fages une lecon, & un avertiflement, de fe cenir en garde 
contre les attaques du Démon du midi ; de fe défier de tout, 
& de ne mettre leur affurance que dans la fimplicité de la Foi. 
Jacques Fourré ajouta à cette falutaire précaution ,un nouveau 1. 
defir d’étudier fa Religion , de l'approfondir , d’en bien con- ee de fs Etu 
noître tous-les caractéres , non pour contenter une fuperbe | 
curiofité : mais en vûe feulemenc, & de s’affermir lui-même 
de plus en plus dans la profeflion de la Foi Catholique , & de 
fe mettre en état de combattre avec fuccès, ceux qui ne crai- 

noient point de l’attaquer, | 

Tome IV. X 


. JEAN 
GUIFENCOURT. 
enr re na NINSEr ie UV) 





| 





LIvReE 
XXVI. 


JACQUES 
FOURRÉ. 
Les tnnere ments sm. te1/] 








TI. 
l'es iifie par 
ja irivre. 


Gall. Chi, Tom. 
TV; TE PR 93. 

Echul lom If, 
Pig. 1249. 


III. 
Sare, & vigilant 
Supérieur. 


I V. 
Miniftre zéle. 


162 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


Plein de cette noble émulation, il dirigeoït vers cet objet 
toutes fes Etudes, fes Oraifons, & fes Veilles. Après les éxer- 
cices ordinaires de l'Ecole , il reprenoit la lecture des Livres 
des Peres, ou la Méditation des Divines Ecritures. Il paffoit 
fouvent les joursentiers, & une bonne partie de la nuit, dans 
cette fainte occupation ; & prefque toujours il faifoit fuccé- 
der la Priére à l'Etude, afin d’obcenir une plus grande abon- 
dance de Lumiére , & la parfaite intelligence de ce qu'il ve- 
nuit de lire, où de méditer, Telle avoit été la pratique de faint 
Thomas: & tel fur le moyen qu'emsloya fon fidéle Difciple, 
pour attirer comme lui cet Efprit de fagefle, qui devoit rendre 
fon M'niftére utile à fes Freres, & à lEglife. 

Ses Vertus, relevées par l'éclat de la Science, & l’amour de 
la régularité qu'il ns 6 d’une rare prudence, & de 
beaucoup de douceur , le firent d’abord élire Prieur de fon 
Couvent de Chartes : il le gouverna pendant fept annces con- 
fécutives, & il y fit plufeurs réparations mi ts On ne 
Je tira de cette place, que pour le mettre à [a tête de la Pro- 
vince de France : Dans l'un & l’autre Emploi, il répondit tou- 
jours aux défirs des Gens de bien, & à leur attente. Dans ces 
tems detrouble, de confufion, & d’obfcurcifflement, où l’amour 
de la Nouveauté , & de l'indépendance, fembloit avoir fafciné 
les efprits, & s'être emparé de tous les cœurs , on avoit be- 
foin de Supérieurs du Caraétére de celui-ci ; éclairés, fermes, 
prudens, incapables d'être furpris par tous les artifices des No- 
vateurs, capables de démafquer l'erreur, & de réduire au 
filence , ceux qui vouloient la faire recevoir comme la Doc- 
trine de la Primitive Epglife. La fagefle du Serviteur de Dieu, & 
fa vigilance attentive à tout, fervirent à maintenir, ou à per- 
fectionner même ,les obfervances réguliéres, qui éroient en. 
core en vigueur dans le Cloîïtre ; il en écarta avec foin ce qui 
auroit pû devenir une occafion de tentation aux foibles ; &, 
par la vertu de fon éxemple, encore plus que par la force de 
{es difcours ; il fembloit communiquer à fes Freres, le zélé 
dont il étoit lui-même embrafé, pour l'honneur de la Religion 
outragée. | 
Ni les foins & l’embarras ordinaire de [a Supériorité , ni fon 
ne à l'Etude, ne l’empêchoient pas d'annoncer aux Peu- 
ples la parole de Dieu. Quelque je qu’il fe fut déja 
faite parmi les Sçavans dans les Ecoles de Théologie (1), il 


Urbe Carnuto fufccpit. Parifios inde miflus 
artes libérales, ac fcientias Philofophicas 


(1) Jacobus Fourré... in adolcfcentià 
Inftüituium Sacri Ordinis Prædicatorum in 





EE 


DE L’ORDRE DES. DOMINIQUE. 163 


faut convenir que fon principal talent étoit pour la Chaire; 
& il fecroyoit d’autant plus obligé de le faire valoir en faveur 
de la Vérité, que les Miniftres de l'erreur faifoient de leur côté 
de plus grands efforts, pour attirer à eux le Peuple, & le fé- 
duire. Les Fidéles l’entendirent fouvent, & avec fruit, à Paris, 
à Chartres , & dans les plus confidérables Villes du Royaume. 
Désl'an 1552 , il éroit connu & applaudi à la Cour du Roy 
Henry IL; & l’année fuivante la mort ayant enlevé le P. Guien- 
court, le Monarque choifit Jacques Fourré pour fon Prédica- 


, teur ordinaire , & l’un de fes Confeillers ( 1 ). 


Ce Pofte lui offrit un nouveau moyen de fervir la Religion : 
& le féjodr de la Cour ne fit jamais cort à fa vertu, parce qu’elle 
étoit folide. Ce fut apparemment pendant les fix derniéres an- 
nées du Régne de Henry IT, que fon Prédicateur compofa 
quelques Ouvrages de Controverfe, qu’on lui attribue ; diver- 

es Apologies contre Luther; & quelques petits Traités de Piété. 

Celui qui regarde la dévotion envers la Sainte Vierge, fut im- 
rimé par l’ordre de la Reine Catherine de Medicis, & felon 
es défirs des Princefles, Ifabelle & Claude de France, qui 

honoroient l’Auteur, de leur eftime, & de leur confiance. 

On ne fçauroit défirer une meilleure preuve de la réputa- 
tion, où étoit le Pere Fourré, que la continuation même de 
fon Miniftére , fous trois Rois de France. Henry IL étant mort 
lan 1559, il eût pour Succefleur Francois II, l’ainé de fes fils, 
jeune Prince de grande efpérance ,. qui n’avoit pas encore feize 
ans quand il monta fur le Trône, ni dix-fepc lorfqu’il mourut. 
Son Frere lui fuccéda fous le nom de Charles IX. Et ces deux 
Princes retinrent toujours à leur Cour le même Prédicateur , 

our entendre de fa bouche les Vérités du Salut, parmi toutes 
Les Révolutions, les diflenfions , & les Troubles, qui agiroient 
alors l'Eglife, & l'Etat. Jamais les Sectaires n’avoient porté fi 
loin leurs attentats ; jamais on n’en fit de plus terribles éxécu- 
tions ; & jamais la France ne fe vit dans un danger fi prochain 
de plier fous les violens efforts de l’'Héréfie, & de fes défen- 
feurs. Si dans le feu d’une Guerre Civile, & parmi le bruit des 
magno cum progreffu didicit. Demum tam teque præditus; qui plures annos & Parifiis, 
ftrenuam Theologiz dedit operam , ut in eal &in Patria, & in præcipuis Regni civitati- 
fummam laudem, & Doétoratüs lauream | bus, magno populorum concurfu & applaufu 
confecutus fuerit, &c. Gall, Chriff, Tom. IV, | conciones habuit : ob idque , & plurimas ejus 
Col. 939. eximiafque animi dotes nomen ejus ita in- 

(5) At quod in ee maximé fpe&tandum , | claruic, ut Rex Chriftianiflimus HenricusIF, 
falutis animarum ardenti flagrabat defiderio: | eum fibi à confiliis, facrifque concionibus 


urque in fcholis, fic & in puipito ftrenuus & | ordinarium delegerit cilca annum 1552, &Ce 
anfignis erat, magnà dicendi gratià facilita-| Echard, Tom. 11 , PAB: 249, Col. 1. 


X 1] 


LIVRE 
X XVI. 


JACQUES 
FOURRÉ. 








V. 
Henry II Île 
prend pour fon 
Prédicateur , & 
Pun de {es Con- 
feillers. 


VI. 
Ouvrages de 
Controverie,& de 
Picté, 


Nic. le Febvre, 
Prædicaor. Carnut. 


= 


VIL 
Apresla mort du 
Roy Henry Il ,le 
Pcre Fourré con- 
tinue fon Minifté- 
re la Cour , fous 
François Il, & 

Charles 1X. 


Livre 
X XVI. 


JACAUES 
FOURR É. 





VIII 
Il donne aux au. 
tres P'édicarcuts, 
d:s éxem les de 
4 i 
f:_ ce & de conf. 
taiiCCe 


IX. 
Il n'ennofe que 
fa parole de Dieu 
atous L:s artifices 


des Séduéteurs. 


X. 
Nicolssle Febvre. 


XT. 
Fait l’Oraifon Fu- 
nébre de J'Empe- 
reur. 


XII. 
L’Evèque deChài- 
Jonsv:ut abdiquer 
fon Evêché en fa. 
your du P, Fousré, 


164 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


armes , il étoit encore permis aux Miniftres de PEvangile, 
de faire entendre leur voix, l’illuftre Prédicateur du Roy don- 
noit à tous les autres, l'exemple de la plus grande fermeté, & 
d'une conftance à l’épreuve de tout. Il n’avoit garde d’irriter 
témérairement, ou par des invectives offenfantes, ou par des 
reproches piquans, les Seétaires alors très-puiflans & forc nom- 
breux ; il LA pu flattoit pas aufli par Hicheté , & il ne retenoie 
point la Vérité Captive. | 

Ceux qui avoient entrepris d'introduire une nouvelle Reli: 
oion, employoient pour cela la rufe, les artifices, la violence. 
Fous moyens leur étoient bons ; parce que leurs Principes ne 
ur en défendoient aueun. Ils répandoient des Libelles fedui- 
fins, & ne cefloient de déclamer contre certains abus, pour 
fc donner le mérire de Réformateurs, & faire refpeéter Le 
Nouveautés. Notre Prédicateur, à l’éxemple de S Paul, n’op- 
pofoit à routes leurs batteries, que la parole de Dieu, qu’il ne 
fe lafloit po'nt de prècher avec force, & fans déouifement. 
Ceux de 24 difcours qui avoient fait plus d’impreflion fur l’ef- 
prit de fes Auditeurs, il les mettoit quelquefois en Latin , afin 
qu'ils puflent être communiqués aux autres Nations , & fervir 
à l’utilité d’un plus grand nombre de Fidéles. Un Auteur qui 
vivoit dans le dernier Siécle , en avoit vû quelques-uns, qu’on 
confervoit encore en Manufcrit dans notre Couvent de Char- 
tres. L'Eloquence de l'Orateur Chrétien le faifoit toujours fui- 
vre , & écouter avec plaifir. Ce ne fut pas moins ce talent que 
fa qualité de Prédicateur ordinaire du Roy, qui lui procura 
Fhonneur de prononcer lOraifon Funébre de l'Empereur Fer- 
dinand I, au Service Solemnel qu’on fit pour ce Prince, dans 
lEglife de Nôtre-Dame à Paris > 1 9 de Septembre r564(1). 

Mais rien ne le rendoit plus précieux à l'Eglife, ou plus cher 
aux Evêques de France, que le zéle éclairé, & le courage ma- 
gnanime, qu’il montroit dans toutes les occafions, où on pou- 
voit craindre que les Ennemis de la Vérité, & de la Paix ne 
triomphaffent enfin , ou par leurs menaces, ou par leurs impor- 
tunités , de tous les efforts des Catholiques. Parmi les Prelats 
qui confervérent toujours une étroite union avec notre Prédi- 
cateur, & qui lui donnérent les plus fortes marques de leur 
eftime ; D. Denis parle d'Antoine Erlaut, Docteur de Paris, 


Ferdinandi Imperatoris hahberet anno 1544, 
‘lege156+4) 19 Septembris Gall, Ghr:ff. Tom. 
I ÿ',Col, 940% 


(1) Verbi Divini præco fuit celeberrimurs, 
taäñtamque famam fua eloquentià fibi com- 
paravir, ut & deleétus fuerit, quiin Eccletia 
Cachcdrah Farifenfs Oruioncm Funebrem 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. r6s 
qui de Confeffeur, & Premier Aumônier de la Reine Cathe- 
rine de Médicis, avoit eté fair Evêque de Chälons-fur-Saone. 
La parfaite connoiflance qu’avoit ce Prélar du mérite Supé- 
rieur, des vertus, & de la capacité du Pere Fourré, lui faifoit 
défirer, non feulement de l'avoir pour Succefleur, mais de lui 
céder fa place même de fon vivant. Il voulut abdiquer en fa 
faveur, & on aflure que toujours ferme dans ce deffein , il n’ou- 
blia rien pour le faire réuflir (1 ). 

Plufieurs motifs l’engageoïent à agir de la forte ; le pitoya- 
ble étar, où les Calviniites venoient de réduire l'Eglife de 
Châlons ; & la néceflité, où il fe trouvoit lui‘même de s’éloi- 
ener fouvent de fon Diocèfe. L'Héréfie s'étant gliffée fecretre- 
ment dans la Ville, biencôr le Peuple en fut infecté, le Clergé 
maltraité , & le bon ordre banni {2). D’un autre côté le Paf- 
teur, dont la préfence auroir été alors fi néceffaire au Trou- 
peau, fe voyoit obligé de courir à d’autres befoins. En 1567, 
il fut envoyé par le Roy au Colloque de Poiffy ; & bientôt 
après il reçut ordre de fe rendre au Concile de Trente. Pour 
furcroît de malheur, paffant par le Comté de Champagne, ce 
Prelat fut arrêté près de Troyes, par le Sieur de Saint-Leger 
fameux Calvinifte , qui le tint dans les liens jufqu’après la con- 
clufion du Concile, & qui ne lui rendit depuis la liberté, qu’en 
fe faifant promettre une grofle fomme d'argent {3 ). Toutes ces 
raifons , & la perfuañon, où il étoit, qu’un Homme du Carac- 
tére du Pere Fourré, feroit en état de confoler fon Eglife affli- 
ge , & d’en réparer les ruines , le portérent à réïtérer fi fouvent 

es Priéres, & fes Inftances, pour avoir fon confentement , & 

celui de la Cour. La Providence en difpofa autrement. Antoine 
Erlaulc occupa le Siége de Châlons jufqu’à fa mort, arrivée le 
28 de Septembre 1 573: & Jacques Fourré fut auflitôt déclaré 
fon Succefleur. | 

Ce fut le Roy Charles IX, qui le nomma 4 cer Evêché , à 


(1) Cum fequenti Epifcopo fuit amicitià [ reticis, Duce D. de Montbran, occupatà Ci- 


conjunétiflimus, & nihil non tentavit, ut 
eur, etiam vivens haberet Succeflorem;in 
ejis quippe gratiam abdicare voluit : quod 
func qu'dem fucceflu caruit; at poft ejus 
mortem cfieétum eft, Gal. Chriff. Tom. 1V'; 
Col. 9339. 

(2) Flagrabat Peftifera illa Hærefs ,quæ 
tot malain Regnum, ac fpecialiter in Urbem 
Cabilonum invexit. In eam ciam primdm 
icrcpfit ; auéta caput extulit , & clerum 
aperta vtr infcétata eft. .. anno 1562 ab Hx. 


vitate, horrenda ubique in ea perpetrata 
funt, Ibid. Col. 938. 

(3) Interim Antonius Epifcopus interfuie 
colloquio Pifciacenfi anno 1761... à Rege 
Carolo IX , ad Concilium Tridentinum Le- 
gatus eft; verdmin via propè Trecas à Do 
de Traves de Saint-Leser Heteraloxo cap- 
tus, tandiu fuit in vinçulis, ur ante fus Con 


_cilio fuerit impofitus , quam l'heraretur ; nee 


ex illis ereptus cft, nifi préto fxcentorura 


nummorum pretio , &C. Ibid. 


Xiÿ 


Livre 
XX VI. 


JACQUES 
FOURRÉ. 








XIII. 
Rai‘ons, qu’avoit 
ce lrelat de célcr 
{2 place au Prédi- 
catcur du Roy. 


XIV. 
Scs défirs ne font 
accomplis qu’a- 
près fa mort, 


X V. 
* LeP. Fourré eft 
nomimé à lEvè- 


ché de Chalous, 





Livre 
XXVL 


JACQUES 
FOURRÉ. 





XVI. 
Son Sacre, 


Gall, Chrift. Col. 
9249. 


XVII. 
Trifte état de ce 
Diocele, 


Le 30 May 1574 


XVIII. 
D'ficulté d’arrt- 
rêter le progrès 


du mal. 


166 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


la priére de la Reine Catherine de Médicis. Thomas de Ro- 
carberti, Général des FF. Prêcheurs donna fon confentement ; 
& le Pape ci XIII, ayant envoyé les Bulles, le nouvel 
Evêque de Chälons prit rs par Procureur le 18 de Fé- 
vrier 1574. Mais il ne fut Sacré que deux mois après ; & ce 


_ fut Louis de Breflé, Evêque de Meaux , affifté des Evêques 


d'Angers & d'Auxerre, ' fit cette Cérémonie, dans l’Eglife 
de faint Jacques à Paris, le 18 d'Avril, qui étoit le Dimanche 
d’après Pâques. | | 

Notre Prélat trouva fon Troupeau dans l'Etat, qu’on peut 
fe le repréfenter ; après les ravages de l'Héréfie, & Ia longue 
abfence de fon.Prédécefleur. Le loifir qu’on avoit laiflé aux 
Sectaires, de dogmatizer , de s'établir & de s'étendre dans 
le Pays, en avoit augmenté l’infolence avec le nombre. L’Igno- 
rance, & les Mœurs peu réglées d’une partie du Clergé, le dé- 
couragement ou la timidité de l’autre, étoient un fecond mal, 
qui rendoit le premier encore plus difficile à guérir. Ajoutez 
à cela la cruelle avarice des Grands, qui, à l'éxemple de ce 
qui fe pratiquoit alors en Allemagne , & en Pr , ne 
penfoient qu'à s’en richir , en dépouillant de leurs biens les Bé- 
néficiers, les Couvens, & les Monaftéres. Enfin, après un Ré- 
gne , le plus traverfé, & le plus tumultueux qui fut jamais, 
Charles IX, venoic de finir fes jours à la fleur de fon âge, & 
fans laifler des Enfans : nouvelle fource, & d'inquiétude pour 
les Catholiques , & d’efpérance pour leurs Ennemis, qui for- 
moient des projets toujours plus audacieux ; & qui fe promet- 
toient d’emporter tout parmi les divifions , & les troubles, 
qu’ils ne manquoient pas d’exciter, & d'entretenir. 

C'eft dans ces affligeantes conjonéures que l’Evêque de 
Châlons arrive dans fon Diocefe. Mais quel reméde apportera- 
t-il à des maux auffi multipliés? Dans des tems moins critiques 
il n’eût pas été impoflible de le trouver ce Reméde. Le Trône 
eft l'appui, & le foutien de l’Autel; l'Eglife à fes Loix, & les 
moyens de les faire obferver. Lorfque les abus n'ont pas été 
portés à un certain point : la fagefle d'un Pafteur ferme & 
éclairé, les Synodes qu’il aflemble, les vifites, & les correc- 
tions qu’il fait à propos: tout cela peut avoir un bon effet; la 
crainte du châtiment arrête quelquefois ceux, que l'amour de 
la Juftice ne fçauroit faire agir. Mais rien de cela ne paroifloit 
praticable dans ces malheureux jours, où l’Héréfie avoit arme 
Îles Enfans contre leur Mere; & où l'impunité’ fembloit être 
aflurée aux plus grands crimes. 


— 


DE L'ORDRE DE S$S. DOMINIQUE. 1:67 


Cependant notre Prélat, réfolu de fe livrer pour le Saluc 
de fes Brebis, ne défefpéra pas du fecours du Ciel. 11 fcavoit 
que la Priére obtient AE rats elle eft accompagnée de 
Foi, & d'Humilité; & que la Parole de Dieu, comme un 
glaive à deux tranchans, entre & pénétre jufques dans les 
replis de PAme & de l'Efprit, felon l'expreflion de l’Apôtre. Il 
avoit fait plus d’une fois l'expérience de cette Vérité, & il eût 
encore la confolation de voir les admirables effets de ce moyen 
de Salut. Applique à édifier, & à inftruire fon Peuple, il pré- 
choit fouvent ; & il vivoit felon les Maximes qu’il enfeignoit. 
Les Fidecles, & ceux que l’Erreur avoit déja féduits, mon- 
troient le même empreflement à l'entendre ; &, fans refufer 
à perfonne l’éclairciflement de fes doutes, il agifloit avec tous, 
comme un Pere avec fes Enfans. Cette conduite fi digne d'un 
Succefleur des Apôtres, lui concilia les Efprits ; il fut égale- 
ment aime & eftimé ; & par läilfe vit en état de faire cefler 
bien des fcandales. Les Eccléfaftiques profitérent de fes con- 
fcils, & de fes inftruétions, pour donner de meilleurs éxem- 
ples à ceux qui étoient fous leur conduite. La piété du Peuple 
parut aufli fe renouveller , & l’obftination des Seétaires dimi- 
nua avec leur nombrè. Pendant que ces Prétendus-Réformés 
abbattoient aïlleurs les Aurels, & les Lieux confacrés à la 
Prière, l’'Evèque de Châlons en confacroit de nouveaux À 
leur vüe, & fans oppofition. Il ‘fit la Dédicace de l’Églife de 
Tous les Saints; il orna, & embellit fa Cathédrale ; où il ft 
repréfenter le Marcyre de faint Vincent. Dans le court efpace 
de quatre années, il vit dans tout fon Diocèfe un change- 
ment , qui pouvoit l’édifier , & le .confoler ; comme il le fit 
regreter. | su 

Au commencement de Pan 1 578, notre Prélat étane allé à 
Mäcon (on n’en dit point le fujec ) il y fut attaqué d’une ma- 
ladie, qui cermina fes Travaux le 20 de Janvier, dans fa {oi- 
xante-troifiéme année. Après qu’on eût célébré dans le même 
Lieu un fervice folemnel , pour le repos de fon Ame ; on porta 


Livre 
XX VI. 


| 
JACQUESs. 
FOURRÉ, 





Hebr. IV, 12. 


XIX. 

Le picux Evêque 
a recours à la piié- 
re, à la Préd:ca- 
tion, à la Pen:- 
tencc. 


XX. 
Il réuflit à réfor- 
mer le Clerc & 
le Peuple. 


XXI. 
Sa mot. 


fon Corps dans l’Eglife Cathédrale de Châlons, & fon Cœur 


dans celle des FF. Prêcheurs de Chartres. Pierre de Saint- 
Julien , alors Doyen du Chapitre de Châlons, nous a confervé 
dans fes Antiquités de Bourgogne, une petite Elévie qu'il 
avoit lui-même compolée ; pour nous faire connoître la 
vive douleur, que la nouvelle de cette mort répandit d’abord 
dans tout le Dioctfe; & les Vœux que faifoit le Peuple, 


” 





168 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


Livre pour obtenir du Ciel un autre Pafteur femblable à celui qu'il 


X XVI. venoit de perdre(r). 

Jacques Fourré avoit dans l'Ordre de faint Dominique, un 
Néveu qu'il avoit chargé de faire l’Epitaphe du P. Guiencourt : 
êt ce Religieux en s’acquittant de ce devoir après la mort de 
Vide Ap. Echard. fon Oncle, fiten même tems l’Eloge de ces deux illuftres Amis. 


Tom. Il, pag. 152. 
Col, tr. 


ASE te 2 (2) Quid fibi vult Populi tam magna frequentia flentis ? 
IV, Col. 940. Quid quèd luftrali rore madefcit humus » 
Cur lugubre fonant triduum conflata vocandis 
Ad facra Chriftocolis æra, chorufque facer ? 
Luctus quare aliqui portant infignia ? Tædas 
Quid juvat illuftri fic radiare die ? 
Ha bone Chrifte, horum facile eft cognofcere caufam: 
Proh dolor ! agnofco funeris exequias. 
Heu Cabilon viduata fuo eft Antiftite, quo non 
Utilior potuit plebe rogante dari, 
Cui fuit orandi vis admirabilis , & cui 
Hæfit perpetud diva fuada Comes. 
Orba fuo Cabilon bene caro præfule, Iuétum 
Edit, cui nullus par dolor effe poteft, 
Nec minui poterit , nifi fucceflore recepto, 
_Quem plebs amiflo fentiat efle parem. 
Fac Deus ereptum felice quiefcere forte; 
Et fucceflorem da Deus alme bonum, 





JACQUES 
FOURRÉ. 











JEAN A LVAREZ DE TOLÉDE, ARCHEVÊQUE 
. DE COMPOSTELLE,ET CARDINALDU ÎITREDE 
: : SAINT SIXTE, 


: Se : A Maifon de Toléde, où des Comtes, Ducs d’Albe, eft 
Re fort Illuftre en Efpagne, par fon Antiquité, fes grandes 
Lopez + IL Part Alliances, & la réputation de ceux qui en font fortis ; les uns 
nr @an sg. Ne s'étant pas moins diftingués à la tête des Armées, que les 
JEontan in The: pe QUÈTES dans les premières Charges de PEtat, ou dans les Di- 
139. gnités les plus Eminentes de l’Eglife. Parmi ceux-ci, on doit 
placer Jean-Alvarez de Toléde ; qui ayant d’abord préféré la 
pauvreté volontaire à tout l'éclat des Richefles , fut depuis re- 
tiré du Cloître pour gouverner divers Diocèfes d'Efpagne, & 


honora la Pourpre Romaine par le mérite de fes Vertus. 





\ 


Son 


DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 169 


Son Ayeul, Garcias Alvarez de Toléde , nommé Gouver. Lrvre 
neur des Royaumes de Caftille & de Léon, après avoir rendu XXVI. 
des fervices importans à la Couronne, mourut au mois de May 7 
1488.Et fon Pere, Frédéric de Toléde , Duc d’Albe, Marquis à, en 
de Coria, Chevalier de la Toifon d'Or , fut toujours en grand =— 
créditauprès du Roy D. Ferdinand, furnommé le Catholique. I. 
Dans la Guerre contre les Maures, pour la Conquête du 4j ren 
Royaume de Grenade, Frédéric de Toléde, étoit Capitaine de Toléde. 
Général de l’ A rmée Efpagnole; & fa valeur lui mérita que Sa ,7i Moreri, Tom. 
Majefté ajoutâc à fes anciens Domaines, celui de la Ville de n 
Huefca, ou Gze/car, dans le Pays conquis. Il continua depuis 
fes fervices à l'Empereur Charles-Quint, qu’il accompagna 
dans les Pays-Bas & en Italie. Ce Seigneur avoit épouié If2- 
belle de ‘Zuniga Pimentelli, Fille d’Alvare , Duc de Bajar; 
dont il eût quatre Garçons & une Fille. L’aîné de tous, Gar- 
çias de Tolëde , Capitaine Général des Cotes d'Afrique, & 
de l’Ifle de Gelves, fut tué dans une Bataille donnée contre 
les Maures , le 20 d’Août r$10. Le fecond nommé Pierre 
Alvarez de Toléde, a fait la branche des Marquis de Villa- 
franca ; il éroit Viceroy de Naples l'an 1532. Le troifiéme IL. 
Diégue de Toléde, fut Prieur de l'Ordre de fainc Jean, aux Sa Naiffance, 
Royaumes de Caftille & de Léon. ns Alvarez dont nous par- 
lons, ne fut que le quatriéme, né le onziéme de Juillet 1488, 
peu de mois après la mort de fon Illuftre A yeul, fous le Régne 
de Ferdinand & d’Ifabelle. 
. On ne fçauroit douter des foins, qu’on prit de fon éduca- 
tion , ni de l'attention qu’eurent fes Parens de ne mettre au- 
près de lui que des Précepteurs, ou des Gouverneurs, égale- 
ment propres à former fon Efprit, & fes mœurs, en lui appre- 
nant tout ce qui pouvoit convenir à un jeune Homme de fa 
naiflance. On eut peu de chofe à corriger dans fes inclinations US 
naturelles, & peu de peine à perfe&ionner fes talens ; parce (j** premieres in 
que, porté par-attrait à la Vertu & à l'Etude , il nm à de 
bonne heure à mettre tout à profit pour fon avancement. Il n’é- 
toit pas encore forti de l’enfance, qu’il fit paroître le caraétére 
d'un efprit doux, & affable, un cœur bienfait, tendre, com- 
patiflant envers les malheureux, & fufceptible de toutes Îles 
impreflions , que lui donnoient fes Maîtres ; une horreur natu- 
relle du vice, &, parmi les Honneurs, ou les Grandeurs de fa 
Maïfon , ün fi grand mépris du Fafte, qu’on conjectura dès- 
lors que le monde ne le pofléderoit SE Entre les 
Exercices, aufquels on voulut l’appliquer ,ceux de la Religion, 

Tome IF. 





LivRre 
XX VI. 


JEAN 
LVAREZ. 











IV. 
Il fe confacre à 
Dieu. 


V. 
Et foutient digne- 
ment cette pre- 
miére démarche. 


VI. 
Progrès dans la 
Piété, 


VIL, 
Et dansles Scien- 
ces. 


170 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 
& la leture des bons Livres, furent l'occupation qu’il préfé- 
roit volontiers à toute autre. On lui permit de fuivre fon in- 
clination ; il en fit une fainte habitude ; & avant que d’avoir 
connu les dangers du Siécle; ou du moins avant que d’en avoir 
éprouvé la corruption, il chercha à l’éviter, en fe dévouant 
au fervice des Autels, dans l'Ordre de faint Dominique. Il en 
reçut l’Habit vers l'an 1 $04, dans le Couvent de S. Etienne à 
DE ue. | | 

L'Illufre Garcias de Loayfa, fon parent, commencçoit alors 
à briller dans les Ecoles, & à fe faire eftimer par fa vertu: Jean 
Alvarez de Tolede, piqué d’une Noble Emulation, fe propo- 
fa de marcher fur fes traces. Si le Sacrifice qu'ils avoient Eie 
l'un & l’autre, en renonçant à toutes les efpérances de la for- 
tune, avoit beaucoup édifié ; leur ferveur toujours nouvelle , 
& la joye qu'ils faifoient paroïtre dans les fainres Pratiques de 
la vie Chrétienne, & Religieufe, ne condamnoient pas moins, 
& la cupidité des Mondains, toujours courbés vers la Terre, & 
la coupable lâcheté de ceux, qui, dans un état de Sainteté , ne 
travailloient pas à devenir faints , par la fidélité à tous leurs 
devoirs. Ami du Silence, de la Retraite, de lOraïfon ; & dé- 
gagé de tout ce qui peut attacher le cœur à la Créature, Jean 
de Toléde ne trouvoit quelque fatisfaction , que dans le fouve- 
nir des miféricordes du Seigneur , & dans la Méditation de 
ce que l’Homme-Dieu a fait, ou fouffert, pour nous rendré 
femblables à lui. | | 

Ainfi préparé par de fages Réflexions à toutes les épreu- 
ves , bien loin de trouver quelque peine dans les pratiques de 
humilité, & de l’obéïffance ; le pieux Novice y recevoit ordi- 
nairement quelque confolation particuliére , qui le portoit à 
rechercher ce que la Nature corrompue a coutume de fuir. 
Le contentement, & la paix de fon Âme paroifloient fi fenfi- 
blement dans fon extérieur, & dans tous ke difcours, que le 
Duc d’Albe, ou fes autres Parens ne venoiïent jamais le voir, 
qu'ils ne fuffent écalement touchés, & édifiés. Ils avoient lieu 
d’être perfuadés qu’une Vocation fi bien foutenue, ne pouvoit 
venir que de Dieu : auffi ne s’y étoient-ils point oppofés, quoi- 
qu'ils laimaflent fort tendrement. | 

Ayant prononcé fes Vœux dans ces heureufes difpofitions , 
le jeune Religieux fut envoyé au Collége de faint Grégoire à 
Valladolid ; où continuant toujours à joindre la Piété à l'Etude 
des faintes Lettres, il fit dans l’urie & dans l’autre tous les pro- 
grès, qu’on pouvoit défirer. Il n’avoit pas encore l’âge d’être 


me EU mm mn u _— 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. r7r 
Prêtre, lorfqu’il apprit la mort de l’un de fes Freres, qui avoit 
perdu la vie comme nous avons dir, en combattant pour fon 
Prince, contre les Ennemis du nom Chrétien. Si cette perte 
l'affligea d’une part, il fe confola de l’autre , par l’efpérance 
que le Seigneur auroit fait. miféricorde à un Fidéle, qui ne 
s'étoit expofé que pour remplir en brave les devoirs de fon 
Etat. Cette confidération n’étoit pas en effet moins confolante 
pour une Perfonne de fa Profeffion ; que la vûe des nouvelles 
faveurs , dont le Souverain combloit tous Îes jours fon Iiluftre 
Maifon ; & que la naïflance d’un de fes Neveux , qui fut de- 
puis le Héros de fon Siécle, & le plus ferme appui du Trône 


de Caftille. 


Lorfque Jean de Tolëde eût fini fon Cours de Théologie à 
Valladolid, déja en état de communiquer aux autres.les lumié- 
res dont il s’étoit rempli, l’obéiflance l’obligea d'aller à Ségo- 
vie, pour-y recevoir les Ordres Sacrés. Malgré la délicatefle 
de fon tempérament, il voulut faire ce voyage à pié, mais fes 
forces ne répondirent point à la ferveur de Le Efprit. Il fuc- 
comba à la a . & il fe vit hors d’etat de continuer fon 
chemin. Une pauvre Payfanne éxerça envers lui l'Hofpitalité, 
& le fit conduire commodément jufqu’au premier Couvent de 
fon Ordre. Un cœur bienfait eft toujours reconnoiffant ; le 
jeune Religieux n’oublia jamais cetre Charité. Devenu depuis 
Evêque de Cordoue, il s’informa avec foin de cette bonne 


LIivRreEz 
XX VI. 


JEAN 
ALVAREM 
RS RE 





VIIT. 
Efprit de Péni- 
tencee. 


Femme, & ayant appris qu’elle étoit morte, il affura à fa fille 


une penfon confidérable pour le refte de fes jours. Si ce Trait 
EE peu important , il ne laïfle pas de bien caradérifer le 
erviteur de Dieu; en qui on remarqua toujours des fentimens 
nobles & généreux , aufli dignes de fa naiflance , que de fa 
Religion. | | | _ 
La réputation de Doctrine, qu'il s’étoit faite, dans les Eco- 
les de Valladolid , ayant engagé les Supérieurs , à lui donner 
une place parmi les Profefleurs de Salamanque, il y énfeigna 
pendant plufieurs années la Philofophie & à Théologie avec 
ner d'applaudifflement , & avec un plus grand fruit pour 
fes Ecoliers; à qui il faifoit aimer la pratique de la vertu, en 
les faifant avancer dans la connoiffance de toutes les Vérités, 
dont ils devoient faire un jour des Lecons aux Fidéles,  . 
Je ne fçai fi le Nonce du Pape, ou quelque Evêque d’Efpa- 
gne, avoit mis la Ville de Salamanque en Interdit lan r $ 14. 


IX. 
Et de reconnoif- 
fance. 


X. 
Jean Alvarez en- 
feigne avec fruit à 
Salamanque, 


Mais je trouve que dans le même, tems nôtre Jean de Toléde 


ayant écrit au Pape Léon X,, il en reçut le Bref {uivant : 
Yi 


Livre 
XX VI. 


JEAN 
ALVAREZ., 
Mr ne me ee  —] 





XT. 
Le Pipe Léon X, 
répond à une de 
fes Leires. 


XII 
I! refufe un Evé- 
ché. 
XIII. 

Et eft depuis 
obligé d’accepter 
celui de Cordoue. 

In Thea. pag 179. 
Bullar. Ord. Tom. 
1 V , pag. 416, 


172 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


« Notre très-cher Fils, Salut & Bénédiétion Apoftolique., 
» La fincére affeion que vous nous portés, & à l’Eglife Ro- 
» maine, votre zéle pour la Religion, & la Nobleffe de vôtre 
» naiflance, nous engagent à favorifer vos défirs, & à répan- 
» dre nos graces fur vous, & fur les Maïfons de votre Ordre. 
» Sçat hant que vous avez l'avantage , aïnfi que vous nous le 
» mandez, d’être proche Parent de notre cher Fils, Ferdi- 
» nand Roy d’'Efpagne, étant fils de Frédéric de Toléde, Duc 
» d’Albe ; & que vous faites maintenant Profefion de POrdre 
» des FF. Prècheurs; nous vous permettons de célébrer la 
» Mefle , & les Offices Divins avec Solemnité, même dans le 


» tems d’Interdit, quand même l’Interdit auroit été jetté fur 


» la Ville par l’Autorité Apoftolique. Il vous fera permis dans 
» ce cas de célébrer dans votre Eglife de faint Eftienne à Sala- 
» manque: ce que nous vous permettons de faire ou par vous 
» même, ou par quelques-uns de vos Religieux, que vous choi- 
» firez aloïs , & vous pourrez ufer de ce Privilège, aux Fêtes 
» de la Purification , de l’Annonciation , de la Vifitation, de 
» l’Affomption, de la Nativité de la Sainte Vierge, & le jour 
» de faint Eftienne, &c... Donné fous l’Anneau du Pêcheur 
» le premier de Septembre r$514, la feconde Année de notre 
» Pontificat (1) ». | 

On aflure que le Roy d’Efpagne ne tarda pas à lui offrir un 
Evêché; A modefte Religieux refufa alors conftanment. 
Mais comme fa trop grande jeunefle étoit la principale raifon, 
qui fit recevoir fes excufes, on revint dans la fuite à le prefler 
plus vivement ; & on l’obligea enfin de ne plus fe or aux 
défirs des Peuples , ou aux befoins des Eplifes d'Efpagne. Il 
fut donc élevé fur le Siége de Cordoue, Ville Capitale du 
Royaume de ce nom , non par le Pape Clément VII, vers l’an 
1$30, comme l’a cru Fontana, maïs plufieurs années aupara- 
vant, fous le Pontificat d’Adrien VI. La Rulle de ce Pape eft 
du trente uniéme d’Août 1523. Jean de Tolëde commencçoie 
alors fa trente-fixiéme année. Nous voudrions qu’on nous eût 


__ {1) Dileétio Filio Fratri Joanni de Tole- 
do , Ordinis Prædicatorum Profeflori , Leo 
PP. X. 


cialibus favoribus, & gratiis profequamure 
Hinc eft quod nos tuis fupplicationibus in- 
clinati, Volumus, & Auétoritare Apoftolicä 


Dilecte Fili, Salutem & Apoftolicam Be- 
nediionem. | 

Sinceræ devotionis affeétus , quem ad nos, 
& Romanam Ecclefiam gerere comprobaris, 


ac Religionis zelus, nec non tui generis no- 


bilitas promoretur, ut votis tuis libenter an- 
nuamus, a£ te, tuique Ordinis “omos fpe- 


concedimus , ut te, qui, ut afferis, Cha- 
riflimi in Chrifto Filii noftri Ferdinandi Hif- 
paniarum Regis Carholici , nepos, feu con- 
fanguineus, ac dileéti Filii nobilis Viri Frede- 
rici de Toledo Ducis de Alba natus, ac Or- 
dinis FF. Prædicatorum Profeflor exiftis , 
&c. Builard, Ord, Ton. I , pag. 308. 


Ra _ Ca RS 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 173 


appris tout ce que fit le pieux Prélat dans ce grand Diocèfe, Livre 
qu’il gouverna pendant quatorze ans, avec beaucoup de fagef- XXVI. 
fe ,& dans une grande Paix. Il n’avoit pas défiré l'élévation, 
& il ne fe refufa pas au travail, fe livrant cout entier aux be- 
foins des Fidéles, que la Providence avoit mis fous fa conduite. 
Pendant que les nouvelles Héréfies de Luther, de Zuingle, XIV. 
& de Calvin, comme un mal contagieux, qui infecte de pro- Le progrès des 
che en proche les Villes, & les Provinces, fe répandoient avec Fa" en re 
une funefte rapidité dans prefque tous les Royaumes du Nord, doubler fs atten- 
& commençoient déja à défoler notre France; les Evêques "°*5. 
d’'Efpagnes attentifs à la confervation du Sacré Dépôt, redou- 
bloient leur vigilance, pour fermer l'entrée de leurs Diocèfes 
aux profânes Nouveautés. Le zélé Evêque de Cordoue fut 
l’un de ces Gardes, établis par le Seigneur , fur les Murs de 
Jérufalem, dont il eft écrit, Qu'ils ne [e tairont jamais , ni le wixn,e 
jour ni La nuit, Plus l’Erreur faifoit des progrès dans les Etats 
voifins, & dans une partie de ceux du Roy Catholique ; plus: 
auf les Prélats, dont les peuples n’avoient pas été encore en- 
tamés, fe croyoient-ils obligés de prendre des précautions, 
contre lesentreprifes d’un Ennemi audagçieux , inquiet, & rulé,. 
Inftructions, Synodes, fréquentes vifites , éxamen des Livres, 
7 & des Perfonnes , auxquelles on confioit le faint Miniftére. 
Telle fut la grande occupation de Jean de Toléde , dans le XV. 
Diocèfe de Cordoue jufqu’en l’année 1537, qu’il fut transfé. 11 cft transféré à 
ré par le Pape Paul III, à l’Eglife de Burgos , dans la Vieille l'Eglife de Burgos. 
Caftille. 

C’eft l'Empereur Charles-Quint qui Pavoit nommé au pre-  yvr. 
mier Siége, & qui procura aufli fa Tranflation au fecond ; foit _ Motif de certe 
pour d’autres raifons à nous inconnues ; foit peut-être parce Tramlation. 
que la Cour faifant fon fejour ordinaire à Burgos, le Prince, 
ou fon Confeil, pouvoit plus commodément profiter des lu- 
miéres de notre Evêque, fans le faire fortir de fon Diocèfe, 

Du refte il continua à faire dans lun, ce qu'il avoit fait pa- 

roître dans l’autre ; même vigilance, même zéle, même atren- 

tion à écarter du Troupeau , tout ce qui auroit pû ouvrir la 

porte à la féduction, & à l’Erreur. Parmi les beaux éxemples, 

qu’il donna toujours à fes Peuples, on admira furtout fa ten- 

dre Charité, & fes abondantes Aumônes, qui lui méritérent 

le Titre glorieux de Pere des Pauvres: Ecclefias, ut Apoftoli. Fontan. in These 
cum virum decebat , Sanftifimé rexit , Patris Pauperum commu. UF" 

ni titulo acclamatus. | | 

Le mérite de ce grand Homme, dont la réputation deve- 

Ÿ ii 


JEAN 
ALVARE Ze 
CR EEE 


Livre 
XX VI. 


JEAN 
ÂALVAREZ. 








XVII. 
Ilett honoré de 
la Pourpre. 
Ciaconi. Tom, Il, 
Col. 15217. 
Bullar. Ord. Tom. 
IV , pag. 675» 677. 


- 


Fontan, in Thea. 
Dom. P» $ 39. Col, ze 


In Monum, p. 463. 
Eol, 1, 


XVIIL. 
Gloricux Ex- 
ploits du Duc 
d’Albe, Neveu de 
notre Cardinal. 


134 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


noit tous les jours plus éclatante, le rendoit aufli toujours plus 
cher au Prince, & plus précieux aux Eglifes d'Efpagne. Mais 

our la même raifon celle de Burgos ne put jouir long-teins de 
fa préfence. L'Empereur ayant demande pour lui un Chapeau 
de Cardinal, le Pape Paul IIT , le revètit de cette Eminente 
Dignité, dans la Promotion du 20 Décembre 1 538.Sa Sain- 
tete, en l’honorant de la Pourpre l’appella à Rome, voulant 
fe fervir de fes Confeils, dans les affaires embaraffantes, qui 
occupoient alors le Saint Siège. D’un côté Charles-Quint avoit 

ris un grand afcendant dans la Cour de Rome ; & il portoit 
foin fes prétentions, qui ne laïfloient pas d’inquiéter quelquefois 
le Souverain Pontife. D’un autre part, malgré la vigilance des 
Pafteurs, l'Héréfie commençoit à fe répandre dans plufieurs 
Diocèfes d'Italie, & déja quelques-uns Es Clergé , tant Régu- 
lier que Séculier, étaient infectés, ou fufpects de Luthéra- 
nifme. 

Le crédit, qu’avoit le nouveau Cardinal auprès de l'Empe- 
reur, pouvoit fervir dans l’occafion aux vûes de Sa Sainteté : 
& le zéle éclairé, qu’on lui connoifloit, permettoit défpérer 
de fa part de nouveaux fervices en faveur de la Religion. At- 
tendant que le Concile Général, convoqué à Trente , püût 
s’aflembler, pour chercher un reméde aux maux qui affli- 
Pen l'Eglife , le Pape forma une nouvelle Congrégation 

e fix Cardinaux, qui furent fpécialement chargés de veiller 
à la confervation de la Foi, dans tout le monde Chrétien, 
ean de Toléde, Cardinal de Saint Sixte , étoit le fecond ; & 
homas Badia, autre Dominicain, du Titre de Saint Sylveftre 
failoit le fixiéme. M. Sponde remarque que la fagefle, & la 
vigilance de ces Cardinaux, à qui Sa Sainteté avoit donné de 
rands pouvoirs, arrêétérent les progrès de l’Erreur , du moins 
dans l’Italie. Plufieurs de ceux qui s’étoient laiffé féduire, ren- 
trérent dans le devoir. On en punit quelques-uns des plus cou- 
pables. Et l’éxemple des uns fervit à la correction des au- 
tres(r). 
_ Tandis que notre Cardinal continuoïit à éteindre ce pre- 
mier feu de l’Héréfie Luthérienne, dans un Pays, d’où il fem- 
ble qu’elle n’auroit pas dû approcher ; fon illuftre Neveu, 


(r) Denique & fex Caïdinalium Con-{ profani modo , fed Religioforum hominum 
gregationem inftituic , fapientià , zeloque| multi polluti effent. Qua ratione faétumeft, 
præftantium , qui fummä cum poteftate in} ut membris ægrotis, aut fanatis, aut ampu 
Hzæreticos, & depravatos in fide inquire-| tatis, quæ contagio inficiebantur , paulatim 
rent... cum jam latiüs per totam Italiam| falutaribus remediis priftinæ fanitati refti- 
Lucheranà Haærefi ferpente, ejus labe non| tuerentur, Spordan. ad An. 1542. n. 14 


DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 175 
Ferdinand - Alvarez de Toléde, Duc d’Albe, faifoit triom- 


LIVRE 
pher les Armes de Charles-Quint, & abattoit les plus puifflans XXVI. 
appuis de Luther en Allemagne. Ce Grand Capitaine , dont M EUTS 


l'Hiftoire du feiziéme Siécle nous apprend les hauts Faits, 
après s'être diftingué à la Bataille de Pavie, au Siège de 
Tunis, & dans plufieurs Combats, où il avoit commandé les 
Armées de l'Empereur, dans la Navarre & dans la Catalogne, 
fe fignala depuis par des Actions encore plus importantes, 
parce qu’elles étoient utiles à la Religion. En 1 546 & 1547, 
il bumilia, & défit plus d’une fois les Princes Proteftans d’Al- 
lemagne; leur enleva plufieurs Places fortes, & fit rétablir le 
Service Divin dans une grande étendue de Pays. Ayant per- 
fuadé à l'Empereur , malgré la réfiftance du Confeil de 
Guerre, de faire pañler l’Elbe à fes Troupes , il engagea , & 
gagna la fameufe Bataille de Mulberg. Les Princes Protef- 
tants y furent entiérement défaits. L’Eleéteur de Saxe , leur 
Général , fut fait Prifonnier, avec Erneft Duc de Brunfwick, 
& plufieurs autres Chefs, aufl déclarés contre l’Eglife Ro- 
maine , que contre l’Autorité de l'Empereur. Si cette Viétoire, 
fuivie de la prife de plufieurs Villes, & de la Réduction des 
Rebéles, fut avantageufe aux Peuples Catholiques d’Allema- 
gne , elle n’étoit pas moins glorieufe à l’Illuftre Maiïfon de 
Toléde. | 
Mais le pieux Cardinal de Saint Sixte parut moins fenfible XI X. 

à la gloire qui en réjallifloit fur fa Famille , qu'aux avantages de Le 
que la Religion en pouvoit retirer: & c’eft dans cer efprie “°° 
qu'il écrivit des Lertres de félicitation à fon Neveu. Peut-être 
accompagna-t-il fes complimens de congratulation, de quel- 

ues fages avis qui pouvoient lui être encore plus utiles, que 
bs Victoires. Selon les Hiftoriens, le Duc d’Albe avoit l’ef- 
prit vif & pénétrant, les fentimens nobles & élevés; une fer- 
meté d'Ame inébranlable dans les plus grands périls; un 
flegme dans Îles Combats d'autant plus étonnant, qu’il fem- 
bloit incompatible avec fon ardeur naturelle , & une conftance Cabrera, Greg, Loti 
à toute épreuve au milieu des adverfités les plus fenfibles. Ha- scrada de bel. Beb 
bile Capitaine , il n’étoit pas moins habile Politique. Charles- 
Quint, & Philippe IT, dont il rendit fouvent les Armes vi&o- 
rieufes, eurent lieu plus d’une fois de fe repentir de n’avoir 
pas fuivi fes Confeils. On ajoute cependant que routes ces 
— qualités du Duc d’Albe éroient obfcurcies par des de- 

auts , qui le rendoient odieux à ceux même, qui l’admiroient. XX. 

Dur à l'égard de fes Inférieurs, fier avec fes Egaux, libre &c 55 Séaurs- 


ALVAREZ. 
PRE NES 


Des +. "2 


LIVRE 
XXVI. 


JEAN 
ÂLVAREZ, 
Te en Ve ee — 0) 








Vie du Cardinal de 
Loayfa. 


XXI 
Carattére du Car- 
dinal de Toléde, 


Hift. Eccl. Liv. 
CXLV » D 142e 


XXII. 
Il veut élever 
Ja Papauté le Car- 
dinal l'oius. 


176 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


quelquefois audacieux avec fon Prince même, auquel il van- 


toit trop ouvertement fes fervices, il paroïfloit trop plein de 


{es propres Exploits (*), trop roide dans fes opinions, trop 
ss aux voyes les plus rigoureufes, toujours févére jufqu’à 
a cruauté. | 

Il femble que cet efprit altier étoit comme héréditaire dans 
ceux de la Maiïfon de Toléde. Nous avons vu dans le commen- 
cement de ce Livre ,avec quelle hauteur Frédéric Ducd’Albe, 
Grand - Pere de Ferdinand - Alvarez, avoit parlé contre la 
France, & fon Monarque, lorfque Charles - Quint propofa 
dans fon Confeil, ce qui regardoit François I après la journée 
de Pavie. On peut néanmoins aflurer que certe févére fierté, 
fi oppofée à l’Humilité Chrétienne, ne fit jamais le caratére 
de notre Cardinal. Où il étoit né avec d’autres inclinations, 
où la Grace avoit corrigé en lui ce défaut de la Nature. 
Homme ferme, & intrépide, quand il falloit agir avec vigueur, 
pour les intérêts de la Foi, contre des Hérétiques obftinés, il 
étoit tout un autre Homme avec fes Egaux, & avec fes Infé- 
rieurs. Dans un Rang élevé, on le vit toujours parmi les 
Princes de l’Eglife, ce qu’on lavoit vü parmi fes Freres dans 
le Cloître , modefte, doux, prévenant, fe faifant un plaifir de 
ouvoir en faire à tous ceux qui s’adrefloient à lui dans le be- 
foin. Autant que fa Naiffance, fes Talens, & fes Vertus le 
rendoiïent eftimable, autant fe faifoit-il aimer par des manié- 
res également nobles & affables. C’eft ce qui lui avoit conci- 
lié laffe&ion du Sacré Collége, & du Souverain Pontife. De- 
puis que Paul III l’eut connu, il voulut lavoir toujours auprès 
de lui. On fçait cependant que ce Pape n'étoit guères porté 
d’inclination pour les Efpagnols: l'Empereur en étoit À per- 
fuadé , que lorfqu’il apprit 4 mort du Pape, il ne püût s’empè- 


cher de dire. qu’il étoit mort à Rome un bon François. Il 
ajoûta que fi les Parens de Paul IIT, faifoient ouvrir fon Corps 


sa lembaumer, on y trouveroit trois Fleurs de Lys gravée 


ur fon cœur. 
Dans le Conclave fuivant, Jean de Toléde donna de nouvel- 


les preuves de fon amour pour l’'Eglife, & recut de nouveaux 


(*) Cela paroît par le Trophée, que ct] d’Albe, Gouverneur des Pays-Bas ; pour Pbi- 
Duc s’érigea depuis à lui-même, ayant faic\/ippe 11, Minifire & Serviteur très - fidéle 
élever fa Statue en Bronze, au milieu de La! du» très - bon Roy : pour avoir éteint la Re- 
Place d’Armes de la Citadelle d'Anvers , avec|bellion , difipé > chalfà les Rebeles , rétabli 
cette fuperbe Infcription, gravée fur lel/a Religion, rendu à la Juflice toute fon Au- 
Marbre, qui fervoit de Piedefta] : torité , dr affermi La Paix dans les Provinces. 

A Ferdinand Alvarez, de Toléde > Duc D 

témoignages 


DE L'ORDRE DE $. DOMINIQUE. #77 


témoignages de l’eitime , qu’on faifoic de fon mérite. Uniavec L ryrR'E 
les autres Cardinaux Impériaux , mais dégagé de tout motif XXVI. 
d'ambition, & d'intérêt particulier , il porta d’abord le célé- 
bre Cardinal Polus, Perfonnage fort Illuftre par fa naïflance, 
puifqu'il étoit du Sang Royal d'Angleterre ; mais plus recom- 
mandable encore par fa grande probité, par une rare modeftie, | 
& une Dotrine éminente. Certains motifs de Politique firent  XXxaæ11. 
donner l'exclufion à ce grand homme , qui paroifloit fi digne {eh propolé lui 
de la fuprême Autorité. Si notre Cardinal Ée furpris de voir faprème Digniré. 
ce projet ainfi nr il ne le fut pas moins lorfqu'il vie que 
les fuffrages de … ieurs Cardinaux fe réunifloient, pour l’é- 
lever lui-même fur la Chaire de fainc Pierre: « On propofa, & Ibid m. r4s. 
dit un de nos Hiftoriens, le Cardinal de Toléde, Frere du « 
Viceroy de Naples, qui, outre fa Vertu , le rendoit ref- « 
og , étuit encore fort confideré de l'Empereur, & du « 

uc de Florence, qui avoit époufé Eléonore fa Niéce ». 

Ce fut cependant le Cardinal de Monte, qui, après deux  XXx1tv. 
mois & dix jours de vacance du Saint Eu ne élu Pape, le re 

! . . . m à rcac- 

8 de Février 1550; & prit le nom de Jules III. Quoique les véché ds Com- 
Cardinaux Impériaux n’eufflenc point favorifé cette Ele@ion, poftelle. 
ils ne s’y étoient pas non plus oppofés d’une certaine facon; 
& le nouveau Pontife agir toujours avec le Cardinal de Toléde, 
comme avoit fait fon Prédéceffeur. Des l'an 1 $ 51 Sa Sainteté,  Bullar. Ord. Tom: 
à la demande de l'Empereur, lui donna les Bulles pour l’Ar- “’###+ 
chevêché de Compoftelle. Nous ignorons fi l’Archevèque fe 
rendit alors en Efpagne, & s’il fit quelque féjour dans fon Dio- 
cèfe. Mais il eft certain qu’il fe trouvoit à Rome l'an 1553. 
Jules IIT, le fit pafler alors au rang des Cardinaux Evêques,  tmid p. 56. 
en le nommant à l’'Eglife d’Albane. La même année notre Car- X XV. 
dinal engagea la Congrégation du Saint-Office , à donner un le Cardinal de 
Décret, pour faire bruler publiquement le Thalmud, & plu- à. nee 
fieurs autres mauvais Livres, injurieux à la Religion Chrétien- vais Livres, 
ne, & pernicieux aux Mœæurs des Fidéles (1). Il-avoit déja 
obtenu de femblables Ordres de Sa Sainteté, pour faire livrer 
aux flammes , une grande quantité de Livres, que les Héré- 
tiques avoient fait pafler en Italie ; & pour réprimer l'Héré- 





JEAN 
AÂALVYAREZ, 
RSR GUL ER en 


(1) Eodem anno, F. Joanne Cardinali {num , quâm Babylonicum , ediéto emiflo ne 
de Toledo, Compoftellano Archiepifcopo ]quis tales libros apud fe retinere auderet, 
- fnftante, coppesane S.Romanæ, & Uni- db gravibus pœnis, promulgato Decrete 

ver{alis Inquifitionis Comburi publicè fecit | Romæ 12 Septembris 1553, Fontan. in Mo- 
idque ab omnibus Inquifitoribus fieri voluit , | sw». Dominic. pag. 496, Col. 2. Vide dr pag. 
Thalmud Hebræorym, tam Jerofolymita- | 492. Col, 1e À 

Tome IF, Z 


Livre 
XXVI. 


JEAN 
ALVAREZ. 
CEST AE Ge eme OT 





XXVI. 

Il agit en faveur 
de la Religion, 
auprès de lJ’Em- 
percur & du Pape, 


XX VII 
Mort de Jules II. 


_ XXVIIL 
Et de Marcel II. 


XXIX. 
Elcétion de Paul 
IV. : 


XX X. 
61 confiance en 
notre Cardiaal, 


X XXI. 
Guzsrre en Italie, 


#98 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


fie , dont la Contagion fe faifoit fentir à Côme, à Modéne, & 
dans le Breflan. | 
Pendant tout le Pontificat de Jules III, Jean de Toléde 


(appellé alors le Cardinal de Compoftelle) ou de faint Jacques, 


continua à fervir l'Eglife avec le même zele. Il agit & par fes 
Lettres auprès de l'Empereur , pour l'entier rétabliffement de 
la Religion Catholique, dans les Provinces nouvellement con- 
quifes ; & par fes inftances réitérées auprès du Pape, pour la 
reprife du Concile de Trente, interrompu depuis quelque tems. 
Il vit en effet la continuation défirée de ce Concile ; qu’on fut 
cependant obligé de fufpendre une feconde fois , tandis que 
les Princes Proteftans faifoient avec avantage la Guerre à PEm- 
pereur Charles-Quint, qui fuyoit alors devant Maurice, nou- 
vel Elcéteur de Saxe, élevé à l’Electorat contre le fentiment 
du Duc d’Albe. | … | 

Parmi toutes ces Révolutions, Jules IT étant mort à Rome 
le vingt-troifiéme de Mars r$$$, après avoir tenu le Saint 
Siége un peu plus de cinq ans, notre Cardinal fe trouva à un 
fecond Conclave ; & bientôt après à un troifiéme. Le Cardi- 
nal de Sainte Croix, Marcel Cervin élû le neuviéme d'Avril, 
ne fut aflis fur la Chaire de faint Pierre, fous le nom de Mar- 
cel IT, que vingt & un jours. Il mourut d'Apopléxie le crentié- 
me du même mois; & on lui donna pour Succeffleur le Car- 
dinal Jean-Pierre Caraffe , âgé de près de quatre-vingt ans, 
quand il fur élü le 2 3 de May 1555 :il pritle nom de Paul IV. 

Ce Pape, dont le zéle eft affez connu, & dont la févérité fit 
d’abord trembler les Romains, n'étoit point agréable à la Maiï- 
fon d'Autriche. L'Empereur Charles-Quint, & le Roy Catholi- 
que Philippe IT, parurent peu fatisfaits de cette Election, que 
les Cardinaux Impériaux n’avoient pû empêcher. Cependane 
Sa Sainteté montra toujours une confiance particulière à notre 
Cardinal ; le prit pour fon Confeffeur , & lui donna un Appar- 
tement dans fon Palais ; afin de pouvoir traiter plus fouvent, 
& plus commodement avec lui, des affaires de la Religion, 
Après la mort du Pere Ufufmaris Général des FF. Prêcheurs, 
le Pape confia le foin & la conduite de tout lOrdre de faint 
Dominique, à la vigilance du même Cardinal; & lui joignit 
le Pere Vincent Juftiniani, qui fut depuis élû Genéral, & ho- 


hnore de la Pourpre Romaine. 


Mais ni les confeils toujours modérés du Cardinal de Com- 
poftelle , ni la confiance, dont le Pape continuoit à l’honorer, ni 


. N 


Se mme 


DE L'ORDRE DE $. DOMINIQUE. 179 


les précautions qu’avoient pris les Cardinaux , dans le dernier 
Conclave, pour éloigner de l’'Etac Ecclefaftique le fleau de la 
Guerre (*), ne purent empêcher qu’elle ne s’allumat bientôt 
entre Paul IV, & les Efpagnols. Cette Guerre fut pour notre 
Cardinal une accafion de rendre de nouveaux fervices au Saint 
Siége, & au Souverain Pontife. Les Parens, ou les Créatures 
du Pape l’ayant engagé dans une Ligue contraire aux intérèêcs 
de Philippe II. Le Duc d’Albe eùt ordre d'aller prendre le 
commandement de l'Armée d’Efpagne en Italie; & l'arrivée 
de ce Général mit bientôt l’allarme dans tout le Pays. Sans 
donner aux Troupes du Pape , & de fes Alliés, le rems de fe 
raflembler, il entra avec les fiennes dans la Campagne de 
Rome, qu'il commença à ravager ; il afliégea, & emporta 
plufieurs Places ; & menaca tout l'Etat Ecclefaftique. 

Les Progrès continuels du Duc engagérent quelques Car- 
dinaux à parler d'accommodement. De leur avis Thomas Man- 
riquez , Procureur Général des FF. Précheurs, depuis Maître 
du Sacré Palais, en fit le premier les ouvertures. Comme il 
étoit Efpagnol , Homme de naïflance & de tête, on prit con- 
fance en lui; il fur envoyé par Sa Sainteté vers le Duc d’Albe, 
le feiziéme de S:ptembre 1 ‘56, pour propofer une fufpenfion 
d'Armes, en attendant qu'on travaillät à la conclufion de la 
Paix. Le Cardinal de T'oléde lui donna auf fes inftruétions, & 
des Lettres pour fon Neveu, qu’il exhortoit de faire cefler 
les Hoftilicés. & de fe prêrer is aux défirs du Pape, 
pour établir une bonne intelligence entre le Saint Siége, & la 
Cour d'Efpagne. - | 

Ces Lettres & ces Exhortations ne furent point fans effet : 
le Duc répondit qu’il ne refuferoit point d'entrer en négocia- 
tion, pourvû que le Pape nommät des Cardinaux éxempts de 
toute Paflion, avec lefquels fes Envoyés puflent traiter. Paul 
IV nomma incefflanment quatre Cardinaux, du nombre def. 
quels étroit notre Cardinal de Toléde, & fa Maiïfon fut choifie 


pour le lieu de la Conférence. Le Duc d’Albe ÿ envoya de fon 


côté , le Pere Thomas Manriquez , avec François Pacheco fon 
secretaire , Homme fort modéré & très-propre à concilier les 
Efprits. Tout cela fembloit annoncer une Paix prochaine. Les 


( *)} Parmi les Articles, que les Cardi- [ Ligue avec Pun contre l’autre ,fe montrant 


maux avoient arrêtés dans le Conclave de | Pere commun, & gardant la neutralité, fi 


Paul TV, pour en faire jurer l’Obfervation | ce n’étoit pour de puiflantes raifons, qu’il 

à celui qui feroit élû , le quatriéme portoit | feroit approuver par la plus grande psrtie 

que le Pape ne déclareroit la Guerre à-au-|des Cardinaux en plein Confftoire. Hi, 

eun Prince Chretien, & ne ferois aucune | Eçéle Live GLI > #e 8° 7 à; d 
1} 


Livre 
XXVI. 


JEAN 
ALVAREZ;, 
Du —"— #75 ten 4 à 








XXXII. 
Le Duc d’Albe 
ravauc j'Etat Ec- 
cléhaitique. 


Hift, de Thou. Live 
X\II, An. 1$$6. 

Hift. Eccl. Lire 
CLIL,mR 29050. 


Ibid, 


XXXIII. 

Le Cardinal de 
Toléde écrit des 
Lettres preflintes 
à {on Ncveu, pour 
fire cefler les 
Hoftilités. 


XXXIV. 

Il entre en Con: 
férence avec les 
Députés du Vice- 
rOY. 


Livre 
XXVI. 


* JEAN 
ALVARE Z. 
ROSES 





X X XV. 
Le Pape n’accep- 
te point les Con- 
ditions. 


XXXVI. 
Les Hoftilités 
recommencent- 


XXX VII. 
Allarmes dans la 
Ville de Rome. 


N. 31° 


XXXVIII. 
_ Réponfe du Duc 
d'Aibe, aux Véni- 
tiens. 


N, 32. 


XXXIX.. 
Le Cardinal fait 
de nouveaux ef- 
forts, & obtient 
une Tréve. 


180 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


Conditions propofées furent, que le Pape fe réconcilieroit avec 
le Roy Philippe , & donneroit Caution qu'il ne l’inquiéteroit 
plus , & ne feroit aucune alliance contre lui. Que les Miniftres 
& les Sujets du Roy d'Efpagne , qu’on avoit emprifonnés, fe-. 
roient mis en liberté;& qu’on rétabliroit dans leursbiens Marc- 
Antoine Colonne, & Afcagne de la Cornia. Ce dernier arti- 
cle, dont le Pape ne voulut point entendre parler, & fur le- 
uel le Duc d’Albe infiftoit d'avantage, fit perdre tout le fruie 
4 Conférences : on ne parla plus d’accommodement ; & la 
Guerre continua avec une nouvelle vigueur de la part des 
Efpagnols. — | | 
Marc-Antoine Colonne fit des courfes jufqu’aux portes de 
Rome; & le Duc d’Albe, non content d'empêcher le tranf 
port des Vivres dans cette Capitale, fe rendoit Maître tous les 
jours de quelque Ville. Celle d'Oftie, ni fa Citadelle ne purent. 
tenir contre fes Armes. Tout étoit en trouble, & en confufion 
à Rome. L'Ennemi qui étoit proche y répandoit une fi PE 
terreur, que les Gens du Pape n’ofoient fortir de la Ville, On 
craignoit déja de la voir faccagée fous Paul IV, comme elle 
lavoit été fous le Pontificat de Clément VII. On loue le zéle 
de la République de Venife , qui envoya fes Députés vers le 
Duc d’Albe, pour le prier de ne point faire la Guerre fur les 
Terres de l’'Eglife ; que les Vénitiens n’avoient jamais fouffert 
qu’on attaquat , fuivant le Traité & la louable coutume de 
leurs Ancêtres. Le Duc fe contenta de répondre que le Pape 
avoit lui-même commencé la Guerre, parles mauvais traite- 
mens faits aux Colonnes, à qui l'Empereur, & le Roy Catholi- 
que ne vouloient pas manquer dans une fi jufte caufe, parce 
qu’ils étoienc leurs Vaflaux. Avec ces paroles, il renvoya les 
Députés, & continua fes Hoftilités ordinaires. Le Pape per- 
dit en même tems deux de fes principaux Officiers, dont l’un 
donna dans une Embufcade , & l’autre fut vaincu avec fes 
Troupes, par trois cens Cavaliers. 
Les pertes des Romains étoient encore moins grandes, qué 
la crainte, & l’effroi qui avoient faifi les Efprits. Le zéle de 
notre Cardinal le porta à faire de nouveaux efforts, pour pro- 
curer quelque accommodement ; & il réufit en partie ; le dix- 
neuviéme de Novembre 1556, on convint d’une Tréve pour 
dix jours ; bientôt après on la ie ent de quarante jours, 
pendant lefquels on devoit inftruire Île Roy d’Efpagne des 
conditions de Paix propofées par le Pape, & pàr les Caraffes. 
Quelques Hiftoriens aflurent qu'on propoloit la Paix, fans 


V 


— 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 18r 


avoir deffein de la faire. Il paroit en effec qu’elle n’étoit pas 
fincérement défirée , ni par les Parens du he #9 , qui atten- 
doient un puiffant fecours de France ; ni par les Efpagnols, 
dont le Général toujours avide de gloire, fe promettoit de 
nouveaux avantages. Le Duc d’Albe, alors Viceroy de Naples, 
comme fon Pere l'avoir été quelques années auparavant, pé- 
nétrant les defleins des Ennemis, profitoir du tems de la Tré- 
ve, pour réparer ou fortifier les Places, completer fes Trou- 
pes, & faire tous les préparatifs néceflaires, pour recommen- 
cer la Guerre au premier Ordre, qu’il en recevroit de la Cour 
de Caftille. 

Ce que ce grand Politique avoit prévu, arriva:la Paix ne 
fut point conclue pendant l'Hiver; & au commencement du 
Printems on reprit les Armes. Cellesdes Caraffes ne furent pas 
plus heureufes que les années précédentes ; & les grands Suc- 
cès du Ducd’Albe, lui firent concevoir le deflein de terminer 
cette Guerre par la prife de Rome. Il en fut détourné ou par 
les priéres réitérées du Cardinal de Toléde, ou par les repré- 
fentations des Véniciens qui ne s’étoient point rebutés ; & 
qui, à la demande de Paul [IV , fe portérent pour Médiateurs. 
Quelque infléxible que parut le Vicerov, on ne laiffa _ de 
le faire confentir à une Conférence avec quelques Cardinaux. 
Après de longues altercations, on fit un Traité de Paix, à 
peu près aux mêmes conditions , qui avoient été propofées au 
mois de Septembre dernier. 2e 

Peu de jours après ce Traité, le Viceroy fe rendit à Ro- 
me, pour rendre {es foumiflions au Pape, comme l’on en étoit 
convenu. Il y fat précédé par fon Fils Frédéric; & étant arri- 
vé lui-même fur le foir , il s’acquitta le lendemain des devoirs 


Livres 
XX VI. 


JEAN 
 LVAREZ. 
RTE MERE RER SERERNE 


Hift, Eccl Liv 
CLII, 0, 36. 


X L. 

Il détourne {e 
Viceroy du def- 
fcin d’aficger Ro- 
me. 


X LI. 
La Paix eft con- 
clue. 


XLII. 
Le Viceroy, avec 
fon Fils entrene 
dans Rome, 


de refpe& & d’obéiflance , auxquels il s’étoit obligé, tant en 


fon nom , qu'en celui du Ray Catholique. Le Pape le reçut 
avec toutes fortes d’honnêtetés.: On rendit à Dieu de folem- 


nelles aétions de Graces ; & Sa Sainceté promit de faire publier 


un Jubilé Univerfel. | 

Notre Cardinal, qui n’avoit ceffé de gi & d'agir , pour 
amener les chofes à ce point, eût enfin la douce confolation 
de voir la Paix conclue, mais il ne püt avoir celle d'embraffer 
fon Neveu, & fon petit Neveu. Le Traité, dont on vient de 
parler ,avoit été figné le 14 de Septembre 1 $ 57. Le Cardinal 
de Toléde , felon un Hiftorien François, mourut le même 
jour , ou le lendemain felon Ciaconus ( 1 } ; & le Duc d’Albe 


(1)F. Joannes Alvarez de Toleto , Hifpanus, Ordinis Prædicatorum, Fredcrico Albæ 
| Zi 


XLIII. 
Mort du Cardi- 
nal de Toiéde. 


Hift Eccl, Liv, 
CL , 9. 109. 


1%2 HIST. DES HOMMES ILLUST. &c. 


ErverE nentrad Rome que le 19. Beaucoup moins occupé des hon- 
XXVI. neurs qu'on lui rendoit, que de la perte qu’il venoit de faire, 
=. par la mort d’un Oncle, fi digne de fes refpeéts : le Viceroy 
1. no ,  honora de fa préfence les Obféques du Cardinal, dans l'Eglite 
— dela Minerve, & il fit enfuite tranfporter fon Corps en Efpa- 

gne , pour être inhumé dans le Tombeau de fes Ancêtres. 








XLIV. 

Son Corps eft 
traniporcé en Ef- Duce , & Ifabella Pimintella , anno 1488, 
pence ‘ je : 

quinto iaus Junii natus ,cdm vitæ exemplo, 
atque Doëtrinä, præter ipfam nobiliffimæ 


Familiæ claritatem, commendaretur, Cor- 
dubenfis Epifcopus , ac deinde Burgenfis| 17 Cal. O&. cujus offa in Hifpaniam tranf- 


eleêtus , fupplicante Carolo V Imperatore , | lata in fepulchro paterno condita fuut. Czace, 
Prefbirer Cardinalis Tir. S$. Sixt, poft S.] Tom. 11, Col. 1527. 


Clementis, Archiepifcopus Compoftellanus, 
ac fub Julio III, Epifcopus Cardinalis Alba- 
nus, ac tandem fub Paulo IV, Tufculanus ; 
Obiit Romæ anno 1557, ætatis fuæ 69, die 


Fin du vingt-fixieme Livre. 





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5 PRE ACT EPL CP DD EE CSS PH TS 


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1 Ge LG CG GE EE 


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AP AC QP AP AP AP AP AP AP AP AP PAP AP IP AP AP AP AP 


HISTOIRE 
| | DES 
HOMMES ILLUSTRES 
_ DE L'ORDRE 
D E | 


SAINT DOMINIQUE 


LIVRE VINGT-SEPTIÉME. 











PIERRE BERTANO, EVEQUE DE FANO, 
LE’GAT APOSTOLIQUE AUPRES DE L'EMPEREUR, 
ET CARDINAL PRESTRE DU TITRE DE SAINT 
PiERRE ET SAINT MARCELLIN. 






“2-24 ERTANO'(ou Bertanus) iflu d’une illuftre Fa- 
Le da mille, alliée à celle des Colonnes, mais moins 


CS 

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TEA 

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À des 


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> .. 
LE, 7er 








fa Piété , par fon Erudition, & par les grands 

= vices qu’il a rendus à l’Eglife ; étoit né dans le 
Château de Nonantola (*), le quatriéme de Novembre 1 s01. 
Les Maîtres, à qui on confia le foin de l’élever dans les Belles- 
Lettres, & dans la Vertu, trouvérent dans leur jeune Eléve 


un efprit aifé & docile, un jugement exquis , une mémoire 


heureufe, beaucoup de facilité à s'énoncer, & autant d’envie 
de fcavoir, que de talent pour entrer dans le Sanctuaire des 
Sciences. Mais ils n’admirérent pas moins l’innocence & la ré- 
gularité de fes mœurs, que toutes fes qualités naturelles. En 


(+) Nozantola, petite Ville d'Italie , au g le l’Eglife & du Bolonoïs avec une célébre 
Duché de Modéne, fur les Confins de PEtat [ Abbaye de l'Ordre de faint Benoîr, : 


recommandable par la Nobleffe du Sang, que pe 


LIrvReE 
XXVIL. 


PIERRE 
BERTANO. 
NU Pr à ri: 2/4 





Ciaconi. 
Palavici. 


I. 
Naiffance , Edu- 
cation de Pierre 
Bertano. 








LIVRE 
XXVII. 


PIERRE 
BERTANO. 
D cn) 


IL 
Vocation à l'Etat 
Religieux. 


TIL 
fidélité à la Grace. 


194 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


travaillant fur un fi riche fonds, ils n'attendirent pas long- 
tems le fruit de leurs travaux. Bertano devenoit tous les jours 
plus habile & plus pieux ; la fagefle de fa conduite faifoit la 
gloire de fes Maîtres, l'efpérance de fa Famille, & l'admira- 
tion de tous ceux qui le fréquentoient. | 
Que ne promettoient pas de fi beaux commencemens? 
Qu'on en juge par les fuites. Avouons-le cependant, fes illuf- 
tres Parens avoient fur lui des vûes bien differentes de celles 
que la Grace lui infpiroit; & quelques foins qu’ils euffent pris, 
pour lui donner une éducation Chrétienne, ils ne laifférent pas, 
en s'oppofant à fes plus juftes défirs, de tout employer pour 
lui faire aimer le Monde, qu’il avoit réfolu de méprifer. Dieu 
qui Pappelloit à lui dans la retraite , ne permit peut-être -cetre 
première épreuve, que pour faire éclater d'avantage la force 
de fa Grace , & la généreufe fermeté de fon Serviteur : rien ne 
fut capable de le feduire, ni de l’ébranler. Agé feulement de 
feize ans, mais d’un efprit déja mur, & d’une prudence bien 
au-deflus de fon âge, il prévit fagement ce qu'il avoit à crain- 
dre, foit des appas de la volupté, foit de l’empire des Parens 
qu'il refpeétoit, & donc il éroit tendrement aimé. Après avoir 
répondu avec beaucoup de modéftie, & de douceur, e l'orf- 
qu'il plaît au Seigneur de faire entendre fa voix , c’eft à nous 
à l'écouter & obéir, il évita par la fuite les nouvelles épreu- 
ves, où on vouloit mettre fa vertu ; & alla prendre l'Habit des 
FF. Prêcheurs dans le Couvent de faint Dominique à Modéne. 
La fidélité du jeune Novice répondit à la conftance, qu’il 
avoit fait paroître pour rompre tous Îes liens, qui fembloient 
l’attacher au Siécle. Il ne regretta jamais ce qu'il avoit aban- 
donné ; & il ne craignit pas le poids de la Croix qu’il avoie 
embraflée. La Sainte joye avec Prat il portoit le joug de 
Jesus-CHrisT, dans la profeflion d’une vie pauvre & péni- 


- tente, lui mérita de nouvelles faveurs du Ciel ; il fçut en pro- 


| IV. 
Corftance dans 
le bien. 


firer pour s'établir folidement dans ces Vertus, qui font le vé- 
ritable Chrétien, & le parfait Religieux ; je veux dire, l’humi- 
lité du cœur , le renoncement à foi-même, & à fa propre 
volonté , l'amour de JEsus & de fa Croix, le zéle de la 
Religion , du falut des Ames, & une vigilance toujours at- 
tentive à éviter les plus légéres fautes, ou à les expier promp- 
tement , pour être moins expofé à en commettre de plus 

grandes. 
Telles furent les maximes fur lefquelles le fainc Religieux 
réfolut d’abord d'élever tout l’Edifice Spirituel, où la perfec- 
CA on 





DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 185 


tion à laquelle il afpiroit. Dasns tout le cours de fa vie il mar- 


cha conftanment fur la même ligne. Aufli ne remarqua-t-on 
jamais en lui ni variation, ni changement: & parmi les em- 
He des affaires , où il fut depuis employé par > Souverains 
Pontifes , on ne le vit ni moins recueilli, ni moins jaloux de la 
urete de fa confcience, que dans ces premiers éxercices du 
Noviciat. Sa ferveur étoit la même, & fa vertu croifloit tou- 
ours. 
| Dans le célébre Collége de Bologne, il eùt le bonheur de 
faire fes Etudes de Thédlogie fous Thomas de Badia, Reli- 
gieux de fon Couvent de Modéne, qui fut depuis Cardinal. Les 
Leçons , & les Exemples d’un tel Maître, procurérent au jeune 
Bertano le double avantage, & de devenir fçavant, & d’ap- 
prendre à fandtifier la Science par la Priére. Il s'appliquoit en 
même tems à l'Etude des TEA & doué du Don de la P2- 
role, il fe rendit, dit l’Abbé Ughel, aufli éloquent Prédica- 
teur qu'habile Théologien. Zélé Difciple de pa Auguftin, 
& de faint Thomas, il refpecta toujours ces SS. Docteurs, 
comme les deux grandes Lumières , que Dicu avoit données 
à fon Eglife, pour difliper les ténébres de l'ignorance, & de 


l'erreur ; en marchant {ur leurs traces, il forma un nombre de 


Sçavans dans les Ecoles de Ferrare , de Bologne & de Venife. 
Dans un Siécle, où les profanes Nouveautés, & l’efprit de 
libertinage corrompoient les Mœurs des uns, & faifoient per- 


dre à plufeurs autres le Don précieux de la Foi, notre Pré- 5 


dicateur éxerça avec fruit le faint Miniftére dans diverfes Pro- 
vinces d'Italie, furtout dans la Lombardie, & dans les Etats de 
Venife. | 
Son habileté dans le manimentdes affaires, étoit connue:le 
Cardinal Hercule Gonzague, qui fe plaifoir beaucoup dans la 
douceur de fa converfation , avoit voulu s'attacher un Homa 
me de ce mérite; mais le Pape Paul III lappella à Rome; & 
mit fes talens à profit dans He de A un Princes. Les 
conteftations qui étoient alors entre le Saint Siége, & Gui 
Ulbado, Duc d’Urbin, au fujet de la Ville de Camerino, 
pouvoient avoir des fuires fâcheufes : Sa Sainteté, pour les 
prévenir , envoya le Pere Bertano, avec la qualité de fon 
Nonce, vers ce Prince, qu’il trouva d’abord fort déterminé à 
employer toutes fes forces, & celles de fes Amis, pour s’aflu- 
rer la poffeflion d’une Place, qu’il croÿoit lui appartenir de- 


LIVRE 
XXVIL. 


Éepereesene cmuemea nine Dear sep 
PIERRE 
BERTANO. 





V. 
Progrès dans les 
Sciences. 


VL 
Bertaro enfei- 
ne , & préche 
avec fruit. 


VIT. 
| Nonce du Papa 


VIII 
I remplit glori- 


puis la mort de fon dernier Souverain. Le Nonce cependant eufementfa Com. 
mit dans un fi beau jour les Droits du Saint Siège, & menagca nn 


Tome IF, Aa 





LivRE 
XXVIL 


PIERRE 
BERTANO. 








IX. 

Ileft fair Evé- 
que , & Nonce 
extraordinaire au- 
près de PEmpe- 
reur. 


X. 
Ce qu’il conclut 
avec ce Prince. 


Hift. Eccl. Liv. 
€CLIII, n, 40. 
XI. 
Ce qu’il fait dans 
fon Diocèle. 


186 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


fi bien l’efprit du Duc, qu'il le fit confentir à reftituer cette 
Ville à PEglife , & à s’'accommoder à l'amiable avec le Pape. 
Après ce fuccès, Paul IT, pour mettre ce Keligieux en: 
état de rendre de plus grands fervices à li République Chré- 
tienne , le nomma Evèêque de Fano, qui ne releve que du: 
Saint Siége ; & l’envoya comme fon Nonce extraordinaire,, 
auprès de l'Empereur Charles-Quint, pourilever les difficul- 
tés, qui fe rencontroient dans le choix de la Ville, où on af- 
fembleroit un Concile Général , fi défiré alors, & fi néceffaire 
our la confervation de la Foï, & le repos des Fidéles expofés. 
a cout vent de Doctrine. La Négociation réuflit felon les in- 
tentions du Pape, & les défirs de l'Empereur. La Ville de 
Frente fut agréce de l’un & de Pautre pour la Tenue du Con- 
cile; & notre Prelar, que l’Abbé Ughel apelle un des plus 
fçavans Théologiens de fon Siécle, eut ordre de s’y rendre des. 
premiers (1 ). | | 
Il avoit cté élevé à l’Epifcopat dès l’an 1 538 , felon le Con- 
tinuateur de lPHiftoire de M. l’Abbeé Fleury; ou lan 153%, 
felon quelques Auteurs Italiens : & lOuverture du Concile de 
Trente n'ayant été faite qu’en 1545, l’'Evêque de Fano avance 


que de fe rendre à cette Affemblée, avoit eû tout le rems de 


XII. 
Et depuis dans le 


. Conale de Tren- 


te. 


“Hif. CC. Tri. 
Lib. VI, Cap. XV. 


_ ditus, inque tratandis negotiis habiliflini 


s’inftruire de Ka Tradition de fon Eglife, d’en connoître les 
befoïns , & de remédier à une partie de fes maux, en corri- 
geant les abus, & rapellant fon Clergé à l’efprit des Canons, 
autant que le malheur des rems pouvoit le permettre. Le zéle 
éclaire qu’il montra dès-lors dans la conduite de fon Divcèfe, 
parut depuis avec un nouvel éclat dans le fainr Concile de 
Trente ; où il parla fouvent avec beaucoup d'Erudition, & 
foutintavec ane fermeté Epifcopale les intérêts de la Religion. 
Le Cardinal Palavicin, qui a écrit l’'Hiftoire de ce Concile, 
femble avoir pris plaifir à diftinguer notre Prélat, en rappor- 
gant une partie de ce qu’il avoit dit felon Iles occafions, tantôt 
pour empêcher qu’on ne condamnit les Verfions des faintes 
Ecritures , qui, pour être quelquefois différentes de la Vulgare, 
ne laifloient pas d’être + , & avoient éte jufqu’ators permi- 
fes, & luës avec édification dans PEglife: tantôt pour prouver 


Pobligation, où font tous les Evêques de réfider en perfonne 

(1) Fr. Petrus Bertanus Mutinenfis, infpuè in pretio fuit ; à quo Elcétus eft Fanen- 
Nonantulæ Caftelli territorio ortus , Or-{fium præful anno 1537, die 28 menfrs No- 
dinis Prældicatorum alumnus, Theologus ac} vembris, legatufque ad Tridentinum Con- 
eclebris Concionator, linguarum peritiÀ eru-fcilium, tanquam in Theologica Faculrate 
nai pér id tempus haberetur {ecundus, - 


ingenii , apud Paulus HT, Farnefium præci- | &c. Ita. Sac, Tom, 1, Cul. 668. 





DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. #87 

dans leurs Diocèfes, excepté les cas, où le bien général de Livre 
l'Eolife les apelle ailleurs : & tantôt pour expliquer la Foi & la XX VII. 
Doctrine de l’Eglife , rouchant le Péché Originel , & la jufti- = 
fication. BERTANO. 

Selon le même Hiftorien, la réputation, de Doërine & de = 
Pieté, que notre Prélat s’étoit faite dans le Concile , étoic fi Tib: Vi, cap VE 
pr , que l’Archevèque de Capoue étant mort l'an 1546, D 

S Prefidens du Concile écrivirent auflirôt au Pape, pour le 
prier dg conférer ce grand Siége à l'Evêque de Fano; ce que 
Sa Sainteté auroit accordé avec plaifir, fi eile n’en eut déja 
difpofé en faveur de Simonette, qui fut depuis Cardinal. Ce  xxrr. 
fait eft toujours une preuve, que fi les talens de cet Evèque Sa réputation 





Lib, VIII, Cap. VIT 


lui avoient d’abord afluré la confiance du Souverain Pontite; %%5 le Conaks. 


{es lumiérés , & fa probité ne lui conciliérent pas moins celle 
de la plus Augufte Affemblée qui fut jamais.Un perfonnage du 
caractére de Bertano gagne toujours à être connu ; & on re- 
marque que de tous les Princes, avec lefquels il eût à traiter 
de quelque affaire, il n’en eft aucun qui ne l'ait aimé & eftimé , 
& qui ne fe foit fait un mérite de Ph ar toujours fon amitié. 
Cela parut principalement pendant les conteftations qu’il y 
<ütà Trente Le la Tranflation du Concile; quelques Evèques 
Efpagnols s’y oppofoient fortement , & le Cardinal Madrucce, 
Légat du Concile, les favorifoit, pour ne point déplaire à l’'Em- 
pereur, qui n’approuvoit point cette Tranflarion. Les autres . , 
prétendoient qu'il étoit impoflible que le Concile demeurût de 
plus long-temsafflemblé à Trente, parce que l'air n’y étoit pas & le Pape, 
fain, que les Vivres y manquoient, qu’on s'y trouvoit envi- 
ronné d’une Armée Énnemie, & que les Payfans infedtés de 
l'Héréfie, s'élevoient contre leurs Pafteurs. C’étoir le grand 
nombre qui penfoit ainfi;, mais pour faire la Tranflation , il 
falloit d'abor réduire le Cardinal Madrucce au fentiment des 
autres Légats , & faire enfuite agréer la propofition au Pape, 
& à l'Empereur. On employa pour cela le miniftére de notre | Palsvi: Lib. vit 
Evêque de Fano: comme il étoit lié d’une étroite amitié avec es ne 
Madrucce , non feulement il eût bientôt gagné ce Cardinal, CxLt,n.63,64. 
maïs il le détermina encore à agir auprès de l'Empereur , & il 
fut choifi lui-même pour aller vers ce Prince au nom des Légars. 
Le Concile Le députa depuis pour le même fujet vers le Pape, 


& il rapporta une réponfe favorable. 


Mais la mort de la Duchefe d'Urbin l’empêcha de continuer XV. 
fes {ervices au Concile : le Duc abbattu par cette perte, ne 1° Duc éUrin 


; | | d | cherche quelque 
connoiffant perfonne plus capable d adoucir fon extrême dou- confolation dans 


Aaïi] 








LIvRreE 
XXVIT. 


PIERRE 
BERTANO. 





la Piété , & les 
confeils. de notre 
Evêque. 


188 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


leur, que l'Evêque de Fano , qui avoit toute fa confiance, ï 
pria le Concile avec tant d'inftance de lui permettre de le ve- 
nir trouver, que les Légats ne purent refufer cette eonfolation 
à un Prince affligé. Les Peres ne virent cependant qu'avec re. 
oret le départ d’un Evêque , que Palavicin appelle Pun des 
plus Sçavans de leur Aflémblée, Ce Cardinal nous apprend en 
même tems quel fur le fuccès de fon voyage. Il confola Chré- 
tiénnement le Duc d’Urbin de la perte d’une Epoufe qui lui 
étroit infiniment chere ; il lui Ôta de l’efprit quelques faypçons, 
& fit cefler l’aigreur que ce Prince avoit conçue contre le Pa- 


pe, pour quelque fujet de mécontentement, qu’il croyoit en 


avoir reçu : enfin il lui perfuada que pour établir puiflanment 
{1 Maiïfon, il devoir rechercher lalliance de Sa Sainreté, & 
époufer Madame Victoire Farnefle, Fille du Duc Pierre-Louis. 
Le Prince gouta toutes ces prépofitions, & fa nouvelle Epoufe 
vécut fi faintement avec lui, que fa vie, felon les Hiftoriens, 
peut fervir de modéle aux Princefles Chrétiennes.(r ). 
Cependant l'Empereur Charles-Quint, malgré les premiers 
fuccès de fes Armes, & le zéle qu'on lui connoiffoit pour la 
Religion Catholique, avoit été forcé de garder avec les Prin- 
ces Proteftans, certains ménagemens, qui pouvoient devenir 
préjudiciables à l’Eglife. La Cour de Rome en paroifloit allar- 
mée ; & le Prince étoit lui-même peu fatisfait de la conduire 
du Pape , qui venoit de transférer le Concile à Bologne. Les 
Peres qui le devoient compofer fe trouvoient partagés, les uns 
s’étant arrêtés à Trente, tandis que les autres à la fuite des 


Légats s’éroient rendus en Eombardie. Tout cela inquietoir 


l'Empereur , qui tenoit à lors la Dietre de l’Empire à Auf- 
bourg. Fatigué par les plaintes continuelles des Catholiques, 
& les prétentions peu raifonnables des Proteftans, il s’'avifa 
d’un expédient qui les mécontenta trous également. I} choifit 
quelques Théologiens de réputation, pour drefler un Formu- 
ire de Foi, ou une efpéce de Réglement pour la Doërin 
aire de Foi, efpéce de Réglement pour la Doàrine 
qu’il falloit croire dans l'Empire, jufqu’à ce que le Concile en 
eût pus clairement décidé, C'eft pour cela qu’on donna a ce 
Formulaire le nom d’/#rerim. Après qu’on l’eut fouvent retou- 
(:) Año externo fanere fablatus eft Sy-[ Ducis deterfit , fimul alienationem à Ponti- 
ærodo unus ex præcipuis Doétrinà Epifcopis : Ffice ob vereres offenfiones , illum cohortaæ- 
erenim uxore Guidnbaldi Ducis Urbinatis | tus ad prolem virilem fibi quærendam per 
extin@tà, vir ejus graviflimo oppreflus mœ- | nuptias Viétoriæ Farneñæ Petri AloyfiFiliæ, 
xore, Bertangm fupra cæteros intimum fibi}quæ poftmodum Chriftianarum Principum 
tan inflanter ad folatiun popolcerat, ut}exemplar eluxir, H1ff, ÇÇ, Trident. Lib. 1X, 


Le ati repugnare nequiverint. Bertanus vero | Cap, III, #4 32. 
câdem operà fimuk moœftitiam . .. ex aniuol 


em d 





DE L'ORDRE DE $. DOMINIQUE. 189 
ché, ou corrigé ; il fut communiqué au Nonce Sfrondate qui 
l'envoya au Pape ; & Sa Sainteté l'ayant fait éxaminer à Ro- 
me & à Bologne, avertit l'Empereur qu'outre que ce n'étoit 
point à lui à régler les affaires de la Religion, il y avoit deux 
points dans fon Réglement, qu’on ne pouvoit ni approuver, 
ni diflimuler , l’un étant contraire à la Tradition Apoftolique, 
& l’autre à l’ufage depuis long-rems établi dans l’Eglife (*). 

Les prétendus R éformés nc blimoient pas moins le.nouveau 
Réglement , où ils trouvoient la condamnation de la plupart 
de pere Erreurs. Malgré toutes ces oppofitions ; Charles- 
Quint , impatient d'établir la Paix & l’Union en Allemagne, 
fit recevoir fon Znterim, dans la Diette d’Aufbourg. Les Élec- 
teurs l’approuvérent , & celui de Mayence en remercia l’Em- 
pereur au nom de tous. Après cette acceptation , le Régle- 
ment imprimé avec une efpéce de Déclaration Impériale à la 
tête, fut publié en Latin & en Allemand ; mais on vit dès- 
lors une infinité d’Ecrits de part & d’autre contre ce Formu- 
lire. Les Miniftres Luchériens refufoient de s’y foumettre; & 
bien des Catholiques difoient hautement que ç’en étoit fait de 
Ja Religion. L'Empereur menaçoit les uns, & travailloit inu- 
tilement à appaifer les autres. | 

Cependant Paul III, ayant donné ordre au Cardinal Sfon- 
drate de faire quelques remontrances à l'Empereur , & de fe 
retirer; ce Prince à la follicitation du Cardinal d’Aufbourg, 
& de quelques autres Prélats, envoya Mendoza vers Sa Sain- 
teté, pour lui demander quelques Eégats capables de mainte- 
nirle zéle de la Religion, & la vénération pour le Saint Siége 
dans l’Allemagne. Le Pape repartit qu'il étoit furpris, qu’on 
lui fit une telle propofition après la publication de P/nterim ; 
lorfque toutes les avenues fembloient fermées à fes Légars. Il 
fe radoucit néanmoins ; & pour répondre aux défirs de l'Em- 

ereur , il nomma notre Evêque de Fano, qui, quoique dans 
# intérêts du Pape , étoit très-agréable à Charles V, & 
grand Ami du Cardinal Madrucce, fort puiflant auprès de ce 
Prince. Sa Sainteté le chargea en même tems de défendre avec 
fon zéle ordinaire , les droits du Saint Siège fur ke Duché de 
Parme & de Plaifance. Bertano partit de Rome vers la fin du 
mois de Juin 1548, & pour ôter tout foupçon, il eut la pré- 
caution, en paflant par Bologne, de ne point voir le Cardinal 


{*) Ces deux points étoïent le Mariage [ permis, ou tolféré par Je Réglement qu’a 
des Prètres, & la Communion des Fidéles ,l vec reftriétion , & jufqu’à la décifion fclene. 


fous les deux Efpéces. L'un & l’autre n’évoit | nelle du Concile, 


A a iij 


LIVRE 
X XVII. 


PIERRE 


BERTANO. 
D 
X VI. 
L’Interrm de 
Charles - Quint, 

blimé du Pape. 


X VII. 
Et des Proteitans. 


XVIII. 
Apprové par les 
Elvéteurs. 








Hift. CC. Trid. Lib, 
21, Cap. 1,2 5, 


XI1X. 
L’Empereut de- 
mande au Pape 
quelque habile 
Prélas, 


Hiff, Eccl, 
CXLV,n.41. 

Hift, CC Trid, 
Lib. H, Cap. 1, n. 6. 

X X. 

Sa Sainteté lui 
envoye l’'Evèque 
de Fano. 


Liv, 











LTvVvRE 
XXVITIH. 


EE | 
PIERRE 
BERTANO. 

CR <<; "<"0) 


X dl: 
Qui en cit bien 
CONTE 


Hit. Eccl. n. 77. 


Jean-Rap. feuil. 18. 
d: Mars, pag. 256: 


XXII. 
Ce qu'il fait en 
Allcimayne. 


X XIII. 


Nouvelle Léga- - 


tion. 


uit. CC. Trid. 
Liv. 11, Cap. XI, 
n. j, 


190 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


de Monté, parce qu'il fçavoit combien ce Légar étoic odieuxaux 
Impériaux. De Monte en fit des plaintes au Cardinal Farnéfe , 
prétendant qu’une démarche fi injurieufe l’avoit fort décrédi- 
té auprès des Peres du Concile, qui ne faifoient en cas de 
lui, dans un tems où il avoit befoin d’en être eftimé, pour 
empêcher la difflolution du Concile (1). Il s’appaifa cependanr, 
quand on lui fit comprendre, que la conduite de l'Evêque de 
Fano n’avoit été qu’un effet de fa Prudence, & une précau- 
tion néceflaire, pour fe ménager la confiance de l'Empereur. 

Ce Prince reçut en effet le Nonce avec fa bonté ordinaire, 
& agit toujours de concert avec lui pour les intérêts de la Re- 
ligion. S'il ne lui accorda pas tout.ce que le Pape défiroit, au 
fujet du Duché de Parme & de Plaifance , il lui donna du 
moins de bonnes efpérances , lui déclarant que pour la déchar- 
ge de fa Confcience, & fa juitification dans le Public, il fou- 
haitoit d'éxaminer à loifir, & plus mürement les prétentions 


du Pape, pour voir s’il n’y auroit pas quelque moyen de con- 


tenter Sa Sainteté, fans faire aucun tortà fon Honneur. Un 
Hiftorien ajoute que pendant fon féjour en Allemagne, notre 
Prélat fit plufieurs réconciliations , & termina heureufement 
quelques différends entre l'Empereur & le Duc de Saxe. La 
prudence, le zéle, & l’habileté qu’il faifoit paroïître dans tou- 
tes les occafons, augmentoient toujours fa réputation avec 
fon crédit. Paul III, qu’il avoit fervi avec tant de fidélité pen- 
dant près de quinze ans, vouloit récompenfer fes vertus, & 
{es fervices : la mort de ce Pontife, arrivée le dixiéme, de No- 
vembre 1549, ne fit que différer fa Promotion au Cardinalat. 
Le Cardinal de Monté , qui fut élû fous le nom de Jules LIT, 
remplit en cela les vües de fon Prédécefleur, & les défirs de 
Charles-Quint ; mais ce ne fut qu'après avoir employé les ta- 
lens de nôtre Evèque, dans de nouvelles Négociations auprès 
de ce Prince. Palavicin remarque que dans ce dernier voyage 
en Allemagne, le Nonce Apofñtolique tomba malade ; & que 
ce contre-tems inquiéta Fe pan Maiïfon de Farnefe, qui 
comptoit beaucoup fur fa médiation auprès de l'Empereur. 
La maladie du Legat n’eut pas de fuite ; mais Oavien Far- 
néfe , par trop d’empreflement à faire réuflir fes defleins , mit 


(1) Hicerat Petrus Bertanus Epifcopus [quidem inviferit, haud ignarus quäm alicnis 
Fanenfis, non Paulo folim, fed Carolo ac-|ab eo animis eflent Cæfariani : qua de re 


* ceptus , idemque Madruccio , ficuti narra-|acriter Legatus cum Farnefio conqueftus 


vimus, acceptiffimus ; is véro adeo cautus left, ratus per id adimi fibi exiftimationcm 
fuit fufpiciovis evitandæ, ut Bononiâ iter|in confpeétu Concilii, &c. Hiff. CC. Trid, 
faciens, feftinatione prætentä ne montanum | Lib. XI, Cap. I,, 6. | 


LS 


nn en 


DE L'ORDRE DE $. DOMINIQUE. ror 


Jui-même le plus grand obftacle au fuccès défiré. Pendant que 


* Bertano follicitoit Charles-Quint en fa faveur , pour lui faire 


reftituer Parme & Plaifance, il traivoit pour lemême fujet avec 
le Roy Très-Chrérien ; ce qui augmenta la défiance de l'Em- 
Le & le rendit plus difficile, Notre Prélat ne renconrra pas 

es mêmes difficultés pour faire raffembler le Concile à Trenre, 
ou il les vainquit ces difficultés ; & l'Empereur fit efpérer au 


nouveau Pape , que felon un Décret rendu dans la Diére 


Livre 
XXVII. 


[os 


PIERRE 
BERTANO. 








Hift. CC, Trid. 
Lib. 11, Cap. 1Xy 
& X. 


d’Aufbourg , il obligeroit route l'Allemagne , & même les” 


Proteftans à reconnoïtre ce Concile, & à s’v foumettre. Cette 
parfaite intelligence entre le Pape & l'Empereur eût plufieurs 
bons effets ; & l’Evêque de Fano, qui en avoit été comme le 
Médiateur, devint toujours plus cher aux deux Souverains. 
Charles - Quint demanda pour lui le Chapeau de Cardinal, & 


XXIV. 
Il eft honoré de 
la Pourpre. 


Iift. Eccl Liv 
CXLVII,n. 103. 


Jules IIT, le lui accorda avec plaifir dans fa Promotion du 


vinotiéme de Décembre 1 $$1. Son Tirre fut de faint Pierre 


& faint Marcellin, qu’il conferva jufqu’à fa mort (1 }. 

Nous ignorons la fuite de fes actions dans cette éminente 
Dignité : mais on fçait que toujours fembiable & lui-même, 
il en remplit tous les devoirs avec tant de piété, de zéle, & 
d’édification, qu'il fe fit écalement aimer & eftimer de tout le 
Sacré Collége. Jules III étant décédé le 23 de Mars 1555, 
notre Cardinal affifta au Conclave pour lEleion d’un Suc- 
cefleur de ce Pape: & felon l’expreflion du Conrinuateur de 
J’'Hiftoire Eccléfiaftique de M. Fleury, fon mérite étoit fs connu 
à la Cour de Rome, que dans le Conclave fuivant, après la mort 
de Marcel II ,pez s’en fallut que les Cardinaux ne le plaçaffens 
fur de fige de faint Pierre. Vincent Fontana, FAbbé Ughel, & 
Ciaconius affurent la même chofe (2). On croit que l'union 
très-étroite qu'il avoit toujours confervée avec l'Empereur 
Charles-Quint, lui fut préjudiciable en cette rencontre. Quel- 
ie Cardinaux des æutres Couronnes, quoi qu’ils n’admiraf_ 


XXY. 
Et propoté our 
Ja Papauté. . 


Lib. CLIIT, 1m y 


ent pas moins fes rares Talens, fa Doctrine, & fes Vertus, 


appréhendérent qu’il ne fut trop favorable à ce Prince. 


(r) Munere etiam Lepationis apud Ca- | dinalis creatis eft Tir. SS, Petri & Marcelli- 
rolum V, perfunétus eft, in quo quidenffni1$fx, &tc. Jéa, Sacr. Tom. 1, Col. 668. 
plane oftendit quid ipfe valeret in compo-| (1) Cujus vitæ integritas, poft Marcelli 
nendis negotiis , ut tllud tandem faluberri- fIT obitum , ‘dunr comitia creandi Pontificis 
mum €oiret Conciliunr, unde totius infeëtæ | agitarentur |, adeo omnibus Cardinilibus 
Germaniæ medicina falufque videbatur pofle | probabatur , us param abfuerit quin Ponti- 
ferari. Unde cm apud Principes Chriftia- | fex renunciaretur , &c. Ciacon. Tom. IF, 
fos maximam gratiam collepiffet, à Julio] Caf, 1595e : L 
UI , ita exigencibus meritis , Prefbirer Car- 





192 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


Luv ere  Ileft pourtant certain que dans cette diverfité d’affaires ; 
XXVII doncil fut chargé, il ne préféra rien aux intérêcs de la Juftice, 
5 — Ou de la Religion. Toujours prêt à favorifer les Sçavans qui 
Le ee D {ervoient utilement l'Eglife , pour laquelle il ne ceffa lui-même 
_— de travailler, il mérita la confiance de tous ceux qui eurent à 
XXVIL traiter avec lui. Homme vrai, difcret, fécond en expédiens, 
vi de € habile à manier les Efprits, s’il fut “net Politique, il ne fut 
Echard, Tom. 1, pas moins parfait Chrétien. On prétend qu'il avoit travaillé 
PARA avec fuccès à un accommodement entre Charles V, & Fran- 
çois Ï; nous n’avons point parlé de cette Négociation , parce 
que nous en ignorons le tems & les circonftances. Nous ajou-. 
tons feulement que, dans les différens états de fa vie, la Prière 
& l'Etude remplirent tous les momens, que les befoins de l’E- 
glife laiflérent à fa M Un Auteur lui attribue quel- 
ques Commentaires fur la Somme de faint Thomas, & un 
Traité de la Puiflance du Pape, écrit contre Luther. Mais 

aucun de ces Ouvrages n’a été imprime. 
XXVIL . Le pieux Cardinal mourut faintement à Rome le huitiéme 
Fe de Mars 1558, âgé de ÿ6 ans quatre mois & quatre jours. 
Comme il avoit toujours porté l’'Habit de fon Ordre dans 
lEpifcopat, & fous la Pourpre, il voulut auffi être enterré 
parmi fes Freres , dans leur Eglife de fainte Sabine : où on lit 
encore fon Epitaphe , que fon illuftre Frere compofa, & fit 

graver fur fon Tombeau (1 ), 


D. ©. M 








X XVIII. (1) Petri Bertani Mutinenfis Corpus hic fitum eft, 

Son Epitaphe, Qui cüm adolefcens in D, Dominici Familia 
Nomen dediflet , Doétrinæ , & virtutis ergo 
Faétus eft Epifcopus Fanenfis, Tum à Paulo III 

: Nuncius miflus ad Carolum V , duobus memoriæ 
Ap. Hugell, Ie -_ Noftrz prudentiffimis Principibus incredibiliter 
Lin ue _Satisfecit. A Julio III in Cardinalium numerum 
Adleëtus , fub Paulo IV mortalitarem cum 
* Immortalitate commutavit. Benè precare 

Quifquis es ; ita tibi quoque alii benè precentur, 
Vixit annos 56, menfes 4, dies 4. Obiit anno 
Salutis 1558. Guronus Frater Fratri vità chariori pofuit. 


L’Abbé Ughel remarque que peu de tems après la mort de 
notre Cardinal , une de fes Niéces ou petites Niéces, appellée 
Luce 


DE L'ORDRE DE S$. DOMINIQUE. ro; 


Luce Bertana, fe rendit fort Illuftre parmi les Perfonnes de L'r1v RE 
fon Sexe, autant par fa rare beauté, & fon amour pour là XXVII. 
Chafteté, que par fon talent pour la Poëfie. Les Poëtes du = 

À . IERRE. 
même Siécle ont fouvent chanté fes louanges ( r ). BERTANO. 








da. memes sd 








MELCHIOR CANO CÉLEBRE THEOLOGIEN, 
EVESQUE DES CANARIES. 


- 


- E nom de Melchior Cano eft fi connu , fes Ouvrages fi Msrcmron 
eftimés, & fa Réputation fi bien établie parmi les Sça-  Caxo. 

vans, oo nous ne fçaurions rien ajouter à l’idée, qu’on s’eft sr 
depuis long-tems formée de cet excellent Auteur. Ce n’eft pas nov itig. Tom. 
feulement fon Ordre, & l’Univerfité de Salamanque, qu'il a PE rom 11, 
illuftré par fes Ecrits: il a fait honneur à fa Nation; & on peut Ps 76: 
dire qu’il a fourni à l’Eglife Univerfelle des Armes invincibles 

our triompher de l’Erreur : il nous a en mêmetems appris 
à faire ufage de ces Armes contre tous les efforts des Ennemis 
de la Religion. ee | 

Melchior Cano nâquit dans le Bourg de Tarançon, au Dio- 1. 
cèfe de Toléde, dans la nouvelle Caftille, vers le commen- _Naïflance de 
cement du feiziéme Siécle; & ilembraffa l'Inftitur des FF. Pré- °° 
cheurs dans le Couvent de faint Etienne à Salamanque l'an 
1 5 2 3. Ses premiéres Etudes firent connoître toutes les richefles IL 
de fon efprir : génie heureux, élevé, jufte, étendu, pénétrant, nn ie 
il avoit une imagination vive, là mémoire füre, le difcerne- 
ment fin. À tous ces dons naturels, il ajoûta une noble émula- 
tion , l'amour du travail, & un très-grand défir de connoître la 
Vérité ; à la recherche, ou à la défenfe de laquelle il confacra 
toutes les connoiflances, qu’il pût acquérir dans l'Etude de 
l'Hiftoire , des Belles-Lettres, & des Langues. Il parloit par- 
faitement bien Latin, & il n'ignoroit pas le Grec, ni les autres 
Langues Orientales. Sonilluftre Pere , dont il fait quelquefois II. 
l’Eloge , avoit été fon premier Maître, ou fon Modéle, &dans 5 Etudes: ; . 
l'Ordre de faint Dominique il trouva d’habiles Profefleurs, 
dont la grande réputation fervit encore à exciter de plus en: 
plus fon émulation , & à perfectionner ce goût exquis pour les 
Sciences, qu’on remarque dans tout ce qui cft forti de fa plume. He 
François de Victoria , ce célébre Reftaurateur des Etudes IV 


dans l’Univerfité de Salamanque , y remplifloit alors avec | Sous le célébre 
D de François de Vic- 


(1) Floruit autem non multo poft Lucia| à Poetis fui temporis mirè laudata , &c toria, à Salaman- 
Bertana , eximiæ pudicitiæ, ac pulchritudi-| Ja, Saçr. Ibid, Le: Le 
nis fæmina, Poética laude & ipla clara, & 


Tome IF, | | Bb 


LIVRE 
XXVIL 


MELCHIOR 
CANoO. 








De Locis Theol. 
Lib. XEHI , in princi 
‘pio. 


V. 
Et fous Pierre 
d'Aftudilla à Val- 
Jadolid. | 


VI. 
I] profeffe dans 
le même Collége. 


VII. 
Avec Barthelemy 
de Carranza. 


194 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


beaucoup d’éclar la premiére Chaïre de Théologie | qu’on 
apelle la Chaire de faint Thomas. Cano eùt le bonheur 
d’être fon Difciple, & de prendre fes Leçons depuis lan 1526 
jufqu'en 1530. La différence, que l’âge, & la pen de 
Maître & de Difciple mettoient entr'eux, n’empêcha pas que 
la reflemblance de génie ne formâc bientôt entre l’un & l’au- 
tre une étroite union. Victoria aima Cano, qu’il confidéroit 
comme celui de tous fes Difciples le plus capable de faire hon- 
neur à fon Habit : & Cano fe fit toujours un devoir de recon_ 
noître le merite, & la fupériorité des lumiéres d’un fi excel- 
lent Maître. Il eft vrai que pour embrafler un Sentiment , il 
vouloit en être convaincu : & excepté les Vérités révélées, il 


ne tenoit pour certain, que ce qu'il trouvoit appuyé fur des 


preuves capables de perfuader foù efprit, en diffipant tous fes 
doutes. Cette difpofition du jeune Théologien donna quelque 
inquiétude à fon Maître: il craignit qu'il n’abufit peut-être 
un jour de fes talens, en fe livrant trop à l’ardeur de fon 
génie. Melchior Cano nous apprend lui-même ces fentimens 
de Victoria ; & il avoue que la crainté de ce grand Homme, 
à été pour lui une leçon, qu'il a tâché de mettre à site (1) 

Après avoir étudié quarre ans à Salamanque, Melchior fut 
Sr à par fes D pe à notre Collège de faint Grégoire 
à Valladolid. Il y fit de nouveaux progrès fous le Pere Diégue 
d’Aftudilla , fçavant Théologien, beaucoup moins éloquent , 
& auffñi profond que Victoria, qui avoit coutume de lower fa 
vafte Erudition , fans approuver ni fa méthode d’enfcigner, ni 
fa trop grande négligence à s'exprimer poliment. Hominis 
Doffrinam celebrans , artem docendi arguens. Cano au contraire, 
déja habile & naturellement éloquent, fe fit d’abord une fi 
grande réputation , par fes fçavantes difputes , que tout Île 
Collége de faint Grégoire fouhaita le voir au rang des Profef- 
feurs. Il y remplit donc une Chaire de Fhéologie, pendant que 
Barthelemy de Carranza, qui venoit de fuccéder à Diégue 
d'Aftud'Ila, en remplifloit une autre. Les deux nouveaux Pro- 
fefcurs ; également recommandables par leur Erudition , 
avoient des qualirés différentes : Carranza étoit doux , hon- 
nête, engageant ; & on trouvoit plus de vivacité, plus d’élo- 
quence, peuttre aufh plus d’élévation de génie dans Caño. 


(1) Quod Vi@oriæ judicium ne in feÏetiam fuperftitione conftri@i, ut Fabius ax ; 
comprobarer, fedulam dediffe overam fibilncfas ducunt à fufcepta femel perfuañone 
P » | P | 


7 ipfe arrogat; quanquam illos'probare non! difcedere , &c. Biä Nov. Hip. st JP. 


foleat , qui yclyt Sacramento rogati, vel] 


se Ce SE 


| DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 7:95. 

Le nombre de leurs Ecoliers étoit grand ; & leur Emulation L 1 v R € 
encore plus grande. Un excès de zéle pour la gloire de leurs X XVII. 
Maîtres les divifa en deux partis: & on prétend que les deux 
Profefleurs , malgré leur prudence & route leur vertu , ne pa- 
rurent pas tout à fait indifférens dans certe occafon. 

Selon le Pere” Echard certe Difpute fe pañla à Valladolid, 
vers l'an r 5 3 5. M. Dupin, que Nicolas-Antoine femble favo- 
rifer , la recule de quelques années ; & prétend que ceci arriva 
dans l’Univerfité de Salamanque, où les mêmes Profefleurs en- 
feignérent depuis avec le même applaudiffement. Quoiqw'ilen vit. 
foit ; André de Fudéle, fçavant Dominicain, & premier Pro- obtient la pre. 
fefleur de Théologie dans PUniverfité d'Alcala, étant mort Théologie, dans 
lan 1 $42 , Cano eût ordre de difputer cette Chaire ; il l’em- a d’AI- 
sé au Concours ; & il la remplit avec le même fuccès. Cette ** 
Jniverfité érigée depuis l'an 1517, par les foins du Cardinal 
Ximenés , Archevèque de Toléde, reçut un nouveau luftre 
par la réputation de Cano, qui y attira une foule d’Etudians, 

Mais elle ne pofléda pas long-tems ce fameux Théologien ; il 

méritoit de fuccéder à François de Vidoria,qui cefla d’enfeigner 

& de vivre l’an r $46. Melchior , pour obéir äla volonté des Su- IX. 
périeurs, fe préfenta à la Difpute, fanscraindre lenombrenile 1! nu dans 
crédit de ceux qui prérendoient à la même Place. Parmi les célé. Ge "à Francais 
bres Théologiens, avec lefquels il entra en lice, on diftingue de Victoria. 
avec raifon le Docteur Jean-Gylles , qui régentoit depuis long- 

tems dans l’Univerfité de Salamanque, & qui fit tous fes efforts 

pour obtenir la Chaire vacante, plus honorable que celle qu’il 

avoit dignement occupée pendant-plufieurs années. Mais quel- X. 
que grande que fût la fcience, & la réputation de cet ancien. 2 fparon 
Profefleur, qu’on regardoit dans tout le Pays comme un Sça- serré: 

vant du premier Ordre, Melchior Cano l'effaça ; & par . 

fuffrages de tous les Docteurs, il fut nommé nt “ak de 

Viéoria. Il foutint fans peine toute la réputation de l’'Univer- 

fit, .& du grand Perfonnage qui l’avoit précédé. L'un avoit. 

fait revivre dans les Ecoles d’Efpagne, le bon goût, le choix 

des. matiéres, l’ordre, la méthode, la clarté, la pureté du. 

ftyle : l’autre parus porter tout cela à fa perfection. | 

LeConcile de Trente,où il fut envoyé par l'Empereur Char- XL 
les-Quint, fut pour lui un Théâtre encore plus augufte: auffi ÿ cie de Trente. 
fit-il briller, avec l’étendue de fon Erudition, & de fes lumiéres, 
la fagacité de fon efprit, fa fagele, fon zéle, fon Eloquence.C’eft 
(dit Nicolas-Antoine) ce que les Peres admirérent plus d’une 
fois; ils lui donnérent des marques fincéres de . eftime , & 

1} 


D | 
MELCHIOR 
-CANO. 


LIVRE 
XXVII.. 


MELCHIOR 
CANO. L 


Cr. AT 40 eee 
XII. 
Il eft fair Fvèque 
des Canaries. 
Echard 


Bullar, Ord. Tom. 
V, pag. 38, 





Aut. du XVISiécle, 
IV l'art, pag. 117. 
Liy. CLV ? A, 44 


XIII. 
11 abcique fon 
‘Eveché, 


196 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


de leur fatisfa@ion ( r ). Le faint Concile traïtoit alors la ma-. 
tiére des Sacremens, furtout de l’Euchariftie, & de la Péni- 
rence : & ce fut apparenment à cette occafion , que notre 
Théolosien écrivit ce que nous avons de lui fur le même fujet. . 

Le Concile ayant etc fufpendu pour quelque tems, Cano. 
retourna en Efpagne, & continua fes Leçorfs de Théologie 
dans l’'Univerfité de Salamanque, jufju’en l’année 1 $$2,que 
le Pape Jules III, à la demande de l'Empereur, le nomma 
Evêque des Ifles Canaries, après la mort de François de la 
Cerda, f avant Religieux du même Ordre, qui avoit gouver- 
né fort faintement certe Eglife. Quelques Auteurs cependant 
prétendent que ce ne fut que fous le Pontificat de Paul EV, 
& le Régne de Philippe Il, que Melchior Cano reçut fes 
Bulles, & ils ajoutent que le Pape ne les fit expédier qu'avec 
peine, fâché contre notre Théologien de ce qu'il avoit décide, 
& perfuadé à fon Souverain, que lorfqu'’il ne s’agifloit que de 
défendre fes juftes Droits , il pouvoit faire la Guerre à quel- 
que Prince que ce fut. Cette maxime (dit M. Dupin, & après lui 
le Continuateur de l’Hiftoire Eccléfiaftique de M. Fleury) ne 
ge point à la Cour de Rome ; & lUniverfité de Salamanque 
a défapprouva fort. Nous ignorons d’où ces deux Auteurs 
François, ont appris cette feconde partie de leur Affertion : 
Nicolas- Antoine, plus ancien, & fans doute mieux inftruit de 
l'Hiftoire de fa Nation , aflure au contraire que tous les Doc-. 
teurs de Salamanque , Théologiens & Canoniftes, avoient. 
penfé, & décidé comme Melchior Cano (1). | | 


/ 


. Ce qu’on peut aflurer, c’eft que ce Prélat, fort agréable à 


Sa Majefté Catholique, fut Sacré avant la fin de 1552 ;, par 


conféquent avant le Poncificat de Paul IV. S'il fe rendit d’a- 
bord dans les Canaries (ce qui eft encore aujourd’hui difputé: 
parmi les Auteurs) ces Ifles, apellées Fortznées, n’eurent point 
aflez d’attrait pour lui: il n’y fit qu’un court féjour ; & de re- 


tour en Efpagne , il reprit fes premiéres occupations. Sans cefler 


2 


(1) Acalemico ifto confpicuus munerejadhuc docuit, fuccedentique vice Cagoli. 
Italiam ad Concilium venit fub Paulo Hi, |Philippo Filio gratus valdé extitit : Cui nem- 
Tridentinam ad Urbem convocatum ; ibique| pe Regi author fuiffe dicitur ,non tanrren finé 
tam perfp cac æ mentis, atque judicii ma-|totius Collegii Salmanticenfium , Theologiæ 
turitatis , quim profundæ faptent:æ , & fin-| ac juris Doétorum fuffragatione , Confilit de: 
gularis facurdiæ laudem eximiam communi  juftitia belli adverfus quemcumque fuprema 
omnium collegarum fententià reportavit.| etiam in terris dignitate fublimem , pro de- 
Cujus rei fatis idoreum teftimonium præfta-| fenfione proptiæ ditionis excufabilirer infe- 


. re poterit Palavicinus, &c. Nic. Ant. Bbl.|rendi, &c, Nic. Ant, Bibl, Nov. Hi. Tom. 


Nov. H fp. ut fP. II, Pag, 96. 
. (2) In Hifpaniam reverfas, Salmartiçæ} Le 


! 


à 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 1:97 
d'écrire, & de polir fes Ouvrages, il expliqua publiquement à 
Valladolid la be moi Epiître de faint Paul à Timothée; & 
prit de là occa 


vince d’Efpagne; Emp 


vrai qu’il fe foit trouvé en cette qualité au Chapitre Général de 


fon Ordre , tenu à Rome l'an 1 55 8 , pour Election de Vincent 


Juftiniani. ; 
. La réputation de Melchior Cano augmeñtoit bien fes occu- 


pations, par l’empreflement qu’on avoit à le confulter fur les 
matiéres difficiles ; & fon mérite lui avoit fait un grand nom- 
bre d'amis, tant à la Cour, que dans le Clergé. Parmi céux-ci 
otr diftingue Ferdinand de Valdez, Archevëque de Seville ;:&: 
Grand Inquifiteur d’Efpagne , qui cultiva avec foin l'amitié de 
notre Théologien pendant fa vie, & s’interefla particuliére- 


ment à la pub 


luftre Archevêque de Toiéde , Barthélemy -de Carranza, bien 


des gens foupçonñerent Cano d’avoir eù quelquie part à ‘une 


réfolution, dont l’éxécution frappa d’abord tous les Efprits en 
Efpagne’, & qui fit depuis beaucoup de bruit dans les Royau- 
mes Etrangers. Ce foupcon évoit injurieux à honneur, & à 


la probité de Cano ; aufli ne voulut-il rien négliger, pour:le. 
diffiper. I déclara publiquement (&' il l’écrivit à fon: Général j: 
qu’il avoit toujours ignoré <e qué lès Ennemis de ce Grand 


Archevêque tramoient contre fa Perfonne ; que bien loin d'y. 


avoir contribué en quelque chofe , il n’avoict appris qu'avec un 


véritable chagrin ce qui venoit de lui-arriver ; & qu’une efpéce : 
d'émulation paflagere, qu’on avoit vü entreux, lorfqu'ils en- 
feignoient autrefois dans les mêmes. Ecoles; n’âvoic jamais pi 
affoiblir Jes fentimiens d'eftime & de réfpe&, qu’il confervoit. 


pour. le mérite, & la Dignité de lArchevèque de Toléde. 


La droiïture de Melchior Cano, fà Religion, fon Caradtére. 


même, méritoient qu’on l'en crut fur fa parole. Ennemi du 
menfonge, & de la diffirnulatioh ; s’il éroit d'un efprit vif, & 


d'un naturel ardeñr., il avoit le.cœur droit, équitable ,inca- 


pable de déguifement, & plus incapable d’une trahifon, qui 

ne peut convenir qu'aux Ames balles. Re la double 

douleur qu’il reffentit alors, & de l’affront fait à fon Confrere, 

& de l'injure qu'on faifoir à lui- même , du” foupconnanc 
| biü; 


ion de combattre quelques points des nouvelles 
Héréfies de Luther, & de Calvin. Ayant abdiqué fon Evêché. 
dès lan r$53,il “he la Charge de Provincial de fa Pro- 

oi qu'il remplit avec la fatisfa@ion de. 
tous les Religieux, pendant quatre années, ou plus, s’il eft. 


ication de fes Ouvrages, après fa mort. Lorf- 
que cet Inquifiteur en r $ $ 9 eut entrepris de faire arrêter l'il-. 


L 1: V R 2 
XX VIL 


MELCHIOR 
GANoO. 








XIV. 
‘Et accepte la 
Charge de Pro- 
vincial d’Efpagne. 


X V. 

Ses litifons avec 
Je Grand Inquili- 
teur, le fontioup- 
çonuer d’avoir dé- 
{crvi  l’Archevè- 
que de Tolede, 


XVI. 
Cano fc juftifie. 





193 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


L r v r E d’une lacheté, avoit été précédée d’une autre affliion, à la- 
XXVIIL qu'elle il ne parut pas moins fenfible.: ce fut la mort de fon 
de cie iluftre Pere, décédé à Vienne en Autriche: Notre Auteur 
‘Cano,  mettoit la derniére main à fon dixième Livre des. Lieux T héo- 
= logiques, so Rte cette trifte nouvelle : & il avoue qu'il 

XVIL en fut fi frappé, que fa douleur l’obligea de fufpendre pour 
Ace un. tems ce grand Ouvrage, dont le deilein lui avoir éré _ 





tümens il apprend a 
It mort, de fon ré, & comme tracé par fon Pere même, à qui il fe propoloit: 
Pere. de. le dédier (1 ). . ho nn 
Les pieufes importunités de fes anciens Difciples , & les re- 
| proches de fes Amis lui firent a la plume , pour ache- 
XvIIL ver un Ouvrage qui à immortalife fon nom. Son affition 
NE de fs Ne= d’ailleurs fut un peu adoucie par l'entrée d'un de fes Neveux 
l'Ordre de fan dans l'Ordre de faint Dominique. Ce jeune Religieux, appgllé 
Doininique. comme lui Melchior Cano, étoit fils d’une de fes. Sœurs ;, & 
anim Cole.” SL Da pas Se fon Oncle: par l'éclat de la Doëtrine, il l’a 
furpaflé par la Piété, ayant toujours vécu, & étant mort 
en odeur de Sainteté , felon: le témoignage des. Hiftoriens 
Efpagnols. | 
Cano, qui. ne vit que les beaux commencemens d'un Ne 
veu fi digne de fa tendreffe, pafla fés. derniers jours dans le 
Couvent de faint Pierre Martyr à Toléde ; où toujours occupé: 
du travail & de la priére, il finit fa carriére , le trentiéme de. 
XIX.. Septembre 1560. Cette date fuffit fans. doute pour montrer 
PE avec combien peu de fondement:, quelques Auteurs peu‘atten- 
tifs ont infinue., que Melchior:Cano avoit trempé dans la dif- 
Fa 17.4 grace de Don Cartos, arrivée plufieurs années après. M. Dupin : 
dit que ce célébre Théologien fut bien avant dans les bonnes 
graces du Prince Don Carlos, & de fon Pere Philippe IF; & 
il ajoûte que quelques-uns l’ont foupçonné d’avoir acquis la’ 
tib. CLV, 44. faveur du Pere au dépens du Fils. Le Continuateur de PHif- 
toire Eccléfiaftique , ne manque pas.de copier ces paroles'; & 
il néclaircit rien. Auffi ignorons-nous.ce qu’ils ont penfé eux- 
mêmes.de ce foupçon. Seroient-ils l’un & l’autre dans la même: 
erreur que PAuteur Anonime de l’Hifoire générale d'Efpagne, 


( 1 ) Superiorem Joçum vix dum finieram, | has lucubrationes nuncuparem, fciicet 4. 
& ecce. nuncius affertur Parentem_ meum |Jaboribus, quos ejus potiffimum caufà, fuf: 
cariffimum Viennæ diem extremum obiiffe. | éeperam , aliquandiu ceffatumeft ... Etenim 
Eo vero audito nuncio , fimotum me negem, | vivo patre cm de Locis Theologicis aliquid 
quäm id reté faciam viderint fapientes , fed | vellem fcribere , ille inihi occurrebat non eo 
certé mentiar. Motus fum-enim tali parente| {olim dignus munere, fed in cujus etiam no- 
orbatus , qualis ut arbitror apud mortales re-| mine vigiliæ noftræ gratis apparerent, &c. 
liquus nullus eft. Cüm aurem ego illi meas] De Loc. Theol, Lib: XI , in exordio. . 


Ru + 


DE L'ORDRE DE 8. DOMINIQUE. 199 
écrite en François, & imprimée à Paris l'an 1723 (*)? Cet 
Ecrivain, après avoir parlé du defféin Qu'avoit formé Don 
Carlos l'an 1568, de {ortir dé la Cour de Caftille , pour fe 
retirer fecrettement en Allémagne, continue aihfi : Philippe 
agiflant en toutes chofes avec ane profonde fageÏe, & #ne mre 


délibération | confulta [ar l'affaire de fon Fils les Doffenrs les 


plus habiles ; entre antres Mrichior Cunas, Evéque des Cunañies, 
€ celai d'Oribnelz, dont il écoutoit volontiers des confèils, à canfe 
de lear rare prudente. Mais puifqué tetré Confülrétion ; comme 
il le remarque luimême, fe ft en +3 68 ; & que thus les Aü- 
teurs conviennent que Melchiot Cand éroie mort dës l'an 
1560 (*), comment fut:il a us au Corfeil du Roy : Ce 
féroit perdre le rems que de réfurer férieufémént cette fable. 
Nous ne nous étendrons pas'ici fur lès Etoges , que Îles vé- 
ritables Sçavans ont faits comme à lenvi, de notre Autéut’ 
& de fes Ecrits. Seloh Nicolës-Anroine, fes Ouvrages de 
Caño lui ont affuré uné réputation immortellé : il a éû autant 
de Panégyriftes, & d’Admirateuts, qué de Leéteurs (1). Le 
Pere Échard croit que roûres les louanges , qu'on lui à données 
pendant près de déux fiécles , font encore du-deffous de foi 
Métire (1). Et flme femble que le Pere Alékandre dir quel: 
ue chofe dé plus, forfqu'il affure que de tous les Celébrés 
héologiens de fon Ordre, il m'en eft aucun (faint T'homids 
{ul excepté) dont fl admire plus lErtidirron & le Géñie{3). 
IL èft temis de donner quelqué idée de fes Ecrits. Nous Eorn° 
ps par le "Fraîré des Lieux Théologiques , dûé M. Dupii 
appelle üni excellent. Ouvrage, éctir avèc toure l'élésiñce qu 
lon peut fouhiaitér ; & un Chef d'œuvre d'étoquerce dans ce 
senré. Dans cé Traité’, divifé én douxe Éivtés , l’Autéut a ren- 
fermé tous lés Principes, codes tes Sources, où fes Fhéolo- 
giens peuvent puîfer , dés prèuves pour établir fofidément tou- 
tes les Vérités de la Religioi, & pour réfutet es’ Érréurs 
oppofces. Le premier des douzé Livrés expliqué fomimairement, 


‘ (Tr) Sxculi fuperioris anmo: fexapéfimo | & odio , à tradita perfe@i Théobogi ratione, 


Yicai cüd Morte TolcticonrBütavie , int 
mortali præparaté fibi fami, iñ opereillo vix 
jufti volumihis, quod verè tot laudafores, 
& admiratorés., quet Leétores haben No. 
Ant, ut fp. | 

. (2) Vir fané non ab exquifita {olm Doc- 
trinæ Sacré cognitiohe ; aut à Linguarum 
€tiam Gré£cæ, & aliarum Oftientalium péri- 


ti, fed à recta veriçatistraétarione , à ftu-: 


dia pro Écclefa , à novicätum omnium fagà 
ee | 


Erddicofum omnium coù!enfu nunqham fa- 


us laudandus ,: dignufque pofterorum me- 
motiä iimiortali. Échañd, Tom, 11, p. 177: 
Col. 1. i; AR RU DS 

(3 ) Obiit vir landatiffimus ( cujus ingez 
nium præ cæteris Dominicani Ordinis Scrip- 
toribus’, poft fanéti Thomæ Angelicam men- 
tem, maxime fufpicio J Tolen anno 1ç60, 
&c. Nat. Alex, Hiff, Etc, Tom. VIII | pag. 


j 


193: Col. : e 


LIVRE 
‘“XXVIL 


M£LcHIOoR 
CAN O, 


(*) Chez Pierre 
François Gitfact. 
Tom. VII, p. 372: 


(**) Nic. Anc 
Dupin. 

Echard. = 
Huit, Eccl, Ke r 


Pag. 117136 


LR: 
Ecrits de Mel- 
chior Cano. 


200 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


Lr ver E ces fources au nombre de dix ; fçavoir: 1°. L'Autorité de l’Ecri- 
XXVII. ture Sainte; 2°. L’Autorité des Traditions Divines ou A poftoli- 
Mricuios dues; 3°. L’Autorité de FEglife Catholique ; 4°. Celle des Con- 
R -1 do de 

‘Gano.  -ciles Généraux ; 5°. L’Autorité de l’Eglife Romaine, ou du 
— Saint Siége ; 6°. L’Autorité des Peres & des faints Doéteurs; 
. 7°. Celle des Théologiens de l'Ecole, & des Canoniftes, 8°. IL 
des Lieux Théo donne pour huitiéme fource, la raifon naturelle, qui eft ré- 
logiques. pandue dans toutes les Sciences trouvées par la lumiére de la 
Railon 9°. L'Autorité des Philofophes & des Jurifconfultes ; 
&enfinl’Autorite de l'Hiftoire Humaine, appuyée furune Tra. 
dition certaine, & écrite par des Auteurs dignes de foi. Cano 
avertit que de ces dix Sources, les Es premiéres font propres 
a la Théologie ; les trois derniéres fant comme empruntées ; 
le Théologien néanmoins: peur fe fervir quelquefois des unes 

& des autres. | 





XXIL Après ce.Catalogue.des Lieux .Théologiqués, notre Au- 
de lEciture teur traite de. chacun en particulier dans autant de Livres, 
| Ainf le fecond Livre de fon Ouvrage eft de PEcriture Sainte: 


Il y établit folidement la Divinité, & la Vérité de la Parole 
de Dieu ; & prouve que tout ce qui eft contenu dans les Livres 
Saints , a. été écrit par l’afliftance fpéciale du Saint-Efprit ; 
se les Auteurs Sacrés n’ayent ses toujours befoin 
d’une Révélation particuliére , pour fçavoir les chofes qu'ils 
écrivoient, Il fixe L nombre des Livres Canoniques, & éclair- 
cit toutes les difficultés concernant les Livres, qui n’onc pas 
été autrefois reçus comme Canoniques dans quelques Eglifes. 
Î répond, avec autant de précifion que de folidité , à tout ce 
ces peut paroître oppofé aux Vérités qu'il avance. Enfin il fe 
éclare pour l'autorité de la Vulgate ,-qu'il préfére même 
aux Textes Originaux , dans ce qui regarde la Foi, & les 
- : Mœurs. Ils ne laïffe pas de reconnoître que l'Etude des Langues 
Grécque & Hébraïque , eft d’une grande utilité , foit pour 

convaincre les Hérériques , & tirer Pin même paflage divers 

fens Catholiques ; foit pour bien entendre lés Idiomes, les 

Phrafes, les Proverbes, la.vérirable fignification des mots 

Hébreux ou Grecs, qui font-reftés dans la Vulgate; foit enfin 

pour corriger. dans la Vérfion lès fautes des Copiftes , & pour 

éclaircir quelques paffages :ob{curs., en: évitant les Amphi- 

bologies. 7" "  i ee 

XXII Pour établir l'Autorité de la Tradition, dans le troifiéme 
De ki Tiaditio®. Livre, Cano pofe d’abord quatre principes. Le premier, que 
la Religion à fubfifté fans que la parole de Dieu: fut mife par 


écrit, 


LS 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. :2or 
écrit, puifque l’Eglife eft plus ancienne que l'Ecriture Sainte : 
le fecond , que tout ce qui appartient à la Doctrine Chré- 
tienne, n’a pas été expreflément écrit dans les Livres Saints: 
le troifiéme, qu'il y a plufieurs chofes concernant la Foi & la 


Doctrine , qui ne font ni clairement, ni obfcurément dans l’E- 
_criture Sainte : le quatriéme, que les Apôtres ont eù des rai- 


fons d'écrire certaines chofes, & de n’enfcigner les autres que 


de vive voix. L’Auteur donne enfuite des à 9 pour diftin- 
guer les Traditions : il y en a, dit-il, que 


es Apôtres ont 
reçues de JEsus-CHR1ST; & il y en a d’autres que les Apô. 
tres ont établies par linfpiration du Saint-Efprit, pour le 
bien de PEglife, Les Ufages fondés fur celles-là ne peuvent 
être abolis par une coutume contraire , & l’Eglife même ne 
peut pas en difpenfer les Fidéles. Il n’en eft pas de même des 
autres ; & entre les Ufages établis par les Apôtres, il y en a 
qui n’ont éte que pour un tems, comme il y en a qui font pour 
toujours. Cano apporte des preuves , & des éxemples de tout 
cela ; & il répond parfaitement à toutes les Objeétions que 
Luther, Calvin, & leurs Difciples ont coutume de faire con- 
tre les Traditions. | | 

_ Dans le quatriéme Livre , l’Auteur traite avec méthode 
les principales Queftions de l’Eglife ; dont il montre Pindéfec- 
tibilité, l’infaillibilité dans les Dogmes de Foi, & les autres 


Caradéres. Il ne diffimule pas les Arguments des Hérétiques,, 


mais il les réfute fçavanment, & il ne laiffe rien à défirer fur 


cette importante matiére. Il traite de la même maniére dans 


{on cinquième Livre, ce qui regarde l'Autorité des Conciles ; 
il donne d’abord la definition , & la divifion de ce qu’on 
apelle Conciles Généraux, Nationnaux , Provinciaux. Il prou- 
ve que l'Autorité du Pape eft néceflaire pour la Convoca- 
tion des premiers ; & fa confirmation, pour que les défini- 
tions des uns & des autres puiflent être alléguées, comme 
une preuve certaine d’un Dogme Catholique. 

Cano foutient fortement dans le fixiéme Livre, l’infailli- 
bilité accordée à fainc Pierre, & à fes Succefleurs, quand ils 
font des Définitions de Foi. Il croit qu’il n’eft pas impoffible 
qu'un Pape foit Hérérique ; mais il ne penfe pas qu’il puiffe 
définir un Dogme contre la Foi. Quant à l’Autorité des Saints 
Peres, dont il parle dans le feptiéme Livre, il prétend que 
Pautorité de deux où trois Peres ne fait qu’un Argument pro- 
bable , même dans les chofes qui regardent la Religion. Le 
{entiment du plus grand nombre, n’efk pas toujours une preuve 

Tome IV. | Ce : 


LrvReE 
X XVII. 


MELCHIOR 
CANoO. 








X XIV, 
De PEolife, 


XXV. 
Des Conciles. 


X XVI. 
Du Pase, 


XXVII 
Des Saints Percs. 


LIVRE 
XX VII. 


MELCHIOR 
CANoO. 


X XVIII. 
Des Théologiens 
Scholaftiques. 


XXIX. 
DelaPhilo‘ophic. 


XXX. 
De lPHiftoire. 


202 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 
fufhfante ; leur confentement unanime en eft une infaillible, 
dans ce qui concerne l'intelligence de l'Ecriture Sainte fur des. 
points de Foi. 

L’Auteur a confacré fon huitiéme Livre, à éxaminer l’uti- 
lité, & lufage de la Théologie Scholaftique. 11 dit que le 
temoignage de plufieurs Théologiens étant D à celui des 
autres, n’a d'autorité qu'autant que les raïfons., qu'ils alle- 
guent font valables. Il préfére l’autorité des Théologiens à 
celle des Canoniftes , du moins dans les Queftions, qui regar- 
dent la Foi, & les Préceptes de la Loi Evangélique ; les der- 
niers, dit-il, font d’uface dans les thofes, dont la décifion 
dépend des Canens & des Décrétales des Papes. Il affure que 
c’eft unc témérité de ne pas fe rendre au fentiment commun, 
& unanime de l'Ecole, dans des Matiéres de conféquence. 

Dans Îe neuviéme Livre, Melchior Cano blâme écalement 
ceux qui croyent que les Théologiens doivent s'appuyer plus. 
fur la raifon naturelle, que {ur l'autorité ; & ceux qui foutien- 
nent qu’il n’y a que l’autorité dont on puifle faire ufage dans. 
Ja Théologie. Il montre que les Saints Peres & les Apôtres 
même, fe font fervis utilement de la Raïfon , & de la Philo- 
fophie : mais il veut que les Théologiens évitent deux défauts ; 
le premier , de donner pour des Vérités certaines, des opinions 
douteufes ; le fecond, de s'occuper de queftions obfcures, & 
difficiles qui ne font d’aucune utilité, Fl marque, dans le Li- 
vre fuivant , lufage qu’un Théologien peut faire de la Philo- 
fophie, & Pabus auril doit éviter. Il fait une Enumération des 
faufles maximes de quelques Anciens Philofophes, & de leurs 
principes contraires à la Vérité , ou à la pureté de la Reïi- 
gion Chrétienne ; & il fe plaint juftement de ce que quelques 
Théologiens donnent plus de tems à étudier Averroës , & 
Ariftote, qu'a lire l’Ecriture Sainte. Il ne défapprouve pas que 
les Théolociens faflent quelque ufage du Droit Civil, pour ré- 
foudre les Cas de Confcience, & régler les Mœurs. Mais il 
ne fait pas l’'Eloge des Praticiens Modernes : je n’apelle pas 
dit-il, un Wei , un miférable Légifte fin & fubtil, 
qui s'arrête aux Formules, qui chicane fur les moindres Syl- 
labes , & qui défend également le pour & le contre. 

* Mekhior Cano ne montre ni moins d’Erudition , ni moins 
de jufteffe d’efprit dans l’onziéme Livre, où il étale les avan- 
tages , que donne à un Auteur la connoïffance de l’Hiftoire ; 
& fait voir que plufeurs Théologiens , pour en avoir négligé 
l'étude , font tombés dans de grandes méprifes. Il fe propole 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 203 

uantité de points d'Hiftoire, ou de Chronologie, qui fouf- Er y RE 

rent de grandes difficultés ; & il les éclaircir d’une maniére X XVII. 
très-fçavante. Il donne enfuite des Régles pour connoître Îcs. 
Auteurs & les Hiftoires , qui fonc dignes de Foi. Il veut 1°. 
Qu'on ait égard à la probité & à la droiture des Auteurs, 
particuliérement quand ils parlent des chofes , qu’ils difent 
avoir vûes, ou apprifes de ceux qui les avoient vies : 2°. Qu'on 
_préfére les Hiftoriens qui ont joint à la Sincérité , la Prudence, 
& le Difcernement ; & if avertit qu’un Théologien ne doit pas 
fe perfuader , que tout ce que de Grands Hommes ont écrir, 
eft également vrai 3°. Il veut que parmi les Auteurs ( Anciens 
ou Modernes) on rejette ceux que lEpglife a rejettés , en rece- 

vant l'Autorité de ceux qu’elle juge dignes de Foi. IE fait une 
exacte Critique d’Eufébe , de Socrate, de Sozoméne , & de 
plufieurs,autres, qu'il accufe , ou de peu de Sincérité, ou de 

peu de Difcernement. | 

L’Auteur avoit sg trois autres Livres, pour faire lap- 
plication de tous les principes établis, & expliquer l’'ufage 
qu'on peut faire de ces lieux dans la Théologie. Le premier 
régatdoit les difputes de l'Ecole ; le fecond devoit être une 
expofition de tout ce qu’il y 4 de difficile, & d’obfcur dans 
les Divines Ecritures ; & le eroifiéme, deffiné à la défenfe de 
ka Religion Chrétienne, auroit été une réponfe à tout ce que 
les Hérériques , les Juifs, les Mahométans , & les Payens 
o ppofent aux Vérités de notre Foi. . 

Mais nous n’avons que le premier de ces trois Livres, qui xxxt. 
fait le douziéme du Traité des Lieux Théologiques ; & qe SR 
M. Dupin trouve plus abitrait, & plus fcholaftique que les Ris 
précédens. Cano y traite d’abord plufieurs Queftions fur la 
définition, & fur la nature de la Théologie. Il éxamine enfuite 
ce qui eft de Foi, & ce qui n’en eft pas ; & en diftinguant 
différens dégrés de l'Erreur, il nous donne une idée fort éxacte 
de ce qu'on doit apeller une Propofñtion Hérétique, ou qui 
{ent l’'Héréfie ; Propofition erronée, mal fonante, offenfante 
les Oreilles pieufes , fcandaleufe, téméraire, &c. Après avoir 
marqué les Régles qu’on doit fuivre, es fe fervir utilement 

P 


MELCHIOR 
CANO. 





des Lieux Théologiques, dans la Difpute contre les Héréri- 

ques , il en fait lui-même lapplication en craitant quelques 

Queftions de différent genre ; 1°. Une Queftion de Foi, fi 

l'Euchariftie eft un Sacrifice : 2°. Une Queftion de Thcolo- 

gie, fi Ame de JEsus-CHRIST a joui de la Vifion Béati- 

fique dès le moment qu’elle a été créée : 3°. Une Queftion 
| C ci] 


LIVRE 
XXVIL. 


MELCHIOR 
CANoO. 








XXXIL. 
Eloge de ces Ou. 
vrages , par le 
Cauinal Pahivicin, 


XXXITITI. 
‘Autres Ecrits du 
même Auteur, 


204 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


qui eft de Foi, & qui peut néanmoins être connue par Iz 
raifon naturelle, fçavoir fi Ame eft immortelle. M. Dupin 
avoue que notre Auteur traite ces Quellions d’une manière, qui 


peut fervir de modéle aux Théologiens. Et c’eft ce qu'il s’écoit 


ropofé. , : 

Le Cardinal Palavicin, dans fa défenfe de la Société de 
LE sus, imprimée à Rome l’an 1649, fait en peu de mots 
Eloge de cet excellent Théologien, & de fon Ouvrage: lifez, 
dit-il, Melchior Cano, qui, dans un Livre tout d'Or, a traite 
avant tous les autres, & mieux que tous les autres, des Lieux 
Théologiques: c’eft felon moi le premier, qui ait enfeigné 
aux Théologiens , non-feulement à être éloquens & fleuris en 
traitant les Matiéres Théologiques; mais , ce qui eft plus im- 
portant, à combattre avec avantage les Novateurs, & à les 
vaincre (1), : 

On atribue plufieurs autres Ecrits à Melchior Cano, & nous 
avons de lui des Lecons Théologiques, touchantles Sacremens 
en général, & fur la Pénitence en particulier. Il ÿ développe 
nettement l’état des Queftions ; & Îes traite d’une maniére 
inftrudive & folide, appuyant toutes fes Conclufions fur des 
témoignages de lEcriture , & des Saints Peres ; s’arrêtant 
uniquement aux Queftions importantes, & évitant toujours 
la barbarie, & l’obfcurité de la plûpart des Théologiens Scho- 
laftiques. Tous ces Ouvrages ont été fouvent imprimés, en 
Efpagne , en France, en Italie, en Allemagne, & dans les 
Pays-Bas. | 


(1) Lege Melchiorem Canum, qui au-[tinanr Linguam in lyceo ) divina effari, & 
reo planè volumine hanc ipfam de Locis|( quod maximum) Catholicos Novatoribus 
Theologicis traétationem ante omnes, fupra | bellum, & clademinferre. Palaur. ir Vin- 
omnes , eft executus. Idemque primus fuit} dicationih. Societ, JESU, Cap. XX VIT, pag. 
seor , qui docuerit ( & quod minus eft La-1252. | DE 


Luis [ES 


Cr | 





nan nee ut. = +, 2e er 


| 





DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 105 





DOMINIQUE SOTO, CONFESSEUR DE 
L'EMPEREUR CHARLES-QUINT, ET L’UN DE 
SES T HEOLOGIENS DANS LE CONCILE DE 
TRENTE. 


P: de mois après le decès de Melchior Cano , l'Ordre 
de fainr Dominique fit une nouvelle perte, par la mort 
d’un autre Théologien , qui n’avoit ni moins édifié fes Freres 

ar fes rares Vertus ; ni moins brillé par fes lumiéres, dans 
Le Ecoles d’Efpagne, & dans un Concile Général; ni fervi 
moins utilement ÉEctife par de fçavans Ouvrages. La piété & 
les talens de Dominique Soto, relevérent l’obfcurité ae fa 
naiflance. Sa capacité parut dans tous les Emplois qu'il rem- 
plit, & fa modeftie dans le refus qu’il fit des plus hautes Dj- 
gnités. | | 

Il nâquit l’an 1494 , non à Séville comme l'a cru un Hifto- 
rien François, mais à Ségovie dans la Vicille Caftille, fous le 
Règne de Ferdinand & d’Ifabelle. Il fut apellé François au 
Baptème; il prit depuis celui de Dominique dans fa Profeffion 
Religieufe ( 1). Son Pere, qui n’étoit qu’un pauvre Jardinier, 
le deftina d’abord au même travail ; mais le jeune François fe 
fentant apellé à quelque chofe de plus grand, & de plus élevé, 
fit enforte qu’on lui apprit à lire & à écrire. Il fe retira depuis 
dans un petit Bourg nommé Ochand, à ee de diftance de 
Ségovie; où il fervit quelque tems dans lEpglife du Lieu, en 
qualité de Sacriftain. Cette occupation étoit aflez conforme 
à fon penchant, parce qu’elle favorifoit fa tendre pes: ê& 
qu’elle lui laifloit bien du tems pour l'Etude. Il s’appliqua dès- 
lors férieufement à l’une & à l'autre; & le Seigneur répandit 
tant de bénédictions fur le travail d’un jeune Homme, qui le 
fervoit de toute la plénitude de fon cœur, qu’en peu de tems: 
il fur en état d’aller continuer fes Etudes dans l’Univerfité 
d’Alcala. Le Cardinal Ximenés, en fondant cette Univerfité,, 
ne s’étoit pas contente d’y attirer les plus fçavans Profefleurs. 
de l’Europe, il y avoit en même tems deftine plufieurs Places 


LIVRE 
XAXVIL. 





DonmiINIQUE 
SOTO. 


D | 





Hit. Eccl. Liv. 
CLV, 0. 43. 


I. 
Bafle extraction 


de Domivque 
Soto. 


I I. 
Heureufes incfi- 
nations. 


IE 
Ses Etudes à 
Alcala.. 


pour des perfonnes du caraétére de nôtre Soto; c’eft-à-dire, 


{ 1) Fr. Dominicus de Soto, Segovienfisf obfcuri, quorum alterum Francifcum no- 
natu ; Religiofa Profeflione Dominicanus, | mine vel ipfe filius cultorem fuiffe hortorum: 
Literis atque uriliore Doétrinä, quamincor-| jaétare folitus fuit. Francifci luftrica apella- 
Tupti morss egregiè commendabant, paremktio ei contigit , quam fodalibus Prædicato- 
fuo feculo , aut certè Superiorem habuit ne | rum adfcriptus mutavit. N:c. Ant. Bibl, Nov. 
minem. Natalis annus ei 1494 ; parentes|.Hifp. Tom, page 255. | 

c iij 


LIVRE 
XXVII. 


DOMINIQUE 
Soro. 





IV. 
Et à Paris. 


Il obtient une 
Chaire de Philo- 
{ophie, dans PU- 
niverfité d’Alcale, 


Il cherche un 
lieu de Retraite. 


1206 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 
pour des jeunes gens, dont la fortune ne répondroit pas aux 
qualités de lefpric, & aux belles difpofitions qu’on leur con: 
noïtroit pour les Sciences. 

La Providence voulut que Soto eût pour Maître dans cette 
Univerfité, le célébre Thomas de Villencuve , Religieux de 
faint Auguftin, depuis Archevêque de Valence, & Canonifé 
par le Pape Aléxandre VII. II contrata en même tems une 
étroite amitié avec Pierre-Fernandez de Saavedra , un des 
Grands Hommes de fa Nation, & de fon Siécle. Sous un tel 
Maitre, & avec un tel Condifciple, Soto acheva fon Cours de 
Philofophie. Ses progrès lui avoient déja acquis l'amitié & 
l'eftime de fes Profefleurs ; & il pouvoit dës-lors fixer fon Etat, 
bien afluré de trouver toujours de l'Emploi dans les meilleures 
Villes d'Efpagne. Mais la réputation de PUniverfité de Paris 
luÿ fit entreprendre le Voyage de France ; Saavedra le fuivit ; 
ils fe rendirent l’un & l’autre les Difciples de deux Docteurs 
Caftillans ( Louis & Antoine Nuño Coronel ) qui enfeignoient 
alors avec éclat, dans les Ecoles de cette Capitale. Après y 
avoir donné plufieurs preuves de fa capacité, & avoir pris 
quelques dégrés, Soto s’en retourna en Efpagne, toujours ac- 
compagné de fon fidéle Ami. En arrivant à Alcala, il difputa 
pour une Chaire de Philofophie, qu’on venoit de mettre au 
Concours; il l’obtint, & y fit fes Leçons avec tant de fuccès, 
que fa réputation s'augmentant toujours, avec le nombre de 
fes Ecoliers, il bannit dès-lors les opinions des Nominaux, de 
cette Univerfité , ainfr qu’il fie quelque rems après de celle de 
Salamanque. | 

Cependant l’amour de la Retraite , ou le défir d’une plus 
grande perfection , le preffant toujours, il crut qu’il n’étoit 
pas encore dans l'état où Dieu l’apelloit: il quitta fa Chaire 
& le rang de Maître, pour prendre celui de Difciple à la fuire 
de }Jesus-CHr1sT. Ïl fe préfenta d’abord au Supérieur du 
Monaftére de Monferrat, réfolu de ne s'occuper plus que du 
foin de fon Salut dans le repos de la Solitude. Mais un Reli- 
cieux de certe fainte Main , après avoir loué fon deflein, 
fai dit que s’il ne vouloit point enfuir les talens, qu’il avoit 
reçus du Ciel, pour la Prédicarion & pour les Sciences, il 
devoit chaifir plutôt l'Ordre des FF. Prêcheurs ; dans lequel 
il pourroit {fe rendre utile au Prochain , en travaillant à fa 
propre perfection. Soto écouta ces paroles , & fuivit avec do- 
cilité un avis, qui fe trouvoit fi conforme aux difpofitions de 
fon cœur, Ayant fait fes Dévotions dans la célébre Chapelle 


Let …, Fe 
Es  ;: ue + 
& ET gt. u 


DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. :07 
de la Vierge à Monferrat , il revint en Caftille, demanda & 
reçut l'Habit de faint Dominique, dans le Couvent de faint 
Paul à Burgos l’an 1 $ 24, étant déja dans fa trentiéme année. 

On connut bientôt que le mérite du Sujet n’étoit pas moin- 
dre que fa réputation. L’innocence de fes Mœurs, fa Candeur, 
fa Modeftie , fa prompte Obéiflance , l'amour de lOraifon, 
du Travail, de la Pénitence , fon exactitude enfin à remplir 
tous les devoirs de fon Etat, attiroient fur lui les regards de 
toute la Communauté. Quelque grande que fut la confolation 
de Soto, en la compagnie de ces Saints Religieux; dont l’é- 
xemple étoit fi capable de le foutenir dans cet efprit de fer- 
veur, & de l’animer à fournir courageufement fa carrière ; la 
fatisfaction de ceux-ci n’etoit pas moindre, par les nouvelles 
preuves, qu’ils avoient vous les jours de la folide Vertu du 
Novice, & de toutes fes excellentes qualités. Maïs ce qui mit 
Je comble à la joye de l’un, & qui augmenta beaucoup celle 
des autres, ce fut l’arrivée d’un nouveau Poftulant, dont læ 
réputation étoit déja grande ,& le mérite fort connu. Fernan- 
dez de Saavedra , qui a été dans la fuite Chef de nos Miffions 


dans le Mexique, l’Apôrre des Indes Occidentales , & comme 
le fecond Fondateur de lOrdre de faint Dominique dans ces 


vaftes Provinces, Fernandez, dis-je, fuivit de près fon ancien 
Ami dans la même Profefion. Il étoit conduit par les mêmes 
motifs ; il apportoit les mêmes difpofitions ; on lui fic le même 
accueil. À peine furent-ils engagés à la Religion par les Vœux 


Solemnels, qu’ils commencérent à travailler avec le même: 


zéle, dans la Vigne du Seigneur, foit par:le Miniftére de la 
Prédication , foit par des Leçons de Théologie. 

L’obéiffance appliqua furtout à ce dernier Emploi Domini- 
que Soto ; & il le remplit toujours avec autant de fruit, que 
d'applaudifflement. Après qu’il eût enfeigné quelque tems à 
Burgos, les Supérieurs l’obligerent à difputer une Chaire de 
Théologie, qui vâquoit dans l’Univerfité de Salamanque, l'an 
1532. 11 s’y trouva un grand nombre de Cencurrens, qui ne 
manquoient ni d'envie d'obtenir ce Pofte honorable , ni de 


talens pour en foutenir le poids avec honneur. Soto fut pré-" 


féré à tous; & il répondit aux grandes efpérances, qu’il avoit 
fait concevoir de lui. Pendant treize années, qu’il Profeffz 
de fuite dans cette eélébre Univerfité , qu’un Auteur apelle- 
PAthénes des Efpagnols ; il forma un nombre prefqu’infini 
d’excellens Théologiens, & de fçavans Difciples de faint Tho- 


mas , dont plwieurs fort connus par leurs Ouvrages, onc fair 


Liver E 
XXVILI. 


DOMINIQUE 
SoTo. 








VII. 
Et entre dans 
POrdre de faint 
Dominique. 


VIII, 
Où fa piété le 
fait aimer & ad- 
mirer, 


IX: 

Il'eft fuivi dans 
le Cloître par ua 
de fes illuftres 
Amis. 


Soto Frofcfle: 
avec beaucoup 
d'éclat , dans l’U- 
niverfité de Sala 
manque. 


LIVRE 
X XVITL. 


DOMINIQUE 


SOTN. 





X I. 

Où il forme 
d'excellens Diici- 
pese 

XII. 

L'Empereur le 
mer à la tête des 
Théologiens,qu’il 
envoycauConcile 
de Tiente. 


Echard. Tom, Il, 
pag. 171, Col, 2. 


° 


_ Aut. du XVISiécle, 
IV Part. pag. 108, 


XTII. 
En quelle cftime 
il cit dans le CC, 
ce qu'il y fait. 


Vide Hift. CC. 
Trident. Lib. VI, 
Cap. I, n. 5. & 
Jah, VII, Cap. ŸY, 
n. 3. 

Fchard, ut fp. 

Bibl. Nov. Hifp. 
Tom. 1, pag, 256. 
Col. 1, 


208 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


honneur à leur Maître, & à fon Ecole. Il en compofa lui-mé- 
me quelques-uns, dont les Profefleurs & les Ecoliers fe fervi- 
rent utilement, pour délivrer les Ecoles de la Tyrannie des 
Sophiftes. C’eft l’expreflion de Nicolas-Antoine, dans fa Biblio- 
théque M (1). | 

Cependant le Pape Paul IIT, ayant convoqué le Concile 
général, qui devoit s’aflembler à Trente, pour arrêter les rapi- 
des progrès des Héréfies, & chercher quelque Reméde aux 
maux, dont l’Eglife étoit affligée ; tous les Princes Chrétiens 
furent priés d'y envoyer les plus habiles Docteurs de leurs 
Royaumes, afin que les Evêques puflent fe fervir de leurs 
Lumiéres, & de leur Confeil, dansune affaire auffi importante, 
Charles-Quint , comme Empereur & Roy d’Efpagne, choifit 
pour cet effet un nombre d’habiles Théologiens, qu'il prit fur- 
tout dans l'Ordre de faint Dominique. Mais Sa Majefté donna 
des preuves particuliéres de fon eftime pour le Pere Soto, en 
le hotte pour fon premier Théolosien, & l’envoyant en 
cette qualité au Concile. L'Empereur lui adreffa pour cela fes 
Lettres écrites de Bruxelles, & datées du dixième Janvier 
154$. M. Dupin s’eft donc trompé quand il a dit que Soto ne 
fut envoyé au Concile de Trente qu'en 1 48. | 

Les Auteurs qui ont écrit l'Hifoire de ce Concile, nous 
apprennent quelle idée les Peres fe formérent d'abord de Do- 
minique Soto. Les Lumières fupérieures qu’on lui reconnut, 
jointes à la pureté de fa Do&rine, à fa rare Prudence, & une 


Piété également cendre & folide, lui gagnérent fi bien la con- 


fiance de toute certe augufte Affemblée, que les autres Théo- 
logiens aimoient a l'écouter ; & que les Evèques Jui commet- 
toient ordinairement la difcuflion de ce qui fe préfentoit de 
plus difficile, ou de plus important. Il fut fouvent un de ceux, 
a qui on donnoit le foin de rédiger ce qui avoit été décidé , & 
de former les Décrets. Il parla fouvent en Public, foit dans les 
Congrégations, où on éxaminoit ce qui devoir être défini; foit 
dans les Sefions même, où on publioit les Définitions. Les 
Hiftoriens ont rapporté quelques Fragmens des fçavans Dit- 
cours, qu'il fit tantôt fur les Sens, ou les diverfes interpréta- 
tions, des Saintes Ecritures ; & tantôt fur l’utilité de la Théo- 


illius, fed & noftræ gentis homines in admi- 
rationcm fui quotidie magis convertere cæ- 
pit. Per eos dies editus ab eo eft Artium, ut 
vocant , curlus...in quo Ariftotelem à So- 
phiftarum tunc latè regnantium in fcholis 
tyranide vindicavit. N7c. Ans, ut fp. k 
logie 


(1) Ad Salmanticenfes.…. ire juffus... 
antiquiores omnes illius muncris candida- 
tos...fuperavit. Deinde in his veræ fapien- 
uæ Athenis Hifpanis conftitutus, parique 
Jaude & fruu Theologiam S. Thomæ Ger- 
manam docens , omnes non fol Academiæ 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 209 


logie Scholaftique , que les Hérétiques ne s’efforcoient de dé- L x v r à 
crier, que parce pan {ert merveilleufement à decouvrirleurs XXVIL 
Sophifmes |, & à les convaincre d'Erreur. Soto parla encore De 
dans le Concile fur la matiére de la juftification par la Foiÿ " $oro. 
& fur la Réfidence des Pafteurs dans leurs Eglifes, qu'il foutint 
toujours Être de droit naturel & Divin. Parmi les Sermons, | 
qui furent prononcés en prefence des Peres du Concile, & 
quiont été imprimés à Louvainen 1567, &à Paris en 1572, | 
nous en avons un fur le Jugement dernier, que le Pére Soto 
avoit fait en préfence du Concile, le premier Dimanche de 
Décembre r 545, felon le Pere Echard , ou en 1 546 felon 
Nicolas-Antoine. 

Pendant qu’il recevoit tous les jours des nouvelles marques 
du cas, que les Peres faifoient de A fagelle , & de fa capacité; . ?: 
l'Ordre de faint Dominique lui. en donna d’autres quiluif- . ,. 
rent honneur. Le Révérend Pere Albert Cafaus, Général des XIV: : | 
FF. Prêcheurs, étant mort dans le mois de Novembre 1 544 ; D 
& François Romée, qüi fut élû quelque rems après pour lui 4. fe un 
fuccéder , ne pouvant pas fe rendreà Trente, L;ominique Soto eftablent. 
fut. chargé de repréfenter le Général de fon Ordre dans le 
Concile ; & il en tint la place dans les fix premières Seffions 
{ 1). Cette diftinion lui étoit d'autant plus glorieufe, qu'il 
{e trouvoit alors dans le Concile plus de cinquante Religieux 
du même ‘’'rdre, Evêques, ou Théologiens. 


\ 


_ Les différentes occupations de Soto ne l'empêchoient pas 











, | Ne XV. 
de continuer à perfectionner un Ouvrage, qu’il avoit printi- 11 publi: quel- 


palement entrepris pour réfuter les Erreurs de Luther & de Sas a 

Pélage, fur la Doctrine de la Grace & de la liberté. Ce fut concile acceptent 

Pan 1547, deux ans après fon arrivée à Trente, qu'il fit pa- la Dédicace. 

roitre cet Ecrit fous les aufpices du Concile même, mt il 

le dédia. Les Peres y virent avec plaifir leur Doérine claire- 

ment expliquée, & très-folidemenc établie. Pour en marquer 

Jeur fatisfaction à’ l’Auteur, ils lui donnérent pour devife une °*."  ‘. 

Foi, ou deux mains fermées, d’où fortoit une flamme, avec . 

ces paroles de faint Paul: Zz Foi qui opére par l'Amour; fides Si. er 

que per Charitatem operatur. L'illuftre Soto méritoit cet hon-. 

neur, non-feulement par le ‘zéle ardent qu’il avoit montré 

| (1) Poft hæc à Legatis campofita , propè [lius fcientiæ in Hifpanicis Academiis altà 

Jam erat , ut eadem judicandi facultas imper- |fundarunr. Acceflit ille tamquam fuffectus 

“tiretur Dominico Soto Dominicano. Is ma- |ab Ordinis fui Generali Vicario , domefticis 

gaur Theologiz lumen eâ tempeftate ha- |comitiis alibi detento, &c. Palavics, Hifi. 

ebatur intereos , qui primi poft Francifcum | CC, Trid. Lib, VI, Cap. II. L 

Viftoriim .…. gloriam , hæreditatémque il- _ | NS 

Tome IV, | D d ; 








LivRrE 
XX VII. 


DoMINIQUE 
SOTo. 








X VI. 
L'Empereur Île 
prend pour fon 

Conitefleur. 


X VII. 

Er le noinme à 

PEvèché de Sé- 
govic. 


XVIIT. 
Soto refufe cette 
Disnité ; & {e dé- 
met de fon Em- 
pioi. 


XIX.. 

Pour ne s’occu- 
per ie de la dé- 
$eale de la Foi. 


. Ecci. Liv. 
CXLIX;, n, 821. 


Lib. CLV, 0.44 
r * XX, 

-Méprites d’un 
Hiftorien moder- 
nc. 


s10 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


dans toutes les occafions contre les nouvelles Héréfies ; & par . 
Jes fçavans Ouvrages dont il enrichifloit lEglife , & le Public; 
mais aufli par la pureté de fes Mœurs, & la fainteté de fa Vie, 
aufi conforme aux maximes de l’Evangile , qu’oppoiée à læ 
conduite peu édifiante des nouveaux Reformateurs. 

Le Concile ayant été enfuice transféré à Bologne , & bien- 
tôt après interrompu , l'Empereur apella le Pere Soto en 
Allemagne, & le prit pour fon Confefleur. C’étoit un Emploi 
que le Serviteur de Dieu h'avoit eù garde d’ambitionner ; mais 
qu’il’ ne-lui’fut pas poflble de refufer. I1 le remplit quelque 
tems avec non moins de défintéreflement que de zéle, ne s’é- 
tant jamais spas de la confiance du Prince, que pour favo- 
riler, felon les occafions, la Religion, la Juftice la Caufe. des 


Pauvres, & celle des Peuples. Le Siége de Sévovic fe:tronvanr 


vacant par la mort de fon Evêque , Charles-Quint voulut en 
pourvoir fon Confefleur ; il ne le confulta point pour le nom- 
mer à cette Dignité : mais tout dépendoit d’avoir fon confen- 
tement; & il ne fut pas poflible de l'obtenir. On eùüt beau lui 
repréfenter les Vœux de toute une Ville, qui étoit fa Patrie ; 
les befoins qu’elle avoit d'un Pafteur de fon Caraëtére , & 
les grands biens qu’il pouvoit efpérer de faire , parmi un 
Peuple dont il avoit toute la confiance. Soto fut toujours fer- 
me dans la réfolution, qu’il avoit prife d’imiter encore en cela 
fon glorieux Patriarche faint Dominique, & faint Thomas 
fon Maître, qui avoient été fi conftans à refufer toutes les 
Dignités Eccléfiaftiques. Bien loin de prendre de nouveaux 
engavemens , qui l'auroient toujours plus éloigné de ka fim- 
plicité de fon Erat, & de lapplication à l'Etude ; il demanda 


. avec inftance la permiffion de fe retirer de la Cour, réfolu de 


fe livrer avec une nouvelle ardéur , à fon Travail ordinaire, 
en combattant par fes Difputes, & par fes Ecrits, l’Ignoran- 
ce , le Libertinage , PHérele. SC 

_ Un Auteur Moderne prétend que Dominique Soto, étant 
en Allemagne fut employé par le Cardinal Othon à la direc- 
tion de l’Univerfité LA Dilinghen , que ce Prélat venoit de 
fonder : que ce fut lui qui obtint de l'Empereur 12 permiflion, 
‘que le Cardinal Polus Plicicoir depuis long-téms , pour venir 
conférer avec cc Prince, & continuer fa route vers l’Angle- 
terre: & que lui-même fut depuis envoye par Philippe II dans 
ce Royaume, du tems de la Reine Marie , pour expiiquer faint 
Thomas dans l’Univerfité d'Oxford. Mais ce font autant de 


- méprifes : les anciens Hiltoripns n’attribuent. point tous ces 


tops 


7 DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. z21r 


Faits à Dominique Soto , mais à Pierre de Soto , autre fcavant L + v rx 
re du même Ordre, doncnousécrirons bientôt l'Hif XXVII. 
toire, Il eft vrai que différens traits de reffemblance, qui fe 
trouvententre ces deux gränds Hommes, leur Nom, leur Pro- 
feffion, leur Mérite , une partie de leurs Emplois , qui furent 
les mêmes, ont donné occafion à la méprife de quelques Ecri- 
vains. La fuite de la Vie, & des A&ions de l’un & de l'autre 
en fera fentir les différences. | ns 
Avant la fin de l'an 15 $o, Dominique Soto, déchargé enfin XXI. 
de l'Emploi de Confefleur de Sa Maicité , revint en Efpagne; Pi retour 
> | : pagne. 

où il fe propofoit de couler le refte de fes jours dans les éxer- 

cices de la Priére, & de l'Etude, uniquement appliqué à of 
frir à Die, dans le fecret de la folitude , fes larmes & fes gé- 
miflemens, pour l’exp'ation de fes propres péchés ; fans px 

de fournir aux Fidéles, des Armes cpntre les Hérefies de Li 

ther & dé Calvin, qui faifoient un fi grand nombre d’Apofrars. 

Mais à peine fut-il arriyé au Couvent de Salamanque, qu’il fe 

vic obligé d’en prendre le Gouvernement. Les Religieux, té- 

moins ht long-tems de fa prudence, de fa régularité, & 

de toutes fes grandes qualités , crurent qu'il leur feroit bien 

difcile de trouver un autre Supérieur , qui fut tout à la fois 

plus faint, plus fçavant, plus expérimenté, ou plus capable 

de faire fleurir les Etudes, & de maintenir l’efprit de ferveur, 

qui s’étoit heureufement confervé dans ce Sanétuaire. L'idée  xx11. 
qu'ils avoient de fes talens étoit fondée ; & leurs efpérances Ef Se 
ne fürent point trompées. Ils retrouvérent un modele de tou- Simique. ° 
tes les Vertus Chrériennes, & Religieufes, dans la perfonne 

d'un Supérieur, qui n'éxigeoit jamais des autres , que ce qu'il 

prariquoit le premier, incapable de corriger par humeur, ou 

de diflimuler par foiblefle. S'il montra beaucoup de ‘zéle, & de 

fermeté, pour foutenir les faintes Pratiques de la Religion, 

fon zéle A toujours felon la fcience ; &.fa fage fermeté, ac- 

compagnée d’une plus grande douceur, faifoit aimer le devoir 

aux moins fervens. Heureufes les Communautés, à qui il eft 

donné d’avoir des Supérieurs de ce caractére. no 

Cependant l'Empereur Charles « Quint , pour.donnerune xx. 

nouvelle preuve de fa-confiance envers fon ancien Confefleur, Ileft choif par 
le choifit pour être comme le juge , ou l'arbitre d’une affaire, FEmperurr pos 
qui faifoit alors beaucoup de bruit dans tout le Royaume d'Ef- une célébre Dif. 
pagne; & qui étoit furtout vivement agitée entre le célébre pure. 
Barthelemy de Las-Cafas, & le Docteur Sepulveda, au fujet 

de la Conquête des Indes Occidentales, & de la pv dont 

dij 





DouINiQUE 
Soro. 





- 


Liver ?#% 
XX VII. 


DoïMINIQUE 
SOTO. 








XXIV. 


Sage conduite. 


XX V. 
Le Prince décide 
conforinément à 
{on aviSe 


XX VI. 
L'Univerfité de 
Salamanque , pro 
fite une: fecot de 
£ois. de fes Leçons. 


æ 


XX VIL 
public de nou- 
veaux Juvrages. 


211 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 

on devoit traiter les Indiens. Le premier combattoit depuis 
long-tems en faveur de leur liberté, & il condamnoit haute- 
ment la Tyrannie de leurs Oppreffeurs ; dont le fecond avoit 


entrepris la défenfe. Ceci mériteroit d’être repris de plus haut’, 


& d'être expliqué avec quelque étendue: mais ce détail cu- 
rieux & intéreflant, trouvera plus naturellement fa place dans 
Ja Vie de Barthelemy de Las-Cafas. Il fuit de remarquer ici 
que dans une affaire auffi délicate, où il fembloit qu'on ne 
pouvoit prononcer en faveur de la Juftice , fans intérefler les 
prétentions du Souverain , & allarmer la cupidité des Grands, 
Dominique Soto fit paroître autant de zéle & d’impartialité, 
que de lumiéres , & de pénétration. Il donna la même atten- 
tion aux Difcours des deux Contendans, & écotta avec la 
même patience tout ce qu'ils voulurent allcguer, pour appuyer 
Jeur fentiment, fans fe laifler jamais prévenir par ce qui pa- 
roifloit de favorable dans la caufe de E ni éblonir par l’'E- 
loquence véhémente de Pautre. Conformément aux intentions 
de l'Empereur , il fit un Sommaire des principales raifons qui 
avoient été avancées des deux côtés. Sur fon raport, le Con- 
feil Royal des Indes donna fon Avis, & le Prince prononça 
conformément à ce que Dominique Soto avoit déja préjugé. 
Dans cemêmetems, Melchior Cano ayanr été Sacré Evêque 
des Canaries, comme nous lavons dit, Soto fut invité à le 
remplacer dans l’Univerfité de Salamanque , & à recommen- 
cer fes Leçons de Théologie dans les mêmes Ecoles, où pen- 
dant plufieurs années il avoit ré écouté comme un Oracle. Ce 
travail ne pouvoit être que pénible, pour un homme qui ap- 
prochoit de foixante ans: mais il devoit être atile au prochains 
& il fe trouvoit conforme à la réfolution , qu’il avoit prife de 
confacrer.tous fes talens à la défenfe de la vérité: il ne refufa 
donc pas de’ remplir cette premiére Chaire de Théologie; 
mais .à condition.que ce ne Éroit ue-pour lefpace de quatre 
années ( r .Ce fut commeune nouvelle lumiére,qui reparut dans 
Ta plus célebre Univerfité d’Efpagne.On y vit aufli une nouvelle 
émulation parmi les Etudians ; le nombre en augmentait tous 
les jours ; & quelque grande qu’'eut été la réputation du fça- 
vant Cano, on ne s’apperçut pas de fon abfence. . | 
.. Parmi les exercices continuels de l'Ecole, & malgre les 
{17 Ad primariam Theologiæ Cathedram | donaretur ..… libenter annuït ,. ut cui litera- 
matutinam ;, ebreceffum Melchiaris Cano ad [rum ftudio-, docendique munere nihil effet 
Æcclefiam Canarienfem promoti vacantem , | in vita jucundius, &c. Echard, Tom. II ; pag. 
communi totius Academiæ vo'o expetitus & 172, Col, 5. : 
Anviratus , cà lege ur poft quadrienninm rurel * - UNE ie 


3 





} 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 213 


fréquentes Réponfes que Soto étoit obligé de faire à diverfes 
Confultations , il continuoit toujours à chatier fes premiers 
Ouvrages, ou à en publier de nouveaux, que les Sçavans li- 
foient ‘avec fruit, Il en donna un.fur l'abus des Juremens. :où 
on trouve d'excellentes Régles : & il dédia à Don Carlos, 
Infant d’Efpagne, fon grand Traité du Drok & de la Juftice, 
divifé en LA RS Livres (*). Il firaufh de fçavantes Notes ; 
pour corriger quelques Paflages , qui fe trouvoiént dans lés 
Commentaires de Jean Férus. Francifcain de Mayence ,'fur 
l'Evangile {elon ‘faint Jean. Michel de Médina, ha ile Théo- 
logien de POrdre de faint François , attaqua nôtre. Auteur, 
en faifant l’Apologie de fon Confrere. Mais l’Inquifition de 
Rome mit cette Apologie à FZndex, & défendit: la lecture 
des Commentaires:de Jean Férus, jufqu'à ce qu'ils fuflenc 
revus & corrigés (1). Me Re ue ND 

Les occupations , dont nous venons de-parler , n’éroienc 
pas les feules., qui remplifloient les momens de Daminique 
Soco : felon lavertiflement du Sainc-Efprit, il ne négligeoie 
aucune des bonnes Œuvres qu'il pauvoie faire :.& .{on 1éle 
aif, ainfi que {à réputation , le mettoient en état d’én faire 
beaucoup. Pacifier les Différends , éteindre les Inimitiés , ré. 
concilier les Ennemis , protéger là Veuve, & l’Orphelin ; 
combattre les Abus, les Relachemens, les Erreurspopulaires ;: 
perfuader l'Amour ; & la pratique de Ja Vertu, autant par Lai 
force de l’éxem le, que-par l'autorité de la Parole -. & join 
dre toujours à de rigoureufes Pénitences , au à là ferveur de 
h'Priére, le travail de l'Etude & de la Prédication. C'efl <é 
au’il avoit commencé de pratiquer dès fon entrée dans l’Or- 
dre de faint Dominique ; & ce que fes différens Emplois ne 
Jui firent jamais interrompre. Pendant un Carême ‘qu'il 
prècha dans l'Eglife Câthédrale de Salamanque, on vit-quelles 


? 


Bénédiétions le Seigneur aimoit à répandre fur fa Parole, & 


fur le Miniftére d’un Prédicateur aaffi humble. qu'éclairé 
{2). Soto remplifloit alors pour la premiére fois la Charge de 
Prieur dans. le Couvent de Salamanque ; & il n’eug pas plurôe 
fini les quatre années, qu'il s'étoic engägé d’enfeigner dans’ 


{*) Nicolas-Antoine divife ce Traité enFriiin Joannem; nifi correëti & emendati 
feprLivres, M. Dup en huit; & le Pe:e | &c. Echard. Tom. T1, Pag. r73.-Col. 1. d 
Echard en dix. Ces Auteurs peuventenavoir| (2) Aano..; rfç1 conciones fn 
"à différentes Editions, | | . males habuit in Baflica Cathedral: cum fum- 

(1) Sed hæc apologia in indice Romano | ma auditorum approbatione, nec minore 
probibira fuit, nec permii feri Commenta- lfru@u. Echard. p'e 172. Col. 1. 


DUE à dif . y 


LrIvrEzx 
X XVII. 


DoMiINIQUE 
SorTo. 








XXVIIT. 
Œuvres de Cha. 
rté, & de Miféri- 
corde, 


+ 


LrIvRE 
XXVIL. 


DomMiINIQù Er! 
. SÔTO. 
Ds 








XXIX. 
Il continue à 
conduire , & à 
édifier fes Freres, 


# 


XXX, 
Sa mort. 


XXXI. 
Sa mémoire ho 
norée à Salaman- 
que , & à Ségovie. 


XXXIL 
ll eft loué par 
tous les Auteurs. 


XX XIII. 
Eloge qu’en fait 
Nicolas-Antoine, 


#14 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


€ommunauté. DS NES 
‘‘'Il'étoit de la deftination de ce grand Serviteur de Dieu, 
de ne vivre jamais pour lui feul, & de ne trouver du repos 
que dañs le Travail. Sa Charité tendre & offcieufe paroifloit, 
& à l'égard de fes Freres qu’il aimoit à prévenir, ou foulager 
dans leurs infirmités, & envers les Pauvres, à qui il faitoic 
diftribuer abondamment les Aumônes , que les facultés de la 
Maifon permettoient de faire, ou, que les Riches du Siécle 
faifoient pafler quelquefois par fés mains: On n’admiroit pas 
moins la rare modeftie d’un Homme, qui, après avoir paru 
avec tant déclat dans les plus célébres Univerfités, à la Cour 
d'un Grand Prince, & dans un Concile Œcuménique ,;s’abaif. 
foit avec plaifir à cé qu'il y a de plus rebytant dans le fervice 
des Malañes & fembloit n'être à la tête de fes Freres, que 
our fe rendre le Setviteur-de’tous. Tels furent jufqu’à la fin 
ke pieux Exercices du Peres Soto. Rempli de l’efprit de fa 
Vocation, & toujours fidéle à la Grace, dont il étoit un illuf_ 
tre Défenfeur ; il pouvoit dire avec l’Apôrtre : fai bien com. 
battu, j'ai achevé ma courfe , j'ai gardé la Foi, lorfque le tems 
de fon repos étant arrivé , il fuc appellé à la joie FA Seigneur 
l'an r$60, le fixiéme jour de Décembre felon quelques Au- 
teurs, ou plutôr le quinziéme de Novembre, comme l’aflu- 
rent plufieurs autres après Dominique .Bannés, qui fe trouva 


PÜniverfté, qu’on le plaça de nouveau à la cêté de la même 


préfent à fa mort. | nr he : 
L'Univerfité de Salamanque , & la Ville de Ségovie firenc 
des dépenfes extraordinaires pour honorer fes Funérailles, & 
donner des marques publiques de leur Vénération. Tous ceux 
qui ont parlé des célébres Théologiens du feiziéme Siécle, 
ou des. Hommes Illuftres de l'Ordre de faint. Dominique; de 
même que les Auteurs qui: ont écrit l’'Hiftoire du Concile de 
Trente , ou celle de l'Empereur Charles-Quint, ont fait l'E- 
loge de Dominique Soto. Diégue de Colmenarez , dans fon 
Hiftoire de fa Ville de Ségovie, reléve particuliérement la 


 Piété, l’Erugition , le Mérite, & les Talens d'un Homme , dont 
les Proteftans eux-mêmes ont parlé avec honneur ; quoiqu’ils 


n’ayent point eu de plus formidable Adverfaire de leurs Nou- 
veautés. Nicolas-Antoine,pour nous marquer quelle idée les Ef- 
pagnols avoient de fes Ecrits, nous apprend que c’étoit parmi 
eux un Proverbe, qu’on fçavoit tout quand on fçavoit Soto ( 1 ). 


(1) Soti meritum in Literis Sacris, & Philofophicis ( præter quam quod commune 





ee ee ee 
te 


DE L'ORDRE DE S$ DOMINIQUE. :15 


Les premiers Ouvrages de notre Auteur, furent des Com- 
mentaires fur [a plupart des Livres d’Ariftore, Nous avons 
déja remarqué , que les Univerfités d’Alcala & de Salaman- 
que fe fervirent de ces Commentaires, pour bannir de leurs 
Ecoles les Opinions, où les Fables des Nominaux. Entre fes 
Ecrits Théologiques les principaux font ; 1°. Des Commen- 
taires fur le quatriéme Livre des Sentences ; 2°. Une autre 
fur l’Epître aux Romains; 3°. Son Traité du Droit & de la 
Juftice ; 4°. Un autre de la Nature & de la Grace , dédié 
aux Peres du Concile de Trente, & partagésen trois Livres. 
Dans le premier, l’Auteur traite des différensEtats de J'Hom- 
me, & de fa Chute; dans le fecond , il parle de Ja Juftifica- 
tion , & de la Rédemprion de la Nature Humaine ; dans le 
troifième, il explique le pouvoir de l'Homme Juftifié , & 
combat fortement l’Opinion de Catharin, couchant la Cerei 
tude de la Juftice. Il traite encore la même Matiére avec 
beaucoup d’Erudition , dans fon: Apologie contre le même 
Auteur. Nous avons encore de lui un Livre, pour apprendre 
la véritable maniére de prêcher l'Evangile ; une autre intitulé, 
Somme de la Doflrine Chrétienne ; un ttoifième pour la Caufe 
des Pauvres;:un quatriémé touchant le Secret. ‘* ° | 

On lui attribue aufli une Office de faint Jérôme, & un 
de faint Thomas d'Aquin. Les Hiéronimites fervent du pre- 
mier, qui fut adopté dans leur Chapitre Général Pan rs43, 


pe de Coelmenarez , :& és Dominicains dé Sala- 
manque chantent le {econd, le jour:de la Fête du Dottèur . 


Anpélique , au ràppoit:de Marieta Auteur iEfpagnol.: : 

Outre les différens Ouvrages que nous-venons de citer, & 
dont les principaux ont été fouvent imprimés à'Salamanque, 
à Toléde, à ee à‘Lyon ;: à iParisi à X 
Rome, Venife, &'ailleurs;Sotoavoit com mence des Cot- 

mentaires fur l'Evangile folon faint Mathieu : mais: #’ayant fÜ 


y mettre la derniére main , il ne voulut peintes donnérat | 


‘Public ,-ni pérmettre qu’on des:fir: p: roître fous’ fon nom: Et 


LIVRE. 
XXVIL 


| 
DoMINIQUE 
SOTo. 





XXXIV, 
Ses Ecrits, 


AI 4 
à Douay ; &-Ahvers ; à :-:. 


“vers la :fn de {on Commentaire ‘fur le-quatriéème Livre dés 


“Sentences, ika: ef foin: d'avercir qu'il parofflcit pléfieurs Ecrits, - 


qu'en’ lui attribuoït. mis iqu'il défavouoit parce Qué ceux-aui 
voient pü les recueillir; pendant: quil faifoie fés Léçons de 


“illius-remiporis diéterium , Qui vempe fait-Sa: illo. Salrhantine- Gymnafo gdocti valdë : ce- 


tum, fCit cotum , prædicat) infighes Doc-flebrant , &c. Bibi, Nov. Hifp. Tom, 1 pag, 
\-h 


“trié ini, quidemque ab co in. celebestiino fa $z.Cae2 © 0e ce 01 











218 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


L.r v RE Théologie dans les Ecoles, y avoient mêlé plufieurs chofes 


Mn AU PRE à 
DouINIQUE 


LE 


É, 


XXVILI. 


SOTO. 








PIERRE 
DE SOTO. 
Pr 2 mA Puits 

een 

Jo. Lopez IV Part. 
Lib. 11, Hift. Gen. 
Cap. XXVI » dc. 

Echard, Tom. I]; 
pag. 193. 8cc. 

Nat. Alex. Hift, 


dignes de correction. e | | 
Il fe plaint de même qu’on eût altéré une Inftruction fa- 
miliére ; qu’il voit autrefois compofée en forme de Cate- 
chifme, pour apprendre aux Enfans les prémiers principes de 
-notre Religion. Quelque Novateur, ou Hérétique caché, en 
avoit corrompu l'Edition faite à Compoftelle, & n’avoit pas 
fait difficulté d'avancer que nous ne devons poiñt'invoquer la 
Sainte. Vierge ; comme notre Avocate & notre Protectrice 
auprès de fon #ils. Soto, en fe récriant contre ‘cette Erreur, 
déclare qu'il a pofitivement enfeigné le contraire dans ce mê- 
-me Ecrit; & fans infulter au malheur du Coupable, il ajoute 
que furpris depuis dans un autre crime de même efpéce, il 
avoit été puni du dernier Supplice. Sed ille Calcographus ob 
-aliam id genus impoffuram patibulo fuit fafpenfus: Si in cajufpiam 
manu illa Cartula incideris ,:meminerit Blafphemiam illam faifd 
‘mihi [criptam. Dom. Soto in fine IV lib. Senten. 








PIERRE. DE;:SOTO, CONFESSEUR ET 
CONSEILLER DE L'EMPEREUR CHARLES-QUINT, 
DEPUIS THEOLOGIEN DE P1E IV , Au CONCILE 

. DE TRENTE. nn an > Un 

| UE nous n’avions qu'a faire l’Eloge de Pierre de Soto , il fuf- 

2 firoit. peut-être de dire que plufeurs Souverains Pontifes, 

des Cardinaux, &. les’ Sçavans dû premier Ordre, ont été fes 

Admirarteurs ou ifes: Panégyriltés pendant fa vie & après fa 

mort : que de Puiflans Monarques l’ont employé avec fuccès 

dans quelques importantes Négociations. & que fi fes Talens: 


ëccl, Tom, vil, ,& fes belles -Adtions. l'ant'ifait. compter parmi les Grands 


pag: 192 


Naiffance , Pro- 
feffion, Vertus de 
Pierre de Soto. 


Hommes de fon Siéclé, fes Vertus ne l'ont pas moins rendu un 
.des-plus faints: Religieux de-fon Ordre. L'Hiftoire de fa vie 
eh ps la-preuves - "1, + 
-. Pierre de Soto ,:né à, Cordoué de Parens Nobles, embraffa 
l’Infticat des, FF. Prêcheurs, dans le célébre Couvent de faint 
Etienne à Salamanque Fañ::r $ 183 &il y :fit.fes Vœux l'an- 
née fuiyançe le premier. jour d'Avril. Nicolas-Antoiñe dit que 
Ja :beauré de fon gérie » la-marurité du ‘Jugement ; & une 
randé application à l'Etude des Saintes Lettres, le rendirent 
Éientôe un excellent Théologien (1). Mais fon attrait pour 
L À 1) He Petrus de Soio, Cordubenñs; nobili. lote-natus,, Dominicanus, Si 


DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 217 
la vie intérieure & pénitente, n’écoic pas moins grand, que L 1 vr E 
fon ardeur pour les Sciences. Le Pere Jean Hurtado de Men- XX VII : 
doza , à qui l'Empereur n’avoit pü perfuader d’accepter l’Ar- FRE 
chevêché de Toléde , vivoit alors dans une haute opinion ne 
de Sainteté. Ayant mis la Réforme dans plufeurs Couvens = 
de , il avoit fondé celui de Nôtre-Dame d’A4rocha à IL. 





; ‘ + I! prend un (aint 
Madrid. La bonne odeur que ce faint Religieux, & fes Freres Riieibou 


répandoient dans le Pays, obligea Pierre de Soto à fe mettre modéle 
fous fa conduite, pour fe former fur fon modéle. Il l'imita 
de fi près dans la pratique de toutes les Vertus Chrériennes, 
& Religieufes, qu’il fut regardé dès-lors comme un des prin- 
cipaux appuis de cette Réforme naiflante. | 
Peu avancé en âge , mais déja diftingué par fa prudence, 
de Soto eût Commiflion de fonder un Couvent de fon Ordre 11 fonde un Cou- 
dans la Ville d'Aranda, fur la Riviére de Douero. Le Peuple Ye tes le plus 
depuis long-tems fans Inftruétion, fouhaïtoit avec ardeur cet pus LS 
Etabliflement , & l’'Evêque du lieu, Pierre d’Acofta, le favo- 
rifoit de tout fon pouvoir : mais toutes fes inftances pour faire 
accepter les Revenus fort confidérables, qu’on vouloit atta- 
cher au nouveau Couvent, furent inutiles. Le Pere de Soto 
éroit perfuadé , & il le fitentendre au charitable Prélat, qu’il 
écoit de l’Intérêt Spirituel du Diocèfe, & de celui des Reli- 
ieux , qu’ils an que peu de Biens Temporels : car, 
difoit-il , le Diocèfe a un très-grand befoin d’Inftruétion, & le 
Pays eft fort pauvre : or fi la premiére Ferveur venoit à fe 
ralentir, les Religieux ne quitteroient pas volontiers la vie 
douce & commode qu’ils trouveroient Le eux, pour aller 
femer la Parole de Dieu , parmi toutes les fatigues, & les 
incommodités qui accompagnent toujours le faint Miniftére. 

Cet efpric de pénitence, & l’amour de la plus rigide Pau- IV. 
vreté, étoient les premiéres Vertus, que Pierre de Soto avoit Saintes occupa- 
admirées dans le Pere Hurtado : & il n'imita pas moins fon “**. 
Modele dans le refus des Dignités Eccléfiaftiques. Mais cette 
application aux Exercices de Piété , ne l’empêchoit pas de 
travailler en même tems à acquérir le Tréfor des Sciences. 

Aflidu à la Leure des Théologiens, des Peres, des Conciles, 
& des Saintes Ecritures, il avoit acquis la réputation de n'’ê- 
tre pas moins fçavant que vértueux , lorfque l’Empereur 


Cèleberrimorum hominum parentis decus [ Litterarum adduxit, utin præftantiflimum 
eximium, Salmanticæ ad S. Stephanum Sa- | Brevi Theolopum evalerit, &c. Nic. Ant. 
cre Inftituto adfcriptus, eas dotes ingenii, | B/bl, Nov. Hifp. Tom. II, pag. 193. Col, 2, 

judiciique, memoriæque ad Sacrarum ftudia À 


Tome I. | Ee 





218 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


LIVRE Charles-Quint l’arracha à fa folitude, pour le faire venir à [a 
XXVII. Cour. Le Confefleur de ce Prince étoit mort depuis peu ; 





PIERRE 
DE SOTO. 
CESR EE 





V. 
Le Pere Jacques 
de Saint Pierre, 
VI. 

Soto eft fait Con- 
fefleur, & Con- 
feiller de l’'Empe- 
reur. | 


VIL 


lleftemployéà , 


concilier les inté- 
rêts de l’Empe- 
reur ; & du Roy 
Très-Chrétien. 


VIIL 
Lettre du Pape 
Paul III, au Pere 
Pierre de Soto. 


Odoric. Ray. ad 
An. 1545: D. 96 

Bullar, Ord, Tom, 
1V, pag. 631. 


& Pierre de Soto , malgré fa modeftie & fon amour pour la 
Retraite, fe vit contraint de lui fuccéder. Il n’accepta qu'en 
tremblant ce difficile Emploi, qu'il éxerça pendant quelques 
années ; & dont il ne manqua pas de fe démettre auflitôt qu’il 
lui fut permis. Comme il écoit très - habile, fage, prudenc, 
judicieux, & toujours modéré.dans fes Décifions , l'Empereur 
le mit au nombre de fes Confeillers (1 }. Il écoutoit volontiers 
fes avis, & les fuivoit quelquefois ; c’eft-à-dire, lorfque des 
vûes fupérieures de A FE ne l’emportoient pas dans fon 
Efprit, ou dans fon Confeil , fur le fentiment du Serviceur de 
Dieu , qui ne confultoit lui-même que la Juftice, & la Reli- 
gion, dans le parti qu’il embrafloit. 

Nous ignorons en quelle année le Confefleur de Charles- 
Quint, & le Pere Gabriel de Guzman autre Dominicain, fu- 
rent employés pour concilier les longs differends de ce Prince 
& de Francois [. Mais le Bref que le Pape Paul IIT, lui adrefla 
Je 22 de Mars 1 545$, & que nous trouvons dans les Annales 
d’Odoric Raynald , femble marquer que cette Négociation 
venoit d’être heureufement terminée. Voici ces Lettres Apof- 
toliques : | 


Notre cher Fils, Pierre de ILECTO Filio Petro de Soto, 
Soto, de l'Ordre des FF, Pré- Ord. Predicatorum , € Sacre 
cheurs , Profefleur en Théologie , Theologie Profeffori, Sereniffimi Cafa- 
& Confeffeur de l'Empereur, ris Confeffario. | 
Le PAPE Pau III PauLus P4r4 ZII 
Notre cher Fils, Salut & Bénédic- * Dilette Fili, falutem , €: Apofholi- 
tion Apoitolique. cam Benediftionem. 


Le Pere Gabriel de Guzman,  Veniens nuper ad nes dilettus Filiss 
Théologien de l'Ordre des FF. Prêé- Gabriel de Guzman Ordinis Predica- 
cheurs, &-Confeffeur de Sa Majefté torum , @ Sacre Theologie Profelfor, 


ja Reine de France, s'étant préfenté Chriflianiffime Regine Francie Confef- 


à Nous, à l’occafion de quelque Mo- for, pro expeditione cujufdam Mona[- 
naftére, dont le Roy Très-Chrétien rerii, ad quod eum Rex Chrifiianiff- 
lui avoit donné la conduite, nous a #45 nobis nominavit , multa retulir de 


beaucoup parlé de votre rare Erudi- 144 fingulari Doëlrina , ac pietate 


tion, de votre Piété, & de tout ce srque in negotio pacis, inter Cefarcam 
que vous avez fait avec lui, pour Æ4ajeffatem, & difium Regem Chrif- 


(1) Vir evañt Brevi fcholafticis concer-f& à Carolo V, Imperatore deleêtus eft ab 
tationibus , Sacrà Doëtrinâ, Patrum , & | Arcanis, & facris Confeffionibus , & confi- 
Conciliorum affiduà leétione,morum ad bæc liarius, &c. Echard, Tom, II , pag. 183. Nice 
Antegritate , & innocentià confpicuus ; unde J.4nt. st fp. 





5 _— — 2 — 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 219 


tianiffimum nuper confetta, uns fecum faire réuflir le Traité de Paix, qui 
pie ac diligenter laberaveris ; que etff a été enfin conclu entre Leurs Ma- 
erant nobis antea de te cognita , tamen jeftés Impériale & Très-Chrétienne. 


ex 1pfo etiam Gabriele audire jucundi[- 
fimum nobis fuit ; teque de hoc fammo- 
pere in Domino commendamss : rem 
enim procuraffi non folum illis Princi- 
pibus | G* corum Regnis j verkm ctiam 
d Univer[e Chriflianitati Salutarem. 
Que ut diutiffimè confervetur, nobis, 
ac tibi, © bonis omnibus laborandum 
eff. Quam obrèm nos publice utiliratis, 
que ex hoc dependet , defiderio dutti, 
con non nulla ad ejufdem prefervatio. 
nem pacis pertinentia nobis in mentem 
veniffent , ea per ipfum Gabriclem iflic 
redeuntem tibi nota effe voluimus, ut 
in bis Sereniffimo Cefari ad commune 
bonum fedandis, pietatem tuam exer- 
ceas ; quemadmodum ea plenius G* ube- 


Quoique nous en fuflions déja inf- 
truits, nous avons cependant écouté 
avec une finguliére fatisfaétion tout 
ce que ce Religieux nous a dit à votre 
avantage, Nous vous congratulons, 
& vous louons beaucoup , de ce qu’en 
travaillant avec ce Succks à une Paix 
{i défirée , vous avez rendu un fervice 
fignalé , non feulement à deux puif- 
fans Souverains, & à leurs Peuples, 
mais auf à toute la Chrétienté. C’eft 
à nous, & à vous, ainfi qu’à tous les 
Gens de bien, de ARE D autant 
qu’il fe pourra, à la confervation de 
cette Paix, L'amour du bien Public, 
qui dépend de là, & qui nous tient à 
cœur, nous a infpiré quelques moyens 


rius idem Gabriel noffro nomine tibi propres à affermir de plus en plus la 
referer. Éne intelligence entre ces deux 
Datum Rome 22 Martii 154$, Princes. Nous en avons parlé au Pere 
Pontificaths noffri anno nndecimo. Gabriel de Guzman , lorfqu'il eft 
| parti dici, & l'avons Pr de vous 
expliquer plus clairement nos penfées , afin que votre Piété faile agréer à 
l'Empereur ce qui peut contribuer au bien commun. Donné à Rome le 22 
de Mars 1545, l’onziéme année de notre Pontifcat, 


Pierre de Soto n’étoit plus en Efpagne, pee ce Bref lui 


fut rendu , il y avoit déja quelque tems qu’il avoit accompa- 
gné l'Empereur en Allemagne ; où, témoin des ravages caufés 
dans ces Provinces infortunées par le Luthéranifme, & tou- 
ché jufqu’au vif de tant de calamités, il effaya d’en arrêter les 
progrès par {es Ecrits; tandis que le Prince employoit la force 
de fes Armes, pour foûmettre les puiflans Proteéteurs de 
l'Héréfie. Mais pour travailler avec ge de repos & de fuccès, 
en joignant la Priére au Travail, il voulut share: de la 
Cour ; & il en demanda avec inftance la permiflion. Cette 
permiflion déja fouvent demandée, & autant de fois refufée, 
bi fut enfin accordée. Le Cardinal Octhon Truchfés, Evèque 
d’'Aufbours, zélé Défenfeur de la Foi , ayant prié notre Théo- 
Jogien de venir à fon fecours, ou plutôt à celui de la _— : 

lus vivement attaquée dans fon Diocèfe que par tout ailleurs, 
il fe rendit fans peine à fes défirs : & ces deux grands Hom- 
mes concertérent enfemble les moyens qu'on pouvoit pren- 

ei] 


Livre 
XXVII. 


PIERRE 
DE SOTO. 
NÉ MR re Ge orme res 





IX. 
Pierre de Soto, 
va avec l’Empe- 
reur eu Allema- 
gne. 


Ïl travaille avec 
le Cardinal O- 
thon, à la défenfe 
de la Foi 


D 


LIVRE 
XXVIL. 


PIERRE 
DE SOTO. 
CR 

X I. 

Ouvrages auto- 
rifes par ce Car- 
dinal, & recom- 
mandés par fon 
Concile  d’Auf- 
bourg. 


Hift Eccl, Liv, 
CLXV ,,n. 38. 

Inftru&. Paft, du 
C. Ochoa, 


Pag. 194. Cok, 1. 


XIE. 
Soto rétablit les 
Etudes, & l’Uni- 
-verfité de Dilin- 
ghen. 


+ 


XIII. 

I] eft atraquépar 
quelques Minif- 
tres Proteftans ; 
- & défendu pat des 
Eveques Catholi- 

UESe à : 


É CRE 
L me UE e E 2 


210 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES: 


dre pour la confervation de la Foi, & les fages Réglemens 
qu'il convenoit de faire pour la Réforme des Mœurs , tant du 
Clergé, que du Peuple. | 

Mettant d’abord Ïa main à la plume, Pierre dr Soto com 
pofa plufieurs excellens Ouvrages : Son Jnffitution Chrétienne , 
fut fuivie d’un autre Traité divifé , comme le premier, en trois 
Livres, & intitulé Zn/itution des Prétres , où Manuel des 
Clercs. Il donna bientôt après un troifiéme Traité qu’il apella 
lAbregé de la Doctrine Catholique pour l'inftruction de tous 
les Fidéles. Le Cardinal Othon ayant depuis aflemblé un 
Concile à Aufbours en 1548 ; il y propofa, & fit autorifer, 
tous les Réglemens qu’il avoit médités à loifir , & le Synode 
ordonna aux Pafteurs de fe fervir des Livres du Pere de Soto, 
pour leur propre inftruction, & pour celle de la Jeunefle. Le 
zélé Cardinal ne fe contenta pas de recommander à tout fon 
Clergé la fréquente le&ure du Manuel des Clercs ; il ordonna 
expreflément qu’on le lüt tous les jours dans les Ecoles publi- 
ques , & qu'après qu’on en auroir achevé la Leure, on la 
recommençit ; tant il étoit perfuadé qu’on ne pouvoit trop 
inculquer dans l’efprit des Miniftres de PAurtel, les grandes 
Vérités, & les folides Maximes , expliquées dans cet Ouvra- 
ge, que Nicolas-Antoine apelle un Livre d'Or: Opus verè 
aureum ; & qu’on a vû fouvent réimprimé à Louvain, à Venife, 
a Cologne, à Lyon, à Brefle, &c. 

Ce fut encore à la perfuafion de Soto, & avec fon fecours, 
‘que le Cardinal Othon entreprit de rétablir les Etudes dans 
JPUÜniverfité de Dilinghen , petite Ville d'Allemagne dans la 
Souabe, où FEvêque d’Aufbourg fait fa Réfidence ordinaire, 
La réputation de Soto, qui ne refufa pas d’y faire d’abord des 
Leçons publiques, y. attira un grand nombre d’Ecoliers, dont 
il fit autant de zélés Catholiques, de vrais Difciples de faint 
Thomas , & des Défenfeurs de la Foi, pour laquelle il ne 
cefloit pas lui-même de combattre par fes éxemples , par fes 
Priéres, par fes Prédications, & par fa Plume ( 1 ). 

Il entreprit de déféndreplufeurs Dogmes Catholiques , con- 
tre les Prolégoménes de Brentius, Docteur fort eftimé parmi 
Jes Proteftans. Celui-ci répondit avec beaucoup de fiel ; & fa 
réponfe fut encore foutenue par Pierre-Paul Verger, autre 
Apoñtar, qui eût la témérité de dédier à Sigifmond Augufte, 
Roy de Pologne ; un Ouvrage fait pour attaquer la Do&rine 
‘: (1) Quod te Delingæ fuevorum : Thôomam interpretatus _ vitÀ, vocé, ftylo- 
“êtque aliquando Oxoniæ in Angha ,.D| que egregic præftiit, Nc. Ant, ut fp. 


La 


ee 2 mn 


Ê 7 RP RE mÉPRg  n 


— 


: Prolegômenorum”,. que: pli: Joannes tt: 1 5! °°. 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 2a2r 


de l'Eglife. Tandis que Soto penfoit à réfuter l’un & Pautre 
Adverfaire ; le célébre Staniflas Hofius ,alors Evêque de W'ar- 


mie , depuis Cardinal, & l’un des Préfidens du Concile de 


Trente, prit en main la défenfe de la Foi, &"de celui qui l’a- 
voit glorieufement foutenue contre les efforts de fes Ennemis. 
Ce Cardinal, aufli recommandable par fa Doctrine, & fa 
Piété, que par fa Pourpre, fait fouvent l’Apologie , ou l’E- 
loge de Pierre de Soto (*). Parmi plufieurs autres injures, que 
Brentius n’avoit point épargnées à notre Auteur, il s’écoir avifé 
de badiner ridiculement fur fon nom, en lapellant Æ4/0r0, ce 
ui fignifie Zibertin ,& Difipateur. Sur quoi le Cardinal Hofius, 
. une jufte indignation , répond ainfi : 


« À quel homme, Brentius fait-il cét outrage ? À celui qui 
de nos jours a peu de femblables en fainteté : Ei quo vix & 


quempiam bominem hec nofira [ecula tulerunt [anttiorem. À ce- « 
lui, qui de fait & de parole a renoncé depuis long-tems à ce « 


monde pervers; & qui, pour conferver plus fürement fon in- 4 


nocence , a embraflé lInftitut de faint Dominique, où il ne « 
s'eft occupé que de la Priere, & de l’Etude des Saintes Let- « 
tres. À celui, dont la réputation de Doérine, & de Piété à « 
porté l'Empereur Charles-Quint à le choïifir entre tous les « 
autres, pour être fon Confefleur. Et afin que vous fçachiez « 
( il parle au Roy de Pologne ) que l'Empereur ne s’eft point ce 
trompé dans fon choix, ce digne Keligieux lui a donné, ce 
dans plus d’une occafion, des preuves de fa haute Vertu, en « 
préférant une vie pauvre pour le refte de fes jours, .à la Di- « 
. Epifcopale , qu’on lui offroit. J'ai vâ ce grand Homme, « 
orfqu'envoyé par Votre Majefté vers. l'Empereur, je m’ar- « 
rêtai à Dilinghen, chez le Cardinal Evêque d’Aufbourg : cet « 
illuftre Prélat , orné lui-même de tant de qualités, ne pou- « 
voit aflez me faire l'Eloge des rares & fingulières Vertus de « 
Soto: Nunguam futis eximias © fingulares ‘hominis virtutes « 


. apud me predicare potuit. C'eft un tel homme, que le vilain « 


Brentius ofe traiter d’Afoto. Qu’eft cela, finon apeller la Iu- « 
miére ténébres, & le bien ral: Mais «comment. pourrions- « 
nous connoître,un Difciple.de Luther, formé dans PEcole « 


Livre 
XXVILI. 


PIERRE : 
DE SOTO, 











XIV, … 
Réfléxioms du 
Cardinal Hofus 


de Satan, fi.ce n’eft par fon hardiefle à mencir,: &.à ‘calom- 


pier # Or quelle foi méritera-t-il dans la fuite, fi dès le com- «e 


(x) Sort dans fes autrès Ouvrages r fois en ] Brentius adverfus Petrünt à Soto Theolopumys 


Rarticulipr dans fon. Éigres intitulés Verg | fcripft;. deindè verd Petrus-Paulus Verge- 


La * ; F8 


Chriftiant, Gatholicæque Doétrinæ folida frius apud Polonos.temerè defendenda uf- 
Prépupnæio und cûm'il uftii confütatione-| cchir:' re do | 


Eeïj . 


LiLVRE 


_XXVIT. 


PIERRE 
DE SOTO. 
CARRE RENE 





X V. 
Et de Guillaume 
Lindanus. 


Panapl. Evang. Lib, 
V, Cap. I, & IL. 


XVI. 

Mort du Roy 
d’Angl. Edouard 
VI. 

XVII. 

La Reine Marie 
fur le Trône de 
fes Ancètres. 


222 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


#» mencement il ne craint point d'employer la calomnie, & le 
» menfonge? Il a cru Se po qu'il ne fuffifoit pas encore à 
» fa paflion d’avoir ainfi outragé un Théologien de la plus 
» rare vertu, s’il ne faifoit le même outrage à tout l'Ordre des 
» Evêques , & des Prètres , qu’il apelle auffi des Prélatrs 4/0- 
3 FÈQUEs ». . | 

Le Cardinal Hofius ne fut pas le feul Ecrivain Catholique, 
qui en réfutant les Erreurs, & les grofliéretés de Brentius, 
ne de juftes louanges au mérite de Pierre de Soto. Guil- 
laume Lindanus, l’un de fes Succefleurs dans l'Univerfité de 
Dilinghen, depuis Evêque de Ruremonde, & de Gand , apof- 
trophe en ces termes le même Luchérien : « Le célébre Pierre 
» de Soto, que, par un trait de votre modeftie Evangelique, 
» vous traitez tantôt d’#/0t0, tantôt de Jebufite , parmi tant & 
5 de fi glorieux Titres d'honneur , que Sa Majefté Impériale 
» vouloit lui faire accepter; fuivant les mouvemens d’une 
» piété vraiment chrétienne, & d’une rare humilité, craignit 
» d'entreprendre au-deflus de fes forces; & trompa pendant fa 
» vie les Vivans même. Digne Enfant de l’Eglife Catholique, 
» & l’un de fes principaux Membres, il ne prefcrit pas de ré- 
» gles de foi à l'Eglife du Fils de Dieu ; mais animé d’un faint 
» zéle, il tâche de communiquer avec ufure à fes Freres en 
» JESUS-CHRIST, ce qu'il a reçu abondanment des premiers 
» Difciples des Apôtres, pour difliper les ténébres de l'Er- 
» reur », 

Pendant ces Difputes : tandis que les Hérétiques en Alle- 
magne ne cefloient de combattre , avec une audace pleine de 
fureur , la Sainte Eglife , & tous ceux qui avoient le courage 
de défendre la pureté de fa Do&rine ; les Novateurs en An- 
gleterre perdoïent leur appui; & on commencoit à efpérer, 
que la véritable Religion rentreroit enfin dans fes anciens 
Droits. Edouard VI, qui, pour le malheur de PEglife, avoit. 
marché fur les traces de fon Pere Henry VIII, mourut à 
Londres, le fixiéme jour de Juillet 1 553 , âgé feulement de 
feize ans: & fa Sœur Marie, Princeffe Très - Catholique, re- 
connue Reine d'Angleterre, ne penfa d’abord qu’au rétablifle- 
ment de la Religion de fes Ancêtres, danstous fes Etats. Tous 
les Evêques Carholiques, dépofés fous le Régne précédent, 
furent rétablis dans leurs Siéges, par des Commiflaires nommés 
pour éxaminer les Caufes de leur Dépofition. Bientôt après on 
vit paroître une Déclaration de la même Princefle, qui ne 
permit point de douter que fon deffein ne fut d’abolir entiére- 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 213 
ment la prétenduë Réforme, & de remettre toutes chofes fur 
le même pi, où elles étoient avant que le Roy Henry VII, 
fe fut féparé de l'Eglife Romaine. | 

Pour faciliter l’éxécution de cette grande entreprife, le Car- 
dinal Polus, du Sang Royal d’Angieterre, & plus diftingué 
encore par fes éminentes qualités, que par fa naïffance, fut 
nommé par le Pape Jules IIT, pour fe rendre auprès de la nou- 
velle Reine, en qualité de Légat Apoftolique. Ce Cardinal, 
qui avoit ordre de Sa Sainteté de conférer d'abord avec l’Empe- 
reur, & de prendre fes mefures avec lui, étoit très-agréable à 
la Keïne d'Angleterre ; & Charles-Quint craignit qu'il ne le 
fut trop .. intérêts de fa Maifon. Ce Prince Politique 
fe Hronne déja le Mariage de fon Fils, Philippe d’Efpagne, 
avec la Reine Marie : Polus, it ed Cardinal, n’étoit point 
lié par les Ordres Sacrés. Les foupçons de l'Empereur le por- 
térent à traverfer fon Voyage. Le Légat s’étoit d’abord rendu 
à Dilinghen, où il avoit eù quelques Conférences avec le Pere 
Pierre de Soto; & il continuoit fon chemin, lorfqu’à quel- 

ues lieues du Duché de Wirtemberg, reçut un Député 
. l'Empereur, qui lui dit qu'étant fi proche Parent de la 
Reine , il devoit s’intérefler à tout ce qui pouvoit lui être 

lus avantageux ; ce qu’il ne feroit pas, s’il paroïfloit dans 
L Royaume d'Angleterre dans les circonftances préfentes, 
que Sa Majefté le prioit donc de s'arrêter ; ou de choifir quel- 
que endroit pour y demeurer jufqu’à nouvel ordre ; qu'il pou- 
voit choifir Liège, fi cette Ville lui convenoit mieux qu'une 
autre, | 

Polus fort furpris de ces ordres, retourna à Dilinghen, & de 
là il écrivit au Pape, à la Reine d'Angleterre, & à l'Empereur. 
Il repréfenta à celui-ci combien il étoit indigne de Sa Majefté 
de traiter ainfi un Légat du Saint Siége, Député pour la Caufe 
de la Religion; & de le laiffer au milieu de l'A lemagne fous 
les yeux des Hérériques, à la honte de PEglife, & au mépris 
du Pape. Bien des Prélats, & des Princes joignirent leurs 
Priéres aux follicitations du Légat, & tout f 


LIVRE 
XXVII. 


PIERRE 
DE SOTo. 
D + | 








XVIII. 
Le Cardinal Po- 
us Légat, nom- 
mé pour l’Angle- 
terre. 


XIX. 
Retenu en Afle= 
magne par ordre 
de l'Empereur. 


Palav. Hift. CC, 
Trid. Lib, XII , 
Cap. VIIL 


XX. 


ut inutile. Polus | Pierre de Soto 


ve les obitacles ; 


s'avifa enfin d'employer un autre moyen, qui fur plus efficace ; & procure la Li: 
c'éroit, dit le Cardinal Palavicin, le crédit.de Pierre de Soto, berté au Légar, 


Ce faint Religieux, toujours animé de zéle pour les intérêts 
de la Foi, fe rendit en diligence à Bruxelles, où fe trouvoit 
l'Empereur; il lui parla avec beaucoup de refpe&t & de force; 
& il en obtint enfin ce qu'il demandoit. Le Légar fut invité de 


Les 4554 sir 


See, À si . + « 


LIVRE 
-XXVIL 


PIERRE 
DE SOTO. 
Em re CAT Den ee os di dy] 





XXI. 
1! eft apellé en 
Angleterre , pour 


y rétablir Ja Reli- 


gion Catholique. 


Pag. 314. 
XXII 
Ce qu’il fait dans 
J'Univerfité d’'Ox- 
ford. 


214 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 
venir à la Cour de ce Prince, & de pañlèr enfuite à celle de 


Londres (r). | 


Le Mariage de Philippe II avec la Reine Marie ne fut pas 
plutôt conclu, & confirmé par le Parlement d'Angleterre, 
que Leurs Majeftés fe hârérent de faire venir dans la Grande- 
Bretagne des Hommes puiflans en Œuvres & en Paroles; afin 
que par leurs Soins, leurs Leçons & leurs Ecrits, lErreur fut 
connue & déteftée, & la Foi Orthodoxe rétablie dans les 
Ecoles, & dans toutes les Eglifes du Royaume. Pierre de 
Soto fut un de ces Théologiens ; comme fon zéle n’étoit pas 
moindre que fon Erudition , on viten peu de tems le fruit de 
fes travaux , particuliérement dans l’Univerfité d'Oxford, que 
l’hérétique Pierre Martyr avoit infectée de fes Erreurs. Nico- 
las Sander, dans fon Traité du Schifme d'Angleterre, de la 
Tradu“tion de Maucroix, s’explique ainf: | 

« L'Univerfité d'Oxford reçut un bien fait infigne de ces 
» Princes (Philippe, & Marie) car ils firent venir d’Efpagne 
» le Pere Pierre Soto, excellent Théologien de l’Ordre de 
» faint Dominique, & l’établirent Profefleur à Oxford, afin 


» qu'il réparât ce que Pierre Martyr avoit gâté. Ce Pere y 


» renouvella la Théologie Scholaftique , & en chafla ce fard 
» trompeur qui fied mieux au None qu'à la Vérice. En 
» peu de tems il vint à bout de cette entreprife avec l’afliftance 
» de quelques habiles Religieux de fon Ordre, Efpagnols & 
>» Allemans (*). La Jeunefle formée par leurs inftructions 
# recevoit avidemment les femences d’une Doctrine folide & 
» Catholique. Il me fouvient qu’à l’'éxemple de faint Auguftin, 
» l'on comparoit Pierre Martir à Faufte le Manichéen, & Soto 
» à faint Ambroife: car Pierre Martyr furpañloit aflurément 
» Soto en délicarefle, & en ornement de Langage ; mais en 
» récompenfe Martyr n'entroit point en comparaifon avec 
» Soto, pour le bon fens, & pour la connoiffance des Saintes 


cohortationibus commotus Carolus, remiflo 


{1 ) Equidem enarrare plenè non poffem, 

$ , , : A . 
Le impenfo ftudio, quantique folertia 
olus curaverit ea repagula folvere, prolixis 


_ admodum nds Cu Litteris per idoneo- 
1 





rum hominum mifliones ad Cæfarem, ad 
Reginam, & ad Pontificem. Sed efficacifMi- 
mam ad id Petri Soto eperam expertus cft, 
Hic... nobile juvenum Seminarium Dilin- 
gæ adminittrabat : qui poftea Concilio fub 
Pio IV inrerverñiéns , amplæ de fe laudis 
materiam Hiforiz noftræ fuppeditabit. 1s 
Itaque ea de’cäufa Bruxellas fe conculit cum 


Litteris Poli ad Cæfarem, ac sandem ejus 


ad Polum urbano refponfo , ejus admittendi, 
invitandique ad aulim voluntatem præ fe 


tulit, &c. Hiff, CC. Trid. Lib, XIII, Cap. 


VIII, 6. . — 
(*) Nous ignorons quels ‘étoiert ces Da: 
minicains Allemands, dont l’Auteur a voulu 
parler. Les Efpagnols qui furent apellés en 
Angleterre, & qui y travaillérent avec le 
même fuccès, font Pierre de Soto , Barthe- 
lemy de Carranza, & Jean de Villagarcia, 
Profès de notre Couvent de Valladolid- 

Echard. Tom. II, pag: 183, © 187. 
» Lettres. 


— ne D 


DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 225 
Lettres. De forte que les Ecoliers avoient honte de la Doc- « 
trine vaine & rrompeufe, que Martyr & les autres Docteurs « 
Hérétiques leur avoient apprife. C'eft aux fages Théolo- « 
giens , qui leur fuccédérent, qu’on doit attribuer ces pré- « 
cieux reftes de la Foi Catholique , que le Schifme n’a pu « 
encore détruire en Angleterre, & qui ont rélifté à une fic 
longue, & fi cruelle perfécution { r).» | 


Lrvere 
XX VII. 


PIERRE 
DE SOTO. 
RSR RER 








Ces fruits auroient éte fans doute plus abondans, fi le Sei- . 


gneur , moins irrité contre fon peuple, avoit daigné prolon- 


ger les jours de la Reine Marie. Cette Princefle mourut le 


17 de Novembre 1 558, dans la fixiéme annce de fon Régne, 
& la quarante-troifiéme de fon âge. Sa mort, & celle du Car- 
dinal Polus, qui ne lui furvécut ag feize heures, furent 





X XIII. 
Mort de la Reine 
Marie. 


l'Epoque fatale des nouvelles Révôlütions , qui abolirent une : 


feconde fois l’éxercice de la véritable Religion, dans tout le 


Royaume d'Angleterre. La Reine Elifabeth , qui monta fur le 


Trône, n’étoit point favorable aux Cacholiques ; & fon Con- 
feil ne fut depuis occupé qu’à remettre en honneur la préten- 
due Réforme. Nos Théologiens fortirent alors d'Angleterre : 
& Pierre de Soto, après avoir exhorté fes chers Difciples à 
demearer toujours fermes, dans la confeflion de la Foi, par 


laquelle nous fommes fauvés , retournä en Efpagne. Il comp- 


toit pouvoir fe cacher déformais dans la Retraite, & y gouter 


les douceurs de la Contemplation , dans les faints Exercices 
de la Priére , & de la Pénitence. Par de celles Pratiques, il vou- 
loit s’efforcer d'attirer les Miféricordes du Seigneur , fur des 
Fidéles qu'il voyoit expofés à de rudes épreuves ;-& fe prépa- 
rer lui-même à la mort, dont le fouvenir étoit toujours pré- 
{ent à fon efprit. | | 

Le Couvent de Talâvera, l’un des plus réculiers de toute 
L Province d'Efpagne, parut fe renouveller par un furcroît 
de régularité, & de ferveur, lorfque le Serviteur de Dieu, 
réuni enfin à fes Freres après tant de glorieux travaux, y fit 
admirer cet efprit d’Oraifon, de Modeftic , & de Recueille- 
ment , qui le rendoit encore plus eftimable , que tous les ralens, 
qu’il avoit reçus de la Nature. La Providence néanmoins ne, 
permit pas que fon filence fut auffi rigoureux , ni fa Retraite 
aufli cachée qu'il Pavoit fouhaité. Il fe vit bientôr comme 
accablé d’un grand nombre de Lettres , qu’on lui écrivoit 
- (x) Certè his fapientiffimis Magiftris ita | turno fubfequente Schifmate , & tam im- 
profecit Academia , ut non aliunde hoc Ge m perfecutione nobis reliquit , extitifle 
tholicæ fidei femern , quod Deus-in tam diu-lvideature PET rs 


Tome IF. . F£. 


X XIV. 
Soto retourne en 
Efpagne. 


CXKXV. 

Edifie par fes 
Vcitus, la Com- 
munauté de Ta- 
lavera. on 


XXVI 
Confulté par les 
Sçavans. 


ETVRE 
XXVIT. 


PIERRE 
DE SOTO. 








X XVII. 
Erabli Vicaire 
Général de fa Pros 
vince. 


Hift. Eccf. Liv. 
CLIV,n 1124,12$. 
XXVIII. 

Eavoyé au Con- 
cie de Trente. 


226 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


tantôt de la Cour de Caftille , & tantôt des Pays Etrangers. 
Les Princes, les Evêques , les Sçavans le confuftoient fur 
leurs doutes. Ceux-là linvitoient à venir au fecours de l’'Eglife 
par tout attaquée par les Sectaires. Ceux-ci lui demandoient 
nouveaux Ouvrages, pour fermer la bouche au Men- 
onge,& faire triompher la Vérité, dont il étroit le Docteur & l’ap- 
ui. La Communauté de Talavera l’avoit déja engage à prendre 
€ Gouvernement de certe Maifon, lorfque le Général de l’Or- 
dre, le chargea de celui de toute la Province d’Efpagne, dont 
il le fit Vicaire Général après le Provincialat de Melchtor Cano, 
Cependant les Princes Chrétiens demandoient qu’on con- 
tiouac, ou qu'on reprit, les Seffions du Conci!e de Frente, pour 
conduire certe grande de: à une heureufe Coneluñon. Le 
Roy d’Efpagne fureout tarloit pour cela les plus vives inftances. 
Le Roy Trés-Chrecien ( Henry II) ne le défiroit pas moins : 
& le Pape Pie IV, après une Procefhon folennelle, qu'il fe 
faire le 24 de Novembre 1560, & où il alla ui même piés 
nûs , depuis PEglife de faine Pierre jufqu’a celle de fainte 


_ Marie fur la Minerve, accompagné du facré Collège, & de 


XXIX. 
Les lPeres du 
Concile, le re- 
dent comme le 
Prince des Thco- 
log ens; & défe- 
rent beaucoup à 

fes lumiéres. 


toute fa Cour, fit publier la Bulle, pour une nouvelle Con- 
vocarion du Concile de Frente. Sa Sainteté apella bientôt 
après Pierre de Soro à Rome, voulut avoir avec lui quelques 
Eonférences particuliéres, le mit à la tête de fes Théologiens, 
& le fit partir pour Trente, avec fes Inftruétions. 

Il femble qu’il eût manqué quelque chofe à la gloire de ce 
grand Homme, fi fes talens déja fi connus, & fi fouvenr em- 
rs ailleurs , ne l’avoient aufi été dans cette occafion, pour 

défenfe des Vérités attaquées.Nous avons vit avec quelle dif- 
tinétion Dominique Soto avoir paru dans les premiéres Sefltons 
de ce Concile, fous Paul HI. Pierre de Soto n’y fit pas moins 
briller fes funréres, dans rout-ce qui reltoit à décider dans les 
derniéres, foit pour la Réforme des Mœurs, ou pour la confirma- 
tion de la Foi, & la confufion des Hérériques. Le Cardinal Pa- 
hvicin en parle fouvent avec éloge. Nicolas-Antoine dit que 
les Peres du Concile l’écoutoient avec admiration ; & qu’on le 
confidéroit communément comme le Prince des Théologiens 
tr), Mais ce Doéteur également habile & zélé , ne. à ja- 
mais avec plus de force, & d’Erudition , que lorfqu’il fut: 


(1) In Concilio demum Tridentino ( fub jeam fui opinionem , aut verius admirationem 
Pio IV. P. M. ) in quem totius orbis Romani |'Patribus injecit, nt Princeps Theologorum 
eonceffum , und cum aliis Familiæ fuæ |communi ferè omnium fententiä reputare-" 
Theologis vencrat | ab eodem evocatus., |turs Bibi, Nev. Hifp. st fps 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. :217 


queftion d'expliquer la néceflité qu'ont les Evèques , & les 
autres Pafteurs, de réfider en perfonne dans les lieux de leurs 
Bénéfices, pour pouvoir en remplir les devoirs , felon les 
befoins des Peuples, les Loix , & l’efprit de l'Eglife. Il n’ou- 
blia rien pour faire décider que cette obligation étoit de droit 
Divin, & naturel. Il entraina par fes raifons beaucoup d’E- 
vêques, même Italiens, dans le même fentimtnt: & lorfque 
ces Prélats crurent qu’ils devoient écrire à Sa Sainteté, pour 
lui rendre compte des motifs qu’ils avoient de demander cette 
Décifion, ils ne voulurent point envoyer leur Lettre, qu'après 
lavoir fait lire & approuver par Pierre de Soto; qui fut x sl 
gé de la faire préfenter au Pape, par le Cardinal Marc-An- 
toine Amulio (1). Lui-même, atreint de fa dernicre maladie, 
diéta & figna de fa main la Lettre fuivante , afin qu'on l’en- 
voyät au Pape Pie IV: 

« Très-faint Pere , étant fur le point de paroître devant « 
Dieu, & le zéle que j'ay pour l’honneur de vôtre Sainteté , « 
ne pouvant finir qu'avec ma vie, j'ai cru qu’elle ne défagrée- « 
di , que dans ces derniers momens qui me reftent, je « 

rifle la liberté de lui donner encore cet avis, qui eft, qu'après « 
ui avoir déclaré mon fentiment touchant la Réfidence des ce 


LtvereEr 
XXVII. 


P1ERRE 
DE Soro. 
D =" ""."") 








Vide Hifi. CC. Trid. 
Lib. XVII , Cap. 
Vill,n. s. 

Lib XVII, Cap. 
XII, n. 6.7.8. Cap. 
XIV,n 1. 

Lib. XX Cap. XIIT, 
n, 1, à. Cap. XVIL, 
R, L» Gcc. 


XX X. 
Lettre de Pierre 
de Soto au Pape 
Pie IV. 


Evêques, je crois qu’il eft digne de fa Piété & de fa Vertu, de « : 


faire que non feulement le faint Concile définiffe nettemeñt de « 
quel droit eft la Réfidence des Evêques, & des autres Minif- « 
tres de l'Eglife, mais de plus, que ce qui en aura été une fois « 
défini , {oit inviolablement gardé par votre Sainteté , & par « 
tous les autres Prélats. Etpour parler encore plus clairemenr, « 
que Îes Cardinaux ne tiennent plus d'Evêchés, à moins qu'ils « 
ne foient réfolus à réfider. Ce font les derniers Vœux, & les 
derniéres paroles de votre très-humble, & très-fidéle Servi- cc 
teur. Et comme je fouhaite à votre Sainteté une très-longue, « 
& très-heureufe vie, je crois auffi que quand il plaira à Dieu « 
de la finir pour la changer en une Je | por elle aura de la « 
joe lorfqu’elle fe trouvera à cette heure derniére & redou. « 
table , où je me trouve à préfent, d’avoir fait la chofe dont « 
je la fupplie, &c ». 
Cette Lertre , qui, felon la remarque de Palavicin, répan: 
( 1) Communem Epiftolam ad Pontificem | Cardinalem | mittendam curarunt à Petre 
fcripferant 31 Epifcopi Italici , ex iis qui fe-{ Soto Dominicano , præcipuo illius opinionis 
veriflimz fententiæ de manfone adhz ant propugnatore, & præclaro Theologo , illic 


von tamen ipf Marino Epiftolam, ficut ante | Pi juflu degente. Hiff. CC. Trid. Lib. XVII, 
decreverant , tradidere; fed ad Amulium; Cap. VIII, M$: FF: | 
1] 


Vie de D. Barth. des 
Martyrs, Liv. Il, 
Chap. X, 

Hiit, Eccl, Lir. 
CLXIV » à fe 


3:18 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


L sr v R E due dabord dans la Ville de Trente, devint bientôt après célé- 


XXVIL 


PIERRE 
DE SOTO. 





XXXI. 
Mo:tdecc orand 
Théolog:cn. 


X XXII 


Il cit regrcté à 


Trente, & louc 


par tour. 


XXXIIIL 
Scntincns & cex- 
preiliuns de Gala- 
aus , Chaucelier 
de Douay. 


bre dans toute PEurope { 1), tut écrite le 1 7 d'Avril 1 563 ; & 
le picux Auteur mourut crois jours après, n’ayant ceflé jufqu’au 
dernier Période de fa vie, de combattre, ou de parler pour 
les intérêts de la Foi, & l'honneur de la Religion. Un Hifto- 
rien Efpagnol prétend que le travail & l'Etude Pavoient épui- 
fc (2). Ce qu'il ya de certain, c’eft que fa mort afil'gca extrè+ 
mement tout le Concile, qui crut être tombé comme dans 
une efpece d’obfcurité , par la perte d’une de {es plus brillan- 
res lumiéres. Ce font les expreffions du fcavant Cardinal Pa- 
lavicin (3) On rendit dans la Viile de Trente les plus grands 
honneurs à fa mémoire; & on parla long-tems de fes rares 
Vertus, de fa profonde Erudition, & des grands fervices qu’il 
avoit rendus a l’Eglife. | | | 

Mathieu Galanus, Prevoôt de faint Amé à Douay, & Chan. 
celier de PUniverfité de la même Ville, dans l’Epitre Dédi- 
catoire de fon Commentaire fur le Sacrifice de la Mefle, avoit 
fore relevé la Piéré & la Doë&trine de Pierre de Soto, qu'il 
apelloit un excellent Théologien , un eres-faint Perfonnage, 
un Homme Divin: & l’orfqu’il eut appris fon heureux Decès, 
la douleur & l’amour lui ditérent une Elégie qu’il compofa à 
{on honneur. Ce Chancelier y dit que depuis cent ans il n’étoit 
mort perfonne, dont la perte, à fon avis, dut plus affl'ger les 
Chrétiens. 11 invite la Souabe à pleurer fon Pere, & lUniver- 
fité de Dilinghen à verfer des larmes fur le Tombeau de fon 
premier Maïtre, de fon Proteéteur , de fon Confervateur, 
puifqu'’elle lui étoir, dit-il, redevable de tout ce qu’elle pou- 
voit avoir de gloire, de fcience, & de réputation. Il loue la 
haute Piété de l'illuftre Défunc, la ferveur de fes Priéres, 
activité de fon zéle, fes foins pour le Troupeau de FEsus- 
CHRIST. Après s'être écrié en gémiflant : Elle eff donc tombée 
cette Colonne de PEglife ,occidit ergo domûs magnæ fan@&æque 
Columna: il ajoute: Seigneur, que ne fera pas dans le Ciel, auprès 


de votre Tronc , celui qui, pendant fa vie , vous a te ff agrtable ! 


XXXIV. 

Sa réputation 
fans atteinte drns 
les deux dernicrs 
Scies. 


H ne faut pas s’inraginer que ces fentimens fuffenc particu- 


(1) Hxc Epiftola ftarim Tridentivulgata, 
ob rei argumentum , hominifque conditto 
nem, ce.cbris poftea per univerfam Euro- 
pam evafit. Hrff. CC. Trid. Lil. XX, Cap. 
ATII. | | 
(2) At contraéto ibiex nimia fatigatione, 
& ftudus marbo, per ipfum tempus almæ 
Synodi, cüm oportuit minus, morte placidà 


Capitur anno 1563, Aprilimenfe. Bibl. Nove 
Hrfp. at fp. | 
(3) Soti mors, conjunéta cum perfeéto 

Religiofæ pietatis exemplo fummopere dif 

plicuit Concilio, cui vifum eft relinqui ve- 

lati in infauftz caligine, ademptis fibi ir 

omni genere quibufdam & fuis maxunis [à 
minaribus, Palav;, ut fp- : . 


DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 229 


\iers à Galanus ; en Efpagne, en Allemagne, enItalie onne Livre 


parloit pas alors autrement ; & on a penfé toujours de même. 
On peut dire que la grande Réputation , que Pierre de Soto 
s'étoit fi juftement acquife pendant fa vie, il l’a conftanment 
confervée après fa mort, & dans les Ecoles Catholiques ,'& 
parmi tous les véritables Scavans, qui ont vécu dans les deux 


derniers Siecles. Il éroit réfervé au Notre de produire un Ecri- : 


vain, aflez peu jaloux de fa propre Réputation , pour ofer 
donner atreinte à celle d’an Hôomme ff univetfellement eftimé ; 
ou aff2z prévenu de certaines idées ,,pour ne pas craindre d’at- 
tribuer à un des plus zélés defenfeurs de la Foi, des fentimens 
bien éloignés de la Do&rine de PEglife. 

Lorfque Pierre de Soco enfcignoit dans l'Univerfité de Di- 
linghen en 1555, il écrivit quelques Lettres Théologiques 
à Ruard Tapper , Chancelier de l'Univerfité dé Louvain, & 
il en reçut plufieurs de ce Docteur. L’intencion de lun & de 
l'autre croit précifément d’éclaircir quelques difficultés, qui 
partagcoient les Ecoles , couchant Îés Queftioris de la Prédef- 
tination , de la Grace , du Libre Arbitre, & la maniére de 
concilier l'Opération de Dieu avec la liberté de l'Homme, 
Soto toujours fidéle Difciple de faint Auguftin & de fainc 
Thomas, fuit éxaétement dans fes Lertres les principes de ces 
faints Dodeurs ; il fait valoir leurs raifonnemeris pour répan- 
dre la Lumiére fur des Sujets remplis d’ailleurs d'obfeuriré La 
Doctrine, qu’il enfeignoit alors avec tant d’applaudifiemenct 
dans les Ecoles d'Allemagne, & qu'il défendit depuis avec une 
nouvelle Gloire, foit dans fes Écrits contre les Miniftres de 
PErreur ; foit de vive voix dans le faint Concile de Trente, it 
la établie dans fes Lettres à Tapper. .. 

C’eft cependant dans ces mêmes Lettres. qu’un Ecrivain Mo- 
derne, plus fage , à fes yeux, que fes Peres, prétend avoir 
trouvé des Erreurs, des Heréfies , &', felon fes expreffions, 
l'Œuf du Bayanifme € du Tanfénifme. Ce n’eft pas. par mégarde 
_ a avancé ce qu’à tout autre auroit paru un Paradoxe ; 
il a entrepris de le prouver. On fent bien que ce n’a pû être 
Éne dépens de PEquité , de la bonne Foï, de la Vérité. IE 
croit aifé de le démontrer; mais nous n’entrerons pas dans 
cette Critique, qui grofhroit trop une Hiftoire, que nous 
voulons abreger. Ce feroit d’ailleurs vouloir faire ce qui a été 
déja fait par à plus habiles Théologiens, rant en Irakie qu’en 
France (*). Sans parler des autres, le fçavant Pere Orf, de 


(* Voyez le quatziéme Tome du Bullaireide POrdre des FF. Préchewrs s Pindicie F° . 


F£iij 


X XVIT. 


PIERRE 





DE SOTO. 
Nr ur; ""","" 





XXXV. 
A cté artaquée 
dans le nôtre. 


XXXVI 
A quelle oçcafion. 


XXXVIE 
Accufarion. 


LIVRE 
XXVII. 


PISRRE 
DESOTO. 





XX XVIII. 
Dotement réfu- 


/ . 
téee 


GILLES 


FOSCHARARI 
es —— 0 


: Fofcharari noble 
Bolonois. 


Lan 1927. 


11. 
Saint Religieux. 


2:50 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 

la plume du quel il ne fort rien que d’achevé & de parfait, 
a traité cette matiére , avec fa juftefle & fa précifion ordi 
naire. On peut voir fon Ouvrage Apologétique, publié à Rome 
l'an 1734, & dédié au Pape Clément XII. Le Succès a plei- 
nement répondu à la juftice de la caufe qu'il défendoit par 
la Condamnation de l’Hiftoire du Bayanifme. 


—— 
GILLES FOSCHARARI,MAÏÎTRE DU SACRÉ 
PALAIS, DEPUIS ÊÉVESQUE DE MODENE. 


UELQuEilluftre que foit parmi les Bolonoïs la Maifon 
de Fofcharari, dont Léandre Albert nous a fait con- 
noître la Nobleffe & l’Antiquité, dans le huitième Livre de 
fon Hiftoire de Bologne, le faint Prélat dont nous écrivons 


la Vie, a reçu bien moins de Luftre de fa Famille, qu’il ne lui 


en a communiqué : fa nailance lui a fait honneur ; mais il s’en 
eft fait beaucoup plus à lui-même par fes excellentes vertus, 
& par les fervices qu'il a rendus à l’Eglife. 

Gilles Fofcharari nâquit à Bologne le 27 de Janvier 1512, 
fous le Pontificat de Jules IT, qui avoit mené fi rudement les 
Bolonois attachés à la Maïfon de Bentivoglio. Il pafla fes pre- 
miéres années dans les Exercices de la Piété Chrétienne , & 
dans l'Etude des Lettres, pendant que toute l'Italie, devenue 
le Théatre d’une fanglante Guerre, étoit cruellement ravagée 
par les Armées de France & d’Efpagne. Agé de quinze ans, il 
prit l’Habit des FF. Prêcheurs dans le Couvent de faint Do- 
minique à Bologne, dans le tems que le Prince d'Orange, äla 
tête de l’Armée Impériale, + € Sac de Rome, tenoit enco- 
re le Pape Clément VIT, afiégé dans le Château Saint-Ange. 

Parmi tant de violentes agitations, qui attiroient l’atten- 
tion de toute l’Europe , le jeune Religieux dans le fecret de 
k Retraite, ne s’occupoit que de l'afaire du Salut. Le trou- 
ble & la confufion, où il avoit vû ceux qui cherchoient leur 
bonheur dans le fiécle pervers, lui faifoient encore plus efti- 
mer cette vie cachée en Dieu avec Jesus-CHRIST, à la- 
quelle la Grace de fa Vocation l’apelloit. Il comprit cependant 
que pour en remplir l'étendue, ce n’étoit pas affez d’être ver. 
tueux , s’il ne joignoit la Science à la Piété : auf + 
d’abord , & avec une égale ferveur , à l’une & à l’autre. Le 


Petri de Soto, pag. 631. & V’'Apologie du 


imprimée à Avignon l'An 1733. 
Revérend Pere Pierre de Sem, en François; À 





DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 231 
Succès répondit à la pureté de fes intentions, & à la beauté L + y à a 
de fon efprit, aifé, folide, judicieux, ami du travail. Comme il %X XVIL. 
mettoit tous fes momens à profit, il fut bienitôc en état de com- 


e ° ? e 3 ® e e L - 
D. aux autres , les kimiéres dont ik s’écoir rempli, moins Pr ve 
dans la lecture des Livres , que dans l'exercice de l’Oraifon. =.» 





Prédicateur, Profeffeur , Supérieur dans différentes Com- LIL 
munautés , il étoit Prieur, & Inquifreur de ka Foi à Bologne; ; e premiers 
Jorfque le Pape PaulIll, à la recommandation de notre Cardi: ? 
nal Thomas de Badia , le prit pour fon Fhéologien , en le 
nommant Maître du Sacré Palais l'an 5547. Fofcharari rem- I V. 

lit avec beaucoup d’honneur tous Kes devoirs de cet impor- Maître du Sacré 
tant emploi. Il éxamina avec foin , & approuva avec élove . _—. 
les Exercices fpirituels de faint Fe e Loyola. Sa Probité pag. 446 
& {es Talens lui conciliérent laffe@ion des Romains, & l’efti- 
me du Sacré Collége ; particuliérement des Cardinaux Jean: 
Marie de Monte, & Jean-Jérôme Moron alors Evêque: de 
Modéne. Le premier étant monté fur la Chaire de faint Pierre; 
& le fecond s’ctant démis de fon Evêché, le nouveau Pape le 
conféra d’abord au Maître du Sacré Palais ; & lobligéa dé 
laccepter. L’Abbé Ughel met cette Nomination au quinzieme V. 
de Mars 1550; & ce qu'il dit de la maniére , dont notre Pré- de de 
lac vécut dans cette Dignité, montre affez qu’il en avoit reçu 
Pefprit, qu’il en connoifloit bien les devoirs; & qu'il n’ert 
négligea aucun. Îl étoit perfuadé ( & il le prouva encore plus 
ee fa conduire, que par fes difcours ) que les Evêques étant 

s Anges de PEvlife , ils doivent être élevés. au deffus des 
fentimens de la chair & du fang , incapables dé faire la cour 
qu'à Dieu feut, ne reconnoifflant d’autres Parens que les Pau- 
vres, & n'ayant d'autre ambition que celle de mourir au fer- 
vice de leur Troupeau. : » 

Tout ce quele Cardinal Moron avoit établi de faint & d’u- VI. 
tile dans fon Diocèfe, rout: ce qu’il avoit fagement ordonné  !! conduit fain- 

; _ de 1 : ” tement fon Dio- 
dans différens 2: pour la Difcipline du Clergé, les ct. 
mœurs des Fidéles, & le foulagement de ceux qui pouvoient 
être dans la réceffité, le nouvel. Evêque fe À un devoir 
effenriel- de le maintenir, & de le faire exécuter. I} ajoûta 
beaucoup à ce qui avoit été: fait, où commencé. Son Prédé> 
ceffeur avoir. établi une maifon de Retraite pour les Femmes 
& les Filles débauchées., qui voudroient fe convertir : notre 
Prélat ne fe rendit pas moins attentif à éloïgner les jeunes 
Vierges du danger, auquel la pauvreté auroit pû expofer leur 
pudeur, H'leur. fit bâtir des Ecoles. oùelles étoient élevées, &c 


LiIivRreEy 
XXVIL. 


GILLES 
FOSCHARARI, 
Der ne ce Un Ua no 2 








VII 
Il eft apellé au 
Concile de Tren. 
te. | 
VIII. 
I] s’y comporte 
toujours en Evé- 


que. 


Hft. CC. Trident, 
L:b. XVI, Cap. IX, 


232 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 
entretenuës. Il érigéa un Mont dé Piété en faveur des Pau- 
vres Citoyens; fit les réparations néceflaires au Palais Epif- 
copal ; & dans l'emploi de fes Revenus, ainfi que dans toutes 
fes actions, il fe régla coujours fur l’efprit des Canons, & fur 
le modéle des plus faints Pafteurs (1 ): | 
Dès le mois de May 1551, 1e Pape Jules III ayant rendu 
l’activité au Concile de Trente, l'Evèque de Modene s’y ren- 
dit des premiers ; & donna toute fon attention.aux importan- 
tes affaires, qui y furent traitées. La récularité de fes mœurs, 
la capacité qu’il faïifoit paroître dans l'éxamen des Matiéres, 
la génereufe & modefte liberté, avec laquelle il foutint dans 
toutes les occafions ce qui lui parut pe ss à la Vérité, & 
à l'honneur de la Religion : tout cela le rendit cher aux Lé- 
ats, & lui acquit une grande réputation dans le Concile : où 
il fut chargé plus d’une fois de former les Décrets { 1). Pala- 
vicin ajoute que fa fermeté à foutenir la néceflité de la Réfi- 
dence , comme de droit Divin, l’expofa à la Calomnie. Mais 
tout ce que l’on püt dire, ou écrire contre lui, ne fervit qu’à 
montrer davantage fa grandeur d’ame, & à faire paroître fa 
Vertu toujours plus pure. |  … | 
Cependant les Princes Proteftans, Maurice de Saxe à leur 


tête, ayant levé une puiflante Armée pour faire la Guerre à 


IX. 
Raifons d’inter- 
rompre de nou- 
veau le Concile. 


l'Empereur , ils portérent par tout le fer & le feu, & répan- 
dirent bien loin la terreur de leurs Armes. Après le Siége, & 
la prife de la Ville d'Aufbourg ,. les, Confédérés continuanc 
leur marche vers les Alpes, ils forcérent tous les pañages, 
tuérent les gens de PEmpereur; qui les gardoient, & s’en ren- 
dirent maîtres. Aux approchés de cette Armée Luthérienne, 
l’allarme fut générale dans la Ville de Trente ; & le Pape, 
inftruit par les Lettres de fes Légats , du danger dont le Con- 
cile étroit menace, leur écrivit que s'ils jugeoient que ce fut 
une néceflité preflante de fufpendre le Concile, ils le fifent 
platôt que de çommettre fà Dignité . d'autant plus E {e 
pourroit aifément rétablir dans des tems plus tranquilles. JL 


(1) Fr. Œgidius, Andrex de Fofchariis 
Bononienfis, ex Ordine Prædicatorum ; Sa- 
eri Palatii Magifter, ex Cardinalis Moront 
Ceffione, à Julio LUI , adleétus eft Mutimenfis 
Epifcopus anno 1550, die 15 menfis Martii. 
Hic Montem pietatis erigendum. curavit, 
Collegiumque Puellarum Epifcopi, ut vo- 
cant, eamque partem Epifcopatüs quæ ref- 


picit hortos; pluraque alia geflit, quæ in- 


genuum, piumque Paftorem. desent, &c: 


Ita, Sacr, Tom. II; Col. 137. 

(2) Primæ iph Sefioni Calendis Mail 
1551 celcbraræ-adfuie, quæ fcilicet XI Con- 
ci Seffio fuit , ae deinceps {equentibus ; vi- 
rumque fe præbuit inter Pattes in primis 


confpicyum , Rcligionis, fideique zelo... 


accenfum ,, Apoñtoliçique. planè peëtoris ? 
fed & condendis ipli Synodi décretis ejus 
maxime Patres ul funt operä & induftrià, 
&c. Echard, Tom, EH pag. 154; Col. 2. 7. 

CS 





DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 233. 


les avertit néanmoins de ne pas le rompre tour-à-fait, mais 
feulement de le fufpendre pour un tems, afin d’avoir toujours 
le reméde prêt, pour s'en fervir felon les occafions qui fe 
préfenteroient. | 

Cette réfolution de Sa Sainteté ayant été déclarée , après 
la feiziéme Seffion , tenue le 28 d'Avril 1552, la plâpart des 
Prélats fe retirérent de Trente; & notre Evêque 3 Modéne 
alla fe renfermer dans fon Diocèfe , une année révolue depuis 
qu’il en étoit forti pour fe trouver à cette Augulte Affemblée. 
Se livrant dès-lors tout entier aux foins de cette Eglife, il en 
fit fouvent la vifite, & ne ceffa d’inftruire par la Prédication 
les Peuples, qu'il édifioit par la fainteté de fes a “ar 


L'Ordre, qu'il avoit mis d’abord dans fa Maiïfon, & qu'il ne 


changea jamais, pouvoit fervir de modéle à tous fes Eccléfiaf- 
tiques ; rien de mieux réglé que fon petit Domeftique, ni de 
plus frugal que fa Table, ni de plus fimple que fes Habits. 
Infiniment éloigné de tout efprit d'avarice, & n'ayant que 


des entrailles de Charité pour les Pauvres, il ne fe conten- 


toit pas de leur donner le fuperflu de fes Revenus; plus d’une 
fois, fans avoir égard à fa Dignité, il fe retrancha à lui-même 
le néceffaire, pour fournir à {es pieufes libéralités. Auffi étoit- 
il également aimé, & refpetté k tous fes Diocëfains ; il les 
traitoit tous comme fes Enfans, & ils fe faifoient un plaifir de 
lui obéir comme à leur Pere, La ferveur & l’humble obéiflan- 
ce des uns redoubloient encore les charitables atrentions de 
l’autre. On aflure qu'il engagea plus d’une fois jufqu’à fon 
Anneau, & fon bâton Paftoral En faveur de ceux qu'il voyoit 
dans la mifére (1 ). | 

Un tel Pafteur, qui mettoit d'avance en éxécution les Dé- 
crets, qu'un Concile général méditoit pour la Réforme géné- 
rale du Clergé, pouvoit, ce femble , fe promettre des jours 
tranquilles , & Pie plus heureux, qu’il fe trouvoit plus 
parfaitement dégagé de toute ambition , & de tout cæ qui 


attache le cœur aux biens de ce Monde. Mais parce qu'il 
étoit agréable au Seigneur, il falloit que la tentation l’éprou-. 


vât. Nous avons vü que depuis long tems il avoit contraé 
une étroite union avec Je Cardinal Moron , fon Predeceileur. 
dans le Siége de Modéne. La,conformité de mœurs, de fenci- 


(1 } Adeo à cumulandis opibus alienus]fublevandos, cdm jam annuos Ecclefiæ fuæ 
(fuit }'ut etiam fibi vitæ , dignitatique ne-|reditus in iis effudiflet vænum expofuerit. 
Céffaria fubtraxerit , & annulum ipfum paf-| Echard. Tom. 11, pag. 185. Col. 1. 
toralem , & pedum in egenos, paupexeique : 

| . Gg 


Tome IF, 


LIVRE 
 XXVIL. 


GILLES 
FOSCHARARI. 
SR ARR RER 


XX. 
L'Evêque de 
Modéne revient 2 


fon Eglife. 


XI. 
Grande Charité 
envers cs Pau- 
vres. 


X I L, 
Union de ce, Pré: 
Jat avec le Cardi- 

ual Moron. 


LrvRE 
XXVIL. 


GILLES 
FOSCHARARI. 
SES GES RE 








Hift. CC. Trident, 
Lib. XV, Cap. XIII, 
D. 4. 


XIII 
L'un & lautre 
maltraités. 


Hift, Ecc!. Liv. 
CLXXV, n, 70. 


Idem Ibid, 
XIV. 
Méprife d’un 
Hiftorisen Fran- 
çois. 


Hifi. Eccl. Liv, 
CL, n 19 


LA 


234 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES |, 


mens, & le même zéle pour la beauté de la Maiïfon du Sei- 
gneur, refferroient toujours plus étroitement les nœuds de leur 
amitie. Ils s’écrivoient fouvent, & fe communiquoient mu- 
tucilement leurs vûes, & leurs defleins. Le Cardinal Palavi- 
cin remarque que dans le rems que nôtre Evêque étoit à Tren- 
te, & avant que le Cardinal Moron y arrivât avec la qualité 
de Légat du Pape, il lui avoit écrit un Volume de Lettres. 
Cette aifon , qui devoit lui faire honneur, lui devint funefte. 

Après la mort de Jules III, & de Marcel IT , le Cardinal 
Caraffe étant devenu Pape, fous le nom de Paul IV, quelques 
envieux cachés fcurent profiter des difpofitions de ce vieux 
Pontife, naturellement foupçonneux , pour lui rendre fufpeéte 
la foi, ou la fidélité de ee. Moron. Les grandes qualités 
de ce Cardinal déja fi illuftre & par fes Vertus, & par fes Lé- 
gations, n’empêchérent point que le Pape ne le fit arrêter, 
& enfermer ie le Château Saint-Ange. On nè fçut jamais 
pourquoi; & on aflure ( dit un Hiftorien François ) qu'il n’a- 
voit point d’autre crime, que celui d’être envié à caufe de fon 
équité, de fa droiture , & de fes autres Vertus, quiauroient 
du le mettre à l'abri de la Perfecution , fi ce n’étoit pas ordi- 
nairement le fort d’une grande Vertu d’être en butte à la.ja- 
loufie, & à la calomnie. Nôtre Evêque de Modéne eut le mê- 
me fort, & pour les mêmes raïfons. Ughel femble infinuer 
que fes liaifons avec le Cardinal Moron firent tout fon crime; 
nous n’en connoiflons pas d’autre. Mais nous ne dirons pas 
(avec un Hiftorien François) que le Cardinal Polus, avec 
lequel le même Cardinal etoit lié d'amitié, fut auffi arrêté & 
enfermé. Cet Auteur oublie ici, ce qu’il avoit remarqué ail- 
leurs , que Polus envoye par le _ Jules III, Légat en An- 
gleterre l’an 1553 ,ne fortit plus de ce Royaume. Il eft vrai 
que Paul IV , irrité de ce que ce Cardinal avoit permis à la 
Reine de fe hHiguer avec les Ennemis du Saint Siége , nomma 
un autre Légat à fa place, & demanda fon rappel d'Angleterre. 
Mais la Reine Marie, qui l’avoit déja nd LT Ar hevEehE 
de Cantorbéry, voulut qu’il s’arrétat dans le Royaume , & 
refufa d’ÿ reconnoître aucun autre Légat. La fagefle & la mo- 
dération de Polus parurent furtout dans cette occafon; il 


- adoucit l’efprit du Pontife, & fuivit les intentions de la Prin- 


ceffe. Il continua fon féjour dans la Grande-Bretagne, où érant 
mort l’an 1558 ,il fut enterré à Cantorbery , dans la Cha- 
peile de fainc Thomas, avec cette fimple Infcription : T'om- 
beau du Cardinal Polys. Ce Cardinal ne fe trouva donc pas à 


DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 235 
l'Eleétion de Paul IV ; & il ne parut jamais à Rome pendant Liv E 
fon Pontificat. | ; XX VIL. 

Revenons à la détention de notre Prélatr; & difons que fi G | 
un Evénement fi peu attendu, le furprit ; il ne le troublæ pas. .  . 
Le témoignage de fa confcience le rallura , & il ne parut jamais 
plus Grand que dans fa difgrace. ‘La Cour de Rome, & l’Eglife X V. 
de Modéne , qui avoient fouvent admiré la pureté de fa Doc- ,,5°mftance da 
trine , & la vivacité de fa foi, fon efprit, fon fçavoir , fa 
prudence, fa modeftie, fon défintéreflement , & fa charité 
prefque fans bornes, furent dans un égal étonnement. Mais 
| celle-là fe tut, & celle-ci cria bien haut. Le Clergé, le Sénac, X VI. 
| & le Peuple, vivement touchés & de l’affronc qu'on faifoit Afition de ous 
| à leur ne & de la perte qu’ils fouffroient, ne penférent Dos 
qu'aux moyens de faire cefler l'un & l’autre, Les Pauvres fur- 
tout, les Vierges, les Veuves, & les Orphelins , reclamoient 
avec larmes leur Pere, & leur bon Pafteur. Le deuil étoit 
général, & l’affiction extrême. Rien ne fut capable d’adou- 
cir leur douleur, que l’efpérance de le revoir bientôt. 

En effet dès que les prerendus Criminels fe trouvérent en-  xv1r 
fermés dans le Château Saint-Ange, on voulut travailler à Oncherche inu- 
leur Procès : & plus on fit de diligence, d'informations, & Re 
de perquifitions pour les trouver coupables, moins on dut fe illuftres  Prélats 
flater d'y réufir. Nos illuftres Prifonniers demandoïent avec calomniés. 
affurance , qu'on leur apprit de quel crime ils étoient accufés, 

& qu’on leur fit connoître leurs Accufateurs & les témoins. 
Mais on avoit intérêt de laïfler les Délateurs dans les Téné- 
bres , qui faifoient toute leur fureté. Un Auteur prétend qu’ils. 
n’étoient pas même connus, ni du Souverain Pontife, ni du 
Commiflaire Général, à qui ils avoient eû la précaution de 
ne s’adreflér que par des Lettres Anonymes ( 1 ). 

On reconnut donc qu’on avoit agi un peu précipitanment 
dans une affaire de cette conféquence. Tout parloit en faveur 
du Cardinal , & de l’'Evêque; tout dépofoit en faveur de leur 
innocence. Les Juges en furent fi bien perfuadés, que, dans 
l'impuiffance de prouver contr'eux, je ne dis pas un crime, 
mais le plus léger foupçon, on voulut leur rendre la liberté. 











> 


ee A 


Re re SE ne 


(1) Inftabant acriter pro fui Paftoris in-] rambulans... Paulumque Pontificem, & 
nocentia & libertate Mutinenfes omnes ,| Romanum fidei Quæfitorem ac commifiar 
Clerus, Magiftratus , & Populi fimul unani- | rium fuis occultis nec fubfcriptis circumve- 
mes. adverfus illius occultos iniquofque | nerant epiftolis ; fuæque fic in tenebris fecu- 
delatores, qui demum conquifiti diligenter , | ritati confuluerant, &c. Echard, Tom. 1 F4 
nec inveniri ; deprehendive poruerunt. Hoc| pag. 185. Cole 2e 
CAN eOrum eSat negocitium in tenebris pe- | 


Ggei 1 


LIVRE 
XX VII. 


GILLES 
FOSCHARARI. 








XVIII. 
On fe répent d’a- 
voir écouté l’im- 
poiture. 


XIX. 
L'Evêque de Mo- 
déne rendu à fon 
Eglife. 


X X. 
Et pleinement 


juftifié par Pie IV. 


236 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


On les pria donc, on les preffa même de fortir de leur Prifon, 
en promettant de s’y remettre fi dans la fuite ils en étoient 
requis. Mais ils répondirent avec beaucoup de fermeté, qu’a- 
présmvoir été arrêtés comme coupables, ils ne pouvoient, ni 
ne devoient fortir de Prifon, que leur innocence n’eût été 
juridiquement reconnue, & leurs Accufateurs punis felon les 
Loix. Cette réfolution n’augmenta pas peu l'embarras de ceux 
qui s’écoient mêlés de l'affaire : la juftice qu’on demandoit ne 
leur auroit point fait honneur. On tâcha donc d'adoucir Pef- 
prit des deux Prélats ; & on leur fit efpérer qu'avec le rems ils 
auroient toute la fatisfaétion, qu’ils avoienc droit d’éxiger. 
L'Evêque de Modéne fortit comme malgré lui du Château 
Saint-Ange, le 18 d’Août 1558, fept mois depuis fa déten- 
tion (1). | | os 

Son retour à Modéne fut pour tout ce Diocèfe , un jour de 
triomphe , & d’une joye publique. À un excès de triftefle fuc- 
céda un excès de par LP On vint bien loin au-devant du 
faint Evêque,; & rien ne pouvoit être plus flateur, pour un 
Pafteur fi tendrement aimé, que de lire dans les cœurs de 
tout le Troupeau, ces fentimens d’une vive reconnoiflance, 
& de la plus profonde vénératien. Il continua de fon côte à 
mériter En & l’autre, par un redoublement de zéle, & de 
follicitude pour le falut de fes cheres Brebis. Il y avoit un peu 
plus d’un an qu’il leur avoit été rendu, lorfque la mort de 
Paul IV, & l’Election de fon Succefleur lui procurérent enfin 
l'entiére fatisfation, qu’il avoit inutilement demandée. Le 
ee Pie IV, ne fut pas plutôt élevé fur le Saint Siége, qu'il 
juftifia hautement le Cardinal Moron, & notre Evêque de 
Modéne. Le Cardinal Aléxandrin { qui fut depuis Pie V ) ayane 
reçu ordre de mettre la derniére main à cette affaire ; il le fit 
par une Senrence folemnelle, dônnée à Rome dans le Palais 
Apoftolique, le premier jour de Janvier 1560. Un Auteur 
Italien nous a confervé cette Pièce, comme un Monument 
éternel de FPinnocence des deux Prélats injuftement accufés, 
Æ& de la noire malice de leurs Calomniateurs ( 2 ). 


(x) Fruftra quælitishis ergo delatoribus, 
nec deteétis, vel comparere, aufis, faéti 
&æpit Paufus pœnitere fui, & præcipitatio- 
nis; liberamque fecit utrique detentionis 
fuæ facultatem , quam illi refpuerunt nif 
#olemni judicio teftata foret utriufque inno- 
«entia, Le integritas , & accufantium 
manifeftara fimul & damnasa iniquitas. Di- 
miflus tamen eft-vel invitus ab hadriana 


Mole Liber Œpgidius nofter die 18 Augufñi 
1558, feprimo propè expleto detentionis 
fuæ menfe, &c. Echard. stfp. 

(2) Vix anno integro... elapfo, fato 
conceflit Paulus, cui futfeétus Patrum fuf- 
fragiis , quos inter & Moronus ipfe Cardina- 
lis, Joannes-Angelus de medicis, Pius IV, 
ab inde diétus 126 Decembris 1559, qui non 
faftinuic in dubio verfari diutnls Œpgidii fa. 


se 


a ne en F 


DE L'ORDRE DE S$. DOMINIQUE. 2:37 


Le nouveau Pape n’en demeura pas là ; mais dans toutes les 
occafions il donna des marques publiques de fon eftime parti- 
culiére, pour le mérire de ces deux “pa Hommes. Avant 
Ja fin de l’année 1 $ 60 , la Bulle pour la continuation du Con- 
cile de Trente ayant £té publiée, Pie IV choifit le Cardinal 
Moron pour y préfider, comme fon premier Légat. L'Evêque 
de Modéne ne s'y diftingua pas de même par l'élévation du 
rang , mais par l'étendue de fes lumiéres , par la bonne odeur 
de fa vie, &, felon lexpreflion de Palavicin , par l'éclat de 
fes ralens: Qui fingulari dotium [plendore ad [e oculos admodum 
traxiffer. Quelque grand que foic cet éloge ; le témoignage 
que Don Barthélemy des Martyrs a rendu à la haute Piété de 
notre Prélat, paroïîtra peut-être encore plus glorieux. Gilles 
Fofcharari étoit arrivé à Trente le 15 d'Avril 1561 ; & la 
maniere de vivre qu’il avoit tenue autrefois dans le Cloître, 
ou dans fon Diocèfe de Modéne, il la continuoit de même 
dans une Ville, où l’abord des Etrangers ne pouvoit qu'aug- 
menter de beaucoup le tumulte & la confufion. La Retraite: 
la Priére,le Jeüne , & d’abondantes Aumônes, étoient les 
moyens qu’il employoit, pour attirer fur lui-même, & fur tout 
le Concile, les lumiéres du Saint-Efprit dont on avoit befoin A 
pour profcrire l’Erreur & faire triomphér la Foi, 

L'illuftre Archevêque de Brague , arrivé à Trente le onzié- 
me de May, ne fuc ee long-tems à entendre parler de PEvé- 
que de Modéne, Il avoit bien fçu le diftinguer armi tous 
ceux, qui étoient venus d'abord le vifiter. Mais:il le connut 


plus parfaitement lorfqu'il put l’entretenir feul à feul , & lui 


ouvrir fon cœur. Il fe lia avec lui d’une fainte amitié, & 
croyant avoir trouvé un grand Fréfer, dans la perfonne d’uri 


tel Ami, il ne voulut point avoir d'autre logement que Le . 
fien , afin de s’édifier par l’'éxemple de fes Vertus. Voici come 
ment ilen parloit dans la Lettre qu'il écrivit peu'après à fon 


Vicaire Général : | | 

« Entre les Evêques d’Italie qui font ici, il y ena deux de « 
notre’Ordre, dont Pun, qui eft celui de Modéne, éft émi-.« 
nént en Science & en Sainreté. Nous ne tous connoiflons que à 
depuis "peu de jaurs, & nous fommes auf grands amis ;-que & 
fi nous avions vécu enfemble depuis dix ans... Je vous con- « 


Mmam, & innocentiam; & Tn1quifitori.-Ro- 1 Kai, Jan. 1560 Romæ in Palatio Avoftolico 
mäno Genetali, Cardinali’ Alexandrino.….: decifivä folemnique:fententià , q: am habes 
mandavie, ut ultimum tandem huic cagtx apud Michäëlems Pio Pare. I, Lib, IV, CoL 
finem imponeret : quod & hic præftitit datà 206, &cs-Echard, ut fp. .: 1 


Ggiij 


LIVRE 
X XVII. 


GiLLEs 
FOSCHARARI, 
> ame 

XXI. 
On reprend les 
Seflions du Con- 
cile Général 





Hift. CC. Trid. Lib. 


XXIV, Cap. XI, 
n. 4. 


XXII. 

Vic éxemplaire 
du faint Prélat, 
dans la Ville de 
Trente. 


XXIHIII.. 
D. Barthelemy 
des Martyrs , fe 
lie d'amitié avec 
lui , & fait fon 
Eloge, R 


VR de P. Batrhe. 
lemy des Marcyrs , 
Liv. 11, Chap. V, 
Page 177e 


ES 


LIVRE 





XXVIL. 


GILLES 


FOSCHARARI 
PEER ERREISESTERRNER 





X XIV. 


Avec quel éclat 
il paroït dans le 


Concile, 


ra. Sacr. Tom. 1}, 


Col. 137. 


Vide Hifi. CC. Trid, 
Lib. XVIII, Car. 


IV ,n. «. 


Lib. XXII, Gap. 


IV ,n. 11. 


Lib. XXIII, Cape 


VI 


XIII, à 4: : 


» nn. }. 
Lib. XXIV, Cap 


2:38 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


» jure d’avoir un extrême foin des Pauvres, & encore plus 
» grand, s’il fe peut , que celui que je vous ai recommande en 
» partant : Car J'avoue que l’amour de certe Vertu s’eft bien 
» accrû en moi par l’éxemple du faint Evêque de Modéne, 
» qui eft l’ornement de notre Ordre. Son revenu ne monte 
» pas à mille Ducars ; & il fait des Charités dans fon Diocèle, 
» qu’il me femble que je ne fçaurois faire dans le mien. Je ne 
» ai pas de quoi l peut s’entretenir. Pour moi je crois que 
» Dieu fait des Miracles en faveur de ces Perfonnes généreu- 
» fes, qui font fi libérales pour l'amour de JEsus-CHR1IST. 
» [1 me difoit qu'il étoit lui-même étonné , comment il pou- 
» voit avec fi peu de bien, faire de fi grandes dépenfes. C’eft 
» pourquoi je vous conjure de nouveau de n'être pas feule- 
» ment Libéral, mais Magnifique, & fi je l'ofe dire, fainte- 
» ment Prodigue envers les Pauvres... Pardonnez-moi , mon 
» Pere, fi je vous recommande ceci avec rant d’ardeur. Je 
5 parle à moi-même en vous sp s & je m'exhorte moi- 
» même en vous exhortant; afin qu’étant excité par l’éxem- 
» ple de ce fainc Evêque, dont je viens de vous parler , je 

Five au moins celui, qu'il femble que je devrois avoir de- 
9 vancé, ËCC. » 

Telle eft l'idée qu’avoit de notre Préiat un des plus grands 
Archevêques, qui ayent jamais paru à Trente. Les autres 
Peres FERA à n'en avoient pas d’autres fentimens ; & 
l'Abbé Ughel remarque, que les plus habiles Théologiens, 
lui déférant fans jaloufie la Palme , ils l'apelloient tous zne 
Arche des Sciences. Concilio T'ridentino interfuit, ubi arce Srcien- 
tiarum à Doftis omnibas tulit cognomen. On peut voir dans l'Hif- 
toire du même Concile Ia part , qu’eut notre Prélat à rout ce 
qui y fut éxaminé, & décidé. Il fuffit de remarquer ici que 
dès la premiére Congrégation du 1$ Janvier 1562 , on le 
chargea du foin de revoir & d’approuver tous les difcours ; 
qui devroient être prononcés en | du Concile. H fut 
prié dans la fuite de mettre en ordre tout ce qui avoit été dé- 


” 


_fini.en différentes Seflions ,.& de former les Canons, que ke 


Concile devoit foufcrire : il mit le tout dans l’état où nous l’a- 
xons aujourd'hui (1). Le Concile commencé depuis‘dix-huit 


(1) Commiffa, namque illi in prima {dinandarum , digerendorumque cura cano- 
Congregatione, 15 Jan. 1662, à Patribus | num ipñ FRS fuit :quod eyregiè præf- 
auétoritan & cura prius difcutiendi proban-|titit, & quo nunc habemus, ediraque pro- 
dique quzcurgque..coram eflent. publicè | dierunt ordine redegir. Echard, Tom. II, 
pronuncianda vel recxanda Concilio...|pag. 185 , 186. 

Seflionum etiam ejufdem Sacri Concilii or- 


DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 239 


ans , & fouvent interrompu Fe divers accidens, ayant été L 1 v R # 


heureufement terminé fur la fin.de Décembre 1563 , voulut 
bien remettre à l'Evêque de Modéne , & à quelques autres 


Théolosiens dé fon Ordre, le foin de corriger le Miflel, & 


le Bréviaire Romain, & de donner un Catéchifme pour inf- 


XXVIL 


GILLES 
FOSCHARARI, 
À 








truire les Pafteurs & les Peuples, des Vérités de la Religion, : 


felon les Décrets du faint Concile. 


Cette commiflion l’engageoit à fe rendre d’abord à Rome; 


où Sa Sainteté lui avoit fait fçavoir qu’elle le verroit avec 
plaifir ; quoique ; felon la remarque de Palavicin , il eût tou- 
jours foutenu avec beaucoup d'ardeur, deux articles, que 
quelques-uns croyoient n’être point agréables à la Cour de 
Rome, l’un touchant l’Ordination des Evêques, & l’autre tou- 
chant leur Réfidence. Il avoit fouvent demandé qu’on décidât 


Hift. CC. Tridene. 
Lib. XXII, Cap. VI, 
D, 3}. 


comme une Vérité de Foi ,que l’une étoit d'Inftirution Divine, 


& l’autre de droit Divin & naturel (1). Il eft aifé de com- 
prendre par la tendre Charité qu'il avoit tr fon Peuple, 
combien il défiroit de l'aller réjoindre au plutôt. II fit cepen- 
dant céder un devoir à un autre, & fa plus forte inclination à 
l’obéiflance. S'étant rendu en mn auprès du Pape, il 
donna toutés {es attentions au grand Ouvrage, qu’on lui avoit 
confié ; & ce fut dans ce travail qu’il finit fa Carriére, le 2 3 
de Décembre 1564, n'ayant point achevé fa cinquante-troi- 
fiéme année. Les Obféques du faint Prélat furent célébrées 
avec-beaucoup de Solemnité, non feulement à Modéne, mais 
auffi à Bologne dans l’Eglife de faint Péerone, & à Rome dans 
celle de la Minerve; où Greg fut inhumé auprès des de- 
grés du Grand-Autel ; & où on lit encore fon Epitaphe (2). 
L'Illuftre Cardinal Moron , quine mourut que feize ans après, 
le 1"Décembre 1 ; 80, choifit fa Sépulture auprès de celle de 
fon ancien & fidele Ami. 2 


(3) Se SE , præcellen- gficavimus , præfectus operi nobili, necdum 
tis Doétrinæ virum, fimulque utriufque il- [in Synodo perfe@to, Catechifmi, Breviarii, 
lius fententiæ propugnatorem... cüm au- | & Miffalis, &c. Hifi. CC. Frid. Lib, XXIW, 
tem Tridento Romam rediit, non modd | Cap. XIII, m 4 | 
torvé non eft exceptus ; fed, ficut alibi figni. son” 
D. O. M. a | 
(2) Fratri Œpidio Fofcharario Bononient, {qui Cathechifmo, Miffali, & Breviario, in 
Ordinis Prædicatorum , Epifcopo Mutinenfi, pus maxime omnium elaboravit , compo- 
Religione, innocentià , liberalitate , præf- [fitis, Romæ obdormivit in Dño, anno Düi 
tantià, prudentià , ac fcientià divinarum re- |1$64, die 23 Decembris. Vixit annos $2, 
rum tantà , ut in publico Tridentino Conci-|menfes x, dies xsvs. 114 Sacr. Tom, 112 
lio Patres in ejus judicio conquiefcerent ; I Çol. 137. … 
: SFr er MAÉ. Eu don . PS D 


k- 


X XV. 
Son travail à 
Rome. 


XXVI. 
Sa fainte mort. 


Hift. Ecci, - Liv, 


CLXXV; n, 50, 





Livre 
X X VIT. 





BARTHELEMY 


DE LAs-CasAs._ 

D +" "+ +.) e 
—.— niedelap 

même tems l’ardente Charité, & les belles a@ions de Barthé- 


240 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 





BARTHELEMWY DE LAS-CASAS , PREMIER 
EvEsQuE DE CHIAPA,PROTECTEUR GENERAL 
DES ÎNDIENS. 


\Ous les Hiftoriens, qui ont parlé des Conquêtes des 
PL es dans les Indes Occidentales, ou de la tyran- 
upart de ces Conquérans , ont fait connoître en 


| lemy de Las-Cafas ; qu’on peut juftement apeller un faint Per. 


I. 
Origine & naïf- 
fance de Barthe- 
lemy de Cafaus, 
apelléenEfpagnol 
de Las-Cafas, 


Echard, Tom, I}, 
pag. 192. Col, 2. 


II. 
Son premier 
Voyage dans l’A- 
miérique 


fonnage , zélé, intrépide, infatigable, également célébre dans 
l'ancien & dans le nouveau Monde. L'Hiftoire de fa vie n’eft 
pas moins curieufe qu’édifiante. | | 

La Famille de Cafaus, apellée aujourd'hui de Las-Cafas, 
eft originaire de France : elle pafla en Efpagne fous le Régne 
de Ferdinand III, furnommé le Saint; & fe diftingua beaucoup 
dans les Guerres contre les Maures, furtoutà la prife de Sé- 
ville, que Ferdinand enleva aux Infidéles l’an 1247. La Mai- 
fon de Cafaus obtint alors un Etabliffement confidérable dans 
la Ville nouvellement conquife ; & s’y eft depuis maintenue 
avec honneur. Barthelemy, iflu de cette Famille , nâquit à 
Séville l'an 1474, vers le commencement du Régne de Fer- 


dinand le Catholique, & d’Ifabelle. On prétend que dès l’âge 


de dix-neuf ans il fuivit dans l'Amérique (apellée par abus Îles 
Indes Occidentales) Don Antoine de Las-Cafas, fon Pere, 
qui y pafla l’an 1493 , avec le célébre Chriftophle Colomb. 
De retour en Efpagne, quelques années après, il reprit fes 
Etudes dans les Ecoles de Salamanque: & comme il n’avoit pas 
moins d’émulation que de mémoire, & d’efprit, il fit de grands 
Progrès, non feulement dans la Théologie, mais aufli dans 
la Jurifprudence Canonique & Civile. Les Ecrits que nous 

avons de lui en font une preuve. : | 
Lorfque la Reïne Ifabelle eut publié un Edit en faveur des 
Indiens, que Colomb avoit emmenés comme des Efclaves en 
Efpagne , Barthélemy de Las-Cafas rendit avec joye la liberté 
à celui que fon Pere lui avoit donné ; & lui permit de s’en re- 
tourner dans. fon Pays, chargé de préfens : il avoit eû foin de 
Pinftruire des Vérités de notre Religion; & il conçut dès-lors 
pour ces Peuples, les tendres fentiméns de compañion & de 
charité, qu'il fit paroître le refte de fa vie. Le principal avan- 
tage qu’il avoit retiré, foit de fon premier voyage dans l’A- 
mérique, foit des entretiens qu’il avoit eûs avec le dur 
ic 


DE L'ORDRE DE S$. DOMINIQUE. ‘a4r 


étoit la connoïiflance de la Langue du Pays, donrilfe fervit Lr va E 


depuis utilement pour l’inftruétion , & la converfion de ces 
Infideles. | 
Don Nicolas Dovando , Chevalier d’Alcantara , ayant été 
nommé par la Cour de Caftille, Viceroy de l'Ifle Hifp.rntola, 
ou de fainc Domingue , Barthélemy de Las-Cafas s’'embarqua 
avec ce Gouverneur l’an 1 $o2. Il pouvoit s'être déja eng'gé 
dans l'Etat Ecclefiaftique ; mais ce ne fut que quelque tems 
après.qu’il fe fit ordonner Prêtre , dans la Ville Capitale, 
apellée alors de lu Vega. Diégue Velafquez, Couverneur de 
Cuba , lui écrivit l’année fuivante, pour le prier de venir 
dans cette Ifle. Il le mit dans fon Confeil ; &, felon M. Dupin, 
il l’obligea d'accepter la Cure de Zaguarama. Les autres Au- 
teurs s’expiiquent autrement ; & ils font entendre que la Char- 


ge qu’on lui donna, étoit un moyen de fucer ou d’accabler les 


ndiens, fous le fpccieux prétexte de les défendre. Il femble 
même que Rärthelemy de Las-Cafas , ne fe défiant pas d’abord 
du piége qu'on lui tendoit, ou entraîné peut-être par l’'éxem- 
pie fervit quelque tems à la Cupidité du Gouverneur. Mais 
bientôt après, revenu de cette efpéce d’éblouiflement, & plus 
actentif aux Loix de la Juftice, ainfi qu’à la voix de fa propre 
confcience , il confidéra avec horreur les cruautés, & les 
traicemens plus que barbares , qu'on éxerçoit impunément 
contre un Peuple, qui n’étoic devenu efclave & malheureux, 
que parce ait étoit riche. 11 condamna hardiment l'injuftice 

es Opprefleurs de la liberté publique ; il fe condamna févé- 
rement lui-même; & il quitta fon emploi, réfolu de faire, 
& de fouffrir tout déformais , pour aflurer la liberté aux 
Indiens , & les délivrer de la Tyrannie, fous laquelle ils gé- 
mifloient (1). 

Il'avoit dès-lors de grandes liaifons avec les Religieux de 
faint Dominique, qui s’étoient établis depuis peu dans l’ffle 
Efpagnole ; & qui fervirent beaucoup à l’affermir dans les 
Jouables fentimens, où il étoit rte À pour lever le plus 
grand obftacle à la propagation de l'Evangile. Rien en effet 
ne contribuoit d'avantage à faire méprifer là Prédication, & 


_ (1) Excedenfque in Hifpaniolam , ut vo- 
cant, feu S, Dominici lnfulam , aliquot in ea 
annis reflitit, Sacerdofque ordinatus fuit, 
acceptis in clientelam , ut moris eft , incolis 
Zaguaramæ oppidi Cubæ alius Infulæ ; cui 
tamen rerunciavit confcientià deterritus ; 
éoncipienfque jm animo id 


Tome IF. | 


propofitum ,l pag. 149. 


quod ufque ad ultimum vitæ ‘piritum conf- 
tantiflimé perfecutus fuit, om1imodam In- 
dorum libertatem juvandi, quam iftà, & 
aliis non innocentibus dominandi artibus.., 
À domitore populo {ævè obrutam vehemen- 
tiffimè dolebat. Bbl, Nov. H:fp. Tom. T, 


Hh 


X XVII. 





 BanrTHFI Mr 


DE LASCASAS, 





I11. 
[l retourne à 
Plîe de S, Do- 
miiyue, 


Aur. du XVI Siccles 
IV Par, pag. zac. 


IV. 
u’il fait d’a: 
s celle de 


Ce 
bord 
Cuba. 


Ÿ. 
Ses liai ons avec 
les Miflionraires 
Dominicains. 





\ 


LIVRE 

XXVIL, 
BARTHELEMY 
DE Las-Casas. 








245 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


rendre odieux aux Infidéles , les Miniftrés de la Foi, que Iz 
maniére dure, dont cés pauvres Infulaires étoiënt éraités. IL 
eft vrai que nos Miflionnaires , bien éloignés d’approuvet la 
tyrannie , s'y oppofoient toujours avec Zéle : mais enfin les 
Conquérans & lés Miflionnaires étoient de la mËrne Nation, 
& de la même ar ‘ras Dès-là les Indiens opprimés ne 
mettoïient point de différence entre Efpapnols & Chrétriens; 


 & l'horreur qu'ils avoient conçue de ceux-là, s’étendoit natu- 


.CHrist ; il falloit donner des 


rellement contre ceux-ci. Pour faire ceffer le Scandale , & 
rendre honorable le Miniftére des Perfonnes, qui ne s’éroient 
expoléesà tant de dangers, que ee gagner des Ames à JEsus- 

ornes d la Cupidité, & abolir 


_uneinfinité d'abus introduits, & prefque confacrés par l'A va- 


Repartimientos, 


VI. 
Ce qu’on entend 
par les Départe- 
mens. 


VII. 
‘Abus & injuft'ce 
de ces Concef- 
fions, 


rice. Un des plus confidérables de ces abus, & des plus diffici- 
kes à corriger, étoict celui des Départemens. Il eft néceffaire 
d'expliquer ceci, pour faire entendre la fuire de l’Hiftoire. 
Soas le nom de Déparremens, de Diftributions , de Com- 
mandes, ou de Conceflions, oh entehd un certain terrein , que 
les Seigneurs Caftillans s’appropricient dans l'Amérique, À ve 
cun à À difcrétion, ou felon la volonté du Gouverneur. On 
leur affignoit en même tems un nombre d’Indiens, pour dé- 
fricher , cultiver. faire valoir ces Terres, & travailler dans les 
mines, au profit de ces nouveaux Venus. Les Infulaires, qui 
de Maîtres étoient devenus Efclaves, fe trouvoient accablés 
de tant de travail, & de fatigue, que plufieurs mouroïent fous 
le poids : ee avoir ges leurs biens, & la liberté, ik per- 
doient aufli la vie; & il n’y avoit point de diftinétion, ni de 
condition, ni de fexe : les tendres Enfans, les Filles, les Fem- 
mes de Qualité, comine les autres, étoient obligés de remuer 
la Terre , de fouir dans les mines, de demeurer plufieurs heu- 
res de fuite dans Peau, pour y chercher des Perles. Les Caci- 
ques, ou Seigneurs du Pays, n’étoient pas mieux traités : on 
s’en prenoit principalement à eux, lorfque le produit des mi- 
nes & des Terres ne répondoit pas à l’avide cupidité des nou- 
veaux Maîtres. 
+ Le mal croïfloit tous Îes jours , foit parce que la morralité 
ayant enlevé la plus grande partie des Habitans , le peu qui 
reftôit ne pouvoit pas fufhre à un fi grand travail ; foit à caufe 
que le nombre, & l’avarice des Maitres augmentoient à pro- 
portion. Au commencement, il n’ÿ avoit que les principaux 
Officiers, entre ceux qui avoiént porté les Armes dans l’A mé- 
rique , qui {e fuffent approprié. des Départemens. Dans la fuire 


-DE L'ORDRE DE S$. DOMINIQUE. 243 
il ne fut pas néceflaire de pafler la Mer pour profiter ds Lr wre 
richeffes de ce Pays, qu'on apelloit conquis. La plüpart des XXVII. 
Grands Seigneurs, & des Miniftres de la Cour de Caftiile, 
s’aviférenc de demander des Dépariemens au Roy, & ils les 
obtinrent fans difficulté. Ainfi un Seigneur Caftillan fans être 
forti de chez lui; & fans qu’il lui en eût coûté ni peine, ni ,,#: de lin: & 
dépenfe , fe trouvoit poiléder ma mme, les dix, les vingt, tir 1v, pag 266. 
les trente lieues de Pays dans le nouveau Monde, & avoir 
plufieurs milliers d’Indiens , qui travalloient pour lui. Ces 
Conceflionnaires établirent des Procureurs fur les lieux, pour 
agir en leur nom: ces Procureurs, ou Intendans, avoient leur 
fortune à faire, & à pauffer les intérêts de leurs Maîtres : les 
Infulaires en furent la vi&ime. On ne les ménageoiït en rien ; 
& on fe foucioit fort peu qu'ils fuccombaffent Bus le travail, 
parce qu’en vertu des previfians du Roy, on {e les faifoir rem- 
placer fur le champ. Le Gouverneur général n’ofant leur rien 
refufer , encore moins chatier la cruauté de ces impitoyables 
Maîtres, on ne peut dire combien en peu de mois il périt de 
ces malheureux, qui furent facrifiés à la cupidité des Grands, 
& à celle de leurs Procureurs. Ce fimple expofé. pris de l'Hif- Ibi& 
toire de l’Ifle de Saint-Domingue , montre aflez clairemene 
que rien n'étoit moins. foutenable dans la pratique , rien de 
plus tyrannique, rien qui choquât d'avantage toutes les Loix 
Divines, & Humaines, que les Départemens fur le pié, où 
on les avoit mis. 

Barthelemy de Eas-Cafas en-fentit toute l’injuftice, aufli ‘vit 
bien que les (ites infiniment préjudiciables à la Religion, & , Pethelemy de 
au Salue de ceux qu’on. vouloir attirer à la lumiére de la Foi, Religieux de faine 
Parmi tant de fujets de triftefle qui l'affligeoient mortellement, Dominique s’élé- 
fa confolation pu de trouver les FF. Prècheurs, dans.les mê- oreon 
mes fentimens de zéle qui l’animoient, C’eux-ai ne fe conten- 
térent pas d'approuver , & de louer la réfolurion , où il étoit 
de facrifier fon repos & fa vie, en faveur des Opprimés ; ils 
lui donnérent auffi les plus beaux éxemples d’un zéle Chrétien, 

& d’une fermeté à. coute Epreuve. Ils nevoyoient qu'avec une 
fenfible douleur , que les Conceflionnaires ajoutaient l'Irréli- 
gion à l’Avarice: car d'un côte ils ne laifloient pas aux Ladiens 
e tems.de s’inftruire des Vérités de notre Foï, & de l'autre ils 
les faifoient baptifer., les Adultes comme les Enfans, fans teug 
avoir donné aucune connoiflance ni de nos faints Miftéres., 
ni du Sacrement qu'on les abligeoit de recevoir. Une conduite 
qu'on peut bien apeller Anti.Chrérienne, TT le zéle de 
LE FA 





BARTHELFMY 
DE Las-CasAs. 
mener 


LIVRE 
X XVII. 


eee end 
BARTHELEMY 

DE Las-CaAsas. 
SERRE PEER > 


Liv, IV , pag. 288. 
I X-: 

Ils font cefler un 
autre abus, 


Liv. Vs pag 310. 


244 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


nos Miflionnaires ; & ils réfolurent de la combattre avec toute 
la liberté’, que leur donnoit leur Cara@ére. Je rapporterai le 
fait dans les propres termes du Pere Pierre-Francois- Xavier 
de Charlevoix, éfuice , Auteur de l'Hiftoire de lIfle Saint- 
Domingue: 

« Les premiers, dit-il, qui firent ouvrir les yeux fur une 
» Irréligion fi criante, furent les PP. de faint Dominique. II 
» venoit d'arriver d’Efpagne quatre de ces Religieux, & ils 
» s'étoient acquis d’abord ane grande réputation par leur zéle, 
» & une auftérité de vie furprenante. Ils s’éleverent encore 
» avec beaucoup de force contre plufieurs autres Abus , dont 
ss-le principal étoit l’'Ufure : & l’on peut dire qu’en très-peu 
» de tems, ils firent changer de face à toute la Colonie ; en 
» quoi ils furent merveilleufement fecondés par lAmiral. Ils 
» établirent des Catéchifmes réglés pour les Enfans des Colons 
» & pour lés Infulaires , & ils trouvérent dans ces derniers une 
» docilité , qui les charma. Auffi après avoir travaillé avec un 
» fuccès, qu’ils n’avoient ofé fe promettre, à les affranchir 
» de lefclavage du Démon, ils fongérent à les fouftraire à 
» cette efpéce de fervitude, où on les retenoit ; ils fe décla- 
» rérent hautement contre les Départemens. Mais dès qu'ils 
» voulurent toucher cette corde , la vénération que leur 
» avoient attiré l’éminence de leur Sainteté , leur défin- 
» téreflement & leur zéle, fe changea en une violente per. 
» fécution, 


« Cependant lIfle Efpagnole perdoit infenfiblement tous fes 


_» Habitans naturels ; & quoi qu’on eût tout le rems de recon- 


X 
La cupidité s’op- 
pofe à leur zéle. 


» noître le rort que ce dépeuplement caufoit à la Colonie, 
» bisn loin d'en profiter, pour conferver au moins ce qui reftoit 
» de ces Infulaires, il fembloit qu’on prit à tâche d’en exter- 
» miner toute a race. Le Roy même, qui jufques-lä avoit 
» fait de fi fages Ordonnances en leur nn , trompé par 
» des Perfonnes , ‘dont tes derniers Réglemens gênoient la 
» Cupidité , fembla les abandonner à la difcrétion de leurs 
» Tyrans, & permit que déformais'on ne leur donnât point 
n d'autre falaire, que la vie , & lentretien ; à condition de 
» payer d’abord à fon Domaine un Paros, c’éft-à-djre, environ: 
» une demi-piftule de notre monnoye, pour chaque têre d’În- 
s> dien. Les Peres de faint Domihique eurent beau fe récrier 
# contre cette nouveauté, qui devoit naturellement apporter 
» un obftacle infurmontable à la converfion de ces Peuples, 
» & repréfenter qu'il:y'afloit même de l'intérêt du Roy, & de 


ù 
Le 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 245 


la Nation de les traiter avec plus de douceur & de ménage. « 
ment: on n’eût aucun égard à leurs remontrances ; ce qui « 
détermina enfin ces zélés Miniftres à s’armer de toute la vi- « 
gueur Apoftolique, pour réprimer par les Armes Spirituelles « 
un fcandale, qui faifoit blafphèmer le nom du Seigneur « 
parmi les Infidéles »#. Ce font toujours les paroles de l’Aureur 
Jéfuite : il continue ainfi : | | 

« Cette réfolution prife , le Pere Antoine de Montefino , « 
Prédicateur, qui avoit une grande réputation déloquence, & « 
de Sainteté, monra en Chaire à San-Domingo ; & en pré- « 
fence de lAmiral , du Tréforier Royal, de tout ce qu'il y « 
avoit dans cette Capitale de Perfonnes en place, & d'untrès- « 


nombreux Auditoire, il déclara les Départemens d’Indiens « 


illicires : il ajouta que le terme de Turelle, dont on ufoit « 


ur colorer cette tyrannie, cachoït une véritable fervitude, «c 


à laquelle contre routes les Loix Divines & Hugnaines, on « 
aflu:ectifloit des innocens: que cette conduite fi contraire à « 
l'efprit du Chriftianifme , avoit déja fait périr des millions «c 
d'Hommes , dont on répondroit à Dieu, & dépeupleroit « 
infailliblement tant de vaftes Provinces, dont le Maître des « 
Nations n’avoit pâ donner l’empire aux Rois Catholiques, « 
qu’afin qu’ils engageaffent tous les Habitans fous le joug « 
aimable de fon Evangile. » 

« C'étoit là toucher les Affiftans par leur endroit fénfible : « 
auffi murmura-t-on beaucoup contre le Prédicateur. 11 fut « 
même arrêté qu’il feroic réprimendé, comme s’il eût man- « 
qué au refpect, qu’il devoit au Roy, & à ceux qui gouver- « 
_noient fous fes ordres. Mais ceux qui s’étoient chargés de « 
cette commiflion furent bien furpris, lorfque [e Pere de « 
Cordoue, auquel ils s'étoient adreflés d’abord, comme au « 


Supérieur de la Maïfon , leur déclara que le P. de Montéfino « 


n’avoit rien dit qui ne fût vrai, & qu'il ne fût néceffäire de « 
dire : que tout tant qu’ils étoient de Religieux de leur Ordre ce 


penfoient comme lui ; & que le Sermon, dont ils faifoient « 
tant de bruit , étoit une chofe concertée entr'eux. Ceux à qui ce 


il parloit furent extrêmement FRS de ce Difcours ; & le ce 
prenant fur un ton fort haut, ils 


LirIvRreE 
X XVII. 


BARTHELEMY 
DE Las-Casas, 











XL 
Reéfolution har- 
die du P. Antoi- 
ne de Montéfino, 


XIE 
Plaintes, 


XIII. 
Réponfe, 


ui dirent qu’il étoit bien « : 


étrange que de fimples Particuliers fans caractere, fe dort. « 
naffent la hardiefle de blimer publiquement des chofes éta- 


blies par le confeil de Perfonnes fages, & par PAutorité du se 

Souverain ; en un mot, qu'il falloit néceffairement que le « 

Pere de Montéfino fe retratät en Chaire ,où que rous Les « 
, H h ïij 


246 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


Lrve ee » Dominicains fortiflene de l'Ifle. Le Supérieur les écouta fort. 
XXVII » paifiblement jufqu'au bout ; & feignant d’être ébranlé par 
3 past menaces, il les affura que dès le Dimanche prochain, 
BARTHELEMY ,, Je Pere de Montéfino feroit fon poflible pour les contenter. » 
DE Las-Casas, : a re L 
= « Le jour marqué , il fe fit à l’'Églife un Concours extraor- 
© XIV.  » dinaîre. Le Prédicateur parut ; & commença par dire que fi 
Seconé Diléours ;; l’ardeur de fon zéle , dans la caufe du monde la plus jufte, 
plus fort encore * l'avoit empêché de mefurer aflez fes expreflions, il prioit 
que le premier. » ceux qui avoient püû s’en tenir offenfés, de les lui pardonner ; 
» qu’il {çavoit le refpe& qui étoit dü aux perfonnes, que le 
» Prince avoit fait Dépofitaires de fon Autorité : mais qu'on 
» fe trompoit fort, fi on prétendoit lui faire un crime de s'être 
» élevé contre les Départemens d’Indiens. Il dit fur cela des 
» chofes plus fortes encore que la première fois : car après être 
»entré dans un détail extrêmement patétique des abus, 
» qui fe commettoient tous les jours en cette matiere, il de- 
» manda quel droit, des gens qui étoient fortis d'Efpagne, 
» parce qu'ils n’y avoient pas de pain, avoient de s’engraifler 
» de la fubftance d’un Peuple né auffi libre qu'eux? Sur quoi 
» fondés, ils difpofoient de la vie de ces malheureux, comme 
» d'un bien, qui leur fût propre ? Qui avoit püû les autorifer à 
» éxercer fur eux un empire tyrannique ? S’il n’étoic pas tems 
» déformais de mettre des bornes à une cupidité qui enfantoit 
» tant de crimes ; & fi on vouloit encore lui facriker quinze à 
» vingt mille Indiens, qui reftoient à peine de plus d’un million 
» d’Ames, qu'on avoit trouvé dans l’Ifle Efpagnole en y abor- 
» dant ? 
XV. «Une démarche fi hardie fit concevoir aux Officiers Royaux 
On écrit contre ;, qu'ils gagneroient peu à traiter cette affaire fur les Lieux. 
ui à la Cour de Re , 
Cañtille. » Hs en écrivirent au Roy, & Paflamonté furtout le fit d’une 
» maniére très-forte ; & chargea de fa Lettre un Religieux. 
» Francifcain, nommé le Pere Alphonfe de Efpinar. Sur quoi 
» Oviedo remarque fort judicieufement, que ce qui fit en tout 
» ceciun plus mauvais effet dans l’efprit des Peuples, ce fut 
».de voir une f grande diverfité d’Opinions entre les deux 
» Ordres Réguliers, qui étoient alors feuls établis dans l’fle, 
» fur un point, qui intérefloit fi fort la confcience ; les uns 
» permettant fans difficulté ce qui paroifloit aux autres, un 
X VI. » crime digne de toutes les Cenfures de l’Eglife. 
Montéfino vaen  « Les PP. Dominicains n’ignoroient pas ce qui fe tramoit 
Epagne:&ypli ;, contreux; & comme ils fcavoient auffi que plufieurs Per- 


de avec fuccès la 4 : .. ° 
Caufe des Indiens. » fonnes puiflantes à la Cour, & les Miniftres même , étoient 








DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 247 


intéreflés à fourenir les Départemens; ils prirent le parti « 
d'envoyer le Pere de Montéfino plaider lui-même fa Caufe « 
auprès du Roy. Le Miffonnaire trouva, ainfi qu’il l’avoit « 
prévü, toute la Cour, & Ferdinand même fort prévenu ton- « 
tre lui. Mais comme il éroit très:éloquent , il n’eût pas beau- « 
coup de peine À faire revenir le Royÿ en fa faveur. Ce Prince « 


commença d’entrevoir qu'on fui avoit dépuifé la vérité. « 


Toutefois ne voulant rien décider fur fes propres lumiéres, « 
il affembla un Confeil extraordinaire , où ce grand Procès « 
fut plaidé avec beaucoup de véhémence de part & d'autre. « 
Ceux qui parlérent en faveur des Indiens ,'infiftérent beau- « 
coup E ce principe , que tous les peuples font nés libres; « 
& qu'il n’eft jamais perm:: à une Nation d’attenter à la li- « 
berté d’une autre, dont elle n’a reçu aucun tort. | 
« Les autres à à cette vérité des raifons plus fpé- à 
cieufes que folides ; & dont plufieurs Perfonnes fages, ne « 
laiflérent pourtant pas d’être éblotiies. Les Indiens, dirent- « 
ils , doivent être regardées comme des Enfans incapables de « 
fe conduiré ; puifqu’à cinquante ans, ils ont Pefprit moins « 
avancé, que les Efpagnols ne l'ont ordinairement à dix : on « 
fçait que les chofes les plus aifées à concevoir, ne peuvent « 
leur entrer dans la tête, que dès qu’on ceffe de leur parler, ce 
ils oublient dans le moment les vérités, qu'on leur avoit le « 
plus inculquées dans la mémoire , qu'on ne peut même s’af- « 
furer qu'ils retiendroient les plus courtes Priëres, fi l’on « 
manquoit un feul jour à les leur faire réciter; qu'on a beau « 
les vétir , & leur faire fentir l’indécence de leur nudité, dès « 
LE | A - A + , ° 
qu’ils font hors de la vüe de leurs Maîtres, ils déchirent leurs «c 
Habits en mille piéces, & courent tout nûs dans les bois, où « 
ils s’abandonnent fans honte à toutes fortes d’infamies; que « 
la fouveraine félicité felon eux eft de ne rien faire ; & que ce 
cette continuelle oifiveté,ontre lesautres vices qu’elle enfante, « 
roduit cette extrème indolence, qu'on remarque en eux « 
pour les chofes de la Religion ; enfin , ajoutoit-on, il paroït 
certain qu’ils font d'autant moins capables d’ufer bien de la « 
liberté, qu’on teur Haifferoit, qu'aux défauts, & à l'incapa- « 
cité des Enfans, 1ls joignent les vices des hommes Îes plus « 
corrompus 5. | | 
Quand on fuppoferoit pour un moment [a vérité de toutes 
ces Réfléxions, les Miffionnaires auroient toujours été fondés 
à fe plaindre, & de ce qu’on 6toit aux Indiens le tems de s’inf- 
truire ; & de ce qu'on les baptifoit fans les avoir ni inftruits, 


LirIvRE 
XXVII 


BARTHELEMY 
DE Las-Casas. 
MR Re ne rs +. 2 








Pag. 314. 
X VU. 

Cc qu’on objec- 
toit avec éxraggé- 
ration aux bn 
diens. 


LIVRE 
XXVII 


BARTHELEMY 
DE LaAs-CASsASs. 
D + 








Ibid. 
XVIII. 
Montéfino dé- 


truit tout cela, 


XI1X. 
Ce qu'il obrient 
en faveur des In- 
d.ens, 


XX, 
Barthelemy de 
Las-Cafas ,etre- 
prend de publier 
JPOrdonnance de 
Sa Majefté, & de 
la faue éxécuter. 


Le 


243 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


ni éprouvés. Mais il s’en falloit bien qu’on eût rapporté Îles 
chofes dans une éxacte vérité. Voici comment continue l'Hif- 
torien, , 

« [1 étoit véritablement quelque chofe de tout cela, mais il 
» n’y avoit aucun Article, qui ne füt extrêmement éxaggéré. 
» C’eft ce que le Pere de Montefino s’appliqua furtour a faire 
» fentir. Il y réuflit parfaitement, après quoi il ne lui fut pas 
» difficile de renverfer toutes les conféquences qu’on en tiroir. 
5 Mais fans parler de l'intérêt des Miniftres , & des Favoris, 
» rendre abfolument fa liberté aux Indiens, & réduire Îa 
» meilleure partie des Habitans des Colonies Efpagnoles à 
»» l'Etat FA ras d’où ils étoient fortis, c’étoit prefque la 
» même chofe. Or c’eft là un de ces inconvéniens, contre lef- 
» quels en matiére de Politique, l'évidence même du Droit 
* tient rarement. Il fallut pourtant accorder quelque chofe à 


» l'équité de la Caufe, que défendoient les Peres de faint Do- 


» minique: le Roy vouloit mettre fa confcience en repos, & 
»avoir égard à la claufe du Feftament de la Feuë Reine Ifa- 
» belle, qui étoit précife en faveur des Indiens : & voici ce 
» que l’on imagina pour concilier des intérêts, & des fenti- 
» mens fi oppofés. » 

« Il fut déclaré par provifion , & en attendant un plus 
» ample éxamen, que les Indiens feroient réputés libres , & 
» traités comme tels ; mais que les Départemens, à cela près, 
» refteroient fur le pié où ls écoient ( deux chofes peu com- 
» patibles ...) Comme les Bères de charge s’étoient extrême- 
» ment multipliées dans lIfle Efpagnole, il fut expreflément 
» défendu de faire porter aux Indiens aucun fardeau, ni de fe 
» fervir du bâton, ou du foüet pour les punir. Il fut auff 
» ordonné de nommer des V'iliteurs , qui ferocient comme les 
» Protecteurs des Indiens, & fans le confentement defquels 
» il ne feroit pas permis de les mettre en prifon. Enfin on régla 
» qu’outre les Dimanches & les Fêtes, ils auroient dans la 
» femaine un jour de repos, & que les Femmes enceintes ne 
» feroient affujetties à aucune forte de travail ». 

Ces Réglemens, qui ne faifoïent qu’adoucir l’efclavage de 
ceux qu'on déclaroit libres, furent faits en 1$11, & mal 
obfervés par les Gouverneurs. Barthelemy de Las-Cafas en 
apprit cependant la nouvelle avec une finguliére farisf:éion: 
il réfolut de publier lui-m ‘me lOrdonnance du Prince, d'en 
procurer léxécution ; & de s’oppofer cemme un mur d'Air.in 
aux violences, & aux cruautés, dont il continuoïit d’être ré- 

moin. 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 2439 
moin, Ce qu’il avoit réfolu dans l’ardeur de fon zéle, il l'éxé- 
cuta avec la même conftance , pendant les cinquante-cing ans 
qu’il vécut encore, car il poufla {es jours jufqu’à l’âge d’ecre- 
pit. 11 n’y eut jamais ni refpe& humain, ni travail, ni fatigue, 
ni danger capable de l’arréter, ou de ralentir le zéle, qui le 
confumoit. Nous lui verrons paffer plufieurs fois les Mers pour 
porter fes plaintes à la Cour de Caftille , & follicicer la Clé- 
mence, ou la Juftice du Roy Catholique, en plaidant devant 
le Tribunal de Sa Majefté la caufe des Indiens toujours véxés, 
injuftement dépouilles, & plus cruellement détruits par les 
Troupes du Prince, maïs contre fes intentions, & fes intérèts. 

Pendant que Barthel:my de Las-Cafas travailloit ainf le 
jour & la nuit en faveur d'un Peuple, dont il vouloit procurer 
le foulagement, & le Salut ; le Pere Pierre de Cordoue, qui 
avoit fuivi de près le Pere de Montéfino en Efpagne, a Dit 
avec le même zéle, & pour le même fuiet. Il ne Celit de 
repréfenter au Ro Ferdinand que fes derniéres Ordonnan- 
ces , quand elles Jon exécutées, n’arréteroient pas tous 
les maux , dont on fe plaignoit avec tant de raifon : & il ajou- 
toit que les Réglemens n’étoient point obfervés : il éroit en 
état de le prouver. Après plufeurs nouseaux Confeils, & dit- 
férentes confulcations, « enfin ce Prince fit appeller le Pere de « 
Cordoue, & lui dit, qu’il écoic fort perfuadé de la À seb de « 
fon zélé ; mais que l'avis de prefque tous les Jurifconfultes, « 
& les Théologiens de fon Royaunie, étoit de ne rien changer « 
à ce qui étoic établi, à quelques abus, & à quelques défor- « 
dres près ; contre lefquels il alloit prendre les plus juftes.« 
mefures. Qu'il s’en rerournât donc dans fa Miflion ; mais que « 
lui & fes Religieux ceflaflent d’inveétiver contre une chofe « 
approuvée.d’un fi grand nombre de Perfonnes fages ; & qu'ils « 
continuaflent à éclairer, & à édifier les Indes, par les lumié- « 
res de leur Doétriné , & par la Sainteté de leur vie, comme « 


LIVRE 
XX VII. 


BARTHILEMY 
DE LaAs-CaAsAS. 
SEE 








XXI. 

Le Pere Pierre 
de Cordoue asit 
pour la méme 
Caufe à La Cour. 


XXII. 
Réponfe du Roye 
Ibid. 
Pag. 314 


ils avoient fait jufques-là , fans fe mêler en aucune maniére «°° 


de la Police, ni du Gouvernement ». 

« Ce difcours fit comprendre au Pere de Cordoue, & à fes « 
Religieux , que dù train, dont les chofes iroient à l'avenir , « 
il leur feroit déformaäais fort difficile d’être bien d’accord.« 
avecles Efpagnols du nouveau Monde ; & que pour faire du « 
bien parmi les Barbares, il falloit chercher des Contrées , & 
où ils fuffenc feuls avec ces Peuples. Ils fuppliérent donc « 
Ferdinand de trouver bon qu'ils allaffent prècher JESUS- « 
CHRIST, dans quelques-unes. dés Provinces de l'Améri-« 

Tome 1V. | Ji 


. X XIII, 

Les M'flionaires 
cherchent  d’au- 
tres Contrées, où 
leur Miniftére ne 
fut pas rendu inu- 
tile par la cupidité 
des Conquérans. 


LIVRE 
XX VII. 


que 
BARTHELENY 

DE LaAs-Casas. 
Ééne = , .  d 





\ 


250 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 
» que , aù Îles Efpagnols n’euflent point encore d’Etabliffe- 
» ment ; & ils lui expliquérent le projet de celui, qu'ils y 
» vouloient faire. Le Prince goùta leur deflein, accorda Îles 
» permiflions qu’on lui demandoir, & fit expédier des ordres 
» pour lPAmiral, de fournir à ces Mifionnaires toutes les 
» chofes , dont ils auroient befoin pour leur fainte entreprife. 
» Le Pere de Cordoue , & le Pere de Montefino s’'embarque- 
» rent ne de tems après pour l'Ifle Efpagnole , où FAmiral 
» leur fit armer un Vaifleau, y mit des vivres en abondance, 
» leur fit délivrer avec mr tout ce qu’ils lui demandé- 
» rent ; & les fit tranfporter à la Côte de Cumana, qu’ils avoient 
» choifie, pour y commencer leurs travaux A poftoliques ». 

« Le Pere Pierre de Cordoue n'y alla pas lui-même, fa pre- 
» fence étant plus néceflaire dans l'ifle Efpagnole, où le Roy 


_»avoit envoyé de bons Ordres er établir ces Religieux 


XXIV. 
Premiers fruits 
de leurs travaux. 


XXV.. 
Arrêtés par Par- 
tivée de quelques 
Efpagnols. 


»# mieux qu'ils n’éroient; mais il choifit pour cette Expédition 
» le Pere de Montefino, avec les Peres François de Cordoue, 
»» & Jean Garcez. Le premier tomba malade en paffant à l'Ifle 
» de Portoric; & fa maladie tiranten longueur, fes deux Com- 
» pagnons furent obligés de continuer leur route fans lui. L’en- 
» droit où ils débarquérent l’an 1 $ 12, étoit aflez près de celui 
» où l’on bâtit depuis la Ville de Core, qu’on apelle autre- 
» ment Venexuela, ou la petite Venife... La Bourgade Indienne 
» fubfiftoit encore au tems dont je parle ; & les Miffionnai- 
» res y furent parfaitement bien reçus, logés , & fournis de 
» toutes les chofes, dont ils pouvoient avoir befoin. Ils prof 
» térent de ces heureufes difpofitions, pour engager ce bon 
» Peuple à embraffer le Chriltianifine : ils en furent écoutés ; 
» à ke avoient tout lieu de fe promettre une abondante moif- 
» fon, lorfqu'un Navire Efpagnol vint malheureufement rom- 
» pre toutes leurs mefures ». | 
«Ce Navire cherchoit à furprendre les Indiens, & à les 
» enlever pour les vendre : Commerce infime , qui fe faifoit 
» alors aflez ouvertement ; quoiqu'il ne fut pas autorifé. Mais 
» on obligeoit les Officiers Royaux à fermer les yeux , en leur 
» donnant part au butin. On n’avoit pas même honte de colo- 
».rer ce brigandage, du titre d'Expédition contre les Canniba- 
n'es ; & peu s’en failloit qu’on ne prétendit s’en faire un mé- 
».rite devant Dieu, comme d’une Guerre fainte. D'ailleurs 


» il y avoit une Déclaration du Roy, qui permettoit de ré- 


» duire en captivité tous les mangeurs de chair Humaine; & 


-» on fuppofoit, fans éxaminer , tous les Habirans du aouveatr 


« s à 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 251 


monde coupables de ce crime ( on avoit bien des preuves du « 
contraire, } Comme ce n'étoit pas la premiére fois qu’on « 
avoit fair de femblables tentatives à la Côte de Cumana., les « 
Peuples y étoient fur leurs gardes ; mais cette fois-ci la pré- « 
{ence des Religieux les raflura ; & loin de fuir à leur ordi- « 
naire, voyant les bons Peres ( qui n’avoient garde de foup-.« 
çonner eux-même ce que tramoit Île Capitaine du Vaifcau } « 
fe faire une Fête de cette rencontre, ils prirent part à leur « 
joye, & parurent très-difpofés à faire aux Efpagnols, en leur « 
confidération , tous les plaifirs qui pourroïent dépendre « 
d'eux. Plufieurs jours fe pañlérent ainfi, Poe lefquels on « 
{e fit mutuellement bien des amitiés. Enfin le Patron du Na- « 
vire invita le Cacique du Lieu à venir dîner fur fon Bord: il « 
y alla avec fa Femme, & dix-fepr autres Indiens, & à peine « 
furent-ils embarqués, que le Capitaine, qui fe tenoit tout « 
prèc, fit appareiller, & prit la route de lIfle Efpagnole. 

« À la premiére nouvelle de cet enlévement, les Miffion- « 
naires accoururent fur le rivage, & ils y trouvérent toute la « 
Bourgade dans un tranfport de colére, dont peu s’en fallut « 
qu'ils ne fuflent fur le champ la vi&ime. Un refte d’eftime 
pour leut vertu , & de vénération pour leurs perfonnes, en « 
arrêta les premiéres faïllies: ces Barbares fe laiflérent même « 
perfuader, par les proceftations des deux Religieux , qu'ils « 
n'avoient eû nulle part à une fi noire trahifon ; & qu'ils en « 
avoient abfolument ignoré le projet. Mais la vie des Servi- & 
teurs de Dieu n'étoit pas pour cela en fureté. Sur ces entre- « 
faites il parut un autre Navire, dont le Capitaine étant def- « 
cendu à terre, fut extrêmement touché de voit toute Une à 
Bourgade en pleurs, & deux Religieux dans une fituation à « 
ne pouvoir pas fe répondre d’un jour de vie. Les Miflionnai- « 
res de leur côté, à qui cet Officier parut honnête Homme; « 
conçurent Re efpérance de fortir du danger, où ils fe « 
trouvoient; ils lui dirent que le Ciel l’âvoit fans doute en- « 
voyé pour être leur Libérateur; qu’ils ne lui demandoient « 
pour cela que de vouloir bien porter une Lettre à lAmiral. « 
Ce Capitaine s’en chargea volontiers, & là rendit à Don « 
Diégue , que le Pere François de Cordoue, après avoir ex- « 
pofé en peu de mots le fait, conjuroit de renvoyer les In- « 
diens chez eux, n’y ayant que ce moyen-là de leur fauver « 
la vie. | | 

« Effectivement les Sauvages , revenus bientôt à leur pre: « 
miére fureur, ne pusent être appaifés, que par Dr LE 
| ji. 


LIVRE 
X XVII. 


BARTHIMENY 
DE Las-CasaAs. 
SRE RE EEE RES 








XXVI. 
Perfidie d’un Ca- 
pitaine de Vaf- 
feau. 


__XXVIL 

Qui  allarme 
tout un Pays 3 
& fait périr deux 
Religieux par les 
mains des Barba- 
res. 


152 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


L'1vR E » qu’on leur donna du retour de leurs Gens, dans l’efpace de 
-X XVII *» quatre Lunes. Si ce terme expiré, rien ne paroifloit , les 


BARTHELEMY : : . 
De Las-Casas, * au Pere Pierre de Cordoue, pour le prier de prefler la conclu- 








&XVIF. 
- Refiéxion far la 
mort de ces deux 
Mifionnaires. 


XXIX. 


Las - Cafas tra. 


vaille 


utilement 


» Peres confentoient d’être mis a mort. Ils avoient aufli écrit 


» fion de cette importante affaire ; mais toutes leurs diligences 
» furent inutiles. Les Captifs écoient vendus lorfque les Lettres 
» arrivérent à San-Domingo ; l’on ajoûte même que c’étoit des 
» Officiers de lAudience Royale, qui les avoient achetés. 
» L’Amiral n’avoit point , ou n’avoit que très-peu d’Autorité 
» fur ces Magiftrats, & ni la confidération de deux Religieux, 
» dont la vie dépendoit de la délivrance des Indiens injufte- 
» ment enlevés ; ni les inftances de leurs Confreres, ni l’infa- 
» mie, dont la Nation alloit fe couvrir, ni le difcrédic de la 
» Religion, ni l'intérêt du bien public: rien ne fut capable 
» d'empêcher des perfonnes commifes pour rendre la juftice, 
» de fe noircir de la plus criante ne qui fut jamais. Ainf 
» les quatre Lunes étant expirées, fans que les Mifionnaires 
» recuflent aucune nouvelle, les Barbares les maffacrérent am- 
» pitoyablement à la vüe l’un de Pautre ». | 
En fe dévouant au faint Miniftére parmi les Sauvages, ils 
avoient fait à Dieu le facrifice de leur vie: & leur mort, à 
laquelle ils avoient eû le tems de fe préparer , en renouvellant 
fouvent [eur facrifice, fut fans doute précieufe aux yeux du 
Seigneur. Mais:ce qui y donna pe les affligea encore 
plus que la | sa de la vie. Ayant été reçus avec tant de cor- 
dialité par des Infidéles ; & après avoir jetté dans leur cœur 
"les premiéres femences de l'Evangile ; à la veille de foumettre 
tout un Peuple au joug adorable de JEsus-CHR1IST, voir 
tout-à-coup difparoitre les plus belles efpérances, par la dé- 
teftable avarice de quelques mauvais Chrétiens, quelle honte: 
quelle douleur: | | 
Le Licencié Barthelemy de Las-Cafas travailloit alors avec 
un autre fuccès, dans l’Ifle de Cuba. Le bon naturel, & la 


dans l'Ifle de Cu- grande docilité qu’il trouvoit parmi ces pauvres Infulaires, le 


ba, 


charmoit; & il ne craignoit pas de E lier, qu’il étoit fans 
comparaifon plus aifé de faire embrafler le Chriftianifme aux 
Indiens , que d’obliger les Efpagnols à vivre Chrétiennemenr. 
D'ailleurs fon zéle pur & défintéreflé , fa charité compatiffan- 
te, & toujours adive, la fainteté de fa Vie, & fa fermeré à 
empêcher les Vainqueurs d'abufer de leur victoire , pour mal- 
traiter les Vaincus : rout cela lui avoit fi bien gagné les cœurs 
de ces Peuples, qu’ils s’'abandonnoient à lui avec une con- 


DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 253 
fiance fans bornes. Par là, dic un Hiftorien , non-feulement il 
{e vit en état de faire des Chrétiens, mais il fut encore d’un 
grand fecours à la Colonie Efpagnole , qui courut plus d’une 
fois rifque d’êcre étouffée dans fa naiffance ; & n’évita guères 
fa ruine, _ par l’afcendant que cet Homme Apoftolique 
avoit pris fur les Infulaires. 

… Lorfqu'il apprit ce qui venoit de fe paffer à la Côte de Cu- 
mana, le zéle, & la douleur déchirérent fes entrailles. I] re- 
gretoit la perte de deux excellens Religieux, dont il avoit fou- 
vent admiré les talens, & dont il honoroit la Sainteté : mais il 
n’étoir pas moins touché du deshonneur, qui en revenoit à la 
Religion Chrétienne; & fes triftes Réfléxions fur ce qui fe 
pafoit rous les jours , malgré les Ordonnances du Prince, & le 
zéle perfévérant des faints Miniftres, remplifloient fon Ame 
d’amertume. Par ce qu’on vient de rapporter , le Lecteur peur 
aifément comprendre quels étoient ces défordres, dont nous 
prétendons parler. Si ceux même, qui, par le devoir de leur 
Charge, & par la confiance dont le Roy Îes honoroit, étoient 
lus obligés de tenir la main à l’éxécution de fes Ordonnances, 
1 tranfgrefloient fans honte , & dans les points les plus effen- 
tiels, on peut juger de quelle maniére les autres fe compor- 
toient en toute occafon, à l'égard des malheureux Indiens. 
« On les accouploit, comiñe on auroit fair des Bêtes de « 
Somme ; & après.les avoir exceflivement chargés, on les con- « 
traignoit à grands coups de foüet de marcher. S'ils tomboient « 
fous la pefanteur du fardeau , on redoubloit les coups ; & l’on « 
ne cefloit pas de frapper, qu’ils ne fe fuffent relevés. Un Ha- « 
bitant un peu à fon aife, ne fortoit jamais de fa Maifon, qu’il « 
ne fe fit porter dans une efpêce de Hamac par deux Indiens, « 
On féparoit les Femmes d’avec leurs Maris ; ceux-ci étoient & 
pour la plûpart confinés dans les Mines, d’où ils ne fortoient « 
point; on occupoit celles-là à la Culture des Terres: & dans « 
Ê rems même que les uns & les autres étoient le plus char- « 
gés de travail, on les nourrifloit d'Herbes & de Racines. « 
Aufli rien n’etoit plus ordinaire que de les voir expirer fous « 
les coups , ou de pure fatigue: les Meres, dont le manque de « 
nourrirure avoit fait tarir , ou corrompre ÎJe lait, tomboïient « 
mortes d’inanition & de chagrin, fur les corps de leurs En- » 

fans morts , ou moribons. | | 
« Bientôt après on porta les chofes encore plus loin. Quel- « 
ques Infulaires , pour fe fouftraire à la  . s'ÉTOIENT 6 
réfugiés fur les Monbenes on era un Officier, fous le nom « 

SR TRES 7 


LrvRreE 
XXVII. 


Om ET 
BARTHELEMY 
DE LaAs-CaAsAs. 
CREVER ESS 


Hift. de l'Ifle de 
Saint Dormingue , 
Liv. V, pag. 321. 

X X X. 

Ses fentimens, 
& {1 douleur, en 
apprenant ce qui 
s'étoit paflé à la 
Côte de Cumaua, 


Fag. 328. 
L'an aisig 
X X XI. 
Cruautés éxer 
cées contre Les In. 


diens, 


XXXII. 
Autres excès, 


L IVRE 
XXVIL. 


BARTHELEMY 
DE L.as-Casas. 
DER EN RE RER RE 








254 HISTOIRE DES HÔMMES ILLUSTRES 

» d'Alguaxi del Campo, pour donner la chañe à ces Transfu- 
n'gcs; & cer Officier entra en Campagne avec une Meute de 
» Chiens, qui mirent en piéces un très-grand nombre de cet 
» Miférables. Quantité d'autres, pour prévenir une mort fi 
» cruelle, butent du jus de Manioc, qui eft un Poiïfon très- 
» préfent, ou fe pendirent à des Arbres, après avoir rendu cé 


_» ttifte fervice à leurs Femmes & à leurs Enfans. Voilà quels 


XXXIII. 
Zéle ce Las-Cafas, 


XXXIV. 
Son Carattére. 


XXXV. 
Il va en Efpagne 
our défendre la 
Caüfe des Indiens. 


XXXVI 
Deux Relig'eux 
deS. Dominique, 
Pun Archevèque 


. de Séville, Pau- 


tre Confeffleur du 
Roy , le fervent 
auprès de S. M, 


» étoicnt dans là pratique ordinaire ces Déparremens, qu’on 
» avoit repréfentés à la Cour , comme abfolument néceflaires 
» pour la converfion de ces Peuples, & que quelâues Docteurs 
» Éfpagnols n’avoient approuvés, que faute d'être inftruits. 
. « Les Peres Dominicains ( je parle toujours après l’Auteur 
» Jéfuite) voyoient tous ces défordres, fans y pouvoir apporter 
» de reméde, & la continuation de la Tyrannie , qu'on éxer- 
» çoit fur les pauvres Indiens, fans ofer même s’en plaindre; 
» mais le Licencié Barthelemy de Las-Cafas , qui n’avoit pas les 
» mêmes menagemens à garder , entra en lice contre les Fau- 
» teurs des Départemens. C’étoit un Homme d’une Eruiition 
» füre , d’un efprit folide, d’un naturel ardent, d’un courage 
» que les difficultés faifoient croître, & d'une Vertu héroïque, 
» Rien, n'étoit capable de lui faire changer de fentiment, 
» quand il étoit perfuadé qu’il y alloit de la gloire de Dieu de 
» le foutenir : & comme il avoit rendu à la Religion , & à l’E- 
» tat des fervices effentiels dans l’Ifle de Cuba, fon crédit 
» étoit grand dans toutes les Indes. Son feul défaut étoit d’a- 
» voir l'imagination trop vive, & de s’en laifler quelquefois 
» trop dominer. Un Homme de ce caraétére ne pouvcit guéres 
» manquer d'entrer dans les fentimens des Peres de Saint Do- 
» minique ; & perfonne h'étoit plus propre à pouffer vivement 
» cette affaire, comme il fit, fans {e lafler jamais jufqu’à la 
3 MOrt., | 
« I] ne pouvoit fe perfuader que le Roy Catholique eùûr été 
# bien informé de toutes chofes ; & il jugea qu’il étoit nécef- 
» faire de l'en bien imftruire: il paffa donc en Efpagne, arriva 
» à Séville fur la fin de l'an 1515; & lArchevèque de certe 
» Ville, Don Diégo Deza ( de l'Ordre de FF. Prêcheurs ) lui 
» ayant donné des Lettres de Recommandation pour le Roy, 
» 1] partit pour Placentia, où étoit la Cour. Îl dit en deux mots 
» au Prince, en lui rendant les Lettres de l’Archevêque, qu'il 
» étoit venu de l'Ifle Efpagnole uniquement pour donner avis 
» à Son Alteflé, qu'on tenoit dans les Indes , à l'égard des Na- 
» curels du Pays, une conduite, qui caufoit une grande dimi- 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 255 
nution de fes Revenus, & chargeoit fa confcience ; que quand « L 1 v R & 
il lui plairoit de l'écouter plus au long » il lui en diroit da-6 XXVII. 
vantage. La Réponfe du Roy fut, que fes affaires ne lui per- ce 
mectroient pas de lui donner beaucoup de tems ; mais qu'il « 
fit fon Mémoire, & qu'il le liroir. Au fortir de cette Audien- « 
ce, le Licencié alla trouver le Pere de Matienço Dominicain, « 
Confefleur du Roy; à qui il dit qu’il fçavoit que Paflamonté « 
avoit écrit contre lui en Cour; que l’Evêque de Palencia, ss 
& le Commandeur Lopez de Conchillos lui feroient con- « 
_traires, parce qu'ils avoient dans l'Ifle Efpagnole des Dé- « 
partemens d’Indiens, lefquels éroient les plus maltraicés de «s 
tous; & qu'il ne pouvoit compter à la Cour que fur lui, & « 
{ur la juftice de la Caufe qu’il défendoir. I] lui expofa enfuite « 
toutes les cruautés qu'on éxerçoit fur ces malheureux Infu- « 
laires ; & le conjura au nom du Seigneur de prendre la dé- « 
fenfe de la Rekision, de la Juftice, & de l’Innocence. \ 
« Le Confefleur rendit compte à Ferdinand de cet entre-«  XXVVII. 
tien; & ce Prince lui dit d’avertir Las-Cafas, de l'aller at-« Lt mordu nu 
tendre à Séville, où il l’écouteroit aufli lang-rems qu'il vou- «& termine Las-Ca- 
droit. Cette Réponñfe donna de grandes K érances au Li- «e fs à aller trouver 
À x . os À nince Charles 
cencié, auquel le Pere de Matienço confeilla de voir J'Evé. & en Flandres. 
que de Palencia, & le Commandeur Lopez, à qui il falloit « 
s’artendre que le Rey communiqueroit tout ce qu’il lui di- « 
roic : il fuivit cer avis ; le Commandeur le reçur bien, & lui « 
fit efpérer qu’il ne fereit pas contraire à fes defleins; FEvêé- « 
que au caneraire ‘lui parla fort durement; mais il fe flarta « 
sh l’Archevêque de Séville balanceroic en fa faveur le cré- «0 
it de ce Prélac, & il partit pour fe rendre auprès du Roy. « 
La premiére chofe qu'il apprit en arrivant à Séville, fue L ce 
mort de ce Prince, arrivés à Madrigakjos le 23 de Janvier 
1516. Sur le champ, Las-Cas prit le parti d'aller en Flan- «1 
dres, infkrwire le Prince Charles. de ce qui fe pafloit dans « ee 
les Indes, avant ‘qu'on eûr penfé à le prévenir. Mais ilnes& xxxvrir. 
Crut pas devoir faire une pareille demarche, fans en avoir eû « oo a 
l'agrément du Cardinal Ximenés, qui yenoit d’être déclaré. De 
Répent du Royaume; il Palla donc:frouver à Madrid ; & en.« 
fut bien requ', ais fon Voyage de Flandres ne fu poinr sc 
approuvés Le Cardinal lui denna plufiçurs Audiçuças parti-4 
<u jéres; après qui ilwoulut l’entendre dans une Affemblée , « 
où fe trouvérent avec lui le-Dayen de Louvain, qui fur depuis & | 
Je Pape Adrien-VI, Zapata , L'Evêque d'Avile , & Jes Doc-u "1 
‘teurs Ganvajal, Be Palecios Ruhios. : 25,1 21.1, 1 TL 


1. À 


BARTHELFMY 
DE LAs-CAsSAS. 
RARES NN 


- 
£ 





256 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


Livre Dans une autre affemblée on délibéra fur ce que Las.Cafis 
XXVIL avoitdit, & le Cardinal fe fit repréfenter les Inftructions, qui 
| avoient été dreflées, & envoyées à l’Ifle Efpagnole en r$12, 
au fujet du voyage du Pere de Montefino: puis il ordonna au 
Licencié de convenir avec Rubios d’un Réglement, où on mé- 
XXX1X.  nageît les Intérêts des Indiens, fans abandonner entiérement 

Autres Régle- 1... (1 
oens en faeur Ceux des Efpagnols. La chofe ne paroifloit pas aifée ; les deux 
des Indiens. Députés néanmoins convinrent d’un Réglement , où ils fe 
ss crois chofes : d’inftruire les Indiens dans la Foi, 
Hit de rite dé de les foulager en les occupant , & de les mettre en état de 
re Does payer à la Couronne de Caftille le Tribut , qui leur avoit 
Pag. 33& été impofé. Pour parvenir à ces fins, il étoit ftatué, qu’on fé- 
| areroit les Infulaires des Efpagnols ; qu’on en formeroit plu- 
ou Villages ; que dans chacun de ces Villages, il y auroit 
un Miflionnaire, avec toute l’autorité , qui feroit jugée nécef- 
faire pour rendre fon Miniftére utile, & fa Perfonne refpec- 
table ; qu’à chaque Famille on afligneroit un Héritage , qu’elle 
cultiveroit à fon profit, & que le Tribut feroic taxé fclon la 

| nature du terrein, où fe trouveroic le Village. 

Vide p.337:358 Nous n’entrons pas dans le détail des Inftructions qui fu- 
#5. 4. rent données à ceux , que le Cardinal nomma Commriflaires: 
pour aller faire éxécuter ce qui avoit été réglé : mais nous ne 
devons pas taire que la Cupidité rendit prefque tout inutile. 
Les Intéreflés à la confervation des Déparremens, critiquérent 
Îe Réglement dans la Caftille, & en empêchérent l’éxécution 
dans a Indes. Cependant Barthelemy de Las-Cas avoit paru 
au Régent d’'Efpagne un Homme trop néceflaire dans ces Ifles, 
Pag.341. pour qu’il ne l’y renvoyât pas avec honneur. I] lui fic délivrer 
: 4, un Brevet de Protecteur Général des Indiens, avec cent Pefos 
claré Pror@teur d'appointement ; & il lui ordonna d'accompagner les Commif- 
Général des In- faires ; de les aider de fon crédit auprès des Naturels du Pays, 
te ‘& de les inftruire de tout ce qu'il étoit important qu'ils fçuf- 
Zent. Il avoit fait armer à Séville un Navire, pour les porter 
. tous à l'Ifle Efpagnole ; & il défendit de laïfler partir pour les 
:-:: ‘Andes qui que ce fut avant eux, de peur que, fi l'on étoit pré- 
“venu , avant leur arrivée, de ce que portoienit leurs inftru&ions, 
dn:nci prit des mefures pour empêcher féxécution -de {cs 
ordres. El profita aufi de 1à même éccafion ; pour'envover en 
divers quartiers du noùveau Moride , ‘plufieurs. Religieux de 


DARTHELEMY 
Di LAs-Casas. 





XLI.  ‘fainc Dominique , & de faint Frariçoïs. 


Il autant :, r | u 5 os .; e à È Le ee - F e » 
de fermeré que de Malgré les Botines intentions, & lesoräres'précis du Cat- 


zéle, & avance dinal, les chofes allérent toujours le même . train: dans: des 
peu. Indes, 


= Ts. e, = 
+ 


» 


. DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 257 


Indes. Les Commiflaires ne pürent, ou n'oférent, fe roidir Lrvee 
contre les difficultés. Las-Cafas fit avec fon zéle ordinaire XX VII. 
tour ce qu'on pouvoit attendre de fa charité, de fon courage, Duc 
& de fa us Et voyant l’inutilité de fes efforts contre le 1 15 Casas. 
régne de la Cupidité , il réfolut de revenir en Efpagne poury = 
plaider une feconde fois la caufe de fes chers Indiens. IL partit 
de San-Domingo au mois de May 1517.11 avoit déja intenté  xLrr. 
un Procès criminel aux Juges d’Appellation, pour avoir laiffé | 1 retourne en 
pr « A CC CE . pagnc. 
périr à la Côte de Cumana, les deux Religieux Dominicains, 
dont nous avons parlé , plutôt que de renvoyer les Indiens 
u’on en avoit PA Zuezo , alors Adminiftrateur aux In- 
Eh ,au Tribunal duquel cette affaire avoit été incentée , paf- 
foic pour être fur cela , dans les fentimens du Proteéteur des Pas. 546. 
Indiens ; mais il eût défenfe de la terminer fans la participa- 
tion des Commiflaires : & le crime demeura impuni. 

Depuis le départ de Las-Cafas il étoit arrivé bien des chan-  XL1Hr. 
gemens en Efpagne. Le Cardinal Ximenés étant mort, & le Pa val 
Roy Charles ayant pris le Gouvernement de fes Etats, plu- 
fieurs Seigneurs Flamands, fort puiffans à la Cour , voulurent. 
avoir, aint que les Efpagnols, des Départemens dans les Indes; 

& le jeune Prince, qui ne voyoit pas la conféquence de ce 

qu'on lui demandoit, accorda tout fans difficulté. Cette libé-  XLIv. 
ralité, qui ne pouvoit qu'augmenter encore les maux, dont Pau diffs 
on cherchoit depuis fi long-tems le Reméde , augmenta auff fi 
les allarmes, & les inquiétudes du Proteéteur des Indiens. Il' 

s’étoit fait plufieurs amis à la Cour ; il y avoit anfi de grands 

Ennemis. Les importantes affaires, dont le Roy étoit alors. 

occupé , & l'intrigue de ceux qui avoient intérêt qu'il ne fut 

pas inftruir de tout , retardoient toujours l’Audience que le 

Serviteur de Dieu follicitoit ; plufieurs autres incidens éprou- 

vérent long-tems fa pat'ence , fans la lafler. Il fit cependant 

propofer , & agréer divers projets ; qui tendoient tous à pro- 

curer aux Indiens Île repos, la liberté , & linftruétion. Tout 

dépendoit de l’éxécution de ces Projets ; & pendant qu’on 

étoit occupé à en chercher les moyens, Las-Cafas obtint une 

nouvelle Audience du Roy, à l’occafion que je vai dire. | 

Don Jean de Quevedo Francifcain , Evêque de fainre Ma- Passe 
rie Ancienne du Darien venoit d'arriver en Efpagne. Ce Pré-. 
lat, qui avoit apparenment quelque affaire au Confeil , après 
avoir éxaminé d’où venoit l’air du Bureau, s'étoit fort artaché. 

à Las-Cafas, qu’il voyoit en grande faveur auprès des Fla-; 
mands , & fort eftimé du Roy même, Un jour que l'Evèque 

Tome IV, Kk 








LIVRE 
XX VIE 


LS nn + | 
BARTHPLEMY 


DE LAS-Casas. 
RE 


XL V. 
Difpute Je Las- 
Cafas , avec un 
Evêque arrivé de 

l'Amérique, 


XLVI. 
Le Roy Caxho- 
lique veut les en- 
tèndre tous deux. 


119. 
XLVIT. 
Difcours de l’E- 
vêque du Darien. 


258 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 
de Badajoz , un des Confeillers d'Etat, donnoit à dîner au Pré- 
lat nouvellement arrivé de Amérique , Las-Cafas s’y trouva 
aufh, avec D. Jean de Zuniga, & D. Diégue Colomb Amiral 
des. Indes. Après la cable, le difcours tomba fur les Indiens; 
& Las-Cafas commença par dire à lEvêque du Darien, qu'il 
avoit eû grand rort de ne pas procéder par la voye des cen- 
fures contre le Gouverneur, & fes Officiers, pour les con- 
traindre d’'obéir aux Ordonnances du Prince, en ceflant les 
véxations tyranniques, qu'ils faifoient aux Naturels du Pays. 
Comme le Prélat n’éroir pas en tout du fentiment du Protec- 
teur des Indiens, la converfarion ne tarda pas à s’échauffer. 
On difpura vivement & long-rems. L’'Evêque de Badajoz, obli- 
gé de nue pour alker au Confeil du Roy, ne manque pas de 
rapporter à S4 Majefté ce qui venoit de fe pafler chez lui, 
entre l’Evêque du Darien & Las-Cafas. Ce Prince , qui ne de- 
mandoit qu’à être inftruit, ne fut pas faché de trouver des 
Perfonnes, qui puflent lui apprendre le pour & le contre dans 
une affaire, qu’on ne pouvoit affez éclaircir ; & il die à l'Evè- 
que de Badajoz qu'il vouloit entendre les deux Parties ; qu’il 
les avertir de fe trouver au Confeil, un jour qu’il lui marqua; 
& qu’il donnât le même ordre de fa part à l Amiral des Indes, 
& à un Pere Francifcain, arrivé depuis peu de l’Ifle Efpagnole 
à Barcelone, où fe trouvoit la Cour. | 

Le jour marqué le Roy parut dans une grande Sale , fur un 
Trône fort élevé, & avec tout l'appareil de la Royauté. Tous 
les Seigneurs de fa fuite prirent leur place, & le Chancelier 
fe tournant vers l’Evêque du Darien lui dit : « Révérend Evê- 
» que, Sa Majefté vous ordonne de dire votre fentiment rou- 
» chant la maniére , dont on doit traiter les Indiens ». Un 
Auteur oem 3 que ce fut la premiére fois , qu’on donna le 
Titre de Majefté au Roy d’Efpagne. | 

L’Evèque s’éleva auffirtôt, & après un affez long préambule 
fur l'honneur qu'il avoit de parler devant un fi grand Prince, 
il fit entendre que les chofes qu’il avoit à dire, éroient de na- 
ture à n'être communiquées qu’au Roy, & à fon Confeil, & 
qu'ainfi il fupplioit Sa Majefté de vouloir bien faire fortir tous 
ceux , à qui il n’éroit pas à propos de faire part des chofes, 
qui devoient être fecrettes. Il infifta même après un fecond 
Oidre du Roy. Enfin le Chancelier lui dit que tous ceux qui 
étoient préfens, avoient été apellés pour être du Confeil, & 
que Sa Majefté vouloit qu’il parlât. Il obéit ; mais fans entrer 
dans aucun détail , après avoir dit qu'il y avoit-cinq ans, qu'il 


DE L'ORDRE DE S DOMINIQUE, 259 


étoit parti pour la Terre-Ferme, il ajoûta que depuis ce tems- 
là on n’avoit rien fait ni pour le fervice de Dieu , ni pour le fer. 
vice du Prince; que le Pays fe perdoit au lieu de s'établir; 
que le Premier Gouverneur, qu’ily avoit vü, éroit un méchant 
Homme ; que le fecond étoit encore pire ; & que tout alloit fi 
mal , qu’il s'étoit cru dans l'obligation de pafñler en Efpagne, 


LIVRE 
X XVII. 


BARTHILEMT 
DE LAs-CaAsASs. 
D ne cn =", 








pour en informer Sa Majefté. Venant enfuite au fait, fur lequel 


on avoit demandé fon avis, il dit que tous les Indiens , qu'il 
avoit vûs, foit dans les Pays, d'où 1l venoit , foit dans tous 
ceux où il avoit pañlé, lui avoient paru nés pour la fervitude ; 
qu'ils étoient naturellement Pervers ; & que fon fentiment 
étoit qu'on ne les abandonnât pas à eux-mêmes, mais qu’on 
les divifât par bandes, & qu'on les mit fous la Difcipline des 
plus vertueux Efpagnols : ds quoi on travailleroit en vain à 


- en faire des Hommes, & on ne viendroït jamais à bout d’en 


faire des Chrétiens. Quand il eût ceflé de parler, Las-Cafas 
reçut ordre de répondre ; & fans fe faire prier il le fit en ces 
termes : | 


« Sire, je fuis un des premiers Caftillans , qui ayent pañle « 


dans le nouveau Monde ; j'ai và toutes les différentes con- « 
duites, qu'on y a tenues avec les Naturels du Pays; je n’au- « 
rois jamais fini, & j'abuferois de l’honneur que me fait Votre « 
Majefté, fi j'entrois dans le détail des horreurs, dont jai « 


XLVIIT. 
Réponfe de 
Las-Cafas. 


Liv. V, pag. 361. 


été témoin, ou que j'ai apprifes de Perfonnes füres. Je m'en « 


fuis déja expliqué plus d’une fois au Confeil, & à Votre « 
Majefté même, qui n’aura pas oublie ce que je pris la liberté « 
de lui dire: mais je croirois trahir la caufe de l'innocence , « 
fi je laiflois fans réplique devant une fi augufte Aflemblée, « 
ce qui vient d’être avancé par l’illuftrifime Evèque de Terre-« 
Ferme. En premier lieu ce Prélat ne pv parler que des Ha- « 
bitans de fa Province ; & n’y auroit-il pas de l’injuftice à ju- « 


_ger de tous ces Peuples par un feul ? Secondement il à 58 <c 


che aux Indiens leurs vices ; & je m’aflure que s’il veut y faire «c 
un peu réfléxion, il conviendra qu'ils n’en ont guéres, qu’ils «ce 
p'ayent pris des Chrétiens ; & que dans ceux-mêmes, que « 
les Chrétiens ont pris d'eux, ils les y ont bientôt furpailés « 
d’une maniére fenfble, Peut-il en effet nier que l’Orgueil , « 
l’Avarice , l’Ambition , le Blafphême , les Trahifons , & se 
quantité de Monftres femblables, n’ont point encore gagné « 
cés Infidéles ; qu’ils n’en ont pas même l’idée ; & que tout « 
l'avantage que nous pouvons nous flacter d’avoir fur eux, fe « 
réduit à ut peu plus d'ouverture d'efprit, & D ce 
Kkij 





LIVRE 
XXVIL 


BARTHELEMY 
DE LaAs-CaASsAS. 
M sr 





260 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


» dans les fentimens ? Avantages, qui font bien remplacés 
» dans ces Peuples , par une grande fimplicité , une douceur 
» inaltérable , & beaucoup de bonne foi. Ils ne font Le , dit- 
» on, capables de fe conduire ; & comment donc fe fonc-ils fi 
» long-tems maintenus fous le Gouvernement de leurs Caci- 
» ques ? RS les a jufqu’ici préfervés de ces Guerres inteftines, 
» dont/les Etats de la Chretienté , les plus floriffans , & les 
» mieux réglés, ont été, & font encore fi fouvent déchirés » 
» Mais enfin fuppofons ce qu’il faudroit commencer par prou- 
» ver, qu'ils ont befoin de Tuteurs ; où les trouver ces Tuteurs 
» Parmi les Ffpagnols ? Et comment en ont-ils été traités juf- 
» qu’à préfent ? Ne feroit-ce pas confier aux sig à la garde 
» des Agneaux ? Tous les coins, & les recoins du nouveau 
» Monde retentiflent des cris de ces inalheureux, qui gémif. 
» fent fous une T'yrannie, dont celle des Denis , & des Phala- 
» ris n'étoit que l’ombre. Ils font nés, dit-on encore, pour la 
» fervitude , & l’efclavage, & ps la naiflance du monde 
» ils ont été les moins Efclaves de tous les Hommes, fans 
» intérêt, & fans paflion. Ne flatrons point nôtre Cupidité, 
» ne nous aveuglons point fur notre Condition: toutes les Na- 
» tions font également libres, & il n’eft permis à aucune d’'en- 
» treprendre . la liberté des autres : on à leur égard, 
.» comme nous aurions voulu qu’ils en euflent ufé avec nous, 
» s'ils avoient paru fur nos rivages, avec la même fupériorité 
.» de forces, que nous avions fur eux, quand nous les avons 
» découverts. Et pourquoi tout ne feroit-il pas égal de part & 
» d'autre? Depuis 7. le droit du plus fort a-t-il prévalu , & 
» prefcrit contre celui de la Juftice ? Par quel article du Chrif- 
» tianffme eft-il autorifé ? | 


« Mais qu’aurions-nous à dire, fi ces Peuples, trouvant une 


.» occafion de nous rendre tout le mal, que nous leur avons 


.» fait, ils fe mertoient en devoir d’en profiter ? Car enfin au 
.» droit de dé er oué ils joindroient celui ,que donne la néceff- 


» té de fe précautionnèr pour l'avenir. Rien de femblable n’a au- 
.» torifé, & n’autorifera jamais au Tribunal de la Poftérité , les 
» Concullions , les Fourberies, les Violences, les Rapines, & les 
» Cruautés, par les moyens defquelles nous fommes déja ve- 


-» nus à bout d’exterminer des Peuples fans nombre. Ce fonc 


» pourtant des Chrétiens, que je mets ici en paralléle avec 
» des Idelatres, & ce qu’il y a encore de plus étonnant ; c’eft 


» que tuus les crimes, dont je viens de parler, font colorés 
» du fpécieux prétexte de zéle. Mais dans quel Payf du. Monde, 


= 
POEL 


L 


DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 26r 


les Apôtres, & les Hommes Apoftoliques ont-ils jamais cru Livre 
avoir droit fur la vie, fur les biens, & fur la liberté desin-« XXVIL. 
fidéles ? Quelle étrange maniére de prêcher l'Evangile, cette « 
Loi de Grace & de. Sainreté , qui. d’Efclaves du Démon, « 
nous fait pafler à la liberté des vrais Enfans de Dieu , que de « 
réduire erf captivité ceux qui font nés libres ; de déchirer à « 
coups de fouet des Innocens , dont tout le crime, par rap- « 
port à nous ;'eft de ne pouvoir fupporter les travaux, dont « 
nous les accablons ; d’innonder leur Pays d’un Déluge de « 
Sang ; de leur enlever jufqu’au néceffaire ; & de les fcanda- & 
lifer par les plus honteux excès? Voilà, Sire, ce qu’on ca- « 
che à Votre Majefté ; voilà ce que j'ai vü ; & fur quoi je ne « 
crains point d’être démenti. Jugez à préfent la caufe des « 
Indiens felon votre Sagefle, votre Equité, votre Religion; « 
& je m’aflure qu’ils foufcriront fans peine à votre Arrêt ». 
On voit ici toute la vivacité du zéle de Las-Cafas. Sa com-  xzrx. 
paflion pour les Indiens opprimés, fait qu’il les confidére tou- oo: fur ce 
jours par le bon côté. Tous ces Peuples cependant n’avoient 
| ee cette grande fimplicité, cette douceur inaltérable, & certe 
onne foi, que leur charitable Protecteur avoit admirées dans 
quelques-uns. Mais il avoit raifon dans le fonds ; & il n’éxag- 
géroit pas les Cruautés qu’on avoit éxercées contr'eux ; & dont 
il importoit également à la Religion, & à l'Etat d'empêcher la 
continuation. | 
Lorfque notre Licencié eut fini fon difcours, le Pere Fran- L: 
cifcain eût ordre de dire fon.fentiment : il obéit, & il com- {left fourenu par 
| x . Celui d’un Mif- 
mença par aflurer, qu'ayant été chargé par deux fois de faire fionnaire Francif. 
le dénombrement des Infulaires de l’Efpagnole, il en avoit caio. | 
trouvé au fecond plufieurs milliers de moins qu’au premier, 
que la diminution devenoit de jour en jour plus fenfible : & 
que rs rapport à cette Ifle, le mal auquel on cherchoit un 
reméde paroifloit incurable. Il dit enfuite qu’il craignoïit bien 
ué la mefure des crimes des Efpagnols ne fut à fon comble 
Fm les Indes , & que Dieu ne les exterminât de ces nouvel- 
Jes contrées, qu’ils avoient prefque entiérement dépeuplées, 
fans aucune raifon, & contre leurs plus véritables intérêts : 
a car enfin, continua-t-il, lorfque Dieu dit à Caïn, voicile« Pig. 364 
ang de votre Frere Abel, qui crie vers moi de la Terre, « 
il ne s’agifloit que d’un Homme ; & fera-t-il fourd , ce mê- « 
me Dieu, aux cris qu'élévent vers le Ciel ces déluges de « 
fang, dont tant de vaftes Provinces font encore teintes ? « 
Sire, par les Playes Adorables du Sauveur des Hommes, «. 
KKkii] 


L 





BARTHELEMY 
DE Las-CaAsas. 
CESSER EP NP ER ERREUR 





LrvRreE 
XX VII. 


BARTHELEMY 
DE LaAs-CaAsaAs. 











LI. 
Sentiment de l’A- 
miral. 
Ibid, 


Ibid, pag. 365. 


Pag. 349. 


LII. 
Las-Cafas ayant 
obtenu  prefque 
tout, fe prépare à 
un nouveau Voya- 
ge. 

Ibid, 


LIITI, 
‘On lui confirme 
le Titre de Pro- 
teteur des In- 
diens. 


:64 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


» & par les Sacrés Stigmares de mon Pere faint Francois, je 
» vous conjure de mettre fin à une tyrannie, dont la continua- 
» tion ne pourroit manquer d'attirer fur votre Couronne, tout 
» le poids de l’indignation du Souverain Seigneur des Rois de 
» la Terre ». 

L'Amiral des Indes fut le dernier de tous, dont tn deman- 
da l'avis, & il le donna en peu de mots. Il dit qu’il n’avoit 
jamais approuvé les Départemens : & il ajoûta , que fi l’on ne 
fe prefloit de remédier aux défordres, dont le Licencié & le 
Francifcain venoïit de parler, & qui n’étoient que trop rééls, 
les Indes ne feroient plus bientôt qu'un vafte défert: que c’é- 
toit en partie pour repréfenter tout cela au feu Roy Catholi- 
que, qu'il étoic venu en Efpagne; & qu’il pouvoit aflurer Sa 
Majefté , que cette affaire étoit une des plus importantes, 

u’elle eût à terminer, & une de celles qui intérefloient autanc 
à Gloire que fa Confcience. 

C'étoit un triomphe, & un grand fujet de confolation pour 
Las-Cafas, de voir que tous ceux qui parloïent fans intention 
de flater la Cupidité , ne penfoient pas autrement que lui, & 
que les Dominicains, dont il avoit embraflé les fentimens, 
avant que d’en prendre l'Habit. L'Evèque du Darien lui- 
même , interrogé quelques jours après par le Chancelier, fur 
ce qu’il penfoit du projet de Las-Cafas, il répondit qu’il de + 
prouvoit fort. Les Commiflaires envoyés autrefois par Ferdi- 
nand dans lIfle faint Domingue, avoient aufli reconnu, quoi- 
que tard, que le Syftëme de réünir les Indiens, & d’en com- 
pofer des Bourgades , étoit non-feulement pratiquable, mais 
abfolument néceffaire , fi on vouloit les conferver. 

Las-Cafas avoit déja obtenu une autre grace du Roy, dans 
une Audience particuliére : il s’étoit plaint à ce Prince, que 
fous prétexte d’aller enlever des Caraïbes, pour en faire des 
Efclaves ; on enlevoit indifférenment tous les Indiens, comme 
s'ils euffent tous été Antropophages (Mangeurs de chair Hu- 
maine ) quoique plufieurs ne EP as. [l avoit fait furtout 
mention de l’Ifle de [a Trinité, dont les Habitans, difoit-il, 
étoient fort doux, & qui couroit rifque d’être bientôt dépeu- 
plée, fi on ne faifoit cefler ce défordre. Le Roy , profitant 
de ces lumiéres, avoit ordonné qu’on tirât de Captivité tous 
ces prétendus Cannibales ; & il prit depuis de nouvelles me- 
dures pour arrêter les autres défordres. Le Plan qu’avoit pro- 
pofé Las-Cafas pour établir une nouvelle Colonie , avoit eté 
approuvé dans une aflemblée extraordinaire ; on lui avoit con. 


DE L'ORDRE DE $S. DOMINIQUE. 263 
firmé le Titre de Protecteur Général des Indes, & accordé Lr ver 
trois cens lieuës de Côtes, es y travailler felon fes vûües à XX VII. 
apprivoifer , civilifer , & inftruire les Indiens. Enfin dans une Free 
derniére Audience, que le Roy lui donna fur la fin de 1519, pe as-Casas. 
notre Licencié obtint à peu près tout ce qu’il vouloit, & les 
Grands de la Cour, à l’éxemple du Prince, lui donnérent bien ‘*#:* 
des marques d’eftime, & de confiance. 11 n’y eut pas jufqu’à 
l'Evèque de Burgos, qui, pour ne pas s’attirer les Seigneurs 
Flamands , & le Cardinal Adrien, que le Roy Charles Raifloie 
en Efpagne avecune Autorité os Souveraine , ne s’étudiat 
| à lui faire plaifir en tout ce qui dépendoit de lui. Las-Cafas s’'em- 
- barqua à Séville vers le commencement de 1520, & il avoit 
avec lui deux cens Laboureurs. La traverfe fut fort heureufe 
jufqu’à Portoric ; mais les nouvelles qu'il y apprit dès fonarri- Pa. 411. 
| vée , l'affligérent beaucoup. 
| Les Religieux de faint Dominique, & de faint François s’é LIV. 
toient établis depuis peu à la Côte de Cumana. Comme ils Les Prédicateurs 
n'étoient point allés dans ces Pays pour piller l’Or des Indiens, RS al 
mais pour leur procurer l’Inftruction & le Salut , ils y travail- 
loient prefqu'avec autant de fuccès que de zéle. Is avoienc 
Fo a gagné la confiance des Habitans de certe Province ; 
qui les écoutoient volontiers , & profitoienr de leurs Inftruc- 
tions, parce qu'ils étoient édifiés de l'éxemple de leur vie. 
C'éroir déja un grand acheminement à l'éxécution des Projets 
du Licencié , qui vouloit porter fa Colonie dans la même Pro- 
vince, Mais un Evénement fort femblable à celui, que nous 
avons déja rapporté, vint troubler ce commencement de Mif 
fon, & renverfer les plus belles efpérances. 
Un Efpagnol, nommé Alphonfe de Ojeda, après avoir en- L v. 
levé quelques Indiens affez près d’un Village apellé Maraca- Révolurion can- 
pana , avoit eù limprudence de defcendre à terre à ce même ne 
Village ; mais le Cacique du lieu lui drefla une Ambufcade, dun Eole É 
où cet Officier périt avec environ fix Efpagnols, de ceux qui | 
l'accompagnoient : le refte fut aflez heureux pour fe fauver à 
la nage. Le Cacique de Aaracapana donna auffitôt avis de 
ce qu’il venoit de faire, à un autre Seigneur Indien  apellé 
Maraguey , dont le Village étoit à quatre lieues du fien, & 
aflez proche d’un petit Monaftére de Dominicains , nommé 
Sainte-Foi : il lui confeilla en même tems de fe défaire des 
Religieux qu'il avoig dans fon voifinage, afin de délivrer une 
bonne fois le Pays de Pinquiétude , où le renoiene les Caftil- 
lans, Maragaey goûta fort cer avis; & n’en différa l’éxé- 








LIiIveRreE 
XXVII. 


BARTHELEMY 
DE LaAs-Casas. 








L VI. 

Religieux maffa- 
crés. 

Pag. 413, 
L VIL. 

Les Efpagnols fe 
préparent à une 
Expédition , qui 
dérange tous des 
Projets de Las- 
Calas. 


Pag. 414 


264 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


cution que jufqu’au lendemain, qui étoic un Dimanche. Les. 
deux Religieux , qui ne fçavoient rien de ce qui s’étoit pañlé 
à quatre ou cinq lieues de leur Habitation , furent furpris, & 
maflacrés par les Barbares , dans le tems, que l’un fe préparoit 
à dire la Mefle, & que l’autre, qui n’étoit point Prêtre, ve- 
noit de fe confefler el communier. Les Sauvages pillérent 
enfuite, tout ce qu'ils trouvérent dans la Chapelle, & dans 
la Maifon ; & mirent le feu à l’une & à l’autre. 

On ignoroit encore ce dernier accident à l’Ifle Efpagnole, 
lorfque fur la nouvelle du défaftre arrivé à Alphonfe de Oje- 
da ‘la réfolution y avoit été prife d’aller enlever tous les Ha- 
bitans de Cumana, pour les tranfporter dans cette Ifle, & les 
y réduire en fervitude. L’éxécution en avoit été commife à 
un Gentilhomme nommé Gonzalez de Ocampo ; & il s’étoit 
déja embarqué avec trois cens Hommes de bonnes Troupes, 
fur cinq Bâtimens pourvüs de tout ce qui étoit nécefaire pour 
une pareille expédition. Lorfque Las-Cafas débarqua à Por- 
toric, on n’y parloit que de la révolte de Cumana, & de la 
terrible vengeance, qu'on fe préparoit à en tirer ; à peine avoit- 
il eû le tems de réfléchir fur un accident qui dérangeoit abfo- 
lument fon projet , lorfque la petite Efcadre de Ocampo vint 
mouiller au même Port. Las-Cafas alla d’abord au-devant de 
ce Capitaine , qui étoit fon Ami, lui montra fes Provifions 
& les Ordres de la Cour ; & voulut lui perfuader qu’en vertu 
du pouvoir dont il étoit revêtu, lui A pr droit de pren- 
dre connoiffance de ce qui fe pafñloit à la Côte de Cumana, 
comprife toute entiere dans fa Conceflion : mais il ne gagna 
rien. | 

Ocampo , après quelques À pa it d'amitié , lui dit qu’il 
avoit fes ordres ; & qu’il ne dépendoit pas de lui d’y rien chan- 
ger ; que c’étoit à l’Amiral , & à lAudience Royale qu'il de- 
voit faire fes repréfentations. Là - deffus ils fe féparérenc: 
Ocampo mit à.la Voile, pour continuer fa route; & Las 
Cafas , ayant laiflé fes Laboureurs, & prefque tout fon mon- 
de à Portoric, pafla fans différer à San-Domingo. Il y trouva 
PAmiral fort bien difpofé en fa faveur, & il ne rencontra au- 
cune difficulté à faire enregiftrer & proclamer fes Provifions. 
On peur bien juger que cette Proclamation ne fit pas plaifir à 
tout le monde ; mais, ajoute un Hiftorisn , Las-Cafas ne laif. 
{oic pas d’avoir des Amis; il y en eüt même d’aflez généreux 
pour lui ouvrir leurs bourfes. L'effentiel étoit de prévenir l’é- 


xécution des Ordres déja donnés à Ocampo ; & on ne lui en 
donna 





DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 265 
donna pas les moyens. Cet Officier arrive à l’Ifle de Cubagua, LIVRE 
drefla L là fes Batteries, & employant tantôt la rufe ,ranrtôt XXVII. 
h force, il fit cout ce qu’il avoit réfolu de faire, tua un Caci- 5 Enr 
vu , fit pendre ou empaler quelques-uns des principaux In- ,5 Las-Casas. 
iens , remplit fes Navires d’Efclaves , qu'il envoya auflicôt à 











l'Ifle Efpagnole ; & ayant pardonné aux Bourgades, qui im- ” . . 
, e e n n _ 
plorérent fa clémence, il fonda avec le refte de fes Caftillans Le Patre les 10 


une Ville qu'il apella Toléde. | diens de Cumana. 
Rien n’étoit plus contraire aux droïts de Las-Cafas, & à fes 
deffeins, que cer Etabliflement ; & il avoit toujours craint 
quelque chofe de femblable de lExpédition de Ocampo: auffi 
pe cefloit-il de demander le rappel de cet Officier à l’Audience LIX. 
Royale, mais on ne lui répondoit rien de précis, & l’on trai- de pu 
noit l'affaire en longueur, pour tacher de le lafler. Les Au- à 
diteurs , plus Marchands que Magiftrats , vendoient tout juf- 
qu’à la Juftice. S'ils n’ofoient s’oppofer direétement aux Ordres 
du Prince, ils en éludoient l’éxécution, tantôt fous un prétex- 
te, & tantôt fous un autre. Las-Cafas ennuyé de tant de Chi- 
canes, menaça de retourner en Efpagne, & d’inftruire le Roy 
de tout. Ces menaces eurent leur effet; on lui fit des propoii- 
tions , aufquelles il aima mieux foufcrire, que de s’expofer de 
nouveau aux Variations de la Cour , & des Confeils. Il figna Lx, 
dônc l’an 1521 un Traité, qui portoit l’Etabliffement d'une 975:ccommode, 
Compagnie, où entrérent tous ceux qui étoient alors en place 
dans l’[fle Efpagnole : on lui donna les mêmes Vaifleaux, qui 
avoient porté Ocampo à la Côre de Cumana, & cent-vingt 
Hommes de bonnes Troupes, pour empêcher que les Indiens  Pag.qre, 
_n'entrepriflent de molefter la nouvelle Colonie. | | 
L'Efcadre partit de San - Domingo au mois de Juillet, & 
prit la route de Portoric, où Las-Cafas ne püût trouver aucun 
de fes Laboureurs. Quelques - uns étoient morts, les autres: 
avoient pris parti dans l’Ifle, & n’en voulurent plus fortir. 
Cette perte ne pouvoit que l’inquiéter, après ce qu’il lui en LXL 
avoit coûté de dépenfe, & de fatigue, pour adembler ces Gens- Nouvelles épreu, 
à, & les amener jufqu’aux Indes. Mais il n’étoit encore qu'au 
commencement de fes épreuves. De Portoric ayant pañlé à la 
nouvelle Tolède, il y trouva les Habitans fi rebutés d’avoir 
continuellement à lutter contre les Indiens, qu’ils foupiroient 
tous après une occafion d’en fortir. Ils profitérent de celle-ci; 
sembarquérent {ur les Navires, qui avoienrapporté Las-Cafas, 
& fa Colonie; jamais il ne fut poflible d’en engager un feul à ref- 


ter avec lui; & les Troupes fuivirent Jeur éxemple. Tout autre 
Tome IF, . | LI 





LiIvRrReE 
XXVIT. 


| 
._ BARTHELEMY: 
DE LAs-CAsAS 
PERROSRERNSSESTSERSe - 





LXIL. 
- Conftance de 
Las-Cafas. 


LXIITI. 
Vices des Habi- 
trans de Cumana. 


Pag. 418, 
LXIV. 

Dilpoliions de 

bas Cafas 


L X V. 
Mal fuvies 


266: HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


que le Eicenciéauroit renoncé à une entreprife, contre laquelle 
cout fembloit confpirer ; mais on a déja vu plus d’une fois qu'il 
ne fe rebutoit pas aifément. S'étant d’abord logé, il ft avertir 
les Indiens, par une Femme Chrétienne de leur Nation, nom- 


mée Marie, laquelle fçavoit un peu de Caftillan, qu'il avoit 


été envoyé par le Roy d’Efpagne, pour faire cefler les trahi- 
fons, & les mauvais traitemens qu’on leur avoit fait jufqu’a- 
lors; & leur procurer , avec la: connoiffance du vrai Dieu, 


tous les biens qu’ils pouvoiént fouhäiter. La charité en effet, 


dont il étoit rempli pour ces Infulaires ; faifoit qu'il étoit tout 
à tous ; & avec le tems if pouvoit efpérer d’en gagner un bon 
nombre à JEsus-CHRIST. | CL 

_ Ce n’cft pas que les Habitans de cetté Côte ne fuffent des 
plus vicieux. Ils avoïent furtout une efpéce de fureur pour fe 
procurer quelque bouteille de Vin d’Efpagne: non contens de 
donner pour cela leur Or, & toutes leurs Richeffes, ils aHoient 
plus avant dans les Terres enlevér d’autres Indiens, & les 
vendoient à ceux des Efpagnols, qui vouloient les faire boire. 
Tant qu'ils avoienc du Vin, ils ne fe défenyvroient pas; &c il 
en arrivoit tous les défordres qu’on peut imaginer dans les 
Hommes lés plus brurauüix. Ce commercé étoit trop inique en 
lui-même, erop funefke dans fes fuites, & Las-Cafas trop zélé 
pour ne pas l’abolir. Le malheur etoit que les Gouverneurs des 
Provinces voifines, ceux-même qui, felou les Ordres du Roy 
Catholique, devoient abéir au Protecteur des Indiens, fe trou- 
voient toujours difpofés à traverfer fes meïlleures intentions, 
lorfque leur inçérêc temporel le demandoit. Celui de Cubagua 
refufa d'entrer dans fês vüës.:Le Licencié réfalut d’aller porter 
fa plainte à l’Audience Royale de San-Domingo ; déterminé, 
fr on ne lui faifoit pas jnftice, d’aller jufqu’en Éfpagne la de- 
mander à l'Empereur. Charles-Quint. | DR 

: En partant, il laiffa fa périte Colonie fous Îes ordres d'un cer- 
tain fois de Soto ; & il lui recommanda principalement 


deux chofes ; la premiére de ne point faire fortir du Port deux, 


Bâtimens qu’il y laifloit : la feconde, que, fi les Indiens ve- 
noient l’attaquer en fi grand nombre, qu’il ne püût Ieur réfif- 
cer , il fe retirât à Cubagua , avec tout fon monde, & tous fes 
Effets. Soco éxécuta fort malle premier de ces deux Ordres; 
& il ne fut pas en état d’accomphir le fecond. A peine Las-Cafas 
avoit mis à la voile, que les deux Bâtimens furent envoyés l’urz 
d'un côté, l’autre de l’autre, pour chercher des Perles, de 
POr, & des Efslaves. Les Sauvages, profitant de loccafon, 


- —1 


. * = 


Re ie 5 


DE L'ORDRE DES DOMINIQUE: 267 
vinrent fondre fur la Colonie, mirent le feu à la petite Villede L'rwrR Er 
Toléde, & tuérent ceux des Efpagnols, qui ne purent fuir. XX VII. 
. Soto y périt, avec quelques ri. de faint François. Les = 
Indiens, devenus toujours plus hardis par le fuccès, fe préfenté- LE Las Casas 
rent à l'Ifle de Cubagua,& le Gouverneur, quoiqu'ileûtaveclu 
trois cens Hommes en état de combattre, n’éüt pas le courage LX VI, 

: : a née | 
d'attendre quibg le vint atraquer.-Il s’embarqua précipiren- ,,7°7° 4 4 Co 
ment pour l'ifle San-Domingo; où les Gens de Soto s’y étant pag 4ro. 
rendus prefqu’en même rems, ils y apportérent tous enfemble 
Ja trifte nouvelle d'une Révolution, qui étoit le fruit de l'im- . 
prudence des uns, & de la lâcheté des autres. 

.… Las-Cafas n’étoit pas encore arrivé dans l’Ifle ; les vents con- 

traires l’ayant obligé de fe faire mettre à la Côte, & de pour- 

fuivre fon Voyage par terre, il prit fa route par Léogane ,où 

il fe repofa Fe vf cems. S'étant remis èn chemin, un jour  Lxvir. 
qu’il s'étoit arrêté à l'ombre fur le bord d’une Riviére, pour Par quelle sven: 
hifler tomber la plus grande chaleur, fes Gens apperçurent Fe 
des Efpagnols , qui paroifloient venir de San-Domingo; ils les 

joignirént , & leur ayant demandé s'ils ne fçavoiént point de 

nouvelles: « On a appris, répondirent-ils, que le Licencié « . 
Barthelemy de Las-Cafas avoit été us. avec la plus x 

grande partie de fes Gens à la Côte de Cumana ». Ceux à qmi 

ils parloient fe mirent à rire , & aflurérent qu'on verroir 

bientôt le contraire. Mais Las-Cafas, qui avoir entendu tout 
Æ€ Dialogue , s'étant avancé, & nuire ui aux Voyageurs di- 

verfes Queftions fur les circonftances de cette nouvelle, foup- 

çonna d’abord tout ce qui étoit arrivé : & levant les mains au 

Ciel: « Vous êtes jufte, Seigneur , s’écria.t il, & votre Ju- « 

gementeft droit». | | | 

= Arrivé bientôt après à la Capitale, Las-Cafas apprittoutes  1xvrrr. 
chofes au vrai ; il en fut fenfiblement touché , fans en être Las-Cafas adore 
abattu : c’étoit pour Dieu , & pour la Religion qu'il travail- EN ai ee 
loit ; & comme il ne cherchoït pas fes propres intérêts ; quand 

il avoit fait cout ce qui dépendoit de lui , il n’avoit aucune 

peine à fe foumettre à ce que la Providence ordonnoit ; ou per. 

mettoit, par ee à fes projets, Il vit en même cems les pré- 

paratifs qu'on faifoit à San-Domingo , pour punir ce qu'on 

apelloit la feconde révolte de ceux de Cumana ; il auroit bien Lez IX. è 
voulu qu’on eüt pris des voyes plus douces , plus conformes à es res 
l'efprit du Chriftianifme, & au Syftème qu'il avoit toujours fui- ment Ffon fervise. 
si ; mais il comprit enfin queles Efclaves de la cupiditeé , & un 

Miniftre de l'Evangile , ne s’acorderoient jamais ni dans la 

Lir 











LIVRE 
XXVIL 


BARTHELEMY 
DE Las-Casas. 
RER RE Er 


Religieux mafli- 


Ÿ 
CICS. 


Les Efpagnols fe 
préparent à une 
Expédition |, qui 
dérange tous les 
A de Las- 


Ca 


L VI. 


L 


S. 


Pag. 413, 
VIL 


Pag. 414 


264 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


cution que jufqu’au lendemain, qui étoit un Dimanche. Les 
deux Religieux, qui ne 2. rien de ce qui s'étoit pañlé 
à quatre ou cinq lieues de leur Habitation , furent furpris, & 
maflacrés par les Barbares , dans le tems, que l’un fe préparoit 
à dire la Mefle, & que l’autre, qui n’éroit point Prêtre, ve- 
noit de fe confefler pour communier. Les Sauvages pillérent 
enfuite, tout ce qu’ils trouvérent dans la Chapelle, & dans 
la Maifon , & mirent le feu à l’une & à l’autre. | 
On ignoroit encore ce dernier accident à l’Ifle Efpagnole, 
lorfque fur la nouvelle du défaftre arrivé à Alphonfe de Oje- 
da j” réfolution y avoit été prife d'aller enlever cous les Ha- 
bitans de Cumana, pour les tranfporter dans cette Ifle, & les 
y réduire en fervitude. L’éxécution en avoit été commife à 
un Gentilhomme nommé Gonzalez de Ocampo ; & il s’étoit 
déja embarqué avec trois cens Hommes de bonnes Troupes, 
fur cinq Bâtimens pourvüûs de tout ce qui étoit néceffaire pour 
une pareille expédition. Lorfque Las-Cafas deébarqua à Por- 
toric, on n’y parloit que de la révolte de Cumana, & de la 
terrible vengeance, qu’on fe préparoit à en tirer ; à peine avoit- 
il eû le tems de réfléchir fur un accident qui dérangeoit abfo- 
lument fon projet, lorfque la petite Efcadre de Ocampo vint 
mouiller au même Port. Las-Cafas alla d’abord au-devant de 
ce Capitaine , qui étoit fon Ami, lui montra fes Provifions 
& les Ordres de la Cour ; & voulut lui perfuader qu’en vertu 
du pouvoir dont il étoit revêtu , lui PM prier droit de pren- 
dre connoiffance de ce qui fe pañloit à la Côte de Cumana, 
comprife toute entiére dans fa Conceflion : maïs il ne gagna 
rien. | 
Ocampo, après quelques À er d’amitie , lui dit qu'il 
avoit fes ordres ; & qu'il ne dépendoit pas de lui d’y rien chan- 
ger ; que c’étoit à l’Amiral , & à lAudience Royale qu’il de- 
voit faire fes repréfentations. Là- deflus ils fe féparérenc: 
Ocampo mit à,la Voile, pour continuer fa route; & Las. 
Cafas , ayant laiflé fes Laboureurs, & prefque tout fon mon- 
de à Portoric, pafla fans différer à San. Domingo. Il y trouva 
l'Amiral fort bien difpofé en fa faveur , & il ne rencontra au- 
cune difficulté à faire enregiftrer & proclamer fes Provifions. 
On peur bien juger que cette Proclamation ne fit pas plaifir à 
tout le monde ; mais, ajoûte un Hiftorizn, Las-Cafas ne laif. 
{oit pas d’avoir des Amis; il y en eût même d’aflez généreux 
our lui ouvrir leurs bourfes. L'effentiel étoit de prévenir l’é- 


xécution des Ordres déja donnés à Ocampo ; & on ne luien 
| donna 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 265 
donna pas les moyens. Cet Ofhicier arrivé à l’Ifle de Cubagua, 
drefla de là fes Batteries, & employant tantôt la rufe , canrôt 
kR force, il fit tout ce qu’il avoit réfolu de faire , tua un Caci-. 
Lo , fit pendre ou empaler quelques-uns des principaux 1n- 

iens , remplit fes Navires d’Efclaves , qu’il envoya auflitôt à 
l'Ifle Efpagnole ; & ayant pardonné aux Bourgades, qui im- 
plorérent fa clémence, il fonda avec le refte de fes Caftillans 
une Ville qu'il apella Toléde. 

Rien n’étoit plus contraire aux droits de Las-Cafas, & à fes 
defleins, que cet Etabliffement ; & il avoit toujours craint 
quelque chofe de femblable de l'Expédition de Ocampo : auffi 
ne cefoit-il de demander le rappel de cet Officier à l’ Audience 
Royale ; mais on ne lui répondoit rien de précis, & l’on trai- 
noit l'affaire en longueur, pour tacher de le lafler. Les Au- 
diteurs , plus Marchands que Magiftrats , vendoient tout juf- 
qu’a la Juftice. S'ils n’ofoient s’oppofer diretement aux Ordres 
du Prince, ils en éludoient l’éxécution, tantôt fous un prérex- 
te, & tantôt fous un autre. Las-Cafas ennuyé de tant Ê Chi- 
canes, menaça de retourner" en Efpagne, & d’inftruire le Roy 
de tout. Ces menaces eurent leur effet; on lui fit des sn 
tions , aufquelles il aima mieux foufcrire, que de s’expofer de 
nouveau aux Variations de la Cour , & des Confeils. Il figna 
donc l’an 1521 un Traité, qui portoit l’Etabliffement d’une 
Compagnie, où entrérent tous ceux qui étoient alors en place 
dans l’Ifle Efpagnole : on lui donna les mêmes Vaifleaux, qui 
avoient porté Ocampo à la Côte de Cumana, & cent-vingt 
Hommes de bonnes Troupes, pour empêcher que les Indiens 
_n’entrepriflent de molefter la nouvelle Colonie. | 

L’Efcadre partit de San - Domingo au mois de Juillet, & 
prit la route de Portoric, où Las-Cafas ne pût trouver aucun 


de fes Laboureurs. Quelques - uns étoient morts, les autres: 


avoient pris parti dans lifle, & n’en voulurent plus fortir. 
Cette perte ne pouvoit que l'inquiéter, après ce qu'il lui en 
avoit coûte de dépenfe, & de fatigue, pour a@embler ces Gens- 
Ja, & les amener jufqu’aux Indes. Mais il n’étoit encore qu’au 
commencement de fes épreuves. De Portoric ayant pañlé à la 
nouvelle Toléde , il y trouva les Habitans fi rebutés d'avoir 
continuellement à lutter contre les Indiens, qu’ils foupiroient 
tous après une occafion d’en fortir. Ils profitérent de celle-ci; 
sembarquérent fur les Navires, qui avoientapporté Las-Cafas, 
& fa Colonie; jamais il ne fur pofible d’en engager un feul à ref- 
ter avec lui; & les Troupes fuivirent leur exemple. Tout autre 
Tome IV, | | L1 


LIVRE 
XXVII. 


BARTHFLEMY 
DE LAs-Casas. 











L VIII, 
Vengeance éxer- 
cée contre les In- 
diens de Cumana. 


LIX, 
Las-Cafas en fait 
fes plaintes. 


LX, 
On s’iccommode. 


Pag.4r6 


|. LXL 
Nouvelles épreue 
VEên 





E Ï V R E: 


XXVIT. 


. BARTHELEMY: 
Dr LaAs-CasAs, 
ne hate Au in LT AN 








LXIL. 
- Conftance de 
Las-Cafas. 


LXIII. 
Vices des Habi- 
trans de Cumana, 


Pag. 418, 
LXIV. 
D'ipolitions de 
bas Cafas . | 


L X Y. 
Ml fuvies 


266: HISTOTRE DES HOMMES ILLUSTRES 

que le Eicenciéauroit renonce à une entreprife, contre laquelle. 
rout fembloit confpirer ; mais on a déja vü plus d’une fois qw’il 

ne fe rebutoit pas aifément. S'érant d’abord logé, il ft avertir 
les Indiens, par une Femme Chrértienne de leur Nation, nonr- 
mée Marie, laquelle fçavoit un peu de Caftillan, qu’il avoit 
été envoyé par le Roy d’Efpagne, pour faire cefler les trahi- 
fons , & les mauvais traitemens qu’on leur avoit fait jufqu’a- 
lors, & leur procurer , avec la: connoiffance du vrai Dieu, 
tous les biens qu'ils pouvoient fouhäiter. La charité en effer, 
dont il étoit rempli pour ces Infulaires , faifoit qu'il étoit tout 

à tous ; & avec le tems il pouvoit efpérer d’en gagner un bon 
nombre à JEsus-CHREST. | | D. 

_ Ce n’eft pas que les Habitans de cetté Côte ne fuffent des 
plus vicieux. Ils avoient furtout une efpéce de fureur pour fe 
procurer quelque boureïlle de Vin d’Efpagne: non contens de 
donner pour cela teur Or, & toutes leurs Richeffes, ils aHoient 
plus avant dans les Terres enlever d’autres Indiens, & les 
vendoient à ceux des Efpagnols, qui vouloient les faire boire. 
Tant qu'ils avoient du Vin, ils ne fe défenyvroient pas, & il 
en arrivoit tous les défordres qu’on peut imaginer dans les 
Hommes lés plus brutaix. Ce commercé étoit trop inique en 
lui-même, erop funefte dans fes fuites, &'Las-Cafas trop zelé 
pour ne pas l’abolir. Le malheur étoit que les Gouverneurs des 
Provinces voifines, ceux-même qui, felon les Ordres du Roy 
Catholique, devoient abéïr au Protecteur des Indiens, fe trou- 
voient raujours difpolés à traverfer fes meilleures intentions, 
lorfque leur intérêt temporel le demandoit. Celui de Cubagua 
refufa d'entrer dans fés vüës.: Le Licencié réfalut d'aller portér 
fa plainte à l’Audience Royale de San-Dominco'; déterminé, 
fr on ne lui faifoit pas juftice, d’aller jufqu’en Éfpagne la de- 
mander à l'Empereur Charles-Quint. 

En partant, il laiffa fa périce Colonie fous les ordres d'un cer- 
tain François de Soto ; & il Jai recommanda principalement 
deux chofes ; la premiére de ne point faire fortir du Port deux. 
Bâtimens qu’il y laifloit : la feconde, que, fi les Indiens ve- 
noient l’attaquer en fi grand nombre, qu’il ne pât [eur réfif- 
cer , il fe retirât à Cubagua , avec tout bn monde, & tous fes 
Effecs. Soto exécuta fort malle premier de ces deux Ordres; 
& il ne fut pas en état d'accomplir le fecond. A peine Las-Cafas 
avoit mis à la voile , que les deux Bâtimens furent envoyés l’un 
d'un côté, l’autre de l’autre, pour chercher des Perles, de 
POr, & des Efclaves. Les Sauvages, profitant de Foccafion, 


- — . _ - 


-DE L'ORDRE DES DOMINIQUE: 267 
vinrent fondre fur la Colonie, mirent le feu à la petite Ville de L rw er + 
Toléde, & tuerent ceux des Efpagnols, qui ne purent fuir. XX VII. 
Soto y périt, avec quelques . de faint François. Les 
Indiens, devenus toujours plus hardis par le fuccès, fe préfenté- 
rent à l'Ifle de Cubagua;8le Gouverneur ,quoiqu'ileûtaveclui 
trois cens Hommes en état de combattre, n’eùt pas le courage _LX VI. 
d’attendre ag le vinc attaquer.-Il s’embarqua précipiren- ,,707° 4 1 Co- 
ment pour l’ifle"San-Domingo, où les Gens de Soto s’y étant  rag 410. 
rendus prefqu’en même tems, ils y apportérent tous enfemble 
Ja trifte nouvelle d'une Révolution, qui étoit le fruit de l'im- 
prudence des uns, & de la lâcheté des autres. 
.… Las-Cafas n’éroit pas encore arrivé dans l’Ifle ; les vents con- 
traires l'ayant obligé de {€ faire mettre à la Côte , & de pour- 
fuivre fon Voyage par terre, il prit fa route par Léogane, où 
il fe repofa quelque rems. S'étant remis èn chemin ,un jour  Lxvir. 
qu'il s’étoit arrêté à l'ombre fur le bord d’une Riviére, pour | Far quelle aven: 
hifler tomber la plus grande chaleur, fes Gens appercçurent Re RL 
des Efpagnols , qui paroifloient venir de San-Domingo ; ils les 
joignirent , & leur ayant demandé s’ils ne fçavoient point de 
nouvelles: « On a appris, répondirent-ils, que le Licencié « . 
Barthelemy de Las-Cafas avoit été maflacré, avec la plus x 
grande partie de fes Gens à la Côre de Cumana ». Ceux à qui 
ils parloient fe mirent à rire , & aflurérent qu'on verroir 
bientôt le contraire. Mais Las-Cafas, qui avoir entendu tour 
<e Dialogue, s'étant avancé, & pose x" aux Voyageurs di- 
verfes Queftions fur les circonftances de cette nouvelle, foup- 
çonna d'abord tout ce qui écoit arrivé : & levant les mains au 
Ciel: « Vous êtes jufte, Seigneur , s’écria:t il, & votre Ju- « 
gement eft droit ». ‘ | 
Arrivé bientôt après à la Capitale, Las-Cafas apprittoutes  LXxvIII. 
chofes au vrai ; il en fut fenfiblement touché , fans en être Las-Cafas adore 
abattu : c’étoit pour Dieu , & pour la Religion qu’il travail- es 
Joit , & comme il ne cherchoït pas fes propres intérêts ; quand 
il avoit fait cout ce qui dépendoit de lui , il n’avoit aucune 
peine à fe foumettre à ce que la Providence ordonnoit , ou per. 
mettoit, par rapport à fes projets, Il vit en même cems les pré- 
paratifs qu'on faifoit à San-Domingo , pour punir ce qu'on 
apelloit la feconde révolte de ceux de Cumana; il auroit bien Pere 
voulu qu'on eût pris des voyes plus douces , plus conformes à he os 
l'efprir du Chriftianifme , & au Syftème qu'il avoit toujours fui- ment à fon ferviçe. 
si; mais il comprit enfin que les Efclaves de la cupidité , & un 
Miniftre de l'Evangile , ne s’acorderoient je ni dans la 
1] 





DARTHILFMY 
DE LAs-CASsASe 








268 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 
Live eEzfin,nidans les moyens. Rien ne l’attachant au Siécle , ni à ceux 
X XVII. qui en fuivoient toutes les maximes, il refolut de s’en féparer , 
a fe confacrant plus particuliérement au Seigneur , dans un 

prLas.Casas, Ordre Religieux : il avoittoujours préféré par eftime , & 

a jnclination, celui de faint Dominique ; il en prit Habit, & ne 
Pag.4it. parut plus se 5 que du foin de fe fanctifier, jyfqu’à ce que de 
1xx nouvelles occafions d’éxercer fon zéle pour la tôhverfon , & le 
Dans.l'Ordre de falut des Indiens , le firent courir dans de nouveaux Pays. El 
faint Dominique. étoit déja dans fa quarante-huiriéme année ; & il paffa encore 
huit ans dans la même Ifle, attentif à fe régler fur l’éxemple 
des plus faincs, & des plus fervens Mifionnaires ; s’il donnoit 
la su grande partie de la nuit à la Priere ; & à l'Etude, il em- 
-plovoit le jour à chercher les Indiens dans le Bois , où parmi 
| fes Rochers, pour les confoler, les catéchifer , &c les difpofer à 
recevoir la Grace du Baptème. Le célébre Pierre de Cordoue 
ayant termine une Vie très-fainte, par une mort précieufe l’an 
1525, Barthelemy de Las Cafas fut chargé du Gouvernement 
de cette Communauté, qui étoit la bonne odeur de JEsus- 
CHrisT dans lIfle Efpagnole (1 ). + à 
Ne ._ Lorfque le bruit fe répandit en 1530, que les Efpagnols, 
féme Voyage en Ayant découvert de nouveaux Royaumes , fe préparoient à fat- 
Cañille. re de nouvelles Conquêtes, Barthelemy de Las-Cafas en fut al- 
armé , dans la crainte qu'on ne fit à ces Peuples qu’on vouloit 
‘attaquer, tous les mauvais traitemens, dont fe trouvoient ac- 
cables ceux qui avoient déja fubi la Loï du Vainqueur. Comme 
rien ne lui ne jamais trop difficile, quand il s’agifloit 

d'empêcher l’injuftice ou la violence, & de défendre les O 
primés, il fe rendit une troifiéme fois en Efpagne ; & pour ob- 
tenir de l'Empereur Charles-Quint des Ordres plus rigoureux, 
plus précis que les précédens, & plus capables de réprimer la 
cruelle avarice des nouveaux Conquérans; il préfenta au 
1e LE Prince, & à fon Confeil, un Mémoire intitule : Za Deffruc- 
fente à V'Emwpé- #07 des Zndes, par les Efpagnols. L’Auteur ne parle prefque ja- 
ur Crée V: mais dans cette Relation , que de ce qu’il avoit vû ; & on ne 
” fçauroit y lire fans frémir une partie des Cruautés, éxercées de 
gayeté de cœur, contre des Peuples entiers, qu’on ne fe eon- 
tentoit pas de dépouiller de tous leurs Biens, mais qu’on ex- 


terminoit fans mifericorde ; comme fans juftice , & fans 
raifon. » 





(1) Annis o@o ea vice ibi ftetit , quibus | geftabat, ftrenué decertans | &c, Echarde 
& a'iquaido Eleétus Prior fuis fodalibus | Tom. 11, pag. 192. 
-præfuit, interca pro Indis,, quosin viceribus RE 


- à 


on 


| DE L'ORDRE DE S DOMINIQUE. 269 


Ce Mémoire, écrit avec autant d'énergie, que de fincérité, 
& les vives inftances du zélé Religieux obtinrent enfin de 
Charles-Quint , un Edit, & des Loix particuliéres en faveur 
des Indiens. Muni de ces Pièces, & du pouvoir de les faire-va- 
loir dans l’occafion ,Las-Cafas fe mic fur Mer fans retardemenr, 
& fe rendit d’abord dans l’Ifle de faint Domingue; pour paf- 
fer de là dans le Méxique, & dans le Pérou ( 1j. Maïs avant 
que de fortir de l’Ifle Efpagnole, il voglut rendre un fervice 
fignalé à la Colonie ,en éteignant les dernieres étincelles d’une 
longue & funefte divifion , caufée par le Cacique Henry, dont 
l'Hiftoire mérite d’être rapporté ici en peu de lignes. 
La Reine Ifabelle avoit extrêmement recommandé qu’on 
procurât aux Enfans des Caciques, là meilleure Educarion 
qu’il feroit pofhible ; & qu’après leur avoir formé l’efprit & le 
cœur, on leur donnât les Emplois, dont ils fe feroient rendus 
capables. Mais en cela ( comme en bien d’autres Articles ) fes 
intentions n’avoient pas été fuivies. Les-jeunes Caciques, après 
avoir bien appris la Religion, la Langue Efpagnole, à lire , 4 
écrire, & même un peu de Latin, étoient compris dans Îes 
Départemens , comme les derniers de leurs Sujets , & n’étoienc 


LIVRE 
XXVII. 


BARTHELEMT 
DE LaAs-CasAs, 
Rs — + {à 








LXXIII. 

Il en obtient un 
Edit favorable aut 
Indens , & re- 
tourne À [’Aimérr- 


que, 


Hifotre du Cacique 
Heniy. 


guères diftingués du commun, que par de plus mauvais traite- . 


mens. Parmi ces jeunes Gens, il s’en trouvoit un , nommé 
Henry, dont les Ancètres avoient régné dans À M Canton 
des Montagnes de Baoruco. Il avoit embraflé de bonne foi le 
Chriftianifme, & étroit doué de plufeurs excellentes qualités : 
il étoic bien fait, d’une taille avantageufe, d’un bon caratérei 
on air de fagefle répandu fur toute fa Perfonne , & une phy- 
fionomie heureufe , prévenoient d’abord en fa faveur. On 
voyoit en lui tout ce qu'une bonne Education pent produire 
dans un Sujet bien préparé; & perfonne ne méritoit moins lé 
malheureux fort, où il fe trouvoit réduit. Il'le fapportoit néan- 
moins avec aflez de patience, & il férvoir avec fidélité le 
Maître , qui lui éroit échu. Maïs fa mort de celui:ci le fit rom- 
ber entre les mains d’un autre, en qui il trouva an impitoya: 
ble Comite, un Tyran également cruel, & débauché, qui lui 
fit tous es maux dont il pût s’avifer, fans ménager l’honneur 
de fa: Femme. Henry s’en plaignit à tous les Tribunaux ; & les 

(1) Pertæfus tandem fœculi , Dominica-f impotenter injuffèque à noftris hominibus 
ños inter Hifpaniolæ Infulæ Sodales ,. Reli-[ Indi HH traétarentur. Quorum indemnitati 
g'oft ftarûs Sacramento fe obitrixit. Quol ur vidit fanétifimis legibus provifum, Pro- 
Schemate indutus Hifpaniam rurfus vifita-[ vincian ,. æ Coœnobium fuum, indeque 


“it quo temporein ditionem noftram Perua-| Mexicum copitavit, BbL. Nov. Hifp. Tam. 3, 
ne Gentes primdm redigebantur ; veriçus nel pag. 149 Gale 7" " "" $ " - 


Li 


Hifi. de life de 
Saint Domingue , 
Liv. VI, pag. 396. 


LXXIV. 
Sés bonnes qua- 
lités. 


LXX V. 
Son malheureux 
fort, 


270 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 
Lr v er # plaintes ne fervirent qu'à rendre fa condition toujours pire. Les 
XXVIL Magiftrats le rebutoient , onne l’écoutoient pas ; & fon Maître 
 . redoubloit les mauvais trairemens. es . | 
De Las Casas - Ainfi pouffé à bout , le Cacique commenca à écouter les 
—— Propoftrions de quelques Indiens, dont le fort n’étoit guëres 
LXXVI différent du fien; & qui luidirent, que s’il vouloit fe mectre à 
“a . à HS Jeur tête, ils le fuivroiïent par rout;& qu’ils fçauroienr bien recou- 
diens , pour re- Vrerla liberté , ou vendre chérement la vie. Le parti accepté, on 
couvrer la liberté. fe fournit de quelques armes ; & on chercha un Pofte, so la 
fituation les mit à couvert contre la furprife : on le trouva dans 
les Montagnes de Baoruco. C'eft là que ces Gens, d’éterminés 
à vaincre, ou à périr, attendirent qu’on vint à eux : il n’atten- 
dirent pas long-tems : Valençuela (c’éroir le nom du Maître 
de prefque tous ces Fugitifs) n’eût pas plutôt appris leur fuite, 
qu'il fe inic à leurs troufles avec une douzaine d’Efpagnols ; & 
ayant découvert leur Retraite , il fe préparoit à les attaquer, 
lorfque le Cacique, s’érant un peu avancé, lui dit fans beau- 
coup s’'émouvoir , qu’il pouvoit s’en retourner ; & qu'il ne fe 
Aaccât plus de le voir ni lui, ni aucun de fes Gens travailler dé- 
LXXVIL  formais fous fes Ordres. Le jeune Efpagnol , piqué de cetre 
Heit attaqué pat Déclaration ,.& méprifant ua Ennemi, qu’il ne connoifloit pas 
Jes Efpagnols, & | : \ VS \ 
es encore aflez, fait figne à fes Soldats de le faifir : alors Henry, à 
| la rête de fa petite Troupe, fe jecte avec furie fur les Efpagnols, 
en laiffe deux {ur la Place, & contraint les autres de fuïr , char- 
gés de plufeurs bleflures. I] ne voulut pas cependant qu’on les 
ourfuivit ; mais adreflant.la parole à Valençuela, qui toit un 
des bleffés : « Allez lui dit-il ; remerciez Dieu de ce que je vous 
» laïfle la vie ; & fi vous êtes fage ne revenez pas ici ». 

P8358. La nouvelle de ce qui venoit de fe pañler, fe répandic bientôt 
par tout& l’Audience Royale crat ne dévoir rien négliger, pour 
arrêter le mal dans fa fource: elle ordonna qu’on fit marcher 
inceflanment quatre-vingts hommes, commandés par de bons 
Officiers , pour ranger le Cacique à la raifon , avant qu’il pût 
fe fortifier. Henry , averti de ces préparatifs, fit les fiens ; & 
alla fe retrancher dans un bois ; où les Efpagnols arrivérent 
PA | bientôt : le brave Cacique, fans leur donner Le tems de {€ re- 
du Cacique, à Connoître , les charge brufquement , les poule, les défait, en 

tuë une partie ; & met les autres hors d’etat de l’inquicter. Si 
quelqu'un échapa à fon Epée , on le düc à fa modération. On 
commença alors à le connoîtré , & à le craindre : & cette action 
produifit des mouvemens bien différens dans l’Efprit des Efpa- 
gnols, & dans celui des Indiens : ceux-là s’apperçurent avec 








LS 


‘DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. z27r 
éronnement qu'ils avojent à faire à des hommes ; & ceux-ci re. L 1 v n 
connurent avec plaifir, que leurs Fyrans n'étoient pas invincis XXVIE 
bles. En peu de tems Henry fe trauva à La cète dé twois'cens ÉPERE 
hommes, far lefquels il pouvoit compter. -. D - 


Ayant armé le mietix qu’il lui fut poffble , fes Indiens, il me ÉRALELE 





EEE med 


sécudia furtout à les difcipliner , les accouruma à combattre  P+5::> 
avec ordre ; & bientôt il rendit formidables aux Canquérans  : 
de fa Patrie, ces Infulaires qu’on avoit prefque mis jufques . là © LXXIX.. 
au rang des Brutes. Mais ce qui lui fit plus d'honneur dans a 
cette Guerre, c’eft l’attention qu’il eut toujours de fe tenir : : 
dans les bornes d’une fimple défenfe. Il pouvoir faire bien du 
mal aux Efpasnols, qu’il leur épargoa, & celui es {es Gens 
leur firent dans quelques occafions, fut caufe à {on infçu, ou 
contre fes ordres. Cependant on continuoir d'envoyer contre 
lui divers partis, qui éctoient toujours. barcus: & ta maniére, 
dont il ufoit de. fes avantages, donnoit un' nouveau luitre à fes 
Victoires. Sa modération parut furtaut dans une occafion :après 
avoir repouflé un Corps confiderable de Troupes Efpagnoles, 
& en avoir fair un grand carnagë ; foixante-on2e. Soldats, que . : 
la fuite avoit fouftraits au fer des Viétorieux, rencontrérent 
une Caverne creufce dans le Rac, & s’y cachérene dans l’ef+ 
pérance de pouvoir gagner la Plaine à la faveur dela nuit, Ils LEXXX 

furent découverts par quelques Indiens, qui ayant environné fixante-onze Et- 
k Caverne, en bauchérentrontes les ifluës avec des matiéres pagnols. 
combuftibles , & fe préparoïent à ÿ metcre le :feur; torfque 

Henry furvint. Il reprocha à ces Furiewx leur barbarie; fitdé- 7#8:+° 
boucher la Caverne, laiffa aux Efpagnols la liberté d’aller où 

ils voulurent ; & fe contenta de les défarmer.-C'eft ainf qu'’a- 

près avoir furpaflé fes Ennemis en bravoure, il aimoit à les 
vaincre encore en gémÉrafité. .  . ci: © oi. | 

On ne loue pas moins la vigilance du jeune Cacique, fa ‘LXXXE 

précaution, & la fagefle de fes mefures, foit pour.ne rien per: oo 
dre de fes avantages , foit pour mèrtre fa petite République en É 

bon état. Il avoir fait. des Habitations dans des lieux écartés, 

où il n’éroit prefque pas poflible aux Efpagnols de pénétrer. 

Les plus foibles, & tes Femmes s’y appliquoient à 14 Culture ‘* 

de la Terre, y élevoientdes Beftiaux, & des Volailles, & ils y 

avoient de bonnes Meutes.de Chiens, pour la Chafle du. Co- 

chon ; enforte que l'abondance régnoit au milieu de cet affreux 

Défert ; tandis que le jeune Héros, avec cinquante Braves, 

qu'il sétoit choifis, courois à lEnnemi aux premiéres nou- 


velles de fon approche, Quoiqu'il eût mis des Sencinelles à 


| 


270 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 
Lrver E#E Plaintes ne fervirent qu’àrendre fa condition toujours pire. Les 
XXVII Magiftrats le rebutoient, onne l’écouroient pas; & fon Maître 
Crea redoubloit les mauvais traitemens. — | 
De Las Casas - Ainfi pouffé à bout , le Cacique commença à écouter les 
——— Propolitions de quelques Indiens, dont le fort n’étoit guéres 
LXXVI différent du fien; & qui lui dirent, que s’il vouloit fe mettre à 
pe at Jeur cèce,ilsle fuivroient par tout;& qu'ils fauroient bien recou- 
diens , pour re- Vrerla liberté , ou vendre chérement la vie. Le parti accepté, on 
couvrer la liberté. fe fournit de quelques armes ; & on chercha un Pofte, Fa la 
fituation les mit à couvert contre la furprife : on le trouva dans 
les Montagnes de Baoruco. C’eft là que ces Gens, d’éterminés 
à vaincre, ou à périr, attendirent qu’on vint à eux : il n’atten- 
dirent pas long-cems : Valençuela { c’étoit le nom du Maître 
de prefque tous ces Fugitifs) n’eût pas plutôt appris leur fuite, 
qu'il fe inic à leurs troufles avec une douzaine d’Efpagnols ; & 
ayant découvert leur Retraite , il fe préparoit à les attaquer, 
lorfque le Cacique , s’érant un peu avancé, lui dit fans beau- 
coup s’émouvoir , qu’il pouvoit s’en retourner ; & qu’il ne fe 
flaccât plus de le voir ni lui, ni aucun de fes Gens , travailler dé- 
LXXVIL  formais fous fes Ordres. Le jeune Efpagnol , piqué de cetre 
Hettataquépar Déclaration, & méprifant ua Ennemi, qu’il ne connoifloit pas 
Jes Efpagnols, & | . \ : : 
be encore aflez, fait figne à fes Soldats de le faifir : alors Henry, à 
| la cêre de fa petite Troupe, fe jerte avec furie fur les Efpagnols, 
_enlaifle deux fur la Place, & contraint les autres de fuir, char- 
gés de plufeurs bleflures. Il ne voulut pas cependant qu’on les 
pourfuivit ; mais adreflant la parole à Valençuela, qui étoic un 
des bleflés : « Allez lui dit-il ; remerciez Dieu de ce que je vous 
» laïfle la vie ; & fi vous êtes fage ne revenez pas ici ». 
_ La nouvelle de ce qui venoit de fe pafler, fe répandir bientôt 
par tout;& l’Audience Royale crat ne devoir rien négliger, pour 
arrêter le mal dans fa fource : elle ordonna qu'on fit marcher 
inceflanment quatre-vingts hommes , commandés par de bons 
Officiers , pour ranger le Cacique à la raifon , avant qu’il püt 
fe fortifier. Henry , averti de ces préparatifs, fit les fiens ; & 
alla fe retrancher dans un bois ; où les Efpagnols arrivérent 
RE ALTER bientôt : le brave Cacique, fans leur donner Le tems de {€ re- 
du Cacique, à Connoître, les charge brufquement ;; les poufle, les défait , en 
tuë une partie ; & met les autres hors d’état de linquicter. Si 
quelqu'un échapa à fon Epée, on le dût à fa modération. On 
commença alors à le connoîïître , & à le craindre : & cette action 
roduifit des mouvemens bien différens dans l’Efprit des Efpa- 
ghols, & dans celui des Indiens : ceux-là s’apperçurent avec 








Pag, 398. 


LS 


"DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. z27r 
éronnement qu’ils avojent à faire à des hommes ; & ceux-ci re. 
connurent avec plaifir, que leurs Fyrans n'étoiént.pas invincis 
bles. En peu de tems Henry fe trauva à La tête dé trois cens 
hommes, far lefquels il pouvoit compter. -. ‘5: "" 

Ayant armé le mieux qu’il lui fut poflible , fes Indiens, il 
sétudia furtont à les difcipliner , tes accoutuma à combattre 
avec ordre ; & bientôt il rendit formidables aux Conquérans 


de fa Patrie, ces Infulaires qu'on php mi mis jufques : Là 
(s 


au rang des Brutes. Mais ce qui lui fit plus d’hanneur dans 
etre Guerre, c'eft l'attention qu'il eut toujours de fe tenir 
dans les bornes d’une fimple défenfe. H pouvoit faire bien du 
mal aux Efpasnols, qu’il leur épargna ; & celui que fes Gens 
leur firent dans quelques occafions,. fut caufe à 4 infçu, ou 
contre fes ordres. Cependant on continuoit d'envoyer contre 
lui divers partis, qui étoient toujours battus: & la manitre, 
dont il ufoir de fes avantages , donnoit un' nouveau luftre à fes 
Victoires. Sa modération parut furtaut dans une occafion :après 
avoir repouflé un Corps contfidérable de Troupes Efpagnoles, 





BARTHELEMY 

DE Las-CASAS. 

GENRE EEE RES SR 
mes coment 
Pag. 399: 


LXXIX. 
Sa inodération 
dans fes Viétoires. 


& en avoir fait un grañd carnage ; foixante-onie Soldats, que . : 


la fuite avoit fouftraics au fer des Vitorieux, rencontrérent 
une Caverne creufce dans le Rac, & s’y cachérent dans l’ef- 
pérance de pouvoir gagner la Plaine à [a faveur de La nuit. Ils 
furent découverts par quelques Indiens, qui ayant environné 
à Caverne, enbauchérent vontes les ifluës avec des matiéres 
combuftibles , & fe préparoiïent à ÿ mettre le fer, .lorfque 
Henry furvint. Il reprocha à ces Furieux leur barbarie, fit dé- 
boucher la Caverne, laiffa aux Efpagnols la liberté d’aller où 
ils voulurent ; & fe contenta de les défarmer.-C’eft ainf qu’a- 
près avoir furpaflé fes Ennemis en bravoure, il aimoit à les 
vaincre encore en gémÉrOfItTÉ. . 411 . 1 
On ne loue pas moins la vigilance du jeune Cacique, fa 
précaution, & la fagefle de fes mefures, foit pour:ne rien per: 
dre de fes avantages, foit pour mèrtre fa petite République en 


LXXX.: 
Ïl fauve Ja vie à 
foixante-onze El-- 


pagnols, 


Pag. 400: 


-"LXXXT. 
Vigilance , & 


fage politique. 


bon état. Il avoir fair des Habirations dans des lieux écartés, 


où il n’écoit prefque pas poflible aux Efpagnols de pénétrer. 
Les plus foibles, & Îles Femimes s’y applidquoient à la Culture 
de la Ferre, y élevoienrdes Beftiaux, & des Volailles, & ils y 
avoient de bonnes Meutes de Chiens, pour la Chafle du. Co- 
chon ; enforte que l'abondance régnoit au milieu de cet affreux 
Défert; tandis que le jeune Héros, avec cinquante Braves, 
qu'il s’étoit choifis, couroir à l'Ennemi aux premières nou- 


velles de {on approche, Quoiqu'il eût mis des. Sencinelles à 


Jbid, 


LrvRre 
XX VIT 


BARTHELEMY 
DE LaAs-Casas. 
EE 








LXXXII 

La terreur de 
fon Nom fe ré- 
pand par-tout. 


LXXXIII 

On lui fait des 
Propofitions de 
Paix, 


Pag. 403. 
LXXXIV. 
Prudence du jeu- 
ac Cacique. 


239: HISTOIRE DÉS HOMMES ILLUSTRES 


toutes les Avenuës de fes Habitations, il ne fe repofoit pas 
tellement fur leur vigilance, qu’il ne vifitât lui-même éxate- 
ment tous les Poftes : il étoit par-tout, & on ne fcavoit jamais 
précifément où il écoit. Cependant la terreur de re nom fe ré- 


pandoit de tous côtés; & on ne pouvoir fe perfuader, qu'avec 


tant de valeur , de conduite , & de bonheur, il demeurât long- 
tems fur la défenfive. ; 

Cette petite Guerre, commencée en r$r19, n’éroit pas en- 
core entiérement terminée au commencement de 1533. Les 
Efpagnols avoient fouvent voulu tenter la voye de la Négo- 
ciation ; & avoient envoyé vers le Cacique, tantôt des Reli- 
gieux , tantôt quelques Officiers de marque , pour propofer 
un accommodement; les uns & les autres avoient été toujours 
reçus avec une politefle, qui faifoit d'autant plus d'honneur 
au Cacique, qu’il n’avoit pas oublié, que ceux qui lui en- 
voyoient demander la Paix , avoient exterminé fa Famille, & 
répandu le fang de fon Pere, & de fon Ayeul , qui avoient été 
brülés vifs à Xaragua. Mais toute la modération du fage Ca- 
cique, & les affurances qu’on lui donnoit, pour lui, & pour fes 
Gens, d’un pardon général pour le paflé, & d'une éxemption 
entiere de travail pour l'avenir , ne le portoient pas à fe fier à 
la parole de ceux, qui men avoient tenue aucune depuis leur 
Entrée dans l’Ifle. Henry fe contentoit donc de répondre tou- 


jours, qu’il ne fe départiroït jamais de la réfolution qu’il avoit 


LXX XV. 
Sentimens de 
Religion. 


LXXXVTI. 

Le parti du Ca- 
cique fe fortific 
toujours, 


prife , de ne faire aucune Hoftilité , fans y être contraint ; qu’il 
ne prétendoit uniquement que de fe maintenir libre dans fes 
Montagnes ,; qu'il croyoit ufer de fon Droit ; & qu’il ne 
voyoit pas trop fur quoi fondé, on vouloit le contraindre de 
fe foumettre à des Etrangers, qui ne pouvoient appuyer leur 
poffeffion , que fur la violence. Qu’au refte, il tâcheroit de fe 
conferver toujours dans les fentimens de Religion, qu’on lui 
avoit infpirés ; & qu'il ne rendroit jamais le Chriftianifme ref- 
ponfable des Brigandages, des Injuftices, des Impiétés, & des 
Diflolutions, de la pläpart de ceux qui le profefloient. Ce n’e- 
toit pas là parler, ni agir en barbare: Al s’en trouvoit donc 

armi les Indiens, dont la fagefle & la capacité pouvoient éga- 
ss ou furpafler mème celle des Efpagnols , qui ofoient met- 
tre en délibération , fi ces Infulaires avoient une Ame raifon- 
nable. de 

_ Cependant les Troupes du Cacique augmentoient tous les 
jours : lès Indiens, & les Maures ileue éxemple, fortoient en 
foule des Habitations des Efpagnols, pour le venir joindre ; E 

| .S1 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 27; 
s’il eut eû autant d’ambition que de mérite, il auroit pû ren- 
verfer toute la Colonie. On le fentit bien à San-Domingo; 
& on ne voulut rien négliger, pour terminer enfin cette affaire 
d’une maniére , ou d’une autre. La voye des Armes tant de 
fois tentée, avoit trop mal réufli, pour qu’on ofât ÿ revenir 
davantage : celle des Négociations n’avoit pas été jufqu’alors 
plus heureufe; on la préféra cependant à lautre, de l'avis 
même de l'Empereur, qu’on n’avoit pü s'empêcher d’inftruire 
de tout. Ce Prince politique ne crut pas indigne de l::5, d'écrire 
une Lettre au Cacique, de lui promettre divers avantages, & 
d'engager fa Parole Royale pour la füreté du Traité. Un Of- 
cier Général, nommé de Barrio Neuvo, fut choifi pour porter 
cetre Lettre, & figner un Traité avec Don Henry, car c’eft 
ainfi qu'on l’apella dès-lors. Le Général Efpagnol partit de 
San-Domingo , avec trente Soldats feulement, & autant d’In- 
diens Fidéles, qui devoient le “rad dans les Montagnes. 
Après plufieurs jours d’une marche très-fatigante, parmi des 
Défilés inconnus , prefque impraticables, & câpables d’effrayer 
les plus hardis, il sr enfin que le me ed n'étoit pas loin de 
là, mais que pour aller à lui, il falloit marcher dans une Lagune, 
ayant fouvent de l’eau jufqu’aux genoux, quelquefois jufqu’à la 
ceinture ; & puis traverfer un autre Défilé de Montagnes, en- 
core plus difficile que tous ceux qu’il avoit déja trouvés. 
De Barrio étoit trop avancé pour reculer: il effaya de fran- 
chir toutes les difficultés ; & il ne falloit pas une moindre conf. 
tance que la fienne pour les vaincre. Il trouva enfin le moyen 


Lrv RE 
XXVII 


BARTHELEMY 
DE LAs-CaAsAS. 
EE TES RS 








LXXXVII. 
L'Empereur lui 
écrit. 


Pag. 464: 


LXXXVIII. 
Un Officier Ef- 
pagnol eft député 

pour négocier 

avec le Cacique. 


de faire tenir un Billet au Cacique, pour l’avertir de fa Com- : 


miflion : & celui-ci fe contenta de lui envoyer un de fes Parens, 


_pour le complimenter, & lui dire qu’il l’attendoit dans le lieu, 


où il fe trouvoit arrêté par une incommodité. Ce fut une né- 
ceflité au Général Efpagnol , de continuer encore fon pénible 
Voyage. L'Indien, qu'on lui avoit laiffé pour le conduire, le 
mena par des chemins fi rudes, & fi embarraffés, que fouvent 
il étoit obligé de marcher fur les mains, autant que fur les 
piés. Ses Gens déja laflés, vouloient l’engager à retourner fur 


fes pas, en lui dE ra que le Cacique, ou fe moquoit de 
Jui ou avoit deflein de le faire périr. Maïs fa réfolution étoit 
prife ; & dût-il lui en coûter la vie, il vouloit éxécuter l'Ordre 


de l'Empereur : il fe contenta de répondre, qu'il ne contrai- 


gnoit perfonne de le fuivre, que ceux qui avoient peur, pou- 
voient fe retirer. Il marcha encore quelque tems commeil pût; 
& Henry le voyant venir dans le plus pitoyable état, tout cou- 


Tome 17, M m 


LXXXIX. 
Courage, & fer- 
meté de cet Ofi- 
cier , pour fur- 
monter les plus 
orandes difhcul- 
tés. 


LIVRE 
XX VIT. 


BARTHELEMY 
DE Las-Casas. 
RESRSSR RRENEr 


XC. 


Son Difcours au 
Cac:que. 


Pag. 462. 


274 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


vert de Fange, & pouvant à peine fe foutenir , il courut au- 
devant de lui, dans l'endroit où le bois commençoit à s’éclair- 
cir. Les deux Chefs, après un court Entretien , qui fe pafla en 
eva: réciproques, firent un peu éloigner leurs Gens, & 
e Général Efpagnol prenant la parole , dit: 

« L'Empereur, mon très-redouré Seigneur, & le vôtre, le 
» plus Puillant des Souverains du Monde, maïs Le meilleur de 
» tous les Maîtres , & qui regarde tous fes Sujets comme fes 
» Enfans, n’a pu apprendre la trifte fituation où vous êtes ré- 
» duit, avec un grand ncmbre de vos Compatriotes, & l’in- 
» quiétude, où vous tenez toute œætte Îfle, fans en être touché 
» de la plus vive compallion. Les maux que vous avez faits aux 
» Caftillans fes premiers, & {es plus fidéles Sujets , n’ont pour- 
» tant pas laïflc de l’irriter d'abord ; mais quand ïl a fcu que 
» vous êtes Chrétien, & .que le Ciel vous a favorifé de plu- 
» fieurs bonnes qualités, toute fa colére s’eft calmée, & fon in- 
» dignation s’eft changée en un défir ardent de vous voir pren- 
» dre des fentimens plus raifonnables. II m’a donc envoyé 
» pour vous éxhorter à mettre bas les Armes, & vous offrir le 
» pardon du paflé ; pour vous, & pour tous ceux qui vous ont 


» fuivi: mais il y a ajouté un ordre de vous pourfuivre à toute 


» outrance, fi vous perfiftez dans votre Rebellion ; & il m’a 


. » donné des forces fufhfantes pour cela. C’eft ce que vous ver- 


X CI. 
Henry reçoit {a 
Lettre de l’'Empe- 
reur. 


» rez encore mieux exprimé dans cette Lettre. Vous n’ignorez 
» pas combien il m’en a coûté pour vous la rendre moi-même; 
» & je me fuis cxpofé à tout avec plaifir, pour obéïr à mon 
» Souverain , & par l’eftime que je fais de votre Perfonne ; per- 
» fuadé d’ailleurs que je ne rifquois rien, en me livrant entre 
» les mains d’un homme, en qui je fcavois qu’on avoit remar- 
» qué des fentimens dignes de fa Naiflance , & de fa Religion, 
» beaucoup de modération, & affez de difcernement pour faire 
» la diftin@ion de ceux, qui viennent comme Amis, & de 
» ceux qui cherchent à le furprendre ». 

Henry écouta ce Difcours avec attention, & reçut avec une 
joye refpetueule la Lettre de l'Empereur, qui lui donnoit le 
Titre de Don, & l’afluroit qu’il envoyoit fes Ordres à l’Au- 
dience Royale, afin que, fi lui, & les fiens fe foûmettoient de 
bonne grace, elle leur affignât des Terres, où ils puflent vivre 
en liberté ,; & ne manquañlent de rien, Le Cacique reçut en 
même tems le Sauf conduit de l’Audience Royale, fcellé du 
Sceau de la Chancellerie ; & l'ayant éxaminé, il dit qu'il avoit 
toujours aimé.la Paix, & n’ayoit fait la Guërre que par 


4 


‘a né-. 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 25f 
ceflité de fe défendre ; que fi jufqu’alors il avoit rejetté toutes EL r y R x 
les voyes d’accommodement, c’eft qu’il n’avoit point trouvé XX VII. 
de füreté à traiter avec les Caftillans, qui lui avoiént fouvent : 
manqué de parole. A préfent, ajouta-t-il, que le très-Augufte 
Empereur me donne la fienne, je reflens comme je le duis, 
l'honneur que me fait Sa Majefté Impériale ; & j'accepte avec 
une très- humble reconnoiffance la Grace, qu’elle veut bien 
m'accorder. Don Henry n'eut pas de peine de faire entrer fes’  XCITL 
Pndiens dans les mêmes fentimens. Le Traité fut conclu, ge Fit mn Traité 
l'on fe fit de part & d'autre mille proteftations d’une amitié fin- gnols. . 
cére, & durable. Le Général Efpagnol reprit le chemin de 2:55. 
San-Domingo; & le Cacique le fit accompagner par un defes "*# 47° 
Capitaines, nommé Gonzalez, qui avoit ordre de faluer de fa 
part, l’Amiral , les Auditeurs, & tous les Officiers Royaux ; & 
d'obferver cependant s’il n’y avoit pas encore quelque trahifoni 
cachée fous des démarches en apparénce fi fincérés. Gonzalez‘  xcrtr. 
fut témoin de la joye univerfelle, que la nouvelle da Traité‘ M prend cepen- 
répandit dans la Capitale de lle, des grandes louanges , Son "°° PASRtr 
qu'on donnoit à la prudence, au courage, & au zele de Barrio, 
qui avoit conclu , & enfin dés Cérémonies, avec lefquelles 12: 
Paix fut publiée: Mais les carefles extraordinaires qu’on faifoit- 
à ren jeu , pour diffiper tous les foupçons ; qui pourroient lui. 
refter , retardérent fon retour ; & ce retardement commencoit: 
à faire naître de nouvelles défiances dans l’efprie du Cacique.. - 

Le célébre Las-Cafàs revenoit alors d'Efpagne, & l'accom-  xciv. 
modement conclu avec fes chers Indiens, en É rem; liffant-de’ Lr-Cafs schee 
joye, réveilla ce zéle, dont il avoit donné de fibelles preuvés. Feat de 
Avec la permiffion de fon Supérieur, il alla trouver le Caci- 
que, dont: il étoit fort connu: il en fut parfaitement bien: 
recu; & l’on célébra avec beaucoup d’allégreffe fur les: Non 
tagnes de Baoruco, l’arrivée du Grand Protecteur des Indiens. 

Le fainc Religieux profita de cette favorablé Réception , pour 

décharger fon cœur à dés Gens, qu'il se y EN &: 

dont il étoit tendrement aimé. Il leur parta fur tout ce qui s'é— Pag- 475 

toit paflé avec-une liberté, qui n’auroit pas-convenu à tout *'' 
autre, [lleur fit extrêmement: valoir la bonté de l'Empereur, . : 
qui avoit'bién voulu s’äbaïflér jufqu’à les rechercher, poarne + ‘ :".. :. 
pas expofer -le Salut dé leurs Ames, foit en les ‘pouffant à bout, + * © * 
{oit en les laiffane plus lohg-tems dans une fituation', ‘où. tout , 

leur manquoit pour-vivre‘en-véricables Chrétiens. Sur ce point 

il dût être édité de leurs fentimens, car le Cacique lui avoua 

que fa plus grande peine avoit été de voir mourir quantité: 

M mi] 





BARTHFLEMY 
pr LAs-CAsaAs. 


- 


LIVRE 
XXVIT. 


BARTHELEMY: 
DE Las-CaAsaAs 











Pag. 474. 

XCV.. 

Ce que fit le Pere 

de Las-Cafas, fur 

les Montagnes de 
Baoruca. 


pid. 
XCVI. 
Sa Réponfe aux 
plaintes de i'Au 
. drence Royale, 


276 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 
d'Enfans fans Baptème (*), & d'Adultes fans Sacremens; & 
que cette confidération avoit bien autant contribué que toute. 
autre chofe, à lui faire conclure un Traité, qu’il ne fçavoit 
pas encore trop, s’il ne feroit pas un jour tatal 1 ce qui reftoic 
des triftes débris de fa Nation. Il ajoûta en particulier qu’il 
n’avoit pas manqué un jour à dire fes Priéres ordinaires ; & 
u'il avoit éxaétement jeûné tous les ‘’endredis. On fçavoit. 
DT quelle avoit été fa vigilance {ur la conduite, & les 
mœurs de fes Suiets, furtout pour empêcher tout Commerce 
fufpe& , entre les Perfonnes de diff:rens Sexe. 
Le P. de Las-Cafas demeura à rems dans ces Monta- 
gnes,& acheva de diffiper les défiances,& les foupçons du Caci- 
que. « L'Empereur, lui dit-il, a engage {a parole,& fon honneur; 
à il n’eft point de fürété au monce, s’il ne s’en trouve pas dans: 
» un Traité établi fur de tels fondemens. Enfin quand on a agi 
» avec autant de prudence que vous avez fait, il faut abandon- 
» ner le refte à la Divine Providence, qui fait fervir au bien 
» de fes Elus jufqu’à la malice de leurs propres Ennemis ». Don 
H:nry parut content ; & l’Homme de Dieu trouva la même 
docilité parmi tous fes Sujets. Il leur dit plufeurs fois la Meffe; 
baptifa tous leurs petits Enfans ; & prépara les autres à rece- 
voir les Sacremens. On remarque qu'il trouva encore bien de 
l'ignorance dans ces Néophires, fur les plus effenciels devoirs, 
& les principaux Articles du Chriftianifme : il y remédia autant 
qu'il lui fut A si dans le peu de tems, qu’il avoit À leur 
donner; & après les avoir entiérement raflurés contre la crainte. 
qu’on ne leur manquît de parole, il leur fit promettre qu’auff- 
tôt qu'ils .auroient confumé les Vivres , qu’ils avoient dans 
leurs Montagnes, ils en defcendroient , pour venir éxécuter le 
Trait. | _— 
L’Audience Royale avoit témoigné beaucoup de reflenti- 
ment de ce que le Pere de Las-Cafas avoit entrepris ce Voya-. 
ge fans. fa participation :elle s’appaifa cependant quand eile eût 
appris tout ce qui s'étoit paflé pendant fon féjour parmi les 
Indicn: D'ailleurs notre Miflionnaire {çut bien faire remarquer 
a ces Magiftrats que la Paix ayant été publiée dansles formes, 
rien n’empéchoit déformais d'aller vifiter des Gens qu’on ñe. 
regardoit plus comme Ennemis ;& qu’il feroit furprenant qu’on: 
en fit un crime, furtout à un Homme de fon caraitére; qui 
g'avoit jamais ufé de fon crédit fur ces Peuples, que pour le 


de -: 


que tout homune peut dans le befqn, adpi- Le Mur Te 


:(*) Ces nouveaux Chrétiens ignoroient yniftrer le Baptôme. 





DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 277 
bien de l’Etar. Je vous fuis caution , ajoûra-t-il, que le Caci- 
que, & fes Indiens vous tiendront la parole donnée : penfez 
aufli à Icur garder religieufement la votre. oo 

Pour cerre fois, Las-Cafas eut lieu d’être content des uns, & 
des aurres. Don Henry, avec toute fa fuite, fe rendit à San- 
Domingo ; & y ratifñia le Traité de Paix, qui n’avoit été en- 
core figné que par fes Députés. Les Efpagnols , de leur côté, 
Je reçurent d’une maniére, qui eùt été capabie de le gagner, 
s’il lui fut refté quelque doute fur leur fincérité. On lui laifla 


choifir un lieu, pour s’y établir avec tous ceux de {a Nation, 


dontil fut reconnu Prince Héréditaire , éxempt de Tribut, & 
obligé au feul hommage, qu’il feroit tenu de faire rendre en 
fon nom , tant à l'Empereur, qu’à fes Succefleurs Rois de Caf- 
tille, toutes les fois qu’il en feroit requis. Quelque tems après, 
le Cacique fe retira dans un lieu nommé Boya, à treize ou 
quatorze lieuës de la Capitale, vers le N ord-Eft. Tous les In- 
diens, au nombre de quatre mille, qui purent prouver leur 
defcendancé des premiers Habirans de l’Ifle, eurent permiflion 
de le fuivre. On aflure que leur poftérité, quoique bien dimi- 
nuée, fubfifte encore aujourd’hui ; & qu’elle jouit des mêmes 
Privilèges. | Loir 
- Cependant notre zélé Miflionnaïre étoit forti de cette Ifle, 
our aller dans le Mexique, fignifier les Ordres de l'Empereur 
à ceux qui commandoient fes Armées, ou qui gouvernoient les 
Provinces nouvellement conquifes. Si on ne fe conforma pas 


en tout aux intentions du Prince; on les refpe&ta du moins en 


quelques lieux ; &. il ne vint pas à la diligence de Barthelemy 

e Las-Cafas, qu'on n’en fut partout éxaétement informé, Il 
parcourut la Nouvelle Efpagne , le Royaume du Pérou, la 
Province de Guatimala , & les Pays voifins , faifant par-rout le 
double Office de Miniftre de l'Evangile, & de Proteéteur des 
Indiens, afin de travailler plus efficacement à leur Salut , en 
défendant leur liberté. Etant entré, avec quelques-uns de fes 
Freres, dans la Province , apellée alors de la Guerra, on pré- 
tend qu’il eût le bonheur d’y faire obferver à la lettre l’Edit de 


Empereur ; ce qüi ne contribua pas peu à rendre fon Minif- 


tre utile pour la Converfion de plufeurs (1 ). 
 Maisil s’en falloic bien qu’il ne trouvär, dans tous les Con- 


(1} Verdnr tandem obrinuie ( ut in Re-Fal'quot fe contulit, & non pœnirendan m:f. 
gione Belli) feu de Guerra, Tunc di&a [fem in horr-a Chrifti congregavit. Echard, 
nunc vere pAcis, tegium Diploma.ad un-f uw. ZI, paz: 193. Col. 1. 
guem fervaretur ;in eamque cum fodalibus M > . 

Mm iij 


Livre 
XXVIL 


BARTHELFMY 
DE LaAs-Casas. 
DR NN ed tes 2 








XCVII. 
I voit avec plaifir 
Pentére Execu- 
tion du Traité, 
Pag, 475. 


XCVIIT. 

Il parcourt avec 
fruit le Méxique, 
le lérou, & plu- 
fieurs autres Prc- 
vices de l’Amé- 


rique. 


XCIX. 

Les Conquérans 
reuouvelient, où 
Continent lÎeurs 
vexatious çontre 
les Indiens. 


Livre 
XXVITI. 


BARTHELEMY 
DE Las-CasaAs. 











C. 

Las - Cafas fait 
fon quatriéme 
Voyage en Caftil- 
le. 

CI. 
L'Empereur , & 
le Confeil des In- 
des , prennent .de 
nouvelles mefu- 
res. 


CII. 
Las-Cafas ayant 
faic délivrer plu- 
fieurs {ndiens Ef- 
claves en Efpagne. 


273 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES : 


quérans , les mêmes difpofitions: la plüpart avenglés par une: 
infatiable cupidiré, fembloient avoir perdu les fentimens mê-. 
mes de l'humanité : on renouvelloit tous les jours dans le Mé-: 
xique, on portoit même plus loin, toutes les cruautés, qui 
avoient fairrant de malheureux dans les premiéres Conquères. 
Le zéle du Serviteur de Dieu redoubloit à proportion; & ce qui 
montre davantage la folidité de fa Vertu, Def que parmi tant: 
de courfes, de voyages & de fatigues, il ne fe difpenfa: jamais. 
d’aucun point de fa Régle: jamais il: ne négligea: l'Exercice de 
l’Oraifon, pas même celui de l'Etude. Nicolas- Antoine dit 
ue le peu de repos, dont ce fervent Miniftre pouvoit quelque- 
fbis jouir dans les Couvens de fon Ordre, déja bâtis dans la 
Nouvelle Efpagne, il lemployoit à lire les Théologiens, & les. 
Interpretes Ha Saintes Ecritures; & qu’il fut d’un grand fe- 
cours à. l’Evêque de Guatimala ; par les confeils duquel il en- 
treprit un quatriéme Voyage en Efpagne. Arrivé en Caftille, 
vers l’an 1 $40, il apprit que Charlés-Quint étoit en, Allema- 
gne; ce contre-tems l'affligea ; mais la charité, qui le prefloit 
ne lui permit point de demeurer dans l’inaétion ( 1 ). Les excès. 
monftrueux, dont il avoit à fe plaindre, étoient déja connus 
dans tous les Pays de l'Europe; Las-Cafas en fit un Récit éxa&. 
& fidéle, au Confeil Royal des Indes ; & lorfque l'Empereur 
fut de retour, il agit auprès de Sa Majefté avec tant de zéle, 
qu’il en obtint de nouveaux Réglemens, & un nouvel Edit. 
En eonféquence de ce. qui venoit d'être réglé, le Serviteur 
de Dieu demanda d’abord la liberté d’un grand nombre d’In- 
diens, qu’on avoit dep ae en Efpagne, & réduits à un. 
rude efclavage : cela lui fut accorde ; & pour le mettre en état. 
de travailler plus efficacement dans les Indes , où il fe pro 
foit de retourner inceflanment ; l'Empereur le nomma à ÊE_ 
vêché de Chiapa, Ville de l'Amérique , Capitale du Pays de. 
même nom, dans la Nouvelle Efpagne. Le modefte Religieux. 
refufa d'abord cette Dignité , comme il avoit déja refufé l'E. 
vêché de Cufco dans le Pérou : & rien ne fut capable de vain- 


(s ) In ejus & Guatemalæ Urbium Cœno- 
biis Theologos , & Sacræ Scripturæ Inter- 
pretes fibi per familiares fecit. Guatemalen- 


fem Antiftitem juvit eximié ; cujus aufpiciis 


denuo ad Cæfarem Carolum deftinato exar- 
fit quidem tantus animus, antiquumque 
pietatis votum , ad indigenarum percrebef- 
centes per illum orbem calamitates. .. Tem- 
pore hoc in aliis terrarum Oris Carolus pe- 
regrinabatur fed co fe in Hifpaniam poît 


trienvium conferente , nil tardavit induftrius 
vir, atque impiger , Quin dominatüs impo— 
tentiam, fævitiim morum, præcipitifque: 
avaritiæ perniciofiffimes ubique infultus nof- 
træ gentis, Indorumque miferrimam, ac 
plufquim fervilem conditionem fupplicibus 
libellis, coramque in Cæfaris animum infun- 
deret » ÀC. Nice Aït Bibl, Nov. Hifp. Tom: 
Î , Page 149. | , 


) : 
sr 


DS ZE ne 


DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 279 


cre fa fermeté, que or qu'on lui fit concevoir, que 


revècu du Caractère Epifcopal ,-il donneroit beaucoup plus de 
poids à fes Confeils, & à fes Difcours , pour arrêter les défor. 
drés, & faire obferver les Loix. 11 n’avoit voulu conferver 4a 
liberté d'aller dans tous les Pays, où fa préfence pourroit être 
utile, que pour agir & parler en faveur des Indiens opprimés, 
& il confentit d’être prive de cetre liberté , dès que les intés 
réts de ces mêmes Peuples le demanderent ainfi. Le Pape 
Paul III , ayant donc érige un Siége Epifcopal dans {a Ville de 
Chiapa, Barthelemy de Las - Cafas en fur facré le premier 
Evèque, dans l'Eglife Cathédrale de Séville, le Dimanche de 
la Paffion 1 $44, dans fa foixante-dixkitme année. 
_ Mais ni cet âge déia fi avancé , ni la diftance des Lieux, ni 
les périls de la Mer, ni tous ceux qu’il pouvoit craindre de la 
art des Gouverneurs, qui n’aimoient pas qu’on fit connoître 
à la Cour leur Tyrannie, & leurs criminels excès: rien ne fut 
capable de ralentir le zéle , dont ce Prélat étroit dévoré. Ayant 
affemblé un bon nombre de Religieux de fon Ordre, animés 
du même défir de procurer la gloire de Dieu , & le Salut des 
Ames, par la Prédication de l'Evangile, il 2. d’Efpasne, 
& fit mettre fur deux Vaifleaux tous les Indiens, à qui il ve- 
noit de procurer la liberté ; il employa tous le tems du Paffige 
à les caréchifer, & à leur inculquer la crainte de Dieu. Le der- 
nier Edit de l'Empereur pouvoit avoir été dé a publié dans 
tous les Pays conquis; & le nouvel Evêque , après tant de 
travaux, & de précautions, avoit lieu d’efperer , que la per- 
fécution contre les infortunés Indiens, ne feroit plus fi vio- 
lente. Il fe trompa encore une fois; & il eut bientôt l’occa- 
fion d’éprouver de nouveau , que des Gens accoutumés À vio- 
fer fans fcrupule , toutes les Loix de Dieu, & celles de la Na- 
ture , ne manquent jamais de prétexte pour éluder les Ordres 
de leur Souverain, quand ils fe flattent de pouvoir le faire im- 
punément (1). | 
* Les fameux Conquérans du Méxique, & du Pérou, en 
étoient à. Leurs grands Exploits les avoient aveuglés ; & ils 
fe croyoient tout permis , parce qu’ils pouvoient tout entre- 


(1) Domioicà Paflionis Hifpali in ma- [& in novum orbem ceu criumphans reore- 
jori Bafilica confecratus ; die nona Julii fe- [ditur. At non ira Izrè, nec in Infula Hitpa- 
queatis , ipfe qui cum baculo venerat, dua |niola, ad quam primd appulit, nec in con- 
bus turmis ftipatus , alerà Mifhonariorum |tinenti , imÔ peflimé ab Hifpanis ‘erum 
ex ordine numerofo fupplemento , alter |Regionum domitoribus... excentus eft, 
Indorum è caprivitate Hifpanicà fuis curis |&c. Echard. Tom, 11,pag. 193. Col 1. 
Creptorum numetofore, navem afcendit | | 


Livres 
XXVII 


BARTHELEMY 
DE Las-Casas, 
RE ie) 








CIIIT. 
Et facré premier 
Evèque de Chiapa. 


CIV. 

I part d'Efpagne, 
avec de nouveaux 
Miflionnaires, & 
fs Tadiens affian- 
Chis. 


CV. 
La Perfécution 
continue contre 
l:s Indiens« 


>» 


280 HISTOIRE DES HOMMES ILEUSTRES 


Lrv e #E prendre, fans craindre la colére des Hommes. Les richefles 
XXVII immenfes qu'ils envoyoient continuellement en Efpagne , avec 
les magnifiques Relations de leurs Conquèêtes , leur attention 





BARMHELEMY (irrout à gagner par l’Or quelques Ames Venales, qui pu- 


DE LaAs-CaAsAS, pre : ; . 
PAS CASAS. blioient avec fafte, les importans férvices que ces Guerriers 


rendoient à la Monarchie: tout cela les rafluroit contre la 





\ es indignation de l'Empereur , trop éloigné pour éclairer 
u 


| i-même leur conduite , & trop occupé pour revenir fouvent 
CVI. à l’'éxamen des plaintes, qu’on pouvoit lui en faire, Aufli ne 
nan e-Ut oardérent-ils aucun ménagement avec le faint Evêque de 
Chiapa. Ce Prélat fe vit traité plus d’une fois par les Officiers 

Efpagnols, comme faint Paul l'avoit été par les Juifs, & les 

Gencils ; & il n’imita pas moins la douceur & la patience de 

cet Apôtre, que fon courage, & fa fermeté. Il ne craignoit 

point pour fa vie : il en avoit fait depuis long-tems le facrifice. 

 CVIL Les mépris, les humiliations, les plus mauvais traicemens, 


Sa patience, & j] les regardoic comme l’Appanage de l’Apofñtolat , & il crou- 
voit fa gloire à fouffrir quelque chofe pour les intérêts de 


{a fermeté. 


LL us-CHr1sT. On le menaçoit de toutes parts; on pouvoir 

e charger de Chaînes; mais la parole de Dieu n’étoit point 
enchaînée : elle étoit aflez puiflante dans fa bouche, pour 
fermer celle de fes Ennemis; & pour infpirer quelquefois de la 
terreur, à ceux qui prétendoient l’intimider. 

Dès fon airivée ans là Nouvelle Efpagne, ayant déja inf 
truit les autres Prédicateurs, de tout ce qu'ils devoient faire, 
foit pour attirer les Infidéles à la Foi, fait pour les défendre 
contre la violence des Tyrans, l'Evèque donna l’éxemple à 

cv tous. Il inftruifoit familiérement les uns ; & leur expliquoit les 

Av premiers Principes de notre fainte Religion. Il reprenoit avec 
paftoliques. à 1! ‘ 

| ns , & toujours avec charité , les Vices PAS Some au- 

tres; & montroit tant aux Anciens, qu'aux nouveaux Domef- 

tiques de l: Foi, la pratique des Maximes de l'Evangile, dans 

la régularité de fa conduite. C'eft ainfi qu’il jettoit comme les 

remiers Fordemens de cette nouvelle Chrétienté, ou de cette 


Nouvelle Eglife , dont il éroit le premier Pafteur, Plus content. 


d’avoir gagné quelque Âme à JEsus-CHRrisT, que les Con- 
quérans ne l’étoient eux-mêmes de s'être rendus Maîtres de 
routes les Richefles du Pérou, il n’envioit pas leur prétendu 


bonheur: la feule chofe qu'il leur demanaoit, c'étoir de met- 


tre quelques bornes à cette {oif de Richefes ; & de ne point 
CIX. empêcher le fruit de fon Miniftére, par ces na toujours 


Ce ST renouvellées, qui, en faifant regorger tout le faÿs, de fang & 
de 


__— 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 28r 
de carnage , fcandalifoient les Infidéles même ; & leur don- 
noient occafion de dire, qu’il n’étoit pas poflible qu’une K:e- 
ligion, profeflée par de tels monftres, fut une véritable Re- 
ligion, | 
. Ils auroient eù certainement raïfon de parler , & de penfer 
ainfi, file Chriftianifme avoit pü autorifer les Aétions de ces 
mauvais Chrétiens , qui avoient la foi des Fidéles, & qui n’en 
faifoient pas les œuvres. Les Indiens n’etoient pas encore ca- 
pables de faire ce difcernement, par leurs propres lumiéres :' 
& c’eft pour cela que le zélé Prélat, afin de lever le Scandale, 
ajoûtoit à fes Inftructions familiéres , divers Ecrits, qu’il avoit 
foin de faire répandre de tous côtés, pour expliquer la Sain- 
teté., & la pureté de la Morale Evangélique, tant à ceux qui 
faifoient, qu’à ceux qui fouffroient la Perfécution , afin que 
ceux-ci conçuflent une meilleure idée de la Foi, qu’on leur 
préchoit ; & que ceux-là luflenc la condamnation de leur con- 
duite , dans le fimple Expofé des Vérités, qu’ils faifoient pro- 
 feffion de croire. | 
-_ Jamais peut-être un Succefleur des Apôtres, qui connoïit fes 
devoirs, & qui aime lEglife, n’a rencontré de plus grandes 
contradiétions dans l’Exercice de fon Miniftére. Auf en con. 
noiflons-nous peu , en qui la fermeté Epifcopale ait paru avec 
ne d’éclar, Si l’Evêque de Chiapa n’avoir eû à combattre que 
infidélité, l'ignorance, & l'erreur des Peuples, à qui le nom 
de JEsus-CHR1IST n’avoit pas été encore prèché, il auroit 
pû efpérer que celui qui met fa parole dans la bouche des Pré- 
dicateurs, auroit aufli donné l’accroiflement à ce qu’il leur 
faifoit la grace de planter, & d’arrofer. Mais lorfqu'une Ar- 
mée entiere de mauvais Chrétiens, ne répand par-tout qu’une 
odeur de mort, & femble fe‘glorifier de ce qui ‘feroit rougir 
d’hônnêtes Payens ; quel moyen de perfuader à ces Infidéles, 
que À plaire à la Divinité, il eft néceflaire de croire, & de 

enfer comme ceux , dont on ne peut s'empêcher de détefter 
es Actions > L'Evêque de EE entreprit de le faire, & par 
lui-même ,& par le Miniftére de fes Freres. Il employa pour cela 
tout ce que le zéle ; & la prudence pouvoient luïinfpirer. Il en 
cohféra plufieurs foisavec les autres Evêques nouvellement éta: 


LivVRreE 
XX VII. 


BARTHELEMY 
D: LAs-Casas. 
SERRE RE SES 








 CX. 
I! tâche de lever 
Je fcandale par fes 
Ecrits. 


CXI, 
Confére avec 
quelques autres 
Evêques. 


blis dans le Pays;& il ne refufa point de paroître devant les Tri- . 


bunaux, tantot pour demander l’Exécution des Ordres de Sa 


Majefté , & tantôt pour plaïder la Caufe de ceux qu’on oppri: 


moit. Il ne. fe retira (vers.la fin du mois de Juillet 1547,felonle 
Tome IV, . Nan 


CXIl. 
Ii fe retire enfin 


LIVRE 
XXVIL. 


BARTHELEMY:' 
DE Las-CaAsaAs 
D se se 








Pag 474: 
XCV. 


Ce que fit le Pere 
de Las-Cafas, fur 
les Montagnes de 
Baoruca, 


_ mi. 
XCVI. 
Sa Réponfe aux 
plaintes de i’Au 
. drence Royale, 


276. HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


d'Enfans fans Baptème (*),& d’Adulres fans Sacremens; & 
que cette confidération avoit bien autant contribué que toute. 
autre chofe, à lui faire conelure un Traité, qu'il ne fcavoit 
pas encore trop, s’il ne feroit pas un jour tatal à ce qui reftoit 
des triftes débris de fa Nation. Il ajoûta en particulier qu’il 
n'avoit pas manqué un jour à dire fes Priéres ordinaires ; & 
u'il avoit éxaétement jeûné tous les ‘’endredis. On fçavoit 
d'ailleurs quelle avoit été fa vigilance fur la conduite , & les 
mœurs de fes Suiets, furcout pour empêcher tout Commerce 
fufpe&, entre les Perfonnes de diffirens Sexe. | | 
Le P. de Las-Cafas demeura quelque tems dans ces Monta- 
gnes,& acheva de difliper les FT ma les foupçons du Caci- 
que. « L'Empereur, lui dit-il, a engage fa parole, & fon honneur; 
» il n’eft point de füreté au monce , s’il ne s’en trouve pas dans 
» un Traité établi fur de tels fondemens. Enfin quand on a agi 
» avec autant de prudence que vous avez fait, il faut abandon- 
» ner le refte à la Divine Providence, qui fait fervir au bien 
» de fes Elüs jufqu’à la malice de leurs propres Ennemis ». Don 
H:nry parut content ; & l’Homme de Dieu trouva la même 
docilité parmi tous fes Sujers. Il leur dit plufieurs fois la Mefe ; 
baptifa tous leurs petits Enfans ; & prépara les autres à rece- 
voir les Sacremens. On remarque qu'il trouva encore bien de 
l'ignorance dans ces Néophires, fur les plus effenciels devoirs, 
& les principaux Articles du Chriftianifme:il y remédia autant 
u'il lui fut pofñible dans le peu de tems, qu’il avoit à leur 
‘mes ; & ne les avoir entiérement raflurés contre la crainte 
qu’on ne leur manquit de parole, il leur fit promettre qu’auff- 
tôt qu'ils .auroienc confumé les Vivres , qu’ils avoient dans 
leurs Montagnes , ils en defcendroient , pour venir éxécuter le 
Trait. | à 
 L’Audience Royale avoit témoigné beaucoup de reffenti- 
ment de ce que le Pere de Las-Cafas avoit entrepris ce Voya-: 
ge fans. fa participation : elle s’appaifa cependant quand eile eût. 
appris tout ce qui s’étoit paflé pendant fon féjour parmi les 
Indicn: D'ailleurs notre Miflionnaire fçut bien faire remarquer 
a ces Mac:ftrars que la Paix ayantété so dansles formes, 
rien n’empèchoit déformais d'aller vifiter des Gens, qu'on ñe. 
regardoit plus comme Ennemis ;& qu’il feroit furprenant qu'on: 
en fit un crime, furtout à un Homme de fon caraftére; qui 
p'avoit. jamais ufé de fon crédit fur ces Peuples, que pour le 


‘(*) Ces toUreaux Chrétiens igroroient niftrer le Baptême. | 
que tout honune peut dans le befgin,, aduÿ- | 


DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 277 
bien de l'Etat. Je vous fuis caution , ajoûra-c-il , que le Caci- 
que, & fes Indiens vous tiendront la parole donnée : peniez 
auffi à leur garder religieufement la votre. 

Pour cette fois, Las-Cafas eut lieu d’être content des uns, & 
des aurres. Don Henry, avec toute fa fuite, fe rendit à San- 
Domingo ; & y ratiña le Traité de Paix, qui n’avoit éte en- 
core figné que par fes Députés. Les Efpagnols , de leur côté, 
le reçurent d'une maniére, qui eüt été capabie de le gagner, 
s’il lui fut refté quelque doute fur leur fincérité. On lui laifla 
choifir un lieu, pour s’y établir avec tous ceux de fa Nation, 
dont il fut reconnu Prince Héréditaire , éxempt de Tribut, & 
obligé au feul hommage, qu’il feroit tenu de faire rendre en 
fon nom , tant à l'Empereur, qu’à fes Succefleurs Rois de Caf- 
tille, toutes les fois qu’il en feroit requis. Quelque tems après, 
le Cacique fe retira dans un lieu nommé Boya, à treize ou 
quatorze lieuës de la Capitale , vers le Nord-Eft. Tous les In- 
diens, au nombre de quatre mille, qui purent prouver leur 
defcendancé des premiers Habitans de l’Ifle , eurent permiflion 
de le fuivre. On aflure que leur poftérité, quoique bien dimi- 
nuée, fubfifte encore aujourd’hui ; & qu’elle jouit des mêmes 
Privilèges. 

. Cependant notre zélé Miflionnaire étoit forti de cette Ifle, 

our aller dans le Mexique, fignifier les Ordres de l'Empereur 
à ceux qui commandoient fes Armées, ou qui gouvernoient les 
Provinces nouvellement conquifes. Si on ne {e conforma pas 
en. tout aux intentions du Prince ; on les réfpeéta du moins en 

uelques lieux ; & il ne tint pas à la diligence de Barthelemy 

e Las-Cafas, qu'on n’en fut partout éxaétement informé, Il 
parcourut la Nouvelle Efpagne , le Royaume du Pérou, la 
Province de Guatimala, & les Pays voifins, faifant par-rout le 
double Office de Miniftre de l'Evangile, & de Proteéteur des 
Indiens ; afin de travailler plus efficacement à leur Salut, en 
défendant leur liberté. Etant entré, avec quelques-uns de fes 
Freres, dans la Province , apellée alors de la Guerra , on pré- 
tend qu'il eût le bonheur d’y faire obferver à la lettre l’Edit de 


l'Empereur ; ce qüi ne contribua pas à rendre fon Minif- 


tére utile pour la Converfion de plufñeurs (1 ). | 
 Maisil s’en falloit bien qu'il ne trouvät, dans tous les Con- 


(1} Verdnr tandem obrinuie ( ut in Re-fal'quot fe conrulit, & non pœnirendamr m-f. 
gione Belli) feu de Guerrs, Tunc diéta,ffem in horrea Chrifti congregavit. Echard, 
nunc veræ pacis, tegium Diploma ad un-f Fu. ÉI, pag. 193. Col. 1. 
guem fervaretur ;in eamque cum fodalibus Une nn ” 

Mmiiy 


Livre 
XXVII 


BARTHELFMY 
DE Las-Casas. 
RER en EAU a np) 








XCVII. 
I voit avec plaifir 
Pentiére Exeécu- 
tion du Traité. 


Pag. 475$. 


XCVIIT. 

Il parcourt avec 
fruit le Méxique, 
le l'érou, & plu- 
fieurs autres Pre- 
vinces de l’'Amé- 
rique. 


XCIX. 

Les Conquérans 
reuouvelient, où 
Continuent leurs 
véxatious contre 
les Indiens. 


Livre 
XXVIT. 


BARTHELEMY 
DE Las-Casas. 











C. 

Las - Cafas fait 
fon quatriéme 
Voyage en Caftil- 
le. 

CI. 
L'Empereur , & 
le Confeil des In- 
des , prennent de 
nouvelles mefu- 
res. 


CII. 
Las-Cafas ayant 
faic délivrer plu- 
fieurs fndiens Ef- 
claves en Efpagne. 


278 HISTOIRE DES HOMMES IELUSTRES : 


quérans , les mêmes difpofitions: la plüpart avenglés par une: 
infatiable cupidiré, fembloient avoir perdu les fentimens mè-, 
mes de l'humanité : on renouvelloit tous les jours dans le Mé-: 
xique, on portoit même plus loin, toutes les cruautés , qui 


 avoient fairrant de malheureux dans les premiéres Conquêtes. 


Le zéle du Serviteur de Dieu, redoubloit à proportion; & ce qui 
montre davantage la folidité de fa Vertu , c’eft que parmi tant 
de courfes, de voyages & de fatigues, il ne fe difpenfa: jamais. 
d’aucun point de {a Régle : jamais il. ne négligea. PExercice de 
l’Oraifon, pas même celui de l’Etude. Nicolas- Antoine dit 
que le peu à repos, dont ce fervent Miniftre pouvoit quelque- 
fois jouir dans les Couvens de fon Ordre, déja bâtis dans la 
Nouvelle Efpagne, il l’employoit à lire les Théologiens, & les 
Incerprétes Lo Saintes Ecritures; & qu’il fut d’un grand fe- 
cours à. l’Evêque de Guatimala ; par les confeils duquel il en- 
creprit un quatriéme Voyage en Efpagne. Arrivé en Caftille, 
vers l’an 1 $40, il apprit que Charles Quint étoit en. Allema- 
gne; ce contre-tems l’affligea ; mais la charité, qui le prefloit 
ne lui permit point de demeurer dans l'inaion ( 1 ). Les excès 
monftrueux, dont il avoit à fe plaindre, étoient déja connus 
dans tous les Pays de l’Europe; Las-Cafas en fit un Récit éxa&. 
& fidéle, au Confeil Royal des Indes ; & lorfque l'Empereur 
fut de retour, il agit auprès de Sa Majefté avec tant de zéle, 
qu’il en obtint de nouveaux Réglemens, & un nouvel Edit. 
En eonféquence de ce. qui venoit d’être réglé, le Serviteur. 
de Dieu demanda d’abord la liberté d’un grand nombre d’In- 
diens, qu’on avoit tranfportés en Efpagne, & réduits à un. 
rude efclavage : cela lui br accorde ; & pour le mettre en état. 
de travailler plus efficacement dans les Indes , où il fe pro 
foit de retourner inceflanment ; l'Empereur le nomma à ÉE- 
vêché de Chiapa , Ville de l'Amérique, Capitale du Pays de. 
même nom, dans la Nouvelle Efpagne. Le modefte Religieux. 
refufa d’abord cette Dignité , comme il avoit déja refufé l'E. 
vêché de Cufco dans le Pérou: & rien ne fut capable de vain- 


(s ) In ejus & Guatemalæ Urbium Cæœno- 
biis Theologos, & Sacræ Scripturæ Inter- 
pretes fibi per familiares fecit. Guatemalen- 


fem Antiftirem juvit eximié ; cujus aufpiciis 


denuo ad Cæfarem Carolum deftinato exar- 
fit quidem tantus animus, antiquumque 
pietatis votum , ad indigenarum percrebef- 
centes per illum orbem calamitates. .. Tem- 
pore hoc in aliis terrarum Oris Carolus pe- 
regrinabatur fed co fe in Hifpaniam poft 


trienvium conferente, nil tardavit induftrius 
vir, atque impiger , Quin dominatüs impo— 
tentiam, fævitiam morum, præcipitifque: 
avaritiæ perniciofffimos ubique infultus nof- 
træ gentis, Indorumque miferrimam , ac 
plufquim fervilem conditionem fupplicibus 
libellis, coramque in Cæfaris animum infun- 
derer, &cc. Nic. Ant Bibl, Nov. Hip, Tome 
I, Pag. 149. > 


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7 


— + 


La 


DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 279 


cre fa fermeté, que l’efpérance qu'on lui fit concevoir, que 


revêcu du Caraëtére Epifcopal il donneroit beaucoup plus de 
poids à fes Confeils, & à fes Difcours , pour arrêter les défor- 
dres, & faire obferver les Loix. 1] n’avoit voulu conferver la 
Hiberté d'aller dans tous les Pays où fa préfence pourroit être 
utile, que pour agir & parler en faveur des Indiens opprimés, 
& il confencit d’être prive de cetre liberté, dès que les intés 
rêts de ces mêmes Peuples le demanderent ainfi, Le Pape 
Paul III , ayant donc érige un Siège Epifcopal dans fa Ville de 
Chiapa, Barthelemy de Las - Cafas en fur facré le premier 
Evèêque, dans lEglife Cathédrale de Seville, le Dimanche de 
la Paffion 1 $44, dans fa foixanre-dikiéme année. 
Mais ni cet âge déia fiavancé , ni la diftance des Lieux, ni 
les périls de la Mer, ni tous ceux qu’il pouvoit craindre de la 
art des Gouverneurs, qui n’aimoient pas qu’on fit connoître 
à la Cour leur Tyrannie, & leurs criminels excès: rien ne fut 
capable de ralentir le zËle , dont ce Prélat étoit dévoré. Ayant 
aflemblé un bon nombre de Religieux de fon Ordre, animés 
du même défir de procurer la gloire de Dieu, & le Salut des 
Ames, par la Prédication de l'Evangile, il partit d'Efpasne, 
&c fit mettre fur deux Vaïfleaux tous les Indiens, à qui il ve- 
noit de procurer la liberte ; il employa tous le tems du Paffage 
à les caréchifer, & à leur inculquer la crainte de Dieu. Le der- 
nier Edit de l'Empereur pouvoit avoir été dé,a publié dans 
tous les Pays conquis, & le nouvel Evêque , après tant de 
travaux, & de précautions, avoit lieu d’efperer , que la per- 
fécution contre les infortunés Indiens, ne feroit plus fi vio- 
Jente..Il fe trompa encore une fois; & il eût bientôt l'occa- 
fion d’éprouver de nouveau , que des Gens accoutumés à vio- 
fer fans fcrupule ,toutes les Loix de Dieu, & celles de la Na- 
ture , ne manquent jamais de prétexte pour éluder les Ordres 
de leur Souverain, quand ils fe flattent de pouvoir le faire im- 
punément (1). | 
” Les fameux Conquérans du Mexique, & du Pérou, en 
étoient là. Leurs grands Exploits les avoient aveuglés; & ils 
fe croyoient tout permis , parce qu'ils pouvoient tout entre- 


(1) Dominicä Paffionis Hifpali in ma- {& in novum orbem ceu triumphans regre- 
jori Bafilica confecratus ; die nona Julii fe- [ditur. At non ia Ixiè, nec in Infula Hitpa- 
quentis , ipfe qui cum baculo venerat, dua [niola, ad quam primô appulit , nec in con- 
bus turmis ftipatus , alrerà Mifhonariorum [tinenti , im peflimè ab Hifpanis ‘earum 
ex ordine numerofo fupplemento , alterà | Regionum domitoribus... excentus eft, 
Indorum ë captivitate Hifpanicà fuis curis | &c. Echard, Tom, I 1, pag. 193. Col 1. 
Creptorum numetofore , navem afcendit 5} | 


Livres 
XXVIT 


BARTHELEMY 
DE Las-Casas, 
EE ee à 








CIIT. 
Eft facré premier 
Evèque de Chiapa. 


CIV. 
Il part d'Efpagne, 
avec de nouveaux 
Miflionnaires, & 
fs Tadiens affian- 
chis. 


CV. 
La lerfccution 
Continue contre 
les Indiens« 


>» 


280 HISTOIRE DES HOMMES ILEUSTRES 


Lrv er # prendre, fans craindre la colére des Hommes. Les richefles 
XXVII immenfes qu’ils envoyoient continuellement en Efpagne , avec 
les magnifiques Relations de leurs Conquêtes , leur attention 
BARMHELEMY fürrout à gagner par l’Or quelques Ames Venales, qui pu-' 

DE LaAs-CasAs, 17: : . A 
mm Diioient avec fafte, les importans fervices que ces Guerriers 
| rendoient à la Monarchie: tout cela les rafluroit contre la 
\ gufte indignation de l'Empereur , trop éloigné pour éclairer 
| butte leur conduite , & trop occupé pour revenir fouvent 
CVI. à l’'éxamen des plaintes, qu’on pouvoit lui en faire. Aufli ne 
pont pardérent-ils aucun ménagement avec le faint Evêque de 
Chiapa. Ce Prélat fe vit traité plus d’une fois par les Officiers 
Efpagnols, comme faint Paul lavoit été par les Juifs, & les 
Gentils ; & il n’imita pas moins la douceur & la patience de 
cet Apôtre, que fon courage, & fa fermeté. Il ne craignoit 
point pour fa vie : il en avoit fait depuis long-tems le facrifice. 
 CVIL Les mépris, les humiliations, les plus mauvais traitemens, 
ren » & il les regardoit comme l'Appanage de lApoftolat , & il trou- 
j voit fa gloire à fouffrir quelque chofe pour les intérêts de 
Le us-CHr1sT. On le menaçoit de toutes parts ; on pouvoir 
e charger de Chaînes; mais la parole de Dieu n’étoit point 
enchaînée : elle étoit affez puiflante dans fa bouche, pour 
fermer celle de fes Ennemis; & pour infpirer quelquefois de la 

terreur, à ceux qui prérendoient l’intimider. 

Dès fon afrivée dans là Nouvelle Efpagne, ayant déja inf- 
truit les autres Prédicateurs, de tout ce qu’ils devoient faire, 
foit pour attirer les Infidéles à la Foi, fait pour les défendre 
contre la violence des Tyrans, l’Evèque donna l’éxemple à 

cv tous. Il inftruifoit familiérement les uns ; & leur expliquoit les 

Ar revu premiers Principes de notre fainte Religion. Il reprenoit avec 
paftoliques, : °_! ‘ F 

hu , & toujours avec charité , les Vices fcandaleux des au- 

tres; & montroit tant aux Anciens, qu'aux nouveaux Domef- 

tiques de l2 Foi, la pratique des Maximes de l'Evangile, dans 

la régularité de fa conduite. C’eft ainfi qu'il jettoit comme les 

premiers Fondemens de certe nouvelle Chrétienté, ou de cette 

Nouvelle Eglife , dont il éroit le premier Pafteur. Plus content 

d’avoir gagné quelque Âme à JEsus-CHRrisT, que les Con- 

quérans ne l’étoient eux-mêmes de s'être rendus Maîtres de 

toutes les Richeffes du Pérou, il n’envioit pas leur prétendu 

bonheur : la feule chofe qu'il leur demanavit, c’étoir de mer- 

tre quelques bornes à cette foif de Richefles ; & de ne point 

CIX. empêcher le fruit de fon Miniftére, par ces 2: toujours 


ES See ois renouvellées, qui, en faifant regorger tout le Pays, de fang & 
de 








% RE SP à Enr ce 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 2817 
de carnage , fcandalifoient les Infidéles même ; & leur don- 
noient occafon de dire, qu’il n’étoit pas poflible qu'une Ke- 
Tr , profeflée par de tels monftres, fut une véritable Re- 
1210on. | 
… auroient eû certainement raifon de parler , & de penfer 
anfi, file Chriftianifme avoit pü autorifer les Aétions de ces 
mauvais Chrétiens , qui avoient la foi des Fidéles, & qui n’en 
faifoient pas les œuvres. Les Indiens n’etoient pas encore ca- 
pables de faire ce difcernement, paï leurs propres lumiéres: 
& c’eft pour cela que le zËlé Prélat, afin de lever le Scandale, 
ajoûtoit à fes Inftructions familiéres , divers Ecrits, qu’il avoit 
foin de faire répandre de tous côtés, pour expliquer la Sain- 
teté., & la pureté de la Morale Evangélique, tant à ceux qui 
faifoient, qu’à ceux qui fouffroient la Perfécution , afin que 
ceux-ci conçuflent une meilleure idée de la Foi, qu’on leur 
préchoit ; & que ceux-là luflent la condamnation de leur con- 
duite , dans le fimple Expofé des Vérirés , qu'ils faifoient pro- 


 feflion de croire. 


-_ Jamais peut-être un Succefleur des Apôtres, qui connoit fes 
devoirs, & qui aime l’Eglife, n’a rencontré de plus grandes 
contradiétions dans l’Exercice de fon Miniftére. Aufli en con- 
noiflons-nous peu , en qui la fermeté Epifcopale ait paru avec 
ur d'éclat. Si l'Evêque de Chiapa n'avoir eû à combattre que 
infidélité, l'ignorance, & l’erreur des Peuples, à qui le nom 
de JEsus-CHRIST n’avoit pas été encore préché, il auroit 
pù efpéerer que celui qui met fa parole dans la bouche des Pré- 
dicateurs, auroit aufll donné l’accroiflement à ce qu’il leur 
faifoit la grace de planter, & d’arrofer. Mais lorfqu’une Ar- 
mée entiére de mauvais Chrétiens, ne répand par-tout qu’une 
odeur de mort, & femble fe’glorifier de ce qui 'feroit rougir 
d’honnêtes Payens ; quel moyen de perfuader à ces Infidéles, 
que pour plaire à la Divinité, il eft néceflaire de croire, & do 

enfer comme ceux , dont en ne peut s'empêcher de dérelter 
es Actions >? L'Evêque de . entreprit de le faire, & par 
lui-même ,& par le Miniftére de fes Freres. Il employa pour cela 
tout ce que le zéle , & la prudence pouvoient lui infpirer. Il en 
conféra plufieurs fois avec les autres Evëques nouvellement éta: 


Livre 
XX VII. 


BARTHELEMY 
D: LAs-Casas. 
CRM ER SE SERRE 








Il tâche de lever 
Je fcandale par fes 
Ecrits. 


CXI 
Confére avec 
quelques autres 
Evêques. 


blis dans le Pays;& il ne refufa point de paroître devant les Tri- 


bunaux, tantôt pour demander l’Exécution des Ordres de Sa 
Majefté , & tantôt pour plaider la Caufe de ceux qu’on oppri: 


moit. Il re fe retira (vers la fin du mois de Juillec 1.547, felonle 
Tome IF, Na 


CXII. 
Il fe retixe enfin 


282 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 
EL rvRE P,Echard(#r}); ouenr$sr, fuivant Nicolas-Antoine ) que 
XXVII. pb qu'il vit que les Tyrans, r fatisfaits d’avoir jufqu’a- 
rs fcandalifé , foulé, & pillé fon pauvre Peuple, conti- 
nuoient à le détruire, en égorgeant fans aucune formalité, 
: Hommes , Femmes, Enfans, les Particuliers, & leurs Princes. 
pour n’être plus Ce n’eft qu'avec peine, que nous racontons ici une petite 
rémoin de mille partie de ces cruautés, dont notre Aureur a rempli plufieurs 
peur emptéher. Ouvrages. On le peut d'autant moins foupçonner d’avoir ou- 
| tré la vérité des Faits , qu'après les avoir écrits fur les Lieux, 
& publiés dans la Nouvelle Efpagne, fous les yeux des Cou- 
pables, il les a fouvent préientés au Roy Catholique, & à fon 
Confeil. D'ailleurs il n’£ft pas le feul qui ait attefté la même 
chofe. Nos plus faints Miflionnaires, Pierre de Cordoue, An- 
toine de Montéfino , quelques Francifcains même, quoiqu’ils 
en euffent và beaucoup moins, s’en éroient déja plaints amé- 
rement, On peut voir de quelle maniére s’eft éxpliqué fur le 
a. même fujet Nicolas-Antoine , fi zélé pour l'honneur de fa Na- 
Et qu'on ne tion. Nous ne penfons pas au refte, que la conduite barbare de 
doit attribuer ni quelques Officiers doive faire tort à toute la Nation Efpagno- 
| sn à us le ; puifque leurs Souverains ( la Reine Ifabelle, le Roy Fer- 
Souverains. dinand , Charles-Quint, Philippe II ) bien loin d’autorifer ces 
excès, les défendoient par des Loix très-fages ; & que la même 
Nation, qui a porté cês Deftruéteurs des Indes, a porté auff 
les Grands Evêques , & les Hommes Apoftoliques, qui fe font 

déclares les zélés Défenfeurs de la Liberté des Indiens. 

. Pre _—. Il eft vrai ms leur zéle fut impuiflant , & route leur Elo- 
rés incroyablesde Quence fans force, contre la cruelle cupidité des Gens, qui 
quelques Scek- mettoient les Indiens au rang des Bètes, & qui ne croyoient 
a re. pas être paifibles Poffefleurs de leurs Tréfors , qu’en les dé. 
mes les Conqué- truifant eux-mêmes, les uns après les autres. Maïs ce qui ré- 
rans, volte davantage la nature, c’eft la maniére, dont ils fâifoient 
ces fanglantes éxécutions. Tantôc, dit notre Auteur, ils éven- 
troient les Femmes enceintes ; tantôt ils leur arrachoiïent leg 
Enfans qui éroient à la mamelle ; & leur écrafoient la tête 
contre le mur, ou les jetroient dans la Riviére ; & les ayant 
ainfi précipités , ils leur crioient par raillerie: Nage, mon 
petit , nage. À d’autres, ils coupoient le Nés, les Oreilles, les 
"(1 ) Verdmur v'rerat pro juftitia infractol oves fibi creditas , feu in confeflu Epifcopo-- 
animo, fronteque à Deo donatus frontibus| rum , feu coram Tribunalibus Regirs aftitit, 
gorum duriore , contumelias omnes pro|ab anno 154$, quo circa quadragefimam 
.. *  … .  Chrifto parvipendens , pro lege Dei. & êz. Ecclefiam fuar ingreflus eft, ad Julium 
Es & À Mi impigré & nurepidè ubique, feu apud/anni 1547, &c. Ecards st fe | 


DRE 
BARTHFLEMY 
DE LaAs-Casas. 





_ 


‘DE L'ORDRE DÉS. DOMINIQUE. 283 
Bras , ou les Jambes; & les laifloient dévorer tout vivans aux L r v RE 
Bêtes féroces , ou à leurs Chiens. Par le feul plaifir de répan- XX VII. 
dre le fang, ils faifoient quelquefois des gageures, à qui fen- 
droit mieux d'un coup de Sabre ,un Indien en deux; ou à qui 
lui abattroit plus adroitement la tête. Il y en avoit d’autres 
qu'on brüloit tout vifs; & c’étoient principalement les Sei- A 
neurs, ou les plus diftingués du Pays, qu'on traitoit de la inul::Le Der 
ire En un feul jour , ils firent ne CA cête à cinq CEnS Efpagneh. 
Caciques. L'Evêque de Chiapa affure que dans une autre oc- Pin 
cafion , on maffacra de fang froid quatre mille Indiens; & 221. 
: br en précipita fept cens du haut des Rochers ; enforte, 
it-il, qu’on voyoit en l’air une nuée d’Indiens, qui en tom- 
bant furent brifés ,ouentiérement écrafés. 
Mais abregeons les horreurs de ce trifte récit, & conten- 
tons-nous de dire que dans ces malheureufes Provinces, on fit 
g plus de quinze, ou dix-huit millions d’Indiens. Le nom- 
re de ceux qu’on livroit tous les jours au Fer, au Feu , aux 
Bètes, ou à quelque autre genre de Supplice, étoit fi grand, 
ue , felon la remarque de notre Prélat, un Vaifleau venant 
es Ifles Lucayes à Saint Domingue, quien eft à foixante-dix 
lieuës, y étoit arrivé fans le fecours de la Bouflole , fe condui- 
fant FAX ae à la trace des Indiens morts, dont les Cadavres 
flottoient fur la Mer par milliers. 
Il ne faut donc pas être furpris, fi le fainr Evêque de 
Chiapa , témoin involontaire d'une grande partie de toutes 
ces'horreurs, crioit ou écrivoit avec force contre ceux qui les 
commettoient. Mais fes patétiques Difcours, fés Ecrits, fes 
Priéres, & fes larmes étant incapables de toucher des cœurs 
plus durs que le Diamant, il crut que le feul parti qui lui ref- 
toit à prendre, après avoir tout tenté, étoit de s'éloigner de 
la vûe d’une terre fouillée par tant de crimes, pour aller œémir 
dans l’obfcurité d’une Retraite. Après avoir travaillé pendant 
tant d'années, & avec tant d'ardeur, dans un Miniftére ingrat 
& pénible; âprès s'être rendu non - feulement le Pere & le 
Protecteur des Indiens, mais prefque le martyr de leur liberté ; 
après avoir efluyé avec un courage héroïque les fatigue, & 
les périls d'une infinité de Voyages, & s'être expolé à toutes 
fortes de Perfécutions de la part de ceux de fa Nation, Las-  Cxv. 
Cafas repaffa pour la derniére fois en Europe ; remit fon Evê- eFvaue 
ché entre les mains du Pape, & rentra dans la Compagnie de (on Evêché . & Le 
fes Freres, laiffant tous les Tréfors du Pérou, à ceux qui en SATA 
Stoient fi affamés, & n’emportant avec lui que le Tréfor dé ji. SE 


lid. 
Nai 





BARTHELEMY 
DE LAs-CASAS. 
RON ENS RESRNEEEAESS 


284 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 
Lrv r E mérites, dont il s’écoit véritablement enrichi, en combattant 
XXVII pour la juftice, & fouffrant pour l'Evangile de JEesus-CHrist 
| Mais en s’éloignant de ces pauvres Peuples, qu’il portoit 
Lara toujours dans fes entrailles, il ne renonça pas à la volonté 
—— d'agir toujours, de parler, & d'écrire en leur faveur : ce fut 
CX VI. pour cela me fe retira d’abord à Valladolid , où la Cour 
a d’Efpagne fe trouvant plus ordinairemene, il écoit plus à por- 
prend de juftifer tée de faire entendre fa voix, & celle de fes chers Indiens: 
l conduite des Dieu permit qu'un Doteur Efpagnol , nommé Jean-Genés de 
FRSEERS.  Sépulvéda , natif de Cordoue, & Chanoine de Salamanque, 
_— l’un des plus habiles, & des plus éloquens Jurifconfultes de 
para "fon cems, entreprit de juftifier la conduite des Conquérans. Il 
| n’étoit jamais forti de fa Patrie ; maïs il ne pouvoit ignorer les 
excès énormes, dont on fe plaignoit. Il n’en fut point effrayé ; 
& gagné par les Amis des Tyrans, ou par leur argent, il 
écrivit un Ouvrage Latin, en forme de Dialogue, qu'il intitu- 
la, De la juffice de la Guerre du Roy d'Efpagne contre les In- 
diens. | | 
CX VII. Pout prouver d'abord , que les Guerres des Efpagnols, dans 
Re les Indes Occidentales, étoient très-juftes, & qu'ils étoient 
fondés en droit pour fubjuguer tous les Peuples de ce Nouveau 
Monde, il n’oublioit pas que le Pape Aléxandre VI, avoit 
donné aux Rois de Caftille, le Domaine des Indes: on pou- 
voit donc juftement s’en emparer. A ce beau principe, il ajoû- 
toit cette excellente raïifon, que les Indiens étant moins fages, 
& moins pradens que les Efpagnols , ils devoient être gouver- 
nés par eux; ou s'ils refufoient de fe foûmettre volontaire- 
ment à leur Domination, on pouvoit les y contraindre par la 
force des Armes. Sur ce raifonnement, fi les Efpagnols vien- 
nent jamais à fe perfuader , qu’ils font plus prudens, & plus 
fages que.les François, il ne leur manquera qu’une Bulle de 
quelque Pape, pour envabir juftement nos Provinces. | 
CXVIIL. Sépulvéda préfenta fon Livre au Confeil Royal, & fit de 
Note Eté gran 'es inftances, pour qu'il lui fut permis de le faire impri- 


s’oppofe à j'I- “. , : : 
ration de to, mer. Mais l’Evêque de Chiapa, inftruit de fes démarches, & 








Ouvrage. :  perfuadé qu’un tel Ouvrage, en autorifant les excès les plus 
| cas, ne pouvoit que fcandalifer l’Eglife, s’oppofa avec force 
CXIX à l’impreflion du Livre. L’Archevèque de Séville fe joignit à 


Les Faculiés de y « ; 
Enaoque “ lui, peur en demander la Suppreflion; & le Confeil Royal, 


d'Alcali, perf nt croyant que ces Difputes éroient du reflort des Théologiens, 
comme lEvêque. en rcnvoya l'Examen aux Univerfités d’'Alcala, & de Salaman- 
que. Ces deux Facultés jugérent.en faveur de notre Prélat, &. 


e 





DE L'ORDRE DE $. DOMINIQUE. 28, 


après avoir éxaminé le Livre, répondirent que la Dotrineen L : V RE 
étoit mauvaife. Le feavant François de Victoria, avoit autre- XXVIL. 
fois préjugé la Queflion. Cependant le Chanoine fit de nou- Dans 
velles inftances auprès de Charles-Quinr; "qui ne le contenta DEL AS CAS 
pas davantage. Il s’avifa enfin d'envoyer à un de fes Amisd = 
Rome fon Manufcrit ; & il y fut imprimé fecretement. L’Em- CXX. 
 .* . ! ! : x : L'Empereur en 
ereur, irrité de cette démarche , défendit très-rigoureufement défend la Publ- 
À Publication de ce Livre, & en fit fupprimer tous les Exem- cation. 
plaires qu’on püt trouver. Cela n'ayant pas empêché qu'il ne 
s’en répandit quelques-uns en Efpagne, & qu'on ne le mit en Chiapa le sfr 
Langue Vulgaire ,notre zélé Evêque fe crut obligé de prendre 
la plume pour le réfuter ; & il le fit avec fucces. | 
Sépulvéda ne fe rendit pas encore: perfuadé qu'il étoir de re Le. 
fon honneur de ne point céder , il demanda, & il obtint la per- FR 
miflion de difputer contre l'Evêque, qui, de fon côté, ne crai- l'Auteur , en pré- 
gnoit pas de fuccomber dans la défenfe de fa Caufe. L'Empe- RICO GORE 
reur ayant nommé Dominique Soto , pour être comme le tiers 
arbitre entre les deux Contendans, ils difputérent plufieurs 
jours de fuite devant le Confeil. Le feul Evèque de Chiapa 
parla pendant cinq Audiences ; après quoi il fut prié de mettre 
toutés fes raifons par écrit afin qu’elles fuflent communiquées 
à l'Empereur, & Soto lui-même fit à Sa Majefté un rapport 
Sommaire de tout ce qui avoit été dit de part & d’autre. Selon 
Nicolas - Antoine, toute l’'Eloquence, l'Efprit, l’Erudition de 
Sépulvéda, apellé le Cicéron Efpagnol, ne purent empêcher, 
que Las-Cafas ne convainquit tout le Confeil, qu’il n’étoit ni 
jufte , ni permis d’ôter la liberté aux Indiens, & de les oppri- 
mer (1). Mais, ajoûte un autre Hiftorien, comme plufieurs Hift. de l'Ile de 
étoient encore d’avis de laifler aux Habitans des Colonies Ef. TT é 
Pagnoles, les Efclaves, donc ils étoient atucllement les Mai- 
tres, en les mettant fur le pié de Domeftiques à Gages, le 
Prélat entreprit de faire voir que la chofe étroit impraticable; 
& que laifler ces malheureux entre les mains des Efpagnols, 
c'etoit les facrifier. | | 
Ce fut alors, & à cette occafion, qu’il compofa ce fameux . CXXIIL. 
Traité, de la Tyrannie des Efpagnols dans les Indes; Ouvrage rire Vuvrige 
qu'il ft imprimer plufeurs années après, & qu’il dédia au Roy | 
Philippe 11. 11 eût été à fouhaiter, que ce grand nombre de 








(1) Quo in confeflu ... non’‘folüm per- terque in ditione habendo in pofterum cave. 
fualt, fed & pervicit tandem plené ut.in li- [retur, &c. Bibl. Nov. Hifp. Tom.I, pag, 
Vertatem Indi aflererentur , fanétiflimifque | 149. Çol. 2. 
legibus innumero illi popalo juftè innocen- 


N niij 


Ge 
BARTHELEMY 
.DE Las-CasaAs. 
ÉnmrE er an EN nN sn iv 


CXXIV. 
+ Réfléxion d’un 
Hiftorien. 
Ibid, 
Pag. 478, 


CXXV. 
Mort de l’illuftre 
Evêque de Chia- 


: Pa. 


» de Chiapa, dont, ma 
» jufte , les excès de fes Vertus, le nom eft demeuré très-ref- 


286 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


Faits infiniment odieux , qui y font rapportés, fuflent toujours 
demeurés enfevelis dans les ténébres, ou qu’ils n’euflent pas 
été 1nis dans un fi grand jour. « Mais ( felon l’expreflion d’un 
» Auteur, qui blâme ici la vivacité du ftyle, & le trop grand 
» 7éle de Las-Cafas ) on sr bien aflurer que le fainc Evêque 

gré fes défauts, ou, pour parler ë 


» pectable dans les Annales du Nouveau Monde, & dans les 
» Hiftoires d’Efpagne, ne prévoyoit pas les mauvais effets, 
» que — fon Ouvrage peu d’années après qu'il eût été 
» rendu public ; lorfque traduit en François par un Hollandois, 
» il fe fut répandu parmi les Révoltés du Pays-Bas : car il eft 
» vrai de dire, que rien n’anima davantage ces Peuples à per- 
» fifter dans leur Rebellion , que la crainte qu'il ne leur arri- 
» vât , s'ils entroient dans oh pe accommodement avec l’Ef- 
5) y du , Ce qui étoit arrivé dans Ja plüpart des Provinces de 
» l'Amérique, où l’on n’avoit jamais éxercé plus de cruautés 
» contre les Indiens , que quand ils fe croyoient plus aflurés 
» fur la foi des Traités ; ou qu'ils faifoient paroître plus de 
» refpet, & de foumiffion ». | | 
Ainfi parle l’Hiftorien de l’Tfle de S. Domingue. Nous n’ajoue 
terons qu’une Réfléxion à ce qu’il dit ; c’eft qu'il n’eft pas poffi- 
ble de fuppofer , qu'avant lOuvrage de l’'Evêque de Chiapa, 
les excès fcandaleux , dont il fe plaint, fuflent ignorés dans 
les Pays-Bas. La T yrannie des Conquérans des Indes avoit fait 
trop de bruit dans l’un & l’autre Monde; & depuis trente ou 
quarante ans, les Gens de bien s'en plaignoient trop baute- 
ment ; plufieurs Souverains s’étoient vüs trop fouvent obligés 
de faire des Ordonnances, & de porter des Loix toujours im- 
puifflantes contre la Cupidité, pour qu’on ne fut pas déja inf- 
truit de Faits fi publics, dans toutes les parties de l’Europe. Et 
fuppofé cette Notoriété publique, c’eft uniquement aux cou- 
ape excès des Tyrans , & à l’imprudence de ceux qui ofoient 
es juftifier, non pas aux Ecrits d'un Evêque, qui n’en a parlé 
que pour les condamner, qu’on doit attribuer d’avoir fervi 
d'occafon , ou de prétexte à la Révolte des Peuples des Pays- 
Bas. | | 
L'Illuftre Las-Cafas , coula les quinze dernières années de 
fa Vie, dans la Priére & dans la Retraite; mais fans jamais 
abandonner la Caufe des Indiens ,en faveur defquels il ne ceffa 
d'écrire , qu'en ceffant de vivre. Il avoit atteint fa quatre-vingt- 
douzième année, lorfqu’il fe repofa dans le Seigneur, étant 


= EE — nn 


DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 187 


à Madrid , vers la fin de Juillet 1566, non moins chargé de 
mérite, que de jours (1 ). | 
On peut voir dans les Auteurs le Catalogue de fes Ouvrages, 
qui ont prefque tous le même objet. On en conferve encore 
uelques-uns en Manufcrit dans les Archives du Confeil Royal 
Indes : mais la plupart ont été fouvent imprimés, & tra- 


. duits en plufieurs Langues. M. Dupin raporte trente Propofi- 


tions ,que notre Auteur avoit jointes à un Mémoire préfenté 
à l'Empereur Charles - Quint. On y remarque par-tout , non- 
feulement cet efprit de droiture, & de zéle, qui faifoit fon 
caractére , mais aufh un grand fonds d’Erudition , & beaucoup 
de juftefle. Il appuye toujours fes Maximes fur des .paffages du 
Droit Civil & Canoniïique, & fur l’Autorité des Do&eurs les 
plus eftimés. S'il a eu de redoutables Adverfaires ,même après 
fa mort, tous leurs efforts n’ont pû nuire à fa réputation , leurs 
Ecrits n’ont pas mérité l’Approbation du Public; & il n’eft pas 
douteux , dit Nicolas-Antoine , que Las-Cafas ne foit toujours 
demeuré victorieux ( 2). | 








SIXTE DE SIENNE. 


IxTE ( furnommé de Sienne ) du Lieu de fa Naïffance, 

nâquic Fan 1$20 , de Parens Juifs, qui ne manquérent pas 
de l'élever dans le Judaïfme, & de lui remplir l’efprit de tou- 
tes leurs fuperftitions. Mais les Dons, que ce jeune Homme 
avoit reçus de la nature, & les belles he qu’il eût ac- 
quifes en peu de tems par l’Etude , ne devoient point fervir à 
orner la Synagogue, ni à défendre l’Erreur. Diea avoit d’au- 
tres deffeins Étui. il Le prévint par fa Grace, & en éclairant 
fon efprir , il roucha fi efficacement fon cœur , que ni les pré- 
jugés de l'Education, ni FPexemple de fes Parens obftinés, nj 
tout ce qu’ils ps ja pour le retenir dans leur Sete, 
rien n’empêcha qu’il n’en fentit bientôt Îes abfurdités ; & qu’il 
ne fe déterminât dès-lors à fe ranger fous le joug de JEzsus- 
CHRIST. | . . | | 

On ignore quels furent les moyens extérieurs , dont il plât 
à la Divine Providence de fe fervir, pour opérer ce change- 


‘ (5) Ab anno 1$$1, aut circiter, ufquef ftetifle, fcriphfleque, tum Gencfum jan 
ad 1566 , ætatis {uæ 92, quo Matriti obiit ,| laudatum , rum Bartholomæum defrias Al- 
egregiis vircutum exemplis famam jam olim | bornotium... Incurriffe ramen horum fcripe 
colleétam fuftentavit. B5bJ. Nov. Hifp. st fp. | ta in publicam cenfionei, in caufaque obti. 
(2) Scio magnis animis adverfus noftrum à nuifle cafam ambiguum non cf, Ibid, 


Liverez 
XX VII 


BARTHELEMY 
DE LaAs-CASAS. 
D nef 








Pag. 226. &c. 


S1XTE 
DE SIENNE. 


Ds nie" CS 
EE 


I. 
Juif de Naiffance, 
fon Education. 


I IL 
Prévenu par la 
Grace. 


Livre 
XXVIT. 


SIXTE 
DE SIENNE. 
LE 7 RER Te nv er #0 5)) 





ILI. 
11 demande le 
Baptême. 
I V. 
Et l’'Habit de 
faint François. 


Il eft en grande 
réputation parmi 
les Sçavans. 


VI. 

Il prêche le Syf- 
tcme de Catharin, 
touchant la Pré- 
deitination. 


VII. 

Pour quels mo- 
tifs il embraffa 
d’abord ce Syfté- 
me. D 


VIII. 

Et pourquoi il 

Pabandonna dans 
la fuite, 


288 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 
ment: mais on fçait que Sixte étoit encore fort jeune, lorfqu'il 
fe préfenta à l’Eglife, pour demander avec humilité la Grace 
du Baptème, qui lui fut accordée. Il nous apprend aufli que le 
célébre Ambroife Catharin, fon Compatriote, fut l’un de fes 
premiers Maitres dans l'Etude des faintes Lettres. Et il ne 
marque ni le rems, ni le lieu, où il avoit reçu les Leçons de 
ce Docteur Chrétien. S'il eft vrai, comme l’aflurent quelques 
Auteurs, que Sixte entra d’abord dans l’Ordre de S. François, 
il y a apparence qu’il en prit l’'Habit à Sienne. | 
Ce qu’on peut dire de certain ; c’eft que la grande connoif- 
fance qu'il avoit de la Langue Grecque, & de l’Hébraïque, 
jointe a fes talens naturels, lui fit une ÿ spa des plus bril- 
Jantes parmi les Sçavans. Il paroit qu’il fut appliqué de bonne 
heure au Miniftére de la Prédication, & honoré du Titre de 
Profefleur, puifqu'il aflure que depuis l’âge de vingt ans, juf- 
qu’à celui de trente ( de 1540 à 1550) il prêcha publique- 
ment, & enfeigna dans les principales Villes d'Italie, le fenti- 
ment particulier de Catharin, touchant la Prédeftination. 1l 
ajoûte qu'en ayant depuis reconnu les difficultés, & voyant 
ue ce Syftême idéal, n’étoit point Le de plufieurs 
doûes & pieux. Theéologiens, il l’avoit abandonné , pour s’en 
tenir aux Principes de fainc Auguftin & de fainc Thomas, dont 
Catharin s’étoit trop légérement écarté (1 ). . 
Sixte de Sienne avoue qu’il n’avoit d’abord prêché la Doc- 
trine de Catharin, fur une matiére auffi délicate, & auf obf- 
cure, que celle de la Prédeftination , que parce qu’il la croyoit 
véritable, & en même rems très-propre à raflurer les Fidéles, 
contre les mortelles inquiétudes, que leur donnoient les Syf- 
têmes cruels des nouveaux .Hérétiques. Il penfoit alors qu'il 


… faifoit beaucoup de fruit, parce ue étoit fort applaudi. Mais 


lorfque de plus fages Réfléxions lui firent appercevoir dans la 
fuite, tout le foible de cette Doë&rine, dont il s’etoit laiflé 
éblouir, il comprit que le Menfonge ne devoit pas être com- 


battu par le Menfonge ; & que la Prédication _ n'eft 


fondée fur la Vérité, ne peut jamais produire des fruits folides, 


(1) Hañc Ambrofii præceptoris mei fen- 
tentiam ipfe olim adeo veram credidi, & 
adeo aptam exiftimavi , ad evellendas duras 
quafdam & atreces de Prædeftinatione opi- 
nioi.es, quibus Hæretici noftrorum tempo- 
rum animos fimplicium defperatione imple- 
verant , uteam ab anno ætatis mex vigefimo 
a EE ad trigéfimum , in multis ac præcipuis 
Jr 


iæ VUrbibus, pro concipne expliçarerim , | 


non fine audientiurn plaufu, ac perturbata- 


rum mentium fruétu. Sed cüm poftea ani+ 
madvertiflem dificulratibus & anguftiis non 


paucis premi ; & ob id à plerifque doétis ac 


pis Theologis non. probari, fatius duxi ab 


ejus Prædicatione defiftere, quim Pio Erudis 
torum judicio improbara docere, &c. Bible 
Sanét. Lib. VI) Pags 216, ) 


Il 


mm + 


an 


* : EC Ce ue ee 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 2139 

Il éft louable d’être ainfi revenu fur fes pas, & l’aveu fincére 
qu'il fait d’avoir été trompé , eft encore à digne de louange. 
Dieu permit cependant qu’il fit bientôt après, plufeurs 


chütes d’une autre Rs af 2e Sans doute qu’un orgueil fe- 
_cret, nourri peut-être par 
des Hommes, l'y avoit préparé. On ne fçauroit affurer au- 


es louanges, & les applaudifflemens 


jourd’hui fi ce fut le Judaïfme, qu'il avoit comme fucé avec le 


lait, ou quelque Dogme Hérétique, qui le fit malheureufe- 


ment apoitafier de fon Etat, & de fa Foi. Mais Sixte , dans ces 


jours de tentation & d’qbfcurité , s’étoit tellement éloigné de 


la lumiére du Ciel, qu'après avoir obtenu une fois le pardon 
de fon Crime, par l’Abjuration qu'il fit de fes Erreurs, il fut 
relaps, & comme tel arrêté une feconde fois, enfermée à Rome 
dans les Prifons du Saint Office, convaincu, jugé, & condam- 


né au feu. | 


C'étoit fous le Pontificat de Jules Ill, qui occupa la Chaire 
de faint Pierre, depuis l'an r$$0, jufqu’en 155$ : & le Pere 


_ Michel Gifkheri ( depuis Pie V ) éroit alors Commiffaire Gé- 


néral du Saint Office. (“*) Une de fes louables coutumes, étoit 
de vifiter fouvent les Prifonniers , pour tâcher de les ramener 

ar la perfuafñon, à la Confeflion de la Foi Catholique, & à 
Lake ation de leurs Erreurs. Parmi les Coupables, qui pou- 
voient attirer les attentions du charitable Commifaire, Sixte 
de Sienne lui parut à rous égards le plus digne de fa compañfion. 
Son âge de trente ou de trente-deux ans, les belles qualités de 
fon efprit , fon Erudition, & fes talens fembloient parler en fa 
faveur. Mais les Loix févéres du Tribunal, qui ne pardonnent 
jamais, à ceux qui font retombés dans le crime d’Héréfie, après 
l'avoir une fois abjurée; & la Sentence de mort déja rendue con- 


tre Sixte : ajoutés à cela la réfolution , où il paroifloit être de. 


vouloir plutôt mourir , que de vivre dns l’infamie, dont il 
croyoit être couvert le refte de fes jours, fi on lui faifoit la 
grace inefperée de le remettre aux Supérieurs de fon Ordre: 
tout cela afigeoit fenfiblement le Pere Giflheri. Il n’aban- 
donna pas cependant le deflein qu’il avoit _ , & ne perdit 
pas lefpérance de fauver le Prifonnier. Il redoubla fes Priéres ; 


& fes Vifites ; entra en difpute avec le Coupable , le convain« 


quit,ie toucha, & lui fit défirer. de vivre , pour faire péni- 


(*) M. Dupin a dit par méprife, que ley Perfonnage, qu’on vit bientôt après Cardi- 
Pere Michel Giftheri, étoit alors Général des| nal, & enfuite Pape, d’avoit jamais été Gé- 
Dominicains; & Moreri l’a copié , auflibien| néral de fon Ordre. 4ut. du XVI Siécles: 
que le Continuateur de PHiftoire Ecciéfiaf-| rg Part, pag. 343. | | | 
mque, quoiqu'il foit certain que ce faux . de RARES to FER. 


Tome 17, _ Oo 


Livre 
XXVII. 


SIXTE 
DE SIENNE 
Ur À 


IX. 
Chûte de Sixte. 


Vide Echard. Tom, 
IL, pag. 206. Col. 2. 


X, 
Il eft arrêté & 
condamné. 


XI, 

Le Commiffaire 
Général du Saint 
Office , le vifite 
dans fa Prifon. 


XII. 
Conçoit le défir 
de le fauver, 


LIVRE 
XX VIL 


SIXTE 
DE SIENNE. 
RSR SR EE 








XIII. 

Il obtient fa gra- 
ce ; & Île reçoit 
dans l’Ordre de 
fan Dominique. 


XIV. 
Paroles de Sixte 
de Sienne. 


190 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 
tence. Il porta même fes vüës plus loin ; & perfuadé que Sixte 
de Sienne pouvoit fe rendre utile à la République Chrétienne, 
le Commiffaire Général alla fe jetrer aux piés du Pape, pour 
effayer de faire révoquer la Sentence, & obtenir non-feule- 
ment la délivrance du Prifonnier, mais aufli k permiflion de 
le recevoir dans l'Ordre de fait Dominique. 

Ce que les Souverains auroient ed peut-être bien de Ia peine 
à obtenir ; le faint Homme, dont le zéle éclairé étoit parfai- 
tement connu du Pape, l'obtint fans difficulté: il acheva ce 
qu'il avoit commencé, & Dieu firle refte. Ou, pour parler 

lus éxaétement. le Seigneur, qui avoit infpiré tant de charité 

au pieux Commiffaire , répandit fa Grace dans l Ame du Péni- 
cent , pour le rendre déformais humble, docile, vigilant fur 
Jui-même, ferme dans la Foi, & fidéle à routes fes promeffes. 
On voit quels étoient fes fentimens de modeftie, & de recon- 
noiflance, lorfque quatorze on quinze ans après, ils écrivoir 
}ui-même ce que nous venons de raporter, pour le tranfmettre 
à la poftériré. C’eft dans l’Epître Dédicatoire de fa Bibliorhé- 
que Laine , préfentée au Pape Pie V , lan 1566, que l’Auteur 
s'explique ainfi : | 

« J'ai ofé, Très-Saint Pere, faire paroître cet Ouvrage fous 
» vos Aufpices, parce que la Bibliothèque Sainte ne devoit 
» être mife que fous la proteétion de celui, qui eft le Répara- 
» teur de la Bibliothéque Chrétienne. LÉ ne pouvois d’ailleurs 
» chercher un plus favorable, ni ru: s puiflant Protecteur, 
» que vous-même, qui m'avez autrefois retiré des Portes de 
» l'Enfer, & des ténébres de l’Erreur , pour me rendre à la lu- 
» miére de la Vérité, & à un Etat plus parfait. Lorfque vous 
» avez daigné me recevoir dans votre faint Ordre , vous avez 


. »bien voulu m’habilicr de vos mains, & de vos propres Ha- 


» bits : vous m'avez en même rems adopté comme votre Fils 
» feton Fcfprit. Fh, avec quelle bonté, avec quelle douceur, 
» & quelle libéralité , ne m’avez-vous pas toujours prevenu, 
» & comhlé de nouvelles faveurs, dans l'Ordre célébre des 
» FF. Prêcheurs + Certes je ferois bien ingrat, fi je ne faifois 
» gloire de confeficr publiquement que vos Bienfaits furpaffene 
» ce que je puis en publier; & qu’il n’eft point d'Momme fur 
» la terre, à qui je fois plus redevable qu'à vous (1) ». 


(1) Aufes um ïlud piidimo Beatitudinis EBibliothecæ Reparatori, atque à me uno 
wæ nomini confecrare , ex Rimans nullifpræfertim , quem’tu olim ab Inferis revo- 
magis convenire Bibliorhecam Sanétam De- fcatum, & errorum renebris erutum, finceræ 


dicari , quâm tibi Santtifimo Chriftianz Iveritatis lumaneillufisafti, & ad fublimioris 
| 


ESA Er OR mue ner 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. z9r 
. La Converfion de Sixte avoit d’abord paru fi folide, que 
non-feulement op lui permit, maïs on lui ordonna même de 
reprendre {es premiers Exercices dans le fainc Miniftére ; & on 
n'eùt pas lieu de fe repentir d’avoir ufé de cette indulgence, 
Religieux Pénitent, & Prédicateur fincére , il annonça : Pa- 
role ke Dieu fans déguifement, édifia & inftruifit les Peuples; 
fit connoîrre & aimer la Vértu, & attaqua toujours avec avan- 
rage le vice & l'erreur. C’eft le témoignage que lui rend Pof- 
fevin , qui avoit entendu quelques-uns de fes Sermons. La ré- 
putation de Sixte de Sienne devenant tous les jours plus écla- 
tante , il fic de très-grands fruies dans plufieurs Provinces d’Ita- 
he, & particuliérement dans la Ville de Génes ; où il prêcha 
long-tems avec un concours prodigieux de Fideéles. 

Le Pere Giflheri, devenu Cardinal, & Inquifiteur Général 
de la Foi, l’'employa aufli quelquefois avec fuccès, contre l’'Hé- 
réfie, & le Judaïfme. Les Amis des Nouveautés avoient fait à 
Crémone , un grand amas de Livres de route efpéce , dont 
ceux du Talmud n'étoient pas les moins pernicieux pour les 
fimples Fidéles , entre les mains defquels on les mettoient fe- 
crertement. Le zélé Cardinal donna ordre ä Sixte de Sienne 
d'aller à Crémone, de fe faire repréfenter tous ces Livres, & 
de les éxaminer avec foin. Il abéït; & comme il fçavoit fépa- 


_rer le bon, lutile, & le précieux, d’avec le vil, parmi un 


nd nombre de mauvais Livres, il en trouva auff ais 
remplis d’Erudition, & que les Sçavans pouvoient lire avec 
fruit. Il nous en à fait connaître quelques-uns de ce genre, 
dans le quatriéme Livre de fa Bibliothèque Sainte ; & il aflure 
qu’il en fauva au moins deux mille Exemplaires, que les Sol- 
dats Efpagnols avoient déja deftinés aux flammes ({ r }. | 

U n’eft pas facile de concevoir comment , avec fes Prédi- 
cations prefque continuelles, & fes autres Pratiques de Reli. 
gion, il avoit pà fe menager le tems néceflaire, pour lire une 
infinité d’Auteurs Grecs, Latins , Hébreux ; & pour compofer 
ce nombre confidérable d’Ouvrages , qui font fortis de fa plu- 
me. Il nous apprend lui-même qu'en l’année r 566 , qui étoit 
la quarante-fixiéme de fon âge, il avoit déja écrit, outre fon 
Ouvrage critique fur toute la Bible, intitulé: Biôliothéges 


&ifciplinæ obfervantiim perduétum , habitu |debeam in terris quam tibi, &c. 


_ fanttæ Profefñonis tuæ, tuis ipfe veftibas , | ( 1) Duo millia exemplaria in Officina Ty 


tuis ipfe manibus induifti, & in Filium tuo pographica Cremonenf excufa invenimus $ 
tenatum Spiritu adoptañti; meque in hoc |& jam ab Hifpanis œmilitibus incendio defti- 


Sacro Prædicatorum Ordine ita benignitate , [nata fervavimus. Bsbd. Sant. Lib.1F, Ps£s 


ac bezalitgte cu fovifti, us aulll magis 335 Gel 2. 
Oo ii; 


Lrvr#x 
XXVII 


SI1XTE 
DE SIENNE, 
SERRE ES RER 








X V. 

ll éxerce le S. Mi- 
niftéie avec beau- 
coup de fruit. 

Appar. Sacr. Tom, 
Il, pag. 41 Le 


XVI. 

Il éxamine les 
Livres , que les 
Juifs avoicnt en 
se nombre 

ans la Ville de 
Crémone. 


Liv. IV, Pe 334 


9 
X VIL. 
Catalogue des 
Ouvrages , com- 
pofés par Sixte de 
Sienne , avant l’an 
1566. 


Vide Bibl. Sanû. 


Lib. IV, pag. 323e 
Col. ze | 





‘292 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 
Lrv'RE 


Sainte un Livre fur l’ufage des Concordances de la: Bible; des 


XXVIL Queftions Aftronomiques, Géographiques, Phifiques , fur. 





SIXTE 
DE SIENNE. 
LE Een ste mec à 





XVIII. 

Ne pouvant met- 
tre [la derniére 
main à fes Ecrits, 
il les jette au feu. 


XIX. 
Sa mort. 


LS 


X X. | 
Sa Bibliothéque 


Sante, 


Li 


différens endroits des Livres Saints : des Epîtres Problèmati- 


ques, fur les Paffages difficiles des Auteurs Canoniques; une 
Analyfe des Livres des Proverbes, de l’Eccléfiafte, de [a Sa- 
gefle, & de FEccléfiaftique ; un Abrégé de l’Epître de fainc: 
Paul aux Romains ; des Queftions Scholaftiques fur la même. 
Epître; quatre Carèmes prêchés à Gênes ; fix Parties de diffé- 
rens Sermons fur les Evangiles de l'Avent. & fur ceux des. 
Fêtes de la Pentecôte, prèchés pendant fix années dans la. 
niême Ville; huit Homelies fur la Création du Monde, fix. 
fur les trois premiers Chapitres de Job , autant fur le Gap 


. Pfeaume , & vingt fur ke cinquantiéme. Maïs rien ne fait plusl 


d'honneur à ce fçavant Ecrivain, que la maniére modefte, 


. dont il parle de lui-même, & de {es propres Ecrits (1 ). 


Le travail trop aflidu de Sixte de Sienne, joint à de grandes 
auftérités, abrégea fes jours, & une mort prématurée ne luÿ 
ayant pas permis de retoucher la plüpart de fes Ecrits, il aimæ 
mieux les {upprimer entiérement ,que de nous les laiffer im- 
parfaits. Attaque de fa derniére maladie, dans le Couvent de: 
Sainte Marie du Château à Génes, il jetta lui-même au few 
tous les Ouvrages qu'il avoit compofés, & qui n’avoient pas 
été encore imprimés. Il mourut dans {a quarante - neuviéme 
année, vers la fin de lan 1569, eftimé des Sçavans, & chéri 
de fes Freres, qu'il avoit édifiés par fes Vertus, & qu’ilenri- 
chit par le feul Ouvrage qu'il leur laiffa. FU 

Cet Ouvrage, intitulé Bibliothèque Sainte, & beaucoup 
moins confidérable par le Volume, que par le choix des Ma- 
tiéres, & lErudition , eft partagé A re Livres. Dans le pre- 


_mier, Sixte de Sienne traite de la Divifion, & de l'Autorité 


des Livres Saints; il en afligne le Nombre, l'Ordre, les Suppu- 
tations & les Partitions: en fait connoître le Sujer & l’Auteur ; 
& mer en trois Clafles différentes tous les Livres de la Bible: 
il apelle Proto-Canoniques , ceux qui ont été toujours reconnus 
pour facrés; Deutero-Canoniques , ceux qui n'ayant .pas été.re- 
çus autrefois comme Canoniques, foit par les Juifs, foit par 


toutes les Eglifes Chrétiennes, ont été mis depuis dans le 


( 1) Sixtus Senenfis , ex Ordine Prædica- [bores meos , & vix ulla commemoritioné 
Yorum, inter Ecclefaiticos declamatores, J'gnos breviter hoc loco annotare... fcripfx 
minimus : Jicèt din mutumque recufaverim | ioitur ufque ad præfentem annum ætatis 
#gnobilis & obfcuri nominismei mentionem|meæ 46, & humanæ fluris 5566, &c: 
Amc inferere Catalogo : mihi tamen, ita| Brbl, Sagét. at fp. ui 
Yolentibus amicis ;necefle fuis ineruditoëJa- 


0 


« e Û ! .. 8. 


_ 


DE L'ORDRE DE S' DOMINIQUE. 2193 
Canon des Chrétiens : & il apelle Æpocriphes, les Livres qui 
fe trouventinférés dans le Corps de quelques Bibles ,quoiqu'ils 
n’ayent pas été, & ne foient point reçus pour Canoniques. 

Le fécond Livre eft comme un Dictionnaire Hiftorique, & 
- Alphabétique des Auteurs , & des Livrés, ou autres Ecrits 
dont il eft fait mention dans quelque endroit de la Bible. A 
cette occafion il parle du Livre d'Hénoch , du Livre des Guer- 
res du Seigneur, du Livre des Juftes: ‘du Livre des Paroles des 
Anciens, du Libelle de Divorce, pe og tion: 7'an;i des 
Annales des Rois des Perles ; & des MËdes , des Commentai- 
rès d’Afluérus, & de Cyrus, & de plufñeurs Lettres des Rois &c 
des Princes des Aflyriens, des Egvyptiens , des Grecs, des Ra 
mains, ou d’autres Nations, dont il eft parlé dans PHiftaire 
Sainte. M. Dupin dir que tout cela n’a rén de comtiwi avec 
les Ecrits, dont Sixté de Sienne:devoir uriquement parler dar 
ce fecond Livre. Mais ceux qui liront avec quelque atrention 
la Préface de ce fecond Livre, reconnoitrarit qué tout celz 
appartenoit au plan que l'Auteur s’étoit fab. _  :,-:":; 
” Le troifiéme Livre eft de l’Art d’expliquér Ecriture Saïnte » 
PAuteur y traite des divers Sens des Livres Canoniques,& 
des différentes fortes de Commentaires fur. Ecriture Sainte. 
Il y développe les Myftéres de la Cabale, & donve plufreurs 
différentes Méthodes d'écrire fur les Livres Saines... ".i 
: Dans fon quatrième Livre, Sixre de Sienne a entrepris de 
nous faire connoître le nom, la qualité, la Patrie de:tous les Ex: 
pofiteurs, qui ont écrit fur les Livres Sacrès, dépuis trois cens 
ans avant Jzsus-CHRIST; jufqu’après le miheu du fefziéme 
Siécle. Quoique ke nombre de ces Commentateurs foie très. 
grand, Sixte de Sienne parle de chacun avec -éxaétitude , fait 
connoître le nombre, la diverfité, le mérite de leurs Com 
mentaires, & rapporte le jugement des Sçavans , rouchañt les 
plus illuftres Interprétes. Il les a rangés en différentes Claïñles., 
&c a toujours fuivi l’ordre Alphabétique , pour la commodité 
| du Lecteur. : | on A … 8 
Le cinquiéme Livre eft un Recueil de Notes fur quairité de 
Paflages de trous les Livres de l'Ancien Teftament: dans le- 
js il rapporte les Explications & les Sentimens des Peres,ow 
es Docteurs, fur tous ces ‘Pafläges. Le fixiéme Livre eft un 
Ouvrage de même nature , fur le Nouveau Teftament; & ces 
deux Livres, felon M. Dupin, peuvent être confidérés comme 
uue efpéce de Commentaire fur toute la Bible. | 
Le feptiéme & huitiéme , font contre ue * ceux, qui Qu 
oii} 


Î 


LIVRE 
XXVII. 


S1XTE 
DE SIENNE 
REP RER RSS? 





D 


LttvRE 


XXVIL. 


S1XTE 





DE SIENNE. 
Pomme ou sd 


Hift. Crit. du Vieux 


Teit. Liv. III , Chap. 


XVII, 


Col 2 


Page 457. 


294 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


attaqué l'Autorité des Livres de l'Ancien, ou du Nouveau 
Teftament. Sixre de Sienne ne fe contente pas de faire men- 
tion de tous les Hérétiques, Anciens & Modernes, qui ont. 
rejetté, ou combattu quelque partie de l’Ecriture Sainte; il 
réfute encore leurs Erreurs; fe propofe les Obje&ions qu'ils 
ont faites , ou qu’ils ont pù faire contre ces Livres; & ils les ré- 
foud avec plus de folidité que d’étendue. 
_ On peut maintenant fe former une idée de la Bibliothèque 
Sainte de notre Auteur ; qu’on peut bien apeller un excellent 
Ouvrage, très-atile à tous ceux qui veulent fe perfetionner 
dans l’Etude des Livres Sainces. Auffi eft-il généralement efti- 
mé tant des Proteftans, que des Catholiques. M. Simon re- 
connoit qu’il y a peu d'Ouvrages fur cette matière, où il | ait 
ant de Doërine ,'& de bons fens. M. Dupin avoue qu’il ya . 
bien de la recherche & de l'Erudition, qu’il a été, & qu’il peut 
être encore d’une très:grande utilité pour tous ceux qui s’ap- 
pliquent à l'Etude de l’Ecriture Sainte. Hottiger fçavant Pro- 
teftant, dit que l'Ouvrage eft ai ge avec beaucoup de ju- 
mie , & qu'il doit être préfére à cous ceux qu’on a faits 
ur cette matiére. | Le 
. Heft vrai que quelques-uns de ces Auteurs ont loué & blimé 
en même rems ; & leur Cenfure plus ordinairement donneroit 
lieu à une autre Critique. Ce n’eft pas que nous prétendions, 
que dans la Bibliothèque Sainte tout foit d’une égale correc- 
tion: parmi de grandes beautés, il s’y trouve fans doute des 
défauts. Eft - il de Livre qui n'ait les fiens, puifque c’eft tou- 
pp l’'Ouvrage de l'Homme? Mais il eft vrai de dire , que fi 
Modernes ne reprennoient dans les Ecrits des Anciens , que 
ce qu'ils ont de repréhenfible, ils abrégeroient bien leur tra- 
vail, fatigueroient moins le Lecteur, & feroient plus utiles au 
Public. Is évitéroient en même tems de fréquentes bévuës, 
qui les font trouver en contradiction avec eux-mêmes, tandis 
à louent dans un endroit ce qu'ils ont févérement con- 
amné dans un autre. Il feroit aifé d’en donner ici quelques 


éxemples , que nous fupprimons. 


os 


DE L'ORDRE DE $. DOMINIQUE. :95 








| = Lrvar 

TIMOTHEE JUSTINIANI, EVEQUE DE SCIO, XXVII. 

ILLUSTRE CONFESSEUR DE. JESUS-CHRIST. 

ANTOINE JUSTINIANI, ARCHEVEQUE DE 
NAXIA, DANS L'ÂARCHIPEL. 


Ous avons déja écrit lHiftoire de plufieurs illuftrés Timoruée 
TE datent la Maifon de Juftiniani, qui ont honoré Jusriniant. 
l'Habir de faint Dominiqué ; & nous aurons encore plus d’une rar 
occafion d’en faire connoître quelques autres ; dont les Vertus in Scio sacra , d'pag. 
& les Talens ont paru & dans les premiéres Charges de l'Or. ‘riad om, 
dre, & dans le lus éminentes Dignirés de l’Eglife. Les deux P*# +427. 
que nous réuniflons ici fous le même Titre, parce qu’ils font 
morts dans la même année, éroient nés vers le commencement 

” du feiziéme Siécle, dans l’Ifle de Séio , dont les Juftiniani 
étoient encore Seigneurs, quoique depuis quelque tems tribu- 
taires des Turcs. 
Timothée, apellé Bernard au Baptême , Fils de Jacques L. 
Juftiniani ,nâquit l’an 1501; & il fut élevé fous les yeux, & Naïffance de Ti- 
ar les foins de fesilluftres Parens, en qui la piété & le zéle de "°674iiniant 
Ë Relision étoient comme Héréditaires, S'il trouva de beaux 
exemples à imiter dans fa Famille, il donna lui-même dès fes 
jeunes années, plus d’une preuve d’un naturel heureux, & 
porté à la vertu, d’un efprit folide, ferme, élevé, capable 
non-feulement d'entrer dans le Sanétuaire des Sciences, mais 
de conduire auffi & de fourenir les me hautes entreprifes, 
pour les intérêts de la Religion, & de la Patrie. Sa Naiffance ; 
& fes Qualités perfonnelles lui donnoïent droit de prétendre 
aux plus nobles Alliances : maïs dès que la Grace fe fie fencir à 
fon cœur, il le ferma à l'Amour des plaifirs, & de toures les 
Grandeurs du Monde; rien ne lui parut préférable au bonheur 
de fuivre, & d'imiter JEesus-CHRIST, par la pratique des 
Confeils Evangéliques, dans une fainte Retraite. Le même er 
efprit de ferveur & de zéle, qui lui avoit fait demander l’'Ha- pores" 2 
bit de faint Dominique, dans le Couvent de Scio, le foutint Dominique. 
dans la Profeffion , & l'amour de fon Etat: il en remplit avec 
honneur tous les devoirs f r ). | 








Cr) Fr. Timorheus Juftiniaaus Patritià | ortum. Litteris & moribus egrecié inftruétus 
YaftinianorumInfulæ Chienfis in Œseo mari | Bernardus Adolefcens Ordinem amplexus eft 
Toparcharum de ftirpe fatus, ad annuwm cir- Fin Patria; & cum vefte Dominicana Timothei 
civcer Chnfti 1502 , in ea Civitate & Infula Énomen accepit; virque evañt pierate, erudis 
Chienfi naus eft, Bernardique nomen ha- [tione , a6 dignitatibus clariffimus , &c. 
Guit lufiricum , Patrem serd Jacobum Jufti- | Echard, Ton, II, pug. 217. | 
manu Pæritium , ex Chienfbus Regulis 


LIVRE 
XXVIL 


TiMOTHÉE 
JUSTINIANI 
RE RP AE 








III. 
I eft fait Evêque. 


IV. 
Etat de fon Dic- 
cec. 


296 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES. 


Après avoir long-tems éxercé, non fans beaucoup de fruit, 
le Miniftére de la Prédication dans l’Ifle de Scio, & s'être 
rendu utile à plufeurs dans la conduite des Ames, Juftiniani 
continuoit à fervir le Public & fon Ordre, dans la Charge de 
Vicaire Général de la Fe): eut apellée des Religieux 
Voyageurs pour la Foi , lorfque les befoins d’un autre Peuple, 
& l'Ordre du Vicaire de JEesus-CHR1IST, l’apellérent ail- 
leurs. Ce fut, felon l'Abbé Ughel, le 2 r de Juillet r$$0 ,que 
le Pape IT, le fit facrer Evêque d’Aria dans l’Ifle de Can- 
die ; & le $ d'Otobre de l’année fuivante, Sa Sainteté unit à 
cet Evêché celui de Calamona, afin que notre Prélat étendit 


fa follicitude Paftorale fur ces deux Diocèfe ( r ). Ils étoient 


l'un & l’autre fort pauvres, mais le travail ne pouvoit y être 
petit pour un Evêque, qui vouloit remplir fes devoirs. Les 
plus grofliéres fuperftitions s’étoient multipliées parmi. les 
Crétois ; & l'ignorance, le libertinage , la corruption des 
mœurs fembloient être montées à leur comble. Le Clergé 
prefqu’auffñi peu inftruic, & peut-être plus corrompu, que le 
Peuple, n’écoit guères en état de difliper fes ténébres, ou de le 
rapeller au devoir. L'un & l’autre étoit réfervé aux foins du 
vigilant & charitable Pafteur. Sans entrer ici dans un détail, 
que nous ne trouvons point dans les anciens Auteurs, il eft 


-aifé de concevoir à combien de fatigues, de défagrémens, & 


Il fe trouve au 
Concile de Tren- 
te. 


VI. 
‘Il eft transféré à 
PEvéché de Scio, 
fa Paurie. 


de contradictions fut expofé l’Evêque d’Aria, dès qu’il vouluc 
entreprendre de rétablir la Difcipline Eccléfiaftique dans fon 
Clergé , le bon ordre, & les Pratiques de Piété parmi les Fi- 
déles. Ce fut fon travail continuel , & une grande matiére de 


mérite, pendant treize années; c’eft-à-dire, or 1563, 


qu’il fe trouva au Concile Général de Trente, 
Pie IV. | 

_ Le Concile étant heureufement terminé, le Prélat fe dif 
pofoit à retourner à fon Eglife ; mais celle de Scio, fa Patrie, 
me ss point de Pafteur , il fut transféré à ce Siége, par les 
Suffrages des Peres, & la volonté du Pape (2). On peut dire 
que c’eft principalement dans ce Pofte, que le Serviteur de Dieu 


ous le Pape 


{1) Fr. Timotheus Jftinianus » Jacobi [copum creavit. Ita. Sac. Tom. IX, Col. 521, 
Filius , Patricius Januenfis ex Condominis| (2) Sub Pio IV , cum alits multis fuæ 
Chiæ Infulæ... Littéris & pietate Eruditus | Juftinianæ Familiæ præfulibus fanéto inter- 


_ita profécit, ut ad diver{a deinde obeunda [fuit Concilio Tridentino, à quo ad Patriæ 


munia admotus, Vicarius Generalis Con-|Chienfem fedem tranflatus anno 1564, 
regationis peregrinorum evalerit; ejufque |quam cum eximiæ pietatis laude adminiftra. 
Ems vitutum permotus Julius IH, ilum {ret contigit miferabilis illa ejufdem Infulæ.., 


” Arienfem primdm anno 1550 , die-11 Juli , [ocçupatio , &c, Ibid, 


mox Calamonenf unitæ Ecçl in Creta Epif- 


fit 


—— 


DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 297 
fit admirer tous fes talens, fes vertus Epifcopales, fa tendre 
piété, & fa charité envers fon Peuple afkigé. Il n’y avoit pasen- 
core deux ans, que tout occupé du foin de fon Troupeau , & du 
zéle du Salut des Ames, il prodiguoit en quelque maniére fes 
_ Revenus, & fa fanté, pour fubvenir aux néceffités corporelles 
des uns, & aux befoins fpirituels des autres, lorfque l’Ifle de 
Scio fut envahie , moins par [a force , que par la perfidie des 
Turcs. | 


Les Habitans de cette Ifle, n’étoient pas alors en Guerre 


avec les Infidéles ; & ils leur payoïent éxatement le Tribut 
ordinaire, ils ne penfoient donc Êe avoir rien à craindre de 
leur part. Cependant Méhémet , Général de l’Armée de Soli- 
man , irrité de ce que l’un de fes Efclaves avoit trouvé une 
Retraite dans l’Ifle de Scio, où il s’étoit fauvé avec tout ce 
qu'il avoit pû enlever de précieux , repréfenta au Grand Sei- 
gneur , que la fituation de cette Ifle, entre celles de Lefbos 
& de Samos, étant une Retraite favorable pour ceux qui 
vouloient pafler de la Gréce dans les Mers d'Italie , il conve- 
noit à fes grands Defleins de s’en rendre le Maître : qu'encore 


LIVRE 
XXVII. 


mm UE) 
TiMOTHÉE 
JUSTINIANI 


VI! 
Ce qu’il y fait. 


VIII. 
Defleins des 
Turcs {ur l'Ifle de 
Scio, 


que cette Ifle fut confédérée ; & Tributaire de fon Empire, 


l'intelligence que les Princes Juftiniani entretenoient avec le 
Roy d'Efpagne, & la République de Gênes, toit un motif 
affez puiflant pour les traiter en Ennemis, & pour les chaffer 
de cette Ifle, qu’ils ne tenoient que de la bonté de fes Prédé- 
cefleurs. Fournir à un Politique ambitieux , un moyen d’éten- 
dre fa Domination, un moyen qui ic für & honnête; c’eft 
être afluré de lui plaire. Soliman cherchoit d’ailleurs une oc- 


cafion de fe venger fur les Chrétiens, d’un affront qu'il ve- 


noit de recevoir devant Malte ; d’où le Général Muftapha, - 


après des efforts incroyables , & la perte de fes meilleures 
Troupes, toujours repouflé par la valeur, & la-bonne conduite 
du Grand-Maître, Jean de la Valette, François de Nation, 
venoit de fe retirer, avec les débris de fon Armée. Pour effa- 
cer en quelque maniére cette honte, le Grand-Seigneur, en 
partant de Conftantinople l'an 1566 , pour fe rendre dans le 
Royaume de Hongrie, ordonna au Bacha Piali, Amiral de 
fes Flotes, de faire une defcente dans l’Ifle de Scio, & d'en 
emporttr tout le burin qu’il pourroit, L : 

Cela fut éxécuté le quatorziéme jour d'Avril de la même 
année, pendant que les Infulaires, raffurés fur la Foi des Trai- 
tés ne penfoient qu’à célébrer en Paix la folemnité de Pâques, 


IX. 
ls la furpren= 
nent, & la pillenr, 


Perfonne ne prit les Armes pour fe défendre: aufli yeut-il peu 


Tome IF, P P 


LIVRE 
XXVIL 


TiMOTHÉE 
JUSTINIANI. 











; > a > 
Impiéré de ces 
Infideles. 


XI. 
Douleur , & 
courage du pieux 
Prélat. 


Hift. Eccl. Liv. 
CLXIX , n, 79. 


XII. 
Défolation de la 
Maïtlon de Jufti- 
niani. 


Vide Iles Sacr. 
Tom.IXx ; Col $22. 

Spoudan. ad An, 
31566, n. 8, 


298 HISTOIRE DES HOMMES ILEUSTRES 

de fang répandu; mais les Infideles commirent bien des im- 
piétés, & des profanations, Ce fut principalement aux gran- 
des Familles, & plus encore aux Eglifes , qu’il s’attaquérent, 
pour les piller & les détruire. Notre pieux Prélat, interrompu 
dans la Célébration des Saints Myftéres , employa inutilement 
Jes plus vives inftances, les priéres & les lgrmes, pour arrêter 
des mains facriléges : en vain il offrit aux Barbares , tou- 
tes les Sommes, qu’on pouvoit efpérer de ramafler dans l’éten- 
due de l’Ifle, pour racheter le pillage des Lieux Saints : les 
Turcs ne MA bts rien écouter. Ils étoient d’abord entrés 
dans la Cathédrale, dédiée fous l’Invocation de faint Pierre: 
& le Bacha ayant porté fes mains profanes fur le Ciboire, où 
étoient plufieurs Hofties confacrées, demanda à l’Evêque fi 
c'étoit là le Dieu des Chrétiens. C'eft lui-même, Sn 72 le 
Prélat :& fur cette Réponfe , le Turc jetta avec fureur le Ci- 
boire à terre, pendant que l’Evêque, percé de la plus vive 
douleur, lui crioit: Arrête , ou tue.moi, avant que je voye les 
faints Myfires foules à tes pies.( 1 ). Y fe mit aufitôt à genoux; 
&. recueillit jufqu’aux plus petites Parcelles des Hofties , qu’il 
püt trouver. L’infidéle dans ce moment n’alla pas plus loin ; 
mais dans la fuite, il fit rafer l’Eglife de faint Pierre ,& abattre 
toutes les autres, excepté celle de faint Dominique , dont les 
Turcs firent leur Mofquée. - _. 

. Une faut pas douter que ces horribles Profanations, ne 
fuffent infiniment plus fenfibles à notre Prélat, que la ruine & 
le renverfement de fon illuftre Maifon. En donnant aux Habi- 
tans de Scio'un Juge Mahométan, on ôta toute Autorité à 
ceux qui en étoient légitimement revêtus a plus de deux 
Siccles. Les Familles du Préfident, & des douze Sénateurs, 
diftribuées dans cinq Vaifleaux, furent d’abord conduites à 
Conftantinople', & de là tranfportées dans. différens ea 
Mais il n’y en eût point de plus maltraitée que celle des Jufti- 
piani : auffi n'en counoît-on pas, qui, dans cette occafion ait 


donné de plus beaux.éxemples de courage, de Religion, & de 


fermeté dans la Foi. Quelques-uns de cette ancienne Maifon, 
ayant racheté leur liberté, par de grofles Sommes qu’ils don- 


; 4 
a À 


D ne a M a de NN R  - ÿ © ' : de 

(x) In quarum ( Ecclefiarum ) maximi | (us, ftatim flexis genibus proje&tæ colligens : 
$. Petro Sactâ, cm quidim Turcus Ciba- | me prius ; inquit ,oro, interfice, quim hæé 
fum , in gra fanétiffima’ Euchafiftia condita | Sacro - Santa Myfteria pee gonculcari 


_ erat , Prafule præfenré rogatô. .… num illic | videam, Quo ‘motus Barbarus , ultrd ab in. 


{ [é .. 


ipflus Deus, & fuæ Fideir Myfteria-effent , | juria remperavit, &c. Spondan 44 An. 15 664 
dloinnueme; Cibar‘um in térram:projecif-{ ni 8, It4, Saér, st PP OCR AE OS 


2 
e 
. - . 


Et: co vifo Præful: ing dibib dologe pergu}-} .: . 2." "7: 


RE 


- = 


=— 


DE L'ORDRE"‘DE S DOMINIQUE. ‘299 
nérent au Bacha Piali, ils fe retirérent en Italie : un de ceux-ci L 1 v R #& 
étoit Jofeph Juftiniani, dont le Fils nommé Benoît, fut fait X XVII 
depuis Cardinal par le Pape Sixre V. Plufieurs autres, qu’on 
avoit tranfportés dans la Ville de Caffa, fur la Côte de la 
Crimée, furent remis quelque tems après en liberté, & ren- 
dus à leur Patrie, wi Proteétion du Roy Très - Chrétieri 
Charles IX. ut 
Mais ceux qui fe diftinguérent davantage, & dont il feroit  Xx111.. 

à fouhaïter qu’on nous eût appris les noms, furent une vingtaine ,, Fmieurs jeunes 
de jeunes Enfans, de dix à douze ans , de différentes branches ilufre Famille. 
de la même Maïfon de Juftiniani, qu’on conduifit à Conftan- conduits à Conf- 
tinople, pour les mettre au nombre des Pages de Soliman IF, "42% 
La captivité ne leur fit rien perdre de ces nobles fentimens, 
que la Naïflance, l'Education , & la Religion avoient formés 
-en eux. À yant toujours devant les yeux. les faintes Inftrudions 
qu'ils avoient reçüës de leurs Parens, & de notre Evêque en 
particulier, ces jeunes Chrétiens fe comportérent à peu près 
dans la Cour du Grand-Seigneur, comme avoignt fait autre- 
fois Daniel, & fes Compagnons dans celle de Nabuchodo- 
nofor. On employa la force & la violence pour les circoncire. _-X1v. 
Mais on ne püt jamais leur perfuader, ni par les promelles , ni re 

ar les menaces, ni par les mauvais traitemens, de renoncer meurenc en géné 

la Foi, dont ils faifoient Profeflion. On les déchira tous à r°uxMaryrs. 
coups de fouët, avec une inhumanité, qui en fit mourir plu- 
fieurs au milieu des tourmens , & ils réfiftérent tous avec la 
même conftance, & une égale intrépidité. On raporte que 
les Turcs, voyant un de ces petits Martyrs, prêt à expirer, lui 
dirent de lever feulement un doigt, pour marquer qu'il renon- 
çoit au Chriftianifme ; alors le généreux Confefleur de XV. 
j ESUS-CHR1ST, ne pouvant plus confeffer fa Foi de bouche, Rare éxemple de 
a confeffa par figne :il ferra fi Éetetnens fes doigts en dedans, "#1 
qu'il he fut plus poffible de lui ouvrir la main, ni pendant le 
peu de tems qu’il vêcut encore, ni après fa mort (1). L'Hif- 
toire Eccléfiafique nous fournit peu d'exemples plus remar 
quables du courage Chrétien, & du triomphe de la Grace 
Toute-Puiffante de JESUS-CHRIST. LL | 


Cm mm) 
TiIiMOTHÉE 
JUSTINIANI. 
ÉnN e  +  ) 





_ PR " ‘ / | 4 
… 61.) Cdm unus & vigintieorum pueri cir-[omnes interierunt, quorum unus fub mors 
citer decentes. ex alacrioribus , & magis vi- \cem aftritus digitum attollere in. fignuma. 
vidis, Conffantinopolim addu@i, inter Se-| abjuratæ Fidei, à contra digiros ad pugrtum 
limani Ephebos enutriendi retenti fuiflenc ,|ftrinxit , ut neque vivo , neque mortuo ma- 
& vi circumcifi , nullus tamen eorumin te-| nus ampliüs aperiri potuerit , &c. Sperdanss 
era illa ætate induci potuit ad fidem abne-| Ibid, 1ta. Saçr, Ibid. | 
gandam: unde virpis divifimé cæf., penê | Poi 
| pij. 


LIVRE 
XX VII. 


TiMOTHÉE 
 JUSTINIANI. 
ES 


X VI. 
Loué par le Pape 
dans un Confiftoi- 
IC 


X VII. 
Autre éxemple 
ifiant. 


à 


Vie de S. Pie, Liv. 
11 , Chap. XI , Page. 
145» 146. 


300 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


Le faint Pape Pie V, dans lé Confiftoire qu'il tint à faint 


Marc, le fixiéme de Septembre 1 566, n’oublia pas le Fair que 
nous venons de raporter, & il fit mention d’un autre, qui ne 
mérite pas moins de louange. Dans la Relation éxacte qu’on 


avoit envoyée À Sa Sainteté touchant la conftance de ces géné- 


‘reux Enfans; il eft dit que le Bacha , chargé de faire éxécuter 


fur eux les volontés de fon Maître, après avoir. inutilement 


employé les careffes, & les difcours les plus féduifans, & après 


avoir été aurant de fois vaincu, qu’il en vit mourir dans les 
Supplices , fans pouvoir être ébranlés, il dit à un des derniers, 
ue s’il s’opiniâtroit davantage à refufer d’embrafler la Reli- 
gion de M am ,ilalloit commander au Boureau de le faire 
a par l’épée, ou de le prècipiter d’une haute Tour en bas; 
uoi ce jeune Chrétien avoit répondu fans héfiter, qu'il ne 
méritoit pas la gloire d’être Martyr, & que tout ce qu’il fou- 
haïtoit au monde étoit de pouvoir mourir, ainfi que fes Freres, 


pour le Nom de JEsus-CHR1sT. Sur cette Réponfe, & déja 


épuifé partout ce qu’on lui avoit fait fouffrir , il fut renfermé 


dans une Prifon; où s'étant mis à genoux, il pria le Seigneur 
. de le fortifier dans ce rude combat, & de lui accorder la grace 


XVIII 

L'Evêque fe rend 
à Conftantinople, 
où il rachete quel- 
ques Captifs, & 
obtient le libre 
Exercice de la Re- 
lig'on , dans Pifle 
de Scio, 


de mourir Fidéle. A près trois jours entiers, paflés dans ce faint 
Exercice, il rendit fon efprit à Dieu. 

L’Evêque de Chio peut avoir été témoin de tous ces Faits, 
ou les avoir appris fur ces Lieux : car quoique les Infidéles, 
après Jui avoir tout enlevé, lui euffent permis de demeurer 
dans Plfle , il alla depuis à Conftantinople, foit pour racheter 
quelques Captifs, foit pour folliciter le libre Exercice de la 
Religion Chrétienne, & la liberté de rebâtir quelque Egli- 
fe (1 ). Ce qu'il obtint enfin de Selim IT, Fils, & Succefleur 
de Soliman, que la Juftice Divine retira de ce monde avant la 
fin de la même année 1 566, pendant qu'il affiégeoit la Ville de 
Siger en Hongrie. On a dit de ce Sultan, qu’il étoit doué d’ad- 
mirables qualités, bon Jufticier , infatigable dans l’Exercice 
de la Guerre, Religieux Obfervateur de fa Parole, & peu vi- 
cieux. Mais ceux qui ont fait un fi grand Eloge de ce Prince 


‘infidéle , ne comptent. apparenment que pour un petit vice, 


cette cruelle politique , ou cette ambition démefurée, qui lui 
fit répandre tant de fang, & commettre tant d’injuftices, dans 
les lfles de Rhodes, de Malte, de Scio, en Hongrie, en Au- 


: (1) Suorum poftea fortis miferatus genti-] mo Sultano Chienfbus Chriftianis Religio= 
um, & ovium, Conftantinopolimcum præ-| nis fuæ lib-rum obtinuit exercitiam , &c. 


cipuis lufulæ civibus profeétus cf; & à Seli-} Echard, Tom. LT, pag. 217. Gel 2- 


DE L'ORDRE DE'S. DOMINIQUE. 3o1r 
- triche , en Perfe, & dans les trois parties de la Terre. Pendant 
que les Hommes le louent de fes Exploits guerriers, le jufte 
‘Juge le punit des crimes fans nombre , dont il s’étoit fouillé, 
ou qu’il avoit donné occafion de commettre. Son Succeffeur au 
refte ne fut pas plus modéré que lui, ni moins ennemi des 
Chrétiens, qui ne jouirent pas long-rems de la liberté, qu'il 
leur avoit accordée d’éxercer leur Religion dans l'Ifle de Scio. 
Notre Prélat après avoir beaucoup fouffert , fans rien 
omettre de tout ce qu'un zéle éclairé pouvait lui infpirer, 
pour foutenir & REX les criftes reftes de fon Peuple, dans 
cette Ifle défolée, fut enfin obligé de fe retirer, pour n'être 
pas tousles jours le témoin involontaire de mille Profanations, 
u’il ne lui étoit pas poffible d'empêcher. Il vint en Icalie, 
où le Pape Pie V , inftruic depuis long - rems de fon mérite, 
& de fes travaux pour la Foi, le reçut très-favorablement ; 
mais il ne voulut accepter fa démiflion de l’'Evêché de Scio, 
u’en le chargeant de celui de Srrongoli, Ville du Royaume 
F2 Naples, dans la Haute 
de la Mer de Grece. | ns nu 7 
L’Abbé Ughel nous apprend en peu de mots, ce que fic le 
pieux Evêque dans ce nouveau Diocèfe, pendant les trois der- 
_niéres années de fa vie. L’éxemple de fes vertus fut comme:la 
premiére régle, qui fervit à exciter la piété de fes Eccléfiafti- 
ques , & des Fidéles. 11 ne mérita pas moins la confiance, & 
l'amour des uns & des autres, par cette tendre charité , qui le 
fit confidérer comme le Pere & le Protecteur des Pauvres. 
Mais quoique toujours prêt à foulager leur mifére , il eût ré- 
pandu en Aumônes, la meilleure partie de fes Revenus, il ne 
laifla pas de faire plufieurs autres dépenfes fort utiles, & qui 
font honneur à fa Égelle , autant qu'à fa:Religion. Il orna, & 
enrichit fa Cathédrale; fit bâtir une Maiïfon commode pour 
lui, & pour fes Succelleurs ; & profitant des débris d’un ancien 
Monaftére , habité autrefois par des Moines Grecs, il fit conf- 
truire un Couvent Régulier, où il établit des Religieux de fon 
Ordre. Peu content de-les avoir logés, il leur aflgna encore 
un fonds 
chercher leur néceffaire , ils fuflent moins détournés dé l’Etu- 
de, & du Miniftére de la Prédication. Et parce que la Petite 
Ville de Strongoli , expofée aux Incurfions des Turcs, & de 


leurs Pirates , en étoit fouvent incommodée, le. vigilant Evê- vil 


dé défenfe ; la cou- 


que, pour la mettre en füreté, ou en état 


Livre 
XXVII. 


TIMOTrHÉE 
JUSTINIANY, 
D nr) 








XIX. 
Le Turc manque 
depuis à fa parole. 
X X 


Notre Evèque fe 
retire en Italie. 


XXI 

Il eft chargé 

d’un autre Evé- 
ché. 


Calabre, à une lieue de la Côte | 


XXII. 
I] y fait beau- 
coup de bien. 


— 


XXIIL 
Pour le Culte 
Divin, 


tes leur fubfiftance , afin que dégagés du foin de 


XXI1V. 
Pour l’ornement, 
& la füreté de la 
Ce 


302 HISTOIRE DES HÔMMES ILLUSTRES 


vrit de quatre Tours fort régulières , & très-fortes (r). 
Telles furent les occupations du Serviteur de Dieu, depuis 
l'an 1 568 jufqu'en 1577 , qu'il finit fes travaux par une fainte 
mort. Nous n'avons de lui qu’une courte Relarion de ce qui 
s'étoit paflé dans l’Ifle de Scio, quand elle fut furprife , & 
illée par les Turcs. Le Corps du Prélat fut enterré dans fon 
Eglife Cathédrale ; où l'Abbé Michel Juftiniani, de la même 
Famille, a fait depuis graver une Epitaphe , qui contient l’A- 
brégé de fa Vie. On peut la voir dans le neuviéme Tome de 
l'Italie Sacrée. SC 
ANTOINE JUSTINIANI, Fils de Jean - Baptifte 
pre nâquit l'an r$05$, dans la Ville Capitale, qui donne 
e nom à l’Ifle de Scio. Il étoit de la même Maifon que le pré. 
cédent, maïs d’une autre Famille. Ayant fair fes Etudes à 
Génes, il y prit l’'Habit des FF. Prêcheurs, dans le Couvent 
de Sainte Marie du Château , le cinquiéme d'Avril 1524. Sa 
Vocation venoit de Dieu, il s’étoit fagement éprouvé lui- 
même , avant que d’embraffèr un Etat de Pénitence, dans un 
Ordre Apoftolique: & il ne parut avoir ner d'autre defir, 
que celui d'en remplir faintement tous 


Livre 
XXVIL. 


Rom 

TIMOTHÉE 
JUSTINIANI, 
D 





XXV. … 
_ Mort du pieux 
£vêque, 


ANTOINE 
JUSTINIANL 
NE sn 7. °w ] 


I, 
Natif de Scio. 


Fait is Etudes À 
Génes ; & y reçoit 
l’'Habit de S, Do- 
Aunique. 
es devoirs, pour fa 

ropre perfection, & le Salut des Ames. L’ufage qu’il fçut 

aire de fon loifir, & de fes talens naturels, furtouc du Don 

de la Parole, le firent diftinguer parmi les célébres Prédica- 
teurs de fon tems, & il ne parut pas avec moins d’honneur 
dans les Ecoles de Théologie. 

Le Pape Paul III, vers la fin de fon Pontificat , chargea 
Antoine Juftiniani du foin de veiller à la confervation de la Foi, 
dans toute l’étendue de l’Ifle de Scio : où le mélange des Grecs, 
avec les Latins, & des Chrétiens avec les Mahométans, ex- 
pofoit beaucoup les Fidéles, à fe familiarifer avec l’Erreur, 
. ou avec des pratiqués impies. Pendant douze années, que le 

_zélé:Religieux éxerça ce pénible Miniftére dans fa Patrie, il 

n'épargna ni vigilance, ni foins, ni travaux, pour empêcher 


IIL 
 Etabli Inquifi- 
teur de Îa Foi, 
dans fa Patrie. 


annis 


U(1) Cætenim Timiothæus de fua detur- 


batus fede, Romam fe contulir, benignâ 
commiferatione à Pio V', Sanétiflimo Ponti- 
fice amplexus , ab iplo ad -hanc ftrungulen- 
fem Ecclefiam die % April. 1568, transfer- 
tur; ad quam benë regendami ftatim fe con- 
tulit, præcipuoque pietatis exemplo præfuit 

lus minufve tribus. Planè Pauperum 
Pier itiin quorum fuftentarione Epifco- 
palis menfæ -cenfus.propemodum cfudit ; 


l'Epifcopalem domum ferè à fundamentis ex. 
truxit.…. tum, & Cathedralem exornavit; 


Turres qüatuor fortiffimas condidit , ut tu. 
tids firmiufque Civitasipfa à Turcarum in 
curfonibus .cuftodirerur. Apud Ecclefiam 
S. Mariæ de Catholica, olim Græcornm 
Cæœnobium ædificavit pro Fratribus Prædi- 
catorii Ordinis , Deo ibidem perperuo famu- 
laturis , eidemque dotem attribuit non fper= 
fandarh , &c, 174, Saçr. Tom. IX , CQl: 52e 


DE L'ORDRE DE S DOMINIQUE. 303 
que la zizanie n’acheväât d’étouffer le bon grain dans le Champ 
du Seigneur. 1l fe vit expolé à bien des contradiétions; & ce 
ne fur pas feulement de la part des Schifmariques, ou des 
Turcs, qu'il eût à fouffrir : les mauvais Chrétiens, dont il 
combattoit avec force les déréglémens, éprouvérent aufi fa 
conftance (1). Le Seigneur, qui lui infpiroit tant de zéle, 
pour la beauté de fa Maïifon, Îé garantit toujours des piéges, 
_ fes Ennemis lui dreflérent en différentes oceafons;, & le 


c criompher de tous leurs efforts. 


a) 


_ PielV, voulant reconnoître les fervices qu’il avoit déja ren- 
dus à l'Eglife, & le mettre en état de les continuëèr avec plis 
d'autorité, le nomma l’an 1562, à lArchevêché de Naxia 
dans l’Archipel. Juftiniani, d’abord après fa Confécration, 
prie Pofleflion de fon Eglife, donc les Revenus étoient farr 
modiques, & les befoins Su gear pédev trouvoit parmi 
ces Peuples de quoi éxercer fa charité: mais i]f ne:méritérent 
pas de le pofféder long - tems. L’Ifle de Naxia étair dors un 
Duché appartenant aux Zanuti Vénitiens, qui l’avoient con- 
_quis fur les Grecs , vers le commencement du treiziéme Siécle. 
Le Duc Jean Chrifpi, Commandant daris l'Ifle éb 1 42; vour 
loic que l’Archevêché de Naxia fur donné à Frariçois Pifani, 
jeune Vénitien, illégirime, dont les :njduts éréient; pures, 
mais qui n'ayant ni la fcience , ni l'expérience héceflaire, étoit 
peu en état de remédier à une infinité d’abus, & à de grands 
défordres, déja accrédités par une longue Coutume. Le Sou- 
verain Pontife ne manqua pas de repréfénter ces inconvéniens; 
& de relever en même tems par de juftes louanges, la capacité, 
les talens , le mérite diftingué du Pafteur , qu’il avoit donné À 
cette Eglife. Mais l’obftination du Duc, qui ne menaçoit de 
rien moins que de faite pafler ce Siége au pouvoir des Grecs 
Schifmariques, fi on #e lui accordoit. fes demandes, forca le 
Pape à confencir enfix à çe qu’il défiroit. Juftiniani céda fans 
aucune À pi ; & Françüis Pifani ayant obtenu fes Bulles, fut 
revêtu de cette Dignité, Sa fin, & celle'du Duc fon Protecteur 
ne furent pas heureufes ; & Les Fidolesy perdirent doublement, 


LI 


(r)Fr. Antonius Juftiniani Græcus ori-[lis à fummo bontifice datus eft ad annum 
gine, pre Patritià , natus in Urbe & Infula | 1550 ; quod ille munus tam fortiter, ram 
Chienfi anno 150$ , Patre Joanne Baptifta | vigilanter obivit, ut pro tuenda Fidei, fanc. 
Juftinianorum diétæ Infulæ Dynaftarum fur- |tique Officii puritate , & auétoritate ; pluri- 
culo...Cdminterinfignes hujus ætatis Con-|mos graviflimofque labores adierit | &c. 
cionatores , & Theologos audiret apud om-| Echard, Tom. II, pag. 214. Col. 2. 
nes, Chienfs Infulæ Quæfror Fidei Genera- 


Livre 
XXVII. 


ANTOINE 
JUSTINIANL 
OR UE RE 








LV. 
Veille avec foin À 
la confcrvation du 
Sacré Dépôt. 


V. 

Il eft nommé à 
PArchevêché de 
Naxia , dans l’Ar- 
chipel. 


Vide Fontan, în 
Thea pag. 88, 910 
216. 


VI 
1 céde ce Siége 
à un autre. 


304 HIST. DES HOMMES ILLUST. &c. 
LrverE comme on ne le vit _ trop, par les criftes fuites, dont l'Abbé. 
XXVII. ‘Michel Juftiniani a fait le Récit. | 
Notre Archevêque cependant apellé au Concile de Trente, 
au commencement de l'an 1563, fe trouva à tout ce qui y 
fut décidé , jufqu’à fon entiére Conclufion ; & il en figna les 
VIL. Décrets. Peu de temsaprès, il fut transféré au Siége de Lipari, 
+ se Le Capitale de l’Ifle de ce nom, dans la Mer de Sicile. Pendant les 
VIIL  fept années qu'il. gouverna cette Epglife , il fe rendit agréable 
ro à Dieu, & aux Hommes, par la fagefle , & la douceur de fa 
de Lipars conduite. Il n’apprit qu'avec une fenfible douleur, les ravages 
= des Turcs, la ruine de fa Patrie, & le renverfement de fa Mai- 
fon. Il adora les Jugemens du Seigneur, dans toutes ces Re. 
volutions. Toujours également attentif à veiller fur lui-même, 
& fur fon Troupeau, felon l’avertiflement de l’Apôtre, il pra- 
tiqua de grandes vertus, & donna de grands éxemples de fer- 
meté, de modeftie, de défintéreflement. Le Clergé par {es 
nt: foins fe renouvella, & fe foûmit aux Réglemens du Concile de 
DE | Trente. Les Fidéles furent inftruits, les Pauvres foulagés 5 &€ : 
l'Entrée du Diocèfe demeura fermée aux nouvelles Héréfies. 
1e Le pieux Prélat, moins chargé de jours, que de bonnes œu- 
Sa mort. P : ? . B J de. L 
vres, termina fa carriére dans fa foixante-fixiéme année, en 
1$7r. Quoique l'Abbé Michel Juftiniani le compte parmi les 
Ecrivains de Ligurie, il ne nous a pas fait connoître fes Ou. 
vragese | | | 





ANTOINE 
JUSTINIANI. 
Mrs voue. rc si à 


Fin du vingt-feptiéème Livre. 


1, 
Eh 
À 


w 
LOCTEPTE 


AANUULILIL 
OO Le 





LIVRE 


» 


SELLE OEIL TTL UEE 


25 REDON EN PARC ERIC EN RE UOTE EEE NA Ca | 


D A 
À DU AN PA D TN PE A EC PE AC 2 


AP AP AP AP AP AP AP AP AP PP APE AE A AP APP . 


HISTOIRE 


HOMMES ILLUSTRES 


DE LORDRE. 
DE 


SAINT DOMINIQUE. 


LIFR E VINGT-HUITIÈME. 


= : 








SAINT PIE V. 5 
ni A Vie du Souveraïn Pontife, dont noùs entre- 
al prenons décrire les actions , a été fi si la 
Pénitence fi févére, & les Vértus fi éclatantes ; 
4) que, felon Ja Remarque de M. Sponde, les Hé: 

—"s…" rétiques même , & les Infidéles ont éré obligés de 
publier fa fainteté (x ). Nous fçavons que tous les Novareurs 
n'ont pas eû la même équité; & on n'en doit pas être fur: 

ris (+). Mais'il n’eft guéres honorable à à quelques-uns d’entré 
pe Fidéles , d'émprunter quelquefois le langage, & d'entrer 
fans éxamen dans les injuftes préjugés de ceux , qui malheu- 





dont'il empoifonne teujours les actions & 


..{1) Innocentiam porroejus, &vitæ.fanc- 
titatem vel ipfñ Hærctici, & Infideles com. 
engarunt , Bec. Sponden. ad An 15721iH. 6. 

(1) L’Auteur Anonyme de la nouvelle vie 
" des Papes:, (:*) dont nous ignorons éga- 
lement le nom & la Religion, :commence 
fon cinquiéme Tome par.un Difcours Saty- 
que qu’il apelle J’Hiftoire de Pie V. I] 

troie cependant qu'il. fe. propofoit Moins de 

aire connoître:, que -de noiscir un Pontife:, 


Tome IF. 


les intentions, lui attribuant par-tout beäu- 
coup d’ainbition, de crüauté, & une politi- 
que, non-feulement très- éloignée du carac- 
tére d’un Saint, mais indigne ‘mème! de 


Phonnête Homme. Il eft vrai que cet Ecris 


vain, prefque toujours en contradiétioà 


avec la vérité, left aufli plus d’une fois avee 


lui-même, Nous. ‘cn donnerons quelques 
RIeUYES. : Sud  . l 


Qa 


" 
, s : 
—— Lan.) — b- FE 12 


J 
E rv'R'E 
XX VIIT’ 
SAINT Pre V. 
Re 4 ve. à 





(*) toi à 


la Haye, chez Hen= 


ry Scheurleer , l’an 
17 34 


°. 


LIVRE 
XX VIII. 


SAINT P1e V. 
ge” 


Vide A&. $S. Tom. 
J, Maii p. 616: ec. 


406 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES ‘ 
réufement féparés de l’Eglife par le Schifme, & l'Héréfie, fe 
font indécenment cons contre l'un de fes plus faines, & 
de fes plus refpectables Pontifes. | 

Pie V, dont le Ciel a manifefté la gloire par des Miracles; 
& que l’Eglife propofe aujourd’hui au Culte des Fidéles, & à 
leur imitation, n’a poinc befoin d’Apologie. Le fimple Récit 
que nous allons faire de fa Vie, & de fes béroïques Vertus, 
après plufieurs Auteurs Contemporains, inftruits, graves, 


 défintéreflés, & D ra So de foi, dont les Ecrits, préfentés 


De férvorum Dei 
Beacifñc, & Bearorum 
Canoniz, Tom, d, 


pag. 518. 


L 
Naiffance@ Pa- 
tops d Pie Y. 


À 


Mai, pag. 639° 


à des Papes, & publiés fous les yeux de ceux, qui avoient vâ 
ce V ,onc mérite l'approbation publique: ce Récit, dis-je, 
éra fans doute plus que fuffifant, pour faire difparoître les 
préventions de quelques perfonnes fimplés, & fermer la bou- 
che à de réméraires Calomniateurs, dont la plume mercénai- 
re , la lécéreté , ou la vanité ne fe font que trop fentir dans 
leurs pitoyables Libelles. —— | | 
Nos aurons encore le précieux avantage de pouvoir fuivre 
comme notre Guide afluré , le fainc & fcavanc Pape, qui gou- 
verne aujourd'hui l’Eglife avec tant . gloire, L’excellent 
Abrégé de la Vie de Pie V, fait fous le Pontificat de Clément 
XI, par Monfcigneur Profper Lambertini, alors Promoteur 
de la Foi, fe trouve dans le premier Tome de fes Ouvrages. I] 
nous fervira de modéle ; & nous n’aurons garde de nous en 
écarter. | 
. Michel Ghifléri, connu depuis fous le nom de Pie V, nÂ: 
quit dans la petite Ville de Bofco, au Diocèfe de Tortone, 
dans l’Aléxandrin, le 17 de Janvier 1 $04, fous le Pontificat 
de Jules II, & le Régne de Maximilien I. Son Pere Paul 
Ghifléri , & fa Mere, apellée Domnine Auger, tous deux plus 
riches en Vertu, qu’en Biens de la fortune, ne laifloient pas 
d’être fort. confidéres dans leur Pauvreté. On fçait, & les 
meilleurs Hiftoriens , ainfi que les Monumens de Bologne 
nous l’apprennent, que les Ancètres de notre Saint avoient 
été distingués parmi les S'nareurs de cette Ville , avant que les 
Guerres Civiles, & les Diffentions, qui déchiroient ce Pays, 
dans {e quatorziéme Siécle,les euffent obligés d’abandonnerleur 
Pacrie , pour chercher ailleurs leur repos, & leur.fûreté(r1} 
:.. (x) Etenim Ghifleria gens, quæ Bononiæ| dem pofuit: ubi, quamquam ob rei famitia= 
Sr rt illuftris, be Ordini| ris inopiam in snguftum redaéta , nihilomi- 


aatorio adicripra, Civilinm diflidiorum] nus tamen ufque ad Michaëlis ortum intet 
ezufà, ut ab Hiftoricis memoriæ proditum] principes ejufdem oppidi familias locum te: 


_ ft, in varias Italiæ Regiones difiraéta fu. | nere vifa fuir, &xc. Bered. Papa XIV, de 


rat, præfato etiam apud infubres oppido:fe: | Brarif. dr Canenix: Tome I, pag. 518. 


. ‘" + 


/ 


où 


7 DE L'ORDRE DE S DOMINIQUE. 367 


: Quoique le jeune Ghifléri n’eût rien và de l’ancien éclat de L'rv ae 


fa Maifon, il n’avoit même dans fon Enfance, que des fentimens 
élevés, & une fainte Education cultiva en lui ces heureufes {e- 
-mences de Vertu. Le Seigneur, qui l’avoit choifi pour être un 
jour le Pafteur de fon Peuple, le prévint de fes Bénédiétions de 
douceur ; & le rendit toujours fidéle à fa Grace. Tandis que fes 
pieux Parens , hors d'état de lui procurer un Etablifemenc 
-confidérable, le deftinoient à quelque Art Méchanique, il 
portoit lui-même fes vüës plus loin. Sa tendre piété, la viva- 
cité de fon efprit , & une folidité de jugement qu’on peut apel- 


Jer po firent que les Religieux de faint Dominique 


fe chargérent volontiers du foin de lui enfeigher les premiers 
‘Elémens de la Grammaire, dans leur Couvent Rélormé de 
‘Voghéra , à fept lieuës de Bofco. Les Progrès du Difciple ré- 
pondirent à fes talens, & à l’artenre de fes Maîtres. A peine 


avoit-il atteint fa quatorziéme année, qu'il obtint d’être re- 
vêtu de l'Habit de Religieux , avane que d’avoir éprouvé la 
corruption du Siécle. Envoyé d’abord à Vigévano , pour ÿ 
… :paffer l’année de Probation, l’unique application du Difciple 


de JEsus-CHR1IST, fut de former fa vie fur l'Evangile, & 
{ur fa Régle. On ne lui connoifloit point d'autre Emulation, 
que celle qui fair les Saints ; c'eft-à-dire , une volonté conftante 
sp tenir la derniére place dans la Maïfon du Seigneur , & de 
travailler cependant à imiter les plus parfaits, ou à les fut- 
pafler en Humilité ,en Modeftie ; & dans tous les Exercices 
d’obéïffance & de mortification. | - 

- Ayant fait fes Vœux dans les mêmes difpofitions , il eûc le 
bonheur d’y perfévérer le refte de fes jours, fans qu’on ait ja- 
mais remarqué en lui ni changement , ni diminution de fer- 
veur, parmi les différens Emplois , que fon mérite lui procura 
& dans fon Ordre , & dans l’Eglife. L’Etude fit toujours fon 


occupation , la Priére, fes délices : les Veilles, les Jeünes, les 


pratiques de Pénitence , ou de Charité lui fervirent de moyens, 


X XVIIT. 
SAINT PIE Ÿ. 


I I. 
Son Education, 


IIT 
Il entre dans 
l'Ordre de faiat 


Dominique. 


he 


L'an 1619, 
IV 


Sa Profefion ; 


faintés Occypa- 


tions, 


pour s'unir plus étroitement à Dieu: & après le travail du 


jour , le faint Religieux ne trouvoit pas de repos plus doux, 


que dans la Méditation des Divines Ecritures, ou dans les 
larmes, qu’il répandoit pendant Ia nuit, aux piés des Saints 
Autels. Ainfi mr par la Retraite à la Grace du Sacerdoce, 
il én reçut l’efprit, & le cara@ére, par l’impofition des mains 
‘de l’Archevêque de Génes en r 5 28 , dans la vingt-cinquiéme 
année de fon âge. L'obéiffance & la charité, l’ayant obligé 
d'aller à Bofco; où il comptoit de dire fa premiére Melle, il 


Qqÿ. 


VY. 
Il eft ordonné 
Prêtre. 








Li RE 
XX VI IT. 
SAINT PIE V. 
A@.SS. uc fp. pag. 


6210. D. 6 
8 


VI 
Ses premiers Em- 
plois dans le Cloi- 
tre. 


A@. SS, ut fp. pag. 
620, 


308 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


NY trouva que des fujets de trifteffe, & d’affliion. Le Bourg 


avoit été prefque réduit en cendres par les Troupes de France, 
 Quin’avoient pas mème épargné l’Eglife. Le Serviteur de Dieu 
confola chrétiennement fes Parens & fes Amis, leur faifant 
confidérer dans le fléau de la Guerre, la Juftice de Dieu, 
qui punit les péchés des Hommes : & il alla dire fa premiere 
Mefle au Village de Sézadia , à une petite diftance de Bofco. 
Depuis ce tems-là , il fur employé pendant près de feize an- 
nées (*), à inftruire les jeunes Religieux dans les Ecoles, ou 
à les former à la piété, & à la vie régulicre, dans l’intérieur 
des Monäftéres. Etabli depuis Supérieur dans plufieurs Couvens, . 
il en bannit le relâchement, corrigea les abus ; & maintint la 
.Difcipline , encore plus par l'éxempléde fes vertus ,que. par la 


force de fes. Difcours: Selon A Lt res M. Baillet, on 


croyoit voir. en lui les Pacomes, les Hilarions , & les autres 


Maîtres de la Vie Monaftique reflufcités : & il fit revivre l’e£ 


S:, 


CO VIL 

'Artifice des HE. 
rétiques, pour ré- 
pandre leurs Er- 
ICUrS, 


A@&.SS. à . 611, 
Cag. IL. _. 


prit, de faint Dominique dans toute fa pureté, & fa ferveur, 


par tout où il fe trouva. Il fe faifoit remarquer , par fon affi- 
-duité aux Exercices du Cloître,& aux Offices Divins; par fon 
amour pour la retraite, le filence, la pauvreté, la mortification,, 
par fon humilité fincére ; & par fon zéle contre les Héréfes de 
on tems. GC'eft ce qui le fit établir Inquifiteur de la Foi à 
Côme pour le Milanés, & la Lombardie, Il s’acquitta de cer 
_ÆEmploiavec autant de prudence ;.que' de force, & fouvent il y 
.Courut rifque de la vie. Les fruits de fa vigilance, & de fes 
Prédications parurent principalement PH à Valteline, & le 
€Eomté de -Chiavenne, où le voifinage des Suifles avoit -com- 
muniqué le Poifon de l’'Héréfie. | | 
… Les Calviniftes &les Luthérieris ne commençoient pas dés- 
lors. à faire diftribuer par-tout leurs Livres pernicieux ; afin 
de répändre avec plus de rapidité leurs nouveaux Dogmes. Cet 
_artifice ne leur avoit déja'que trop réufli en Allemagne, & en 
France; & ils fe flatoient d’avoir le même fuccès en Italie. 
: Ayant done fait imprimer un Ouvrage de ténébres, chez les 
Grifons , dans un Château apellé Pofchiano, ils en envoyé- 
.rent douze Balles par.la. Valtéline à un Marchand de Côme, 


. chargé de les diftribuer à Crémone, à Vicence ; à Modéne, à 


Faënza, à Cofenza, & dans plufieurs autres Villes de la Ca- 


x) L'Auteur Anonyme dela Vic des[ans; dit qu'a feixe ans, sl cnfcigna la Théole- 


* Papes , au lieu de dire avec les ancièns Hiftô. l'eie dans Jon Ordre ; &ÿ qu’il s’acquitta de cet 
‘ riens, que Michel Ghifléri profeffa la Philo- | Emnloi avec beaucoup d’Ersditior.s & de 


fophie & la Théologie, Pefpage de fçize pété, Tom. V, pag 2e 
4 } ° ü | 


DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 309 
Jabre. Le Pere Ghifléri , averti de tout, alla promptement faire 
faifir ces Livres à la Douanne , & fit défenfes de les délivrer 
fans fa permiflion. Mais le Marchand, & ceux qui le faifoient 


agir, fuprirent le Grand Vicaire , & le Chapitre de Côme, qui. 


Jui permirent de retirer fes Livres. Ils firent plus ; pour obliger 
le Miniftre de la Foi, ou de fe retirer , ou de fermer les yeux 
fur leurs démarches, ils foulevérent contre lui les Grands, & 
les Perits, le peuple, & le Gouverneur même de l'Etat de 
Milan , dans l’Efprit duquel ils voulurent faire pafler le 
P.Ghifléri pour un Séditieux. Mais toute cette rempêté ne fut 
pas capable d’ébranler un homme, qui n’avoit d’autres intérèrs 
à ménager que ceux de la Religion , & qui ne craïgnoit pas de 
mourir ; mais de manquer à fon devoir. Il le remplit avec une 
conftance, & une intrépidité , qui, en faifant perdre aux No- 
vateurs , l’efpérance de pouvoir jamais l’incimider, lui conci- 
liérent en même tems l’eitime des Gens de Bien, & la confian- 
ce de toute la Cour de Rome. Sa conduite y fut généralement 
approuvée, louée, applaudie. | | 
-. I fe préfenta bientôt une feconde occafon de reridre un 
autre fervice à l’Eglife : dans la Ville de Coïre, Capitale des 
Grifons, il étoit furvenu , après la mort de l’'Evêque , un dif- 
férend entre deux Eccléfiaftiques nommés à un même Canoni- 
cat, l’un dela Famille de la Plante, & l’autre de celle desSalices. 
Le premier , déja décrié par fes mauvaifes mœurs, étoir encore 
accufé d'Héréfie : mais il avoit de puiffans Amis ; & il efpéroic 
bien emporter par leur crédit, ce qu’il ne pouvoit obtenir par 
{on propre mérite. L'affaire ayant été portée au Tribunal du 
Saint Office à Rome; le Pere Ghifléri fut député à Coïre, pour 
terminer ce différent. On lui confeilla de changer d'Habir, 
pour éviter plus fûrement les infultes des Hérétiques, trop 
pandas dans le Pays. Mais il répondit avec fa fermeté ordi- 
naire, qu’il ne connoifloit point de péril, quand il s’agifloit de 
remplir fes devoirs ; & qu’il feroit toujours prêt à mourir dans 
FHabit de fon Ordre, lorfqu’il plairoit à Dieu de l’ordonner 
inf, Rendu à Coïre, il inftruifit le Procès; condamna la 
Plante comme Hérétique, & Libertin ;. & adjugea-le Canoni- 
cat à fa Partie, Il n’avoit pas appréhendé la mauvaife volonté 


L 1 V.R:E 
XXVIIE 


SAINT PIE V. 
CESSER 





VIIL 
Zéle & fermeté 
du Saint, Ce qu'il 
fait pout la Foi, à 
Côme. 


A, S$. pag. 6119 


IX, 
A Coire. 


Ibid, 


des Hérétiques ; & les Hérériques parurent admirer fa vertu, 


& refpeder fa fainteté. | ee. 

I ne montra pas moins de fagefle, & de zéle’, à délivrer [a 
Ville de Bergame , d’un levain d'Héréfie, qui avoit commencé 
de l'infcéter. Les deux principaux Proteéteurs de l’Erreur, 


Qq ii 


X. 
A Bcrsames 
Ibid, 


‘LIVRE 


XXVIIL. 


(SAINT PIE V. 


_ De Beatif. & Cano. 
niz. Tom, I. p. $20, 


310 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRÉES 
étoient un certain George Médullac, Avocat habile, élo- . 
quent, allié aux premiéres Familles de la Ville ; & l’Evêque 
même, Viétor Soranzo, noble Vénitien, qui, fous l’Habit de 
Pafteur, étoit un Loup caché, plus dangereux à fon Troupeaur, 
que ne l’eût été un Ennemi déclaré. Pour ofer faire les infor- 
mations néceflaires , & procéder contre ces deux Perfonnages, 
au milieu de leurs Parens, de leurs Amis, & de leurs Fauteurs, 
il falloit avoir non-feulement un courage à toute épreuve; 
mais aufli une prudence, & une fagefle peu communes. Les 
Magiftrats de Bergame , le Sénat même de Venife, prirent 
d’abord avec beaucoup de vivacité, la défenfe des Coupables, 
foit que leur crime leur fut encore inconnu, foit pour d’au- 
tres raifons. Le Pere Ghifléri fe vit expofé à des grands périls, 
mais le Seigneur l’en délivra : il arriva heureufement à Rome, 


avec toutes les Informations néceflaires : fur lefquelles les 


X I. 
Le Sainr.eft fait 
Commiflaire Gé- 
néral du S. Office. 


XIT. 
De quelle ma- 
niére il s’acquitte 
de cette Charge. 


-_XIIL 
Douceur. 


XIV. 
Fermeté. 


Cardinaux, nonobftant les puiflantes follicitations faites en 
faveur du Prélat, convaincu de Calvinifme, le dépoférene. 
L’Avocat mourut dans les Prifons de Venife ; & les Fidéles de 
Bergame furent préfervés de la Sédu&ion , où leur fimplicité 
alloit être expofée, fion avoit fait moins de diligence dans un 
cas , qui en demandoïit beaucoup (1). 
Les fuccès, que le Ciel accordoit aux Priéres, & au Zéle 
de notre Saint, le firent choifir l'an r$$1, pour Commiflaire 
Général du Saint Office , & quatre ans après, il fut fait Vicaire 
de l’Inquifiteur Général. On ne fçauroit dire les grarids biens 
qu’il fit dans certe Charge, ni cout ce qu'il eût à fouffrir. Uni- 
quement attentif à conferver la Foi dans fa purété, & à ra- 
peller au Sein de l’Eglife ceux qui avoient eû le malheur d’en 
fortir, il vifitoit tous les jours les Prifonniers ; leur parloiït 
avec beaucoup de douceur ; entroit avec eux en difpute fur lés 
pre , fur lefquels ils s’étoient laiflé féduire: & D rh sis 
es avoir convaincus, il pouvoit s’aflurer de la fincérité de leur 
Converfion , il follicitoit lui-même leur Grace ; & les combloit 
de Bienfaits. Nous en avons déja vû un illuftre éxemple dans 
l'Hiftoire de Sixte de Sienne. Mais autant qu'il fe montroit 
doux & charitable envers les Coupables devenus Pénitens; 
autant paroifloit-il févére & infléxible à ceux, qui perféveé- 
roient opiniâtrement dans l’Héréfie, dans l’Impiété ou dans le 
Libertinage ( 2 ). Les gens de ce caraëtére le regardoïent 


tas Bergomenfis . .. in finceræ pietatis Pro-| (2) Dumigitur hoc ipfe fungebatur of- 


(1) Sublatà Hzæreticà Peftilentiâ, Civ:-]Tow. 1, Maii. pag. 623.74 19. 
feflione deinceps perfeverat. AG. Sant, | cio, ut alis ubique, peregregiam ac ftré- 


“ 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 311 


comme leur fléau ; tandis que le Souverain Pontife , les Car- Lr vyRr'e 
dinauxtémoins de fes vertus, & particuliérement le Cardinal XX VIII. 


Caraffe, qui l’avoit logé dans fon Palais , ne le confidéroient 
que comme un homme précieux à l’Eglife. On ajoûte, que fa 
grande frugalité le mettant en état d’aflifter les Pauvres du 
Revenu attaché à fa Charge, il en diftribuoit une partie aux 
Veuves & aux Orphelins ; & donnoit l’autre à des gens de 
mérite , qu'il fçavoit être dans la néceflité ( 1 ). 
. Après la mort de Jules III, & de Marcel II, pendant les 
deux Conclaves, les Cardinaux de la Congrégation du Saint 
Office, confiérent toute leur Autorité au Pere Ghifléri , avec 
un plein pouvoir de connoître de toutes les Caufes, qui ap- 
partenoient à l’Inquifition, de les juger définitivement , & 
d'abfoudre les Criminels, qui voudroient abjurer leurs Er- 
reurs : Commiflion, dit un ancien Auteur, qui n’a'jamais été 
depuis accordée à un Particulier (21). Pierre Carafe, Doyen 
du Sacré Collége, ayant été fair Pape fous le nom de Paul IV, 
fe hâta de montrer fon eftime pour la vertu du Commiffaire 
Général : il le fit malgré lui Evèque de Népi & de Sutri, deux 
Evêchés dans l'Etat de l’Eglife, qui ne relevent que du Saint 
Siège , mais d’un fi petit Revenu, qu’on avoit été contraint dès 
l'an 1436, de les unir en un feul, afin que l'Evêque eût de 
quoi fubfifter avec la bienféance dûë à fa Dignité. Ce fut dans 
Je mois de Septembre 1 556 , que le Serviteur de Dieu accepra 
en tremblam une Dignité , à laquelle il eût volontiers préféré 
Je repos du Cloître , & tous les travaux du Miniftére Apofto- 
Jlique. Mais la Providence avoit d’autres defleins fur lui; & 
avant que d'être placé fur le À sh Trône de lEglife, il 
falloit qu’il effayät fes talens, dans la conduite. d’une petite 
portion du Troupeau de JESUS-CHRIST. DE 
Les deux Diocèles , confiés à la Sollicitude Paftorale de no- 
tre Prélat, changérent bientôt de face, par fes foins, fes Pré- 
dications, fa vigil 
‘dres ou les abus, & à rétablir par-tout, l’ordre, la difcipline, 
les pratiques de Piété, l’ufage des Sacremens. Le Seigneur” 
toit avec lui. Maïs la bénédiction , qu’il répandoit vifiblemenc 
‘auam tum Catholicæ nendæ Fidei,tum Hzæ- {folabatur, piè fovebat, & ad menfam fbi 
#eticoram Erroribus convellendis , pertina- |convivas excipiebat. M. SS. pag. 613. 


Cibufque ple&tendis, refipifcentibufque cle-| (1) Egenos viduas , pupillos, quorum 


menter habendis, operam impendit. Quos |ipfe parens veré dicebarur, virtuteque præ- 
“enim vel privatis colloquiis ad faniora confi- doi homines benignè fuftentabat, Ibid. 
Jia revocaflet, vel publice sjuratis errori-| (2) Quæ poteftas par :deinceps ex huju£. 

us... ad meliorem frugem converfos co- | modi occalione meraini data. 1hÿd. 
gnovifler, eos perhumaniter acceptos con-| NN - | 


SAINT P1E V. 





: XV. 
Aumônes. 


X VL. 
Confiance du Sas 
cré College. 


XVI. 

Le Pcre Ghiféri 
eft faic Evèque, 
malgré fa réüitan- 
ce. 


XVIII. 
Fruits de {on 


ance à en faire la Vifite, à corriger les défor- Fzilcopar 





Livre 
XXVIIL 


SAINT PIE V. 





XIX. 
Il eft honoré de 
Pourpre, 


X X. 

Et dela SRE 
d'Inquifiteur Gé- 
néral dans toute 
la Chrétienté, 


312 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 
fur fes Travaux, ne le rafluroit pas encore contre la crainte du 
compte qu’il auroit à rendre au Souverain Pafteur. Cômme il 
n’ignoroit pas les bontés qu’avoit pour lui le Pape Paul IV; 
il crut devoir faire une nouvelle tentative pour être déchargé 
de ce fardeau. Le Saint Pere connoifloit fa fincére humilité : il 
he fut point furpris de fa demande. Mais, pour lui ôter toute 
efpérance de jamais obtenir de lui, ni de fes Succeffeurs, la 
grace qu’il défiroit, il fe contenta de lui répondre: « Je vous 
» attacherai au Service de l’Eglife avec des Chaînes fi fortes, 
» & par de fi E ge engagemens , qu'après ma mort même, 
» il ne vous fera plus permis de retourner au Cloître( r).» Le 
faint Evêque comprit aflez le fens de ces paroles : & ce qui au- 
roit pà flater agréablement l'ambition d’un autre, ne fervit qu’à 
redoubler fes allarmes. EL | 
Peu de tems après, l'Evêque de Népi ayant eùû ordre de fe 
rendre au Confiftoiré du r1$ de Mars r$$7, Sa Sainteté le 
créa Cardinal Prêtre , du Titre de Sainte Marie fur la Minerve; 
qui fut mife dès-lors au nombre des Epglifes Titulaires. Tout le 
Sacré Collége en remercia le Pape, & congratula le nouveau 
Cardinal, qu'on n’apella depuis que le Cardinal Aléxandrin, 
mb qu’il étoit né, comme nous l’avons remarqué, dans l’A- 
Téxandrin , à peu de diftance d’Aléxandrie de la Paille. Paul 
IV , n’en demeura pas là : comme il avoit long-tems éprouvé la 
capacité & la vertu du Prélac, il voulut fe fervir de É talens, 
pour l’Adminiftration des affaires de l’Eglife Univerfelle : &c 
après l’avoir revêtu de la Pourpre, il le chargea encore de 
l'Office d’Inquifiteur Souverain de la Chrétienté. Il lui con- 


féra cette Dignité en plein Confiftoire , avec des Cérémonies 


toutes nouvelles, & beaucoup de folemnité : Sa Sainteté lui 
foumit tous les autresInquifiteurs, & leurs Délégués, fans en 
excepter même les Evêques, qui étoient chargés de ces Off- 
ces. Mais notre Cardinal fut le premier & le dernier Inquift- 
teur de ce rang (2). Les Succefleurs de Paul IV, redoutant 


. la puiffance d’une fi grande Charge, tant qu’elle feroit féparée 


(x ) Atveto quôdab ejufmodi onerum pe- | fubinde anno 1557 , in Sacrum Cardinalium 
riculis perpetud cavendum fibi effe ftatuifet , | ordinem cooptavit ; eique fupremi, ac per- 
ieam dignitatem fubire initio recufanti, ac| petui Inquifitoris Provinciam, nemini un- 
potius ad Monafticam quietem redire flazi-| quam antea, nec poftea collatam , deman- 
tanti Paulus minus indulgens : iis, inquit, davit , fa&â omnibus Epifcopis , ac delegaæ 
Æompedibus to illigabimus , ut ad Cœnobiri tis juffione , utin rebus ad Sanétum Oficium 
cam vitam jam amplius verti non poflis, &c. | pertinentibus ipfum veluti fuperiorèm agnof- 
M. Sant. pag. 624: n. 22. | . 
(2) Paulus IV, P. M: ad Epifcopale Re-'| pug, s 19. 4 

gimen Nepelinæ Ecclefix ium ot se M D SR ré 
de 


lcerent , &c. De Beatif, Canonix. Tom, I, . 


— = om = 


Le = me = 


L nm. À === € - — 


— 


er _ a — 


"DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 313° 
de la-leur, fe la réfervérent comme auparavant, & laiflérent 
le foin de l’Inquifition à la Congrégation des Cardinaux Dé- 
légués pour cela, fuivant le Réglement qui en avoit été fait 
par le Pape Paul III. | 

Cette Elévation du Cardinal Alexandrin, ne fervit qu’à 
faire admirer davantage fa modeftie , & à donner plus d'éclat 
à toutes fes autres vertus. Son Habit, fa Table, fes Meubles, : 
fes Jeûnes , & fes Exercices de Dévotion, furent toujours les” 
mêmes. Il ne voulut avoir à fon fervice , que les perfonnes, 
dont il ne pouvoit fe pafler avec bienféance. Il les aimoir, les’ 
traitoit comme fes Enfans, & il avoit mis un fi bel ordre dans’ 
fa Maifon, qu’on connoifloit à la régularité & à la modeftie' 
des Domeftiques , celle de leur Maître. Il recevoit avec beau-' 
coup d’affabilité tous ceux qui avoient affaire à lui, ne refu- 
foit Audience à perfonne, & écoutoit favorablement les Pau- 
vres. On eût dit qu’il n’eftimoit fon Elévation , qu’autant 
qu'elle le mertoic en état d’obliger plus de monde. Sa conduite 
envers fes Parens ne parut pas moins Chrétienne : leur pau- 
vrete ne les lui fit pas méconnoître : il les fervic au contraire 
avec affeétion ; mais en les exhortant à vivre toujours dans la 
crainte de Dieu, il leur fouhaita moins de richefles que de: 
vertu. Il a bien exprimé ces fentimens dans une Lettre, écrite 
à fa Niéce Pauline. Onne la lira fans doute qu'avec édification : 
en voici la Tradution: nd À MU 

« Par votre Lettre du 26 Février, que je viens de rece-« 
voit, j'apprens avec plaifir, ma chère Niéce, la bonne union « 

ue vous entretenez avec votre Mari ; avec lequel vous vivez « 
la crainte du Seigneur , comme de vrais Chrétiens. Si, « 
comme je l’efpére, vous perféverez l’un & l’autre dans cette « 
maniere de vivre, je ne doute pas que Dieu, dont la Provi- « 
dence Paternelle fait fencir fes Effets à ceux qui le crai- « 
gnent , ne vous comble de fes plus tendres Bénédiétions. « 
Vous éprouverez que ceux-là font heureux ; parmi même « 
les plus fâcheufes difgraces de la vie, qui lui rapportent tou- «: 
tes leurs penfées ; qui le cherchent uniquement ‘dans leurs « 
actions; & qui Dréférerit fon amour aux biens périflables de « 
ce monde. Toutes les autres chofes, fi elles n’ont la gloire «& 
de Dieu pour objet, ne font rien, &.s’évanouiflent comme «: 
Ja fumée. 0 D “ 
_ « Gardez-vous bien de vous en faire accroire, pour ètre « 
k Niéce d’un Cardinal. Le rang que je tiens dans lEglife, « 
vous doit être un motif d’'A&ion de Gracës à. Dieu; & une se 

Tome IV, FT Rr 


? 


L LIVRE 
XXVIII. 


SAINT PIE V. 





XXI. 
Régularié, & 
modeftie dans l’'E- 
lévation. 


XXII. 
Lettre du Cardi= 
nal Aléxandrin, 
à une de fes Nié- 
ces. 


A&. San&. p. 624 


LrvRE 
XXVIII. 


SAINT P1E V. 
D nn 








314 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


. 


» nouvelle obligation d'avancer dans la vertu. Demandez pour 


» moi la Grace de foutenir par une vie fainte, le Rang où le 
» Vicaire de JEsus-CHRr1sST m'a élevé, dans la vüe de 
» quelques À sg qualités, que Dieu a mifes en moi par fa 
» Miféricorde. Dans le choix qu'il a fait de ma Perfonne, il 
» n’a confidéré , ni la Nobleffe du Sang, ni les Richefles, ni 


» la Recommandation d'aucun Prince : j'étois un pauvre Re- 


» ligieux de l'Ordre de faiant Dominique : néanmoins il m’a fait 
» Cardinal, Vous ne devez pas faubairer que Dieu m’éléve da- 
» vantage dans ce monde, mais qu’il me rende heureux dans 
» le Ciel. Vous ne voyez que l'éclat de ma Dignité; & vous 
» ignorez quels font les os. les inquiétudes, les chagrins, 
noù cle m'engage ; & dont j'étais heureufement affranchi 
n dans Je Cloître. | 
_» Pour ce que vous me mandez touchant Faffaire de votre 
» Beau-Frere, fçachez, ma chére Niéce, que les Bénéfices ne 
» fe donnent point à la chair, & au fang, mais à la vertu, &au 
x mérite. Jufqu'à préfenc, Dieu m'a fait la grace de ne.me 
» point mêler de cet infame commerce : ne penfez donc pas, 
»1 que fur mes vieux jours, je veuille charger ma confcience de 
» ces intrigues criminelles. Mais fi l’'Evêque de Tortone, ou 
» quelqu’autre Prélat, bien inftruir de la Vocation , des 
» Mœurs, & de la capacité de cet Eccléfiaftique, m'en rend 
» un bon témoignage , je me fouviendrai de lui dans l’occa- 
»ion , pour lui le obtenir ce qui lui fera convenable. 
» Vous pouvez aufli aflurer votre Mari, que je pourvoirai 
» volontiers à fes befoins , autant qu’il fera en mon pouvoir: 
” spé dis Dieu qu’il difpofe de tour ce qui me regarde, 
» à fa plus grande Gloire. Julien, dont vous me parlez, eft en- 
». core trop jeune, & ma Famille trop grande, furtout dans 
» Pexcefhive cherté où nous fommes, pour pouvoir m’en char- 
» ger. Quand j'aurai plus de moyens, je l'affifterai lui & les au- 
» tres, pourvû qu'ils foient Gens de bien, & qu'ils vivent felon 
» les Loix de l'Evangile. Je ne vous difimulerai pas , que la 
» vie fcandaieufe de certaines Perfonnes de notre Pays, m'a 


» obligé de leur témoigner de la froïdeur, pour n’en. avoir 


» pas tous les jours de femblables fur les bras : j'ai trouvé or- 
» dnairement plus de droiture, & de fidélité dans les Etran- 
» gers, que dans nos Compatriotes. Jai cette confolation , que 
» ma Famille n’eft compofée que de Perfonnes d’une piété 
».éxemplaire, dont la vertu, me les fait chérir, & confidérer 


» plurûe comme mes. Enfans., que comme mes Servireurs. 


A L 


DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 375 
Adieu, faluez de ma part vos Sœurs, & vos Beaux-Freres. « 
A Rome, le 26 Mars 1558 ». 

Durant ce tems de cherté, ou de difette, dont parle le 
faint Cardinal dans fa Lettre, il continuoït À faire felon fon 
inclination, & prefqu’au-deflus de fes facultés, de fort gran- 
des Aumônes, furtout aux Pauvres de Népi, & de Sutri: car 
ces deux Epglifes étant au Voifinage de Romé, le Pape avoit 
voulu qu'il en demeurût chargé; Los ie , pour profiter de fes 


LIVRE 
XX VIIL 


SAINT PIE V, 
CSSS 


XXIAI. 
Charité , & folli- 
citude Paftorale. 


lumiéres, & de la fagefle de fes confeils , il Pobligeât de fe 


trouver fréquenment auprès de fa Perfonne. Ce Pontife , après 
avoir tenu le Saint Siège . ans , deux mois, & vingt-qua- 
tre jours, mourut le 18 d'Août :15 59, en prononçant ces Pa- 
roles du Pfeaume cxxi: Je me fuis réjoui de ce qu'on m'a dit, que 
nous irons à la Maifon du Seigneur. La douleur de notre Car- 
dinal fut proportionnée à fa reconnoiflance pour fon Bienfai- 
teur ; & il ne pât voir fans une jufte indignation, l’infolence 
du Peuple; qui fit également éclater, & fa joye indifcréte er 
apprenant la mort.de ce Pape, & fon opiniâtre fureur à dé- 
ne fa mémoire , à brifer par-tout fes Armes, & À renverfer 
fa Statue du Capitole: trifte prélude d’une Scéne encore plus 
tragique, qui menaçoit de près toute la Maïfon des Carafe. 

Dans le Conclave fuivant , qui dura un peu plus de quatre 
mois, notre Cardinal Aléxandrin fe comporta toujours com- 
me un homme, qui, dégagé de tout efprit de parti, & renon- 
çant à toutes les paflions particuliéres, n’a devant les yeux que 
la gloire de Dieu , honneur de la Religion, la paix & la tran- 
quillité de l’Eglife. Celui des Cardinaux, qui lui parut le plus 
capable de procurer tous ces avantages , eût toujours fon fuf- 
frage. Après bien des brigues , dont on accufa moins quelques 
Princes Chrétiens, que la politique intéreflée de leurs Créa- 
-tures, qui abufoient de leur nom, celui que le Seigneur avoit 

choifi fe él. Le Cardinal Jean-Ange de Médicis, d’une au- 
tre Famille que celle de Florence, âgé alors de foixante ans, 
& doué de excellentes qualités , monta fur la Chaire 
de Saint Pierre, fous le nom de Pie IV, la nuit du vingt-cin- 
quiéme au vingt-fixième de Décembre. 

Le nouveau Pontife, peu de tems après fon Exaltation , fit 
un double Aéte de Juftice, qui devoit infpirer des fentimens 
bien différens ; maïs que le Peuple Romain vit avec une égale 
fatisfaction ; l’un en faveur du Cardinal Moron, & l’autre con- 
tre les Caraffes. Ce Cardinal , fous prétexte de je ne fçai quelles 
Accufations vagues, & très-mal fondées avoit été enfermé, fous 

R ri] 


XXIV. 
Mort de Paul IV. 
Suites de cette 
mort. 


Hift. Eccl. Liv. 
CLIV , De 14. 


X XV. 
Ele&tion de Pie 
LV. 


XXVI. 
Sa Sainteté faite 
jufifier le Cari- 
nal Moron, 


A 


Livre 
XXVIIL 


SAINT P1E V., 











Palavi. Hift. CC. 
Trid. Lib. XIV, Cap. 
XV. 

XX VIT. 

Les Cardinaux 
Carate, & quel- 
ques-ans Ce leurs 
Parcns , {ont arré- 
tés, pot fuivis cris 
mineilemenc , & 
condamnés. 


Hift. CC. Trid, 
Ibid. 
De Thou. 


Hif, Eccl. Liv. 
CLIV , CVIII, & 
Liv. CLVII, 9 57e 


XXVIII. 

Le Cardinal Alé- 
zandrin, eft dans 
la faveur du nou- 
veau Pape, 


116 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


le Pontificat précédent, dans le Château Saint-Ange, & n’en 
€toit {orti qu'après la mort de Paul IV. Le premier foin de Pie 
IV , fut d’éclaircir cette affaire : notre Cardinal Aléxandrin, 
comme fuprême Inquifiteur , fut chargé de cer Examen, & de 
Ja Décifion. Sa diligence égala fon éxa@itude ; & le Cardina 
Moron fut pleinement juftihé. _ 
La feconde affaire eût d’autres fuites, & la fin en fut tragi, 
que. Les Parens du Défunct Pape, chargés de plufeurs crimes 


odieux, étoient accufes d’avoir trop long-tems abufe du pou: 
voir , dont ils jouifloient fous le Gouvernement de Paul IV; 

our commettre les plus grandes injuftices. 1ls avoient d’ail- 
Le de puiflans Ennemis, qui ne cefloient de demander qu’ils 


fuffent ariêtés, & qu’on inftruifit leur Procès. Pie IV crue 
devoir ccouter ces plaintes: on prit le tems qu’on tenoit un 
Confiftoire, pour mander le Cardinal Charles Caraffe , & fon 
Coufin Alphonfe Cardinal de Naples. Etant arrivés tous deux 


au Vatican , ils furent faifis, & conduits auflitôt au Château 


Saint-Ange. Jean Duc de Montorio, autre Neveu de Paul IV, 
fut aufli fait Prifonnier ; & l’on arrêta de même le Comte 
Aliffe fon Beau-Frere, & Léonard Cardini. On fit le Procès à 
tous ces Coupables: le Pape voulut voir lui-même toutes les 
Informations , qui avoient été faites avec beaucoup d’éxati- 
tude: & Îles deux Cardinaux ayant été trouvés dignes de more, 


Charles Caraffe fut livré au Bras Séculier, & étranglé dans la 


Prifon, la nuit du fixiéme au feptiéme de Mars 1561 ; le Car- 
dinal de Naples en fut quitte pour une grofle Somme, qu’il 

aya en forme d’Amende. Le Duc de Mortorio eût la crête 
tranchée fur le Pont du Château Saint-Ange, trois jours après 
le Supplice du Cardinal, & leurs Corps furent expofés à la 
vüe du Peuple fur le même Pont. On fit aufli couper la tète 
au Comte d'Aliffe, & à Léonard Cardini. Nous verrons ce: 


Es notre Cardinal, devenu Pape, fiten faveur de la Famille 


es Caraffes. | 
Pie IV , quoique fi peu favorable aux Parens , & aux Créa- 
tures de fon Prédécefleur, ne laiffa pas de donner au Cardinal 
Aléxandrin toutes les marques imaginables de fon eftime, &. 


de fa bienveillance : tant la probité , & la vertu de ce Grand 


Homme le mettoient au-deflus des événemens , caufés par les. 
Paflions humaines. Le fidéle attachement, qu’il s’étoit fait un 
devoir de montrer dans toutes les occafons , pour la Perfonne,. 
ou la mémoire de Paul IV , ne l’avoit jamais rendu ni Compli-. 
ce, ni Fauteur des crimes de fa Famille; aufli n’eût-il aucune, 


— 


_ = ne ne 





" DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 317 
part à la diforace des Coupables. Le nouveau Pape, peu con- 
pi pe l'avoir confirmé … la Charge d'Inquifiteur Souvc- 
rain, le transféra de l’'Evêché de Népi, & de Sutri, a celui 
de Mont-Réal ( ou Mondovi ) en Piémont, où le travail .étoit 
beaucoup plus grand, à caufe des défordres , que les Guerres , 
& les Héréfes y avoient introduits, & que la négligence de 
quelques Evêques avoit laiflé croître, jufqu’à un excès, qui 
paroifloit déformais fans reméde. Notre Cardinal ne défefpéra 
pas de le trouver ce reméde: & le pitoyable état, où il fçavoit 
fon nouveau Diocèfe , l’attendrit fi fort, que malgré les ai 
res publiques de l’Eglife, & une fâcheufe maladie, qui fern- 
bloient devoir le retenir à Rome, il en partit en diligence, 
pour aller vifiter fon Troupeau, & lui procurer toutes fortes 
de confolations. La République de Génes, le Duc de Savoye, 
le Gouverneur de Milan, & les Communautés des Villes:, par 
où il pafa, lui rendirent par-tout les honneurs, qui écoient dûs 
à ignité, & à fa Vertu. SE 
. emiites attentions du Cardinal furent-de rétablir dans 
fa Cathédrale, l'Office Divin, la Décence , la Modeftie, & 
d'exhorter fes Chanoiïines à mener une vie conforme à leur 


Etat. Ses éxemples contribuérent encore plus que fes Exhor- : 


tacions, & fes Ordonnances, à remettre ce Chapitre dans fon 


ancien luftre. Il fit enfuite la Vifite du Diocèfe ; prêcha par- 


tout avec un zéle Apoftolique ; adminiftra le Sacrement de 
Confirmation; voulut connoître par lui-même la Doctrine, la 
Conduite, les Mœurs des Curés ; & il s’informa avec un foin 
particulier , de la maniére dont la Jeuneffe évoit inftruite, & 
élevée. Après s'être 4 a à connoître les diffenfions , Ou les 
déréglemens des Familles , il apporta. les remédes néceflaires 
pour y rétablir la Paix, & y faire refleurir la Difcipline Chré- 
tienne. Mais la Puifflance Séculiére ne feconda pas {on zéle, 

our réprimer les Hérétiques: & le befoin qu’on avoit de lui 
Rome, l’arracha à fon Troupeau, avant qu'il eût pû achever 
tout ce que la Charité lui avoit fait estreprendre (1 ) 
. Il vifita dans fa Route le Couvent de Vigévane , où il avoir: 
fait autrefois fon Noviciat, & la perice Ville de Bofco, Lieu 
de fa Naifance. Il ÿ laifla des marques dé fa tendrefle dans les. 
grandes Aumônes , qu’il diftribua aux Pauvres; & il forma 

( : ) Diæcefim Montis Regalis follicitudi- | Hæreticos impetrare potuit, Romam invi- 
ne veré Paftorali invifie , ue damna, quæ gra- frus redüit, rebus illius gregis ad animarum 
via, Prædecefflorum hac de re negligentià , | falurem eâ , quâ potuit, prudentiori Difci. 


invaluerant, refarciret ; fed, ubi nullum à |plin compofitis. De Beatif. w Canoni%e 
£eculari mavifiraeu auxilium ad .puniendas l'Tows.:I , pag. $210 . R : ” | 
Fr Hÿ 


Livre 
X XVIII. 


SAINT PIE V. 
D 


XXIX. 
Transféré à l'E. 
vêché de Mont- 
Réal 





XXX. 
Il va viliter fon 
Diocéie. 


XXXI. 
Et 1] produit de 
très-bons fruits. 


/ 


A&. San&. p. 625. 


XXXII. 
On le rapelle à 
Rome. 


LIrIvreE 
XXVIIL 


SAINT PIE V. 


Ibid. 








XX XIII. 
linportantes oc- 
cupations de no- 
tre Cardinal. 


” XXXIV. 

Zéle de la Jufti- 
ce, amour de l’'E- 
glile. 


A@. San, p. 626. 


XXX V. 
Deux jeunes 
Princes propolés 
pour le Cardina- 
lat. 


XXXVIT. 
Sentimens du 
Cardinal Aléxan- 
drin. 


318 HISTOIRE DES HOMMES IELUSTRES 


dès-lors le deffein de faire bâtir dans fa Patrie, un Couvent de 
fon Ordre, pour procurer à fes Compatriores un moyen de 


s'édifier & de s’inftruire, par les Prédicarions, & la bonne vie 


des faints Religieux, qu'il fe propofoit d’y établir, ainfi qu’il 
fit dans la fuite. 
Cependant après une longue interruption, on venoit de re- 
prendre à Trente les Seflions du Concile. C’étoit une grande 
occafion de foins , & d’affaires pour le Pape, qui devoit répon- 
dre toutes les femaines aux Confulcations de fes Légats, & 
donner par eux le mouvement à cette faince Affemblée, afin 
sr la Paix s confervât entre les Membres qui la compo- 
oient ; & que l’on y prit des Réfolutions falutaires à la Chré- 
tienté. Le Cardinal fainc Charles Borromée y travailloit avec 
une forte application : & le Cardinal Aléxandrin , qui préfidoit 
aux Congrégations du Saint Office, fe trouvoit aufi à toutes 
les Affemblées, que tenoic le Pape pour revoir tout ce qu’on 
traitoit au Concile de Trente. Sa Science dans les Matiéres Ec- 
cléfiaftiques, fa droiture, fon défintéreflement faifoient que 
fon fuffrage étoit toujours d’un grand poids. Et ce fut princi- 
palement dans ces occafions, felon la remarque de plufieurs 
Hiftoriens , qu’il fit voir jufques où peut aller la liberté fainte 
d’un cœur droit , dégagé de toute affection terreftre, ou cette 
humilité magnanime, que faint Bernard vouloit trouver dans 
rous les Cardinaux, qui font apellés dans les Confeils du Pape. 
Une fréquente expérience avoit déja convaincu tout le monde, 
que le Cardinal Aléxandrin, dans fes Avis, & fes Décifions, 
n’avoit aucun égard aux confidérations humaines, lorfqu'il 
alloit de la gloire de Dieu, & de l'avantage de l’Eglife. Nous 
pouvons en raporter quelques éxemples d’après un ancien Au- 
teur. | | 
Le Pape Pie IV, dit cet Hiftorien, voulut honorer de la 
Pourpre Romaine, deux jeunes Princes, Ferdinand de Médicis, 
& Frédéric de Gonzague; le premier âgé de treize ans, & le 
fecond de vingt-&-un. Le jour Abnicitiire de fon Couronne- 
ment, le Pontife , en fortant d'un Feftin qu'il faifoit ce jour- 
là aux Cardinaux, & aux Ambaffadeurs des Princes, leur en 
fit la Propofition; qui fut applaudie de la plûüpartr. Quelques- 
uns fe cürent, & il n’y eût que le Cardinal Aléxandrin qui 
eut le courage de parler ainfi : 
« Très-Saint Pere, je fupplietrès-humblement Votre Sain- 
» teté, de fouffrir que je lui repréfente, que le Concile de 
» Trente ayant travaillé avec tant de foin à réformer les 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 319 
mœurs, à détruire les abus qui s'écoienr gliffés dans l'Eglife, « 
& à rétablir la Difcipline, qui s’étoit miférablement relà- « 
chée par le malheur des rems, tous les Evêques, qui, pour « 
concourir à une Œuvre fi fainte, font venus de routesiles par- « 
ties de la Terre, avec des dépenfes, & des peines infinies, « 
feront fcandalifés, de ce que Votre Sainteté abroge déja un « 
des plus Saints Décrets sat ayent faits, afin qu'on n’admit « 
déformais aux Dignités de PEglife, que ceux qui ont l’âge, « 
la Vocation, & furtout le mérite néceffaire pour les remplir. « 
C'eft pourquoi connoïffant la juftice | & la néceffité de ce « 
Décret, je déclare à Votre Sainteté , que je ne a fans blef- « 
fer ma confcience, donner mon fuffrage pour la Promotion « 
de ces deux jeunes Princes. L’Eglife n’a pas befoin d’Enfans , cs 
mais d'Hommes faits, déja capables d’en fourcenir l’éclat & « 
la fainteté. Dans le jeune âge de ces Princes ,on ne fcauroit « 
connoître, quelles feront un jour leurs inclinations. Si elles « 
font bonnes, & fi leur mérite répond dans Ja faite à leur naif- « 
fance, ils ne peuvent manquer d'obtenir le Chapeau, Outre « 
cela Votre Sainreté me permettra de lui dire , que ce n’eft « 
ni le tems, ni le lieu de faire des Cardinaux. Cetre circonf- « 
tance ne donneroit-elle pas lieu aux Ennemis de PEvlife de « 
blâmer la conduire de Votre Sainteté ? » 

Ce Difcoars, plus admiré qu'applaudi, empêcha pour lorf- 
que le Pape ne pañfât outre ; mais Sa Sainteré fit quelques jours 
après ce qu’Elle avoit réfolu. On rapporte que le Cardinal 
Saint-Anve, admirant la liberté généreufe de notre Cardinal, 
& le zéle qui Pavoit fait parler pour maintenir les faints Dé- 
crets du Concile de Trente, dit depuis à quelques-uns de fes 
Amis, qu’il voudroit au dépends de tous fes Biens, avoir été 
afez hardi, pour faire lui-même cette Remontrance au Sou- 
verain Pontife. Le Servieeur de Dieu, fans voaloir fe faire un 
| mérite de fa fermeté, continuoit à parler , & à agir de même 

dans toutes les occafions, où la fincérité Chrétienne le deman- 


doit. Lorfque FAmbaffadeur du Duc de Florence, rendant fes 


civilités au Sacré Collège, vint remercier le Cardinal Aléxan- 
drin de Îa part de fon Maître. Ce généreux Cardinal lui dic: 
s« Monfieur l'Ambafladeur , ne prenez point la tes me « 
remercier de cette Promotion, je m'y fuis oppofé autant que « 
j'ai pà : ce n’eft pas que je n’honore extrèmement la Famille « 
des Médicis ; mais je n'ai pà trahir ma confcience, qui « 
m'empêchoit de confentir qu'un Enfant de treize ans fut «s 


EE 


LrIvREeE 
XXVIIL 


ne) 
SAINT Pire V, 
CRE PE EE SE) 


Ibid. n. 32. 


XXXVIT. 
SAR Cardi- 
naux admirent fa 


générolité, 


Ibid, 


XXXVIIT. 

1! parle avec fa 
même franchife à 
l'Ambafladeur de 
Florence. 


Ibid, 





LrIvRE 
XXVIII. 


SAINT PIE V. 





EN 


XXXIX. 

On propofe de 
permettre en Al- 
lemagne , le Ma- 
riage des Prêtres, 


XL. 
Notre Cardinal 
s’y oppolé. 


Ibid, n, 33: 


X LI. : 
Sa fermeté dé- 
plaît. 


510 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


élevé au Cardinalat (1 ). » Ce que ce Cardinal afluroit de fon: 
eftime pour l'illuftre Maifon de Médicis, parut dans la fuite 
avec éclat, nous en parlérons fous fon Pontificat. , 

. Mais il eût encore, fous celui de fon Prédécefleur, plus, 
d'une occafion de montrer cette vigueur Epifcopale, que les: 
perfonnes fages felon le monde ne pouvoient LA me , moins. 
encore imiter. L'Empereur Maximilien IT, & plufieurs Princes 
d'Allemagne avoient écrit à Pie IV, qu'ils ne trouvoient point 
de meilleur expédient , pour obvier à une infinité de diflolu- 
tions , de crimés, & de Ends. dont les Prètres de leur Pays 
deshonoroient l’Eglife de JEzsus-CHR1ST, & la fainteté de 
leur Caraére , que de leur permettre de fe marier. Quoique 
cette demandé fut fi oppofée à l’efprit des faints Canons, à lu 
fage, & aux Loix de l'Eglife, le Pape ne laiffa pas d’en con- 
férer avec quelques oo prendre leurs avis. Le 
Cardinal Aléxandrin ,'apellé à ce Confeil fecret, opina avec fa. 
liberté ordinaire ; il dit qu'il n’eft jamais permis de faire un 
mal pour en tirer un bien ; que le Sacerdoce des Miniftres de 
la nouvelle Loi étant une participation de celui de JEsus-, 
CurisT, il ne fe peut éxercer fans la chafteté, ni être agréa- 
ble à Dieu dans le commerce de la chair & du fang , felon la 


Tradition de l’Eglife Catholique. La Réponfe qu’on fit aux 


Princes d'Allemagne fut conforme à ces fentimens: & c’étoit 
le bruit commun à Rome, que le feul Cardinal Aléxandrin. 
avoit empêché que le Pape n’accordät la Demande de l'Em-. 
ereur , & des Princes. Ce qu’il y a de certain, c’eft que le 
ardinal Annibal Bozzuti, aufli recommandable par fa piété, 
ue par fa naiflance, avoit coutume de dire que l'avis du Car- 


inal Aléxandrin avoit plus de poids dans un Confiftoire, que 


les avis de tous les autres Cardinaux{(21), 
- Il faut cependant avouer que ces voyes de défintérefflement: 
& de fermeté , ne réuflirent pas toujours également au pieux; 
Cardinal. Le Pape le trouvant un peu trop infléxible en rm 
coup de chofes, où il jugeoit qu'il falloit fe relâcher, pour 
accorder quelque fatisfaétion aux hommes, lui Gta l’Apparte- 


à 1) Non efñt, inquit, quôd mihi gratias |illius refponfa præter cæteros admirans An= 
agas: quippe qui huic Eleétioni non modo]nibal Bozzutus Cardinalis, non minori pra 
non faverim, fed valde fim etiam adverfa- |dentiä quim dignitate, generifque fplendoré 
tus , non quod Medicæam gentem oderim ;|infgnis, dicere confueverat Cardinalis Ale- 
fed quod ita mihi confcientiæ ratio præfcri- | xandrini fententiam in ampliffimo Collegio 
beret, &c In AG, Santt. ut fp. plus ponderis habere (abfit invidia verbo } 
. (2) Hæcigitur 6 alia ejufmodi graviflima |quèm cæterorum omnium. Ibjd. : 

| ment 


 ———— die es 


se ae 


——. — sm 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 32r- 


ment qu'il lui avoit donné dans le Palais, & retrancha quelque 
chofe de l'Autorité, que. fa Charge d'Inquifiteur Souverain 
lui donnoit dans les affaires du Saint Office. On s’avifa même 
de lui dire un jour, que s’il ne ferendoit plus complaifant,, il 
devoit craindre, qu’on ne le renfermât dans le Château Saint- 
Ange. Mais le Serviteur de Dieu, peu étonné de cette me- 


nace, fe œntenta de répondre, que quand on voudroit l’em- 


pêcher de parler pour la Juftice, ou pour la Vérité, on pour- 
roit le renvoyer à fon Couvent, qui feroit toujours prêt à le 


. Au mois de Juillec 1$64, le faint Cardinal fut atteinc d'une 
maladie, qu’il jugea mortelle. 11 ne penfa dès-lors qu’à fe pré. 
parer à paroître devant Dieu ; reçut tous les Sacremens avec 


LrvRE 
XX VIIL. 


SAINT P1E V. 
rame acer" 








XLII. 
On le lui faie 
fentir. 
Ibid. n, 4. 


XLTII. 
Il n’en eft point 
ébranlé. 
X LIV. 
Griéve maladie. 


_une piété Se ET s {e fit faire une Sépulture très-modefte 


dans l’Eglife de 


a Minerve, & compofa lui-même l'E itaphe 
qu’il vouloit être gravée fur fon Tombeau { 1 ). Mais le Sei- 


Ibid, n. 3 f. 


gneur, qui le deftinoit au Gouvernement Univerfel de fon 
glife, voulut rendre plus longue une vie déja fi fainte, & qui 


devoit être fi utile à toute la Chrérienté. La Fiévre le quitta, 


fes douleurs diminuérent, & il commença à reprendre le tra- 
vail avec fes forces. Il réfolut même de retourner à fon Evé- 
ché, auflitôt que fa fanté pourroit le lui permettre, pour fe 


confacrer tout entier aux befoins de fon Troupeau. Il ne l'a- 


voit quitté qu’à regret, & pour des Caufes légitimes: & dès 
que la Providence paroifloit lui faciliter le retour, il fe difpofa 
au Voyage, & fit embarquer fes Meubles & fes Ecrits, qu’un 
Corfaire enleva proche le Port Hercole. Cet accident ne lui 
ayant pas fait. changer de deffein, il fit fes adieux, & il alloit 
fe mettre en chemin, lorfque le Pape lui défendit abfolument 
de partir, parce que les Cardinaux du Saint Office avoient 
pe Enr à Sa Sainteté, qu'il n’y avoit que le feul Cardinal 
Aléxandrin qui entendit parfaitement les affaires de l’Inquifi. 
tion, & que fon abfence de Rome apporteroit.un dommage 
très-notable à l'Eglife. . . .. nn . . | 
Malgré les EE continuelles, les pénitences, & les 
grandes auftérités du Cardinal Aléxandrin ; fa fanté fe forti- 


+ 


(1). Ad laudem D. O. M. Fr. Michael! cujus , & Sanétorum , ac Piorum viventium 

Ghiflerius ex oppido Bofchi , agri Alexandri- | cupiens adjuvari fuffragiis, locum hunc vi- 
si, Ord. Prædic. divinä mifericordià Tir. S. | vens fibi ftatuit, in quo cadaver, cm fuur 
Sabinæ Prefbiter Cardinalis, nofcens terram | obierit diem , poni curavit, annum agens 
terræ fe redditurum , ob certam refurrectio- | fuæ ætatis 60, & hum. falutis anno J $ Cd 
bis fpem ,in Virginis Dei genitricis templo, | 3 A, Sant. st fps ue, 
Tome IV, Sf 


— 


XL VY. 
Il recouvre la 
fantéi & le pré- 
‘pare à retourner 
dans fon Diocèfe. 


Ibid. 
XLVI 
Mais fa préfence- 
eft jugée nécefTai- 
re à Rome, 


XLVIf. 
Mort du Pape 
Pie IV, 





322 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 
Lrve's fioirtousles jours :& celle du r Pie IV s’affoiblifloit. Déjæ. 
X X VILLE. infrme depuis quelque tems ,.il ne faifoit prefque plus que 
= Jinguir ; FHyver de 1565, augmenta encore fes maux, &. 
nn après un Pontificat de cinq ans, onze mois, quatorze jours, 
il mourut entre les bras de faint Charles Borromée , la nuît du 
 huitiéme au neuviéme de Décembre. | 
__ Le jour mêmede la mort de Pie IV , les Cardinaux s’afflem. 
blérent pour renouveller le ferment qu’ils avaient fait, d’ob- 
fesver ka Conftitution de ce, Pape, touchant l’Ele&ion d'u 
_ Souverain Pontife. On lût cette Bulle, & tous jurérent'de s’y. 
XEVIH. conformer. Après. les Obféques & les Cérémonies ordinaires , 
Conclave. On s'aflemblz en Conclave; & on avoit lien de craindre qu'it 
ne fut long , foit à caufe des brigues & des intérêts des Princes, 
foit par rapport au nombre , am mérite, au érédir de ceux , qui 
pouvoient afpirer à la fuprème Autorité. Le Cardinal Borra- 
_ mée, qui fe trouvoit à la cète de quarante-cinq Cardinaux, 
Créatures de fon Oncle , réfolut d’abord de faire élire un 
Pape, qui fur digne de remplir une Place , qui demande de fr 
grands talens, & tant de vertus; & pour y réufhr , il employa: 
dès le commencement tous fes foins, fon zéle , fon erédit , & 
celui de fes Amis. Les deux premiers Sujets qu'il propofa , & 
qui étoient véritablement dignes de cet honneur, furent les 
Cardinaux Moron , & Sirlet. Le premier, fort expérimenté 
dans. les Affaires , avoit beaucoup de Naïffance, & de grands 
xLix.  talens. Le fecond étoit de baffle Naïflance ; mais fon mérite, 
Le Cardinal Bor- fa piété , & fa. capacité le rendoient bien eftimable. 1l en- 
A A plufieurs Langues , avoit une profonde 
jets. connoiffance du Droit Eccléfiaftique , & il avoit toujours 
mené une vie fort éxemplaire. Il étoit fi éloigné de toure am- 
bition, que lorfque le Pape Pie IV avoit voulu le faire Car- 
- dinat, il s’'éroir jeté à fes piés, pour le fupplier crès-inftan- 
ment de le laifler dans fa vie privée, qu’il preféroit à l’éclar 
de la Pourpre. Le Cardmal Aléxandrin fe déclara pour celui- 
ci, non-feulement il lui donna avec plaifir fon fuffrage ; mais 
# follicita fortement fes Amis en faveur d’un Sujet, dont ik 

eftimoit la Dodrine, & la vertu. | 

Cependant le Cardinal Borromée trouva des obftacles in- 
vincibles , & les plus fortes oppofitions à l’'Exaltation des deux 
Cardinaux Moron , & Sirlec, il ne put jamais réunir les fuffra- 
es néceflaires pour l’Elcéion de l’un, ou de lautre. Après 
Éien des brigues conçues, & avartéces, Borromée propola le 





DE L'ORDRE DES DOMINIQUE. 323 
Cardinal Aléxandrin , dont tout le Sacré Collége connoïfloit L'.r y.R + 
les rares vertus, les talens, l'expérience , & la capacité (*). X XVIII. 
Quelques Cardinaux lui repréfenrérent d’abord que c'étoit 
agir contre toutes les régles de la Politique, que de vouloir 
élever au Souverain Pontificac, un Cardinal, qui ayant tou- LL. 
jours été fort attaché à la Maifon des Caraffes, fi févérement Ro tit 
traitée par le dernier Pape, pourroit faire le mÊme traitement dinal Alérandrin. 
à la Famille de Pie IV. C’étoit mal connoître le Cardinal 
Aléxandrin, que de concevoir de femblables foupçons. Le 
Cardinal Borromée avoit üne autre idée de fa juftice, & de 
toutes fes vertus. Il perfiftä dans fon deffein : les Chefs de 
Pa rti fe joignirent à lui; tous les autres fuivirent. Le feul Car- LI 
dinal Aléxandrin , aufli furpris qu'effrayé de certe réfolution, Qi <fli: 
s'y oppofa fortement ; TT. les prières, & les raifons les 
Hg her ren pourne pas {e charger d’un fi pefantfardeau.On ir. 
lui répondit toujours qu’il ne pouvoit refufer fes fervices à ,L% eo 
YEglile, fans réfifter au Saint-Efprit qui l’avoit élà. On le tira 7 "7 
comme de force hors de fa Cellule, pour le conduire à à 
Chapelle, où on a coutume de faire la premiére Adoration. 
Tout le Sacré Collége renouvella fes iniftances , pour lui faire 
proférer ces deux paroles: Nous acceptons , & le Saint renou- 
velloit avec la même ardeur {es humblés prières, pour engager 
les Cardinaux à faire un autre choix. Mais voyant l'inérifiré  LIIL 
de fes efforts, & de toute fa réfiftance, il adora èn tremblanc Se rend enfin, & 
les Ordres du Ciel, & accepta. enfin le Pontificat, le feptiéme BE !° "om de 
de Janvier 1566. A la priere de faint Charles Borromée , le 
nouveau Pape prit le nom de Pie V, pour honorer la mémoire 
de fon Prédéecefleur. | 
La nouvelle de cette Election , répandue auflitôt dans la LIV. 
‘Ville, & bientôt après dans tout le Monde Chrétien , furprit Diverfité de fen- 
les uns ; réjouit & confola les autres: quelques-uns en furent 
affligés. Quoique les Princes. Chrétiens n’euflent eû aucune 
part à cette Election, qui étoit hotes à du Saïint-Efprit, ils 
en témoignérent tous une parfaite fatisfaétion. Le Roy d’Ef- 
agne en particulier , Philippe 11 ;:en écrivit encés: termes à 
"Archevêque de Séville: « J'ai appris paï les Lettres dux 


SAINT Pre. V, 
RS ER EE CR 





- 
« 


(*) L’Auteur Anonyme de la Vie des } oublie bientôt ce qu’il vient de dire, &après Tom, V, pag. ri 
Papes , s'explique ainfi : Borromée , qui agif- | avoir apellé notre Cardinal , #3 bemme doux, 
foit toujours par un principe de Religion, étoit | & d'une vie éxemplaire , il dit qu’il étoit d'u 1 ..; 
ferme, pour ne pas dire obfiivé dans [es fenti-] naturel implacable & faronche, qui avoit 
mens... 1l s’avifa, pour faire diverfion, de horreur de-laïclémence, à dont Ta rigueur 
a le Cardinal Aléxandrin ,bomme doux ,l'escédoit fouvent celle des Eoix. Quel nom 
© d'une vie exemplaire. Mais cer Ecrivain! donner À celaz. : - sf ” 

1] 





Pag. 8, to 


L'= V'R E 
XX VIII. 
SAINT P1E V. 








L V. 
Joye du Ro 
d'Efpagne, ; 


LVT.- 
Sentimens du 
Peuple Romain , 
& du nouveau 


Pape. 
| A. San@. Pe 619 


LVIT. 
Son Couronne- 
ment ; fes premié- 
tes libéralités. 


LVTIL 
Réglées par la 
rudence , & par 


la charité. 


ci} 


Tom. V, pag. fs. 


154 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 
» Grand Commandeur de Caftille,mon Ambafladeur Rome; 


_» que le Cardinal Aléxandrin a été élû Pape, du confentement 


.» unanime de tous les Cardinaux ; ce qui montre que fon Elec- 
» tion vient du Saint-Efprit: j'en ai une joye incroyable; & j'ai 
» rendu graces à Dieu de nous avoir donné un Pape d’une vie 
» el nt , très-Sçavant , & très-Saint. Il y a lieu d’efpérer 


_.» que cette Eleétion fera pour le bien de l’Eglife, & de toute 
_.» la Chrérienté, pour l’accroiffement 


de notre fainte Foi, & 
» de notre Religion ». . 
Ce que le Cardinal faint Charles Borromée écrivit au Roy 

de Portugal , ne pouvoit pas lui donner une autre idée du nou- 
Veau Pape, qu’il apelloit un Pontife très-fage, très-éclairé dans 
le maniment des Affaires, & orné de toutes les vertus. Cepen- 
danc la plûüpart des Romains, connoïffant bien la févérité du 
Pontife à l'égard des Méchans, appréhendérent la rigueur de 
fon Gouvernement {*}: ce qui ayant été rapporté au famt 
Pape, il dit à fes plus familiers Amis : « f’efpére que Dieu me 
‘5 re la grace de les gouverner d’une maniére, qui les rendra 
» plus afisés de ma mort, qu'ils ne le font de mon Eledion. 
C'eft , ajoute un ancien Auteur, ce que l'événement juftifia 
-dans la fuite, | 
Le Couronnement du nouveau Pape fe fit le 17 de Janvier, 
jour de fa Naïflance, & le fafte mondaïn orna moins cette 
‘Pompe Religieufe, que ne fit la piété du Pontife, & l'Ordre 
qu’il avoit établi. Les défordres qui fe commettoient ordi- 
pairement dans la Diftribution des Aumônes , dont les Pa- 
pes ont coutume de gratifier le menu Peuple le jour de leur 
Couronnement , furent caufe que Pie V ne voulut pas qu’on 
jettât ces fommes d'Argent dans la grande Place , où il y en 
‘avoit ordinairement plufeurs qui étoient eftropiés, & quel- 
“ques-uns étouffés dans la foule. Il fit diftribuer une partie de 
cet Argent aux Pauvres, & fit porter Fautre dans les Maifons 
particulières, à des perfonnes qui étoient dans la néceflité. Les 
mille écus deftinés pour traiter les Cardinaux, les A mbañla- 
‘deurs,.& les Seigneurs qui avoient aflifté. au Couronnement, 
il les envoya aux Couvens, & aux. Monaftéres les plus pauvres 
de Rome : & comme ôn lui repréfenta que cela re trouvé 


. 


(*) L’Auteur Anonyme avoue , que felon | /s nouvelle de fon Election au Pontificat tros- 
 PHiftoire, le Cardinal :léxandris étrit desé| bla les Romains, qui avaient fujet de le baïr. 
. d’une grandear d°.1me fingutiére , d’une insé-| WA aurois dé fe conçenter de dire, que les 
grité de vie à toute épreuve, & d'un parfait] Hérériques , & les mauvais Chrétiens avoient 

defintéreffement. U ne life pas de dire , g8e | lujet de le exaindre. 


+ 


0 


rétablit l’obfervation des Loix, 


DE L'ORDRE DE $ DOMINIQUE. 325 


mauvais, il répondit: « Je ne crains pas que Dieu me fafle « 


rendre compte de n’avoir pas fait un Feftin aux Cardinaux , « 
& aux Ambafladeurs des Princes ; mais je dois craindre qu'il « 
ne me punifle d’avoir laïflé fouffrir les Pauvres, qui font les « 


Membres de JESUS-CHRIST ». 


Le fage & généreux Pontife fit auffi différentes libéralités, 
aux Cardinaux pauvres, qui n’avoient point de quoi foutenir 
la dépenfe, où leur Dignité les engageoit ; aux Auditeurs de 
Rote, aux Conclaviftes, & à tous ceux qui avoient bien mé- 
rité de lEglife, ou qui avoient rendu quelque fervice impor- 


“portant à fon Prédécefleur. Il régla d’abord fa Famille; afin 
qu’elle pât fervir d’éxemple à la Ville de Rome, pour la mo- 
deftie , & la piété ; & qu'il fut plus autorifé à réformer les dé- 
-fordres publics. Il engagea les Cardinaux fans diftinétion à en 


ufer de même dans leurs Maïfons; & travailla enfuite à bannir 


le luxe & le fcandale de la Ville. Il retrancha la débauche 
des Cabarets, & la médifance publique des Affemblées popu- 


laires. Il défendit dans les Spectacles les Combats des Bêtres, 


& tout ce qui pouvoit y avoir d’inhumain, ou de trop licen- 


tieux. Enfin par fes foins, fa 4 rte & fa fermeté ; Pie V 
exactitude, & l'intégrité dans 
la Police, & dans l’Adminiftration de la Juftice. De forte que 


la Ville de Rome en peu de tems prit une face toute nouvelle, 


& donna beaucoup d’édification au refte de la Chrétienté , au 


bien de laquelle le faint Pape confacra toutes fes veilles , & tous 


{es travaux. | 
Tant de belles actions firent ouvrir les yeux aux Romains: 
ils conçurent dès-lors d’'heureufes efpérances d'un Gouverne- 


ment établi fur ka Keligion, la Juftice , & la Piété. 11 eft vrai 
que ce que fit Pie V, à l'égard du Comte d’Altemps, ne fut 


pas approuvé de tour le monde; mais il le fur des plus fa- 


gs: voici le Fait. Annibal Sictici Comte d’Altemps , Frere 
du Cardinal de ce Nom , avoit époufé la Sœur de S. Charles 


Borromée, peu avant la mort de Pie IV, leur Oncle, qui lui 
avoit donné fon Billet , de cent mille Ecus, dont il gratifioit 


fa Niéce, en faveur de ce Mariage. Ce Pape étant mort, le 
Comte ne fut point paye ; il eût recours à la bonté du nouveau 


Pontife ; il vint fe jetter à fes piés , & le conjura d’avoir pitié de 
lui. On n'ignoroit pas que le Cardinal Aléxandrin avoit hau- 


tement blâmé en plein Confiftoire, cette profufion des bièns 


de l'Eglife, faite en faveur des Parens ; & on ir" S qu’en 
AN 


LIVRE 
XXVIIE. 


SAINT PIE V. 
D emma 


A&. Sanû. Pe 629 . 


LIx, 
Les commence- 
mens de {on Pon- 
tificat. 


LX., 
Font refpcéter let 
Loix ; la Ville de 
Rome prend une 
autre face. 


Kid 


LXI 
Sa conduite à l’é- 
ard du Come 
’Altemps. 


LivRke 
XX VIII. 


SAINT Pie V. 











-LXIT 

Il rétablit la mé- 
moire des Caraf- 
fes. | 

Spondan, ad An, 
1666. n, 4. 

Huit, Eccl, Liv. 
CLXIX, 2, 71, 


LXIFI 
Jufte  févérité 
contre les Fem- 
mes de mauvaife 
vic. 


7 / 


326 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


fuivant fes maximes, il ne manqueroït pas de rejetter la priére 


du Comte d’Altemps : on fe trompa. Pie V, crut qu’il éroit de 


le juftice de ne point ruiner un Gentilhomme, qui avoit agi 


de bonne foi, & qui n’auroit point époufé la Niéce du dernier 
Pape , fans l'efpérance de cette Dot. Il en confera avec plu- 


fieurs Cardinaux ; & de leur avis, il fit compter à ce Seigneur, 


une Somme de cinquante mille Ecus. Il montra par là combien 


‘il écoit éloigné du reflentiment, : appréhendoit qu’il n’eût 


contre la Famille de fon Prédécefleur. 

Il n'oublia pas auffi celle des Caraffes: un de fes premiers 
{oins fut de faire éxaminer de nouveau, la Caufe du Cardinal 
Charles Carafe, & du Duc de Montorio fon Frere, pour con- 
noître s’ils avoient été juftement condamnés. Cet Examen ne 
fut point inutile: plufeurs de ceux qui avoient afhfté à ce Ju- 
gement , & qui avoient prononcé contr'eux, fe retra&érent ; 
& fur les nouvelles Informations , ils ne firent pas difficulté 
de reconnoître, qu’on avoit mal jugé. Sur cette Déclaration, 
Pie V voulut queles Caraffes fuflent rétablis dans leur réputa- 
tion, leurs Titres, & leurs Dignités. Cet Aëdte de Juftice, & en 
même tems de reconnoiffance, ne fut point fouillé par l’effufion 
du Sang de ceux qui s’étoient laiflé prévenir, ou furprendre 
dans leur premier Jugement. | | 

Pendant que le zélé Pontife faifoit rechercher éxatement 
ceux qui répandoient l’Héréfie parmi les Peuples d’Italie, ou 
qui étoient juftement fufpects dans la Foi, il travailloit à ôter 
un autre Scandale trop pernicieux aux Mœurs des Romains. 
Il fit pour cela plufieurs Ordonances très-rigoureufes contre 
les Femmes débauchées, voulant qu’elles fortiflent de Rome, 
ou qu’elles fe mariaflent, fous peine du foüet, fi elles n’obéïf- 
foient. Maïs fur la Remontrance de quelques Seigneurs, il or- 


donna qu’elles demeureroient renfermées chez elles, fans qu'il 


leur fut libre de paroître dans la Ville; ni le jour, ni la nuit. 
Son deflein dans cette Ordonnance étoit, que la’ honte les 
obligèit à renoncer à leur vie criminelle ; & que les hommes, 
craignant de pafler pour infâmes , évitaflent de fe trouver dans 
les lieux de Proftitution. Le Pape ordonna de plus que celles 
qui mourroient dans la débauche, feroient privées des Sacré- 
mens, & de la Sépulture Eccléfiaftique. Tout ce que l’on pût 
dire, ou repréfenter contre cette Ordonnance, fut inutile : le 
Pape toujours férme dans fa réfolution, répondit à ceux qui 


‘le prefloient, de fe relâcher un peu, qu'il fortiroit de la Ville, 


ne € TR SR ee 


DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 327 

& tranfporterait le Saint Siége ailleurs, fi l’on n’obfervoit fes 
Kéglemens (*). Nous avons vu de nos jours une femblable fer- 
meté, & pour un cas femblable, dès le commencement du 
Pontificat du faint Pape Benoit XIII. Si tout le zéle de Pie V, 
ne pür Qter entiérement le fcandale:, il Ie diminua beaucoup :ik 
en retira plufieurs de ce malheureux état, tant par fes Bien. 
faits, que par fes menaces : & il dota une infinité de pauvres 
Filles , pour prévenir en elles ke danger de parcilles extrè- 
mités. | | |  . | 
Pour reufhr plus facilement dans le deflein de réformer l’E- 
glife dans tons fes Membres, Pie V eut foin de faire publier 
& recevoir , autant qu'il lui fut poffible, le Concile de Trente. 
Il obligea les Evêques, & les Curés à réfider , ou à fe démet- 
tre: rétablit, & purifia le Culte Divin, & râcha d'y mettre de 


Livre 
XXVIIL 
SAINT Pis V. 





Vide A@. S$San@. 
P.632.Cap. XXVII 
LXIV. 

Pie V, fait ob- 
{server les Décicrs 
da faint Concile 
de Tiente. 


Funiformité. H fit imprimer le Cathéchifme Romain , en . 


Larin, en Aïleman, & en Polonois, pour l’inftruction des jeu- 
nes Gens. Il publia les Breviaires, & les Mifels corrigés avec 
beaucoup de. foin, & de dépenfe : défendir aux Prètres Grecs, 
furtont à ceux qui étoient mariés, de célébrer la Mefle, ou 
quelque-autre Office Divin ,autrement que felon le Kit Grec, 
& aux Prètres Latins de pratiquer les Cérémonies des Grecs. 
Il abolit fes Indulgences Pécuniaires ; & fit plufieurs falutaires 
Kéglemens pour le Clergé Séculier, & Régulier, pour chaque 
Ordre en particulier, pour la fubordination , les Emplois, & la 
fubfiftance des Religieux, pour Lz Clôture des Religieufes, & 
pour l'Etat des Ordres Militaires. Il voulut que les Cardinaux , 
qui ne fatisferoient point à leurs dettes, puflent y être eon- 
traints comme les autres par Îa Juftice, même par la fai- 
fie de leurs Biens, & de leurs Meubles. IL renouvella la dé- 
fenfe, faite par Innocent HI aux Médecins , de vifirer leurs 
Malades plus de trois fois , s’ils ne s’étoient confeflés pendane 
cet intervalle. Et portant toujours fes vüës plus loin, di envoya 
dans toute l’Icalie des Vifiteurs pour éxaminer fi les Evêchés, 
les Chapitres, [es Collèges, & Îles Monaftéres étoient bien 
gouvernés, & pour lui en faire éxaement le rapport : car quoi- 
qu'infirme, & déja affez avancé en âge, il vouloit néanmoins 


entendre, voir, & connoître par lui-même tout ce qui con- 


cernoit Le bon ardre, & le rétabliflement de la Difcipline. 


(*) L’Anteur gnonyme parlant des Loix | Mais la faite des Perfonnes de cette cfpéce 
de Pie V, contre les Femmes de mauvaife [ne pouvoit pas faire de Rome une vafte {o- 
vie, dit que Rome devine en peu de tems une |litude;. où du mains cette folitude éroit- 
vafe folitade , par la fuite des hommes dr des elle um moindre mal , que celui qu’on vou- 


Femmes, que la [évérité du Pape efrayois. *iloit comigers -:- 


e 


LXV. 
Etendue de Ia 
Sollicitude Apot- 
tolique. 


+ - # Tom V fa 75. 


LiveRre 
XX VIII. 
SAINT PIE V. 


LX VI. 
Divers raifonne- 
mens des Politi- 


q'ics. 


LXVII 
. Le faint Pape ne 
confulte que Ja 
Loi, & fon devoir, 


3128 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRÉES 

. Des ordonnances fi fages, & une vigilance fi digne d’un Suc-” 
ceffeur de faint Pierre, furent diverfement interprétées à Rome. 
Tant de Réglemens ne plurent pas également à tous. Les uns 
louérent fon zéle; les autres le crouvérent excelif, & contrai- 
re, finon au devoir Paftoral , au moins à la qualité de Prince, 
attachée au Souverain Pontificat. Ceux-là difoient que le Vi- 
caire de JEsus-CHRIST étoit obligé d’ufer de rigueur , tant 
contre la corruption des Mœurs, que contre l'Héréfie. Ceux- 
ci auroient fouhaité , difoient-ils, moins de zéle, & plus de 
modération. Les plus Gens de Bien avouoient que fi le Ponti- 
ficat étoit reflerré dans les bornes du devoir d’un Pafteur, on 
ne pourroit guéres fouhaiter un Pape plus digne d'occuper le 
Saint Siège. Il leur paroifloit que pour un Souverain Pontife, 
Pie V entroit trop dans le détail: comme fi la vertu, le bon 
ordre, & la régularité ne convenoïient pas à tous les Etats , ou 
fi ces fortes de foins fe trouvoient incompatibles avec l’Eléva- 


tion du premier des Pafteurs. Le fainc Pape laïfloit juger , & 


LXVIII. 


I attire pluñeurs ‘ 


Juifs à notre Re- 
jigion, 


Spondan. ad An. 
366. n. je 


CLXIX ; D. 77°. 


LXIX. 
Il reprime, & 


parler ; & continuoit toujours d’agir fur le même Plan. Il por- 
toit fes premiéres attentions aux plus grandes chofes ; & ne’ 
négligeoïit pas celles qui paroifloient moindres. 
Le Mardi de la Pentecôte 1 566 , le Pape donna avec beau- 
coup de folemnité le Baptème à un célébre Juif, & d'toute fa 
Famille. Ce Juif, fort riche, & fort fçavant, nommé Elie, étoit 
diftingué parmi les Rabbins, ou les Docteurs de la Synagogue. 
On raporte que le Cardinal Aléxandrin l’avoit fouvent exhorté 
à CN à vraye Religion. & que le Juif lui avoit toujours 
répondu qu’il abjureroit le Judaïfme, quand il le verroit Pape. 
Pie V, fe voyant donc élevé fur la Chaire de faint Pierre, le 
fomma de tenir fa parole. Elie fe fit inftruire, demanda là 
Grace du Baptême, & reçut ce Sacrement des mains du faint 
Pape , en préfence de plufieurs Cardinaux, & d’une grande 
multitude de Peuple. Sa Femme, trois Enfans qu’ilavoit, & un 
de fes Neveux, furent aufhi baptifés avec lui. Elie reçut le nom 
de Michel ; & Dieu fe fervic de fon éxemple, pour en attirer 
plufieurs autres, même parmi les plus Sçavans de fa See, qui 
abjurérent comme lui le Judaïfme , pour fe foumettre au joug 
de j ESUS-CHr16T. Le Pape accorda divers Priviléges à la Fa- 
mille du Néophifte , adopra même un de fes Enfans; & pour 
faciliter le retour des autres Juifs, il fonda une Maifon, pour 
y faire inftruire , & élever les Carhécuménes. | . 
… Certe douceur à l'égard des Juifs, qui embrafloient le Chrif- 
tianifme, ou qui vivaient felon les Loix dans leur Religion, 
a n’empècha 


| 


me ë 
es = 
mer ms 


= …—— 


DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 329 
n'empêcha pas Pie V, de févir dans la fuite contre ceux de 
leur Sete, qui, répandus dans l'Italie, abufoient de la tol- 
lérance des Magiftrats, ou de la néceflité, & de la fimpli- 
cité de quelques Carétiens, pour commettre divers crimes. 
Outre les Ufures énormes qu'ils éxigeoient de leurs Débiteurs, 
ils étoient accufés d’être Receleurs, & de faciliter les Vols & 
les Brigandages , en achetant tout ce qui avoit été volé; de 
fréquenter les Maifons des Chrétiens, fous prétexte de trafic, 
& dans le deffein d'y débaucher les Femmes & les Filles; d’em- 
ployer la Magie pour découvrir les Tréfors ; & d'engager bien 
des Chrétciens dans leurs Superftitions. Sur ces plaintes, & ces 
accufarions, dont on avoit plus d’une preuve, Pie V ordonna 
à tous les Juifs de fortir dans trois mois de tout l'Etat Ecclé- 
fiaftique, fous peine de confifcation de rous leurs Biens, & de 


: fervitude perpétuelle. Sa Sainteté excepta néanmoins les Villes 


de Rome, & d’Ancone, tant pour ne point interrompre le 
Commerce des Pays Orientaux, dont on tiroit beaucoup de 
profit, que pour pl vu là les Juifs, à s’abftenir déformais 
des crimes, dont on les chargeoit; & leur procurer l’occafion 
de fe convertir, par les précautions qu’on prit, & qui furent 
en effet pour ef eu , un moyen que la Providence fit fervir 
à leur Salut (1). | 
La Sollicitude Paftorale de Pie V, n’étoit pas renfermée 
dans les bornes de l'Etat Eccléfiaftique. Le monde Chrétien 
dans toute fon étendue, reflentir les effets de fa vigilance, dé 
fa charité, & de fes attentions. Pour arrêter les malheureux 
tee des nouvelles Héréfies, qui infectoient déja les plus 
elles Provinces de l’Europe, le faint Pape envoya des Légats 
dans toutes les Cours, de zélés Miffionnaires dans toutes les 


Eglifes affligées ; & employa généreufement les Revenus du 


Saint Siège, pour aider les Princes Chrétiens à dompter les 
Ennemis de la Religion, & de l'Etat. L'Allemagne, la Polo- 
gne, la Prufle, la France, les Pays-Bas reçurent à propos les 

rands fecours, & les fages confeils , dont ce Pere commun fe 
ervit, pour empêcher que la Religion Catholique ne fut en- 
tiérement ruinée par la malice , ou les violens efforts des Héré- 
tiques. On aflure que la Ville d'Avignon, & le Comtat Ve- 
naiflin ne furent préfervés de la contagion, que par les foins 


attentifs, & la vigilance de Pie V. Les autres Provinces de la 
(1) Neque verd irriti omnino, Dei be-fprimariis... ab ipfo falutari aquà perfufi, 

nignitate, labores ejus fuerunt ; quando fatis | Chriltianam Religionem füufceperunt | &c, 

multi utriufque fexüs ; in ifque nonnulli ex | 44 AGE, Sat, pag: 635. 1m 71.. : 
Tome IF, Tt 





LIVRE 
X XVIII. 


SAINT P1E V, 





punit les coupa- 
bles excès de plu- 
fieurs autres. 


LX X. 

Il porte fes at- 
tentions dans tous 
les Etats de la 
Chrétienté. | 


LXXI. 
Dans l'Ancien, 


| 330 HISTOIRE DES HOMMES IELUSTRES 

LIVRE Chrétienté, qui n’étoient À infectées de nouvelles Héréfies, 

XX VIIE n'éxercérent pas moins fon zéle. C’eft ce qui parut par les 
———-— foins qu'il prit de réformer beaucoup d’abus grofliers, déja in- 
SAINT PIE V. vécérés dans l’Efpagne, dans le Royaume de N aples, & dans 

Lxx11. les autres Pays de FObéiance du Roy Catholique. Il n’ou- 

Et dans le Nou- blia pas les nouveaux Chrétiens des Indes Orientales, & Oc- 
veau Monde. Cidentales : il avertit les Rois d'Efpagne ê& de Portugal , de ne 

Vide A& San. + e \ 
pag. 654. Cæp. u, pas fc borner tellement à leurs intérèts, que le fuccès de leurs 

Conquêtes remporelles, les empêchät de contribuer à celles 
u’y faifoit la Religion de JEsus-CHR1ST, fur linfidélité. 
Il fit pourvoir par leur moyen à la fubfiftance, non-feulement 
des Prètres, & des Religieux Mifionnaires, qu’il envoyoit 
jufqu'au fonds du Japon, mais encore à celle des pauvres 
Néophites , ou nouveaux Convertis, à in la mifére auroit 
_été peut-être un fujet de tentation , pour fe rengager dans leur 
remiére infidélité. 

Par la fagefle, & la prudence du Cardinal Commendon 
fon Légat en 4. que le Pape avoit fait fon Légat auprès de FEmpereur Maxi- 
lemagne. milien IF, il fit refpecter dans plufieurs Diocèfes d'Allemagne, 

les Décifions du Concile de Trente ; empëcha que l’on ne com- 

mit à des Laïques la caufe de la Religion; fit remettre en pof- 

feffion de leurs Eglifes, quelques Evêques, & plufieurs Paf- 

teurs du feeond Ordre, que les Proteftans en avoient chaffés. 

Il obtint enfin que la Confeflion d’Aufbourg n’auroit point 

Heu en Autriche, & que l’on n’y fouffriroit pas les Luthériens, 

_non plus que les autres Hérétiques. L’Empereur, animé par 

les vives inftances du Pape, & de fon Légat, fit paroître beau- 

coup de fermeté, tant dans FAfflemblée des Etats qui fe tint à 

Vienne, que dans celles qu’il convoqua depuis en Bohëme, & 

en Hongrie,: où ce Prince exhorta fortement les Grands, & 

les Peuples, à ne point fe départir de l’ancienne Religion, & 

à fervir Dieu comme avoient fait leurs Ancêtres, & comme 

LXXIV.  faifoit encore leur Souverain. Si fa fermeté à refufer aux Hé- 

; : UE _ rétiques ce qu’ils demandoient., au préjudice de la Religion, 
ours à pe d ee à : 

seur contre Le [e priva de quelques fecours, qu’il avoit droit d’atrendre de 

Turc. leur part, & dont il avoit befoin pour repoufler les Armes des 

Turcs; le Pape y fuppléa de fon côté ; & en même rems qu'il 

follicitoit rous les Princes Chrétiens, par fes Lettres Apoito- 

Hiques , ou par fes. Nonces, d’aflifter l'Empereur, qui foutenoit 

feul tous les efforts des Infidéles; il leur donnoit l’éxemple, 

par le fecours confidérable d'Hommes & d’Argent, qu’il en- 

voya à ce Prince, Les Ducs de Florence, de Ferrare , de 





DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 33r 


Mantoue, & les Républiques de Luques & de Génes, fe con- 
formérent aux défirs, & à l’éxemple du Saint Pere. 
Pie V ouvrit en mème tems les Tréfors Spirituels de l’E- 
gli: fit publier un Jubilé pour implorer le fecours du Ciel fur 
Armée Chrétienne ; ordonna des Priéres des Quarante- 
Heures dans les Eglifes de Rome ; & exhorta les Fideles à 
faire pénitence, afin de fléchir la Juftice de Dieu irritée par 
leurs péchés. Les chaleurs de l’Eté ne l’'empêchérent pas de fe 
trouver lui-même à tous ces faints Exercices de Religion ; & 
les rares éxemples d'Humilité & de Dévotion , qu’il donna au 
Clergé, & au Peuple Romain , parurent ranimer dans tous les 
cœurs Îes fentimens de ferveur & de piété, qu’il avoit voulu 
y exciter. | 
Tous les Hiftoriens ont parlé de la générofiré de notre 
Pape envers l'Ordre de Malche: & il eft certain qu’il rendit 
un fervice très-important à toute la Chrétienté , tant par les 
fecours qu’il donna à ces braves Chevaliers , que par les fages 
confeils, dont il fçut foutenir, ou ranimer le courage du 
Grand Maître, extrêmement affoibli par ie cruel Siége , qu’il 
avoit foutenu contre toute la Puiflance Ottomane, & effrayé 
os les préparatifs d’un fecond, dont il étoirt menacé. Dès 
année 156$, la derniére du Pontificat de Pie IV , Soliman IT, 
Empereur des Turcs, enflé de l’heureux fuccès de fes Armes, 


| ” l’avoient rendu Maître de F’Ifle de Rhodes , & tranfporté 


e colére contre les Chevaliers de faint Jean de Jérufalem, qui 
venoient de lui enlever le Gallion des Sultanes, chargé de 
riches Marchandifes, réfolut de fignaler fa vengeance par la 
Conquête de l’Ifle de Malthe. Son âge avancé ne lui permet- 
tant plus de foutenir les fatigues de la Guerre, il choifit les 
deux plus habiles de fes Généraux, qu’il mit à la tête d’une 


LIVRE 
XXVIIL 


ES 
SAINT PIE V, 
D "| 


L XX V. 
Ranime la Foi, & 
la piété des Ficé- 
les. 


Soutier.t l'Ordre 


de Malre. 


effroyable Armée, compofée de deux cens foixante Voiles, & 


cette Flotte fut encore groflie de dix-fept Galéres, que Dragut 
fameux Corfaire y amena, avec quelques Soldats d’élite. 

Les Infidéles s’attachérent d’abord au Fort Saint Elme; & 
après une infinité d’Attaques & d’Afläuts, que les Chevaliers 
foutinrent avec une intrépidité incroyable, les Turcs fe ren- 
dirent maîtres du Fort au bout d’un mois de Siége; pendant 
lequel on prétend qu'ils perdirent fix mille hommes, & qu'ils 
tirérent dix-huit mille coups de Canon. Tous les Chevaliers, 
qui défendoient le Fort Saint Elme, furent tués fur la Bréche, 
ou maffacrés depuis par les Vainqueurs. Mais leur cruauté ne 
fervit qu'à animer davantage le courage du Grand Maître, 

| Tti 


LXXVII. 
Efforts des Otho: 


mans. 





LIVRE] 


XXVIII. 
SAINT PIE V. 





LXXVIIE. 

Leurs pertes. 

Hift, Eccl Liv, 
CLXIX, n, 72. 


LXXIX. 
Gentilshommes 
François à Romc. 


AQ&. S1BA. P° 638. 
2. O2, : 


LXXX. 

Ecs crands pré- 
paraniis du Sul. 
san ,inquiétent k 
Grand Maitre de 
Mal. he, 


332 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


can de la Valette, & de ceux, qui défendoient avec lui [& 
Ville de Malthe. Ni le nombre prodigieux des Afliégeans, ni 
le terrible feu d’une Artillerie à , qui foudroyoit 
nuit & jour les Remparts, ne purent jamais ralentir celui des 
Affiégés: la vigilance, la conduite, la valeur invincible du 
Grand Maître fuppléoient au nombre, & fauvérent la Ville. 
Les Infidéles, après avoir perdu plus de deux cens mille hom- 
mes ( felon un Hiftorien Moderne ) ou trente mille feulement 
felon le temoignage d’un Auteur Contemporain ( 1 )}; furent 
obligés de lever hont:ufement le Siége, & de remonter dans 
leurs Galéres, pour n'être point enveloppés par l'Armée Chré. 
tienne, qui venoit au fecours de cette lfle. | 

Pendant ce tems-là, Pie V monta fur la Chaire de S. Pierre; 
& il n'eut rien de plus preffé que d’écrire au Grand Maître de 
Malche , pour le féliciter de ce fuccës , le confoler en même 
tems de la perte qu'il avoit faire de tant de braves Chevaliers, 
& lui offrir cout le fecours qui dépendroït de lui, pour l'aider 
à réparcr les ruines d’une Ville prefque entiérement renver- 
fée. Plus de cent Gentilhommes François, qui avoient fignalé 
leur courig2 durant le Siege, revenant de Malche, avec le 
refte de leurs Troupes, pañlérent par Rome; & vinrent pré- 
fenter leurs refpeëts au Pape, qui ne fe contenta pas de les 
recevoir avec diftinétion, il leur fit offrir dix mille Ecus d'Or, 
pour reconnoître le fervice qu’ils avoient rendu à la Chré- 
tienté. Ceux-ci ayant à leur tête le Comte de Briflac, refufé- 
rent Île préfent avec autant de générofité qu’on le leur offroit, 
& après avoir baïfé les piés au Saint Pere, ils revinrent en 
France pleins d'admiracion , & de vénération pour un fi grand 
Pape. 

La conduite de Pie V , répondit toujours à la haute idée ,que 
les Chevaliers de Malthe avoient conçue de fa générofité, & du 
zéle qui le dévoroit pour l'honneur de la Religion. On vient 
de voir , que les Turcs, après un Siége opiniâtre de quatre 
mois, s’étoicnt enfin retirés de devant la Ville de Malthe ; 
mais ils n’avoient pas æbandonné le deflein de prendre cette 
Place, d’une maniére ou d’une autre. Déja le bruit fe répan- 
doit de tontes parts, qu’on faifoit les plus grands préparatifs 
de Guerre à Conftantinople, & que l’intention du Sultan étoie 

(1} Cüinr magna Melitenfius damna in-] parique detrimenro , & indignatione inde 
tulifler, jimque arcem , cui à fanéto Erafmo De Cut à fuis trigintæ millibus , énoftris 
cognomen elt, per vim in potellatem rede-fverà fermè novem millibus in ex obfidione 


gilet , propugnantium militum’ virtuti de- | defiderasis. 17 46. Sanéf, pag. 637. n. 79- 
gum cedere Coaëtus , gravi fuo dedeçore, . 


DÉ L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 333 

de venir, avec toutes les forces de fon Empire , attaquer là Liv RE 
Ville avant qu’on en püt relever les ruines , & la mettreen XXVIIL. 
érar defoutenir un fecond Siège. Quelque intrépide que fut le 
Grand Maitre .… fa prudence lui fit prévoir , & craindre le ARR AE 
danger. Après les grandes pertes qu'il venoit de faire , confi- 
dérant le pitoyable état, où fe trouvoit la Place, dont les 
principales Fortifications avoient été prefque réduites en pou- 
dre il ne croyoic pas qu’il fut poflible de foutenir les nouveaux 
efforts delEnnemi; & il ne doutoit plus qu'il ne fut obligé 
d'abandonner l’Ifle de Malthe, pour fe retirer avec tous les 
Chevaliers de fon Ordre, dans celle de Sicile. Le grand Maï- 
tre écrivit au Pape , & aux Princes Chrétiens, pour les inftrui- 
re de toutes chofes. Voici la Réponfe que lui fit Pie V. 

« Nous ne pouvons approuver la réfolution, dont vous« Lxxx1. 

nous parlez dans vos Lettres, d'abandonner l'Tfle de Malthe , « Ro nee 
en y laiffant feulement quelque Garnifon dans les deux Forts « nl biche 
qui y reftent, & de vous tranfporter en Sicile avec tout votre « de puiflans fe- 
Ordre, pour le garantir des nouveaux efforts de l'Armée « 
Otromane. Ne voyez-vous pas que, par votre Retraite , cette « 
Place demeureroit-expofée à la fureur des Turcs, qui s’em- « 
pareroient facilement de vos deux Forts, du refte de l’Ifle , « 
& peut-être de la Sicile, qui en eft proche; d’où ils pourroient « 
faire des Defcentes continuelles fur les Terres des Chré- « 
tiens, qui font fur les Côtes de la Méditerranée ? Cela ter. « 
niroit la haute réputation, que vous vous êtes déja acquife « 
par votre valeur ; & vous attireroit le blime, & lindignation « 
de tout le monde, qui n’attribueroit votre Retraite qu’à une « 
infame lâcheré. 

Mais il ne s’agit pas feulement de votre honneur: il 
s’agit encore de la confervation de votre Ordre, dont les in- « 
térêts vous doivent être plus chers que votre vie. Où trou- « 
verez-vous des Princes, qui vous donnent retraite; & qui se 
pour vous favorifer, veuillent s’attirer les Armes des Turcs »? 6 
Si vous abandonnez Malthe,; & fi faute de retraite vous êtes « 
obligés d’aller demeurer féparément dans vos Commande- «5 
ries ; il arrivera que ne formant plus de Corps, quivous ren- « 
de redoutables, vous vous trouverez expofé à l’avariçce d’une ce 
infinité .des Gens de Qualité, qui tôt ou tard s’empareront cs 

de vos Biens. * 


L 


« Si vous faites réfléxion fur ces inconvéniens qui font «s 
inévitables, vous.verrez qu’il vous’ eft infiniment plus glo- « 
rieux, & en même tems plus utile, de demeurer à Malthe 

Tciiÿ 








Fe 
‘ 


LirvRrReE 
XXVIIT. 


SAINT PIE V, 
CRE NE 





_— 


LXXXII 
Les Exhortations 
& les Libéralités 


334 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


» avec votre Ordre, que d’en fortir, Votre préfence raflurera 
». les efprits ; votre courage relevera celui de vos Soldats ; vo- 
» tre feul nom jettera la crainte & la terreur dans l’ame des 
» Turcs. Ces Infidéles n’ont pas oublié que vous les avez déja 
» battus, & forcés de lever honteufement le Siège : tant qu'ils 
» fçauront que vous êtes dans l’Ifle, ils vous appréhenderont 


+» plus vous feul , que tous vos Soldats enfemble, Vous n’aviez . 


» que peu de Troupes l’année dernière, & vous n'avez pas 
» laiflé, avec le fecours du Ciel, de réfifter glorieufement à 
» une formidable Armée d’Ennemis, que ne devez-vous pas ef- 
» pérer aujourd’hui étant puiflanment fecouru du Roy d’Efpa- 
»-gne, & de nous ? D'ailleurs l’Armée des Infidéles eft bien di- 
» minuée , par le départ des Troupes, qu'ils ont été obligés 
» d'envoyer en Hongrie : ne croyez pas qu'ils ofent venir vous 
» attaquer une feconde fois. 

« Demeurez donc à Malthe : confervez la gloire, & la répu- 
» tation, que votre incomparable valeur vous a fi juftement ac- 
» quife par toute la terre. Le Roy Catholique vous affiftera de 
» toutes fes forces ; il y eft intéreflé , puifque la confervation 
» des Royaumes qu’il a en Italie, dépend de celle de Malthe, 
» & de votre Ordre. Nous n’épargnerons pas les Tréfors de la 
» Chambre Apoftolique, pour vous fecourir, étant prêt de 
» verfer jufqu’à la derniere PF. de mon fang , pour la gloire 
» de Dieu, & la défenfe de fon Eglife. Dieu, qui par fa Toute- 
» puiflance, vous défendit l'année derniére , contre toutes les 
n forces de Soliman, vous favorifera encore de fa Divine Pro- 
» teétion ; foyez perfuadé qu’il ne vous abandonnera jamais, 
» tant que vous combattrez pour la Gloire de fon Nom,en 
» qualité de fes Soldats, & de fes Chevaliers. 

« Nous avons fait publier un Jubilé, pour attirer les Béné- 
» didtions du Ciel fur vous; & pour exciter les Fidéles à vous 
» fecourir, autant par leurs Aumônes, que par leurs Priéres. 
» Le Roy d’Efpagne a déja envoyé tous les Ordres néceffaires 
» à fes Miniftres pour vous affifter ; & nous lui en écrivons 
» encore , afin qu'il les fafle promprement éxécuter. Nous 
» écrivons aufli aux Vicerois de Naples, & de Sicile, pour les 
» prefler de vous envoyer incefflanment tout le fecours, que 
” fe Roy leur Maître leur a commandé de vous fournir. Donné 
» à Rome, à Sainc Pierre fous l’Anneau du Pêcheur, le 22 
» Mars 1566 ». | 

Cette Lertre, & les effets réels qui l’accompagnérent, dé- 
terminérent le Grand Maître à fuivre les avis du Pape. Il ne 


ee = 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 335 
penfa plus qu’à réparer en diligence, & à fortifier la Ville; ou L r v Rx 
lutôt à en conftruire une nouvelle, fur cette Langue deterre, XX VIII. 
a la tête de laquelle eff fitué le Fort Saint Elme, dont les Turcs SANT PE V 
s'étoient emparés dans le demier Siège. Pour l'encourager, & =" 
l'aider à en pourfuivre vivement l’éxécution, Pie V envoya dufaint Pape, re- 
d’abord trois mille Soldats à Malthe, qu’il s’obligea d’entrete- Fe HE 
nir ; fic préfent au Grand Maïtre de : ed mille Ecus d'Or; ‘ 
& s’engagea de lui en fournir cinq mille par mois, jufqu’à ce 
que les Fortifications fuflent élevées à une certaine hauteur, 
& mifes en état de défenfe contre les artaques des Infidéles. 
(1) Avec ces fecours on jetta les Fondemens de la nouvelle LXXXII1. 


Cité, fur la fin du mois de Mars 1 566 ; & le zéle duS. Pape De te 


de Malthe. 
fut parfaitement fecondé par l’activité du Grand Maître, DE 


ean de la Valette, Francois de Nation, qui donna fon nom 

la Ville (2). 

Il falloir des Sommes immenfes, pour conduire à fa perfec- Lxxx1v. 
tion un fi grand Ouvrage ; la vigilance de Pie V pourvar à  onvex dé 
tout; outre les Sommes, dont nous venons de parler, & les 
autres fecours qu’il engagea les Princes Chrétiens à fournir, 
il envoya à Malthe treize mille Ecus d'Or, de quantité de 
Pierreries, qu’il fit vendre à cet effet, & quarante-quatre mille 

w’il avoit tirés de quelques Officiers de fa Cour , en punition 
des malverfations qu’ils avoient commifes dans leurs Charges, 
Les Décimes volées fur le Clergé du Royaume de Naples, 
montérent à trente mille Ecus d'Or; & furentemployées pour 
le même effer. Sa Sainteté permit encore aux Chevaliers de 
Malrthe, d'emprunter fur leurs Commanderies de France & 
d’Efpagne , la fomme de cent cinquante mille Ecus. Les Sol- 
dats & les Ouvriers eurent aufli permiflion de travailler les 
Dimanches, & les Fêtes, après avoir entendu la Meffe, & la 
Prédication, jufqu’à ce que l’Ouvrage fut en état de foutenir 
l'effort des Turcs. 

Mais ni Soliman, ni Sélim II fon Succefleur, n’oférent plus x 40, sma. ag: 

attaquer une Place qu'ils jugérent imprenable : & les Géné- ‘5% =#- 
raux de la Flotte Ortomane, croyant qu’il leur feroit plus BY pre 
avantageux de porter leurs Armes ailleurs, entrérent dans le un fecours aux 
Ÿ (x) Triamilliamilitum, quos ineam daret | San. Page 637. 1e 79 É Ms nee 
expeditionem , ftipendiis a ecit :&quz Pius| (2) Itaque novæ Urbi y anno falutis 1566 jets du Turc. 
iv defponderat , un longè majora fub- |quinto Cal. Aprilis, Deo imprimis, Pio V, 
fidia libenter fe præbicuram oftendit. Ac |atque aliisbene juvantibus,ædificaricæptæ, 
protinus aureorum quindecim millibus do- | ferventique opere deinceps extruétæ , ac 
navit milites melitenfes, & alia præterealcommunitæ, Valettæ, à gentili conditoris 
quina mifliz in menfes fingulos in cam fx- | magni Masiftri cognomine, more majorum 
bricam per feptimeftre contulis, &s 46. [uoment eff indicum. Ibid. pag, 638, n. 81. 





LIVRE 
XXVIIL 


SAINT PIE V. 








LXXXVI, 

Il procure la li- 
De à plufieurs 
Efclaves, 


336 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


Golphe de Venife. A la premiére nouvelle que le Pape en re 
çut , il décl4ra Paul- Jourdain des Urfins, Prince de Bracciano, 
Général de fes Galéres, & lui commanda de fe tenir prêt à 
aller joindre l'Armée Navale des Veniriens, avec lEfcadre 
des Galéres , qu'il avoit obrenuës du Roy d’Efpagne. Avec la 
même diligence, Sa Sainteté fic lever quatre mille hommes 
aux dépens de la Chambre Apoftolique, & s’en fervit pour 
fortifier les Places Maritimes , où les Turcs auroient pû ten- 
ter une Defcente. L'âge, & les infirmités de Pie V, ne l’'em- 
pêchérent pas de fe st gr à à Ancone, pour obferver lui- 
même, ou pour apprendre ee promptement quelle route 
prendroit l’Armée des Infideles. Il retourna à Rome lorfqu'il 
eût appris que la Flotte Ottomane avoit fait Voile vers Conf- 
rt +2 Cependant une partie de cette Armée s’empara 
par trahifon de l’Ifle de Scio; & y fic les ravages , dont nous 
avons parlé dans la Vie de l'illuftre Timothée Juftiniani. Cette 
seen 1 affligea fenfiblement le Saint Pere ; il donna aux jeu- 
nes Princes Juftiniani, les louanges que méritoit la conftance 
qu'ils avoient montrée dans les tourmens ; & il réfolut de 
procurer la liberté à ceux qui étoient encore dans l’efclavage. 
Il écrivit pour cela au Roy de France, Charles IX , & le pria 
d'employer tout le crédit qu’il avoit à la Porte, pour la déli- 
vrance de ces Princes. Sa Majefté fit agir fon Ambafladeur à 
Conftantinople , & Soliman fe rendit à une fi forte Recomman- 
dation. Plufeurs de la Maïfon de Juftiniani retournérent à 
Rome pour remercier le Saint Pape, de la liberté qu’il leur 
avoit procurée. 

On a eù raifon de dire que le zéle de Pie V, n’avoit poine 
de bornes ; mais quoique toutes les Eglifes partrageaffent fes 
foins, & que fa Sollicitude Paftorale s’érendit à tous les Peu- 
ples Chrétiens ; un ancien Auteur remarque que la France oc- 
cupa particuliérement fon cœur , & fon efprit dès les premiers 
jours de fon Pontificat ( 1). La grandeur a périls, dont nous 
étions menacés, ou déja accablés, & Îles fervices importans., 
que les Rois Très-Chrétiens ont rendus dans toutes les occa- 
fions aux Succeffeurs de faint Pierre, éroient des’ motifs bien 
preffans pour attirer les attentions, & exciter la charité du 
faint Pontife. Il n’ignoroit pas ce que le Siége Apoftolique 

(1 ) Tametfi omnes, qui ubique gentium | effe videretur; tamen quæ per id tempus 
vel Chriftianam Religionem profitererentur, | gerebantur in Gallia, propter periculorum 
vel ab ea declinarent, & curandos , & ad | tum magnitudinem, tum e:iam vicinitatem, 
falutis viam revocandos Pius ita fufceperat ,| magis eum follicitum habuerunt, I» AG. 


br univerfys rerrarum orbis domus fua fibil Sant, pag. 639. n. 87. 
devoit 


2 


OO ne D D pp 


——— me 


Se er ms - PE mm m7 


un 


couvert la Confpiration , la diffipa par la mort de fon Auteur, 
& l’emprifonnement des principaux, qui y avoient trempe. 


| > À 
qu'a 


! DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 337 
devoit à ce floriflant Royaume, qui l’avoit tant de fois retiré 
de l’oppreflion des Lombards; qui l'avoit gratifié de fes plus 
riches pofleflions ; qui a toujours ouvert un azile afluré aux 
Papes perfécutés, & qui, parmi ce déluge d’Héréfies, dont les 


. plus grandes Provinces de l'Orient & de l'Occident, avoient 


été infectées, s’étoit toujours confervé dans la pureté de la 
Foi. Les Difciples de Calvin, dans le feiziéme Siécle, avoient 
eflayé de nous enlever ce précieux héritage. Le zéle de Fran- 
çois 1, arrêta leurs premiers attentats. Sous le Régne de 
Henry II, ils cabalérent à la Cour , & dans le Royaume, pour 
faire recevoir leur prétendue Réforme : mais le Roy, réfolu 
d’étouffer ce monftre dans le Berceau, établit une Chambre 
de Juftice, pour punir felon les Loix tous ceux qui profefle- 


t 


_roient cette nouvelle Se&eæ ,°: a 


La crainte des châtimens retint les-Novateurs , du moins 
pendant la vie du Prince; mais ils recommencérent leurs 


Livre 
X XVIII. 


SAINT Pre V. 
—— 


LXXXVII 
Seétaires en 


France. 


Faétions fous François II. Et le réfultat de leurs Affemblées: : 


fecretes., fut d'obtenir par force la liberté de confcience, & de 
fe faifir de la Perfonne même du Roy, ou pour renverfer l'E- 
tat, ou pour arfacher des Edits favorables à leur parti. On 
fçaic ce qui leur en coûta: le Cardinal de Lorraine ayant dé- 


Mais comme l'Héréfie eft un monitre, qui femble renaître de 
fes cendres, le parti éclata avec une houvelle infolence fous 


Charles IX. Les Rebéles firent tant par leurs intrigues, qu'ils 


LXXXVIIL. 
Leurs premiers 
efforts réprimés. 


obtinrent enfin un Edit, par lequel il leur fuc permis de bâtir 


des Prêches hors des Villes, pour y faire les Exercices de leur 


Religion, pendant la Minorité du Roy. Certe liberté ne fervic 
A mettre les Armes'à la main, ils levérent des Trou- 
pes , fe donnérent des Généraux , forcérent des Places, pillé- 
rent, ou brûülérent les Eplifes, firent mourir une infinité de 
zéles Catholiques, & commirent.des excès , qui menaçoient 
en même tems l'Etat, & la Religion. | 
Pie V:, à fon Entrée au Poñtificat; trouva la France dans 
cette trifte fituation ; il réfolut de ne tien épargner , pour 
maintenir l’Autorité du Fils aîné de l'Eglife ; & conferver la: 
Religion dans fon ancienne pureté, Il choifit l'Evèque ‘de 
Cénéda , Michel Turriani, qui fut depuis Cardinal, pour ve- 
nir en France en qualité de Nonce, avec ordre de porter le 


jeune Moriarque, à perfévérer conftanment dans la Foi, que 


les Rois fes Ancêtries avoient; profeflée depuis Clovis ; & à 
Tome IF, % Vu 


LXXXIX. 
Lcur Rebellion 


éclate. 


XC. 
Soins de Pie Y, 


In Ad, San&, | 
640. A. 89. PR 


“XCE 
En faveur de {a 
France. 


LtvVRE 
XXVIHIL 


Qonmppsssnt 
SAINT PIE V. 
Érnes  e nrs r à 





Tbid. n. 90. 


XCII. 

Le Roy Très- 
Chrétien , entre 
dans les vâés du 
faint P aP£e 


Bbid. n.91. 


338 HISTOIRE DES HOMMES ILEUSTRES 


châtier févérement les Hérétiques, qui ne prenoient les Are 
mes, que pour détruire la Monarchie. Le Nonce étroit encore 
chargé de repréfenter à la Reine Catherine , Régente du 
Royaume, que le relâchement de la Difcipline avoit fervi de 
prétexte à la révolte des Seétaires ; & que pour attirer les Bé- 
nédictions de Dieu fur la Famille Royale, & fur l'Etac, il fal- 
loit faire obferver les Décrets du faint Concile de Trénte ; 
obliger les Evêques de réfider dans leurs Diocèfes, pour inf- 
truire & défendre leurs Peuples ; & ôter enfin les Bénéfices aux 
Eccléfiaftiques Apoftats , qui s’étoient mariés aprës avoir re- 
noncé à la Foi Catholique. Le Pape demandoit furtout que le 
Cardinal de Châtillon, Evêque de Beauvais, qui faifoit profef- 
fon publique de Galvinifme, & qui avoit été dégradé, & ex- 
communié en plein Confiftoire, ne fut plus admis dans les 
Confeils de Sa Majefté. at 

Les Lettres de Pie V , & les follicitations de fon Nonce, pro- 
duifirent plufeurs bons effets à la Cour, & dans les Eglifes de 
France. Le Roy écrivit lui-même en ces termes à tous les Ar- 
chevêques , & aux Evêques du Royaume: : 

« Les malheurs qui accablent notre Royaume, font des 
» marques. vifibles de l4 colére de Dieu. Pour détourner donc 
» les effets terribles de fes vengeances, il faut que les Evèques 
» qui font fes principaux Miniftres, le fléchiffent par leurs lar- 
» mes, par leurs gémiffemens, & par leurs jeûnes ; qu'ils por- 
»» tent les Peuples à la pénitence par leur éxemple; qu'ils les 
» inftruifenc par leurs paroles, & que par leur vigilance, ils 
» les défendent du venin mortel de l'Héréfie, qui comme un 
» Chancre gagne imperceptiblemnent les plus faines parties de 
» notre Etat. Sur cet avis, que Notre Saint Pere le Pape Pie V, 
» nous follicite de vous donner, nous ordonnons à tous les 
» Evêques de notre Royaume, d’aller inceffanment réfider dans 
» leurs Diocèfes, pour veiller fur le Troupeau , que Dieu a 
» confié à leur conduite (1). Le Roy fut obéi. | 


- fr hEpifcopi omnes, per id: tempus in]riré edacendis operam nawent diligenter; 
Aula Regiâ commorantes, ut ad fuam quif- |atque ad cultum Dei, ejufque cœleftium 
que Diwcefim præfentes procurandam quâm |mandatorum obfervationem, quos debenc 
primdm accederent , Pius edixit : eoque hor-}omnes inftituant. Hoc autem ad agendum 
tante ad Le bujuféemodi Rex |inducie nôs , ac piè cohortatur Pius V. Ponte. 
Litteras dedir, Quas hoc tempore calamita- } Max. Itaque præfules omnes obteftamur in 
res experimur, eæ fané Dei in nos exerceri | Domino, ut ad refidendum , in fuam finguli 
iram {ais oftendunt, Ut antem ille placetur , | Provinciam primo quoque tempore proficif= 
opus eit, ut Ancitires facri , pro ofcie fun: cantur. Quodilli ftaim præltiserunt, &c. 
& ratione fpeltatæ vitæ,& Doftrinæ munere, | Pag..640. #8 91e | 
piüfque jexuniis & obfecrasionibus , populis L-- ue 


| 
e os 
à 


ue 


_du Troupeau, qui lui devoic être particu 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 339 

Ce Prince fit publier en même tems la Sentence, que le faint 
Pape avoit fulminée contre quelques Evêques de France, qui 
avoient embraffé l'Héréfie, & nomma d’autres perfonnes à Sa 
Sainteté pour occuper leurs places. Il obligea le Cardinal de 
Châtillon , de renoncer à fon Evêché de Beauvais, & de lui 
remettre tous.les Bénéfices qu’il poflédoit. Ce qui fut fi fenfi- 
ble à ce. Prélat Calvinifte, & marié, que fe voyant ainfi dé- 
pouillé de fes Biens, frappé des Cenfures de l'Eglife, & prof- 
crit par les Arrêts du Parlement de Paris, il fe retira en An- 
gleterre, où il mourut miférablement (1). Sur les inftances 
de Pie V, on remédia encore à plufieurs autres abus dans la 
diftribution des Bénéfices , qui n’avoient été que trop fouvent 
accordés à des perfonnes fans vocation, fans eh , fans mé- 


rire ; & quelquefois à des Femmes, qui en jouifloient par les 


moyens de certains Eccléfiaftiques corrompus, qui prétoient 
leurs noms, par une confidence déteftable. Enfin . pour ne 
rien omettre de tout ce qui pouvoit rétablir la Difcipline, & 
arrêter les progrès de l’'Hérefie en France ; Sa Saïinteté écrivit 
des Lettres Apoitoliques à tous les Evèques du Royaume, 
pour les exhorter de redoubler leur vigilance, en répondant 
aux pieufes intentions que Sa Majefté avoit pour la Religion ; 
d'établir des Séminaires; de réformer les mœurs du Clergé; 
& de ne conférer les Cures qu’à des Hommes fçavans & 
vertueux , capables de conduire les Ames à Dieu , par la fain- 
teté de leur Vie, & par la À mi de leur Doétrine. 

Les Cardinaux de Bourbon & d’Armagnac, gouvernoient 
alors la Ville d'Avignon, & le Comrat Venaiflin, en qualité 
de Légats Apoftoliques. Leur d mages n’avoit pà empêcher, 
que les Calviniftes ne s’emparaflent de quelques Places de cet 
Etat ; & il étoit à craindre qu'ils n’infectaffent bientôt le refte 
par la Contagion de leurs Erreurs. Le faint Pape, fi attentif 
aux befoins de toutes les Eglifes, ne UE pas une portion 

iérement chére. Il 
chargea le Cardinal d’Armagnac du foin des Affaires, & de 
l'Exécution de fes Ordres ; lui envoya de grofles Sommes , de 
bonnes Troupes, & des Munitions de Guerre ; recommanda 
aux Gouverneurs du Languedoc & de Provence, de l’aidet 
de leur Confeil, & de leur Autorité: & par là il mit ce Car- 
dinal en état, non-feulement de défendre les Villes, que les 


(1) Fecitque ut memoratus Odettus| doriis, apud Regem depoluit ; atque diabos 
Bellovacenfi fe abdicaret Epilcopatu: quem| licis aétus furiis , in Angliam profcêtus , ibis 


. We cum omnibus, quibus potie Saces-] dem impiè migravit & V: Ibid, 


Vui 


LIVRE 
X X VIIL. 


SAINT PIE V. 
en 


XCIII. 
On retranche 
plulieurs abus. 


Ibid, p. 641.2 93- 


XCIV, 
Sa Sainteté écrie 
aux Evêques de 
France. 


XCV. 
Et pourvoit à la 
füreté du Comtat 
Venaiflin, 


” 


Lege A&. San 
pag. 64e 64e 


340 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


L 1 v re Hérétiques auroient pà infulter, mais encore de les chaffer de 


XX VIII. 
SAINT PIE V, 


celles qu’ils avoient déja furprifes , ou forcées. Le Pape défen- 
dit en même cems à tous fes Sujets d'Avignon, & du Comtat, 
d’avoir aucune communication avec ceux de la Ville d'Orange, 


où l’'Héréfie de Calvin étoit déja dominante, & il prit toutes 


XCVI. 


Faité‘houer len- 


tre pti de Coli- 
Bnye 


&bid. n 100, 


XCVIL 
Choifit bien fes 
Muittres. | 


les précautions poffbles, pour empêcher de même la commur- 
nication du Languedoc, & du Vivarès, avec les Peuples de 
Yautre côté du Rhône. | | 
Le Roy Charles IX ayant accordé la Paix aux Calviniftes de 
fon Royaume, l’Amiral de Coligny forma le deffein de s’em- 
pi de la Ville d'Avignon, & du Pays Venaiflin, foit pour 
aciliter aux Sectaires, le moyen d'établir leur nouvelle Keli- 
gion fur toutes les Côtes du Rhône, & couvrir ceux de la Prin- 
cipauté d'Orange, foit aufli pour fe fortifier, & mettre fon 
parti en état de tenir crête aux Troupes du Roy, fi on repre- 
noit les Armes, Cet Amiral avoit de bonnes Troupes à fa dif- 
pofition ; & comme le Pape n’avoit pas été compris dans le 
Traité de Paix, il ne croyoit pas pouvoir être accufé de la 
rompre, en fe faitiffanc d'un Etat qui lui appartenoït. Mais il 
ne püt tromper la vigilance de Pie V. Son deffein ne fut pas 
fi fecret, qu’il n’en vint quelque chofe à la connoiïflance du 
Pontife. Sa Sainteté fit partir auflitôt pour Avignon, le Comte 
Torquati, illuftre Romain, leo Sois dans l'Art de la 
Guerre; & le fit fuivre de près par de belles Troupes d’Infan- 
terie & de Cavalerie. Coligny, qui avoit déja commencé de 
faire défiler les fiennes, fe voyant prévenu, mofa pañler le 
Rhone, & fe retira en Auvergne. Sa Retraite ne diminua rien 
de la vigilance du Pape. Il ordonna au Comte Torquati de 
s'arrêter dans le Pays avec toutes fes Troupes, de renforcer 


furtout la Garnifon d'Avignon, & de mertre les autres Villes 


en état de ne pas craindre une furprife. —. 
° ? 


Pendant que le fainr Pape prenoit ces précautions, dans un 


Pays NE 2 , contre les entreprifes des Hérétiques ; il conti- 


nuoit à faire obferver les Loix à Rome, à régler la Police de 
la Ville, & à mettre en füreté les Provinces, & les Côtes d’I- 
talie. Pour l’éxécution de fes grands déffeins , il devoit être fe- 
condé par le zéle des Miniftres actifs, & fidéles : & il en trouva 
de ce caradére, par l'arterition qu'il eût toujours de récom- 
penfer les perfonnies verrueufes ; d'avancer tous ceux qui fe 
rendo’ent recommandables par leur mérire; & de ne donner 
des Bénéfices, ni les Charges, qu’à ceux qui avoient les ver- 


tus, & les talens pour bien fervir l'Ecar & l’'Eglife, Comme il 


ee ne 


_ me 


DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 34r 
ne prodiguoit pas les Tréfors de la Chambre se PQ LIVRE 
des dépenfes inutiles; il ne les épargnoït pas aufli, lorfque XX VIII. 
l'honneur , ou la défenfe de la Religion , & le foulagement des PERTE TS 

Fe P - T PIE V. 
Peuples demandoient qu'il fit les plus grandes dépenfes. rem” 
Par une fage févérité, & une vigilance continuelle , ilfie xcvrir 

ceffer les Brigandages, les Vols, les Affaffinats, qui fe com- ns He 
mettoient quelquefois à Rome, & plus fouvent dans les autres. burs +" 7 
parties de l'Italie. Il étoit convenu avec les Viceroïs de Naples, 
& de Sicile, & avec le Duc de Tofcane, qu’on donneroit par- 
tout la chafle aux Malfaiteurs ; & que ceux qui feroient arrê- 
tés, fouffriroient le châtiment dans le lieu où ils feroient pris, 
foit qu’ils fuffent Sujets de Sa Sainteté, où des autres Princes. 
Sa Sainteté donna enfuite de fi bons ordres, que tout l'Etat 4@. san@ p. 654: 
Eccléfiaftique fut bientôt délivré d’un grand nombre de Ban: * ° 
dits, qui avoient commis mille FAT ci , furtout dans la 
Marche-d’Ancone. Plufieurs furent punis felon la rigueur des 
Loix ; les autres intimidés, ou fe retirérent ailleurs, ou aban- 
donnérent une profeflion aufli dangereufe, que criminelle. Pie 
V n'épargna ni foins, ni dépenfes, pour faire arrêter le Chef 
de ces Voleurs, apellé Marian d’Afcoli ; mais il ne permit pas 
ou’on employât pour cela un moyen, qui n’étoit point honnête, 
_. parut für. Un Ami de Marian, attiré se l’efpérance  XCIx. 

e quelque grande récompenfe , vinc trouver le Pape, & lui: or 
promit de lui amener ce Capitaine des Voleurs. Comment le: éidie : 
prendrez.vous, lui dit le Saint Pere? Je l'inviterai à venir chez furprendre un fa. 
moi, répondit cet Homme ; & fous prétexte de lui faire bonne: ** *eat 
chére, je me faifirai de fa Perfonne. Mais le Pape, ne pouvant 
fouffrir cette perfidie, lui répliqua auffitôt : Vous voudriez 
donc trahir une perfonne qui fe confie en vous; & vous fervir 
de la fof de l'amitié, pour le perdre. Je ne fçaurois fouffrir 
cette infidélité : Dieu fera naître quelque autre occafion de: 
chârier ce Brigand', fans qu’on employe pour cela la trahifon ,: 

& la lâcheté. Marian ayant appris cette bonté généreufe du 
Pape, fe retira des Terres de l'Églife, & n’y parut plus durant 
tour fon Pontificat. | 

- Pie V cxhorra auffi les Princes voifins ; les Républiques, & : C. 

Jes Communautés des Villes, non-feulement de redoubler ; Ville à la füreté 
Jeurs attentions, pour procurer la füreté des Chemins ; & des 
Voyageurs ; mais encore de tenir toujours quelques Galéres . 





‘fur Mer , afin d’en defendre les Côtes contre les Incurfions des 


Pirates. Il leur en donnoit lui-même léxemple ; & outre les, 
dépenfes confidérables qu’il failgit peur cela, il fit élever dans , 
| V'uij 


342 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


EL r ve 8 les lieux Maritimes les plus expofés, quelques Tours, où:il 
“XXVIII, mit des Garnifons, foit pour obferver dans le befoin la route 
des Vaifleaux Ennemis ; foit pour ôter aux Corfaires l'envie, 
ou la facilité de continuer e fréquentes Defcentes ( x ), 
CI. Toutes les Bulles des anciens Papes en faveur de ceux, qui 
A desPar- avoient perdu une partie de leurs Biens, par des nauffrages, 
ibid n,68, Pie les renouvella , & y ajoûta de nouvelles peines, pour ré- 
_ primer h cruelle avarice des Peuples , qui au lieu d’éxercer la 
charité à l'égard de ces Malheureux, achevoient de les rui- 
ner, en leur enlevant les triftes reftes, que la Mer n’avoit point 
engloutis. . . | | 
mes à AYANE ainfi pourvû à la füreté publique fur Terre & fur 
commodirés au Mer, le faint Pape voulut procurer au dix 10° Romain, plu- 
Peuple Romain  fieurs commodités. Il donna aux Artifans plufieurs beaux Pri- 
viléges, comme il en avoit déja accordé aux Laboureurs; il 
fic une dépenfe de cent mille Ecus, pour remettre les Arts 
_ Mécaniques en vigueur, & pour établir à Rome une Manu- 
fiure de touté-forte d'étofhes, En attirant ainfi les Pauvres 
au travail, il les retira & de la mifére, & de l’occafion de tous 
les crimes , dont l’oifiveté eft la fourée. Plufieurs pauvres Fa- 
milles y trouvérent leur foulagement; & la Ville en reçut un 
profit fi confiderable, que le Sénat en fit graver une Infcrip- 
tion , fur le Portail de la Maïfon , que Sa Saintete avoit ache- 
tée pour cette Manufacture ( 2 ). | 
CII Les Peuples ne lui furent pas moins redevables, & de leur re- 
 pgenmirer pos, & de leur fortune , par le foin qu'il eût d'empêcher , ou 
Pefprit des Loix. de punir févérement les Fraudes , les Banqueroutes, & les En- 
treprifes criminelles des perfonnes , qui ne craignoient point 
d’abufer de la Foi publique, pour augmenter leurs Richefles. 
Par la fagefle de fes Loix, & furtout par fa vigilance à les 
faire obferver , Pie V retrancha rous les abus, qui fe commet- 
toient dans le Barreau. Il punifloit févérement les Juges, & 
les Avocats, quand il les trouvoit en faute ; & à la premiére 
rechûte, il les interdifoit , fouvent même il les obligeoït de fe 
défaire de leurs Charges. Il deftinoit de tems-en-tems des per- 
fonnes d’une probité connue , pour informer de la conduite de 
ceux, à qui il avoit confié l'A dminiftration de la Juftice. Ceux 
qui avoient des Charges dans Rome, ou au-dehors, s’ils don- 
noient lieu à des plaintes, étoient apellés en préfence du Pape, 


nee À 
SaINT PIE V. 
PRRRRE EEA ÉAR ESS 
SRE 


(1) Per hunc modum terrâ , marique,f (2) Pio V lontifici Mar. cujus Benefi+ 
Chriftinæ Reipublicæ tranquillitati bené | cetià Lanificium in Urbe inftitutum. 
eonfultum ; &c. A6, Sané, pag. 6341 67. Eux | 


sn 


HN 


es 


RS PC E x 


PRE TE EE» 


DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 343 
pour rendre compte de leursaëions. Ils n’avoient point fujet de 
craindre la Puiffance de leurs Ennemis,tant que leur confcience 


LIVRE 
XXVIHIIE 


ne leur reprochoït point de faute ; mais files yeux éclairés du = 


Pontife découvroient quelque corruption dans leur conduite, 
ou quelque négligence à s’acquitrer de leur devoir, ils n'évi- 
toient point la peine qu’ils avoient méritée, 

La févérité cependant de Pie V n’étoit pas féparce de la 
clémence. Il fcavoit avec faint Grégoire , que les Conducteurs 
des Ames doivent ufer envers celles qui leur font foumifes, 
d’une indulgence qui les confole , fans bleffer l'ordre de la Jufti- 
ce ; & d’une févériré qui les tienne dans la Difcipline , en rem- 
pérant la Juftice par la douceur. Maïs comme il ufoit plus ordi- 
nairement de févérité envers ceux,dont les prévarications tour- 
noient au préjudice des Peuples; il préféroie aufli la douceur, 
& la clémence à la rigueur, lorfque lui feul avoit été offenfé. 
Jérôme Caténa , un des Auteurs de la Vie de Pie V ,a re- 
marqué, comme témoin oculaire, qu’il ne paroifloit infléxible 
que dans les occafions, où il y alloit de la gloire de Dieu, de 
l'honneur de la Religion, ou de Fintérêt public, Hors ces cas, 
fa colére ne duroir qu’un moment; & prefque toujours elle fe 
convertifloit en graces, ou en faveurs pour ceux à qui il avoit 
été obligé de la faire paroître. On avoit fait pafler prefqu'en 
Proverbe à Rome, que pour obtenir quelque grace du faint 
Pape, i! ne falloir que le défobliger. Il à témoigné lui-même 

ue Dieu lui avoit fait cette grace, de ne s’être jamaïs couché 
he {a colére, & de n'avoir jamais confervé aucun reffentiment 
contre ceux qui l’avoient offenfé (*). _ | 

Un Eccléfiaftique Efpagnol, qui faifoit quelque Figure 4 
Rome , s’avifa de compofér une Pafquinade fanglante contre 
le Pontife, le Magiftrat l'ayant découvert, le jugea felon la ri- 


gueur des Loix, confifqua tous fes Biens, : étoient confidé: 


rables , & le condamna à la mort. Mais le faiïnt Pape empècha 
PExécution de la Sentence, il fit venir devant lui le Coupa- 
ble; & non content de lui pardonner une noire Calomnie, il 
Jui dit ,avec une bonté, que la Religion feule eft capable d’inf- 
pirer: Mon Ami, quand vous remarquerez quelque défaut eh 
ma Perfonne, je vous prie de m’en avertir ; & je m’en corrige 
rai. Ce ne fut pas la feule occañon, où il pardonna avec là 
même générofité, ceux qui l’avoient outragé, & dans des cas 

{*) L’Anonyme fouvent cité, die que | n’oublioir pas. les injures , il fçavoit les par- 


Pie V' n'oublioit ni les injures, mi. les bien- | donner ; & qu’il étoit louable. de ne pag one 
faits reçus, Il avoic dù ajoûer ,. que #il l'blier les Bienfaiss reçus 


SAINT PIE V. 
CSSS 


:1b. XX t Morale 
Cap. V 3 


CIV. 
Sévérité tempé- 
rée par la clé- 
mencc. 


CXV. 
Le Pape par- 


donne génércule-, 
ment. 


Tom. V, pag, ÿr 


LivReE 
XXVIIL 


SAINT PIF V. 
CRE Re 





CVI. 
Il n’écoute point 
les Délateurs. 


CVII. 
ü fait punir quel- 
ques Impofteurs. 


CVIIL. 


344 HISTOIRE DÉS HOMMES ILLUSTRES 
qu’il n'eut pas manqué de punir févérement, fi on avoit fait 
contre un fimple Particulier, ce qu’on avoit ofé faire contre 
lui-même, Je crois que c’eft Fu cet endroit principalement , 
qu'il faut juger du méfite de la vertu, & reconnoître ce que 
peuvent opérer dans le cœur la Charité, & l'Humilité Chré- 
tienne. | 
Une des Maximes dont notre Saint ne fe départit jamais, & 
qui le garantit de bien des piéges, ou de plufieurs furprifes, où 
les Princes fe trouvent fouvent expofés, étoit de ne pas écou- 
ter facilement les Délateurs ; & de fe défier toujours des ra- 
Pr qu’on pouvoit lui faire , au préjudice des perfonnes, qui 
toient en poffeflion de leur réputation. Nous nous contentons 
d’en cicer un éxemple parmi plufieurs autres. Deux hommes 
avertirent un jour le Lieutenant des Gardés de Sa Sainteté, 
qu'ils avoient été follicités par le Cardinal Moron, d’affaffiner le 
Pape, & qu’on leur avoit offert de l'argent pour les engager à 
commettre ce Parricide. Ils en fournirent des preuves fi vrai- 
femblables, que cet Officier ne douta point que la Confpira- 
tion ne fut réelle : fans perdre de tes, il en fit fon raport à 
Pie V. Il s’acquitta en “8 de fon devoir, & le Servireur de 
Dieu fit aufl ke fien. Au lieu d’ordonner qu’on arrêtât ce Car- 
dinal , il le fit prier de venir lui parler, lui fit confidence de 
tout , & l’affura qu'il ne le croyoit pas capable d’un crime. Le 
Fait fut bientôt éclaïrci ; les deux Délateurs interrogés juridi- 
quement , confeflérent leur impofture, & reçurent le chäti- 
ment que méritoit une fi noire calomnie. Ce mal feroit moins 
commun, & l'innocence plus en füreté, fi tous les Calomnia- 


teurs étoient traités de la forte. 


Nous donnerions , contre notreintention , une trop grandé 
étendue à cette Hiftoire, fi nous entreprenions de parler de tous 
Jes beaux éxemples de clémence, de douceur, de modeftie, 
de générofité, & des autres Vertus Chrétiénnes, qui firent 
refpeéter le Pontificat de Pie V. Contentons-nous de repréfen- 


1 m'eft attentif ter fes Vertus Paftorales, par le fimple Récit de fes a&tions: 


qu'aux intérêts de 
l'Eglife. 


& difons d’abord qu’autant que ce faint Pape parut toujours 
avoir abandonné aux foins de la Providence, la confervation 
de fa Perfonne, & de fa réputation ; autant fe montra-t-il at- 
rentif à prévenir, .ou à arrêter tout ce qui pouvoit troubler la 
Paix de V'Eglife , & altérer fa Doctrine, ne 
” Celle de Michel Baïus : Dodteur & Profefleur de Louvain ; 
commençoit à faire beaucoup de bruit dans cétre Univérfite, 
ê& dañs les Pays - Bas. Le Vicaire de JEsus-CHR1ST {e fic 
d 7. repréfenter 


DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 345 
repréfenter les Ecrits de ce Docteur , & les foixante - feize E rv.n x 
Propofitions, qui en avoient été extraites, & qui faifoient le XXVIII. 
fujet de la Difpute. Sa Sainteté les éxamina , ou les fit éxami- Se PV. 
ner avec foin en fa préfence, & les profcrivit par une Bulle =“ 


| qui commence ainfi : CIX 
« Parmi toutes les afflidions, que les malheurs des rems« , Eramen de 


: x : la Dottrine de 
nous fufcite dans. la place, où le Seigneur nous a élevés ile paius, | 


n'en eft par de plus fenfible pour nous, que de voir la Re- « 
| ligion Chrétienne, = ris avoir été fi long-tems agitée en « : 
| tant de maniéres différentes, troublée encore tous les jours 
| par de nouvelles Opinions, & le Peuple de JEsus-CHRIST, « 
divifé par les fuggeftions de l’ancien Ennemi, fe livrer en « 
aveugle à différentes Erreurs. Nous tâchons, autant qu’il ete 
en notre pouvoir, de les étouffer dans leur naiflance; car« 
nous ne pouvons voir fans une vive douleur, que plufieurs « 
perfonnes, d’une probité d’ailleurs , & d’une capacité recon- « 
nuë , fe laiflent aller à répandre dans leurs Difcours, & dans « 
leurs Ecrits , différentes Opinions fcandaleufes, & crès-dan- « 
sereufes; dont ils fonc le fujet de leurs Difputes dans les « 
Écoles, &c ». Cetre Bulle, fur le fens de laquelle les Théo- 
logiens ont bien difputé, & qui a été confirmée par plufieurs 
Succefleurs de Pie V, eft du premier O&tobre 1567. . 
Le Saint Pere défendoit en même tems les Droits, & les 
Immunités de l’Eglife ; & il les défendoit avec d’autanc plus de 
fermeté, qu'il n’avoit pas à maintenir 1a liberté d’une Eglife 
particuliére , mais de coutes les Eglifes, qui compofent le 
Troupeau de JEsus-CHRr1ST, dans l'unité d'une même Foi, 
Daos la crainte qu'il ne fe paflât quelque chofe de contraire à CX. 
honneur de la Religion, dans l'Aflemblée des Etats Géné- Pie écaie 
raux.de Pologne , parce que les Novateurs avoient commencé "1" 
d’infeéter quelques Grands de ce Royaume, le Pape écrivit à 
tous les Prélats qui devoient fe trouver à cette Diette, pour 
les engager à s’oppofer vigoureufement aux entreprifes des 
Hérériques. Il feroit honteux à des Evêques, difoic-il dans fa 
Lettre à l’Archevêque de Gnefne, d’avoir moins de courage 
_ pour défendre l’Eglife de JEesus-CHrisr; que les Héréti- 
ques n’en témoignent pour l’opprimer. En cette occafion, un . | 
Pañteur fidéle doitexpofer fa vie, & ne point fuirnila Perfé- --: .- 
cution , ni le Martyre : il lui fera toujours glorieux de mourir 
pour une fi juite Caufe. Croyez-moi, mon Frere, il y a plus de 
is à mourir pour l’honneur de Dieu, & pour la défenfe de 
n Eplife , que de vivre en la voyant dans la fervicude, & dans 
Tome IF, | X x 





446 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 
E rva 2e l'opprefiion. Sa Saintete écrivit dans le même goût à l'Evèque 
XXVIIE deCracovie | 
—— Quelques Seigneurs Polonoïis ayant fait diverfes entreprifes 
SAINT PE Ve Gr jes Droits de l’Eglife, le Pape avertit le Roy Sigifmond 
Lib. ill, EpitL qu'il étoit de fon devoir, & de fon intérêr de réprimer ces 
. CXI. nu d’'Attentats,; qui attirent toujours les vengeances du 
Pologne ue Ciel, non-feulement fur les Particuliers qui les commettent, 
maintenir la Doc mais auf fur les Princes qui. les tolérent, lorfque pour les 
Lee l'Eglf. empêcher ils devroient employer toute la puifänce, que Dieu 
° ” leur à mife en main. Sa Sainteté écrivit avec encore plus de 
force à ce même Prince, pour le porter à chafler inceflan- 
| ment le Loup du milieu de la Bergerie, c’eft-à-dire, un Evê- 
ee e Hérétique , qui profanoit le Siége de Kiovie. Sigifmond, 
D 4 fa Réponfe, avoua que c'étoit un fcandale paur les Fi 
déles ; mais il prérendoit que E nécefiré des affaires deman- 
doit qu'on le diffimulât , ajoürant qu'on fouffroit bien les Hé- 
sétiques en France ; & que fesusCHrrsr ne vouloit pas 
qu’on arrachât PY vraïe avant Le tems de la Moiflon, de peux 
qu'on ne déracinât aufh le bon Grain. . 
. C'étoit faire une mauvaife application d’un bon principe, 
Aufli cette excnfe ne fervit-clle qu'éallamer davantage le zéle 
de faint Pie; il écrivit un fecond Bref au Manarque, pour lui 
repréfenter , que les Héréfies en France n’y avoient caufé que 
des malheurs, & qu’il devoit fe fouvenir que le même Sauveur 
ui ne veut pas qu'on arrache l’Yvuraïie à contre-rems:, avoir 
di , que tour Royaumé divifé contre lui-même fera détruir. 
Et quelles divifions plus funeftes qu’en fait de Religion, où 
le fujet eft divifé contre fon Souverain, le Fils contre fon Pere: 
Le Pape ayant obtenu ce qu'il demandoit fur cet Article , il 
pria le Roy de Pologne de n’admettre aucun Hérétique , ni 
dans fes Confeiks ,,ni danses Charges publiques. : 
Maïs quelque intérêt qu’il eût de menager l’efprie de ce 
Prince, dans un terms où l'Hkéréfie trouvoit de puïflans Protec- 
teurs en Pologne, cette confidération ne le rendit pas moins 
fernte. à refute ce: que fa confcience ne lui permettoic pas 
a d'accorder. Sigifmond'avoit prié Sa Sainreté d'accorder à ur 
ne veut point “ e p _ ! e , 
accorder des Gr €banoine, une Grace expettarive pour un Bénéfice, qui n’é- 
cesexpedtatives. toit point vaquant ; le Pape déclara qu'il ne Île pouvoir fans 
bleffer fa confcience. Le Prince redoubla fes inftances par 
fs Lettres, & par fon Ambafladeur; & la Réponfe fut tou- 
jours la même: Pie V, plein d’ailleurs de bonne volonté , 
pour obliger ce Prince: dans. tout ce qui ntintéreferoit pas: fa 


e A »- _ 


CXxXIIL. 
Replique du S. 
Pere. 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 347 
cènfcience , répondit que ces Graces expeatives étoient con- 
tre l’efprit des Canons; qu'il n’en. avoit accordé aucune ; & 
qu'il n’en .accorderoir jamais à qui que cæ fut, pendant qu’il 
auroit foin de l'Eglife de Dieu { 1). Sa grande maxime fur la- 


LiTVREÉ 
XX VI, 


SAINT Pre Ve 
LR 4. 
CE 


quelle il régla toujours fa conduire, étoit qu'il falloit préférer : 


la confcience à l'intérêt; & la Gloire de Dieu à la faveur des 
Princes. Il auroit voulu infpirer les mêmes fentimens à tous 
les Pafteurs, & les voir agir avec la même fermeté. Don Bar- 
thelemy des Martyrs, ArchevËque de Brague , l'ayant informé 
des Démêlés qu’il avoit pour la défenfe des Droits de fon 
Eglife , le faint Pape lui répondit qu'il falloit combattre avec 
sg. as la Caufe de Dieu, qui s’intérefle dans celle de 
fon Eglife. DCE | | 

Sur ce Principe, ä rh jamais ni foins, ni travail, ni 
dépenfes , pour foutenir l'honneur. de la Religion , & s’eppofer 
à tous les efforts de l’'Héréfie. On le trouva roujours prêt à 
venir au fecours des Peuples fidéles, & à aider puifflanment les 
Princes Chrétiens, contre la Révolte de leurs Sujets féduits, 
& indociles. Nous avons dit, que le Roy Très-Chrétien avoit 
accordé la Paix aux Calviniftes de {on Royaume, après les 
proteftations , & les fermens qu’ils avoienc faits, de le recon: 
noître toujours pour leur Souverain naturel, de lui rendre, 
comme à leur feul Prince, honneur, foumiflion , obeïflance ; 
& de ne jamais prendre les Armes que pour fon fervice, ou 
par fon exprès Commandement. Maïs ces Hommes inquiets & 
remuans, oubliérent bientôt leurs fermens, & tous leurs de: 
voirs. La clémence du Prince n’avoit fervi qu’à leur laifler le 
tems de réparer leurs pertes , d'entretenir leurs intelligences, & 
de former de nouveaux defleins pour ruiner l'Etat. Pie V,dontla 
vigilance s’érendoit à tout, fit avertir le Roy Très-Chrétien ; 
que fes mauvais Sujets fe préparoient à une nouvelle Révolte ; 
qu’ils faifoient lever des + pes en Allemagne, & que [a 
Reine d'Angleterre leur avoit promis de l'Argent , & des 
Troupes pour les foutenir. Sa Sainteté , en promettant au Ro 
&cà la Reine Régente, d’épuifer les Tréfors de l’Eglife, pour 
la confervation Là leurs Perfonnes Sacrces, & de la Religion; 
leur repréfenta en même tems la néceflité de prendre fans dé: 
Jai toutes les mefures néceflaires , pour détourner les malheurs 
dont la Nation, & l’Eglife de France étoient menacées. | 


(1) Beneficiorurm vacaturorum refervatio-{efle arbitramur , quôd eas falvä confcientià 
nes toto Pontificaräs noftri tempore , neque 
Cuiquam concefimus, neque cela des A4. Sani, 


X xi] 


Dupleix Hift. de 
Franc. Tom. XIII, 
ag. 709 
F Hift, Eccl. Liv. 
CLXIX , n. 32. 


- CXV. .: 

Il fai avertir 
Charles IX, que 
fes Sujets fe pré- 
parent à une not- 
veille Révolte. , 


concedi non pofle pro comperto habemus. 


548 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


LrvrE. On ne fe hâta pas aflez de les prendre ces mefurès; & 
XXVIII. bientôt les chofes en vinrent à une extrêmité, qui remplie 


SAINT P1E V. 





CXVI. 
On la voit bien- 
tôt éclater. 


Vide in A&, San&. 
pag. 644 


CXVII 
Défordres caufés 
dans le Royaume 
par les Calviniftes, 


CXVIII. 
Le Pape envoye 
des fecours au 


Roy de France. 


CXIX. 
Tlen prépare de 
plus grands, 


cout le Royaume de fang & de carnage. Les Hérétiques, felon 
la Relation qu’en à fait un Auteur de ce tems-là , prirent les 
Armes, comme s'ils euflent entrepris de faire la Guerre à Dieu 
même : ils démolirent les E liés . renverférent les Aurtels, 
pillérent les Vafes facrés , les firent fervir à des Ufages profa- 
nes ; brâlérent les Reliques des Saints, deéchirérent leurs Ima- 
ges, briférent leurs Statuës ; abatcirent les Croix ; & ,ce qu’on 
ne peut raporter fans horreur, ils foulérent aux piés , ou jet- 
térent aux Chiens, le Cotps Adorable de JEsus-CHrisr.lIls 
raférent plus de fx cens Couvens, pillérent les Monaftéres , & 
violérent les Vierges confacrées à Dieu. Ils portérent leurs 
mains facriléges fur les Tombeaux des Catholiques, en jetté- 
rent les Cendres au vent ; ils n’épargnérent pas même le Corps 
du Roy Louis XI, ni le Cœur de François I], fur lefquels ils 
s’acharnérent avec une impiété, & une barbarie fans exemple. 

On porta par-tout le Fer & le Feu; les Campagnes furent 
ravagées, plufieurs Bourgs & Villages brülés, & les plus belles 
Bibliochèques livrées au flammes. On ne fçauroit exprimer les 
tourmens atroces, qu'on fit fouffrir à plufieurs zélés Carholi- 
ques, de l’un & de l’autre Sexe, furtout aux Prêtres, & aux 
Religieux. Pour établir leur prétendu Réforme , ces Monftres 
renouvellérent fur les Miniftres de JEsdSs-CHRIST, ce que 
les Nérons, & les Dioclétiens avoient fait fouffrir à nos Mar- 
tyrs, pour cteindre, s'ils avoient pà, la Religion Chrétienne. 
Tous les Traités, que le Roy avoit faits, par une bonté Pa- 
ternelle, avec les Chefs des Calviniftes, ne pouvant leur arra- 
cher, ni la haïine du cœur, ni les Armes des mains, Pie V re- 
doubla fes inftances auprès de Sa Majefté, & de fon Confeil, 
pour les engager à réprimer la violence par la force, & à cha- 
tier enfin les Rebéles, pour étouffer la Rebellion. Le Pape ne 
fe contentant pas d’envoyer des Lettres, & des Nonces en 
France, :l fit tenir deux céns miïlle Ecus d'Or pour le Roy; 
envoya 1500 Chevaux , & quatre mille cinq cens hommes de 
pie, commandés par de bons Officiers ; & follicita fortement, 
tant les Princes Frcalie , que le Roy Catholique, de contri- 
buer d'Hommes & d’Argent, pour conferver la Foi dans la 
France, & maintenir l'Autorité du Souverain contre fes Sujets 
révoltés. | 

Le zéle de tous cês Princes répondit affez à celui du Vicaire 
de Jesus-CHrist:& le généreux Pontife ne s'arréra pas 


LL 





"DE L'ORDRE'DES. DOMINIQUE. 349 
là: il fentoit bien que le Roy Très - Chrétien avoit befoin 
de plus grands fecours ; & il ne négligea rien pour les lui pro- 
_curer. Les groffes Sommes déja employées, pour fauver Mal- 
the, la Hongrie, Avignon, avoient épuifé la Chambre Apof- 
tolique; Pie V obligea les Peuples de l’Etac Eccléfiaftique, de 
contribuer aux frais d’une Guerre fi jufte. Il tira cent mille 
Ecus des Bénéficiers, & trente mille de douze Ordres Reli- 
gieux: le Sénat de Rome, entrant généreufement dans les 
vüés de Sa Sainteté, lui en apporta cent mille ; & à l’éxemple 
de cette Capiralé du Monde Chrétien , plufieurs autres Villes 
d'Italie donnérent des Sommes confidérables. Sfortia Comre 
de Sainte Flore, Frere du Cardinal Sfortia , fut établi Général 
des Troupes, que le Pape envoyoiït en France; & Sa Sainteré 
le chargea de remettre au Roy Charles IX , la Lettre fui: 
, vante : | 
« Notre très-cher Fils en Jesus-CHRrisT, Salut, & « 
Bénédidion Apoñftolique. - 

« La tendreffe Paternelle avec laquelle nous chériflons vo- « 
tre Perfonne; & la douleur , que nous reffentons de voir vo- « 


tre Royaume fi cruellement déchiré par les Fations de vos « €; 


Sujets Hérétiques & Rebéles, nous obligeant de vous ac-« 
corder promptement le fecours , dont vous avez befoin ,noùs « 
envoyons à Votre Majefté, au Nom de Dieu Tout-Puiffant, « 
Jes Troupes d'Infanterie, & de Cavalerie , qu’elle nous a dé- « 
mandées, pour s’en fervir dans la Guerre, que les Hugue- « 
nots vos Sujéts, & en même tems vos Ennemis, comme ils « 
le font de Dieu, & de fon Eglife, ont allumée contre votre « 
Perfonne Sacrée, & contre le bien général de votre Royau- « 
me. Nous avons commandé à notre cher-Fils, le Comte de « 
Sainte Flore, à qui nous avons commis la conduite de nos « 
Troupes, d’éxécuter éxaétement en toutes choes les ordres « 
de Votre Majefté; & nous fommes aflurés qu'il s’en acquit- « 
tera avec autant de Zéle que de fidélité. Le zéle qu'il a de « 


LIVRE 
XXVIIL 
SAINT PIE V. 


CXxx, 
Et fair marche? 
un Corps d’Ar- 
meCe 


CXXIL 
Lettre de Pie Ÿ. 
Roy Treès- 
Chrétien Charles 
1X. 


Phonneur de Dieu, outragé par les Huguenots; l’afe@&ion « 


qu’il témoigne pour le bien de votre Etat; & {1 propre gé- « 
nérofite , lui feront toujours chercher les occafons d’expofer « 
fa vie, pour le bien de la Religion, & de votre fervice: ce « 


qui nous st de le recommander à Votre Majefté , avec les « 


Troupes qu'il commande , & de la prier de s’en fervir comme « 

_ des fiennes propres ,en tout ce qu’elle jugera nécefläïre pour « 

le bien de Ê< affaires, Nous aurons foin de pourvoir abon. « 

danment à leur fubfiftance , commie nous pére ul a 
x iij 


LA 


L:iVRE 


XXVIIL 





_ 


CXXII, 
Révocation de 
l’Edit d'Orléans. 


CXXIII. 

Sa Sainteté pour- 
voit à la fubfftan- 
ce de fes Troupes, 
& leur fait garder 
une éxatte Difci- 
pline. 


Tom. V, page 13. 


Sister een mp Ée nE 
SAINT Pr V, 
RÉ EE 


350 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 

» rt & nous le ferons avec d’autant plus de foin, qué 
» l'intérêt de la Religion , & la confervarion de votre Perfonne 
» facrée, nous y obligent. Nous prions le Dieu des Armées, le 
» Roy des Rois, qui rte voutes chofes par fa fageñle 
» infinie , d'accorder 

» qui en humiliant fes Ennemis, puifle rétablir la tranquillite 
» ne l'Eglife, & dans le Royaume. C’eft la miféricorde que 
» nous ne ceflerons de demander inftanment au Seigneur , dans 


» l’efpérance, que s’il accorde cette grace à Votre Majefté, 


» elle s’en fervira glorieufement pour venger les intérêts de 
» Dieu, en puniffant comme il convient, les horribles atten 
» tats, les facriléges, & les profanations, que les Huguenots 
» ont commis contre la Sainte Eglife, avec la derniére im. 
» piété D. 


Pie V, en donnant avis de la marche de fes Troupes à Sa 


Majefté Très - Chrétienne, la pria de révoquer lEdit d’Or- 
léans de l’année 1 $62 , qui accordoit la liberté de confciencé 
aux Huguenots. Le Roy , pour témoigner fon zéle pour la 
pas er & marquer fa jufte indignation contre des Apoñtars; 
qui abufoient de tout pour accumuler les crimes, non-feule- 
ment cafla cet injurieux Edit; mais il fit publier une Déclara- 
tion, par laquelle il étoic défendu à tous fes Sujets de faire 


éxercice d'aucune autre Religion , que de la Catholique , 


Apoftolique, & Romaine, dont tous les Rois fes Prédécef- 
feurs avoient fait conftanment Profeflion , depuis le Grand 
Clovis. Sa Majefté enjoigniten même temsd tous les Miniftres 
Huguenots, de fe retirer dans quinze jours de tous les Lieux 
de Le Obéiïflance , fous peine de la vie (*). | 
. Comme le faint Pape envoyoit fes Troupes à une Guerre 
fainte , il voulut qu’elles vêcuflent dans une Difcipline éxaéte; 

ui pût fervir d'éxemple-à toute l'Armée Chrétienne. Il leur 

éfendit, non-feulement le jeu , les blafphèmes | mais auf 
tout commerce , & tout entretien avec les Ennemis de l’Epglife; 
& afin qu'elles ne commiflent aucune violence , ni aucune 
éxaion dans les Lieux de leur paflage, il eùt foin que les 
Vivrès leur fuflent toujours fournis avec abondance, Il deftina 


(*) Selon l’Anonyme, Pie P réaffit à tiques, brouillons, Ennemis de l’Eglife & 
brouiller les affaires de France. C’eft ainfi de du Trône ; & attribuer toutes les brouille- 
cet Auteur toujours paflionné , parle des 
Confeils , & des Secours , que Le Vicaire del au faint Pontife, qui aida le Monarque à 
Jesus-CHrisr donna au Roy Très-Chré- | réprimer des Sujets révoltés. Mais n’eft-ce 
tien, dans un preffant befoin. I1 voudroit | pas apeller Le mal un bien, & le bien ua 
jufifier les entreprifes des Hommes Héré-I mali 


4 


Votre Majelté une Victoire entiére, 


ties , dont ils étoient eux feuls les Auteurs, 


———— TS mme — 


DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUÉ. 3sr 
des Prêtres & des Religieux, pour leur prêcher la Parole de 
Dieu, leur faire faire la Prière tous les jours matin & foir, & 
leur adminiftrer les Sacremens. I] commit le foin des malades 
& des bleffés, à des perfonnes charirables ; & promit de grandes 
récompenfes, tant aux Officiers , qu'aux Soldacs, qui fe com. 
porteroient en braves en cette expédition. Mais comme, après 
avoir fait tout ce que la prudence humaine peutinfpirer , il ne 
faut atrendre le fuccès que de la volonté de Dieu, Pie V re- 
doubla avec ferveur fes Priéres, fes Jeûnes, fes Aumônes ; & 
comme Moyfe il éleva les mains au Ciel , pour aflurer la Vic- 
toire au Peuple de Dieu. Ses larmes, & fes pieux gémiffemens 
fe changérent enfuite en A&ions de Graces. 

"La premiére occafion que les Froupes du Pape eurent de fe 
fignaler , après que la Rébellion des Rochellois eût obligé le 
Roy à leur déclarer la Guerre, fut à la Bataille de Jarmac 
dans Ÿ Angoumois, gagnée par le Duc d'Anjou, Frere du Roy, 
le r3 de May (*) 1569. Le Prince de Condé y fut tué à Îa 
tête des Rebéles, PAmiral de Coligny mis be , avec fes 
principaux Officiers ; & on compte qu'il yeût huir cens Gen- 
tilshommes, & quatre mille Soldats, qui rie ayant les 
Armes à la main, pour la défenfe de l'Héréfie contre leur Sou- 
verain. | | | 
” Pendant que les Proteftans d'Allemagne, confternés dela dé. 
faire de ceux de France , fe préparoient à leur envoyer de nou- 
eaux fecours, Pie V faifoit rendre à Dieu de publiques A@ions 
de Graces, auxquelles il aflifta avec plufieurs Cardinaux, & tout 
ke Peuple Romain, qui fit paroître beaucoup de joye de cet 
Reureux fuccès. Le Roy, pour rémoigner fi reconnoiflance 
filiale au Vicaire de fEesusCHrisT,luienvoya douze Eten- 
darts pris fur les Huguenots, avec ordre à fon Ambaffadeur ; 
de déclarer en fon nom, dans le Confiftoire, que le Koy de 
France fon Mare reconnoifloit avoir obrenw Le Dieu cette 
Victoire, par les Priéres du "Frès-Saint Pape: pour marque de 
quoi H lui envoyoit les dépouilles des Ennemis, comme un 
gage public de fon de &t de fa reconnoiffance. Sa Sainreté 

s rêqut avec joye, loua la piété de ce religieux Prince, & 
pria FAmbafladeur de l’aflurer de fa part, que le Saine Siège 
continueroit 4-employer les Armes fpirituelles & remporelles, 
dans toutes les occafons, où il iroit du fervice de Sa Majefté, 
Le lendemain le de fit porter ces Trophées, par les Suifles 
de fa Garde, à l'Eglife de fainc Pierre avec les Priéres & les 
Cérémonies accoutumées : & après qu'on eût chanté Le 7 


Lrv KR 1 
XXVIIE 


SAINT Pie V, 





CXYXIV. 
Bataille de Jar= 
Dac, 


(*) Ou dans le 
mois de Mars felnn 
un ancien Auteurs 


CXXV. 
Plufieurs Eten 
darts pris fur leg 
Huguenots font 
envoyés au Pape. 


LrvRE 
XXVIIE. 
SAINT P1E V. 





CXXVI. 
Bataille de 
Moncontour. 


CXXVII 
Difcours du 
Comte de Sainte 
Flore, aux Trou- 
pes de SaSainteté. 


In A@is SS. p. 647. 
A. 122, 


À 


” 


357 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 
Deum , il les fit attacher fur la porte de l’Eglife, pour être À 
la poftérité un Monument de Îa piété du premier Roy du 
Monde Chrétien. | 
Cependant la défaire des Huguenots les avoit humiliés , fans 
leur abattre le courage. Il fe donnérent un autre Chef à la 
place du Prince de Condé ; & ayant reçu de puiflans fecours 
d'Allemagne, ils firent des Sièges , qui ne leur réuflirent pas 
toujours ; & hazardérent une feconde Bataille, où ils furent 
encore défaits. Ce fut près la Ville de Moncontour, dans le 
Poitou fur la Dive, que les deux Armées en vinrent à une 
Action générale. Le jeune Duc d'Anjou commandoit toujours 
l'Armée Royale : & le Comte de Sainte Flore, pour animer les 
Troupes du Pape à faire leur devoir, leur parla ainfi , au mo- 
ment qu'on commençoit à s’ébranler pour charger les En- 
nemis: - 
« Si vous vous fouvenez , mes Compagnons, qui vous êtes, 
» par qui vous êtes envoyés , & quel fujec vous a fait venir en 
» France, nous fommes aflurés de la Viétoire. Vous êtres fortis 
» de ces généreux Romains , qui ont fubjugue toute la terre, 
» après l’avoir remplie de la terreur de leurs Armes, & de la 
» sales de leurs Triomphes. Puifque le fang qui coule dans vos 
» veines, eft le même qui a animé ces Héros, ne dégénérez 
». point de leur valeur, fi vous voulez qu'on vous confidére 
» comme les Héritiers de leur courage. Montrez-vous aujour. 
» d’hui les dignes Enfans de ces braves Guerriers, qui fe fonc 
» autrefois fignalés par tant de Victoires dans les Gaules: & 
» fouvenez-vous que vous n’êtes point envoyés par un Céfar à 
» un Prince allié de fon Empire ; mais par Jesus-CHRIST 
» même, le Roy des Rois, & le Dieu des Armées, qui vous 
» fait marcher par les ordres de celui qui eft fon Vicaire en 
v Terre, pour fecourir le Fils aîné de fon Eglife, injuftement 
» attaque par fes propres Sujets. Vous êtes choïifis pour fou: 
» tenir la Caufe de la Foi dans le plus floriflant Royaume du 
» monde, pour défendre les intérêts de Dieu, venger’ fes Au 
» tels profanés , & punir des Sacriléges, ou des Séditieux. Son- 
» gez que vous allez combattre des Ennemis , que l'horreur de 
v leurs attentats fait dèja trembler en votre préfence, des En- 
» nemis déja vaincus, & moins flatés de be de vain- 
» cre, qu'occupés de la penfée de fe dérober par la fuite, aux 
» chatimens qu’ils ont mérites par leurs Impietés, & leur Ré. 
» bellion. Je ne parle pas de ce que vous pouvez efpérer d’un 
» Pape magnifique & généreux, qui {çaura bien reconnoître. 
vos 


æ 


DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 355 
vos fervices, & couronner votre valeur : ce motif feroit trop & 
bas pour.flater. votre courage: pénfez donc {& cela fuffit) « 
san 5 que vous combattez pour l'honneur de l'Eglife, de la « 
France, & de notre Nation. Vous allez dompter l’orgueil de « 
ces Barbares, qui ont ofé menacer & Rome, & toute PIralie ». 
. Cette Harangue animafi bien.les Officiers, & les Soldats 
Romains, qu’au premier fignal du Combat, ils furent à la 
charge avec une bravoure extraordinaire : leur Infanterie rom- 
pit d’abord , & tailla en piéces quelque Régiment Allemand; 
& la Cavalerie, commandée à l’aîle droite par le Comte de 
Sainte Flore, foutint avec tant d’intrépidité les efforts de l’En- 
nemi ; ou le chargea avec tant de valeur, qu’elle contribua 
beaucoup à la célébre Viétoire, que le Duc d'Anjou remporta 
fur les Huguenots , dans la Plaine de Moncontour, le troifié- 
me Octobre 1 569. Le Combat ne fut pas opiniâtre, mais il 
fut fanglant : & quoique les deux Armées fufent à peu près 
égales , la Viétoire des Catholiques parut d’autant sh com- 
plette, qu’elle ne. leur coûta que fept cens hommes, au lieu 
que les Huguenots perdirent en cette journée, coute leur Ar- 
tillerie , une partie : leur Bagage, près de neuf mille Fantaf- 
fins ,tant Allemands que François, & beaucoup d'Officiers de 
diftinétion ; outre trois mille François, qui, ayant mis bas les 
Armes, obtinrent de la clémence du Duc d’Anjou, la vie qu'ils 
demandoient-en Supplians , & furent faits Prifonniers. Le 
Comte de Sainte Flore fit aufli quelque illuftres Prifonniers, 
à qui le Pape rendit la liberte fans Rançon (*). | 
= Auffitôt que la nouvelle de cetre Viétoire fut apportée À 
Rome, Pie V ne fe contenta pas d'en rendre à Dieu fes Ac- 
tions de graces particuliéres ; il ordonna des Priéres | 
dans les principales Eglifes de la Ville, qu'il vifita lui-même 


à pié avec le Clergé & le Peuple. Les Magiftrats , voulant auff : 


faire paroître la part qu'ils prenoient aux avantages de la 
France, réfolurent de célébrer cette Viétoire par des réjouif- 
fances publiques. Le Pape approuva leur zéle , mais perfuadé 


LIVRE 
XX VIII. 


a 
SAINT PIE V. 
Le ts Ten a ee Ne 


N. 123, 

CXXVIII 

Viétoire des Ca 
tholiques. 


M. le Gendre, Hiff. 
de Franc. Tom. 11, 
pag. 699% | 


CXXIX. 

Le Pipe en rend 
de pub'iques Ac- 
tions de graces à 
Dieu. 


f 


CXXX. 
Et fait des lar- 


que Dieu feroit plus glorifié par les fecours qu'on donneroït seffesau Peuple. 


aux Membres fouffrans de JEsus-CHR1ST, que par de vains, 


_ (#) On a déja parlé ( dit’Anonyme ) des } d’Infanterie ... Le Pape écrivit néanmoins à 
mouvemens que le Pape fe donnoit de tous | Saméfa-Piore de le mettre en liberté fans Ran-' 
côtés, pour faire triompher par tout le]çon, parce qu’il fe piqua de montrer à 
Catholicifme ; & on a dit qu’il avoit envoyé | touté l'Europe , par ce grand éxremple , que 
en France des Troupes , qui, à la Bataille|le fecours qu’il avoit He en Francé, 


‘de Moncontour , fauvérent la vie au fameux | travailloit à la ruine de l’Héréfie, & non 


Acier: le Comte Sawsfa-Fivre , leur Chef|.pas à s'enrichir par la Rançon des Héréti=’ 
n'ayant pas voulu qu'on tuât ce Colonel | ques. . de. 


Tome IF, | Yy 


Tom, V;, pag 154 


Liv 
XXVIII. 


Cd 
SAINT PIE V. 
"RES EENTEEUES | 


CXXXI. 

Il confacre au 
Di:u de Armées, 
les Drapeaux pris 
fur Iles Héréti- 
ques. 


CXXXII. 
Il exhorte le Roy 
à cxtirper l’'Héré 
fie. 


CXXXIII. 
. 1! écrit pour le 
méme fujet au 
Koy d’'Efpagne. 


Tor. Y 2 pag: 6, 


354 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


g E Spectactes ,il ordonna que les Sommes d’argent deftinées à ces 


forces de Fêtes, fuflenc diftribuées aux Pauvres, & aux Fa 
milles qui étoient dans la nécefiré. 

Vingt-fept Drapeaux, que le Comte de Sainte Flare avoit 
gagnés fur les Ennermjs , furent se à Rome par ordre du 
Roy, & préfentés au Pape, qui les confacra au Dieu des Ar- 
mées dans l'Eclife de faimt Jean de Latran. Oa voit encore 
aujourd'hui Pinfcriprion , que Sa Sainteté hr graver en Eettres 
d'Or, fur une plaque de Marbre ( 1}, Pie V ne manqua pas de 
féliciter Sa Majefkté par fes Lerctres Apoftoliques; mais les 
avantages remportés fur l'Héréfñe, n’avoient pà abactre cette 
Hydre à plufeurs têtes, & les maux de k France furent por- 
tés depuis à leur comble, Le fajne Pape, qui ne cefloie d'offrir 
{es Priéres pour appaifer la colére de Dieu, ne vit ni l’excès, 
ni la fin des çalamités du Royaume: mais. on n'éprouva que 
trop fenfiblement la vérité de ce qu'ilavoit écrit au Roy, en 
ces termes : « Si Votre Majefté veut faire fleurir fon Royaume, 
» & rétablir puiffanment fou Autorité , Elle doit travailler à 
» extirper l'Héréfie, & ne fouffrir dans fes Evazs que l’Exercice 
» de la feule Religion Cacholique. Tant qu'il yaura du partage 
» dans les efprits en fait de Religion, Votre Majefté n’en re- 
» cevra que du chagrin, & vorre Royaume fera un fanglant 
» Théâtre de conrinuelles faétions. L’unique moyen de vous 
» garantir de ces malheurs, c’eft de punir févéremenr les kor. 
» ribles Sacriléges commis contre Dieu, & de châtier les Re- 
» béles, qui ont pris les Armes contre Votre Majefte (* ).» 

_ Pie V écrivit fur le même ron au Roy d’Efpagne, à f'occa- 
fion des défordres caufés par les Hérétiques dansles Pays-Bas. 
Dès l’an 1566, les. Seétaires avoient commis. dans l’Eglife. 
Cathédrale d'Anvers, toutes. fortes d’Impiétés, de Sacrilèges, 
& de Profanations. Leur fureur augmentant tous les jours, ils. 
portoient aufli toujours:plus loin leurs attentats contre l’Bolife, 
& contre l'Autorité du Souverain. Le Saint Pere ne vit point 


{-1)-Pius V. Pont. Mar. 

Signa de Caroh 1X Chriftanifimi Galliæ 
Regis perduellibus , iifdemque Ecclefæ hof. 
tibus, à Sfortia ( Comite Sanétæ Floræ ) Pon- 


tificii auxiliarii Exercitüs Duce , capta., rela- 


taque , in principe Ecclefarum fufpendit , & 
omnipotenti Deotantz Viétoriæ auctori'di- 
cavit , anno 1570. A4. Saac£. p. 648. n. 126. 

(*.) C'eft.ce que l’Auteur Anonyme apelle 
upe cruauté, &, upe perfécution. Qu ne le 


jours prêc à déchirer le Vicaire de Jssu s- 
Cunisr, dont le zéle ne lui paroît que 
cruauté & ambition : On fais, dit-il, #x fort. 
petit Eloge de Pie V', lorfgs’on dit quil parut 
tou'ours très-xélé pour la Religion, © 14 Di[- 
cipline Eccléfaflique , ennemi déclaré des V5 
ces , Perfécuteur inéxerabie des perfonmes fcam- 
daleufes, ardent Défenfeur de l* Autorité Pon- 
tifiçale. C'efli louer fon ambition excefive, éy - 
la cruauté qu’il fit paroître: des les premicrs.: 


voit jamais blämer les plus. grands excès des, | jours de fon Pontificat. Un tel langagene doic’. 


Hérétiques & des Rebéles ; mais il eft çgu- 


\ 2 


pas. furprendre deus la bouche del'Anonyme. 


+ Ce pe ee A 


te et L - 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 355 
de meilleur moyen pour appaïfer les troubles, & défarmer la 
Rébellion, qu’un Voyage du Roy Catholique en Flandre, la 
préfence de Sa Majefté étant feule capable d'imprimer du &æf- 
pect aux Séditieux , & de rétablir la Religion dans les lieux, 
d’où l’Héréfie l’avoit bannie. Mais parce que depuis la mort de 
l'Empereur Charles V , Philippe IL avoit change quelque chofe 
dans l’ancien Gouvernement de ces Provinces, il s'en trouva 
ep Confeillers , qui voulurent lui pérfuader de remettre 

s affaires: de la Religion à un autre tems, de fe contenter 
d'une obéïflance ga té , & de permettre la liberté de 
confcience à tous {es Sujets dans les Pays-Bas. 

Il n’étoit pas difficile de prévoir les fuites que pourroit avoir 
ce Ménagement: Pie V ne douta pas qu’elles ne fuffent auffi 


- funeftes à l'Autorité. du Souverain, qu’au Salut des Ames, & 


à la Paix de l’Eglife. Il repréfenta d’abord au Roy d’Efpagne, 
que l'Empereur Charles-Quine fon Pere, pour avoir agi felon. 
cette politique humaine, n’avoit {çu ni profiter des Vi&oires 
remportées fur les Proteftans d'Allemagne, ni arrêter les pro- 
grès de l’Héréfie qui déchiroit tout l'Empire : qu’au commen- 
cement des Troubles, les Princes étoient peut-être excufables, 
finon d’avoir fi foiblement défendu les incérêts de Dieu, du 
moins de s’être laiflé perfuader , que ces Troubles n'étant cau- 
fés que par un motif de Religion, on les difhiperoit aifément en 
faifant connoître aux Peuples les Erreurs, où leurs Miniftres 
intéreflés vouloient les engager. Mais qu’à préfent que l’Hé- 
réfie avoit foulé aux piés toutes les Loix Divines & Humaines, 
Sa Majefté Catholique feroit inexcufable , fi elle n’employoit 


toutes fes forces pour étouffer, ou arrêter les progrès de ce 


terrible monftre, qui fe promettoit de renverfer l'Etat & la 
Religion. Sa Sainteté ne fe contenta pas d’écrire de fa propre 
main à ce Prince, Elle lui envoya un Nonce exprès, pour lui 
faire bien ,fentir que la négligence à réprimer la Rébellion 
dans les Provinces du Pays-Bas, feroit d’un pernicieux éxem- 
ple à fes Sujets de Milan, de Naples & de Sicile, Le Saïnt Pere 
demandoit furtout , que le Roy ne fe contentât pas d'envoyer 
fur les Lieux quelque Grand de fa Cour , parce qu'étant Etran- 


ger, il ferviroit d’un nouveau ri aux Séditieux, pour 
continuer à cabaler fon Autorité (*). | 


(* ) Cette conduite du Vicaire de Js5 su s-| {> Héréfie par le fer & par le fes, l'exhorta 
CHRIST a excité la. bile, & troublé un|( Philippe 11) par fes Lettres, & par Pierre 
peu l’efprit de l’Anonyme ; voici comment|Camaÿjan , Evéque d’Aftoli, g#'il lui ‘avoit 
il en parle: Le Pape Pie V, qui ne connoiffoit |emvoyé , de paroître en Armes dans la Flandres, 
Plus de Loix , lorfqs’il s’agifloit d’exterminer parce qu'il ne fallait pas doster, qu'il w'ap- 


Y y! 


LIVRE 
XXVIIL 


Sainr Pire V. 
RSS SRE RASE 





‘CXXXIV. 
Lui fait envifa- 
r les fuites que 
Eu avoir la Ré. 
volte des Peuples 
dans les Pays-Bas. 


Vide A@. San@&. 
p. 648. Cap. Vile 
n. 127. &C. 


CXXXV. 
S’ilne paroît lui- 
même au milieu 
de fes Sujets , en 
état de les conte- 
Nile 


Tom, V, pag. 18° 








= 


LIVRE 
XXVIII. 


SAINT Pie V. 
D run 


CXXXVI. 

Sa Majefté f: 
contente  d’en- 
voyer le Duc d’Al 
be en Flandres. 


CXXXVII. 
Le Pape voit ar- 
river ce qu'ilavoit 


appréhendé, 


CXXXVIII. 

Ilenvoye du fe- 
cours au Roy Ca- 
tholique. 


Pag. 650, n. 139. 


CXXXIX. 


Et aux Fidéles, 


pour les foutenir 
ou les rappcller 
au devoir, 


356 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 

Le fage confeil du Pape ne fut pas fuivi ; quoique Philippe II 
feignit de fe rendre à (ès raifons , il ne {ortit point d’'Efpagne, 
& d crut faire affez que d'envoyer en Flandres le Duc d’Albe, 
Le réduire les Rebéles. IL eft vrai que fi le zéle , le courage, 


la valeur , l'expérience dans la Guerre, & toutes les qualités 


d'un Grand Capitaine avoient fuffi pour pacifier les efprics , & 
diffiper les Troubles , ce Seigneur auroit pà fe promettre un 
heureux fuccès. Mais les fuites firent voir , que pour une fi 
grande entreprife , il falloit quelque chofe de plus. Il s’agifloit 

rincipalement de gagner la confiance des Peuples, de calmer 
Ps allarmes , de diffiper leurs faux préjugés, de les détrom- 
per, de leur infpirer enfin des fentimens d'amour, de crainte & de 
rcfpect. La préfence d’un Monarque peut faire tout cela ; & elle 
feule eft capable de le faire. Le Duc d’Albe n’y réuflit pas. Il 


jetta d’abord la terreur dans les efprics, il fit répandre bien du 


fans, & gagna plufieurs Victoires : mais il ne _ remédier au 
ms La mort tragique, ou la profcription des plus illuftres 
Seigneurs , rendirent fa conduite fi odieufe aux Flamands , que 
pour défendre leur liberté, les Mécontens fe joignirent aux Hé- 
rétiques ; & ceux-ci d’une affaire de Religion , en firent uneaf-., 


faire d’Etat ; fept Provinces fecouérent en même rems le joug 


de la Domination d’Efpagne. Le faint Pape avoit prévû le 
danger , & prédit ce trifte Evénement: il ne laiffa pas d’aider 
le Roy Catholique d'hommes & d'argent; & il engagea le 
Roy Très - Chrétien à lui envoyer un fecours de deux mille 
Hommes de pié, & de douze cens Chevaux, fous la conduite 


du Maréchal de Coffé. 


Mais la charité Paftorale de Pie V parut principalement 
dans les attentions qu’il eût d'envoyer dans ces Pays, des 
Hommes zélés , fages & fcavans , pour rétablir la Difcipline 
Eccléfiaftique, aiffper les nos” impreflions que les Hé- 
rétiques donnoiïent aux Peuples , & pour abfoudre de l'Héréfie, 
en réconciliant à l’Eglife ceux que la furprife, l'intérêt, ou 
l'Erreur en avoient féparés. Plufieurs profitérent de cette 
Grace : le Duc d’'Albe écrivant à Sa Sainteté, lui en parloiten 
ces termes: | 


païfat par [a préfence , les fou'évemens des} fes fecréres des Faltieux. Donner un fem- 
Peuples, € qu'il ne rompit awficôt les fecré- |blable confeil , ce n’eft plus connoître des 
tes cnireprifes qui s’y faifuient, de, C'eft|Loix, felon ce judicieux Ecrivain, Il eft 
donc contre les Loix qu'un Souverain pa- | plus naturel de dire , qu’il ignoroit lui-même 
roiffe cn Armes dans une partie de fes Etats, | les Loix de la Religion , de La Politique, &c 
pour appaifer , par {a préfence, les foulé- | celles de l'Hiftoire. 

vemens des Peuples ; & rompre les entrepri- 


E à 


DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 357 

« Le nombre de ceux qui ufent de la Grace, que Votre « 
Sainteté leur a accordée de pouvoir être abfous , & récçus au « 
Giron de l'Eglife, après avoir abjuré leurs Erreurs, eft-fi « 
grand, felon le mémoire fidéle que les Evèques &'les Gou- « 
verneurs m'en ont envoyé, qu'il eft prefque impofible de les « 
compter. Il n’eft perfonne , Très-Saint Pere, qui n’admire « 
ce zéle plein de tendrefle, qui porte Votre Sainteté À pro. « 
curer le Salut de ces Peuples, à pourvoir à leurs befoins fpi- « 
rituels, &: à les recommander à Dieu dans vos faintes Prié- ce 
res, dont ils reflentent tous les jours les mérveilleux effets : « 
ce qui me fait efpérer , que Dieu , en confidérarion d’une vie « 
fi fainte, & d’une charité fi ardente, exterminera les Héré. « 
fies de toute la République Chrétienne. Les nouveaux Evêé- « 
ques, que vous avéz établis, s’acquittent des fonctions de & 
Ieur Miniftére, avec tant d’édification, qu'on voit bien qu’ils « 
font tous animés de votre efprit Apoftolique, & qu'ils fui- « 


vent éxacternent les Régles que vous leur avez prefcri- « 


tes (1) ». | : 
"Le Duc d’Albe avoit faifon d’efpérer que le Seigneur ne 
mépriferoit pas les Priéres, & les larmes d’un fi faint Pontife; 
& que fi rien étoit capable de diminuer les maux de l’Eglife, 
dans des tems auffi malheureux , on | gun fe promettré cet 
avantage de la vigilance infatigable du premier des Pafteurs. 
Il feroit difficile de dire dans quelle partie du Monde Chré- 
tien, le zéle de Pie V ne s’eft point employé à la confervation 
de la Foi Orthodoxe, au rétabliffement de la Difcipline Ecclé- 
- fiaftique, à la défenfe de ceux qu’on opprimoit , & à l’extir- 

ation des abus. Dans un Abrégé nous ne pouvons pas tout 
dire : il faut fe contenter de remarquer les principaux Faits, 
qui ont diftingué le Pontificat du dernier Pape, que PEglife 
ait mis dans le a Saints : & dans ce Récit nous fui- 


LrvRreE 
XXVIII. 


EE | 
SAINT PIE V, 
A 


Fra de à s pré 
Cautiohs : <émot- 


gnage du Duc 
d'Albe: 


vrons moins l'ordre des rtems, que celui que le plus ancien 


Hiftorien à lui-même gardé, en racontant les a@tions de Pie V. 

Les Evêques d’Efpagne, & les autres Miniftres de la Foi 
avoient eu le bonheur de fermer l’entrée aux nouvelles Héré- 
fies dans ce Royaume Catholique : mais leur zéle n’avoit pâ 


(4) Étfanè vel in hoc emo non adntita- | Chriftianæ Reipublicæ agro Peftilentes Hæ= 
tur egregiam Curam, aG follicicudinem , |refes brevi convellantur. Recens verd creati 
quam adhibet Beatitudo tua, cum omnium|facrorum Antiftites tam egrepie præftane 
quidem expetenda faluté, tum verd etiam |Officium quifque fuum , ut à fanétitate tua 
@ifdem fwuumis precibus Deo commendan- |eo in gradu collocati planè füuifle perfpician. 
dis. Cui quidem confido futurum, ut virà [eur ,&c, 7 A6F, Sanct. pag. 650. 7m, 139. 
tud tam præclaré fanéteque aëtà, à totius 

Ÿ yii 


L I V KR E 
XX VIIL 


SAINT PIE V: 
D < "| 


.. CXLT. 
Spectacles cruels 
en ufage-eu Efpa- 
ne : 
A&. Sant. p. 653. 
R. af. 


358 HISTOIRE DES-HOMMES ILLUSTRES 


déraciner certains abus, qu’une longue coutume fembloit au- 
tori{cr, quoiqu'ils fuflent bien oppolés à la douceur de l’Evan- 
gile. Dans le feiziéme Siécle, on voyoit encore en Efpagne ces, 
Spectacles cruels, qui avoient fait les plus grands divertifle- 
mens de Rome Payenne ; des Combats, où des Hommes qui. 
vouloient donner du plaifir au Peuple, & faire paroître leur, 
courage , leur force, leur adrefle, fe battoient contre des Ours. 
& des Taureaux. Ces Spetacles affreux , où le fang des Chré- 
tiens fe mêloit toujours avec celui des Bêtes féroces, ne fe ter- 
minoient guéres que par quelque mort tragique. L'abus alloit 
même jufqu’à cet excès d’impiété, ou de fuperftition , qu’on 


. Confacroit ces profanes divertiflemens à l'honneur de Dieu, & 


CXLII, 
Sévérement dé- 
 fendus, & abolis 
par Pie Y. 


CXLIII. 
Il retranche plu- 
fieurs autres abus. 


de fes Saints, prétendant folemnifer par là leurs Fêtes, & nos 
faints Myftéres avec plus de pompe, & de mapnificence. Les 
plus faints Evêques d’'Efpagne s’étoient contentés de déplorer 
en fecret, des défordres qu'ils n’ofoient condamner en public, 
pour ne pas offenfer les Souverains, & rous les Grands de l’E- 
tat , trop attachés à ces forres de Speacle. Pie V entreprit 
de les abolir; il pria d’abord Sa Majefté Catholique, de con- 
courir avec lui dans ce deffein ; & publia une Bulle ; où, après. 
avoir repréfenté que ces Combats fanglans blefloient la piété, 
& la charité Chrétienne, & que ceux qui s’y engageoïient,, 
s'expofoient à un danger évident de perdre la vie de l’Ame, 
& du Corps ; il excommunia tous ceux, qui déformais fe bat- 
troient ainfi contre des Bêtes, & priva de Sépulture Ecclé- 
fiaftique , ceux qui mourroient dans cet abominable Jeu. IL 
frappa auffi de Cenfures, non-feulement les Clercs qui afffte- 
roient à de tels Speétacles, mais encore les Princes, & les Ma- 
giftrats, qui les autoriferoient par leur préfence, ou par leur 
confentement. | 

Le zéle de Pie V, retrancha un autre abus introduit depuis. 
peu dans le Diocèfe de Toléde, par un certain Gomez de 
Tello, Adminiftrateur de certe Eglife, Les trois Ordres Mili- 
taires , qui font en Efpagne, abufpient fouvent de leurs Privi- 
léges, foit dans la Nomination aux Bénéfices Eccléfiaftiques, 
foit dans la diffipation des Revenus de leurs Commanderies, 
ou dans la trop grande Autorité qu'ils s’attribuoient, & qui 


_ leur faifoit faire bien des entreprifes fur la ne me es 


Evêques. Le faint Pape leur en repréfenta les dangereufes 
conféquences , & les avertit Dent qu'il révoqueroit 
tous les Privilèges, que le Saint Siège leur avoit accordés , s’ils 
n'en ufoient déformais avec plus de modération, 





Déc ms & 


ee rm 





—— 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 359 


Sur l’avis qu'on avoit imprimé à Lyon & à Touloufe, plu-'L 1 TRE 


fieurs Livres Hérétiques en Langue -Caftillane, faint Pie en 
avertit auflirôt le Roy d’Efpagne, & le priz de ne point per- 
mettre dans fes Evars la vente d’aucun Livre étranger, qui 
n’eût été vû & éxaminé par kes Supérieurs Eccléfiaftiques. I1 
ordonna que les Maîtres & les Maitrefles d’'Ecole ne A 
point reçus à inftruire la Jeuneffe , qu'après avoir fait mme Pro- 
fefon de Foi, entre les mains de l'Offcial, ou de quelque 
autre perfonne dépurée de fa part. Et É donner une plus 
grande horreur du crime d'Hérefe, ildéfendit qu'on gravätau- 


cune Epitaphe fur le Fombeande ceux,qui auroient été une fois 


condamnés conrme Hérétiques ; quelque témoignage de repen- 
tir qu'ilseuflenc donné depuis par P Abjuration de leurs Erreurs. 

C’eft encore aux fages confeils, aux priéres, & aux foins 
empreflés de faint Pie, que FEfpagne eft redevable de l’extinc- 


tion , ou de l’expulfion des Maures, dont le mélange avec les £ 


Chrétiens étoit préjudiciable à le Religion, & à la pureté des 
mœurs. Ces Infidéles tolérés dans les Etdts du Roy Catholi- 


XX VIII. 


SAINT PIE V, 
gr = 


N. 152. 
CXLIV. 
Sages Réglemens: 


CXLV. 
Maures d’Efpa= 
ne. 


EE Pr u’ils avoient té fubjugués par les Armes de Fer- . 
i 


nand & d’Ifabelle, fur la fi du quinziéme Siécie, excitoient 
de rems en cems des Séditions dans les Royaumes de Grenade, 
& de Cordoue; & ils venoient de foutenir une Guerre au 


. fanglante qu'opiniâtre contre Philippe IT. Pendant que:le Pape 


foilicitoit ce Prinee d’ôter une bonne fois aux Infidéles, fes 
moÿens de troubler à l'avenir l'Eglife-& l'Etac, ik er reçut la 
Lettre fuivante , fur une autre fujet , qui n’étoit guéres mains 
importants D 
__« Je me trouve obligé, Frès-Saint Pere, non - feulement « 
par un devoir qui neft commun avec tous les Princes Chré- cc 


tiens, mais prineipalement par la: foumiffion filiale ‘que je « 


rendrai coute ma vie, er qualité de Fils très- obéïffant à « 
Votre Sainreré, & par le profond refpeët: que- je porte au « 


Saint Siége , de vous rendre compte comme À mor pere , de cs 


ma conduire, & des chofes les plus remarquables. qui m'’ar- «. 
rivent: C’tft: pour m'acquiiter de ce devoir, que j'avertis « 
Votré Saintété du deffein que-j'ai de faire: artêtet le Séré- « 
niffime Prince Don Carlos mon Fils. Elle pourra. juger de la. ce 
néceflité preflante , qui: nc page à cette action, par lh'vio- « 
lence qu'il faut que je me fafle à moi-même pour en venir à cs 
cerre-extrêmité. La douceur-de mon Gouvernement eft aflez cs 
connuë à Votre Sainteré' 8t à coute l'Europe, pout qu’on. « 


1 ' 0 


CXLVI 
Lettre du Roy 
Philippe Il , au Pa. 
pe Pie V, au fujec 
de Don Carlos. 


foit bien perfuadé que je n'ai pris unetellè réfolution, qu'après « 





Livre 
XXVIIL 


RÉ mg em 
SAINT PIE V, 
6 SERRES SERRE RER 


LS 





360 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 
» en avoir murementdélibéré avec monConfeil, &'y avoir été 
» forcé par la mauvaife conduire du Prince mon Fils, dont le 


». méchant naturel a. corrompu les bonnes Inftructions de fes 


» Maîtres , & rendu inutiles tous les foins qu'ils ont pris de fon 
» Education. J'ai employé fans effet toutes fortes FA moyens; 
» pour corriger fes inclinations vicieufes , & pour réprimer fes 
» excès. Voyant avec la douleur que Votre Sainteté peut s’i- 
» maginer, que tous ces remédes n’ont pù lui infpirer aucun 
» fentiment de piété envers Dieu , ni aucune des qualités né- 
» ceffaires à un Prince , Sucefleur préfomptif de tant de Royau- 
» mes, que Dieu a foumis à mon obéïflance ; je me trouve 
» obligé de m’aflurer de fa Perfonne, pour voir fi cette voye 
» de rigueur pourra le ranger à fon me fuis bien aife 


» d’en donner avis à Votre Sainteté; & j'efpére qu’Elle con- 


» noîtra par ma conduite, que dans cette démarche, je n’ai 


» d'autre vûe que la gloire de Dieu, l’intérêt de mes Etats, le 


_ » bien & le repos de mes Peuples , que je préfére à toutes les 


» tendrefles, que la nature m'infpire pour mon Fils unique. 
» J'aurai foin d'informer Votre Sainteté du fuccès de certe 
» affaire: je la fupplie cependant de me tenir pour fon fils très- 
» obéïffant , & de demander à Dieu pour moi les Lumiéres & 
» les Graces, dont j'ai befoin pour connoître & accomplir en 
» toutes chofes fa fainte volonté. Je prie le Seigneur , Très- 
» Saint Pere, qu’il vous conferve, FA 4 prolonge vos jours, 


_» pour Je bien général de toute lEpglife. À Madrid, ce vingt 


CXLVIT 
Le Pape lui con- 
feille la voye de la 
douceur, 


ritier de fa Couronne, qui les devoit gouverner un jour. 


» Janvier 1568... . on | | 
Cette nouvelle caufa un grand étonnement à la Cour de 
Rome , & une plus grande douleur au Pape, qui plaignic éga- 


‘ 


lement & l'affliétion du Pere, & le malheur du Fils. I] pria le, 


| Roy de fufpendre fa réfolution, & de tenter encore la voye: 


de fa douceur , pour ramener , s’il étoit pofible,. ce jeune 
Prince à fon devoir. $a Sainteté ne manqua pas de lui repré- 
{enter les funeftes fuites qu’une ation fi extraordinaire pour- 
roit avoir , la tache qu'elle feroit À fa réputation chez toutes 
les Nations de la terre, l’'étonnement & le murmure de tous. 
fes Sujets, ne pénétrant pas dans fes intentions, & ne ju- 
geant des chofes que par ce qui paroïît à leurs yeux, traite-. 
roient fa conduite de cruauté, &.le regarderoient comme un. 
pere.fans amour pour fon fang, en déshonorant fon fils uni- 
ins & comme un Roy fans zéle pour le bien de fon Etat, en 
aifant mourir civilement par cette détention, le Prince Hé- 


On 


" DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 3é6r 
‘ On aflure que le Roy auroit déféré aux avis de Sa Saintété, L r y À x 
s’iln’avoit éte informé par Don Juan d'Autriche, & par Don XX VIII. 
Raymond de Taflis, Maître des Poftes, que le jeune Prince —— 
prenoit {es mefures , pour fe dérobér de la Couf, & s'enfuir en SAINT Pr V. 
Flandres. La crainte Fin ne fe joignit aux Rebéles des Pays- Cxivirr 
Bas, & qu’il n’embraflât même leurs Erreurs , pour s’aflurer le La conduite du 
fecours du Prince d'Orange, & des Protéftans d'Allemagne ll rs A 
fit que le Roy fon Pere ne voulut plus différer de l'arrêter. Les keur. 
Hiftoriens parlent des autres fujers de mécontentement que  CxL1x=. 
lui avoit donné Don Carlos, & de la manière dont il fut arrè- ; “rs Jess 
té: mais ils ne s'accordent pas fur celle de fa mort. Ce qu'il y | 
a de certain, c’eft qu'elle affligea extrêmement le Pape , qui 
auroit voulu trouver le moy®n d’épargner ce chagrin à un 
Souverain, qu’il aimoit tendrement, & uns fin fi tragique à un 
Prince, né pour monter fur k Trône. , LR 
Nous ne parlerons pas des foins de Pie V', pour abolir les CL. 

abus dans le Royaume de Naples, & y rétablir la Difcipline Vigilince, & fer- 
Eccléfiaftique, qu’on n’y connoifloit prefque plus. 11 fufht de blr là Diciplic 
dire, que Sa Sainteté ayant choifi pour Vifiteur Apofñtolique, ne Eccléfiattique, 
dans ce Royaume, Thomas Orfini-natif de Foligny,. Perfon- 9% /° Royaume. 
nage d’un rare mérite, & d’une probité connue, le Viceroy 5 
s'oppofa d'abord à fa Commiflion, jufqu’à ce qu'il en eût in- 
formé le Roy fon Maître, & qu'il eût reçu fes ordres d’Efpa- 

ne. Le Pape y confentit volontiers ; il fe plaignit enfuite des 
os affectées de la Cour de Madrid ; & ordonna au Vi- 
fiteur Apoftolique de faire fon devoir. Philippe II inftruit de 
tout , & préferant les pieufes intentions de Sa Sainteté à tout 
autre intérêt , écrivit enfin au Viceroy de ne plus troubler le 
Vifiteur dans l’Exercice de fa Commiflion. Ce Prélat rérablit 
la Difcipline, & les pratiques de pièté ; dans les Eglifes de la 
Calabre , d'Otrante, de la Pouille, & de quelques autres Pro- 
vinces, fit de fages Réglemens, & retrancha une infinité d’a- 
bus. Le changement fenfible, qu’on remarqua dans le Clergé 
ê& dans le Peuple, faifoit qu’on ne pouvoit fe laffer d’applau- 
dir à la vigilance Paftorale d’un Pape, qui étendoit fes foins- 
fur toutes les Eglifes. . USE En UE 
.- Celles des Etats. de Venife en reffentirent les effets: Pie V'  CLr | 
leur envoya en:qualité de Nonce Apoftolique , Jéan - Antoine’ rt ti eias 
Fachinetti, Peilhnbasé Hluftre , qui monta depuis fur la Chaire | 
de faint Pierre , fous Îe nom d’Innocent IX. Sainc Pie lui en- 
Joignit de travailler avec une fage fermeté à la Réforme du 
Ciergé, dont les mœurs corrompues étoient un fujet de {can- 

Tone IV, | Lr 


+ 


L R E 
XX VIII 


SAINT P1E V. 
mme 





CLITI. 
Pour li pacifica- 
tion de l’Ifle de 
Çorle. | 


36 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


dale aux Peuples, & leur fervoit de prétexte pour vivre dans le 
défordre : il écrivit en même rems au Sénat, pour le prier de 
favorifer le Nonce dans l'éxécution de fes Ordres; puifque la 
Répubiique de Venife évant la gloire de l'Italie, & le Boule- 
vard de l’Eglife, il y alloit de l'honneur , auf bien que de la 
confcience de ceux qui en avoient le Gouvernement, de l'affif- 
ter dans la réfolution qu'il avoit prife de régler le Clergé, de 
faire cefler les fcandales ,& de retrancher les abus. Sa Sainreré 
ajoutoit qu’il ne fuffi{oit pas à un Prince d'être bon, s’il n’em- 

loyoit toute fon Autorité à réprimer le mal ; & que les mal- 
né , qui défoloient tant de Royaumes, n’avaient d'autre 
fource que la négligence des Souverains, à s’oppofer au vice. 
Le Sénat recut avec reconnaiffance les Voie: ep du Vi- 
çaire de JESUS-CHRIST, & le fitremercier par fon Ambaf- 
fadeur, des foins Parernels qu’ils prenoit pour le bien de la 
République. Les Evêques fe prétérent auf aux défirs du Nonce; 
approuvérent fort les Réglemens qu'il leur prapofa, & s’en- 
gagérent à les faire obferver dans leurs Diocèfes. . 

Le zéle de S. Pie, & fes charitables foins contribuérent auîfl 

beaucoup à la primer de l'Tfle de Corfe. Depuis plufieurs an- 
nces , ces Infulaires, qui fe croyoient maltraités par les Génois, 
avoient pris les Armes; & il y avoit eû bien du fang répandu. 
Après plufieurs Combats, où les Génois & les Corfes, avoienrété 
tantôt victorieux , & tantôt vaincus, on avoit fait fuccéder à la 
force ouverte le poifon;, latrahifon , les affaffinats, & femblables 
moyens, qu'il n’eft jamais permis d'employer contre les plus 

rands Ennemis. LeS. Pape, qui ne cefloit de demanderà Dieu la 
# de tous ces maux ,exhorta la République de Génes, de tenter 
la voye de la douceur, pour gagner, & réduire les Infulaires. Le 
Sénat ne rejetta pas ce moyen; & par la médiation de FEvèque de 
Sagone, la paix fut conclue, fous ces quatre conditions: 1°.Qu'on 
accorderoit une. Armniftie générale a tout le Peuple: 2°. Qu'on 
diminueroir les Tailles & les Subfides : 3°. Qu'on fourniroit à 
Alphonfe Sampierre, Chef des Mécontens, des Vaiffeaux pour 
{e retirer en France: 4°. Qu'on lui accorderoit huit années 
pour difpofer de fes Biens. Ces Articles acceptés de part & 
d'autre, Alphorfe fortie de l’Hle ; on publia un Pardon géné- 


_ xal, & ba tranquillité fut rétablie. Pie V en remercia Dieu ; 8 


CLIII. 
Lettre du Pape 
an Sénat de Gé- 
nes, 


pour afférmir davantage une paix, qui étoit le fruit de fes 
prières, il écrivit là Lettre fuivante au Doge, & au Sénat. 
. « Comme là Réduétion de! FHle de Corfe fous votre Do: 


» minarion, eft unes de La Taute-Puiflance de Dieu, qui a 


DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 363 


voulu mettre fin par fa miféricorde à une Guerré fcruelle, « L #4 v RE 


_ nous en avons reflenti. beauçoup. dé joye, & tious en avons « -K X VIII. 


rendu nes-aétions de graces au  Seigaëur. Îk-ae mous refté « : 


qu'à vous exhorter:de recevoir les Peuples de :ærre 1fle, 
comme des Enfans qui {e repentenc de leurs fauces: pañlées ; « 
de les traiter en Peres plutôt: qu’en Souverains; & de leur « 

rocurer des Maîtres, qui en les inftruifant de leurs.devoirs, « 
les engagent à les remplir. Cette conduite Chrétienne vous « 
attirera les Bénédictions du Ciel, vous conciliera l'eftime « 
des Etrangers , & l’afféttion de vos Peuples , qui vous feront « 
plus foumis, plus fidéles, & plus attachés. Si par le moyen « 
des Inftructions que vous leur procurerez, ils commencenr , « 
comme nous l’efpérons , à connoitre la vertu, & à La prati. « 
quer, vous n'aurez plus fujet d'appréhender des Révoltes ; « 
pare que œux qui pratiquent da Juftice, ont horreur de ces « 
oulévemens. Comme la piété des Habitans de Corfe s'eft « 
£xtrêmement ralentie, pendant les défordres de la Guerre, « 
pour n'avoir pas été cultivée par la Parole de Dieu; il eft 
de votre devoir, autant que..de votré intérêt , d'employer « 


tous vos foins à les faire inftruire , & à kiur procurer tout ce « 


qui peut contribuer à leur Salut. Nous fconderons vos bon- « 
nes intentions de tout notre pouvoir,ce devoir érant une « 
obligation attachée à la Charge, que Dièu nous a impofée, = 
- guoiïque now en fuflions très-indignes. Nous avertirons par « 

nos Brefs les Evêques de Flfle, d'avoir un foin particulier & 
de leur Troupeau. Nous. vous exhortons de noùûvéau comme & 
nos chers Enfans en'JEsus-CHaisT, d'avoir pitié de'ce pau-& 
vre Peuple, prefqueruiné pat Îes pertes qu’il'a fouffèrtes pen-'xe 
dant la Guerre, & de le gouverner toujours plutôt:par la dou. « 
ceur que par la force. Outre que cette conduite eftplus afurée « 


pour gagner l'affection des Peuples,elle eft conforme aux Mi- « . 
kimes de JEsus-CHR1ST, par le fecours duquel vous êtes ren- « 


trés en pofleflion decerte Ifle, &c. À Rome le24Avyril 1 569.» 
Le faint Pontife éxécuta ce qu’il avoit promis : en envoyant 
dans l’Ifle de -Corfe, des Hommes puiffans en œuvres & er 
paroles, pour y rétablir toutes nr 10) & dans le Clergé, & 
parmi les Peuples, il écrivit de Lertres fortes & patériques à 
tous les Prélats, pour réveiller leur zéle, & lés engager à 
remplir avec une nouvelle application tous les devoirs de la 
Sollicitude Paftorale : & Si vous faites réfléxion:, leur difoit-il, «& 


C 
Il écrit 


aux devoirs de l’Epifcopat, vous ferez perfuadés que vous « ques de 


devez emploÿer votre :zéle , & tous vos foins à paître-vos« 
| | 7 Zzij 





LIV. 


aux Evéa 


Corie. 


a 


LIVRE 
XXVIIE 


SAINT PIE V. 





CL V. 
11 confole & fou- 
tient l:s Catho:i- 


ques a Dantzick. 


voient: laiffé furprehdre , ‘& leur firent -abjurér 


$64 HISTOIRE DES HOMMES ILEUSTRES 

» Brebis,'& d'corrigér lès mœurs corrompues de votre Clergé,, 
» & de votre Peuple, üfant tanrôt FR Per , & tânrôt de 
n févérité , felon les difpofitions que vous trouverez dans Îles 
æ efprits. Faites éxécuter-les Décréts dù Saint -Concile de 
» Trente ; &.arrêtez cetre fuire de péchés, que le liberrinage, 
» & l’impiété ont rendus ‘publics. -Appliquez-vous particulié- 
» rement à établir dans tous vos Diocèfes, des Maîrres dE- 
» cole vertueux, quifiruifent'in les Enfans ; & même ceux qui 
» fonc' plus Agés : ordonnez-leur de leur enfcigner le Cathé- 
» chifms du. Concile, que noùs avons fait traduire en Eançue 
» vulgaire ; portez .les Fidéles à entendre la Parole de Dieu 
» les jours. de Dimanche & de Fêres , à pratiquer la Piété 
» & les Œuvres de-Miféricorde ; & ariimez - les à ces faints 
» Exvroiïces'autant:par. vos bons éxemples . que’ par vos’fer- 
» ventes Exhortations »Mudirez le'jour'& là nuit: la Loi du 
» Seigneur. pour connoître, & ée que vous devez faire pour 
» votre Salut, & ce qui peut contribuer à celui de vos Peu- 
» ples. N'oubliez pas qüe’le Souverain Pafteur vous fera ren- 
» dre un compte.éxa@ de tout ce quevous auiez fait, ou omis 


‘# dans l’Exercice de la Charge'qu'il vous a impofée ; & qu'il 


» re nous-confidérera pas tane par‘ le Rang élevé, que nous 
» aurons tenu dans fon Félife que par les bonnés œuvres, que 
» nouÿ aurons faites dans l’Fpifcopat »5. "7 - 
. Ce fonc les expreflions de ce faint: Pape, dan fon Bref à 
Evêque ‘d’Aiazze. Et pendant qu'il travailloit ainfi à faire 
fleurir la:Religion dans le Royaume de Corfe, il ne 1e dori- 
noit pas de moindres foins À en rétablir l’Exercice dans celui 
de-Pruffe. Il commença par la Ville de Danrzick , une des plus 
célébres. de l'Europe par l'étendue de fon Commerce. L’Hé- 
réfie de Luther y avoit déja fait une infinité d’Apoftats. Les 
Prèêtres ;des Religieux, rous les bons Catholiques, qui n’a- 
voient pas fuccomhé à [a tentation , avoierñt été dépouillés dé 
leurs Biens; 'profcrits, & chafks dela Ville; & les Luthé- 
riens s’éroient mis en pofléffion dés Eglifes. Le crédit de faint 
Pie fut:aflez puiffant pour remédier à une partie de ces maux ; 
& la rpuration de Sa Saintcté: trouva tant de refpe&, dans 
une Ville route infectée d'Héréfie , qu'il fit rendre aux Reli- 
rieux de fair Dominique, leur Eglife, leur Couvenr, & la 
Éberté .d’y-éxercer publiquement.la Religion Catholique. 
Leurs: Prédications eurent tant de fuccès, que dans très-peu 
de tems ils ramenérent une multirude de Citoyens, qui s'é- 
ours Erreurs. 


\-4b 


Le 


— ——_—— ne — 


ae. D mt. nt à 


PEU CU CEE CESR ne nt, me 


DE L'ORDRE DE S' DOMINIQUE. 365 


Îls parcoururent depuis avec le même fruit plufieurs Bourga- L' 1 v R 2 


des de la Pruflc.' Le Pape envoya à leurs fecours plufieurs au- 
tres Ouvriers Evangéiques.,-& de grofles fommes d'argent 
pour fecourir les Pauvres de ce Pays. La rage des Hérétiques, 
qui ont ruiné dans la fuite cout ce que ces fervens Miflion- 
aires avoient établi, femble avoir refpeté l'Ordre de faint 
Pominique , puifq’encore aujourd’hui ils fouffrent dans un 
Fauxbourg de Dantzick un fameux Monaftére de cet Ordre; 
où tous les Catholiques ont la confolation de pouvoir aller 
entendre la Mefle & la Prédication, & recevoir les Sacremens. 
La mémoire de Pie y eft furrouren Bénédiction (r). 

‘ L’Eglife de Trente n'oublie ‘pas non plus les fervices impor- 
tans que lui rendit Je même Pape, contre les entreprifes d’un 
Prince qui avoit voulu la dépouiller de fes droits. Quelques 
Flateurs ayant mis dans l’efprit de Ferdinand d’Autriche , qu’il 
avoit une entiére Jurifdiction fur lEglife de Trente, cet Ar- 
chiduc s’en empara de vive force, malgré la paifible poffe£ 
fon, dont l’'Evèque jouifloit depuis plus de cent-ans. Lé Car- 
dinal Madruce, alors Evêque de Trente, n’eût pas befoin de 
folliciter le zéle de Pie V. Dès qu’il eüt connioiflance de cette 
Ufurpation il fe miren devoir de la faire cefler , ou de la pu- 
niravec rigueur. Il or d’abord le Miniftére de fes Non- 
ces, pour repréfenter à l’Archiduc, & à l'Empereur fon Frere, 
Ja tache que cette violente den feroit à la Maifon d’Au- 
triche, le mauvais éxemple qu’elle donneroit aux Proteftans 
d'Allemagne , & la nécefité inévitable où fe trouveroit le Saint 
Siéce de févir contre l’Ufurpateur. En écrivant fur ce fujet à 
l'Empereur Maximilien II, le Pape lui difoit: « Nous « 
croyons que Votre Majefte a aflez de lumiéres , pour cor « 
noître route linjuftice de certe entreprife, & qu'il eft de « 
notre devoir de ne la pas fouffrir. C’elt ce qui nous porte « 
à prier Votre Majelté par ces Préfentes , d'employer fon Au. ce 
torité pour porter l’Archiduc à rétablir les chofes dans l’état, « 
où elles éroient depuis cent ans : autrement nous ne pour- « 
rons plus différer d’employer les remédes: néceflaires pour «: 
Fy obliger. Notre afféétion envers lui, &-Île refpe& pour « 
Votre Majefté, nous. ont fait différer jufqu’aujourd’hui €es 6e 


XXVIII 


> SAINT P1E V, 


———————— 


CLVI. 
Défend les droits 
de l’Eglic de 
Trente. 


Ja AG. San&, pag, 
656. D 264: 


CLVIL, 
Il écrit pour cela 
à l'Empereur Ma= 
ximilien IL 


rémédes, qui ne peuvent lui être que très-fâcheux : & com- « ‘ 


me nous ne les pouvons plus refufer aux neceflités d'une « 


{5}: Cujus quidem firgularis beneficii [des concelebrare non defunt, 1m #4 
haud iminemores illæ sertes in hanc uf ES Pag: 6610 M1 183» 
que diem cum gratiasum aftione Pii lau-E -. da 7 ji 

Z ln} 





Lrv'RE 
XX VIII. 
SAINT P1E V. 





CLVIIT 
On fe rend à fes 
dé!irs. 


L'an 1569. 


366 HISTOIRE DÉS HOMMES ILLUSTRES 


» Eglife opprimée, fans nous rendre Prévaricateurs de notre 
» Miniftére Apoftolique, nous efpérons que Votre Majefté 
» engagera l’Archiduc fon Frere, à ne nous pas contraindre 
» d’ufer contre lui de l'Autorité que Dieu nous a confiée, pour 
» defendre l’Eglife fon Epoulfe , &c. » 

Ces Princes connoiffant la fermeté infléxible du Pape, n’at- 
tendirent pas qu’il lançât les foudres, qu’il avoit déja à la main. 
Le Cardinal Madruce devint lui-même leur Intercefleur pour 
appaifer Sa Sainreté; & les chofes s’'accommodérent ; Ferdi- 
nand renoncça à fes prétentions , & l’Eglife de Trente fut 
maintenue dans la pofleflion de fes anciens Droits (1). Pour 
les attaquer avec impunité, on ne pouvoit choifir un tems 
moins favorable, que celui du Pontificat de Pie V. Le zéle de 
ce Pape toujours en ation , n’étoit pas moins étendu, que les 


befoins & les maux de toutes les Eglifes. Son‘éxemple , & fes 


CLIX. 
Saint Charles 
Borromée Arche- 
vêque de Milan, 
foutenu dans les 
Droits de fon 


Egie 


ee 


A@, San@. p. 663, 
D, 191: 192. 


 confervât fes Droits, mais fans ôter à l’Eglife ceux qui lui ap- 


preflantes Exhortations , ranimoient le courage des autres 
Pafteurs: il en infpiroit aux plus timides ; il combloit auffi de 
Pere & de faveurs, cœux qui remplifloient dignement leur 


Miniftére ; leurs intérêts étotent les fiens ; & il faifoit voir dans. 


toutes les occafions,. combien leur confervation lui étoit pré- 
cieufe, C’eft ce qu’on peut particuliérement remarquer .…. 
l'Hiftoire de faint Charles Borromée. | | 

_Le zéle de ce faint Cardinal l'avoit porté à faire certains 
coups d'éclat, pour arrêter de grands défordres, _ fe com- 
mettoient dans la Ville de Milan. Les Officiers du Roy Ca- 
tholique s’en offenférent, & makraitérent ceux de l’Arche- 
vêque. Saint Pie informé de cette violence, établit à Rome 


une Congrégation de Cardimaux, & de Doéteurs, pour éxa- . 


miner ce différend. Il cita le Préfident ,& deux Sénateurs, 
par l’ordre defquels la violence avoit été faire ; & non content 
d'avoir écrit au Duc d’Alburquerque , Gouverneur de Milan, 


pour le prier de faire enforte que l’Eglife , & l'Archevêque re- 
Çuffent la fatisfaction qui leur étoit dûë ,ilenvoya fes Légats 


pour le-même fujer à la Cour de Madrid. Philippe II ayant 
tout éxaminé , & reconnu la juftice des Demandes du Saint 
Pere , écrivit aux Magiftrats de Milan, qu'il vouloit qu’on 


x) Interim Chriftophorus Madritius , | ejus.rei abfque Ecclefiz damno-componen. 


Girdinalis Thidentinus apellatus., magnæ vir| dæ ratio confiliumque caparetur. Itaque de. 


auétoritatis , & ejus Collega Ludovicus, |illius Écclefñæ jure cdm nihil deceffiffer, 


cüfdem civitatis Epifcopus , ‘uti ferendaleami Pius gravi périculo liberavit. 15° 46. 


Anathematis fententia fuperfederet Pio fup-|'Sanéé. pag. 656 1e 364 
plicavere , nam fore Brevi id quod fuit, ul ii 


CRT Re 


DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 363 


partiennent légitimement. Sa Majefté condamna le procédé E 1 v RE 


‘de fes Officiers ; & les obligea à faire à FArchevêque de Milan XX VIIE 


une réparation publique, felon les inventions du Vicaire de ShiNT PIE V. 


JEesus-CHREIST. nn 

Saine Pie ayant que certains Prédicateurs eorrom- 
poient l’efprit de plufieurs, par leur pernicieufe Doctrine ; que 
Les mœurs du Clergé n’édifioient pas Les Peuples, & que les 
Scandales fe multiplioient, dans quelques parties du vafte 
Diocèfe de Milan, ordonna à faint Charles Borromée de fe 
tranfporter fur les Lieux, afin de remédier à tous ces défor- 


CL X. 

Le Pape l'exhor- 
te à réformer plu- 
fieurs abus en 
fon Diocèfe. 


dres : le pieux Cardinal obéït avec diligence ; & le Seigneur 


bénit vifiblement le Zéle de l’un & de l’autre. Ce fut dans le 
mois de Février 1568, que faint Charles Borromée, après 
avoir ordonné des Priéres publiques, pour le fuccès de cette 
Affaire , partit de Milan: bientôt après il entra dans les trois 
Vallées, Lévantine, Bregno & Riparie, qui étoienr alors de 
la dépendance des trois Cantons Suifles, Uri, Schwiez, & 
Undervalde. Il y renouvella toute la face de la Religion, 
deftirua les Prêtres ignorans, & vicieux, & y en établit d’autres 
capables de rendre à la Foi, & à la pureté des mœurs leur 
premier éclat. La Vifice heureufement rerminée, le faint 
Prélat aflembla tout le Clergé des trois Vallées; & tacha 
d'imprimer fortement aux Ecc éfiaftiques, Pobligation où ils 
étoient en qualité de Prèêtres & de Pafteurs, de vivre fainte. 
ment, de conduire leur Troupeau dans la voye de l'Evangile, 
& de reprendre les Loix de l’ancienne Difcipline, dont on ne 
voyoie plus parmi eux aucun veftige. Le Clergé le promit, en 
acceptant publiquement les Décrers du Concile de Trente, & 
ceux du dernier Concile Provincial que faint Charles avoit 
tenu à Milan. | | 
Ce fut un nouveau fujet de confolation pour le faint Cardi- 
nal, d'entendre le Difcours d’un des Députés, qui, parlant au 
nom des trois Cantons, dit, que leurs Seigneurs reconnoif- 


_ foient avoir pañlé les bornes, en permettant qme les Gouver- 


neurs & les Juges du Pays, ufañene de leur Autorité fur les 
Eccléfiaftiques; mais qu'ils y avoient été contraints par la 
mauvaife conduite du Clergé, laquelle étant publique & fcan: 
daleufe , n’étoit point punie par les Archevëques, qui depuis 
un tems immémorial népgligeoient les D Vallées: qu'ils 
efpéroient qu’à l'avenir Lee A aires changeroïent de bien en 
mieux , ayant encore parmi eux plufieurs de leur Nation qui 
avoient été envoyés au Concile de Trente, dont onavoit ac: 


Hift. Éccl. Liv. 
CLXXI,n, 23. &c. 





LrvRre 
_XXVIII. 


SAINT PIE V. 
D 





CLXI, 
Particuliérement 
dans l’Ordre des 
Frercs Humiliés. 


368 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 
cepte les Décrets, à l’obfervation defquels ils veilleroient ; bien 
rélolps d’obéïrau Cardinal Archevêque, qu'ils reconnoifloient 
ag leur Pafteur. On er en effet que depuis ce tems- 
à, il y eût toujours une parfaite intelligence entre le faint 
Prélat & ces Seigneurs: te qui, avet le fecours des Miniftres 
envoyés par le Pape, contribua beaucoup ä affermir les Peuples 
dans la Profeflion de la Foi Catholique , & dans les Pratiques 
de Piété. | | 
Le Saint Pere avoit concerté avec faint Charles Borromée, 
l'éxécution d’un autre deffein, qui ne devoit pas moins contri- 
buer à l'édification de l'Eglife , mais dont le fuccès ne fut pas 
heureux. L'Ordre appellé des Freres Humiliés , fondé vers le 
milieu du douziéme Siécle, & approuvé en 1200 par le Pape 
Innocent III, s’étoit extrêmement relâché ; la diflipation & la 
corruption y paroifloient générales. Les Supérieurs qu’on nom- 
moit Prevôts', au lieu de chercher un reméde au mal, en 
étoient eux-mêmes la fource, ou l’occafon.'S’étant rendus 
perpétuels, ils fe regardoient comme Propriétaires des Reve- 
nus communs des Monaftéres, & réfignoient leurs Prevotés, 
comme fi elles euflent été des Bénéfices en Titre. Les plus 
mauvais Sujets pouvoient y prétendre avec de l'argent. De la 
le mépris de la Régle, l'oubli des Vœux, Ambition, la Si- 
monie , & tous Îles autres défordes qu’on peut s’imaginer. S. Pie 
cherchoit depuis plufieurs années, les moyens de rapeller ces 
Religieux , finon à la premiére ferveur de leurs Peres, du 
moins à une Difcipline éxaéte, & à l’obfervation des Loix 
eflentielles. de leur Ordre. Saint Charles Borromée en éroic 


_ Proteéteur; & cette Qualité , jointe à toutes les Vertus de ce 


faint Cardinal, fit que le Pape le chargea de la difficile Com- 
miflion de réformer les Freres Humiliés. Pour cet effec, il lui 
donna l'Autorité de Délégué du Saint Siége, & fit expédier 
deux Brefs. Par le premier, il accordoit À faint Charles, la fa- 
culté d’impofer fur toutes les Prevotés de l'Ordre, une Déci- 
me Le établir un Noviciat : & par le fecond , il lui donnoit 
un plein pouvoir d’ordonner, & d’éxécurer tout ce qui fe trou- 
yeroi être néceflaire au bien de la Religion. 

Pour y procéder avec ordre , & felon les Inftructions de Sa 


sainteté , le Cardinal Borromée indiqua un Chapitre Genéral 


daos la Ville de Crémone ; il s'y rendit.en perfonne; & après 
Ja leure du fecond Bref du Pape, il publia plufieurs se 
Réglemens, qui ne tendoient tous qu’au bon ordre, au main- 
bien, ou plutôt au rétabliflement de la Difcipline réguliére Il 

| établifloit 


DE L'ORDRE DE S.. DOMINIQUE. 369 
établifloit le commun parmi les Religieux, retranchoit toute 
propriété , ordonnoit que les Prevôtés feroient triennales, & 

u’onne les obriendroit que par voye de Suffrage. La pläpart 
5 m3 Religieux particuliers fe foûmirent avec plaifir à ces Sta- 
tuts. Mais il n’en fut pas de même des Prevôts, qui, fe voyant 
déchus de l’efpérance de jouir toujours de leurs Supériorités, 
& des Revenus qui y étoient attachés, s’oppoférent vivement 


_à cette Réforme. Ils employérent le crédit des Princes , & des: 


plus Grands Seigneurs , pour tâcher de fléchir le Pape fur ce 
fnjet. Les Pareris intéreflés firent beaucoup de bruit, & on 
n’oublia rien pour intimider le Cardinal, ou pour furprendre 
la Religion du Saint Pontife. Mais tout ce qu’on fit, fut inutile : 
on n’avoit pas entrepris une œuvre fi fainte, & fi néceflaire, 
pour en demeurer là, On s’étoit attendu aux plus fortes op- 
pofitions ; & on étoic bien réfolu d’y avoir moins d'égard, 
qu'à ce que demandoient la gloire de Dieu , l’honneur de la 
Religion , le Salut des Religieux, & l’édification des Fidéles. 

Cette fermeté, qui auroit dû vaincre la réfiftance des Pre- 
vôts, les irrita; & ils prirent la réfolution infenfée de s’en. 
venger. en .attentant à la vie même de leur Réformateur. 
Trois d’entr'eux, Supérieurs des Maifons de Verceil, de Vé- 
rone & de Caravaggio, concertérent enfemble ce déteftable 
deflein , ne dautant pas que par la mort du Cardinal , la Ré- 


forme qui étoir toute récente, ne fe détruifit d'elle-même: ne 


penfant pas que le Ciel.ne laifle jamais impunis de fi grands 
crimes, & que le Pape régnant ne tarderoit pas à en faire 
une juftice éxemplaire. Ils communiquérent leur réfolution à 
quelques Particuliers, qui entrérent à l’aveugle dans leur com-: 
plot, & choifirent pour l’éxécuter un de leurs Religieux, nom- 
mé Jérôme Donat de Farina. Ce Scélérat, homme perdu de. 
débauches, promit la tète de l’Archevèque de Milan pour qua- 
rante Ecus d'Or. Comme on n’avoit pas cette Somme en Ar- 
gent comptant , on l'alla enlever par une violence facrilège, 
dans le Tréfor de l’'Eglife de Briera ; d’où Jérôme Donat, qui 
étoit À la tête des Voleurs, enleva encore des Vafes Sacrés, 
& ges Meubles précieux, qu’il vendit à fon profit. Après ce 
Vol & À anses autres , il parcourut en Habit de Laïque quel- 
ques Villages du voifinage de Milan, & il acheta deux Arque- 
bufes à Roüet , pour s’en fervir à éxécuter fon deffein. Il avoit: 
d’abord réfolu de-ruer le Cardinal dans l’Eglife de S. Barnabé, 
pendant qu’il diroit la Mefle ; mais n’y ayant pùü réuflir, il 
choifit le Palais même du Prélat. Comme il fçavoit que faine 
Tome IF. | _ Aaa 


RCD 


Lrvra 
XXVIII. 


SAINT P1r : V*. 
reset mie RU ef 0 





Hift. Eccl. Liv. 
CLXXI, n. 16. €& 
n. 116. 


CLXIT. 
Oppofitions a la 
Rétorme. 


- 


CLXIII. 
On confpire com 
tre la vie du faint: 


Card:nal. 


Vide In A@. Sin&. 
pag. 665. n. 19;- 


ETrVvVRrReE 
X XVIII. 


nee nes 
SAINT P3E V. 
D 


CLXIV. 
Attentat facrilé- 
£°e 


CLXV. 
Miacie de pro- 
tettion. | 


CLXVI. 
S. Charles Bor- 
romée , inftruit le 
J'apc de ce qui 
s'eit pffé, 


370 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 
Charlesavoit coûrume de faire la Priére tous les foirs avec fes 
Domeftiques, dans la Chapelle de l’Archevèché , il fe mit à La 
porte , & de quatre pas ik tira fur le Saint, qui étoit à genoux 
devant l’Autel, C’écoit un. Mercredi vingt-fix d'Octobre 1 569, 
fur l'entrée de la nuit; pendant qu’on chantoït ces paroles de 
JEsus-CHR:IST: Que votre cœur ne fe trouble pas. 

Le bruit du coupfit cefler la Mufique, chacun fe leva avec 
émotion. Le Cardinal feul fans être troublé, quoiqu'il fe crus 
bleffé à mort, fit remettre vous les Afiftans en leurs places, & 
acheva avec beaucoup de tranquillité fa priére, offrant {1 vie 
à Dieu, & lui rendant graces de ce qu’il avoir trouvé. Pocca- 


fion de la perdre pour & juftice. Cependant l’Affafin trouva 


celle de fortir de lz Chapelle, & dur Palais, fans que perfonne 
courut après lui pour l’arrèter. Nous omettons routes les fui- 
tes de cet Evénement, qui appartiennent à la feule Hiftoire 
de faint Charles., pour ne parler que de celles qui doivent auffi 
entrer dans h vie de faint Pie. Il fuffit de dire, que, par une 

rotection vifble du Ciel fur le faint Archevêque, la balle _ 
us frappé à lépine du dos, n’avoit fait que noircir fort 
Rocher, & étoir rombée à fes piés; il n’y eur qu'une dragée 
qui perça les Habits jufqu’à la chair, où elle fit ns une 
petite rumeur un peu noirâtre. Cet accident ayant mis toute la 
Ville de Milan en rumeur, le Sénat en Corps, les Magiftrats, 
toutes les Communautés Eccléfiaftiques , & Régulieres, s’em- 
preflérent de donner d leur faint Archevèque, des témoignages 
fincéres de leur dévouement, & de leur refpe& ; le Gouverneur 
eourut des premiers au Palais, pour marquer à ce Grand Car- 
dinal fa vive douleur , & lui offrir cout fon pouvoir pour:.lz 
füreté de fa Perfonne. Ee Saint reçut les complimens des uns 
& des autres, avec de grands pren 2e de reconnoiflance ; 
les affura qu’il vouloit h:ilfer cette affaire au Jugement de 
Dieu ; & fe contenta d'envoyer un Exprès au Pape, avec une 
Lettre, où il difoir: É 

_ Le Seigneur Ormanetre raportera à Votre Sainteté, ce qui 
m'eft arrivé depuis trois jours ; & quoique cette aétion doive 
vous caufer du chagrin , vous reconnoîtrez toutefois combien 
lk bonté du Seigneur a été grande à mon égard, m’ayanc 
préfervé de la mort d’une maniére fi miraculeufe. Ce n’a pas 
dte fans doute par raport à moi, n'étant pas digne de cette 
faveur ; mais pour la fainteté du Lieu ,ou pour ma Dignité, ou 
afin de m'accorder plus de tems de faire pénitence, comme je 
fçai que j'en ai befoin, où pour quelques autres caufes, qu’on 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 37r 
pe doit pas curieufement rechercher. Ainfi Votre Sainteté aura 
plus de fujet de s’en réjouir , que de s’en affiger. Quant à moi, 
J'en rends des Graces infinies à Dieu, & j'efpére que cet acci- 
dent produira quelque bon fruit, qui mûrira pour l'honneur & 
la gloire de Sa Majefté Divine. Je lui en demande la grace. 

Pie V, pénétré en même tems de douleur & de joye, ré- 
J6ndit au faint Archevêque , que le partage des Saints depuis 
e tems d’Abel étoit d’être perfécutes par kes Méchans ; qu'il 

Désnra {ur l'aveuglement de ceux, qui, pour ne pas vivre dans 
la crainte de Dieu, fe fatiguent inutilement , & fe précipitent 
dans un abime de malheurs: qu’il avoit rendu grace au Sei- 
gneur de ce qu'il avoit bien voulu le préferver du péril ; mais 
qu’il l'exhortoit à prendre un peu plus de foin de fa Perfonne. 
Le Pape aflembla auflitôt le Confiftoire des Cardinaux, pour 
leur apprendre le danger que faint Charles avoit couru: & 
dans la réfolurion de punir févérement un fi grand attentar, il 
envoya un Commiflaire Apoftelique à Milan pour en infor- 
mer. Les Rechérches du Gouverneur, peur découvrir l’Affa{- 
fin & fes Complices , avoient été inutiles: celles du Miniftre 
du Pape ne le furent pas de même. Antoine Scarampa, Evê- 
que de Lodi, chargé de cette Commiflion , étant arrivé à 
Milan, fit publier & afficher l’'Ordonnance de Sa Sainteté , par 
laquelle il étoit enjoint , fous peine d’encourir les plus rigou- 


 seufes Cenfures, à tous ceux qui fçauroient quelque chofe de 


l'attentat commis contre le Cardinal Borromée, de le venir 


incefflanment déclarer. Deux Prevôrs de l'Ordre des Humiliés, 


dont l’un avoit feu le complot, & l’autre en étroit complice, 
vinrent fe préfenter au Nonce, qui reçut d’abord leur Dépo- 
fition ; il les interrogea , s’apperçut qu'ils varioïent dans leurs 


. Réponfes, & qu'ils fe contredifoient; il jugea qu'ils étoient 


coupables, & les fit arrêter. L'aveu des Prifonniers confirma 
la vérité du Jugement du Nonce : en confeflant leur crime, 


. ces Prevôts nommeérent quelques autres Complices, & en par- 


ticulier Jérôme. Donat de Farina, qui avoit tiré fur le Car- 
dinal : on le faifit. 
On vit alors entre deux grands Saints une efpéce de com 
bat de Religion ; la douceur & la charité, dans la conduite du 
faint Archevêque de Milan ; le zéle de la juftice , & la fermere 


LIVRE 
XXVIIT 


SAINT PIE V. 
Éd nie see hr nr 2 


CLXVIL 
Réponfe de Pie Va 


CLXVIIT. 

Qui envoye un 
Commifflaire A- 
poitolique à Mi- 
an. 


es 


CLXIX. 
L'Affafin & quel- 
ques Complices 
{ont arrêtés. 


dans celle du faint Pontife. Le Cardinal , touché de compaf- 


fion pour les Coupables, demandoit inftanment leur grace, 


_ Le Pape, ayant en vüe le bien public, ne fe laïffa point fléchir. 


Les Criminels furent dégradés, & punis du dernier Supplice, 
| Aaaiï 


CLXX. 
Et punis felon les 
Loix. 


72 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


LIVRE 
XXVIII. 


EE 
SAINT Pre V. 
D 





A@. San&. p, 664. 

Ciaconius, 

De Thou., 

Hift, Eccl, Liv. 
CLXXII,n, 37138. 
&c, 


CLXXI. 
_ Malgré les plus 


bclles promefles , 


& les plus fortes 
follicitations , le 
Pape abolit l’Or- 
die des Humiliés, 


Mais faint Pie ne s'arrêta pas là; les Scandales publics & con- 
tinuels des Freres Humiliés ; & le peu d’efpérance de les faire 
jamais vivre en Chrériens, après tout ce qu’on avoit fouvent 
tenté pour les ramener au devoir, lui fit élue l'entiére abo- 
lition de cet Ordre, quelques obftacles, qu'il s’attendit d'y 
trouver du côté de L'Efpagne, & d’ailleurs. Pour ne point faire 
de faufle démarche dans une affaire fi importante, le Pape 
aflembla le Collége des Cardinaux, & leur demanda leurs 
avis, qui fe trouvérent conformes à fes vûes. Mais ce deflein 
ne fut pas plutôt connu à Milan, qu'on eût recours à faint 
Charles, pour le prier de decourner le coup; &, felon fon avis, 
il fut réfolu qu’on enverroit à Rome le Général , qui pro- 
mettroit au Pape d’accepter telle Réforme qu'il lui plairoit; 


que la Ville en écriroit elle-même à Sa Sainteté ; & que fes 


Lettres feroient accompagnées de celles du Cardinal. 

Le Général étant arrivé à Rome , alla fe jetter aux piés du 
Pape ; & en répendant de un de larmes, il lui préfenca les 
Lettres de la Ville, & de l’Archevêque de Milan ; fupplia Sa 
Sainteté d’ufer de clémence envers fon Ordre ; & voulut lui 
faire efpérer un changement réel & conftant pour l'avenir. 
Mais le Pape lui répondit , que l’énormité du crime qu’on ve- 
noit de commettre , & le peu d’efpérance qu'il avoit de la 
converfion des Religieux, ne lui permetroient point d’agiravec 
indulgence, & que leur deftruétion étoit réfolue. Ainf ferme 
dans fon projet , après avoir beaucoup loué la charité du Car- 
dinal, & la piété des Milanoïis, il afflembla fon Confiftoire; 
& de:fon Autorité de sas te fupprima l'Ordre des Hu- 
miliés (*). Il ordonna que les Novices, s’il y en avoit, fe- 
roient mis hors des Monaftéres; & que les cent foixante.qua- 
torze Profés qui reftoient , fe retireroient dans les Mailons 
qui leur feroient aflignées, pour y mener une vie conforme à 
leur Profeflion , fous L Jurifdiction des Ordinaires. Sa Sainteté 
accorda à faint Charles Borromée, quelques Monaftéres des 
Freres Humiliés , avec leurs Revenus, pour lEtabliffement & 
l'entretien de quelques Colléges & Séminaires. 

Pendant le cours de certe affaire, Pie V en avoit terminé 
une autre, dans laquelle il avoit fait paroître , que s’il étoit 


{*) Cet Ordre, établi vers Pan 1134, [ comptoit que 170 , ou 174 Religieux, lorf- 
par quelques Gentilshomines de Milan , qui | qu’il fut fupprimé par deux Brefs du feptiéme 
apsès une longue captivité cn Allemagne, de | & huitiéme Février 1 $71 , parce qu'il y avoit 
retour en Italie, fe féparérent de leurs Fem- plufieurs Prevôtés, où le Prevôt étoit feul 


. mes, & mirent en commun tous leurs biens , | jouiflant de tous les Revenus. Hif. Eccl. 


avoit quätre-Vingt-dix Monaftéres, & nelliv.CLXXI,n. 36, € Liv. CLAXI! , 7.38, 


& 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 373 
févére quand il falloir punir de grands crimes, il ne fçavoit 
pas moins récompenfer les vertus, & reconnoître les fervices 
rendugà la Religion. Alphonfe Duc de Ferrare, & Côme de 
Médicis Duc de Florence, fe difputoient depuis long-tems la 
prefléance. Le Pape, pour terminer en un moment ces longs 
 démêlés, créa Côme Grand Duc de Tofcane, & il déclara 
dans fa Bulle, qu’il avoit cru devoir lui faire cet honneur, 

rincipalement pour ces raïifons, qu’il furpañloit les autres 
Princes par fa pièté, & fon attachement au Saint Siège ; qu'il 
avoit libéralement afifté de Soldats & d'Argent, le Roy de 
France dans les derniéres Guerres contre les Hérétiques ; que 
dans les années précédentes, il avoit inftitué l'Ordre des Che- 
valiers de faint Étienne , pour la gloire de Dieu, la Propaga- 
tion de la Foi Catholique , & la confervarion de la fainte Re- 
ligion ; qu'il gouvernoit fes Peuples avec beaucoup de pru- 
dence, & une équité incorrugtible; qu’il abondoit en Biens : 
& en Gens de Guerre, & poflédoit de grands Etats ; qu'il 
avoit une puiflance abfoluë, indépendante de tout autre Prin- 
ce; & qu’il étoit allié de l'Empereur Maximilien, & de l’Au- 
re Maifon de France; qu’enfin en le préférant aux autres, 
1] imicoit fes Prédécefleurs Aléxandre 1II, Innocent III, & 
Honoré III, qui avoient autrefois crée les Rois de Portugal, 
de Bulgarie, & des Valaques; & sk avoient permis que le Duc 
de Bohëme püt prendre le nom de Roy. RS 

. En conféquente le Pape déclaroit, que par la plénitude de 
fa Puiffance, & pour retrancher les Difputes touchant la pref- 
féance entre les Ducs de Florence, & de Ferraré, il élevoit 
Côme de Médicis à la qualité de Grand Duc de Tofcane; 
fauf néanmoins les Droits des Villes, & Places, qui apparte- 


noient à l’Eglife Romaine , & qui dépendoient de l’Autorité, 


Puiffance & Jurifdiétion du Saint Siège, ou de l'Empereur; 

comme aufli fans préjudice des Villes, & des Lieux, qui ne fe- 

roient pas du Domaine de la Maifon de Médicis. | 
Le Grand Duc fe rendit à Rome, au commencement de 


Mars 1569, avec un Equipäge magnifique, & accompagné 8 


de beaucoup de Noblefle. Le Pape qui avoit envoyé deux Car- 
dinaux au - devant de lui, le reçut avec fplendeur, le logea 
dans le Palais, & ayant reçu fon Serment d'Obéïffance au 
Saint Siége, lui mit avec beaucoup de folemnité le Sceptre À 


Ja main, & lui donna avec la Rofe bénite , la Couronne Royale, 


dont il avoit fait deffiner fui-même la foime. | | 
L'Empereur s’oppofa à ce qui avoit été fait, prétendant que 
Aaaii) 


Livre 
XX VIII. 


SAINT P1E Ve. 
nee rront moments sf 


CLXXII 
Il donne à Cône 
de Médicis , le 
Titre de Grand 
Duc. 


Inter BuMas PiiV, 
Conft. 88, 

Ciaconius, 

Aét san. p, 664, 
D, 197. 

Hift. Eccl. Liv, 
CLXXI ,n. 539. 


CLXXIII. 
‘Et le couronne à 
ome, 


LIVRE 
X X VIIT. 


SAINT PIE V, 





CLXXIV. 
Be iux éxemples 
de vertu. 


Duchefne, Hit. des 
Papes , p. 430, &c. 

Hift. Eccl. Liv, 

.. CLKXIL, 0, 64. 101, 


CLXX V. 
Pieufés libérali- 
tés du faint Pape, 


CLXXVI. 

11 n'cléve aux 
Dignités que des 
plus Gens de Bien. 


374 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 
ce n’étoic qu’à {ui a diftribuer ces Titres, & ces Honneurs; & 
voulur intéreflèr dans fa Caufe le Roy d’'Efpagne. Maïs cela 
n'a pas empêche Côme & fes Succefleurs, de profiger des 
avantages que Pie V leur avoit donnés. On peut voir dans 
l'Hiftoire, ce que le Cardinal Commendon, du Pape 
en Allemagne , répondit à toutes les raïfans de l'Empereur, 
& aux plaintes de fes Miniftres. | 
Pour ne pas fortir des bornes que nous mous fommes pref- 
crites , nous nous contenterons d’ajoûter , que pendant que lé 
faint Pontife paroifloit occupé de plus grandesaffaires, il con- 
tinuoit à donner au Peuple Romain, les plus beaux éxemples 
de toutes les Verrus Chrétiennes. On le voyoit vifiter les H6- 
pirtaux de Rome, laver les piés des Pauvres ; embrafler ceux 
dont les Corps étoient couverts d'Ulcéres , les cenfoler, les 
foutenir dans leurs maux, & les exhorter à une mort Chré- 
tienne. Il donna vingt mille Ecus d'Or à l'Hôpital du S. Efprir, 
fix mie au Séminaire des Clercs, cinq mille à la célébre Con- 
frérie de l’Annonciade, & fonda plufieurs Dots pour marier 
de pauvres Filles. Le Bâtiment conftruit fous Paul III, pour 
les Nouveaux Convertis, étant trop ferré , Pie V l'augmenta, 
& lui donna de nouveaux Revenus. 11 affigna l’Eglife de fainté 
Marie Egyptienne, aux Arméniens, pour y faire l'Office Divin 
fuivant leur Rite. Une Famine étant furvenuë à Rome, il fit 
venir du Bled de Sicile , & de France, pour plus de cent mille 
Ecus d'Or; en fit diftribuer gratuitement une partie aux plus 
de , & vendrele refte à un prix beaucoup plus bas qu’onne 
avoit acheté. Celui qui avoit foin de la Police à Rome, s’en 
étant plaint, il lui répondit qu'il feroit honteux à un Prince, 
& furtout à un Pape, de ne refpirer que le gain. Il fournifloit 
généreufement aux befoins des Evêques chaflés de leurs Sié- 
ges, parles Hérériques ,ou par les Infidéles ; & il accordoit à 
d'autres leurs Bulles gratuitement. Une des attentions de ce 
faint Pape, étoit de n'élever aux Dignitrés de l’Eglife , que les 
plus Gens de Bien ( r ): entre vingt-un Cardinaux, qu'il fiten 


. trois Promotions, plufieurs {€ diftinguérent par leur efprit, 


leur Erudition, & les grands fervices qu'ils rendirent à la Ré. 
ni Chrétienne. Nous parlerons ailleurs de trois excél- 
ens Sujets, qu’il avoit tirés de l'Ordre de faint Dominique, 
pour les honorer de la Pourpre. | | 

(x  Nuili apud ipfum ad Eccefiæ Di-[viam ftraviffent , virefque ad illas probe 


nitates aditus patuit, nifi cui merita pru-| exercendas abundè fuppeditaflent, SS. Pap, 
enti judicio expenfa ad flas obtinendas| Be, XIW, Tom. I,p. $212.de Beat, d'Cawonix. 


, 





DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 375 
. Pie V aimatellementles hommes vertueux & fçavans, qu'il L : y r E 
n’en négligea aucun ; quand il fe fit connoître. Un Citoyen de 
518 q 1e XXVEIHE 

la Ville d'Urbin, luiayant dédié la Vie de Jzsus-Curisr, 
écrite par Landolfe, qu’il avoir traduite en Italien, $a Sainteré 
l'en fir remercier en termes très - polis, lui fit préfent de cixxva 
deux cens Ecus d’Or, & ordonna: à fon Dattaire de conférer  Récompente le 
à fon Fils le premier Bénéfice qui feroit vacance, s’il étoit digne "és 
de le pofféder. | 

On connoir en Italie plufieurs pieux Etabliffemens ; qui fonc 
honneur à la mémoire de ce grand Pape. Dès le commence- 
ment de fon Pontificat, il retira les Relimieufes de fon Ordre, 
du Couvent de faint Sixte, où l'air éroir mauvais, & leur fit 
bâtir le magnifique Monaftére de Magnanapoli, proche le 
Quirinal. Outre pluñieurs autres Couvens du même Ordre, cLxxvrit 
qu'il eûc foin de faire réparer & réformer, il en fonda un à Utiles établiffe- 
Bofco, fa Patrie; & le remplit de Religieux, animés de l’ef Dig 

rit de leur fainc Fondateur. Pie V fonda aufli un Cellége à 
Pavie fous le nom de Ghifléri, pour élever la Jeuneffe dans la 
Piété, & dans les Lettres. Il fit conftruire dans l'Eglifé de là 
Minerve , dans la Chapelle des Caraffes ,un beau Maufoléé , en 
l'honneur de Paul IV, qui lavoir fait Cardinal : il eût le même 
zéle pour la mémoire du Cardinal Carpi, & du Cardinal Al- 
phonfe fes Bienfaiteurs. Par une Bulle du fixiéme O&obre 
1571 ,il ordonna aux Ordinaires des Lieux, d'établir chacun 
dans fon Diocèfe , une ou:plufieurs Maiïfons femblables 3 cette 
de la Doctrine Chrétienne à Rome , pour Finftruétion de la 
Jeunefle. PARIS OEM TRS An PUMA 

Comme c’eft de la bonne éducation, qu'on donne aux jeunes cLxx1x. 
Gens, que dependent principalement le bonheur des Familles, Atrenrions de $. 
ke Paix de la République, & celle de l'Eghfe; le Saine Pere ci dd Die 
donnoie tous fes foins, pour que les Evêqués & les Princes neffe, 
Chrétiens veillaffent d’ure maniére particuliére, fur un point 
de cette importamee. IE vouloir qu’on fit beaucoup d'attention 
au cara@ére des perfonnes , à qui on confoit cet Émploi ; auffi 
bien qu'aux Principes & aux Maximes , dont les Maîtres 
étoient imbus, & qu'ils devoient communiquer À leurs Difci- 
ples Nous avons fait remarquer dans un autre Ouvrage, quel 4e. Thomes, 
étoit l’atrachement de ce Pape à la Doëttine de faine Thomas, Lin Vi, ag 750" 
& une partie de ce qu'il fit pour faire refpecter l'Autorité, & | 
répandre davantage les Ouvrages de ce grand Doëteur. Par 
une Bulle du onziéme Avril 1567; il avoit ordonné que la 
Fête de fainc Thomas d'Aquin. fero oblervée de précepte 


- — 


SAINT P1E V. 
R=ecrcermemrenOqf 


Livre 
XXVIIL 


"SAINT P1E V. 
DR | 





Bullar. Ord. Tom. 

Vs pag. 159 
CLXXX.: 

Il procure une 
nouvelle Edition 
de tous les Ouvra- 
cs deS. Thomas, : 


376 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


dans la Ville, & dans toute l’étendue du Royaume de Naples: 
& que dans. tout te Monde Chrétien, le Clergé Seculier & 


Régulier en feroit l'Office , avec la même folemnité, que le 


Pape Boniface VIII avoit prefcrite, pour la Fête des quatre 


premiers Docteurs de l’Eglife Latine: Il fit travailler en même 


tems à une nouvelle:Edition de tous les Ouvrages du Docteur 


Angélique ;.& afin que cette Edition, qui parut en 1570, fut 


la plus éxaéte, la plus correcte, & la plus parfaite de toutes; 
Sa Sainteté n’épargna ni foins, ni dépenies: les plus habiles 
Théologiens de fon tems y furent employés , fous la Direction 
du Pere Vincent Juftiniani, Généfal des FF. Prêcheurs, depuis 
Cardinal, & de Thomas Manriqués , Réligieux du même 


Ordre, Maître du Sacré Palais. 


IL nous refte à parler de deux grands Evénemens du fei- 


ziéme Siécle , qui doivent néceflairement entrer dans cette 


CLXXXI. 
Trifies avantures 
de Marie Stuart, 

Reine d’Ecofle. 


Hiftoire ; la captivité de Marie Stuart Reine d’Ecofle, & la 
Ligue Sainte des Princes Chrétiens contre Selim 11, Empereur 


des Turcs. Le premier occupa pendant plufieurs années l’ef- 


prit, & la Sollicitude Paftorale du Vicaire de Jesus-CHrisr ; 
& le Monde Chrétien attribua à fon zéle aif, à fa vigilance, 
& au mérite de fes Priéres, l’heureux fucces du fecond. | 

Les nouvelles Héréfes s'étant introduires en Ecoffe. firent de 


ce Royaume auparavant Catholique ,le Théâtre fanglant de la 


Rébellion, & le remplirentde Factions, de Meurtres, & de Car- 


- nage. Marie Stuart, Fille unique RE V,& Veuvede Fran- 


Vide Spondan. ad 
An. 1567, De 15 2 
3» de 


| ‘Ton V » pags 12° 


çois II Roy de France , apellée à fa Poffeffion de la Couronne 


d’Ecofle , trouva dès fon arrivée dans fes Ecats, que les Calvi- 
niftes, & les Luthériens avoient allumé par tout le feu de la 
Divifion. Sa viduité n’étant pas compatible avec de fi grandes 
affaires; la Reine, avec la Difpenfe du Pape, & le confente: 
ment des Grands de fon Royaume, époufa Henry Stuart, Fils 
du Comte de Lénox fon Coufin. Mais les Fadtieux ayant faiu 


périr ce Prince par uné Mine , qu’ils firent jouer fous fa Cham: 
re, déchirérent ha réputation de la Reine, l’accuférent de la 
mort de fon Mary (*); & la plongérent dans une infinité de 
malheurs, dont les Hiftoriens ont fait de longs, & de triftes 


(*} L’Anonyme , dont nous avons déja vance jamais plus heureufement fes affaires, 
fait remarquer les traits Saryriques, auffi|qu’a la faveur des troubles & du défordre, il 
malhonnête homme, mauvais Hiftorien, | ajoûte , fur le témoignage d’un autre Héré- 
ne fe contente pas d'attribuer La mort du|tique :Oxwarcufede Pape d’avoir porté la Rersr 
Roy d’Ecoffe à La Reine fon Epoule, il veut| Marie à faire affaffiner le Rey fon Mary , pay 
rendre encore Pie V Complice de ce crime. | le Mnsfiére de linfame Berbvel, ére. | 


Après avoir dit que la Cour de Rome n’a- + 
| Récits. 


"©: DE L'ORDRE'DE S. DOMINIQUE. ;f7 
Récits. On voulut la contraindre d’abjurer la Religion Catho- L'r y R » 
lique ; on la força de fe démettre de la Royauté en faveur de XX VIII. 
fon Fils ; & on la recint Prifonniere. Elle fe vit expofée à mille DRE ET 
.indignités ; & on attenta quelquefois à fa vié. DIN: v 
Pie V ne fe contenta pas de plaindre les difgraces de cette CcLxxxrr 
Princefle, fi crueHement perfécurée ; il cru qu'il étoit de fon a de Pr V, 
devoir de la fecourir, & d'empêcher que la Religion Catho- infotunte rie 
lique ne fut entiérement anéantie dans ce Royaume. Il ordon- cet, 
#2 d’abord des Priéres publiques, il en fit des particuliéres; il 
écrivit aux Rois, & aux Princes Chrétiens, & les exhorta for- 
tement d'envoyer des Troupes en Ecofle, pour retirer la Reine 
de la captivité, & maintenir la Religion dans fes Etats. 11 
€ffaya lui-même d'envoyer dans ce Pays, quelques Perfonna- 
ges vertueux, & expérimentés dans les affaires, avec de grofles 
Sommes d'argent, pour rétablir FOrdre & la Paix dans ce 
Royaume. Environ un an après fa Dérention, la Reine d’E- 
per trouva le moyen de {e fauver. Quantité de Noblefe . 
fe rendit d’abord auprès d'elle. De l'avis de ces Seigneurs, 
elle publia une Proteftation contre la violence de fes Sujets ; 
& la Ceflion qu’elle avoit faite malgré elle, de fa Couronne, 
fut en même rems déclarée nulle. Ên dix jours elle eût aflem- 
blé fept mille hommes, avec lefquels elle marcha contre les 
Révoltés: mais ayant perdu la Bataille, elle s'enfuit en An- 
ne 5 & lorfqu’elle fut arrivée fur les Frontiéres , elle in- 
orma de fa fituation la Reine Elizabeth, remettant fa Per. 
fonne, & fa fortune fous fa Protection. LE 
.  Elizaberh , après avoir délibéré quelque temsfur la Réponfe 
qu’elle devoit faire, fit aflurer Marie , qu’elle employeroit vo- 
lontiers fes forces , pour la rétablir dans fon Royaume ; mais 
elle {a pria de n’entrer pas plus avant en Angietérre, & elle 
Jui fit | des Gardes, qui ne la quittérent point , de forte 
que, fans être renfermée dans une Prifon , elle étoit toujours 
Prifonniere. Les Ambafladeurs, que la Reine d'Angleterre en- 
voya depuis en Ecoffe, fous prétexte de moyenner Îe rétablif- 
fement de cette Princefle, & ceux à qui elle confia cllemême 
{es intérêts, a fervirent fort mal. Les premiers avoient leurs pare en | 
Inftruétions fecrétes ; & les derniers penfoient moins à remplir peh ja faie arrê- 
leur devoir , qu’à avancer leurs propres affaires Les Amis ter. 
même que la Reine Marie s’écoit ét en Angleterre, lurfirent 
tort par un zéle trop précipité. Elizabeth voyant que fon parti 
augmentoit ; &. fe fortifioit,. voulu .s’aflurer davantage de fa 
Perfonne, & La fit tranfporser ay Châreau de Thutbury. 
Tome IV, | | Bbb 





378 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


LrivwmrZxæ Saint Pie,parle moyen de quelques zélés Catholiques, ff 
XXVIII. tenir fes Lertres à cette infortunée Princefle, pour l’encoura- 
ger , & la confoler dans cetre extrêmité. La Reine écrivit auffi 
au Saint Pontife; l’aflura que fa bonté Paternelle étoit l’uni- 
que confolation, qui lui reftoit ; & après lui avoir repréfenté 
l'état pitoyable du Royaume d’Ecofle, où pendant que les 
Anglois mectoient tout à feu & à fang , les Hérétiques s’ef- 
| _ forçoient à main armée, de décruire tout qu’il pouvoit y avoir 
CLARA encore de l’ancienne Religion , elle déclara à Sa Sainteté, que 
Poppreffion, ni les indignités qu’elle Pur dans fa Prifon , niles mena- 
ces, ni les fupplices, ni la mort même ne l’obligeroient jamais 

à renoncer à la Foi, qu’elle avoit toujours profeffée ; & qu’elle 

Mourroit, ainfi qu’elle avoir vêcu TD dans la Religion 

Catholique, A poftolique & Romaine. Cette Déclaration con- 

fola beaucoup le Vicaire de Jesus-CHrisT, qui lui répondit 

auflitôt en ces termes. | | 

ne « Nous avons lù les Lettres de Votre Majefté, dartées du 
à la confoler par * 1 $ Octobre, par lefquelles elle nous informe des maux qu’on 
fes Lettres. » lui a fait fouffrir , & de l’état déplorable où elle fe trouve 
» réduite. Nous en avons été très - fenfiblement touchés, & 

» nous avons pris toute la part: que nous devions prendre À 

» votre douleur, & à vos aflidions ;mais parce nous fçavons 

») Se c'eft pour avoir voulu maintenir la Religion, que vous 

» fouffrez, nous ne fçaurions vous eftimer malheureufe fous 

» une fi cruelle captivité, vous que notre Divin Sauveur apelle 
» lui-même bienheureufe. Comment pourrions-nous ne pas re: 
» garder comme précieux aux yeux de la Foi, le fort d’une 
» Reine, qui s’eft expofée à la perfécution pour la Juftice ; qui 
» a efluyé tant de travaux, & tant de dangers pour les inté- 
» rétsde Dieu, & de fon Eglife ; & qui ; obligée de fuir de fon 
» Royaume par la Révolte de les Sujets Hérétiques ; n’a pas 
» redouté les Prifons; ni la plus dure eaptivité> La nature, qui 
» n’agit & ne juge ar les fens: trouve à la vérité ces dif- 
» graces bien difficiles à fupporter; mais le faint Amour de 
» Dieu, dont la douceur furpafle toutes celles de la Terre , en 
» Otcra l’amertume, en vous les rendant méritoires. Si le dé- 
» plaifir de vous.voir précipitée du Trône dans un abîme de 
. ».miféres; fi la perte de votre Couronne; & de Vos Biens, fi le 
» déplorable état de votre Royaume vous-caufent du chagrin, 
» & jettent du trouble dans votre ame; diflipez vos peines, 
» ma très-chere Fille, par la-confidération-, que fi les hon- 
» neurs , ni es richefles du mende.; ne doivent-pas être l’ob- 


Un + 2 


EE 

SAINT PIE V. 

à 
EE 





= "3: 


jet de votre amour, puifqu’il lés faut néceffairement quitter « 
avec la vie: fi nous devons foupirer après des biens, ce ne « 
font pas les biens périffables de la terre qui peuvent remplir « 
nos défirs, mais les biens de l'Eternité; ces feuls véritables « 


LrvRrRE 
XX VIII. 


SAINT PIE V, 
D 0 Tim me nr 2] 


biens que nous pofléderons un jour , fans craindre de les per- « : 


dre ; & un Chrétien ne doit appréhender d’autres maux , que « 
ceux qui feront le partage des Impies pendant l’Eternité. Ne « 
vous laiflez donc point abattre à l'excès de votre affli&ion ; « 
efpérez que comme Dieu a préfervé David des mains de « 
Saül , il vous délivrera des maux qui vous accablent, & vous « 
rétabifra, fi c’eft fon bon ofaifir, dar le Trône de vos Ancè- « 
tres. Nous continuerons à employer, comme nous avons « 
déja fait, & nos foins, & les Tréfors de l'Eglife, pour vous « 
donner le fecours néceflaire : nous exhorterons les Rois de « 
France & d’Efpagne, vos Alliés, à prendre Votre Majefté, «c 
& fon Royaume, fous leur puiffante Protection ; & ‘dans « 
toutes les occafions nous vous donnerons des marques de « 
notre affe&tion Paternelle. Nous prions Dieu dans l'humilité « 
de notre cœur, d’être lui-même votre lumiére, & de vous ce 
fortifier par fa Grace, afin que vous fouffriez votre afflic- e 
tion avec le courage, & le mérite d'une Reine Chrétienne, « 
Donné à Rome le À amd 1$70 ». | 

Le Pape accomplit fes promeffes : il n’oublia rien pour in- 
térefler le Ciel & la Terre, à la défenfe d’une Princefle op- 
primée , & de la Religion perfécutée par les Edits fanglans, 
& les violences de la Reine d'Angleterre. Elizabeth , après 
avoir aflifté d'hommes & d'argent , les Hérètiques de France; 
d'Allemagne, des Pays-Bas, & d’Ecoffe, g Li rs de toutes 
fes forces l’Héréfie dans fes propres Etats, profcrivoit les Ca- 
tholiques , les dépouilloit de Les Biens, faifoit mourir les 
Prètres ; & ne mettoit prefque point de bornes, ni à la haïne 
qu'elle leur portoit, ni aux paffions de fes Miniftres intéreflés. 
Pie V reçut avec bonté, & affifta généreufement les Anglois 
Catholiques éxilés ; il confola par fes Lettres ceux qui gémif- 
foient dans les Prifons, & leur fit tenir des Sommes con- 


fidérables. Ayant déclaré la Reïne Elizabéth excommuniée, , 


& déchue de f6n droit à la Couronne , il trouva moyen d'en 

faire afficher la Bulle fulminante dans Londres même, & liguä 

contre elle toutes les forces d’Efpagne, & de Portugal. Mais 

Dieu permit que l'Expédition n’en fut pas heureufe, 28 doute 

parce que les intentions de ceux qui l’avoient cp a ,n’é- 

toient pas auf pures que celles de ce Saint .. a Reine 
1j 


CLXXXVI.. 
Il n’oublie rien 
pour l’afliiter ainfi 
que les autres Ca- 
t PR Li perfecu- 
Se 


A@. San&. p. 658. 


° 17}. 
CLXXX VII 

Il exconmunie 
la Reine d’Angle- 
terre, . 


380 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 
L : v. R E d'Ecofle toujours ee refferrée dans fa Prifon , n’en fortit que 
XXVIIL long-tems après la mort de faint Pie, pour porter fa tête fur 
— un Echaffaut. no | + 
, .… Cependant les Turcs avoient repris les Armes, & recom- 
cLxxxvir mencé les Hoftilités fur les Terres des Princes Chrétiens. 
Le Sultan recom- Sélim II, à fon Avénement à la Couronne, n’avoit pas refufé 

mence les Hofti- , ue « « : 
bus contre les de confirmer l'Alliance faite par Soliman fon Pere avec les. 
€hrétiens, Vénitiens ; mais il la rompit bientôt après, à la perfuafon 
d’un certain Jean Micqué Juif de naïflance , qui avoit repré- 
{enté à ce Prince, que le Sultan du Grand Caire avoit eù de 
juftes Titres fur l’Ifle de Chypre, comme dépendante de la 
Paleftine ; & que Sa Haurefle étant entrée dans. fes Droits, 
par la Conquête de tous fes Etats, elle ne pouvoit laiffer le 
Royaume de Chypre en la puiffance des Vénitiens, fans inté- 
elles la gloire des Armes Ottomanes. Cet avis flata agréable- 
ment l'ambition du Monarque ; & il fe détermina d'autant plus 
volontiers à agir en conféquence, que l'occafion lui paroifloit 
favorable pour l’éxécution. Une cruelle Famine affligeoit alors 
l'Italie : & un Incendie imprévü venoit de confumer, dans l'Ar- 
cenal de Vénife, les Poudres, les Armes, les Munitions, & 
tout ce qu'on tenoit prêt pour les Armées de Terre & de Mer. 
cLxxxix.  Sélim II ayant donc envoyé déclarer fes. prétentions à la 
us. free République de-Vénife, & le deffein où il étoit de les faire va- 
nn loir , le Sénat répondit que l'Ifle de Chypre n’étoit point de 
Ja dépendance des Mois. & qu'elle n’avoit jamais été 
. foumife à leur Empire; que les Vénitiens qui en étoient en 
poffeffion , avoient pe jufqu’alors le Tribut, dont on étoit 
convenu, & cultivé avec une foi fincére l’amitié du Sultan, 
qu'ils enavoient Dieu, & leur confcience pour témoins : qu’au 
refte , appuyés fur. la juftice de leur Caufe, ils étoient prêts de 
fe défendre, fi les. Tures les attaquoient injuftement ; & qu'ils 
efpéroient que Dieu feroit le jufte Vengeur de tous les défor- 
dres, & de tous les malheurs qui naïîtroient de certe Guerre. 
_CXC  L'Envoyé du Sultan fut congédié avec cette Réponfe, & la 
te dr République , dans l'embarras où elle fe trouvoit, s’adreffa d’a- 
bord au Pape pour implorer fon fecours, & le fupplier d’em- 
loyer tout fon crédit auprès des Princes Chrétiens, afin de 
fes engager à unir leurs os avec celles de la République, 
dans une Guerre, dont les fuites pouvoient être funeftes à 
CXCE toute la Chrétienté. Pie V promit tout ce qui pourroit dépen-: 
Sa Sainteté pro- dede lui d la dé heiniufte des T 

pofe une Ligue à dre de lui; & regardant la démarche injufte des Turces,comme 


tous les Princes une occafion de former la Ligue qu’il méditoit depuis long- 
Chietiens. RE st dns ee Re | 


EE 
SAINT PIE V. 
ES en té à 





? 


. Lo 


DE L'ORDRE DE S$. DOMINIQUE. 38r 
terms pourarrêterles progrès de ces Infidéles , il la propofa à tous 
les Princes Chrétiens; & les fit folliciter par fes Nonces de pren- 
dre en confidération une affaire qui pouvoit les intéreflér tous. 

Le Roy Catholique, toujours plein de refpeét pour le faint 
Pape, & de déférence pour tqut ce qui lui étoit propofé de fa 
part, aflura le Nonce qu’il entreroït avec plaifir dans les vâes 
de Sa Sainteré : & attendant qu'on pt éxaminer les articles 


LIVRE 
XX VEIL. 


SAINT -P1r V, 
dm « 5d 


& les conditions de la Ligue, Sa Majefté écrivit à fes Vicerois 


de Naples & de Sicile , d’aflifter les Vénitiens de tout le Bled 


qu'ils leur demanderoient. Ce Prince ordonna aufli à André. 


Doria, Général de fes Galéres, d’en conduire inceffanment 
quarante en Sicile, pour fe joindre à celle du Pape & des Véni- 
tiens ; & lui enjoignit d'obéïr au Général , que Sa Saintété vou- 


drois établir fur cette Armée Chrétienne. Cependant les Turcs 


faifoienc de grands progrès dans le Royaume de Chypre: 


comme ils avoient mis de grandes forces fur pié, & fait tous 


Jes préparatifs avant la Déclaration de Guerre, ils eurent le 
tems de prendre la Ville de Nicofie d’affaut , après un Siége 
de quarante-buit jours ; & celle de Famagoufte , par compo. 


tion. Dans l’une & dans l’autre les Infidéles montrérent l4 


même fureur ; mais dans la feconde, ils joignirent la perfidie 
à une iñhumanité plus que barbare. Nous nous contenterons 


CXCII. 

Le Roy d’Efpa- 
gne y entre je 
prenuer, &. ec- 
voye des fecours 
aux Vénuiens. 


CXCIIL 
Les Turcs pren- 
nent Nicofie, & 
Famagoufte. 


de rapporter ici un feul éxemple de leur cruauté, qui fufiira 


pour faire juger de tous les autres. 


_ Marc- Antoine Bragadin, noble Vénitien, Gouverneur de 


Famagoufte, après avoir défendu long-rems cette Place , avec 
un courage invincible, & avoir fait périr , à ce qu’on prétend, 


plus de quatre - vingt mille Turcs, il fut contraint , faute de 


fecours , de capituler à des conditions honorables , que Muf: 
tapba Général des Infidéles né réfufa pas de figner, mais qu'il 


n’obferva point. Pouravoir au moins un er d'agir contre 


Ja foï donnée, ce pérfide Bacha accufa fauffement Bragadin, 
d'avoir fait tuer quelques Turcs Prifonniers , pendant la Suf- 

enfion d’Armes ; le Gouverneur le nia; mais fans attendre 
Lo de fa juftification |, Muftapha le fit enchaîner ; & 
commanda qu’on égorgtit fous fes yeux tous les Officiers 
Chrétiens, qui laccompagnoient, su mr étoit réfervé à un 
plus cruel genre de mort. Après qu’on l’eût obligé trois fois de 
tendre le col au Boureau, qui avoit déja le bras levé pour le 
frapper, Muftapha lui fit couper le Nez & les Oreilles, & 
Yayant fait coucher par terre, 1l infulta lâchement à fes mal- 
heurs par des paroles injurieufes , en lui sur 0 où étoit 

LL | Bbbiÿ 


CXCIV. 
Perfidie,& cruzu- 
té de ces Infidé- 
les. 


> 


382 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


Liv RE maintenant ce Chrift qu'il adoroit ; & pourquoi il ne venoit 


X XVIIT. 


Beer meer 
SAINT P1E V. 
D 


tas71.n.11 


pas l’arracher des mains de fon Vainqueur, par fa Puiflance 


Souveraine. Le cinquième d’Août 1671, Muftapha fit fon En- 
trée dans la Ville de Famagoufte , & fit pendre Laurent Tie- 
poli, refpetable Magiftrat, qui avoit été chargé de lui re- 


Spondan. ad An. mettre la Place. Le dix-fept du même mois, D qu qui 


Hiit, Eccl. Liv, 


CLXXII, n. 56, 57. 


CCXYV. 
Conftance hérot. 
que d’un noble 
Venitien. 


CXCVI. 

Et de l’Evêque 
de Famagoufte, 
Amathi de lOr- 
_dte de faint Do- 
nunique. 


n'étoit pas encore guéri, fut conduit de nouveau en a préfen- 
ce du Barbare ; on l’obligea de porter de la terre dans une 
Hotte, & de fervir ceux qui travailloient au Rétabliflement 


des Fortifications de Famagoufte : on le forçoit de fe courber - 


avec ce péfant fardeau, & de baïfer la terre, toutes les fois 
qu’il pafloit devant Muftapha , qui faifoit travailler lui-même 
à. ces réparations. On l’attacha enfuire au haut d’une Antenne 
de Galére, pour fervir de fpectacle aux Soldats Prifonniers. 
Enfin il fut mené dans la Place, au bruit des Tambours, & 
des Trompettes , & y fut écorché tout vif. Ce fidéle, & intré- 
P Chrétien fouffrit tous ces fupplices, avec une conftance 
éroïque , fans cefler d’invoquer Jzsus-CHRr1sT. Il n’étoit 
encore écorché que jufqu’à la ceinture, qu’il rendit fon Ame 
à Dieu , en implorant le fecours de fa Grace par des Priéres 
ferventes & continuelles, _ 
Le faint Evêque de Famagoufte, apellé Amathi, Grec d'o- 
rigine , & Dominicain de Profeflion, ne fut point témoin de 
routes ces horreurs. M. Sponde remarque que ce Prélac, qu’il 
apelle Illuftre par fa piété, & la fainteté de fa Vie , après avoir 
foutenu le courage des Afliégés, & les avoir animés par fes 
fervens Difcours , à combattre avec intrépidité pour leur Pa- 
trie, & pour la Religion, avoit été tué pendant qu'il étoit en 
Oraifon dans un Jardin près des Murailles de la Ville ( x ).. 
_ Cependant les différentes Négociations du Pape pour faire 
une Ligue entre les Princes Chrétiens, ne laïfloient pas de 
donner de l'inquiétude aux Turcs. Ils appréhendoient de voir 
tomber fur eux tousles Princes de la Chrétienté. Le Grand Via 


fir Méhèmet, qui n’avoit pas été d’avis qu'on portât la Guerre 


en Chypre, craignoit plus qu’un autre que ces grands mouve- 
mens ne fuflent à la fin préjudiciables à l'Empire : Ottoman : 
fes craintes étoient fondés. Ileft vrai que la plüpartdes Princes 


, (1) Amathi quoque ejufdem Infulz |Crucis munitus quà prælium atrocids fers 
Urbis Epifcopus , ex Ordine Prædicatorum , |vebat, præfens fuafor, & impulfor aderat; 
Græcus geneie, in Deum pietate, & vitæ | qui dum in propinquo mænibus horto ora. 
fanéitate infignis, afliduis fermonibus cunc- | tioni vacaret, glande iétus occubuit. Spere 
os ad pugnam pro Religione, ac Patria in- Ldas, st fP. 2 10. HD 

trepidè obeundum incendebat , vexilloque 


2 nn ne, rene mn en 


oo rt 


DE L'ORDRE DE S$. DOMINIQUE. 385 


Chrétiens ne purent, ou pour certaines raifons de politiquene Lr v RE 


voulurent point entrer dans cette Ligue, qui fut ratifiée au 
mois de May 1 571 entre Pie V, Philippe IT Roy d'Efpagne, 
& les Vénitiens. Le Pape avoit nomme pour Général de fes 
Galéres , Marc-Antoine Colonne, Duc de Palliano, Capitaine 
expérimenté, & qui avoit déja fignalé fon courage, dans plu- 
fieurs Combats fur Mer & fur Terre. Sa Sainceté prefloit ex- 
traordinairement le fecours pour l’Ifle de Chypre ; Colonne le 
fecondoit parfaitement, & Ê les autres Ligués avoienc fait la 
même diligence, les Turcs auroient fuccombé dès leur pre- 
miére tentative devant Nicofie ; du moins auroit-on fauvé 


| Se rs , qui foutint ee long-tems le Siége. Mais la len- 


teur de Doria dérangea bien les affaires. Zanni, Général des 
Vénitiens, qui sb, De à Corfou l’arrivée des Galéres d’Ef. 
agne , eût la dquleur de voir fes Vaifleaux ravagés par la 
Pc, & fut contraint de relâcher en Candie, pour lever de 
nouveaux Soldats, à la place de ceux qui étoient morts. Pen- 
dant ce tems-là, les Turcs firent la Conquête de Chypre, qui 
leur coûta cher ; puifqu’ils y perdirent une grande partie de 
Jeur formidable Armée. Une jeune Vierge Chrétienne vengea 
auffi le Sac de Nicofie ; & fit perdre aux Infidéles quatre gros 
Vaifleaux, chargés de routes les richefles de cetre Ville, &: 
d’un grand nombre d'illuftres Captives , qu'on tranfportoit à 
Conftantinople. : | 
_ Pour éviter les funeftes fuites de la Divifion des Généraux ; 
feule capable de ruiner les entreprifes les mieux concerrées 
Pie V ê déclara Chef de la Ligue contre les Turcs, choïfit 
le Prince Don Juan d'Autriche pour Généraliffime de toute 


XXVIIT. 
SAINT PIE V, 


CXCVII. 

Le Pape preffle 
vivement Je fe- 
Cours pour life 
de Chypre, 


CXCVIII. 

Se déclare Chef 
de la Ligue con- 
tre let Turcs. 


l'Armée, & lui donna Marc-Antoine Colonne pour fon Lieu- 


tenant Général. Selon un des Articles de la Ligue, l'Armée 
Navale devoit être compofée de deux cens Galéres, & de 
cent Vaifleaux, de cinquante mille hommes Italiens, Efpa- 
gnols, Allemands , de quatre céns Chevaux pour la Cavalerie, 
& de cinq cens pour lArtillerie. Les Princes Confédérés de- 
voient fournir l'Armée de Vivres, de Canons, & detoutes les 


CXCIX. 
Donne le mou- 
vement à cette 


Munitions néceflaires, chacun felon qu’on en étoit convenu. grande Affairs, 


Pie V étoit comme l’ane qui donnoit le mouvement à tout, fa 
prudence, & fon zélé levérent les plus grandes difficultés ; il: 
tira quelques fecours en hommes & en argent, du Duc de Sa- : 
voye, du Grand Duc de Tofcane, du Duc de Mantoue, & de : 
quelques autres Princes d'Italie. Enfin toute l'Armée étant 

raflemblée , Sa Sainteté y envoya fon Nonce Paul Odefcalchi, 


Livre 
XX VIIL 


SAINT PIE V. 
D .-) 


CC. 


3$4 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 

Evèque de Penna, qui étroit chargé de a | chofes ; fçavoir , de 
donner fa Bénédition Apoftolique à tous les Soldats ; d’aflurer 
de fa part Don Juan d'Autriche, qu’il remporteroit infailli- 
blement la Viéoire; de dire à ce Prince que Sa Sainteté le dé- 
clareroit Roy de la premiére Province confidérable , qu'il ga- 


De quoi il so gneroit fur les Infidéles ; de faire obferver une éxaëte Difcipli- 


fon Nonce, 
| Légar 


CCI 
Rencontre des 
deux Flotes, des 
Chrétiens & des 
Tures. 


Vide A& San&, 
pag. 666, &c, & 
pag. 680, &ç. . 


ne aux Officiers, & aux Soldats ; & enfin de chafler de l’Armée 
tous les Bandits, les Affaflins, les Voleurs, qui ne s’étoient en- 
rôlés que pour butiner , & dont les crimes étoient capables 
d'attirer la colére de Dieu fur les Armes des Chrétiens. 

Ce fut le feptiéme jour d'O&obre 1571 , que les deux Ar- 
mées des Chrétiens & des Infidéles, fe trouvérent en préfence 
l’une de l’autre, dans le Golfe de Lépante, auprès des Ifles 
Echinades , ou Curfolaires. Alors Don Juan d'Autriche, plein 
de confiance en Dieu, & ne comptant pas moins fur les Priéres 
du faint Pape, que fur la valeur de fes Troupes, fit arborer 
l'Etendart, qu’il avoit reçu à Naples de la part de Sa Sainteté ; 
defcendit dans un Brigantin, ordonna à Colonne de faire la 
même chofe , & d'aller parmi les Rangs ,exhorter les Soldats 
à bien combattre fous les aufpices de JEzsus-CHRr1ST, dont 
ils voyoient l'Image en Croix. Il _—.— Jes fiens du milieu 
de l’Armée. Etant remonte fur {on Vaifleau, tous les Officiers 
donnérent le fignal de la Priére; & route l'Armée à genoux, 
falua avec de grands cris de joye l'Image du Crucifix, & fe 
profterna devant elle. C’étoit, au raport de tous Is Hifto- 
riens, un Spectacle édifiant de voir tous ces Soldats , armés 
pour combattre, & ne refpirant que le fang des Infidéles, fe 
ee humblement devant la Croix , & demander à Dieu 

a grace de vaincre les Ennemis de fa Religion. Mais fi ce 


premier Spectacle fut édifiant , celui qui fuivit auflitôt le fignal 


du Combat ne fut pas moins terrible, La Flote des Turcs étoit 
plus nombreufe, & plus forte que celle des Chrétiens ;. & 
ceux-ci ne laifloient pas de compter fur une Victoire aflurée: 
ils fe comportérent tous en braves: les Généraux montrérent 
une grande préfence d’efprit, tous les Officiers firent paroïître 
leur valeur ; & les Soldats leur audace , & leur incrépidiré, Les 
Chevaliers de Malthe, & plufeurs Volontaires , qui à la con- 


 fidération de Pie V , avoient voulu avoir leur part au danger, 


CCIlI. 
Combat Naval 


firent des prodiges de bravoure : & le Ciel commença à fe dé- 
clarer pour nous, | 
. La Flote Ottomane étoit d’abord pouflée par un Vent fa- 


vorable : mais ce Vent étant tombe dans le tems même que 
| | PAdion 


Te 


— = 


D 


= je À 


DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 385$ 
J'Ation s’engageoit, il fut fuivi d’un fi grand calme, qu’on 
s’'imaginoit être fur Terre plutôt que fur Mer. Un moment 
après le Vent fe releva en faveur des Chrériens, & porta le 
rs & la fumée de leur Artillerie fur l'Armée Ennemie. Sans 
entrer dans un long détail de ce Combat, le plus fanglant, 
& le plus opiniâtre, qu’il y ait jamais eù entre les Chretiens 
& les Turcs, il fuffit de dire que la Victoire des premiers 
fut complette. Les Infidéles y perdirent leurs principaux Ofi- 
ciers , avec leur Général Hali, environ trente mille hommes, 
plus de trois cens tant Galéres qu’autres Bâtimens, qui fu- 
rent pris ou brülés, ou fubmergés. On leur prit cent feize 
grofles Piéces de Canon , deux cens cinquante-fix moyennes; 
& on leur fit un grand nombre de Prifonniers, parmi rer 
{e trouvérent les deux Fils d’'Hali Bacha, Neveux du Grand 
Seigneur. Le refte du Butin fut d'autant plus confidérable, 
que ces Barbares venoient de piller les Ifles Curfolaires, & 
de prendre plufieurs Vaifleaux Marchands. Mais ce qui ren- 
dit cette Victoire encore plus glorieufe à notre Armée, fut 


Ja liberté qu’elle procura à quinze mille Chrétiens, qui fe 


trouvoient à la chaîne, fur les Bâtimens des Infidéles. 
Tous les Hiftoriens s'accordent à dire , que ce grand fuccès 
fut attribué, après Dieu, au Bienheureux Pape Pie, le Pere 


commun des Chrétiens; qui, ayant donné fes Ordres pour la 


conduite de cette importante Affaire, & pourvu avec autant 
de générofité que de fagefle, aux grandes dépenfes qu’il faloit 
faire pour la foutenir , avoit indiqué des Priéres publiques &. 
particuliéres , des Jeûnes, & d’autres bonnes Œuvres. Il com- 
battit lui- même, levant fans cefle les mains au Ciel, affii- 
geant fon Corps déja tout ruiné de maladies & d’auftérités, 
par de rigoureufes mortifications, & de longues veilles ; & 


LiIvRereE 
X XVIII. 


mes mc nf) 


SAINT P1E V. 





CCIIT. 
Défaite des {nf- 
déles. 


CCIV. 
Grands avanta- 
ges des Chrétiens. 


CCY. 
Attribués aux 
Priéres .du fainr 
Pape. 


A&, San. p. 688. 
Baillet, s de May. 
Hift. Eccl. Liv. 
CLXXII, n. 61, 62. 


répendant des larmes continuelles devant Dieu. Les anciens 


Auteurs de la Vie de ce faint Pape nous apprennent, que le 


_ jour même de la Bataille, & la nuit précédente, il redoubla 


la ferveur de fes Priéres, pour implorer le fecours du Ciel, 
& commanda qu'on fit la même chofe dans toute la Ville, 


particuliérement dans l’Eglife de la Minerve, où les Fidéles 
s’aflembloient pour la folemnité du Rofaire; & que dans le 


tems du Combat, pendant qu'il traitoit de quelques affaires 


dans fon Confiftoire, il quitta brufquement les Cardinaux, 


Quvrit la Fenêtre, y demeura quelque tems les yeux élevés 
vers le Ciel; & qu'ayant enfuite fermé la Fenètre, il dit à 


quelques Cardinaux, qu’il ne s’agifloit plus de parler d’affai- 


Tome IF, Ccce 


CCVI. 
Qui a connoif- 
fance de la Vic- 
toire, avant Par- 
rivée du Caurier. 





LrvRE 
XX VIIT. 


SAINT Pie V. 





CCVII. 

Il fait rendre à 
Dieu de folem- 
nell=s Actions de 
Grace. 


386 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


res, mais de rendre graces à Dieu, pour la Victoire qu’il ve- 
noit d'accorder aux Chrétiens (*). | 

Le Courier , qui n’arriva à Rome que plufieurs jours après, 
apporta les Lettres de Don Juan d'Autriche, qui marquoienc 
les principales circonftances de cette Victoire ; & alors Pie V, 
non content d’ordonner de folemnelles Adions de Grace, il 
établit en mémoire perpétuelle de cette faveur du Ciel ,une 
Fète le feptième d'Ofobre. à l'honneur de la fainte Vierge 
par l’interceffion de laquelle il affuroit que cette fameufe Vic- 
toire avoit été remportée. I] fit une Bulle À sr ordonner que 
cette Fête feroit célébrée tous les ans dans toute PEglife, 
fous le nom de Notre Dame de la Viétoire ; & il voulut qu’on 
ajoûrât aux Liranies de la Mere de Dieu, ces paroles : Æexi- 
lium Cbhriflianorum, Secours des Chrétiens, priex pour nous. Ce 
charitable Pontife ne pouvant oublier ceux qui s’étoient gé- 


 néreufement expofés pour leurs Freres , il ordonn2 encore que 


CCVIII. 
Et récompenfe 
le mérite. 


AA, San&. p. 690. 


CCIX. 
Tous les Princes 
Chrétiens le féli. 
citcnt. 


CCX. 
Coufternation à 
€onftantinople, 


le huitiéme d’Oétobre, on feroit à perpétuiré l'Office des Dé : 
funts, pour le repos des Ames de tous les Fidéles, qui étoient 
morts dans le Combat. Sa Saintete fit enfuite décerner l’hon- 
neur du Triomphe à Don Juan d’Autriche, & voulut qu’on 
fit une magnifique Réception à Marc-Antoine Colonne, qui 
avoit eû beaucoup de part au gain de la Bataille. Marc - An- 
roine Muret, un des plus célébres Orateurs de fon tems, fit 
fon Panégyrique dans l’Eglife d’#r4 Celi; les principaux Pri- 
fonniers, qu’on avoit faits à la Bataille , étoient préfens à cetre 
Cérémonie, pour illuftrer le Triomphe du Vainqueur : on y 
voyoit furtout le fameux Pirate Caragiali, & Méhémet San- 
“es de Négrepont, qui avoit confeillé aux Furcs de ne pas” 
ivrer la Bataille. | 
Tandis que l’Empereur & les autres Princes écrivoient des 
Eettres de Félicitation au faint Pape, ou qu’ils lui envoyoient 


Jeurs Ambaffadeurs, pour le remercier de fes foins , & Paf- 


furer qu’ils regardoïent tous cette Victoire, comme le fruit 
de fes Prières : pendant que les Vénitiens, pour donner des 
témoignages publics de leur joye, délivroient tous leurs Pri- 
fonniers, remettoient les dettes, & défendoient à tous leurs 
Sujets de prendre le deüil , ou de donner aucune marque de 
triftefle, pour les Parens, ou Amis qu’on avoit perdus, tout 
étoit en confufion à Conftantinople. Les Turcs effrayés par 
une fi grande perte, croyoient voir déja dans le Ciel des pré- 


(*) Ce Fait éxaétement vérifié dans fon] compté parmi les Miracles qui ont rend 


tems, fut encore juridiquement éxaminé, | témoignage à Sa Suinteté. De Beatif. & Ca- 


lors de la Canonization de faint Pie, &lnoniz- Tom. I, pag. 5214. Côl. 2. 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 387 


{ages affurés du prochain renverfement de leur Empire. L'Em-Lrvynre 


pereur Sélim , à la premiére nouvelle de la défaite de fon Ar- XX VIII. 


mée, tranfporté de fureur, prononça un Arrêt de mort con- 
tre tous les Chrétiens qui {€ trouvoient dans fes Ecats ; mais 
la prudence du Grand Vifir en détourna l’éxécution: il reprée- 
fenta à Sa Haurefle que les Chrétiens feroient le même 
traitement à tous les Turcs qu’ils tenoient Prifonniers; & 
qu’il étoit à craindre que le Roy de France, indigné de cette 
inhumanité, ne fe jolgnit aux Princes Confédérés , pour ache- 
ver de détruire l’Empire Ottoman. La crainte du Sultan , ou 
fa confidération pour le Roy de France, lui fit révoquer fon 
Arrêt; mais ne fe croyant pas en fureté dans fa Capitale, où 
il appréhendoit de fe voir bientôt afhiège, il fe retira à An- 
drinople. Ses Sujets n'étoient pas moins allarmés que lui : déja 
ils imploroient la faveur de leurs Efclaves ; leur demandoient 
pardon du mauvais traitement qu'ils leur avoient fait, & 
croyant voir l’Armée Chrétienneä leurs portes, ils les prioient 
avec inftance de s’employer auprès du Vainqueur, pour leur 
conferver la vie. Tant la réputation de nos Armes, & plus 
encore celle de la fainteté de Pie V avoient jetté la frayeur 
dans Ame de ces Barbares. C’eft la Réflexion d’un Auteur 
Contemporain (1). 

Il eft certain que fi l’Armée viétorieufe eût pouffé fes Con- 
quêtes, pendant cette confternation générale des Turcs, on 
auroit pù fe promettre de grands avantages. Quelques.uns des 
Généraux étoient de cet avis; les autres prirent prétexte de 
la Saifon trop avancée, & de la diminution confidérable de 
l'Armée {*), 7 remettre la partie à un autre tems. Mais 
Pie V ne perdoit pas cet objet de vüe : fon deflèin étoit de 
faire attaquer l’année prochaine l'Empire Ottoman, par Mer 
& par Terre; & déja il avoit de bonnes efpérances, que les 
Allemands, les Polonois, les Mofcovites, les Perfes, les Tar- 
tares , agiroient de concert avec les Vénitiens , & les Efpa- 
cs Sa Sainteté continuoit à faire de grands préparatifs ; 
ans difcontinuer de mettre toute fa confiance au fecours du 
Ciel. | 

Cependant les douleurs de la Néphrétique, dont ce Pape 


| 8 

(x) Is videlicer hoftiunt animos pavorf (*}) On avoit perdu près de huit mille 
invaferat ; eôque exiftimationis vencrant| hommes dans le Combat ; pluficurs étoient 
Chriftianorum arma, propter celebrem hu- | morts depuis de leurs bleflures ; & le nom- 
jus Viétoriæ, Pontificifque virtutis famam , | bre des Malades étoit grand: en forte qu’il. 
& eam quam de ipfius præcationum vi con- | reftoit à peine fix mille Soldats aétuelle- 
Céperant opinionem fanétitatis Jbfd. n. 295. ment en état de bien fervir. ne: 


Ccci 


SAINT P1r V. 





A, Sand. p. 689. 


1, 219$. 


Pas. 689. n. 297. 
Pag. 690.0. 302. 


CCXI. 


Maladie du Papes 


N. ° 297. 


+ 


988 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


Lrve # Stoit prefque continuellement attaqué depuis plufeurs an- 
XX VIII. nées, redoublérenc avec beaucoup de violence au com men- 
cement de l’année 1572. Il fouftrit une efpéce de Martyre 
SAINT PIE V. dans les mois de Janvier & de Février-: les douleurs furent 
7 77 encore plus aïigues dans celui de Mars; & fa patience toujours 
héroïque le mit au-deffus du mal, pour continuer à donner 
au Peuple Romain , ou plutôt a toute l’Eglife, les plus beaux 
éxemples de Piété, de Religion & de ferveur. Il commit dès- 
lors aux Cardinaux le foin des autres affaires, pour ne s’oc- 
cuper uniquement que de celle du Salut. Après avoir faie 
une Confeffion générale de toute fa vie, & reçu le Sainc 
Viatique, avec des fentimens de Contrition , & une effufion 
de larmes , qui témoignoient fon ardente charité envers Dieu, 
_ oo & l'abondance des Graces, qu’il recevoit de ce Divin Sacre- 
éourage. ment , on le vit encore dans la Semaine Sainte, vifiter à pie 
les fept principales Eglifes de Rome, & monter à genoux 
l'Echelle Sainte, dont les marches ont été confacrées par 
lattouchement des piés de JEsus-CHR1ST. Ayant donné 
folemnellemenc la Bénédi&tion au Peuple, qui s’étoit amafñlé 
dans la grande Place, il donna aufli Audience à quantité de 
ur Anglois Catholiques , fortis de leur Pays pour fuir 
a Perfécution : il les embrafla avec tendrefle, ordonna au 
Cardinal Aléxandrin fon Neveu de prendre leurs noms, & 
de er à toutes leurs néceflités; & levant les yeux au 
dE Ciel , il dit: Vous le fçavez, mon Dieu, je voudrois répandre 
" mon fang pour le Salut de cette Nation. 

La feule Charité de JEzsus-CHrisT qui le prefloit, 
fembloit donner quelques forces à fon Corps. Le trente d’A- 
vril, il pria PEvêque de Segnia, Préfet de fa Chapelle, de 
lui donner l'Extrème - Onction ; & pendant qu’on fui appli- 
quoit les Saintes Huiles , il produifoir tous les Aëtes d’A- 
mour, de Reconnoiffance, de Contrition & de Sacrifice, 
Fi ci que la Grace lui infpiroit. Un moment après s'étant mis à 
TEglie. genoux, il es Dieu pour les néceffités de fon Eglife: com- 
me cette chafte Epoufe avoit occupé tous fes foïns pendant 
fa vie, elle fut le plus cher entretien de fes penfées au mo- 

ment de fa mort. Se trouvant prefque à l’Agonie, ïl fit a 
v procher de fon Lir quelques Cardinaux, & le Général des FF. 
 . pis Précheurs ; il leur donna fa Bénédiéion, & leur dit: « Mes 
sours, » chers Enfans, l'heure s'approche , à laquelle je dois payer le 
» Tribut à la nature; afin que la Terre foit rendue à la Terre, 
» Ja chair à la poufliére, dont elle a été formée ; & que l’ef- 








DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 389 
prit retourne à Dieu qui l’a créé. Si vous avez aimé ma vie « 
mortelle, quoique remplie d’une infinité de miféres ; vous « 
devez beaucoup plus aimer cette vie immuable & très- « 
heureufe , de laquelle par la miféricorde de Dieu, j'efpére « 
bientôt jouir dans le Ciel ,en la Compagnie des Anges, & « 
des Saints. Vous n’ignorez pas que mon plus ardent défir « 
étoit de pourfuivre l'avantage , que nous promettoit la Vic- « 
toire remportée fur les Turcs, afin de voir l'Empire Octo- « 
man renverfé , & tant de Provinces ufurpécs par ces Infi- « 
déles, remifes fous l’obéïffance de leurs Princes légitimes : ce 
mes péchés me rendent indigne de contribuer à un fi grand « 
bien ; & me privent de l'incroyable fatisfaétion que j'aurois « 
de voir la République Chrétienne rétablie dans toutes les 
Terres, dont l’Ennemi du Nom ” ESUS-CHKRIsST s’eft « 
emparé. J'adore avec refpect la profondeur des Jugemens « 
de Dieu fur moi, que fa fainte volonté foit faite. Depuis le « 
premier jour de mon Pontificat,je ne me fuis appliqué qu’à « 
travailler au bien commun de l’Eglife ; je meurs dans les cc 
mêmes fentimens. C’eft pourquoi dans ce dernier période « 
de ma vie, je vous recommande de tout mon cœur cettc «s 
même Epglife , que Dieu avoit commife à mes foins ; je fou- « 
haite qu'après ma mort vous fafliez tous vos efforts pour « 
me donner un Succeffeur, plein de zéle pour la gloire de « 
Dieu, qui ne foit point attaché à fes intérêts; & qui ne « 
cherche que le bien de l’Eglife, & l'honneur de la Religion ». 

_ Après ces paroles, le faint Pape ne s’entrerint plus qu'avec 
Dieu, à qui il rendit fon efprit, le premier de May, à cinq 
heures & demie du foir, âgé de foixante-huit ans, trois mois, 
quinze jours, & ayant faintement gouverné l’Eglife l’efpace 
de fix ans, trois mois, & vingt - quatre jours. Tous les Elé- 
mens, felon l’expreffion d’un Hiftorien, parurent pleurer 14 
perte que faifoit l’Eglife , par la mort de Pie V (1). 

*_ Le Récit abrégé , mais fidéle, que nous venons de faire de 
fes principales A&ions, fuffit fans doute pour le faire regar- 
der comme un grand Pape, un grand Prince, & un grand 
Saint. C’eft auffi fous cette idée, qu'ont prétendu ne, à re- 
préfenter les deux plus anciens Auteurs de fa vie, Jérôme 
Caténa , Eccléfiaftique Romain de grande réputation, & An- 
_ 1 ) Abfque alio morbo , Deo placidiflinè | tres , dies quatuor & viginti. Fanti Pontifi- 
reddidit Spiritum Calendis Maii, fub Vefpe- | cis jaéturam protendere atque deplorare vifs 
sam , aono.poft Chriftum natum 5572 ,| funt etiam élementa, & terræ motus certis 


æatis verd (uz 68 , cdm Pontificatum Sanc- | ditionis Pontificæ locis, fremñitus, tlluvionef: 
tilumè sdmipiftraflet annos {ex , menfes| que fluviorum,&c. In A6. SS.p.692.m. 310: 


Ccceii] 


Lirivars 
XX VIIL 


er | 
SAINT PE V. 


Le > DC 





CCXVI 


Sa fainte Mo: 


LIVRE 
XX VIII. 


SAINT PIE V. 





390 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


toine Gabutius , Prêtre de la Congrégation des Barnabires. 
Le premier, qui avoit été témoin des Vertus de faint Pie, 
écrivit fon Hiftoire en Italien , & la préfenta au Pape Sixte V. 
Le fecond écrivit en Latin, & dédia fon Ouvrage à Paul V. 
C'eft cer Ecrit que les Editeurs des Actes des Saints ont inféré 
dans leur premier Tome de May, & dont nous nous fommes 
particuliérement fervis. Nous avons été obligé d’omettre bien 
des Faits fort glorieux à notre Saint, & plufeurs circonftances 
de fa vie également capables d’édifier. Mais, felon la remar- 
que de Notre Saint Pere le Pape BENOÎT XIV ,on ne finiroit 
point, ou du moins on pafleroit bien les bornes d’un abrégé, fi 
en parlant du Pontificat de faint Pie, on vouloit parler dans 
quelque détail , ou des actions de clémence & de générofité, 
qu’il avoit éxercées & envers ceux, de qui il avoit reçu quel- 
que Bienfait, & à l'égard de ceux-même qui l’avoient offenfe ; 
ou de fes longues Priéres, de fes Auftéricés , & de fes Exerci- 
cés de Pénitence. Après avoir donné le jour prefque entier 
aux foins de la République Chrétienne, il aoit une partie 
de la nuit en Oraïfon ; & il prolongeoit fes Priéres avec fes 
Veilles, lorfque limportance des affaires demandoit qu'on 
follicitât plus me 3 le fecours du Ciel. La Sollici- 
tude de toutes les Eglifes, le travail le plus continuel , ni les 
maladies fréquentes n’étoient point pour lui ,un fujet de mo- 
dérer la rigueur de fes mortifications ( r). | 

Contentons-nous de dire en finiflant ( ce que le Lecteur at- 
tentif aura déja remarqué ) que dans les différens Etats de fa 
vie, il a donné de grands éxemples, & pratiqué de grandes 
vertus. Il a eù toutes les vertus d’un Siate, d'un ee 
Apoftolique , d'un Evêque, d’un Cardinal, & d’un Pape. Il n’a 
été ni moins Religieux dans l’Epifcopat , ni moins Pénitent 
fous la Pourpre, ni moins humble fur le Trône , que dans le 
Cloitre. Quels biens n’a point faits ; mais quels biens ne pou- 
voit pas faire encore un tel Pontife, chéri de Dieu & des 
hommes, l'amour des Peuples fidéles, le modéle & l'appui des 
Princes Chrétiens, la terreur des Ennemis de l'Eplifé > Aufli 
a-t-on remarqué qu'autant que les Chrétiens furent afigés de 


(tr) Jam verd ultra compendii fines ex-[ intermiffam, de noëte verd fæpids adauétam 


currere oporteret, fi cunéta figillatim cle- | ubi alicujus momenti negotium erat decer— 
mentiæ, beneficentiæque monumenta re-|nendum. Nulla denique , quamvis prolixa 
cenfénda forent, quibus nedum eos, qui | fatis eflet oratio , ut abftinentias , carnis ma— 
vel minimum commodi ipfi contulerant, | cerationes, jejunia à Piiffimo Pontifice inte=" 


verm etiam illos qui de fe malè meriti fue-|tot ,tantafque ardui Minifterii curas num 
rant , abundè cumulavit. Longum item ni-|quam intermiffa explicaret, &c. De Beatif, 

mis cflet , Orationum , precationumque | & Canonix. Tom. I, pag. 521, Çol. 2. « 

frequentiam recenfere interdiu nunquam 


DE L'ORDRE DE S$. DOMINIQUE. 391 


f1 mort, autant les Infidélesen firent-ils ES dejoye. Non- L 1 v R #8 


feulement on le pleura à Rome ; on le pleura dans toute l’Eu- 
rope. Les Rois, les Prélats, tous les Gens de Bien donnérent 
des marques publiques de leur affli&ion. On raporte que fainte 
Théréfe eûr révélation de fa mort : & comme fes Religieufes, 
étonnées de l'abondance de fes larmes, lui en eurent demandé 
Ja caufe , elle leur dit ces paroles entrecoupées de foupirs : 
Ne vous étonnez pas, mes Sœurs, fi je pleure : l'Eglife vient 
de perdre fon bon Pere, & fon très-faint Pafteur, Les Turcs 
au contraire fe réjouirent de cette mort. Sélim II, qui regar- 
doit Pie V comme le plus terrible Ennemi de la Puiffance 
Ottomane, & qui craignoit plus la force de fes Priéres, que 
toutes les Armes des Chrétiens, fit faire pendant trois jours 
des Réjouiffances publiques à Conftantinople, & cette allé- 
greffe A répandit dans tout l'Empire du Turc. 

Nous pañlons fous filence les Miracles, dont il plât à 
Dieu de relever ka faintete , & la gloire de fon Serviteur. La 
Converfion de quelques Péchereffes connues, ne fut pas peut- 
être le plus petit de ces prodiges. Pendant que le faint Corps 
étroit expofé dans l’Eglife de faint Pierre, les Femmes ubli- 
ques y vinrent comme les autres, mais dans d’autres fentimens, 
puifqu’elles ne pouvoient cacher leur joye de fe voir délivrées 
de l'Ennemi de leurs débauches; plufieurs néanmoins d’entre 
elles furent fitouchées de la vûe de fon vifage, tout mort qu’il 
étoit, qu’elles s’en retournérent toutes changées, & renoncé- 
rent pour toujours à leur infame commerce, 

On mit le Corps du faint Pape en dépôt dans la Chapelle 
de faint André, jufqu’à ce qu'on le portât au Couvent de 
Bofco, qu'il avoit choïfi pour le lieu de fa Sépulture ; & on 


fit graver une magnifique Epitaphe fur un Tombeau force 
fimple (1). Le neüviéme de Janvier 1588 , on transféra {es- 


(1) Pius V Pontifex, 

Religionis , ac pudicitiæ vindez, 

Reëti, ac jufti affertor, 
Morum, & Difciplinæ Reftaurator 

Chriftianæ rei Defen{or , 
Salutaribus editis lecibus , 

Galliâ confervata, 
Principibus fœdere junétis, 

Partà de Furcis Viétorià, 
Ingentibus aufis, & fais, 

Pacis, bellique glorià 

Maximus 

Pius ,Fœlix ,optimus Princepse 


XXVIIIE. 
SAINT PIE V. 
deroménner mararerese- y 


Chron. Catm. Ton. 
3, Lis, Lil, Cap. I. 


Livere 
XXVIIL. 


SAINT P1E V. 
TERRE REPÉRER 





. Bullar. Ord. Tom. 
Vis PaB: 47 8. 


392 HIST: DES HOMMES ILLUST. &c. 


Reliques, non dans l’Eglife de Bofco, maïs dans celle de 
fainte Marie Majeure , où le Pape Sixte V avoit fait conftruiré 
un fuperbe Maufolée; le concours de la multitude y fut très- 
grand pendant plufieurs jours ; & quoique la voix publique 
des Fidéles le déclarât dès-lors.Bienheureux, celle de l’Eglife 
ne fe fit encore entendre que par des Priéres faites pour lè 
Repos de fon Ame. On travailla depuis à recueillir fes Mira- 
cles: Urbain VIII, en 16219, permit qu’on fit des Informa- 
tions, pour vérifier fa fainteté, & procéder à fa Canonization. 
Clément X fit folemnellement fa Béatification le premier jour 
de May 1672, qui étoit l’année Séculaire de la mort du 
Bienheureux Pape : & parce que les quatre premiers jours dè 
May font occupés d’Offices pour d’autres Fêtes, Sa Sainteté 
ordonna que celle de notre Bienheureux feroit remife au cin- 
quiéme. Enfin le Pape Clément XI a mis fon nom, avec toutes 
les folemnités ordinaires, au Catalogue des Saints. La Bulle 
de cette Canonization eft du vingt-deux de May 1712. 


Fin du vingt-huiticme Livre. 





HISTOIRE 


LS 


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LL Er Loto Pate Lo Toto PT OT Loto To Ts Eotnbainintnte DU dE tr 


LE Ji FaN 


PAP A6 QP PAP AP AP AP AP AP AP AP AP IP AP AP AP AP 


HISTOIRE 
M D'ES * 
HOMMES ILLUSTRES 
: DE L'ORDRE 

DE 


SAINT DOMINIQUE. 








- LIVRE VINGT-NEUVIÈME. 





LEONARD DE MARINIS, PREMIER 

 ARCHEVESQUE DE LANCIANO, NONCE Du 
PAPE A LA COUR D'ESPAGNE, ET DU CONCILE 
DE TRENTE AUPRES DU PAPE, LEGAT ApPos- 
TOLIQUE EN ÂLLEMAGNE. 


ee 2] I la nature & la grace avoient enrichi Pilluftre 
A1 Archevêque de Lanciano, de leurs dons les plus 
ei] excellens, la Pravidence lui fournit aufli les plus 
AW sl belles occafions d’en faire pe: VE ol ne 
ET) de la Religion, dans les circonftances , où les ta- 
lens des Grands Hommes peuvent paroître avec le plus d’é- 
clat. Ce fut dans les Cours d’Efpagne, dé Portugal, de Rome, 
de Vienhe , dans un Concile Œcuménique, & dans des Né- 
æociations non moins importantes que difficiles, que ce Prélat 
Fs admirer fon habileté & fa fagefle. L'Abbé Pr , après 
avoir rapporté une partie de fes belles actions, fait fon Por- 
trait, & fon Eloge en ce peu de mots: c’étoit, dit-il, un 
homme naturellement €loquent, fage, prudent dans fes con- 
Tome IF, Ddd 






LIvRreEe 
XXIX. 


LÉONARD 


DE MaARINIS. 
GREEN ERREUR RER 





$ 


Livre 
XXIX. 


LÉONARD 
DE MaRiINis. 








1. 
Naifflance de 
Marinis. Noblef- 
fe de fes Parens. 


Ita. Sacr. Tom. IV, 
- Col. 1293, 


Echard. Tom. II, 
pag. 228. 


IE 
1] entre dans 
l’Ordre de faint 
Dominique. 


TITI. 
Il eft fait Evèé- 
. que i & fert utile- 
ment le Pape. 


I V. 
"- Et le Cardinal, 
Evêque de Mau- 
touc, 


304 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


feils , orné de vertus, agréable dans fes Difcours , & auf biers 
fait de Corps que d’efprit ( 1 ). 

_ Léonard de Marinis, né à Scio l’an 1 $09, étoit iflu d’une 
ancienne , & noble Famille, également diftinguée dans la Ré- 
publique de Génes, dont elle étoit Originaire, & dans lTfle 
de Scio , où elle poflédoit plufieurs beaux Domaines. Son Pere, 
Baptifte Marinis, defcendoit par les Marquis de Cafal Majour, 
& de Château-neuf dans le Milanez, de la Maïfon de Caftanea, 
d’où fortit depuis le Pape Urbain VII, qui monta fur la Chaire 
de faint Pierre vers la Ë du feiziéme Siécle. Mais le zele de la 
Religion, & une folide piété , héréditaires dans la Maïfon de 
Marinis, la relevoient encore plus que ne faifoient & fes ri- 
cheffes, & tous fes Titres de Grandeur. Auf fut-ce moins à fz 
Naiflance, qu’à uñe fainte Education, que le jeune Léonard fe 
crut redevable de tout ce qui le rendit depuis célébre dans lE- 


glife. Ayant embraffé l’Inftitut des FF. Précheurs, dans le 


Couvent de faint Dominique à Scio, fes progrès dans les 
Sciences, & dans la Vertu parurent miraculeux, felon l’ex- 
preflion de Ferdinand Ughel Sa rare prudence furtout le fit 
diftinguer dans tous les Emplois, qui lui furent confiés. 

Sa réputation ne fut pas pa renfermée dans le Cloi- 
tre. Paul HIT ,inftruit de fes Talens , & plus édifié encore de fes 


Vertus,le fit facrer Evêque, & le nomma Coadjuteur de celui 


de Péroufe, auquel il devoit fuccéder. Après la mort de ce 
Pape, Jules III voulant fe fervir de fes lumiéres pour le Gou- 
vernement de l’Eglife Univertelle, l’apella à Rome, lui donna 
le Titre d'Evèque de Laodicée, & l'admit dans fon Confeil 
Privé, le cinquiéme de Mars 1 $ so. Mais le Cardinal Hercule 
Gonzague, Evèque de Mantoue, & chargé alors de J’Admi- 
niftration de ce Duché, comme Tuteur de fon Neveu, Guil- 
laume Gonzague, fit de fi fortes inftances auprès du Pape, 
Ee fe procurer le fecours de notre Prélat, que Sa Sainteré 
e nomma Suffragant de ce Cardinal, pour l'aider dans la con. 
duite de fon Diocèfe, & de tout le Duché. Son Adminiftra. 
tion , tant pour Îe Spirituel que pour le Temporel, fut fi 
agréable au Cardinal , avec lequelil vêcut toujours dans une 


parfaite intelligence ,& fi utile aux Peuples, dont il étoit le 


Pere, que lorfque deux ans après il fut rapellé à la Cour de 
Rome, les Mantouans ne le virent partir qu'avec un extrême 


Scrwoue facundus, condilio cautus, & iv 


| ! :COr Tom, IP, Gel, 298. 
mulus gratiofus, virtutibus extollendus , 


- (1) Fuit surem Marinus ingenio elares, | Raturà fimul , & decorus afpeŒn, Us. Sacr 


DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 39s 


regret. Le jeune Duc, pour lui marquer fon eftime,& fonex- Lr1v RE 
trème fatisfa@ion , voulut lui donner , pour lui, & pourtous XXIX.., 
ceux de fa Famille, le Droit, les honneurs, & les Privilèges EPS 
de Citoyen de fa Ville Ducale. DE Mais. 

Le Pape Jules III, l'an 1 $ 53, l’envoya à la Cour de Madrid, == 
avec la qualité de fon Nonce, & la même Autorité qu'avoir 1 
eû le Cardinal Jean Pogge, auquel il fuccédoit. Philippe 11, gsvové Nonce 

ui alloit s'embarquer pour pañler en Angleterre, où | Er en B'pagnc. 

époufer la Reine Marie, voulut recevoir auparavant la Béné- 
dition du nouveau Nonce, dont la fagefle & la fermeté le 
firent bientôt eftimer dans route la Caftille. Il rétablit la tran- 
quillité & la paix dans les Eplifes d'Efpagne , termina les Di- 
vifions, ou les différends élevés entre quelques Evêques, & 
leurs Chapitres, fic obferver les Décrets portés par le Concile 
de Trente fous Paul III, & Jules III ; & défendit avec tant 
de zéle les Droits des Eglifes, qu'il ne fut pas moins refpe&é 
des Gens de Bien , que craint des Méchans, dont il réprima les 
entreprifes. Le Pape Jules IIT, loua la fagéffe de fa conduite : 
Marcel Il, fon Succefleur, fe préparoit à lui écrire, pour le 
confirmer dans fa Nonciature, & l’exhorter à agir toujours 
avec la même fermeté, lorfque la mort l’enleva, le premier de 
May 1555, vingt-deux jours depuis fon Exaltation. Le Sacré 
Collège y fuppléa par une Lettre du fixiéme de May, que 
PAbbé Ughel nous à confervée. Nous en donnerons ici la 
Tradu&ion, 2 qu’elle eft une nouvelle preuve de ce que 
nous venons de raporter. | 

« À notre Révérend Frere en Jesus-CHrisT, Léonard « VIL. 
de Marinis , Evêque de Laodicée, Nonce Apoftolique dans « SR 
le Royaume d’Efpagne, les Cardinaux Evêques, Prêtres, & c ae | 
Diacres de la Sainte Eglife Romaine , Salut &c. _ 

« Vos Lettres adreflées au Pape Jules IIT, d’heureufesmé- ce ra Sacr. Ibid. Col. 
moire, & à notre Collégue le Cardinal de Saint Vital, nous « 
ont appris avec quel zele, & quel fuccès, vous avez em- « 
ployé tous vos foins, auprès de la Séréniflime Princefle, & « 
du Confeil Royal de Caftille, pour faire ceffer les différends « 
entre quelques Evêques, & les Chapitres de leurs Eglifes. « 
Nous fçavons aufli avec quelle prudence, & quelle habileté ec 
vous avez menagé dans toutes les occafions, les intérêts du « 
Saint Siége , pour en faire refpeéter la Dignité, & foutenir « 
tes Droits. Le Pape Marcel If, que le Seigneur nous avoit « 
donné pour Pafteur & pour Pere, avoit déja ordonné de « 
vous adrefler fes Lettres, pour vous marquer combien votre « 


Dddi 


VI. 
Ce qu’il fait dans 
ce Royaume. 


Ibid, 


LIivereE 
X XIX. 
LÉONARD. 


DE ManitNis, 
M = 
Don ir ne dr) 





Hift, Eccl. Liv. 
CL],n,11:,23»24) 
af. 

VIII. 
Broutileries en- 
tre Paul IV, & 
l'Empereur Char- 
Jes-Quint, 


IX. 

Sage fermeté, & 
défintéreflement 
du Nonce, 

La Sacr, ut fp. 


396 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


» Miniftére lui étoir agréable , & avec quelle ardeur il défiroie 
» que vous pufliez le continuer. Mais une mort prématurée 
» vient de nous enlever ce faint Pontife, dont l’Exalcation 
» nous avoit comblés de joye, & dont la perte doit être d'au 
» tant plus fenfible, que les efpérances qu’on avoit conçues de 
» fa vertu éroient plus grandes. Nous nous afflemblerons bien- 
» tôt pour lui donner un Succefleur , & nous ne manquerons pas 
» d’inftruire éxaétement le nouveau Pape , des fervices im- 
» portans que vous avez rendus au Saint Siége. Nous ne pou- 


» vons cependant vous louer aflez, ni vous exhorter trop for- 


» tement de continuer toujours, ainfi que vous avez commen- 
» cé, à foutenir avec vigueur les Droits du Siége Apoñtolique, 
» & à faire éxécuter tout.ce que vous jugerez convenir à lz 
» gloire de Dieu, à la Juftice, & à l'honneur de l’Eglife. Domé 
» a Rome, dans le Palais Apoftolique, fous les Sceaux des 
» trois Chefs d’Ordre , le fixiéme de May 1555 ». 

Paul IV ayant fuccédé à Marcel II, il ne tarda pas à fe 
brouiller avec l'Empereur Charles-Quint : car d’abord il fe 
plaignic de quelques Articles qu’on avoit paflés à la Diette 
d'Aufbourg , & qui pouvoient être préjudiciables à la Reli- 
gion. II fe déclara affez ouvertement contre ce Prince ; fit ar- 
rèrer quelques Cardinaux attachés à la Maifon d'Autriche ,& 
conclut un Traité avec la France. Tout cela déplüt extrème- 
ment aux deux Cours de Vienne & d’Efpagne; & le contre- 
coup retomba fur les Nonces Apoñtoliques. Le Confeil de 
Calille , pour mortifier le faint Pere , entreprit fur la Liberté 
Eccléfiaftique ; & favorifa les véxations , qu’on faifoit déja au 
Clergé, mais qui fe renouvellérent alors avec plus de violence 
que jamais. | | | 

Ce fut principalement en cette occafion, que notre Prélat 
fit paroître un courage, & une fermeté à toute épreuve. La 
perfécution qu’on lui fufcita ne püt l’ébranler ; il aima mieux 
fermer pour un tems le Tribunal de la Nonciature, & en fuf- 
pendre Le fonctions, que de diffimuler , ou d’autorifer par fon 
filence les entreprifes de quelques Officiers de la Cour. Comme: 
fa fermeté étroit accompagnée de ses 3 de prudence ; & 
qu’on Île vit rëfolu de perdre fes Revenus, plutôt que de trahir 
fon devoir , on fe lafla de lutter contre lui, & il vint enfin à 
bout de pacificr les Efprits , & de remettre toutes chofes dans 
l'ordre. Les deux Souverains, le Pape & l'Empereur, louérent 
écal-ment fa conduite: mais lorfque les Coupables, par un: 
Ordre exprès de Sa Majefté, vinrent lui offrir la réparatiow 


———— 


.- Qui lui étoit duë, il refufa abfolument d’en recevoi 


® DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 307 


1 avant toutes chofes on ne donnoit au Vicaire de JEsus- 


CHR1ST-a juite fatisfaétion , qu’il avoit droit de demander. : 
Cette généreule rélolution, qui plüt beaucoup à la Cour de 


Rome, fut admiree dans celle de Caftille : Pp ilippe II en 
eftima davantage le Nonce, & par fon moyen il fe réconcilia 
enfin , lui & fon confeil , avec le Souverain Pontife. Ughel n'a 
pas manqué de remarquer ce Trait fi honorable à Léonard de 
Marinis (1). : | on | 

Lorfque le Nonce Apofñtolique partit depuis d'Efpagne , 
pour retourner à Rome, il paffa par le Royaume de France 
dans un tems où les Novateurs , À he she les Difciples 
de Calvin, avoient déja infecté de leurs Erreurs une partie de 
nos Provinces. Pour n'être point sr à leurs infalees , le 
fage Prélat fe cruc obligé de cacher fon Habit, & toutes tes 
marques de fa Dignité : ce qui donna occafion à quelques 
Avantures: nous ne rapporterons que celle qui lui arriva dans 
la Ville de Geneve. Comme le Nonce, & les Gens de fà fuite ÿ 
furent pris pour des Négocians » un Calvinifte qui fe trouva 
dans le Logis, où ils s’étoient arrêtés, commenca à les entre- 
tenir de fa prétendue Réforme. 1l en parloit felon fa portée ; & 
Je Nonce Ée fe faire connoître, le réduifit bientôt au filence. 
Ce Calvinifte, peu accoutumé à entendre parler des Vérités 
de la Foi avec tant de lumiére & de netteté, fe hâta d'aller 
raconter à fes Maîtres ce qui venoit de fe pafler. La curiofité, 
ou peut-être le défir de faire de nouveaux Profélyres, engagea 
Calvin à aller voir ces Etrangers, & il fe fit accompagner de 
Pierre Viret, de Théodore de Béze, & d’un troifiéme, qu'ils 
appelloient M. le Marquis. | 


Ces Mefieurs s'étant rendus au Logis, faluérent avec beau 


coup de polirefle nos prérendus Marchands, les invitérent À 
foûper , & donnérent la premiére place à Léonard de Marinis, 
qui avoit répondu à leurs politefles. fans trahir fon carac- 
tére: mais la premiere chofe qu'il fit en fe mettant à table ou- 


. (1; Marcello fucceflit Paulus IV , fub quo 
Marinus diffcillimis temporibus eo in mu- 
nére Ecclefiafticum jus, & Pontificis digni- 
item infraéto animo tutatus percurbatos 
confiliariorum animos , in libertatem Eccle- 
Bafticam , & in Paolum ipfum non minimr 
Mmeditantes, adeo quidem fuum ita obivit 


Officium, ut fumma cum rerum fuarum | 
Jaudes adeptus maximas, &c. Ita. Sacr. Tor, 


JaËtura per annum, & ultra, fuæ Legationis 


Tribunal occluum rotinuesie >ne Apoñolicæ 


fedis dettimentum ullam generaretut in 
pofterum. Fa@tum laudavit Paulus, idemque 


Catholicus Philippus Rex, & Marinur 


fummis extuhit ipe Jaudibus; juffrique fpo- 
liorum proventus liberè remittere ; quos il- 
le, ni pris’ Pontifici farisfierer, defpexie, 
Regem ipfum tandem ,confiliumve Pontifici 
maxmmo, à quo diflidebant, teconciliavit, 


- + 


EV ,-Cok 294, 295. 


D ddii; 


raucune, Lrvre 


XXIX. 


nee EE 
LÉONARD 
DE Marins, 
RE 





Le Nonce re- 


? tourne à Rome, 


& pale par Ja 
Frmce. Ce qui lui 
arrive à Geneve. 


Îta. Saër, Ib 


Ibid, 


LIVRE 
XXIX. 


PT <<<, 
LÉONARD 

DE MARINIs. 

RESTE vitae ui, a +.) 





X I. 

11 Confond Cal- 
vin, & quelques 
Calviniftes. 


Z. Timoth. IYV,4: 5. 


Ibid. 


398 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


vrit une Difpute fur les matiéres de la Religion ; car lorfqu’on 
lui vit donner la Bénédiction aux Viandes felon l’ufage de l’E- 
life, les Sectaires & leur Patriarche, traitant cette Coùtume 
: A vieille Superftition, fe prirent à rire avec indécence. Mari- 
nis leur fit alors une douce correétion : je fuis furpris, leur dit- 
il, & je fuis encore plus fâché , que vous ignoriez la parole de 
faint Paul , ou que vous mébprifiez fi ouvertement l’éxemple de 
j ESUS-CHR1IST. Combien de fois n'avez-vous pas lü dans 
’Evangile, que le Fils de Dieu, avant que de manger, ou de 
diftribuer la nourriture aux Peuples , la fanéifioit toujours par 
fa Bénédiction ? Et ce qu'il a fait , ne nous a-t-il point ordonné 
de le faire? Maïs avez - vous oublié ce que l’Apôtre écrivoit 
à fon Difciple Timothée, que « Tout ce que Dieu a créé eft 
» bon, & qu’on ne doit rien rejetter de ce qui fe mange avec 
» Aion deGrace, parce qu’il eft fanctifié par la Parole de Dieu, 
» & par la Priére ». Quis omnis creatura Dei bona eff, Gr nihil reji- 
ciendum quod cum gratiarum aëËlione percipitur ; fan£hificatur enim 
per V'erbum Dei, G"orationem. Calvin fe tüt ; & aucun des fiens 
ne répliqua : mais le Difcours , que venoit de faire l'inconnu, : 
leur fit bien penfer, que fous un dehors de Négociant, il ca- 
choit quelque chofe de plus. | | 
Après le Repas, on recommencça à parler Religion : les ma- 
tiéres étoient alors trop agitées dans tous les Pays, & les Efprits 
trop échauffés , principalement à Geneve, pour qu’on püt 
s’abftenir long-tems de revenir à des Queftions de Doë&rine. 
L'Héréfiarque déja vieux , & naturellement réveur, parloic 
eu, Mais Pierre Viret, beaucoup plus jeune, & plein dé pré- 
fotn tion, né pouvant s'empêcher de Dogmatifer, condamna 
RL & la Doétrine, & la pratique . l'Eglife Romaine, 
touchant l’Invocation des Saints, & le Culte qu’on leur rend. 
11 ne fut point difficile à Marinis de confondre un tel Adver- 
faire, & de le mettre hors d'état de rien répliquer à quelques 
Autorités de l’Ecriture, & des Peres, qu’il lui se 4 Viret 
ne pouvant plus tenir fur ce terrain, voulut fe jetter fur un 
autre: mais notre Prélat ne lui laifla pas cette liberté. Arrè- 
tons-nous, lui dit-il , à la queftion que vous avez vous - même 
propolée: quand vous aurez prouvé ce que vous venez d’a- 
vancer , ou que vous aurez répondu à mes preuves , nous pour+ 
rons traiter , fi vous le voulez, une autre matiére : Sremus, in. 
quit, ad bec, deinde ad alia procedemas. Mais c'étoit demander 
plus que le Calvinifte n'étoiten état de faire. Pierre Viret de- 
meura dans le filence: Béze ne dit mor; & le Marquis, fort en- 


DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 399 
huyé d’une Difpute, où il ne comprenoit autre chofe que la 
confufion de fes bons Amis , rompit brufquement la Confé- 
rence, & fe retira en difanc qu’on la pourroit reprendre un 
autre jour. | | | 

Le Nonce cependant, trop fage pour s’expofer à être re- 
connu, fortit le lendemain matin de Geneve, & continua fa 
route, bien fatisfait d’avoir éprouvé par lui-même quel étoir le 
fonds, ou le caractére des Chefs de la Prétendue Réforme. 
Arrivé heureufement à Rome, il fut reçu avec diftinétion ; le 
Pape, & tour le Sacré Collége lui donnérent à l’envi des mar- 
ques de leur eftime, du plaifir de fon retour, & de leur conten- 
tement fur tout ce qu’il avoit fait dans le Royaume d’Efpagne. 
Paul IV, dit l'Abbé Ughel, cherchoit l’occafion de récom- 
penfer les fervices, & d’honorer les talens du Prélat : mais 
prévénu par la mort, il laïfla ce foin à fon Succefleur. Ce fut le 
vinopt-fix de Janvier 1 560, que Pie IV, à la demande du Roy 
Catholique, Philippe II, nomma Léonard de Marinis à lEvê- 
ché de Lanciano, Ville du Royaume de Naples, dans l’Abruzze 
Citérieure , dont elle eft Capitale { 1 ). 

Quoique ce Siége eût été fucceffivement rempli par d’illuf- 
tres Prélars, Italiens ou Efpagnols , le nouvel Évêque trouva 
beaucoup à faire; & il fit feul ce qu'aucun de fes Prédécefleurs 
n’avoit pü éxécuter. Non-feulement il eût la confolation de 
voir que fon Clergé , & les fimples Fidéles, dociles à f2 voix, 
régloient leurs mœurs fur les Exemples, & les Inftruétions qu’il 
leur donnoit. Non-feulemenc par fes charitables libéralités, 
les Pauvres furent foulagés, les Hôpitaux, & les Lieux Saints 
rétablis: mais par une fage économie d’une partie de fes Re- 
venus, il fit conftruire un Palais Epifcopal, afin que {es Suc- 
cefleurs , logés felon leur Dignité, euflent un prétexte de 
moins pour fe difpenfer du devoirde la Réfidence. Cependant 
il ne fut pas à fon choix de remplir lui-même cette obliga. 
tion , aufli long-tems qu’il l’eüt fouhaité , & felon les vœux de 
tous fés Diocéfains. Le Pape Pie IV lapella auprès de fa Per- 
fonne, pour fe fervir de fes lumiéres, dans l'Examen de tout ce 
que fes Légats dans le Concile de Trente ,envoyoient au Saint 
Siége ,avant que de mettre le dernier fceau aux Décifions du 
Synode ( 2 ). | 

_{1) Leonardus de Marinis , Januenfis, | ingreflus 7 Aprilis ejufdem anni. 1t4 Sacr. 
Ordinis Prædicävoram , genere & viree | Tam. 1, Col. 790. 
inclitus , ex Epifcope Laodicenfi, faétus eft| (2) Ad commiffum fibi populum acceflir, 
Anfanenfs Epifcopus die 46 (vel potsus 26 ) | quem verbo & exemplo, clerum verd Ec- 
Janvarü 1560 , pofleflioneminiit ,civitavem ! clehafticis Difciplinis cæpit inftituere, Epif 


LS 


LrvVRE 
XXIX. 


mme. | 
LÉONARD 

DE MARINIs, 

Dors "°°. 





XII, 

Le Pape & les 
Cardinaux le re- 
çoivent avec hon- 
peur. 

Ibid, 


XIII 
Pie IV le nomme 
à l'Evêché de Lan- 
Ciano. | 


Ibid, 


XIV. 
Premiers fruits 
de fon Epifcopat, 
Ibid, 


"# 


LIivRreE 
XXIX. 


LÉONARD 
DE MARINIS. 
SSSR SEE 

RER GE QE 





X V. 

I fait ériger le 
Siége de Lancia- 
no en Archevé- 
ché. 


Ita, Sacr. Ton. VI, 
Col, 790. 


X VI, 
Ce qui termine 


bien des Difputes. 


X VIT. 
Ilcft envoyé avec 


Ja qualité de Lé- 


gat au Concile de 
Trente. 


XVIII. 
Avec quelle Di- 
gnité , il foutient 
ce Caraétére. 


‘tur ad Aulam, utejus confilio graviflinæ [Gol. 295. 


400 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 
Cette abfence néanmoins bien loin d’être préjudiciable au 
Diocèfe de Lanciano , lui fuc très-avantageufe par l’événe- 
ment. Depuis long-tems il y avoit de fâcheufes Difputes entre 
cette Eglife, & celle de Chiéti, dont les Archevèques préten- 
doient être Métropolitains de Lanciano : ce qu’on leur contef- 
toit. Notre Prélat avoit donné fes premiers foins à terminer 
ces anciens démêles, qui caufoient quelquefois du fcandale 
parmi les Fidéles, & troubloient la Paix des deux Eglifes. 
Mais tout fon travail fur cet Article avoit été fans fruit. Il ne 
pouvoit pas déroger aux Droits de fon se sni a la poffeffion, 
où elle étoit de ne point reconnoître la Jurifdiction de l’Ar- 
chevèque de Chiéti; & celui-ci fe trouvoit encore moins dif- 
pofé à renoncer à fes prétentions. Le Souverain Pontife, à la 
prudence duquel Léonard de Marinis avoit remis la décifion 
de cette affaire, ne trouva point d’autre expédient, que celui 
u’il prit en effet: Sa Sainteté érigea en Archevéché le Siége 
de Lanciano , dont notre Prelat devint ainfi le premier Arche- 
vêque. Cet arrangement finit tous les Procès , rétablit la Paix 
défirée, & donna un grand fujet de confolation tant au Peuple, 
qu’à tout le Clergé de Lanciano. Leur joye eût été parfaite , fi 
ayant eù le bonheur de revoir ré eux leur illuftre Arche- 
vêque , ils avoient eû celui de le pofléder long - tems. Mais à 
peine y étoit.il arrivé vers le commencement de Mars 1562, 
qu’il reçut un ordre de fe rendre en diligence au Concile de 
Trente. | 
Sa grande réputation l'y faifoit défirer ; & le Cardinal Her- 
cule Gonzague, Préfident du Concile , le demandoit avec 
d'autant plus d’empreflement, qu’il connoifloit mieux qu’ua 
autre tout ce qu'on pouvoit fe promettre, foit de fa fagefle, 
de fon habilere, & de fon Erudition , foit de fon Eloquence 
rt propre à concilier les Efprics, & à les réunir. Se- 
on l’Abbé Ughel, de Marinis fe rendit au Concile, non-feule- 
ment comme Archevêque de Lanciano , mais aufli avec la 
qualité de Légat du Pape. Perfonne ne dût lui envier cet 
honneur, dont il fe montra fi digne, qu’il arriva plus d’une 


_foïs, rant dans les Congrégations publiques , que dans les par- 


ticuliéres , he qu’il avoit dit, & expliqué fon fentiment 
fur les Queftions propofées, les Evêques qui opinoient après 


copale Palatium quod extat, pro fe fuifque [Concilii Tridentini caufæ , quæ à Ponrificiis 
.Süccefforibus extruxit. Ibidem dum vitam|Legatis excutiendæ mittebantur accuratè 


duceret Paftore digniffimam , à Pio revoca conftituerentur, &c. It Sacr. Tom, 1, 


lui, 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 401 


Jui, fe faifoient un plaifir de le fuivre; & fouvent les Anciens, 
qui avoient parlé les premiers, revenoient à fon avis, perfua- 
dés par le poids de fes raïfons, & fe rendant fans peine à de 
nouvelles lumières { r ). 

Le bruit s'étant depuis répandu , que le Pape vouloit dif 
foudre le Concile, foit à caufe des grandes dépenfes , auxquel- 
les l'engageoit cette Affemblée ; foit auff nel mécontement 
qu'avoient donné à Sa Sainteté, ceux qui demandoient avec 
trop de chaleur, qu’on décidät et mn de la Réfidence, 
£owume de Droit Divin ; les Peres réfolurent de députer quel- 
qu’un vers le Pape, pour lui repréfenter que le Concile ayant 
£té affemblé pour deux raifons, qui étoient l’Extirpation des 
Héréfies, & la Réformation des Mœurs, on ne pouvoit, fans 
de très-grands inconvéniens, le difloudre avant qu’on eût 
éxécuté ces deux points. Il falloit choifir pour cela un hom. 
me , non-feulement agréable au Pontife, mais d’une prudence 
$c d’une habileté ph es , fage , difcret, prévoyant, zélé, 
incapable de fe laifler vaincre par les difficultés. On avoit d'a- 
a | penfé dans le Concile de charger de cette Députation, 
le Cardinal d’Altemps , Neveu du Pape, & lun de És Légats 
à Trente: mais les vœux de prefque tous les Evêques fe tour- 
nérerit vers Léonard de Marinis, qu’on jugeoit le plus en état 
de faire réuflir les affaires les plus difficiles. Il fut choifi {2 )s: 
& il répondit à l'attente du Concile. Pie IV le reçut avec hon- 
neur ; Pécouta avec plaifir ; fe rendit à la force de fes raifons, 
& le renvoya à Trente porter lui-même aux Peres, l’agréable 
nouvelle que le Saint Siége fe conformant à leurs défirs, ils 
pouvoient continuer en paix à faire tout ce qui étoit de la gloire 
de Dieu, & de l’honneur de lEglife. Cet heureux Ê 
{ ajoûte l'Abbé Ughel, après le Cardinal Palavicin ) attira de 
grandes louanges, de la part de tout le Concile , à notre Ar- 


uccès : 


LrvreEe 
XXIX. 


LÉONARD 
DE MaARINIs.. 
DRESSÉ 





Hifi, Eccl. Lir. 
CLIX, n. 3$s 36 
46 » 47 : &c. 


XIX. 
Le Concile le dé. 
pute vers le Pape, 


XX: 
Succès de cette 
Députation. 


chevêque de Lanciano ; & augmenta beaucoup le crédit, 


( r ) Tridentum deinde poftulante Hercule 


(2) Ne pretium pariter exiftimarunt, 
Cardinali Gonzaga, primus Concilit Lega- 


ad Pontificem legare cordatum hominem, 


tus eft miflus ,primus Ecclefiæ fuæ Lancia- 
nenfs Archiepifcopus declaratus, ut inter 
æatres primos aflideret , cæterofque fui 
Dorinà veluti antefignanus edoceret, & 
quæ mentis Pontificis, & folidæ Catholicz 


veritatis lumen afferret. Accidit non femel 


40 CenR Bone publicis, privatifque, 
ut alii feniores , eo deinde Joquente, fuam 


ad votum ipfius Lancianenfis revocarunt 
fententiam, &c.It4. Sacr, Tem. IV, Col. 195. 


Tome 1F. 





negotiorum expertum, & de rebus probè 
doétum, qui videndum ejus auribus expone- 
ret, longè meliüs quam Litteræ oculis fub- 
jeciffent, rerum præfentium ftatum, & fu- 
turarum apparatum : atque ad id feleétus eft 
Leonardus Marinus Dominicanus, Archies 
pifcopus Lanciani, Nobilis Genn:nfis. Pa- 
lavi. Hifi. Gonc. Trid. Lib, XVII, Cap. 1, 
ñ. 7° | . () 


, + 


‘Eee 


LIVRE 
XXIX. 


EE — | 
LÉONARD 
DE MaARINIs. 
Came a en A | «+ 


Hi. Conc. Trid. 
Lib. XVII, Cap. I. 

Hift. Eccl, Liv, 
€ELIX, n, 39. 


Ibid. n. 46 » 47. 
X XI. 

Il juftifie les Lé- 
gats, & les Evé- 
ques auprés du 
Jape. 

Jbid. n, 47 » 48. 


N. 49, 


401 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 
qu’il s'étoit déja acquis par fes talens, & par fes vertus ( r}. 

Le fage Député ne s’étoit point contenté d'empêcher la 
Diflolution prématurée du Concile : il avoit encore eflayé de 
difliper les inquiétudes du Saint Pere, touchant la Décifion 
demandée pour la Réfidence; & de juftifier les intentions de 
eux, qui la demandoient avec le plus d’emprefflement. 11 fit 
tout ce qu’il s’étoit propofé. Par une Lettre , que S. Charles 
Borromée avoit écrite confidenment au Cardinal Simonette, 
on voit que cé qui déplaïfoit à Sa Sainteté dans cette affaire, 
n’étoic pas que le Saint Siége pût fouffrir quelque Spas à 
( ainfi que quelques-uns le publioient ) quand la Réfidence fe- 
roit déclarée de Droit Divin; maïs parce que les Difputes aflez 
vives , furvenuës à ce fujet, ayant donné occafion de répandre 
le bruit dans toutes1des Cours, qu’une pareille Décifion ten- 
doit à la ruine du Siége Apoftolique, & de l'Autorité Pontifi- 
cale, il n’étoit ni honnète, niconvenable d'en faire un Décret. 
L'habile Archevêque ne manqua pas de repréfenter d’abord 
au Pape, que tous fes Légats prenoient vivement fes intérêts, 
de même que les Evêques qui opinoient pour la Décifion, & 
qu'ils paroifloient même plus zélés pour l'honneur du Saint 
Siège , que ceux qui foutenoient FOpinion contraire. 

Il ajoûta que cette Décifion, bien loin de préjudicier en 
quelque chofe à la Dignité du Saint Siège , tourneroir à fon 
avantage, puifqu’on ne pourroit plus dire, comme on ne l’a- 
voit que trop répandu, que le Pape, & la Cour de Rome 
étoient contraires à un fentiment, qu’un grand nombre d’E- 
vêques, & la plus faine partie des Théologiens regardoient 
comme eflentiel, & conforme au Droit Divin. Il dit encore, 
que les Légats, pas leur zéle à défendre ce même fentiment, 
s’étoient acquis beaucoup de crédit, & s’étoient mis par là en 
état d'arrêter un sa orage, & de modérer la vivacité de 
quelques Prélats , fans quoi il feroit arrivé peut-être une Divi- 
fion, qui auroit mis l’'Eglife en danger. Enfin le Nonce du 
Concile juftifia fi bien le zéle, & les droites intentions de ceux 

u’on avoit voulu rendre fufpeëts à Sa Sainteté, que le Pape, 
une efpéce d’étonnement, dit que Fpre Langues, 
ou des plumes empeftées lui avoient repréfenté ces Prélats 
tout autres qu'ils n’écoient. 

Pie IV ayant fait fes Réfléxions fur tout ce que notre Ar- 


(z) Quod non fine Lancianenfis per-|Sacr. Tom, 1 y à Col. 296 
petua laudatione peraétum fuit, &c. ra. 


o - 


Pre 


SO [4 


DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 403 


chevêque avoit expofé , avec autant de fincérité , que de pré- 
cifion & de force, il Ke un être pleinement fatisfait, & 
chargea le même Prélat de dire à trous les Peres, que Sa Sain- 


* teté entendoit que le Concile fut toujours libre ; que chacun 


ÿ aies felon fa confcience; & que les Décrets fuflent fairs 
felon la vérité: qu’elle ne trouvoit pas mauvais qu’il y eût des 
fuffrages pour un avis, e que pour un autre: mais qu’on 
évitât avec foin les Cabales, les Aigreurs, les Difputes trop 
vives, & généralement tout ce qui ne s’accordoit pas avec la 
Dignité d’un Concile Général. Enfin le Pape déclara au 
Nonce, & par fon moyen il fit fçavoir à tous les Evêques du 
Concile , qu’il ne s’oppofoit nullement à la Décifion de l’Arti- 
cle de la Réfidence : mais qu'#l le confeilloit de laifler un 
peu ralentir la trop grande ardeur, qui paroifloit les animer: 
d'autant plus que cette Matiére fe traiteroit avec plus de fuc- 
cès, quand les Efprits, dans une parfaite tranquillité, ne fe 
propoléroienc que la Gloire de Dieu, le bien, & le Service de 
’Eglife. Sa Sainteté écrivit dans le même fens au Cardinal de 
Mantoue, & à tous fes Légats en commun. 

De retour au Concile de Trente, notre Archevêque conti- 
nua à rendre {es fervices à la Religion, avec le même zéle, & 
la même affiduite. On raporte qu'entre plufieurs Articles, fur 
lefquels on difputa long-tems, & qui, après un mür Examen, 
furent arrêtés par l'avis de ce fçavant Prélat, il faut mettre 
tout ce que nous lifons dans la Mn Mer pm Seflion, tou- 
chant le Sacrifice de la Mefle, tous les Peres ayant unanime- 


ment approuvé la belle difpofition, que lArchevèque de Lan- 


ciano avoit mife dans ces Matiéres ( 1 ). 

Dans la Congrégation Générale du dix-fept de May r 563, 
ce Prélat, opinant fur le troifiéme Canon, qui traitoit des 
abus, dit que les Evèques étoient obligés de conférer les Or- 
dres eux-mêmes, chacun dans fon Diocèfe ; & que s’ils rem- 
plifloient éxaétement leurs .Fonétions, l’Eglife feroit bientôt 
réformée, parce qu’ils réfideroient & inftruiroient leurs Trou- 
peaux: mais qu’au contraire l’Epifcopat étoit méprifé par les 
Prélats d'Allemagne , & principalement par les Eleeurs. Et 
fe tournant vers Drakovirz Evêque de cinq Eglifes : « C'eft « 
à vous que je parle, dit-il, comme à lAmbañadeur de Sa « 


(1) Referunt inter multa, quæ ex opi-f mata ea fuifle quæ in 22 Seflione de Sacri.. 
nionum diflenfione in eadem Synodo diufficio Miflæ leguntur. 1t«. Sar. Tom, 1F, 
exagitata, ex Lancianenfis fententià, om-| Col, 296, 
nium Patrum accedente voto , tandem fir- 


Eeei] 


LIVRE 
AXEX, 


GE CES 
LÉONARD 
DE MaARINis. 





X XII. 
Réponfe favora- 
ble que Sa Sainte- 
té le charge de 
porter au Concile, 


XXIIL 
Déférence des 
l'eres , aux lu- 
miéres de notre 
Prélat. 


XXIV. 
Zéle & fermeté 
de cet Archevê- 
que, contre les 
abus, 


Odoric, al An. 
1,63, A, 94. 


LivVRreE 
XXIX. 


LÉONARD 
DE MaRINIs. 
nest tm fn) UNS à 








Palavici. 

Hit, Conc. Trid, 
I 1 NX , Cap. XVIL 
De 7. 


| X XV. 
R‘pon‘e de l’T- 
vêq'e de Cing- 
Ecules, 
’ 


© FR. Conc. Trid. 
Lib.XX , Cap. XVII 


XXVI. 
Nouveaux foins, 
dont l’Archevé- 
que eft chargé 
par le Concile. 


4ac4 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 

» Majefté Impériale : par quelle raifon les Evêques d’Allema+ 
» gne, & furtout les Electeurs, ne viennent-ils pas au Concile. 
» au mépris du ferment qu’ils ont fait là-deflus dans leur Elec- 
» tion? Si l’Or brille fur le Harnois de leurs Chevaux, s'ils 
» marchent avec tant de pompe, & avec un fr grand train, 
» s'ils font Prince Eccléfiaftiques, & Laïques ; ils jouiffent de 
» tous ces avantages parce qu'ils fonc Evèques: & Sy 
» ils ne veulent point aflifter au Concile: que s’ils en font em- 
» pêchés , ils devroïent du moins y envoyer leurs Procureurs ; 
» comme ont fait l’Archevêque de Saltzbourg, & les Evèques 
» d'Eiftat, & de Bâle, en quoi ils fatisferoient à une partie de 
» leur devoir ». ; 

L’Archevèque qui ne fut point interrompu, pafla enfuite 
aux autres Articles, qu’on avoit propofés ; & quand il eût fini, 
l’'Evêque de Cinq-Eglifes dit, que quoiqu'il ne fut pas Am- 
baffadeur de Ferdinand comme Empereur , mais comme Roy 
de Hongrie, cependant puifque FArchevêque de Lanciano 
Jui avoit adreffé la parole, il ne pouvoit s'empêcher de répon- 
dre, que la raifon pour laquelle les Evêques d'Allemagne ne 
venoient point au Concile, étoit le danger , auquel feroient 
expofés leurs Diocèfes remplis, ou environnés d’Hérétiques, 
qui pourroient s’en rendre Maîtres ; & que ce qui les empè- 
choit d’y envoyer des Proeureurs, étoit, qu'ils y paroïtroient 
comme des Statues, placées au dernier rang, & à qui l'on fer- 
meroit la bouche. Que fous le Pontificat de Paul II, les Pro- 
cureurs des Prelats Allemands avoient droit de Suffrages au 
Concile, & que même fous le Pontife Régnant, le Procureur 
de l’Archevêque de Saltzbourg en avoit joui une fois feule- 
ment; & qu’il ne fçavoit pas pourquoi on les en avoir privés 
dans la fuite. Le Cardinal Palavicin, dans fon Hiftoire du 
Concile de Trente, nous apprend les juftes raifons qu’on avoit 
eû d’en ufer ainf. Mais cela n’appartient pas à notre fujet. 

Le Concile, voyant la nécefkté de propofer aux Fidéles la 
Doûrine Catholique, d’une maniere qui fut à la portée de 
tous, voulut qu’on compofät un Cathéchifme, où les Vérités 
de la Religion fuflent expofées avec beaucoup de netteté, & 
dans la plus grande précifion qu’il fe pourroit. Il ordonna en 
même tems, qu'on revit avec foin ,.& qu’on corrigeñt tout ce 
qui méritoir de l'être, tant dans le Breviaire que dans le Miflel. 
Enfin il porta principalement fes attentions für ce grand nom- 
bre de Livres, qu’on répandoit de toutes parts fur À Religion ; 
& dont plufieurs n’avoient été compofés, que pourinfinuer 


D 


Le ds ne 


_”: DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. %os 
les nouvelles Héréfiés, qu’on venoit dé condamner. L'Arche- 
vêque de Lanciano fut un des Prélats, que les Peres chargé- 
rent de tous ces différens foins. L’Abbé Ughel dit qu'il y tra- 
vaiila d’abord avec beaucoup d'application ; mais ce grand 
travail ne püc être entiérement fini avant la féparation du 
Concile ; comme il paroït par le Décret, qui fut lü dans PAf- 
femblée du quatriéme de Décembre 1563 ,en ces termes: 
« Le Saint Concile, dans la feconde Seffion tenuë fous Notre « 
Saint Pere le Pape Pie IV , avoit donné Commiflion à quel- « 
ques Peres choifis exprès, d’'éxaminer ce qu'il y avoit à faire « 
à l'égard de diverfes Cenfures, & de plufieurs Livres fuf- « 
peds, & pernicieux, & d’en faire le rapport au Saint Con- « 
cile: & comme il apprend maintenant qu’ils ont mis la der- cs 
niére main à cet Ouvrage, & que cependant la multitude, « 
& la variété des Livres, ne permettent pas que le Saint « 
Concile en puifle faire fur le champ le difcernement nécef- « 


faire, il ordonne que tout leur travail foit porté au Très-Saint « 


Pere , afin qu’il foit terminé & mis au jour, felon qu'il le ju- ce 
gera à propos ; & fous fon Autorité. Il ordonne pareillement « 
aux Peres, quiavoient été chargés du Cathéchifme , de faire « 
la même chofe à l'égard dudit Cathéchifme , aufli-bien que « 
du Miffel & du Breviairen. | oo 

On fçait que Sa Sainteté choïfit trois Théologiensde l'Ordre 


-de faine Dominique ( Léonard de Marinis, Gilles Fofchérari 
: Evêque de Modéne, & François Forério, fçavant Portugais ) 


Pour continuer, & perfectionner tout cet Ouvrage, felon les 
défirs du Concile. Mais ces occupations, quoique très-impor- 
tantes pour le bien général de l'Eplife, ne purent empècher 
lArchevêque de Lanciano de fe rendre d’abord dans fon 
Diocèfe : où fon premier foin fut de publier les Décrets du 
Concile de Trente, & de les faire mettre en éxécution, De 


Livre 
XXIX. 


LÉONARD 
DE MARINIS, 
CREER RENE 








Ibid. Lib. XXIV r 
Cap. VIII, n. 4 


re Sact. Tom. 1Y ; 
Col. 296. 


XXVII. 
Et par le Pape. 


retour à Rome pour travaïller fous es yeux de Sa Sainteré,. 


Pie IV voulut le loger dans le Vatican, & lui donner tous les 
jours de nouvelles preuves de fa parfaite confiance. C’eft à fon 
Examen, & à fon Jugement que ce Pape foûmit la Régle, & 
ls Conftitutions des Clercs de la Congrégation de faint Paul, 
apellés Barnabites, avant que de confirmer folemnellement leur 
Inftitut. 

Comme notre Archevêque étoit fouverit employé avec 
faint Charles Borromée, dans les plus-grandes affaires de l’E- 
glife ils contra@érent enfemble une étroite amitié... fondée, 
dit Abbé Ughel, fur la conformité de Mœurs ,& de Senci- 

Ecefi | 


X X'VIIT. 

Il éxamine la Ré 
gle des: Barnabis 
tes. 

Ibid 


XXIX, 
€ontraéte ure’ 
étroite amitié 
avec S. Charles” 
Action de génc-- 
ro!ité.- 








: Rae mr a OS 2. 
= = = 27 S - _ 


ne ne en + ce 
om 1 mine cr 


106 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


LrvareE mens. Cette amitié étoit fi Sainte, que, felon le même Auteur, 


XXIX. 


LÉONARD 
DE MaRInNris. 
Lt ne er 7) 








Ibid, 


XX X. 


Il eft envoyé 
Légat en Allema- 


ge. 


Ibid. 


XXXI. 


Il abdique l’Ar- 
chevéché de Lan- 


<i1u0, 


Ibid; 


le Pape voulant honorer Marinis de la Pourpre, faint Charles, 
qui fouhaitoit que fon ancien Maître Guillaume Sirlet, fut 
compris dans cette Promotion, pria le S. Pere de vouloir diffé- 
rer à une autrefois,cellede lArchevêque Lanciano;& fe chargea 
de le lui faire agréer. Le généreux Archevêque approuva fort la 

enfée de fon Ami, & le Pape afluré de fes fentimens, ne fuivit 
Éinclination de l’un & de l'autre , qu'après avoir déclaré, que 
ce qu’il ne faifoit pas actuellement en sie d'un Prélat, qui 
avoit fi bien mérité de l’Eglife , il le feroit fans faute dans la 
premiére Promotion. La Providence en difpofa autrement; 
mais le Serviteur de Dieu, qui ne travailloit pas pour la ré- 
compenfe, qu’il pouvoit recevoir des hommes, continua tou- 
jours avec le même zéle à rendre fes fervices à la Religion. Le 
Pape l’envoya avec la qualité de Légat à la Cour de Vienne, 
à la place du Cardinal Jean Moron, foit pour lever quelques 
difficultés, que rencontroient en Allemagne les Décrets du 


Concile de Trente, foit pour faire défifter l'Empereur Maxi- 


milien II de fes inftances trop fouvent réïtérées en faveur du 
Mariage des Prètres; ou pour traiter avec ce Prince, de plu- 


fieurs autres affaires, qui regardoient la Chrétienté. Le Légac 


les expédia avec tant de prudence, & de dextérité , qu’il mé- 
rita l’Approbation du Pape, & de l'Empereur. Après ce nou- 
veau fuccès , & fon retour à Rome, il vit expirer Pie IV, le 
neuviéme Décembre 1$6${1r). | 

Cette mort l'ayant mis dans la liberté de revoir fon Eglife, 
il ne différa pas de la vifiter, & de remplir au milieu d’un 
Troupeau chéri tous les devoirs de la Sollicitude Paftorale. Le 
Clergé, & le Peuple de Lanciano fe flatoient de jouir défor- 
mais tranquillement de fa préfence: & leur docilité à la voix 
d'un tel Pafteur, fembloit feur aflurer cet avantage. Leur joye 
cependant fut de peu de durée: quélques affaires de Famille 
ayant obligé notre Prélat de faire un Voyage, & un féjour 
chez fon Frere Thomas de Marinis, il craïignit que fes fré- 
quentes abfences, ne fuflent préjudiciables à fon Peuple, & il 
aima mieux abdiquer fa Dignité, que de laïffer fi long-tems 
lEglife de Lanciano fans Paiteur. Mais bien éloigné de fe li- 

(1) Ex Lancianenfis pears ac libera] pro rebus Concilii, arduifque Chriftianz 
propenfione , Sirletus indutus eft purpurà, | Reipublicæ negociis miflus eft Rem cito ac 
ille ad aliam deftinatus Promotionem , & in | perbellè perfecit, & Pontificis ac Cæfaris 
Germaniam ad Maximilianum 11, Impera-| pratiam promeruit; & tertio Romam re- 


torem Apoftolicus Nuncius cum poteftate | greflus, deftinatam purpuram cum Pontifi- 
Legati, in locum Joannis Card, Moroni , | ce fuueravit,&c. 464, Sacr. Tom. IP, Col. 296: 


a — 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 407 


vrer tout entier à des foins domeftiques, il menagea fi bien fes 
momens, que les premiers & les plus précieux étoient toujours 
confacrés à la Priére , ou à l'Etude. Dans la Maifon de fes Pa- 
rens il avoit déja commencé quelques Commentaires fur l’E- 
criture Sainte, & des Livres de Controverfe contre les Héré- 
tiques , lorfque le fainc Pape Pie Pie V l'obligea de fortir de 
cetce efpéce de Retraite, pour éclairer de nouveaux les Fidé- 
les, & les conduire dans les voyes du Salut. Nous avons dit 
ailleurs, que ce faint she toujours attentif aux befoins de 
toutes les Eglifes, ne négligeoit rien pour leur donner des Paf 
teurs, capables de les régler faintement au-dedans, & de les 
défendre au-dehors, contre la multitude des Sedaires , qui 
cherchoïient à les dévorer. Comme il ne pouvoit pas également 
compter fur le zéle, & la capacité de tous les Evêques qui 
étoient en place, Pie V râchoit de ne à ce défaut, par 
le moyen des Vifiteurs, qu'il envoya dans plufieurs Royaumes 
Chrériens, particuliérement dans celui de Naples , où les 
fcandales & les abus s’étoient extrêmement multipliés. 

Léonard de Marinis fut un de ces hommes cities en Œu- 
vres, & en Paroles, envoyés par le Vicaire de JEsus-CHrisr, 

pour arracher & pour détruire, pour planter & pour édifier. Il 
fut chargé par Sa Sainteté du foin de vifiter vingt-cinq Dio- 
cèfes, comme Miniftre du Pape, & Député du Saint Siège, 
avec route l’Autorité néceffaire pour rétablir par-tout le bon 
Ordre, la Difcipline, la Piéte. L’Abbé Üghel, dans fon qua- 
triéme Livre de l’Zsale Sacrée, rapporte le Bref de Pie V, 
daté du vingt-quatriéme Oé&tobre 1 566 : & nous y trouvons, 
avec PEloge de notre Archevêque, les noms de vingt - cinq 
Diocèfes, dont il étoit fair Vifiteur, & le détail de rout ce 
qu’il devoit faire felon les Intentions du Souverain Pontife. De 
Marinis termina fa Vifite par le Diocèfe d’Albe, dans le Du- 
ché de Montferrat, für les Frontières du Piémont. 

Les Guerres, & le Voifinage des Lieux tout infe&és d'Hé- 
réfie, avoient mis cette Eglife dans un cel état, que, pour lui 
rendre fon ancienne beauté, il ne falloit pas moins qu'un 
homme du cara&ére de l’ancien Archevêque de Lanciano. Ces 
Confidérations avoient port£ Pie V à le nommer à ce Siége: & 
les mêmes raifons déterminérent le pieux Prélat à ne pas fe 
refufer au travail. Nous avons vû avec quelle générofité, il 
avoit cédé à un autre la Pourpre qui lui étoit deftince. Icinous 
le voyons pafler , avec le même d fintéreflement, d’un Arche- 
vèché, où tout étoit déja en régle, à un fimple Evèché, où 


Liverex 
XXIX. 


EEE | 
LÉONARD 

DE MaRInNis. 

CRE PENSER LP 


X XXII. 
Ce qu’il fait dans 
fa Retraite. 
Ibid. 


XXXIIIL 

Il en eft retiré 
par faint Pie V, 
qui le fait Vifiteur 
Apoftolique, de 
vingt-cinq Dio- 
cèles. 

Ibid, 


XXXIV. 

Quels biens il 
fait dans le Dio- 
céfe d’Albe. 


Ibid, CoL 297. 


408 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 
Lrynre tout étoit à faire. À ces deux traits il eft aifé de reconnoître Ia 
XXIX. folide vertu, & tout le mérite d'un Succefleur des Apôrres. 


ee 
LÉONARD 

DE MARINIs, 

CREER 
RE TE se 0e. 2 


Bénédidtions (1). Le Clergé fe forma fur l’éxemple du Pañteur, 
{elon les Décrets du Concile de Trente: les Peuples déformais 
mieux inftruits, fe foñmirent fans murmurer aux Loix de l’E- 
glife. Les Vérités de la Foi furent prêchés dans toute leur pu- 
reté ; les vices, les abus, les défordres publics corrigés: & tout 
le Diocèfe prit une nouvelle face, Les les foins du fainc Evè- 
que, qui veïlloit à tout, & qui vouloit connoître tout par lui. 
même. | 
X XX V. L'Union très-particuliére, qui s’étoit formée depuis long- 
ou Fe tems, entre faint Charles Borromée & notre Prélat, fubfif- 
Charles,lorfqu'on toit toujours. Ils fe communiquoient leurs vüës & leurs def- 
attente à lavie du {ins . s’aidoient mutuellement dans leurs entreprifes ; & ils fe 
faint Archevêque. ” ? : EU À s D à ‘ 
mi  Vilitoient quelquefois. L’Evêque d’Albe fe trouvoit à Milan, 
dans le Palais du fainc Archevêque, lorfqu’on entreprit de 
l'affaffiner. Comme fon Appartement touchoït prefque LA Cha. 
pelle, où cette Scéne fe pañla , il entendit tout le bruits & 
ayant d’abord appris, que, par un miracle de prote&ion, le 
faint Cardinal avoit évité le danger, il s’écoit mis à genoux, 
our en rendre à Dieu fes humbles A&ions de Graces, lorfque 
faint Charles, voulant le prévenir, entra dans {1 Chambre, 
l'embraffa, & lui dit: 4h! mon cher Marinis, je ne me flatois 
plus de vous revoir : voyex combien nous devons être toujours prèts 
{elon lavertifement de JESUS-CHRIST, paifque nous ne [a 
vons ni le jour, ni l'heure, qu'il plaira au Seizneur de nous apeller 
À lui. Les deux Prélats paflérent. le refte de la nuit, à remer- 
cier la Divine Bonté, & À fe confoler, ou fe fortifier, par les 
lus faints Entretiens ( 2 ). 


Fe . ne Après la mort de faint Pie, Grégoire XIII voulant conti- 
€ : 
fon Evéché. nuer, ou renouveller la Ligue contre les Turcs, choïifit l’'Evè- 


wi) que d’'Albe, pour aller négôcier cette grande affaire, dans les 
“Cours de Madrid, & de'Lifbonne. Il y avoit déja fix ans ré- 
-volus qu’il conduifoit fon Diocèfe , dans une grande Paix; & il 


(x) Peraéto hoc vifitationis munere ,[ad eum acceflit Carolus, eumque ample- 
Albam pervenit, cæpitque utili labore, ac|xus... eia, inquit ,m5 Marme, non amplias 
bono incomparabili, populum docere, ele-fte vifyrum putabam. Quid turn ? Paratos nes 
rum fanétioribus difciplinis ad normamCon-|effe oportere docuit divina bec adm:nitio, 
cilii Tridentini erudire , Auftrare omnia ,| qwia nefcimus dicm , neque boram, quañdo 
præ oculis habens Pii Pontifcis optimum | Dominus venset Sicque viciffim contolintes 
defiderium , quo eum adillam Ecclefiam | fe, quod reliquum uit nois in fanétis elo= 
regendam traduxerat, &c. Ibid. Col. 297. |quiis confumpiere , &c. Ita, Sacr, Tom. LV’, 
_ (+) Dum divinæ majeitari gratias ageret, | Col 298, un. ‘ 


ne 


Auff le Ciel répandit-il fur fon Miniftére les plus abondantes 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 409 
Ne voulut point laiffer fans Pafteur un Troupeau, qu'il avoit 
formé avec tant de foin : ainfi obligé de s’en abfenter pour 
Jong-tems, il fit l’Abdication de cet Evêché entre les mains du 
Pape, qui nomma d’abord fon Succeffeur. Ce fut Vincent de 
Marinis, Neveu de notre Prélat, plus uni encore à ce Grand 
Homme par la Vertu , que par le Sang (*). 

Le Légat A poftolique ayant reçu fes Inftructions, & la Bé- 
nédiction du Pape, partit inceflanment d'Italie, pour fe ren- 
dre auprès de Philippe II Roy d’Efpagne , & de Don Sébaftien 
Roy de Portugal. Les deux Monarques lui firent le même ac- 
cueil, & lui firent rendre les mêmes honneurs. Le premier en- 
tra volontiers dans les vûës de la Cour de Rome, & confentit 
au projet de la Ligue. Le fecond, qui faifoit des ven 
extraordinaires, pour porter fes Armes contre les Maures 
dans l’Afrique, ne en point s'engager dans une feconde 
Guerre. Il offrit cependant d’y contribuer par une grofle 
fomme d'Argent; &, felon l'Abbé Ughel, ce fut en particulier 
par confidération pour le Légat, que ce Prince voulut em- 

loyer une partie de fes Tréfors en faveur de la Ligue contre 
es Turcs{r). | 

Un fi heureux fuccès n’auroit pas procuré au Servireur de 
Dieu, le repos après lequel il foupiroit : Grégoire XIII l’avoit 
déja deftiné à une nouvelle Légation en Allemagne, & il ne 
vouloit le faire partir qu’avec la Pourpre Romaine, qu'il avoit 
fi bien méritée. Mais le Seigneur, qui lui préparoit une récom- 
penfe plus folide, content de ce qu'il avoit déja fait pour le 
Service de l’Eglife , lapella au Repos de l’Eternité. Le len- 
. demain de fon arrivée à Rome, Léonard de Marinis tomba 
dans une Maladie, dont la violence ne lui laïffa que le tems 
de donner de nouvelles preuves de fa Piété, de fa Religion, 
& d’une patience héroïque. Moins illuftre, pour avoir joui 
conftanment de la faveur de cinq Papes, & de l'eftime de 
prefque tous les Souverains de l’Europe, que pour ne s'être ja- 
mais laiflé éblouir par l'éclat des Grandeurs Humaines , il 
mourut, regrété de tous les Gens de Bien, le onziéme de Juin 
1573, dans fa foixante - quatriéme année. Il avoit choifi fa 


(*) L'Abbé Ughel loue beaucoup lesi Sacr. Tom. 1”, Col. 299. 
Vertus de Vincent de Marinis , furtout fa\ (1) In ea Legatione graviflima ita fe 


LIVRE 
XXIX. 


EE | 
LÉONARD 

DE MaRiInis. 

SRE RSR 





XXXVIL 
Pour remplir fa” 
Légation en Ef- 
pagne, & en Por- 
tugal. 
Ibid. 


XXXVIIf. 
Le Pape le defti- 
ne à une nouvelle 
Légation, auprès 
de de | 
Ibid. 


XXXIX: 
Sa mort. 


Ibid 


rare chafteté. Il aflifta au quatriéme, cin- geffe, ut Catholicum Regem in fanéto fæ- : 


dd. , & fixiéme Conciles de Milan ,| dere confirmarit, Lufitanum verd in Mauros 
ous faint Charles Borromée ; & mourut en| arma moventem pro fœdere, prove fuppetiis 
odeur de Sainteté dans le Diocèfe d’Albe , | ferendis non minimam pecuniæ fummam ob. 
qu’il avoit gouverné pendant dix ans. It4.\ culit Marini intuitu, &c. Ita. Sacr. Ibid. 


Tome IF, 


410 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


Lrvee Sépulture parmi fes Freres , dans l’Eglife de la Minerve. 
XXIX. L'infcription qu'on grava fur fon Tombeau , contient un 


nement 
LÉONARD 

DE MARINIS. 
CREER 





Fbid, 


_ JÉRÔME 
DE LOAYSA. 





Teforos Verdaderps 
© Tom. 1, Lib. V,, 


Cap. I, &c, 


Vide Ægidi, Davila 
Thearr, Eccl. de las 
Jndias Tom, 11, 


fol, 12. 


char. Tom. IT, 


pig. 132. 


Fontan, in Theatr. 


pag. 66. 


Abrégée de fa Vie (1). | 

La mémoire de ce Grand Homme doit être fans doute bien 
“ sogn à l'Ordre de faint Dominique , dont il à relevé le 
uftre, non-feulement par fes talens, & fes vertus, mais aufli 
par les illuftres gages, qu’il luia laiffés. Vincent Juftiniani, qui 
venoit de gouverner tout l’Ordre des FF. Prêcheurs, & qui 
tenoit alors un Rang diftingué dans le Sacré Collége, étoit 


 Neveu de Léonard de Marinis par fa Sœur. Jean - Baptifte de 


Marinis, qui fut depuis Général du même Ordre, & Domini- 
que de Marinis , Archevêque d’Avignon, étoient fes Perits- 
Neveux, iflus de fon Frere. Dans lPHiftoire que nous ferons 
de ces trois célébres Perfonnages, on verra que leur mérite 
n’étoit pas au-deffous de leurs Emplois. | 








JÉRÔME DE LOAYSA, PREMIER EVÉQUE 
DE CARTAGENE, DEPUIS PREMIER ÂRCHE- 
VESQUE DE LiMA, DANS LE PEROU. 


EAN MELANDEZ Auteur Efpagnol,a cru que Jérôme 
de Loayfa étoit Frere Germain du Cardinal Garcias de 
Loayfa : mais cette opinion eft communement rejettée par les 
autres Hiftoriens ; & en effer la Patrie, & les Parens de l’un 
& de l’autre n’étoient pas les mêmes. Le Cardinal, comme 
nous l’avons remarqué dans fon Hiftoire ; naquit à Talavéra; 


fon Pere s’appelloit Don Pierre de Loayfa, & fa Mere Ca- 


therine de Mendoza. Jérôme de Loayfa, né à Trughillo dans 


P'Extramadoure, étoit Fils de Don Alvarez de Carvajal, & de 


mg Gonçalez de Paradez. On peut dire cependant que 
eur Naiflance fut également illuftre, & leur Vie égalemenr 
fainte : ils rendirent tous deux de grands fervices à l'Eglife, & 


D. ©. M. 


{1 ) Leonardo Marino , Patritio Genuenf, | Reges Catholicam, nec non apud Sebaf- 
qui cum infignis Doétrinà, & morum gravi-[tianum Lafitamiz Regem , opera fua pro 
tate confpicuus, ex Ordine Prædicatorum ad | Chriftiana Republica , ac dignitate Apofto- 


Archiepifcopatum Lancianenfem evocatus 
fuifec, mox illius fngularem animi pruden- 
tiam , ac in arduis dexterititem quinque 
fubinde Romani Poatifices , Julius III, Pau- 
Bus IV, Pius IV, Pius V, Gregorius XIII, 
maximis in rebus confpexere bone pro 
Legato apud Carolum V, ac Maximilianum 
Cxfl, Augg. atque ierum ad Phiippom 


licæ fedis quim maximè expeti potuit, fedu- 
là præftitit. Demum à Gregorio XIIL , defi- 
gnatus pro Legato iterum ad Maximilianum 
Cæfarem, exaétorumlaborum præmia ,quæ 
in terris fumma illum expeétabant, cum 
ærernis fœliciter commutavit, ætatis fuæ 
anno 63- Obiit anno falutis 1573, Il idus 
Junii. 


a 


DE L'ORDRE DES, DOMINIQUE. 4rr° 


à la Couronne d’Efpagne. Celui, dont nous parlons à préfent, 
ayant pris l’'Habit de fainc Dominique, dans le Couvent de 
Cordoue, vers l'an 1 $15,fe rendit d’abord recommandable 
par {a Vertu; bientôt après il fe fit diftinguer par fon Erudi- 
tion , fa prudence, fon habileté dans la conduite des Ames : & 
enfin fes Travaux 7. ont confacré fa mémoire dans 
les Faîtes de plufieurs Eglifes du nouveau Monde. 

Nous ne parlerons point des applaudiffemens, rs lui atti- 
térent les qualités de fon efprit, & de fon cœur, {oit pendant 
fes Etudes dans le célébre Collége de faint Grégoire à Valla- 
dolid , foit dans les Ecoles de Cordoue, & de Grenade, où fl 
profefla quelque tems la Philofophie, & la Théologie. Sa mo- 
deftie, encore plus grande que fa réputation, parut dans la 
maniere, dont il gouverna quelques Communautés de fon 
Ordre; & dans la fainte horreur, dont il fut faifi lorfqu’il fe vic 
d:ftiné à la Dignité Epifcopale. Déja honoré du Bonnet de 
Docteur , il étoit Prieur du Couvent de Carboneras l’an r $37, 
quand l'Empereur Charles-Quint lui déclara par fes Lettres, 
que l'ayant nommé pour premier Evêque de Cartagéne, Ville 
de l'Amérique Méridionale, il ne recevroit de es excufes, 
quelque raifon qu’il pât apporter. Davila, dans fon Théâtre 
Eccléfiaftique des Indes, dit que ce Prince, fâché que le Pere 
Thomas de Toro Dominicain, n’eut point re 5 le même 
Siége, pour lequel il avoit été d’abord choifi, fit fcavoir au 
Supérieur de la Province d'Efpagne , que fa volonté étoit que 
le Pere Jérôme de Loayfa fe difpofät fans aucun délai , Pour 
aller fonder, & conduire cette nouvelle Eglife, felon les défirs 
du Pape, & de Sa Majefté. Ce fut pour lui une nécefiité 
d'obéir. | _ 

Ayant donc fait à Dieu le Sacrifice de fon repos, & de fa 
vie , la premiére attention du Prélat, après fon Sacre, & avant 
fon départ d’Efpagne, fut de choïfir, dans différens Ordres 
Religieux, & particuliérement dans le fien, de dignes Minif- 
tres de l'Evangile: il trouva aufi plufieurs bons Éccléfiafti- 
ques, qui fe joignirent à lui; & il s’en fervit utilement pour 
inftruire les Américains, régler les Mœurs des Efpagñols ré- 
pandus dans tous ces Pays Conquis, & former un Peuple nou- 
veau fur la Doctrine, & les Maximes de l'Evangile. Ayant d’a- 
bord diftribué tous ces Miffionnaires dans la T'erre ferme, & 
marqué à chacun fon quartier , afin que ces différens Peuples, 
compris dans fon Diocèfe, euflent en même tems le fecours 
fpirituel, dont ils avoienc befoin, il fe livra tout entier aux 


ffi 


LivRE 
XXIX. 


A 
JÉRÔME 
DE LOATSsA.- 
M Us en, 


I, 
Loayfa prend 
PHabit de faine 
Dominique , à 

Cordoue. 


IL. 

Le Roy Catho- 
lique le nomme 
Evêque de Car- 
tagére dans l’A- 
mérique. 


IL, 
Il gagne la con- 
fiance des Indiens. 


L TVRE 
XXIX. 
JÉRÔME 

DE LOAYSA. 


| 


T V. 


Et s’oppofe aux 


violences Je quel- 
ques Officiers Ef- 
pagnols. 


412 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 

fon&ions du faint Miniftére. Comme il ne cherchoit qu’à pro- 
curer la gloire de Dieu , & le Salut des Ames, en faifant con- 
noître & adorer le nom de JEsus-CHRrisT,il eût bientôt 
gagné la confiance des Indiens. Sa douceur , fon défintérefle- 
ment, une charité toujours agiflante, lui conciliérent l'amour 
& l’eftime de ces Peuples, qui reconnoifloient avec plaifir qu’il 
ne leur prèchoit , que ce qu’ils lui voyoient pratiquer. Il trouva 
moins de docilité dans ceux de fa Nation, dont les mœurs 
corrompues, & furtout une cupidité fans bornes , donnérent 
bien de l'éxercice à fa patience. Souvent il fut obligé de s’op- 
pofer avec fermeté aux violences de quelques Officiers, qui, 
au mépris des Ordonnances du Prince, continuoïient à tyran- 
nifer des Peuples, dont ils avoient envahi les Provinces, & 


. les Richefles. 


V. 
Fru'ts de fon Mi- 
aniftére. 


VI. 
Etat de a nou- 
velle Eglifc de 
Cartagéne. 


VIL 
La Ville de Lima 
érigée en Evêché. 


Malgré un fcandale, qu’il n’étoit pas facile d'arrêter, & qui 
puifoit beaucoup à la Propagation de la Foi, le zélé Prélat 
avançoit toujours l’œuvre de Dieu, faïfoit de faints Ecabliffe- 
mens ; & la Converfion des Infidéles lui rendoit fupportables 
les pénibles Travaux de fon Miniftére : fa joye auroit été par- 
faite, s’il avoit trouvé dans les anciens Chrétiens la même do- 
cilité, que dans les nouveaux. Mais quelque jufte fujec qu'il 
eût d’être mécontent de la mg Ms de ceux-là, il les ménageoit 
tous, autant que les intérêts de la Religion le hear per- 
mettre: & lorfqu'il n’étoit pas en fon ain ‘empêcher un 
mal, il empêchoit du moins le fcandale, & fes fuires : fa pru- 
dence égaloit fa fermeté. Dans moins de cinq ou fix ans la nou- 
velle Eglife de Cartagéne , par les foins du premier de fes. 
Pafteurs, s’Ctoit bien établie, étendue , & enrichie. Déja on 
y comptoit un grand nombre de Familles Indiennes, qui 
avoient pañlé de l’infidélité à la lumiére de l’Evangile. Les 
Miniftres de Jesus-CHRIST y travailloient avec fruit, à 
corriger les mœurs, à détruire les fuperftitions, & les mau- 
vaifes coûrumes, & à Le sq à la Grace du Baptême, ceux 
qui fe préfentoient pour la recevoir. D'ailleurs tout le vafte 
Diocèfe jouifloit de la Paix, autant qu’il étoit permis de la 
conferver dans un tems, où il étoit fi difficile de donner des 
bornes à la licence des nouveaux Conquérans. 

La mort de Vincent Valverde, Evêque de Cufco, donna 
occafion à l'Empereur Charles-Quint, de faire ériger un nou- 
veau Diocèfe Es le Royaume du Pérou, & de mettre le 
Siége Epifcopal dans la Ville de Lima , apellée par les Efpa- 
gnols la Fille des Rois. Le Pape Paul IIT en 1541 , donna les 


Le id 
oO 2 ET. 


_ DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. #13 
Bulles pour l’Etablifflement de cette Eglife, & approuva le 
deflein de l'Empereur, pour la Tranflation de l'Evêque de 
Cartagéne au Siège de Lima. La connoïiflance qu’avoit déja ce 
Prélat, des Mœurs, des Coutumes , du Génie, & de la Langue 
des Indiens ; fa fagefle , fon expérience, fon amour de la Juftice 
& de la Paix; le cs que le Ciel avoit donné à fon Miniftére 
dans une partie des Conquêtes des Efpagnols ; tout cela fit qne 
le Pape & l'Empereur le regardérent comme le plus capable 
d'établir la Religion Chrétienne, & de perfuader l'obéïffance 
au Souverain, Le un grand Royaume, dont là confervation 
intérefloit particuliérement Sa Majefté Catholique. 

Selon quelques Hiftoriens, fuivis par le Pere Échard, notre 
Prélat n’arriva dans la Capitale du Pérou, que le on is 


. d'Août 1 543, fix ans depuis qu’il avoit été Sacré Ev que de 


Cartagéne. Chargé de défricher un nouveau Champ, & de 
_ former un Peuple nouveau, les deux Nations, qui devoient le 
compofer, er ar sé bien du travail à fon zéle, Les Natu- 
rels du Pays, enfevelis jufqu’alors dans les ténébres de l’Ido 
lâtrie, & dans la plus profonde ignorance de nos Myftéres. 
offroient un encens facrilége aux Idoles ; & leurs mœurs n’é- 
toient guéres moins corrompués, que leur culte impie, Dans 
l'abondance de toutes chofes, ils vivoient au gré de leurs défirs ; 
& comme ils ne connoiffoient point d’autre bonheur que celui 
de la vie préfente, il n’eft pas furprenant qu'ils ne refufaflent 
rien à leurs fens, ni à leurs brutales pañflions. Celles des Efpa- 
gnols ( qu'on avoit vû entrer à main armée dans ces fertiles 
Provinces ) n’étoient guéres moins criminelles. On ne calom- 
nie point ces fiers Conquérans, quand on aflure que plufieurs 
d'entr'eux, & k plûpart de ceux qui les fuivoient, n’avoiene 
rien de Chrérien, que le caractére & le nom. oo 
IL falloit donc difiper les épaifles ténébres des premiers ; 
leur faire abandonner le culte des Démons; & après leur avoir 
infpiré la Foi en Jesus-CHRIST, régler leurs mœurs par 
PEvangile. H falloit combattre les vices des feconds ; leur faire 
comprendre que l’infatiable cupidité, dontils fe laiffoient do- 
miner, étoit une véritable Idolätrie ; & qu’en vain ils confef. 
feroient hautement leur Religion, s'ils la combattoient tou 
jours par teurs Œuvres. Les uns & les autres avoient un befoin 
_ égal d’inftruétion: mais l’indocilité étoit encore plus grande 
dans les derniers; & Pexpérience avoit déja fait voir. qu’il étoit 
moins difficile de perfuader aux Indiens d’embraffer la Reli- 
gion Chrétienne, que d'engager les Efpagnols à vivre {elois 


ffiij 


LIVRE 
XXIX. 


JÉRÔME 
DE LOAYSA. 
GRR RES 


VIII. 
L’Evèque de Car- 
tagéne eft transfé- 
ré à ce Siége. 


IX. 
Mœurs des [nz 
diens , & des Ef£- 
pagnols, 


414 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


Live # l'efprit du Chriftianifmne. Le zélé Evèque de Lima, obligé de 
XXIX. travailler au Saluc des uns & des autres, fe fit d’abord tout à 
rous , afin de les gagner tous à JEsus-CHr1sT. La grandeur 
du travail ne le rebuta pas: il fçavoit bien que ce qui eft im- 
pofñble à l’induftrie de l’homme, ne l’eft pas à la vertu de la 
ne. Grace ; & qu’il n’eft rien que le Miniftre de JEzsus-CHR1ST 
que, pour ne puifle {e promettre, lorfque fidéle à fa Vocation, il fçait 
mer un Peuple faire fervir au Salut des Ames, les mêmes moyens, que les 
Chrétien dans ce 4 pôtres ont employés pour la Converfion du monde entier, 
la Priére, la Pénitence, la Parole de Dieu. Le Prélat avoit 
déja fait ufage de ces moyens, pour attirer plufieurs Peuples à 
la lumiére de l'Evangile ; & il ne doutoit pas qu’en travaillant 
toujours dans le même efprit, les fruics de fes Prédications ne 
fuflent auffi toujours abondans. Le fuccès répondit à fon at- 
tente. | 

Le Seigneur , qui vouloit fe fervir de lui, pour fe faire de 
véritables Adorateurs, dans ces vaftes Provinces, où le nom de 
U ESUS-CHr1sT n'étoit pas encore connu, prolongea fes jours; 
ui donna plufieurs fidéles Coopérateurs de fon Miniftére ; &, 
par les fecrets reflors de fa Providence, il applanit les plus 
. XL grandes difficultés. Le Saint Siége , & la Cour de Caftille, pour 
A eaus marquer leur parfaite confiance en la fagefle de ce Prélar, 
Ville de Lima par prévenoient en quelque manière fes défirs, afin de le mertre 
le Prélat, deve- en état de faire réuflir tout ce qu’il voudroit entreprendre. 
PSRTTIER ET Dans l'efpace de peu d’années ; l'Evêque de Lima s’étoit formé 
Davila,Echad, un Clergé Séculier & Régulier ; avoit fait bâtir fon Eglife Ca- 
ivre one.” thédrale, établi plufieurs Paroiffes, fondé des Couvens, des 
Monaftéres, des Collèges, & des HGpitaux, tant pour les In- 
diens, que pour les Efpagnols, pour les Hommes, & pour les 
Femmes. Dès l'an 1 $48 le Pape Paul III érigea ce Siége en 
Métropole ; & envoya le Padium à notre Prélat, qui en de- 
vint ainfi le premier Archevêque, comme il en avoit été le 
premier Evêque. Pour donñer un nouveau-luftre à la Ville des 
Rois ; & procurer de plus grands avantages à ces nouveaux 
Chrétiens, notre Archevèque établit une Univerfité, à la- 
quelle le Pape, & le Roy EX accordérent les mêmes 

Priviléges , dont jouifloit celle de Salamanque. | 
NE Con. OR Conçoit aifément de quelle utilité devoient être ces 
ee Fondations, & ces Etabliffléméens , foit pour civilifer les Amé- 
ricains, ou pour affermir, & multiplier les Converfions, qui fe 
faifoient rous les jours par le Miniffére des Miffionnaires A pof- 
coliques. Les anciens Infidéles, profitant de tant de moyens de 


JÉRÔME 
DE LOAYSA, 
nee 20m nn tn Mme nd OX 


DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 4rs 


s'infiruire, renverfoient eux-mêmes leurs Idoles, renonçoient 
à leurs vieilles Superftitions, & fe foumettoient au joug aima- 
ble de JEsus-CHRIsT, réfolus de ne faire déformais Pro. 
feflion que de fa Loi. On voyoit alorsavec confolation, & avec 
un religieux tremblement, que fi le Royaume de Dieu étoit 
Ôté à des Peuples ingrats, il étoie en même tems donné à d'au- 
tres Peuples, qui en devaient mieux profiter. Deux fameux 
Apoñftats, & leurs Difciples , comme de nouveaux Monftres, 
que l'Enfer avoir vomis, renverfoient nos Aucels, abolifloiene 
le Sacrifice, & portoient le Fer & le Feu dans prefque toutes 
les Provinces de l'Europe; mais en même tems, des Nations, 
jufqu’alors Idolitres, Are na avec refpe“t, & recevoient 
avec foumiffion , toutes les Vérités de Sn op L’Epglife 
pleuroit fes pertes dans l’ancien Monde, mais elle s'érendh, 
& 1e renouvelloit dans le nouveau. Il étoit bien glorieux à 
l'Ordre de faint Dominique, que la Providence vi, en {e fer- 
vir du Miniftére de fes Enfans, pour répater ainfi les pertes 
de PEpglife, & procurer le Salut à tant de milliers d’Ames. 

Il ch vrai que le faint Archevêque de Lima, qui étoitcomme 
l’'Ame de ce grand Ouvrage , n'y employoit pas feulement fes 
Freres; mais généralement tous les Miniftres, qui lui paroif- 
foient propres à inftruire & à édifier : Eccléfiaftiques , ou Re- 
ligieux, de quelque Ordre qu’ils fuffent, il les aimoit , & les 
_favorifoit tous également. Comme un Pere commun, fl four- 
nifloit aux befoins de tous, & les plaçoit felon leur Etat, ou 
leurs Talens. Iln’y avoit queles mauvais Miniftres, les Miniftres 
fcandaleux qu'il traitoit avec févérité: & lorfqu’il les trouvoit 
incorrigibles, il fe fervoit du pouvoir que lui avoit donné Sa 
Majefté, pour les chafler de tout le Royaume du Pérou, & 
les renvoyer en Efpagne: il ne craignoit pofnt dans ces occa- 
fions , ni d’offenfer les Protecteurs de ces indignes Miniftres, 
ni de fe faire des Ennemis, capables de le deflervir À la Cour 
de Caftille; parce qu'il oublioit fes propres intérêts, lorfqu'il 
s’agifloir de ceux de JEsus-CHRr1sT, & de {on Eglife. | 

. Toutes les attentions de notre Archevèque, pour entretenir 
dans le Pays, la tranquillité fi néceflaire à l’Etabliffement de 
la Foi, ne purent empêcher que cette Paix ne fut Qouvent 
troublée, ou par l'imprudence de quelques Gouverneurs , ou 
par l'ambition , & l’indocilité de quelques autres. Mais parmi 
ces agitations & ces troubles, fon Miniftére devint double- 
menc utile à l'Eplife, & à l'Etat, aux Peuples, & au Souve- 
rain, 


\ 


LIVRE 
X XIX. 
enr ememmenennne 
JÉRÔME 
DE LoaAysaA. 





XIIL 

Pendant que Îes 
Hérériques fonc 
des Apoftats dans 
toutes les parties 
de l’Europe , l'E- 
glife {e renouvelle 
dans le nouveau 
Monde. 


| X Î V. d 
Zéle & fergieté 
PArchevèque. 


416 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


Lrvre Don Blaife Nuñez Véla, Viceroy du Pérou, ayant publié 
XXIX. dela part de Sa Majefté Catholique , des Ordonnances très- 
TUE rigoureufes contre uelques Officiers Efpagnols, fut foupconné 
. ve *, d'avoir lui-même follicité ces Ordonnances, pour avoir occa.. 
—— fion de perdre ceux qu’il n’aimoit pas. Que ce foupçon eût en. 
X V. effet quelque fondement, ou qu'il n’en eüt aucun, il produifit 
ou dans le un fort mauvais effet. On murmura , on fe plaignit, on courut 
oyaume du Pé- : R , 
Lou. aux Armes. Les Habitans de Cufco s'oppoférent ouvertement 
Para, ue. à l'éxécution des Ordonnances: & Gonçalez Pizarro, Procu- 
reur Général du Royaume, Député vers le Viceroy pour en 
demander la Révocation, augmenta le feu de la Divifion, en 
infpirant l’efprit de Révolte à quelques Indiens, qui le mirent 
à la tête d’une Armée ; avec laquelle il entreprit d'aller atta- 
quer la Ville de Lima. Ce foulévement, & la grandeur du: 
péril allarmérent d’abord le Viceroy; il eüt recours à notre 
Prélat pour pacifier les chofes, & prévenir les fuites d’une 
XVI Guerre, déja commencée. L’Archevêque s’offrit d'aller au- 
eue devant des Révoltés, pourvû que Nuñez Véla lui promît de 
fer. ne pas faire éxécuter les Ordres venus d’Efpagne, jufqu’à ce 
qu'on eût informé de tout la Cour de Caftille. Le Viceroy ac- 
cepta d'autant plus volontiers la condition, que le Prélat fe 
chargeoit lui-même de faire agréer fa conduite au Roy Ca- 
tholique. 
Etant forti en diligence de Lima, l’Archevêque rencontra 
. une partie de l’Armée, proche la Riviére apellée P'4parima. 
LV XVIT La fagelle & la douceur, avec lefquelles il parla aux premiers 
fac  " Officiers , fufpendirent quelque tems leur mauvais deffein, 
Quelques-uns lui ayant demandé fes Lettres de Créance, afin 
qu'on pût traiter avec lui: Je fais votre Prélat, @ votre Paf 
teur, répliqua l’Archevèque , je fuis connu dans tout le Royaume: 
ainff les Lettres de Créance ne me font pas néceffaires ; @ il n’efl 
pas de l'équité qu'un Roy traite de la forte avec [es Sujets : quit- 
Ibid, tex donc les Armes , pour faire ceffer la Revolte ; @ je vous donne 
ma parole que les nouvelles Ordonnances n'auront aucun cffet. Les 
plus modérés vouloient qu’on s’en tint là : les autres continué- 
rent à marcher contre la Ville de Lima, dans l’efpérance de fe 
faifir du Viceroy, ou d'obliger l’Audience Royale de le ren- 
voyer en Efpagne. L'Archevèque voyant le péril, dont la Ca- 
itale étoit menacée, fe hâta d’y rentrer, tant pour fortifier 
fes Peuples dans l’obéïffance promife à leur Souverain, que 
pour aider de fes Confeils le Viceroy, & l'empêcher de me 
comber. Cette précaution ne fut point inutile, 
Mais 





DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 417 

+ Mais la précipitation du Viceroy ,lejetta bientôt après dans Lrvre 
un fecond embarras, d’où il ne pût fe retirer. Don BlaïfeNuñez XXIX. 
faifant un voyage du côté de la Vallée de Baranca, apperçut Er" 
far la Muraille d'un Logis, ces paroles écrites en gros Carac--;5 Loaysas 
téres : Celui qui entreprendra de me chaffer de ma Maifon, fera 
luimème chaffe de ce Monde. I] alla s'imaginer que cet Écrit 
avoit été fait contre lui; & qu’un Efpagnol , nommé Antoine 
Solar, Commis dans le Département de Baranca, en étoit 
l’Auteur. Le Viceroy ne pouvant lons-tems diflimuler fon dé-  xvrr. 
Pie, des qu’il fut de retour à Lima, il ft apeller Antoine Solar, Ne agrée 

ui reprocha d’avoir parlé contre lui, & contre le Gouverne- “7 
ment: & fans autre formalité, ayant fait fermer les portes de 
fon Palais, & drefler une Potence , il ordonna à fon Chape- 
lain de difpofer Solar à la mort. Le Commis n’étoit point venu 
feul ; il fe mit en défenfe ; & le bruit de la queréle paffa bien- 
tôt du Palais dans tous les Quartiers de la Ville. Notre Ar- 
chevêque, fuivi de plufieurs perfonnes de qualité accourut 
chez le Viceroy, lui repréfenta l’irrégularité de fa conduite; 
& les malheureufes fuites qu’elle pouvoit avoir , dans cette fer- 
mentation où étoient alors les Efprits. Enfin par fes raifons, 
Ou par fes Priéres, il obtint que le Supplice du prétendu Cou- 
pable, feroit du moins fufpendu pendant un jour. Le Viceroy 
n'accorda ce délai qu’en faifant conduire Solar en Prifon. 
Mais Audience Royale le fit évader, moins peut-être parce 
qu'il n’y avoit contre lui ni preuves , ni procédures ; que pour 
chagriner un Viceroy, qui fe faifoit haïr de tout le monde. 

La Détention de Solar avoit extrêmement irrité les Mé. XIX. 
Contens ; fa délivrance ne les adoucit pas: ils eurent bientôe 5% fn tragique: 
trouvé le moyen d'arrêter le Viceroy, & de le jetter dans une 
Prifon, d’où ilne fortic que pour perdre la tête fur un Echaffaut. 

Par cette mort, Gonçalez Pizarro , fe trouvoit revêtu du Gou- 
vérnement du Pérou: s'étant rendu en diligence à Lima, il 
tâcha de mettre l’'Archevêque dans fon parti; l’aflurant qu’il 
Témettoit entre fes mains {es intérêts, & ceux de la Nation; 
& le fuppliant de vouloir aller lui-même à la Cour d’Efpagne, 
Pour en obtenir de nouvelles Ordonnances, & faire oublier, 
où pardonner le pañlé. Le Prélat fe feroit peut-être rendu à fes 
Priéres, fi tout le Confeil de Lima, & le Préfident de Panama 

D'avoient jugé fa préfence abfolument néceflaire à la confer- 

Vation du Pérou. Le Préfidenc paffa lui-même en Efpagne; & 

hotre Archevëque continua fes foins à fon Peuple. 

Tome 1F, G£g 





Livre 
XXIX. 


areas 
JÉRÔME 

DE LOAYSA, 

CREER SES” 


"XX: 
L’Archevèque af- 
femble un Conci- 
le Provincial dans 
1a Ville de Lima. 


X XI. 


Nouvelle Révol- 
ec. 


XXIT. 
L’Achevêque 
charué du foin 

des Afaircs. 


Davila, ut fp. 


XXIII. 
Sauve la Ville du 
peril, & difipe 

les Fadtieux, 


418 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 

Le quatriéme d’O&tobre r$$2, il affembla un Concile 
Provincial, tant pour corriger les Mœurs du Peuple, & des 
Eccléfiaftiques , qui pendant ces Guerres s’étoient fort alré- 
rées ; que pour convenir d'une maniére uniforme d'inftruire 
les Indiens , & de s’affurer de leur Converfion, avant que de: 
les régénérer par le Baptème. Le Synode approuva aufñli plu- 
fieurs petits Ouvrages, que le Prélat avoit compofés , ou fait 
compofer par a Religieux de fon Ordre, pour appren- 
dre à ces Penples l& Doctrine Chrétienne, & les Pratiques de 
notre fainte Keligion. 

- Au mois de Février 1553, on vit éclater une nouvelle Sé- 
dition, excitée par Fernandez Girou, dont le Parti fi main- 
bafle fur plufieurs Seigneurs Efpagnols. Le Gouuerneur Pi- 
zarro périt auf miférablement Ces Troubles, dont tout ke 
Pays étoit agité, faifoient craindre les plus grands maux : les 
Confeillers de Audience Royale, à qui le Gouvernement du 
Pays étoit dévolu, s’afflemblérent fouvent avec FArchevèque.. 
pour délibérer fur ce qu’il y avoit à faire dans des circonftan- 
ces fi critiques. On apprenoir que Giron avançoiït avec de 
grandes forces , dans le deflein d'attaquer la Ville, s’il ne pou- 
voit réüflir à faire foulever les Habitans en fa faveur. On ne 
manquoit pas de Troupes dans la Capitale ; mais il falloit met- 
tre à leur tére un homme, qui méritât leur confiance , & qui 
eût déja celle des Citoyens. Le Confeil déféra cet honneur à 
notre Archevêque ; & quoiqu'il pût dire, pour faire tomber 
le choix fur quelque Officier de réputation dans le métier de 
Ja Guerre, on s’opiniâtra à vouloir qu'il prit lui-même la con- 
duite de PArmée. On étoit perfuade que les Soldats, & tous 
les Citoyens feroient également leur devoir , s’il étoient com- 
mandés par un Plélat, dont le zéle, la prudence, & la ur 
cité étoient connuës. Le bien public, le fervice du Prince, les 
inftances de fes plus fidéles Sujets le demandoïienr. L'Archevé.- 
que fe rendit, & mit d’abord un fi bon Ordre, tant dans PAr- 
mée , que dans la Ville, qu'on commença à bien efpérer.Toutes 
les rentatives des Rebéles furent inutiles ; n'ayant pà furpren- 
dre la Place , ni [a forcer, ils tournérent leurs Armes d’un au- 
tre côté. L'Archevèque ayant alors fait agréer deux bons Ofi- 
ciers qu’il propofa , il les fit marcher à la pourfuite des Fac- 
tieux. Après quelques petits Combats, toute cette Armée fut 
difipée, leur Chef arrêté , conduit à Lima, & éxécuté pu- 

bliquement. 


: DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 4r9 
Par la mort du Séditieux Giron, & de fes principaux Com- 
plices, le calme fut enfin rétabli, non-feulement dans la Ville 
de Lima, mais aufli dans tout le Royaume du Pérou: & la 
tranquillité, dont on jouit pendant plufieurs années, favorifa 
les progrès de la Religion. Notre Archevèque profita avec 
fon zéle ordinaire de ces jours de Paix, pour réparer les dé- 
fordres qu'avoit caufé la Guerre. Il vifita une partie de fon 


grand Diocèfe; donna une nouvelle vigueur aux Mifions ; p 


multiplia les Paroifles, & les Maifons Réligieufes; enrichit 
les Hôpitaux : & pour perfectionner la Difcipline Eccléfafti- 
que, rant dans fon premier Chapitre, que dans le refte du 
Clergé , il afflembla un fecond Concile Provincial, dans fa 
Ville de Lima le deuxime de Mars 1567 (1). 

Parmi les Fondations, qui feront connoître à [a poftérité, 
quelle étoit la magnificence de ceReligieux Prélat, dans tout 
ce qui regarde le Culte Divin, ou l’Exércice de la Charité, 
on diftin ue furtout l'Eglife Cathédrale, l'une des plus aps 
& des na riches du nouveau Monde, les Paroifles de fainte 
Anne, de faint Sébaftien , de faint Marcel, le Couvent du Ro- 
faire , & le célébre Hôpital de fainte Anne ; auquel il n’a pas 


Lrve E 
._XXIX. 


JÉRÔME 
DE LOAYSA. 
GRR RE EE > 





X XIV. 

Il profite du ré- 
tabliffement de La 
aix, 

XX V. 
Pour sfersmir la 
Rehgion dans le 
Pays. 


XXVL 
Magnificence du 
pieux Prélat. 


laïflé moins de feize mille Ecus de Rente. On avoue que tous : 


les Revenus de fon Diocèfe n’auroient pû fufire à une Le 
des dépenfes qu'il faifoit pour procurer à fes Peuples, les fe- 
cours Spirituels & Temporels, dontilsavoient befoin; mais bien 
des Perfonnes de qualité, pour avoir quelque part à fes bonnes 
œuvres, lui remettoient en main des Sommes fort confidéra- 
bles : & le Roy Catholique lui afligna les Revenus d’une Pro. 
vince, laiflant à fa prudence, de les faire fervir aux néceflités 
des Eglifes de fon Diocèfe, à l'entretien des Pauvres, & de 
_ qui étoient chargés de leur Inftruction , ou de leur con- 
uite. | | : 


(1) Omnia Paftoris vigilantiffimi fimul 
& amantiflimi officia impleris, Hifpanis in- 
quilinis,& Peruanis indigenis æque acceptus, 
omnes amplifimæ charitatis fnu comple- 
xus, omniumque verè Pater. Qui in maxi- 
mis illins Regni turbinibus fe geflerit, Hif- 
panos bello fe invicem adorfos, ac in mu- 
tuam perniciem ruentes compreflerit, & ad 
pacem reduxertit , clerum ad fui ftatûs fanc- 
titatem informarit, inemendabiles abfque 
ulla perfonarum acceptione conftanter à 
Regno JE , Religiofos omnium ‘vrdi- 
num ,Infñdelium converfioni defudantes pa- 
ternè foverit , ac excitarit, Litteras promo- 


vésit inftitutà in {na Merropoli Academis, 


iifdemque ei à fummo Pontifice, RSReARE 
Catholico obtentis quæ Salmantinæ Privile- 
giis,ac pin uioribus Profeflorum honotariis, 
Ecclefias fuæ Diæcefis Suffraganeas ad Ca- 
nones antiquos devinxerit , ac ut unius modi 
éfler ubique regimen, Synodos duas Pro- 
vinciales habuerit, augufti illius magnifici- 

ue Templi fui Cahedralis fundamenta po- 
(herit , Parochias , Xenodochia, ME us 
Monafteria erexerit , ac dotarit, perfenfere 
longius effet. de quibus videfis Œgidium 
Gundizalvum Davila, Theatro Eccl. de las 
Indias, Tom. Il, fol. 12, &c. Echard, Tom. 


TT, pag. 232. 


Ggpi 


LIVRE 
XXIX. 


JÉRÔME 
DE LOAYSA, 
RER RSR 





410 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


C'eft encore au zéle de cet Archevêque, que la Ville de 
Lima eft redevable de l'Etabliffement de plufieurs Maifons de 
Priére, & de Retraite, de quelques faintes Congrégations ; & 
en particulier de l’Ecabliffement du Tiers-Ordre de faint Do- 
minique, quia été une Ecolede perfection pour un grand nom- 
bre de Vierges-Chrétiennes. L’Illuftre faince Rofe de Lima, 


dont les héroïques Vertus ont répandu la bonne: odeur de 


eœ 
XXVII. 
ja Mort. 


EsUS-CHRIST, dans l’un & l’autre monde, avoit puif£ 
dans le Tiers-Ordre ces maximes de Sainteté, que notre Pré- 
lac y avoit enfeignées. | NF 

Après tant de travaux, & de fueurs, ayant déja acquis à 
Jesus-CHrisTun grand Peuple, il mourut chargé d'années 
& de mérites, le vingt-cinq d'Otobre 157$ , dans la trente- 


 huitiéme année de fon Epifcopat ; dont il en avoit paflé fix à 
.Carthagéne, & trente-deux à Lima. Il voulut être enterré 


parmi les Pauvres dans l'Hôpital de fainte Anne ; où on x 


encore fon Epitaphe en ces termes : 


XXVIIL 
Son Epitaphes 


D. ©. M. 


Civitatis hujus Ecelefiz Cahedralis Ereétor, . 
Et primus ejus Archiepifcopus, Carthagenæ olim Præful 
Ordinis Prædicatorum ornamentum, 

Huftriflimus D. D. F. Hieronimus de Loayfa; 
Cuï Lima hanc Parochiam , & Xenodochium ; 

Indigenæ amorem , & omnes imitationem debent , 

C. H. S. 

Religione, clementià , liberalicate ciarus 

Obiir anno 1575 die 25 Oftobris- 











DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. #21 





BARTHELEMY DE CARRANZA, ARCHEVÊQUE 


DE TOLEDE, PRIMAT D'ESPAGNE. 


“HISTOIRE, que nous allons écrire , nous répréfente 
un de ces Prélats ; qui, dans le feiziéme Siécle, ont fait 
honneur non-feulement à l'Ordre de faint Dominique, & aux 
Royaumes d’Efpagne , mais aufli à l’Eglife Univerf{elle ; & qui 
auroient pû tenir un Rang diftingué parmi les Evêques de la 
Primitive Eglife. Ce n’eft pas précifément par les grands Em- 
plois, que Uarranza avoit quelquefois refufés, ni par l'Emi- 
nente Dignité qu’il fut depuis obligé d'accepter, qu'on doit 
juger de fon mérire. Ses ralens ont été plus grands que fes 
Emplois, & fes Vertus furent fupérieures à fes talens. La vi- 
ciflitude de la fortune a montré tout ce qu’il étoit par la Grace: 
toujours femblable à lui-même, modefte dans les honneurs, 
égal & tranquille dans Padverfité ; la plus longue & la 
opiniâtre perfécution n’a fervi , en le purifiant, qu’à faire 
mieux connoître la fermeté de fon efprit, fa grandeur d’Ame, 
fa Religion, fa patience héroïque, fa parfaite charité. Nous 
n’ajoûtons rien aux so qu’en ont fait les Princes de l'E- 
glife , & les Ecrivains de toutes les Nations (*). On le verra 
dans la fuite de cette Hiftoire. 

Barthelemy, apellé indifférenment de la Miranda , du lieu 
de fa Naïflance dans le Royaume de Navarre ,ou de Carranxa, 
d'un Domaine appartenant à fes Parens , nâÂquit l’an 1503, 
fous le Régne de Jean III Rov de Navarre, & le Pontificat 
de Pie III. Ses illuftres Parens, Don Pierre de Carranza, & 
Marie Mufeo , ajoûtoient à la Nobleffe du Sang le zéle de Ia 


LrvRreE 
XXIX. 





BARTHELEMY 


DECARRANZA, 
D 





Petr, Salazar. de 
Mendoza. 

Didac. Caftejon y 
Fonieca,Hiit, de Toe 
ledo. 

Nic, Ant, Bibl: 
Nov. Eifp. Tom. };» 
P18. 147» 148. 

kchard, Tom. MH, 
pag. 236. &cc. 

Niceron ; Tom, 
IV, pag. 149. &c. 


É. 
-Naiïffance ; & 
Noblefle de Bar- 
thelemy de Cas 
ranzd 


Religion : aufli donnérent-ils au jeune Barthelemy une Edu- 


cation digne des fentimens, que la naiflance & la piété ont 
coutume d’infpirer aux perfonnes de leur à Ils s’apperçu- 
rent bientôt qu'ils travailloient fur un riche fonds: un efprit 
vif, jufte ,aifé, un naturel extrêmement doux, poli, complai- 
fant , & une forte inclination à tout ce qu’il y a d’honnète, & 
de beau, formoient le caraétére d’un jeune Seigneur, qui fe fic 
d'abord aimer dans le monde, mais dont le monde ne püt fe 


de Tarrazone en Aragon , & Grand Vi- 
caire du Cardinal Infant Archevèque de 
Toléde , a écrit fa Vie plus au long , & avec 
éxaétitude., dans fon Livre de la Primatie de 
PEglife de Toléde. 


(+) Tous les Auteurs ,; qui ont écrit 
PHiftoire de PEglife , ou ceHe du Concile de 
Trente ,de même que ceux qui ont parlé du 
Régne de Charles-Quint, & de Philippe Il, 
ont fait mention de notre Archevêque ; mais 
Don Diégoide Caftejon de Fonféca , Evêque . 
Gggi 


LIVRE 
XXIX. 


Race mes 
BARTHELEMY 

DECARRANZA. 

CREME 





IL 
Son caraétére d’ef- 
prit & de cœur. 


III, 
Son Entrée dans 
l'Ordre de faint 
Dominique. 


I V. 
Il étudie , & 
profefle avec un 
grand fuccés, 


V. 
On admire fa 
DoftrineàRome, 


VI 
Et fa charité à 
Valladolid, 


412 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 
faire aimer. Son cœur s’ouvrit dé bonne heure à la Grace, & 
le défir d’être tour à JESUS- CHRIST, lui fit regarder avec 
mépris les vanités du Siécle a ME Il en évita heureufe- 
ment les écueils ; & les éxemples de fes Compagnons d'Etude, 
ne. firent point tort à fon innocence, 

Dès l'an r 515, le Docteur Sanchez de Carranza fon Oncle 
Paternel, l'amena avec lui à Alcala , où il lui fit étudier pen- 
dant trois ans les Belles-Lettres dans le Collége de S. Eugene, 
&. la Philofophie dans celui de fainte Catherine, fous le Pro- 
fefleur André d’Almenara. Agé de dix-fept ans, en°r$10, 
Barthelemy de Carranza, prit l’Habit de Sainc Domininique 
dans le Couvent de Bénalac, qui fut depuis transféré à Gua- 
dalajara dans la Nouvelle Caftille. 

Appliqué, d’abord après fa Profeflion Religieufe , à l'Etude 
de la Théologie, & des Saintes Ecritures, il y fit de fi beaux 

rogrès, qu'également eftimé de fes Condifciples, & de fes 
Maires on le plaça avec diftinétion parmi ceux-ci dans le 
Collége de faint Grégoire, & bientôt après dans l’Univerfité 
de Safamarique. Les Sçavans de réputation, que l'Ordre de 
faint Dominique avoit, furtout dans ce rems-là, en Efpagne, 
virent fans envie que Barthelemy de Carranza partageoïit déja 
avec eux, la gloire d'attirer de toutes parts une foule de Dif- 
ciples: il en eùr plufieurs fort Illuftres, qui brillérent depuis 
dans les Ecoles, & fur les premiers Sièges de l'Eglife. En 1 539, 
Carranza fut député par fa Province d’Efpagne, pour aflifter 
au Chapitre Général de l'Ordre , aflemblé à Rome dans le 
Couvent de la Minerve : les Supérieurs l'ayant chargé de faire 
quelques Difcours Théologiques, & de préfider aux Ades 
Scholaftiques , il répondit avec tant d'éclat à l'attente de cette 

rande Affemblée, qu'il fe fit la même réputation en Italie, 

w'il s'étoit déja acquife en Efpagne. Les Cardinaux, & les 
Prélats de la Cour du Pape admirérent également fa modeftie, 
8& (on Erudition. Paul III voulut marquer l’eftime qu’il faifoit 


de fon mérire, en l’honorant du Titre de Qualificateur du 


Saint Office. 

De retour à Valladolid , notre Théologien donna de nou- 
velles preuves de fes Vertus, particuliérement de fon ardente 
Charité , pendant la Famine qui affligea ce Pays l'an 1 540. 
Avrès avoir vendu tous fés Livres pour fecourir les Pauvres, 
à l'éxempte de fon Bienheureux Patriarche, il fit rant auprès 
de fes Supérieurs, qu'on nourrit tous les jours, pendant plu- 
fieurs mois, quarante Pauvres dans le Collège; &c qu'on mul- 


DE L'ORDRE DE S$. DOMINIQUE. 42:13 
tiplia les autres fecours envers ceux qui étoient dans la nécefi- 
te. Le zéle qu'il fit paroître, dans ces actians de Piété & de 
Miféricorde, engagérent les Magiftrats à lui commettre le 
foin de tous les Pauvres de la Ville. Ses charitables atrentions 
en fauvérent plufieurs , que la faim dévoroit, & quoique ces 
fatigues continuelles altéraflent beaucoup fa fanté, il ne ceffz 
de travailler avec la même vigilance, que lorfqu'il plût au 
Seigneur de faire ceffer ce terrible Fléau. 

Comme on n’avoit pas une moindre opinion de fa prudence, 
que de fon zéle, il étoit fouvenr confulré ; foit par les particu. 
hers, dont il terminoit quelquefois les queréles, & les procès, 
foit par les Miniftres du Saint Office, & les autres Juges, qui 
avoient auf recours à fes lumiéres dans les plus grandes diff- 
cultés. Le Confeil Royal des Indes cherchoit des hommes émi- 
nens en Science & en Sainteté ,capables non-feulemént de gou- 
verner , & d’affermir les Eglifes de FAmérique, mais d’en fon- 
der de nouvelles, de procurer par leurs foins k Propagation 
de la Foi dans tout le Pays conquis, & d’entretenir PUnion & 
la Paix entre ces Peuples fubjugués, & leurs Conquérans. Bar- 
thelemy de Carranza avoit toutes les qualités néceffaires pour 
bien remplir ce grand deffein ;, & fur la Repréfentation du 
Confeil Royal, l'Empereur Charles-Quint le nomma à l’Evêé- 
ché de Cufco, ancienne Ville Capitale du Pérou ; fous {és pro- 
pres Rois: mais le modefte Religieux , fans refufer le travail, 
refufa conftanment cette Dignité. Difpofé à partir pour les 
Indes Occidentales , en qualité de fimple Mifonnaire, il ne 
voulut jamais confentir au choix qu’on avoit fair de lei pour la 
conduite d’un grand Diocèfe. Le Pere Jean Solanus, Religieux 
du même Ordre, Profès du Couvent de Salaèmanque, ayant 
été Sacré pour gouverner cette Eglife (*), FEmpereur choifit 
Carranza pour ètre l’un des Théologiens, que Sa Majefté en- 
voya au Concile de Trenté, l’an 1 $45 fous le Pape Paul III. 

Le CardinaÏ Pahvicin, & les autres Hiftoriens Catholiques 
ent fouvent parlé avec Eloge du zéle, & de la ca acité, que 
notre Théologien fit paroître dans cette fainre Affemblée. IE 
prononça un Sermon le premier Dimanche de Carême er 
préfence des Peres du Concile. 11 foutine avec force que la 


Kéfidence des Evêques dans leurs Diocèfes étoit de Droit 


C#) Jean Solmus, après avoir gouverné l'Rome dans le Couvent de Ja Minerve: où il 
quelques années l’Eglife de Cubo. avec | fonda le Collége de faint Thomas. Il mourur, 
beaucoup de fagefle & de vigilance , parmi | & fut enterré dans le même Lieu, le quinfié- 

plus grandes contradictions, fe retira à fme Janvier 1580. 


Lrvrea 
XXIX. 


BARTHELEMY 
DE CARRANZA. 
RÉ SP EERES 








VII. 
Les Sçavans Île 
confultent, 


VIII. 
L'Empereur Je 
nomme à ua Eve- 
ché. 


IX. 
Carranza le re 
fufe ; & eft envoyé: 
au Concile 
Trente. 


1546: 


Fontan, fin Te, 
Dom. p. 184. Col 14 


LIVRE 
XXIX. 


EC) 
BARTHELEMY 
.DECARRANZA, 
RP See ré mmr s 0S 


Il compofe quel- 
ques Ouvrages. 
(* ) Aut, du XVI 
Siécle, IV Part, pag. 
4014 


XI. 
Emploi, & Di- 
gaité qu’irefue. 


XII. 

Il eft fait Supé- 
rieur de fa Provin- 
ce, & va une fe- 
conde fois à Tien- 
te. 

è 





414 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 

Divin, &ille prouva folidement par un Traité, qui fut im- 
primé à Venife Fan 1547, & 1562. Il avoit déja compofé fa 
Somme des Oonciles , Ouvrage , plufieurs fois imprimé, & 
d'autant plus utile, dit M. Dupin (*), qu’il comprend beau- 
coup de Matiéres en un ng Volume. Ambroife Catharin 
ayant entrepris de réfuter fon Traité touchant la Réfidence, 
Carranza laifla à Dominique Soto , attaqué en même tems 
par le même Prélat, le foin de répondre pour lun & pour l’au- 
tre. Nous avons parlé ailleurs de cette Difpute, qui fit bien 


- moins d'honneur à Catharin , qu’à fes fçavans Adverfaires. 


Lorfque le Concile de Trente fut interrompu en 1548, 
Barthelemy de Carranza revint en Efpagne. Il accepta d’a- 
bord la Charge de Prieur dans le Couvent de Palence: pen- 
dant qu'il édifioit cette Communauté par l’éxemple de fes 
Vertus , & qu’il expliquoit avec fruit l’Epître de faint Paul 
aux Galates, il reçut fucceflivement deux Brevets de l’'Empe- 


reur Charles-Quint. Par le premier, ce Prince lui apprenoit 


qu’il l’avoit choifi pour être le Confeffeur de Philippe d’Au- 
triche, fon Fils & fon Héritier préfomptif. Carranza s'étant 
excufé modeftement d'accepter ce difficile Emploi , l’'Empe- 
reur lui envoya un fecond Brevet, qui le déclaroit Evêque des 
Canaries ; mais ni les priéres, ni les inftances réitérées du Sou- 

verain , ne purent l’engager à fe charger de ce fardeau. 
L'amour qu'il confervoit toujours pour fon Etat, & pour la 
Compagnie de fes Freres, le rendit moins difficile à accepter 
la Charge de Provincial de la Province d’Efpagne. Le Chapi- 
tre de fon Ordre, tenu à Ségovie l'an 1 550, l'ayant élû pref 
qu’unanimement, il fe rendit de bonne grace aux défirsdes Re- 
ligieux , dans l’efpérance que l'éxae régularité, dont plufieurs 
faifoient profeflion , le mettroit en état d’être utile à tous, en 
faifant revivre dans tous les Couvens, la premiére ferveur de 
l'Ordre. Il commençoit à y travailler , lorfque l'Empereur 
Charles-Quint l’envoya une feconde fois à Trente, où le Pape 
Jules III fit continuer, ou reprendre, les Seffions du Concile, 
Barthelemy de Carranza , qui y parut de nouveau, non-feule- 
ment avec la qualité de Théologien de l'Empereur , mais aufli 
avec la Procuration de l’Archevêque de Toléde, Jean Mar- 
tinez Silicée , y foutint toute la réputation qu'il s’y étoit ac- 
quife, quelques années auparavant : aufli fut-il employé dans 
tout ce que le Concile eût à traiter de plus difficile, ou de plus 
intéreffant pour la Religion. Les Légats, les Cardinaux , & les 
Evêques, qui n’admiroient pas moins fa prudence & fa con- 
duite, 





Ti 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. #15 
duite , que la pureté de fa Doctrine , le 5h pot avec quel- 
ues autres Théologiens, pour éxaminer les Livres fufpeës 
’Héréfie. Ce travail l’occupa quelque tems ; & il ne püt re- 
tourner en Efpagne qu’en 1553. Arrivé à Valladolid, il fut 
chargé de la même Commiflon par le Tribunal de l’Inquifi- 
tion; & Philippe d'Autriche, qui fe trouvoit dans la même 
Ville, avec fa Cour, le prit pour fon Prédicateur, & fon Au- 
monier , n'ayant pû lavoir pour fon Confefleur. 

Lorfque ce Prince partit Se , pour aller époufer la 
Reine d'Angleterre , il choifit Barthelemy de Carranza pour 
l'y accompagner; parce qu'il le confidéroit comme celui de fes 
Théologiens, qui pouvoit le plus contribuer au Récabliffement 
de la Religion , & à l’Extirpation de l'Héréfie. Il s’y employa 
en effet avec beaucoup de fuccès : il chafla de l’Univerfité 
d'Oxford les Docteurs Proteftans; & y rétablit les Etudes, 
avec la Profeflion des Dogmes Catholiques, qu’on n'y enfei- 

noient plus depuis À vbs années. Les se obftinés, 
: il combattoit fortement les Erreurs, & faifoit brûler les 
Livres, le regardérent comme leur Fléau ; & confpirérent plus 
d’une fois contre fa vie; mais le Seigneur, qui le réfervoir à 
d’autres épreuves, le délivra toujours de leurs mains. La Reine 
Marie l'ayant choifi pour fon Confefleur, Carranza fe fervit 
utilement de fon crédit, pour avancer de plus en plus les Af- 
faires de la Religion. Il fit enforte que le Cardinal Polus, An- 

lois de Nation, fut reçu dans le Royaume en qualité de Légat 
du Saint Siège : & se pr que ce grand Homme faifoit réta- 
blir les Evèques Orthodoxes , & reftiruer au Clergé fes Eclifes, 
fes Biens, fes Bénéfices , ou fes Monaftéres; notre Théolo- 
gien continuoit à expliquer, & à faire recevoir des Vérités, 
qu’on s'étoit accoutumé à méprifer fous les deux Régnes pré- 
cédens. Il compofa un petit Traité, pour apprendre aux Peu- 
ples la maniére d’affifter avec fruit au Sacrifice de la Mefle. 
On aflure que par fes Prédications, fes Difputes, & fes Ecrits, 
il fit rentrer dans le fein de lEglife, un très-grand nombre. 
d'Hérétiques, qui abjurérent publiquement leurs Erreurs ( 1 ). 

(1) F. Bartholomæus de Carranza … opponeret, confringendifque PRE & verbo 


Theologiz item ftudiis præfuit , eà pru- |abominabilium Dogmatum idolis præficerec.. 
dentiæ fingularis, profundæ Doë&trinæ, at- Egrepié id nofter præftitit, Coadjutoribus 


que innocentis vitæ fami, ut Philippo Ca-|u 


roli Cæfaris Filio Hifpaniarym Principi , ad 
fufcipiendam Britannam Sponfam, & cum 
Sponfa dotalitium Regnum properanti, 
unus ante alios idoneus vifus Eee quem 
Hæref jam tot annosinibi ... fuperbienti.… 


Tome IF, 


us viris Dominicanæ fuæ Familiæ , rerum 
Sacrarum peritiflimis ; quoad potuit per 


LIVRE 
XXIX. 


GR Se es 
BARTHELEMY 
DE CARRANZA, 





XIII. 
Philippe d’Autri- 
che le prend pour 
fon Prédicateur. 
XIV. 

Et l’améne avec 
luien Angleterre, 
pour y rétablir 
l’'Exercice de Îa 
Religion Catholi- 
quee 


XV. 
Fruits de fes Le- 
çons , & de fes 
Ecrits. 


Breve illud... Mariæ , & Philippi Chatholi- 


corum Regum imperii tempus, auétoritate 
fummâ qui pollebat, quidquid erat errori- 
bus morbidum ad fanitatis viam reducens, 





4:16 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


Live Ce fur là fon occupation, & le plus précieux fruit de fes 
XKXIX, Travaux jufqu’en 1557, qu'il pañla en Flandres, pour rendre 
| compte à Sa Majefté Catholique, de l’état, ou fe trouvoient 
BARTHELEMY alors les affaires de la Religion dans le Royaume d'Angleterre. 
PSAANES Pendant le court féjour qu'il fit à Bruxelles, le Roy Phili 
eme jour qu’il fit à Bruxelles, le Roy PhilippeIf, 
XVL qui venoit de fuccéder à Charles-Quint dans la Monarchie 
FL en Flan- d’Efpagne, l’employa à inftruire le Clergé, & les Peuples du 
= Pays-Bas, dont l'ignorance étoit alors fi profonde, que la plû- 
part des Curés fçavoient à peine les premiers Elémens de no- 
X VII. tre Religion. Ce fut, dit-on, en cette occalion que Carranza 
ee 7. compofa ce célébre Catéchifme, dont fes Ennemis voulurent 
Pl'uiruétion des depuis fe fervir, pour faire douter de la pureté de fa Foi. 
Flamands, Dans le même rems Jean Martinez Silicée , Cardinal, Ar- 
nant à Chevêque de Toléde, & Primat d’Efpagne , étant mort ; le 
l'Archevéché de Roy Catholique nomma à çe grand Siége, Barthelemy de 
Toléde. Carranza; qui le refufa d’abord avec la même fermeté, & la 
même modeftie, qu’il avoit fait paroître autrefois , lorfque 
l'Empereur Charles - Quint l’avoit nommé à l’Evêché de 
Cufco, & à celui des Canaries. Mais Philippe IE n’eût pas la 
même complaifance, que fon Prédécefleur. Il fut édifié de fon 
refus ; il vit couler fes larmes ; il parut même écouter avec 
plaifir fes Priéres, & la propolition qu’il lui fit de revêtir de 
cette haute Dignité, quelqu'un des trois illuftres Prélats , 
que Carranza prit la liberté de nommer à Sa Majefté, com- 
Me très - propres à remplir lé premier Siège de l’Eglife d'Ef- 
pagne. Mais le Serviteur de Dieu n’en fut pas plus avancé: 
tandis que les plus grands Seigneurs du Royaume employoient 
leur crédit, & tous leurs Amis , pour obtenir pour eux - mê- 
XIX, mes, ou pour quelqu'un de leurs Parens, ce qu’un fimple 
0 Religieux refufoit avec tant de conftance, le Roy lui décla- 
| ra qu'il perdroit fon tems à réfifter , parce que fa volonté ab- 
folue étoit qu’il fe foumit, en acceptant la Dignité, à la- 
uelle il ne Pavoit nommé, que parce qu'il le jugeoit le plus 
digne de la pofléder, & le plus capable d'en remplir tous les 
devoirs. 
= Cesderniéres paroles furent pour notre Archevèque un coup 
de foudre : n’efpérant plus de faire changer une réfolution, 
qui le remplifloit de crainte & de frayeur, il ne fé retira de la 
préfence du Roy, que pour aller fe profterner aux piés du 





expiatä imprimis Acadenià Oxonienfi , con- | na Ecclefià , innumeris, quos priorum tem 
érematifque Hærcricorum. Libris, expulfis!. porum calamitas tranfverfos egerat , &c, 
contumacibus, reconciliatifque cum Roma-{ Nic, Ant. Bib. Nov, Héfp. Tom.1l, pag. 147: 

| us : 


mme mn mn 


ns 


ES 


DE L'ORDRE'DE S. DOMINIQUE. 427 
Crucifix ; où, baigné de larmes, il s’écria plufieurs fois: © 
Dieu de bonté, quel terrible fardeau mettex-vous [ur mes foibles 
épaules : donnex-moi donc les forces néceffaires pour en foutenir le 
poids ( 1). François de Pife, peu favorable à notre Prélat, ra- 
porte autrement le fait : mais il eft contredit kr les Auteurs les 

lus anciens ,& les plus éxaéts. Le Pape Paul IV ayant envoyé 
es Bulles, Barthelemy de Carranza fut Sacré à Bruxelles, 
par le Cardinal de Granvelle, le vingt-fept de Février 1 558. 
La Cérémonie fe fit avec beaucoup d'éclat, dans l'Eglife des 
Dominicains. | 
Le Roy, qui s’étoit toujours bien trouvé d’avoir fuivi fes 
confeils, voulut le retenir auprès de fa Perfonne ; mais le nou- 
vel Archevêque, préférant le Salut des Fidéles à toute autre 
confidération , fupplia Sa Majefté d’agréer qu'il allât vifiter le 
Troupeau, dont on le forçoit de prendre la conduite. Ce ne 
fut qu'avec bien de la peine, & après les plus vives inftances 
qu’il obtint cette permiflion , vers le mois d’Août de la même 
année, En arrivant en Efpagne, il apprit que Charles-Quint 
étoit dangereufément malade, dans le Monaftére de faint Juft. 
Il fe hâta de le vifiter, de le confoler , & de lui donner tous 
les fecours , qui pouvoient dépendre de fon Miniftére. Après 
Jui avoir adminiltré les derniers Sacremens, il reçut fes der- 
niers foupirs, le vingt-un de Septembre 1558 (2); & fe ren. 
dit de là à Toléde ; où tout le Clergé & le Peuple le reçurent 
nt des témoignages extraordinaires de joye, d'amour & de 
refpect. : L | 
n zéle & la vigilance du Pafteur, répondirent bien. aux 
empreflemens du Troupeau. On le vit d’abord appliqué à 
tout ce qui pouvoit contribuer à la décence &àla Majefté du 
Culte Divin, à l’Inftruction des Peuples ; au repos des Famil- 
les; au foulagement des Pauvres ; & à l'édification de tous. 


LIVRE 
XXIX. 


 BARTHELEMY 
DE CARRANZA, 








X X. 
Sacré à Bruxelles. 


XXI. : 
Il affifte Charles- 
Quint à la mort. 


XXII. 

Et eft reçu à To- 
léde , avec de 
grands témoigna= 
ges de joye, 


XXIIT. 
Beaux éxemples 
qu’il donne à {on 
Clergé, & à tout 
le Peuple, 


L'ordre, qu'il avoit déja mis dans fa Maïfon, & parmi fes 


Domeftiques, étoit réglé fur les Saints Canons, & fur l’éxem- 
ple des phs faints Evêques. Il affigna à tous fes Officiers des 
Gages fort confidérables ; & il leur défendit de recevoir des 
préfens. Tous les Emplois, & toutes les Charges qui éroient 
de fa Nomination , il les donna gratuitement : & comme dans 
ce choix il n’eut égard qu’à la capacité , & au mérite, il voulut 
( 1 ) Tumque parere coallus procumbens | Echard, Tom.Il , pag. 257. Col. 1. 
?n genua exclamavit: O quam grave formi-] (2.) Quo fammo Hifpaniæ totius Eccle. 


dandumque onus impofuifti in humeros| fiæ honore confpicuus Carolo Cæfari in ex- 
meos Deus bone ! Digneris ergo 6 Domine | tremis pofito Chriftiani omnis Oficii exhi- 


& neccflarias ad id vires elargiri, &c. 4p. | bitione præfto fuit FPT ML #tfpe. 


1j 


Livre 
XXIX. 


BARTHELEMY 





DE CARRANZA, 
SERRE 





X XIV. 
Sollicitude Paf- 
torale, 


418 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


auffi que ceux qu’il deftinoit à rendre la juftice, où à diftribuer 
des Graces, confervaflent toujours leurs mains pures, & leur 
réputation entiére , en éloignant d’eux tout ce qui auroie pû 
les faire foupçonner de Cupidité, d’Avarice, ou de Simonie. 
Les grandes occupations , dont un Archevêque de Toléde, 
qui veut connoître tout par lui-même, ne peut manquer d’ê- 
tre chargé, n’empêchoïent pas notre Prélat de fe trouver le 
remier au Chœur, à toutes les heures de POfice, foit de jour, 
ou de nuit (r). Il prèchoit cependant tous les Dimanches ; 
vifitcoit fouvent les Hôpitaux , & les Prifons ; & donnoit tou- 
jours quelque confolation à ceux qui y étoient renfermés. Il 
faifoit diftribuer de grofles Aumônes aux uns; & procuroit 
quelquefois la liberté aux autres, ou en acquittant lui-même 
leurs dettes, ou en les accommodant avec leurs Parties. Il 
commença la Vifite de fon Diocèfe , par celle de toutes les 
Paroifles de la Ville; il prècha, & adminiftra le Sacremenc 
de Confirmation dans chacune. Le premier de fes foins étoit 


toujours de procurer aux Fidéles, de bons Pafteurs, & des 


Miniftres capables de les inftruire, & de les édifier. Son Pré- 
déceffeur n’avoit pas voulu permettre aux Peres Jéfuires de 
s'établir dans la Ville de Toléde, & il les avoit obligés de 


- fortir de celle d'Ocagna: Barthelemy de Cärranza, étroire- 


Dupin, Niceron » 
ut P, 


Hift. Eccl. Liv. 

CLXXIV, n.8$. 
X XV. 

Les  Ennemis 
de l’Archevêque, 
cherchent une oc- 
con de le per- 
die. 


Ment uni avec faint François de Borgia, les reçut dans Lx pre- 
miére, & les rétablit dans la feconde (1). 

Les Vertus du Serviteur de Dieu, qui le rendoient précieux 
à fon Peuple, ne faifoient pas lg même imprefon fur Pefprit 
de fes Ennemis cachés; & parce qu’il étoit agréable au Sei. 
gneur, la tentation commença à l’éprouver. Nos Hiftoriens 
François difent communément, que les foupçons qu’on eût 
après le décès de Charles-Quint, qu’il n’étoit pas mort dans 
des fentimens fort Catholiques, retombérent fur Carranza. 
On éxamina dès-lors en fecret, & avec beaucoup de rigueur 
tous fes Ouvrages. La plus févére critique ne trouva rien à 
reprendre dans ‘es premiers qu’il avoit publiés : mais on cruc 


(1) In Ecclefia majori fæpius , maximè 
per adveñtum ac quadragefimam , prædica- 
vit ; per idque temporis quotidiè ad matuti- 
num media noéte furgebat, unico fui Ordi- 
nis Sodali Socio comitatus, atque Ephebo 
lucernulam præferente : primufque in Eccle- 
fia femper aderat, &c. Ecbard. Tom. I1, 
pag. 138. Col. 1. 

(2) Inter opera Carranzæ non omitten- 
dum illud in ævum omne dusaçurum , nem- 


pe Societas J5su Toleti adnriffa : quod ut 
concedercet ejus deceflor Cardinalis Silicæus 
nunqu2m adduci potuerat; imo-& Ocaña 
ejecerat ; ubi eam Carranza fubito reftituit, 
cüm primüm Ecclefiam fuam inivit. Erat 
en illi fumma cum S, Francifco de Borja, 
tunc in Hifpania Commiflario Generali 
familiaritas , animorumque ac confiliorum 
conjunètio , quam nec vincula…. fregerunr, 


Egçhard, Tom, II ,Pag. 242 Çol. 3. 


DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 419 


avoir trouvé dans fon Cathéchifme plus d’une Propofition Livre 
fufceptible d'un mauvais fens. Sur ce fondement, Ferdinand X%XIX. 
de Valdez, Archevêque de Séville, & Grand Inquifiteur d’Ef- 
pagne , réfolut de le faire arrêter : il en demanda la permiffion 
au Pape, & au Roy ; il obtint , & il ne penfa plus qu’à pren- 
dre fes mefures, pour ne pas manquer fon coup. Notre Arche- 
vêque au contraire, quoi qu’averti de ce qu'on tramoit contre 
fa Perfonne, ne voulut prendre aucune précaution, parce que 
fa confcience ne lui reprochoit rien ; .& qu'il mettoit en Dieu 
feul toute fa confiance. A près les Fêtes de Pâques, ayant com- XXVI. 
mencé la Vifite de fon Diocëfe, il la continuoit avec beaucoup ée . ou 
de fruic pour fes Peuples, dont les uns le recevoient chez eux blé, "°°" 
avec refpeét, tandis que les autres venoient en foule aü-devant 
de lui, pour avoir le bonheur de le voir, & de recevoir {a Bé- 
nédiction. ; MUR Re TE - 
* + Il faifoit fa Vifice dans un Village, apellé T'ordelaguna le ._ XX vit. 
. vingt-deux Août 1 $ 59, lorfqu'il fut arrêté par les Miniftres E Li A 
de l’Inquifition, & conduit à Valladolid. Une action de cet Diocèfe, . Vars 
" éclat frappa tous les efprits ; & l’étonnement fut général, Un ‘ft | 
grand Archevêque , le Primat d’Efpagne, dont la Piété & la 
Doctrine faifoient l’admiration de la Nation; qui avoit tou- 
jours été honoré de l'eftime des Souverains ; qui, dans an 
Concile Général, & dans plufiéurs Univerfités, n’avoit agi, 
écrit, ni parle que pour la défenfe de la Foi, celui, qui s’étoit 
montré dans toutes # occafions le Fléau des H crétiques chargé 
de Chaînes fur une accufation vague d'Héréfie, & renfermé 
dans une obfcure Prifon; il n’en falloit pas tant pour allar- 
mer les Peuples, & pour jetter le .crouble dans tous les cœurs. 
Si la crainte lia les langues dans certains Pays , on s’expli- 
qua ailleurs plas librement. Bien des Gens, juftement préve. ,,J°m-Bape Rail, 
nus en faveur de l'illuftre Accufé, ablérent s’imaginer qu’on Lr. NT, Chop. Ho 
en vouloit moins à fa Perfonne, qu'aux grands Revenus de *# ** 
fon Archevêché, qui montoient tous les ans, à plus de deux 
cens mille Ecus. Mais le Difciple de Jesus-Currs T, élevé 
à l'Ecole de la Croix, #ecut cette humiliation de la maïn de 
Dieu, & ne la-regarda que comme un moyen, dont la Provi- 
dence vouloit fe fervir , ou pour le purifier, ou pour enrichir 
Ja Couronne, qu’elle lui deftinoit en récompenfe des Travaux 
qu’il avoit déja foufferts, pour le fervice de ’Eglife. Sa fermeré on IL 
ne l’abandonna pas dans cette occafon ; & une épreuve de —""* 
près de dix-fept ans ne fut pas capable de vaincre fa patience 
vraiment héroïque, | un | 
Hbhii 


nn 
BARTHELEMY 
DE CARRANZA 
mme 
D re, 


LIVRE 
KXNXIX: 


BARTHELEMY 
DE CARRANZA, 
RES 2 


XXIX. 
Appel au S. Siége. 


XX X. 
L’Eplile de To- 
léde réclame fon 
Pafteur. 


XXXI. 

Les Peres du 
Concile de Tren- 
te , parlent, & 
agiffent en fa fa- 


veur. 


Palavicin. Hift, CC. 
Trid, Lib, XXI; 
Cap. VII » D 7e 


Hift. Eccl. Liv, 


410. HISTOIRE DES HOMMES IELUSTRES 
La premiére chofe qu'il crut devoir faire, fut d’appeller d’a- 
bord au Pape, & au Saint Siège. Il récufa enfuite le Grand In- 
quifiteur , & deux de fes Aflefleurs, pour des raifons qui furent 
jugées légitimes. Le Roy, du confentement du Pape, nomma 
d’autres perfonnes, pour faire les Informations, & toutes les 
Procédures qu’on devoit envoyer à Rome. Mais les Inquifi- 
teurs, croyant qu’il y alloit de leur honneur, que l’affaire ne 
fut pas jugée ailleurs qu’en Efpagne , firent naître tant de 
nouvelles difficultés, que ce qui auroit pû être rerminé en peu 
de mois, n’étoit pas encore bien commencé après plufieurs 
années. Cependant l’Epglife de Toléde faifoit entendre fes cris, 
& fes gémiflemens à la Cour de Caftille , à celle de Rome, & 
dans le Concile de Trente, .aflemblé de nouveau fous le Pape 
Pie IV... , a | 
Les Peres du Concile jugeant que c’étoit avilir l'Ordre 
Epifcopal , que de fouffrir qu’un des plus grands Prélats de la - 
Chrétienté fut emprifonné, & jugé par tout autre Tribunal 
que celui du. Pape, agirept vivement auprès des Légats, & 
ceux-ci écrivirent plufeurs. Lettres très-preflantes, pour prier 
Sa Sainteté d'évoquer la Caufe à fon Tribunal , & d’ordonner 
qu’on lui envoyât toutes les Piéces du Procès. Le Pape dans fes 
Réponfes aflura les Peres, qu'aucun de fes Miniftres n’étoic 
parti pour l’Efpagne, à qui il n’eût particuliérement récom- 
mandé cette affaire. Il leur envoya de plus une Lettre du dix- 
huitième Oétobre 1 562 , écrite fur ce fujet de la propre main 
du Roy Philippe IT; dans laquelle ce Prince fe plaignoit au 
sh qu’il eût envoyé une Bulle fur cette affaire à fon Nonce 
Odefcalchi, fans avoir auparavant ouï Sa Majefté. Après avoir 
demandé qu’on ne troublât point à l’avenir l’Inquifition dans 


_cette Caufe, le Roy Catholique proteftoït qu’il fouhaitoit ar- 


Ibid, n. 80. 


XXXII. 
Conduite du 
Pape Pie IV. 


denment qu’on la finit lon les Régles de la Juftice; qu’on y 


alloit travailler inceflanment, & que Sa Sainteté feroit infor- 


mée de toute la Procédure. 

Le Pape avoit de juftes raifons pour ne point fe brouiller 
avec un Souverain, dont l’amitié , difent les Hiftoriens, lui 
étoit néceffaire dans les conjonctures préfentes, pour le bien 
de la Religion. Cependant l'affaire de notre Archevëque n'é- 
toit point avancée en 1 $63 , lorfque le Saint Pere afluroit fes 
Légats , qu'il n’avoit accordé aux Inquifiteurs que jufqu’au 
mois d'Avril prochain, & qu'après qu’ils auroient prononce, 
i ne laïfleroit pas de porter lui -même fon jugement, avec 
toute l'équité requife, & à la fatisfation des Parties, 


DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 43r 

M. Dupin après Oderic Raynal , remarque que le Catéchifme 
de Carranza, cenfuré par l’Inquifition d’Efpagne, ayant été 
porté à la Congrégation des Députés du Concile de Trente, 
pour l’Examen des Livres ,il.y fut approuvé; on en fit une at- 
teftation en bonne forme ; & on la remit entre les mains dé 
l’Agent de Toléde. Le Comte de Lerma fit fes plainces aux 
Peres de la Congrégation de ce qu'ils-avoient ainfi jugé du 
Livre de Carranza, & les pe de révoquer leur Jugement: ce 
qui fut conftanment refufé. L'Evêque de Lérida «ayant forte- 
ment invectivé contre ces Députés du Concile, & contre leur 
Jugement, le Chef de la Congrégation s’en plaignit aux Lé- 
gats , & en demanda réparation pour lui, & pour fes Collégues, 
proteftant qu’il n’affifteroit à aucune action publique, qu’on 
ne leur eut donné une fatisfation convenable. Le Cardinal 
Moron accorda leur différend, & conditioñ que l’Evêque de 
Lérida feroit des excufes aux Députés ; & que lon ne donne- 
roit point de Copies de Patteftation, Cette affaire fut ainfi 
afloupie. ; MR Re 6 a rne 


L I v R È 
XXIX. 


BARTHELEMY 
DE CARRANZA, 
Dire sr de 7 ni 





Aut, du XVI, Siécle, 
IV. Part. pag. 401. 

:. Vide Odorix. ad 
An. 1463, n.138. 


XX XIII. 

Le Catéchifme 
de Carranza eft 
approuvé dans le 
Concile de Tren- 
te. 


Mais la principale étant toujours fur le même pié, le'Pape 


fe détermina enfin à envoyer des Cominiflaires en Efpagne; 
Jour la juger fur lés Lieux. Le Cardinal Boñcorhpagno, Légat 
à Latere , évoit à la tête de la Commifhon : Jean-Baprifte Caf2 
tania, Evèque de Roffano, Nonce Apoftolique dans le Royau- 
me d’Efpagne ; & Jean Aldobrandin Auditeur de Rote, ‘de- 
voient juger avec lui. Ces Commiflaires, dont les deux pre: 
miers montérent depuis fur la Chaire de faint Piérre, fous le 


ñom de Grégoire XIII, & d’Urbain VII, arrivérerit à la Cour 


de Caftille , dans le mois de Novembre 1,64; & furent fort 
bien reçus du Roy, qui les avoit attendus avec impatience. 
Mais quand on vint au fujet de leur Délégation, les Officiers 
de l’Inquifition voulurent prendre féance, & juger avec eux: 
ce que les Commiffaires du Pape n£ voulurent jamais fouffrir, 
parce que leur grand nombre les auroit rendu maîtres du Ju- 
£cment. Pendant cette Difpute, le Pape Pie IV mourut à 
Rome, le dixième Décembre 1565 ;.& le Cardinal Légar; 
voulant affifter au Conclave, partit auffirôt d'Efpagne ;-fans 
prendre congé du Roy. Il n’arriva cependänt en Italie qù’a- 
près l’Ele&ion de Pie V faite le fept de Janvier‘ r $ 66. 

Le pieux Archevêque de Toléde étoit dans la feptiéme an- 
née de fa Captivité ; & il avoit paflé cés jours de Tribulation, 
dans une Union très-étroire.avéc Dieu, dans les Exercices vo-. 
lontaires d’une févére Pénitence, ou d’une Oraifon prefque 


no 


XXXLV. 
.: Commiflaires 
Apoftoliques en- 
voyés en Efpagne, 


XXXVY. 
Sans fruit, 


XXXVI, 
Mort de Pie LV. 


Livre 
XXIX. 


D 
BARTHELEMY 


DECARRANZA. 


XXXVILI. 
Piété & patience 
héroïque du faint 
Archevêque. : 


XXXVIILI. 
Pie V, évoque 
l'affaire à fon Tri- 


bunal, 


Vie de faine Pies 
Liv. 111, Chap. 11, 
pag: 112 

XXXIX. 
L’Archevêque ar. 
sive àRome. 


431 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


continuelle, & dans une fi grande liberté d’efprit, que ceux 
qui avoient l'honneur d'approcher de fa Perfonne, ne remar- 
quérent jamais en lui, ni la plus légère émotion, ni une pa- 
role de plainte, ou d’impatience." Toujours maître de fes paf_ 
fions, & femblable à lui-même, il conferva jufqu’à la fin cette 

aix, & cette férénité, qu'on peut bien regarder comme un 
miracle de la Grace(1). Maistandis que, content de recomman- 
der à Dieu les befoins de fon Eglife, il s’abandonnoit lui-même 
fans réferve, aux Ordres du Ciel, fes Amis, furtout les Supé- 
rieurs de fon Ordre, agifloient avec zéle, pour lui faire rendre 
juftice. Le Cardinal Boncompagno repréfenta fi vivement au 
nouveau Pape, les oppofitions que les Inquifiteurs d'Efpagne 
avoient faites à l’éxécution de la Commiflion, donnée par fon 
Prédéceffeur, & les inconvéniens qu’il y auroit à > on 
à leurs prétentions ; que Pie V réfolut d’évoquer l'affaire à 
Rome, malgré toutes les réfiftances, qu’il prévoyoit déja : elles 
furent extrêmes, mais la fermeté du Pontife les furmonta tou- 
tes: il fallut obéïr. Sa Sainteté ufa de priéres, & de raifons avec 
le Roy Catholique, & de menaces envers les: Inquifiteurs. 
Lorfque ceux-ci voulurent renouveller leurs Repréfentations 
à Sa Majefté, pour lui perfuader qu'il y alloit de fon Autorité 
de ne point fouffrir, que l’Archevêque de Toléde fut transféré 
hors de fes Etats, ce Prince ne répondit autre chofe, finon 

w’il falloit obéïr à un faint Pape, qui faifoit routes chofes 
re la vûe de Dieu, & felon les régles de la plus éxacte juftice. 

Ce ne fut que fur la fin du mois de May 1 567, que Barthe- 
lemy de Carranza arriva à Rome; on lui donna le plus com- 
mode Appartement du Château Saint-Ange; & on letraita à 
tous égards avec plus de douceur, 2e n’avoit fait en Efpa- 
gne. On étoit communément perfuade que les grands Revenus 
de fon Bénéfice faifoient fon ce grand crime ; & lui-même ne 

enfoit point autrement. Gn raporte que lorfqu'il entroit dans 

e Château Saint - Ange , il dit: Je me trouve toujours entre 
mon plus grand Ami, G mon plus grand Ennemi. Si ces pa- 
roles affligérent d'abord les deux Prélats, qui étoient à fes cô- 
tés, ilne És laïffa pas long-tems dans l'inquiétude: Mon plus 
grand Ami, ajouta-t-il, c’ef mon innocence : @ mon plus grand 
Ennemi eff mon Archevéché de Toléde, X] fe trouva des Perfonnes 


(x ) EÂ fervatä ufque ad obitum œquani- | documentum familiaribus unquam dederie,. 
mitate, mentifque in tot improfperis tran-|&cc. Niç. Ané. Bibl, Nov. Hifp. Tom. 1, pag. 
quillitate , ut nec leve aliquod impatientis, | 148. Col. 1. 
quærulive, aut iniqui adverfratibus anümi | 


généreules, 


DE L'ORDRE DE $. DOMINIQUE. 433 
généreufes, qui, plus fenfibles à la vérité , qu’à leurs intérêcs 
temporels, ne craignirent pas d'entreprendre fa défenfe, & 
dé travailler à fa juftification ; quoiqu'on n’ignorât pas les fâ. 
cheufes préventions, qu’on avoit infpirées au Roy Catholique, 
contre un Sujet qu’il honoroit autrefois de la plus parfaite con. 
fiance. L’Illuftre Docteur Navarre, âgé de quatre-vingt ans, 

le fuivit à Rome ; & fit plufeurs belles Apologies, confacrant 
{a plume, & fes derniers jours, à faire connoître l’innocence de 
ce grand Prélat. Gafpard Cernantez, Archevêque de Tarra- 
pe , hazarda les Etabliffemens confidérables qu’il avoit dans 
e Royaume, en follicitant pour lui. Saint François de Borgia, 
qui s’étoit déclaré en fa faveur en Efpagne, ne lui manqua pas 
à Rome :on aflure qu’il lui rendit tous les bons Offices, qu’on 
pouvoit attendre d'un Ami reconnoiflant, & d’un grand Saint. 
Le zéle de Pie V, n’avoit pas befoin d’être follicité, pour 
tirer de l’oppreflion unilluftre Perfonnage , qui lui étoit cher 
ar bion 13 Titres. Il nomma d’abord des Commiflaires 
clairés , & intégres ; il leur recommanda furtout l’éxa&i- 
tude, & la diligence; & il aflifta lui-même à plufieurs Aflem- 
blées. Mais les longues Procédures envoyées d'Efpagne , & 
qu’il falloit traduire en Latin, confumérent bien du rems; & 
le Procureur de l’Inquifition trouya tant de moyens de tirer 
-Paffaire en longueur, que quoique le Saint Pere eût fait expé- 
dier une Sentence, il mourut avant que de pouvoir la porter 
avec les folemnités requifes. Son Succefleur Grégoire XIII 
trouva: les mêmes obftacles à fes bons defleins, & il ne püt 
“prononcer fon Jugement que le quatorziéme Avril 1576. 
Carranza fut abfous à fa vérité (1), maïs on lui fit abjurer 
ne Propofitions, qu’il n’avoit jamais foutenues dans le 
{ens qu’on leur donnoit. On lui ordonna aufli de réciter quel- 
-ques Priéres ; & on le fufpendit du Gouvernement de fon 
Eglife pour cinq ans, fe ane lefquels il devoit demeurer à 
Rome, dans le Couvent de la Minerve, & recevoir mille Du- 
cats par mois pour fon entretien. Le faint Homme, qui fe foù- 
mit 4 tout avec une humilité édifiante , ne jouit pas long-rems 
-de la liberté qu’on venoit de lui rendre. 11 parut que le Cielne 
-J'avoit réfervé que pour en faire un node de patience ; & il 
lPapella au véritable Repos, dès qu’il fut arrivé à la fin de fes 
Perfécutions. La Cour, & la Ville de Rome ne parloïent qu'a- 
vec admiration de fes rares Vertus, furtout decette conftance 
(1) Nibil folidi repertum fuit, ut Ar- joe M, 1560. # 13e 
.Chiepifcopüs manifeftæ noxæ damnaretur. 


Tome IF, Jii 


LIvRE 
XXIX. 


BARTHELEMY 
DE CARRANZA, 
CREER RENNES 








Vide Echard, Ton. 


Il, pag. 241. 


Sacchin. Hift. Soca 
Jef. Lib, IV. 


XL; 
Longues Procé- 
dures. 


X LI. 
Carranza eft dé: 
livté. 


LIVRE 
XXIX. 


BARTHELEMY 
DECARRANZA. 
= ire," 





XLII. 
El édifie la Ville 
de Rome. 


_ XLIII. 
Sa dermére ma- 
Jadie, 


XLIV. 
Reçoit les der- 
nters Sacsemens. 


XLV. 
Difcours tou- 
chant, qu’il fait 
peu de momens 
avant fa mort. 


Vie Ap. Echard. 
Teux 1F, pag, 240. 


434 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


inébranlable, qu’il avoit fait paraître dans toute la fuite dê fes 
adverfités. | 

Quoique l’Archevèque fut déja trés-indifpofé , il vifita à pié, 
& avec beaucoup de ferveur, les fept principales Epglifes de 
Rome, pour gagner le Jublilé, que Sa Sainteté lui avoit ac- 
cordé, & à tous ceux qui FPaccompagneroient à fes Stations. 
La foule du Peuple auroit été trop grande, fi par un Ordre 
exprès du Pape, il n’avoit fait le Lundy matin de Pâques, ce 
qu’il avoit déterminé de faire le Mardy. Cette précaution, 
qui trompa l'attente du grand nombre, ne pür empêcher que 
bien des Romains ne contentaflene en même tems leur curio. 
fité & leur dévotion. Le Prélat trouva par tout fur fes pas des 
Pauvres, à qui il fit diftribuer de l'argent. IL célébra les Saints 
Myftéres, avec une effufion de larmes, qui en tira des yeux de 
tous les Affiftans ; & dans fa derniére Station, il fentit de vives 
atteintes de la maladie, dont il mourut. 

* Dès que le Pape eût appris fon indifpofition, ild’envoya 
vifiter, tantôt par fon Confefleur, tantôt par fon Maître de 
Cérémonies , & quelquefois par fes Camériers fecrets, qui 
Faffarérent tous que Sa Sainteté etoit extrêmement affligée de 
fa maladie. Son mal, qui étoit une Rétenrion d’Urine, s'aug- 
mentant, il ne penfa plus qu’à fe préparer à la mort. H fit une 
Confeflion Générale au Pere Alphonfe Ciaconius, fe fit ap- 

orter le Saint Viatique par le Prieur de la Minerve; & il re- 
çut la Bénédi&ion , que le Pape fui envoya, avec lIndulgence 
Pléniére, que Sa Sainteté lui avoit accordée. Ce fur dans ces 
derniers momens, que l’Archevèque de Toléde donn2 de nou- 
velles marques de fon Orthodoxie de fon Humilité , de fa Cha- 
rité, & de toutes les Vertus Chrétiennes. Avant que de rece- 
voir le Sacré Corps de JEzsus-Cnkrisr,'il fit un Difcours 
fort couchant : nous devons dx Lane ici les paroles , qu’il pro- 
nonça tout haut, eñ préfence de quelques Prélats, de plufieurs 


Religieux , & de deux Notaires, qui étoient dans fa Chambre. 


« Je prend à témoin les Habitans  Téffes appello Curie Cœleffis incolas; 
» de la Cour Célefte, les Saints An- judicem accipio fupremum bnnc Domi. 
» ges, quej'aitoujours honoréscom- 7m buic Sanitiffimo prafentem Sacra- 
» me mes Patrons: & fous les yeux mento, igfique adffantes Sanëtos An- 
» de Jrsus. CHRIST, mon Seigneur, gelos, quos ut Patronos femper colui : 
» préfent danscet AugufteSacrement, furo per bunc eumdem Dominum, d 


» que je vai recevoir, & à qui je dois per proximi tranfités mei prafentem 


» bientôt rendre compte detoutesles fatum, perque rationem ,quam divine 
» ations de ma vie, comme à mon /#e majeflati flatim à me reddendim 
» Souverain Juge, je protefte, que certe [cio, & expello, me toto illo 1emæ- 


DE L'ORDRE DE $. DOMINIQUE. 435 ” 


pore, quo in Relirione legi, aut peff- pendanttoutletems que j'ai fait des « EL + | 
sn. Jcripf, Dire , docui , dif Lecons dans le Cloîtie ; que j'aicc . “£ L 7 
psravi in Hifpania, Germania, An- écrit, prêché , enfeigné, difputé ,en « | 
£lia , ad id femper, @ maxime atten. Efpagne , en Allemagne, & en An-i BARTHFLEM 
diffe, nt fdem Domini nofiri Jefs pro Pa » mOn premier, & principal ce DECARRANZA. 
virilé extollerem , Hereticofque impu- but a toujours été d'établir de tou- « 
grarem, Placuit divine fn maje tes mes fèrces , les Vérités de la Foi, cc 
Jic mê in hoc fuo nogotio juuere , ut fus 8 de combattre les Héréfies. C'é- « 
defuper æccedente gratis Haretices plu- toit l'Ouvrage du Seigneur , plutôt cc 
vimos ad fidem Catholicam revecarim que le mien: aufli a-t-il daigné ce 
in Anglia, dum noffrum Regem eo m'aider fi puiflanment, par {a « 
fam comitarus : cujus accendente man- Grace, que j'ai eû la nobios ‘6e 
dato precipuorum illius temporis Here. de rapeller à la Profeflion de la Foi « 
ticorum cadavera exhumari, ac famma Catholique , un grand nombre « 
cum fantle Inquifiionis auttoritate d'Hérétiques, dansle Voyage d’An- «c 
cremari curavi, Catholici & Heretici gleterre, où j'avois accompagné le « 
me primum fidei defenforem dixere, li- Roy Philippe IT , notre Souverain, «c 
cèt id de me afferere, vel [entire non C'eft par fon Ordre, & avec l’Au- « 
prefmam ; me tamen inter primos fem- torité du Tribunal de l'inquifition, « 
per extitifle, qui fantlo buic allabora- que j'aifait déterrer, & jeter au feu « 
vrunt negotio pojum affirmare, pluri- les Cadavres de ceux, qui avoient « 
maque ciroa id & me peratta, juffu, ac le Le contribué à répandre l'HE- 6 
nute Domini noffri Regis, plurimorum réie, Les Catholiques, & les Hé- « 
que hicrefero teflis optimi : quem colui, rétiques s'accordoient alors à m'a- « 
€ dilexi, colo, ec ex corde fingulariter peller le plus zélé Défenfeur de la & 
diligo ; quem nec ullus à filiis fuis ram Foi; ce Titre m'étoit trop glo- « 
firmo,tamque fincero,quo ego majeflatem rieux ; je ne penfe pas fi avanta- « 
faam, profequitur aut profequeturamore. peufement de moi-même ; maïs je « 
Praterea non modo toto vite mex neCrains pas d’aflürer, qu'ayant été « 
decurfs aliquam Haerefim , vel quodli- employé avec ceux, qui ont tra- « 
bet vero ac genuino fantte Romane Ec- vaillé les premiers au Rétabliffe- cc 
clefia fenfni contrarium nec predicavi, ment de la Foi , dans le Royaume « 
nec docui, nec propugnavi , «ut defendi : d'Angleterre, je m'y fuis appliqué ce 
nec in nllum, de quibus me fufpetlum avec ardeur, & avec fuccès: J'ai ce 
babuerunt , ditle , propolitionefque pour témoin de la plüpart de mes ce 
meas in abfenum , alienwmque #b eo aëtions, le Roy Catholique, mon « 
quo 4 me prolate fuerant, fenfm in- Maître, dont j'ai éxécuté les Or- « 
terpretantes , errorem prolapfus [um ; dres; & pour lequel j'ai toujours « 
fed juro per fupra difla, perque eum- confervé, comme je conferve en- « 
dem Dominum quem mox accipiam ju- cove un amour fi tendre , & fi ref- «e 
dicem, ne vel leviori quidém haëtenus petueux, que je doute s'il peut «c 
copiratione ffmilinm , æut corum que jamais être plus fincéremenit aimé 6 
mibi func in proceffn objeila, fuiffe me pat aucun de fes propres Enfans ».: 
contaminatum , nec circa id ullatenus  « Je déclare encore, que bien «e 
4 me dubitatum aut imaginatum : [ed éloigné d’avoir écrit, enfeigné , ou «s 
contra legiffe femper, [cripfife, docuiffe, foutenu quelque Héréfie, je n’ai « 
pradicalleque firmiter, @ fincerè fidem jamais prétendu avancer quelque & 
banc veram quam modo credo, © quam Propofition, qui fut contraire aux «e 
smoriens profiteor, ._ fenrimeus connus de la Sainte Eglife « 
1iii 











Livre 
XXIX. 


BARTHELEMY 


DE CARRANZA, 
D 





XLVI. 
Picux décès. 


436 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


» Romaine. Je me fuis ainfi préfervé  Nibilominus fententiam in men cau- 
» de l’'Erreur ,qu'on ne m'aimputée, [4 4 fanilitate [na datam, nt juflans 
» que parce qu'on a interprété quel- fafcipio G agnefco ; quippe datam. # 
» ques-unes de mes Propofitions, JEsU CHRISFI Wicario, quam ut 


» dans un fens étranger, & infiniment 
» éloigné de ma penfée. Je ne crains 

as d’affurer avec ferment , en pré- 
Eee de JEsuvs-CHRIST(queje 


9 
3) 


talem accepi, atque talem habeo , chm 
judex in ea caufæ, prater quam quod 
Jesu CHR1ST1 Wicarius eff, pru- 
dentiffimus , rettiffimus , dottifimufque 


» vais recèvoir ) que je fuis très-in-. /#r, Znf#per per agonem , C tranfités 


» nocent fur toutes les accufations, 
» dort on m'a chargé dans la fuite 
» du Procès; & que le fens corrompu, 
» qu'on a donné à mes Paroles, ne 
» m'eft jamais venu dans l’efprit, ni 
» dans l'imagination. Je parle devant 
#» mon Dieu,& devant mon Juge;lorf- 
» queje protefte que dans mes Écrits, 
» ainfi que dans mes Leçons, & dans 
» mes Prédications, jai toujours pris, 
» pour ma régle , cette fainte, Rule 
» véritable Foi, dans la Profeflion de 
» laquelle j'ai maintenant le bonheur 
» de mourir. 

« Je me foûmets cependant avec 
» un pee refpett au Jugement 
» rendu, dans cette affaire, par le 
» Vicaire de JEsus-CHR1IST: je 


ameffias , quas parior, non folum om 
nibus , qui in bac caufa adverfum me 
partis vices fuffinuere , vel quolibet 
modo adverfum me egere, libenter mo- 
do condono, & ignofco 3 verum € 
ipfis femper ignovi , quidquid in me 
tentaverint , ac quodcumque mibi gra- 
vamen inferre voluerint, Nunquam in 
Dominum noffrum peccavi, odium in 
eorum aliquem retinendo ; quin femper 
pro eis divinam majeflatem fuam exo— 
ravi ; O' nunc ipfos omnes in corde gero 
ad locum , quo divino nutu ,divina © 
faperveniente mifericordiä migraturuns 
me fpero : coram hoc Tribunali fapremo 
adverfusillorum quempiam proferamni- 
bil , fed pre emnibus Dominum nofirum 
fapplex orabo, 


» l'ai regardé, & je le regarde comme jufte, ayant été prononcé par un 
>» Juge très-fage, très-droit, & très - éclairé. Je pardonne de bon cœur à 
# TOUS Ceux qui ont agi, ou parlé contre moi, de quelque maniére qu'ils fe 
» foient comportés, & quelque outrage qu’ils ayent voulu me faire. Eh ! 
» comment ne leur pardonnerois - je pas, étant déja au Lit de la mort; 


2 
29 


pue je n’ai jamais eû pour eux que des fentimens de charité> La 
aine n'eft point entrée dans mon cœur: j'ai toujours prié pour ceux 


» qui fe déclaroïent contre moi; je les ai aimés ; je Les aime ; & dans le lieu, 
» Où la Divine Bonté va m’apeller , je ne me rendrai point leur Accufateur 


» devant leSouverain Tribunal, mais 


je demanderai pour eux la même mi- 


» féricorde , que Le Seigneur m’aura accordée ». 


Un Difcours fi Chrétien, dans la bouche d’un refpe&able 
Vieïllard, moins épuifé par les années que par les mauvais 
traitemens , toucha & attendrit jufqu’aux larmes tous ceux qui 
l'entendirent, ee avoir donné fa Bénédicion , & les dernté- 


res marques de fa tendrefle , à 


tous fes Domeftiques, qui l’a- 


voient toujours fervi, avec une conftante fidélité, il ne fut 
occupé que de la penfée de l’Eternité, & du défir de s’unir à 
Dieu. Pendant qu’on récitoit auprès de fon Lit les Priéres de 
J'Eglfe, il fe repofa dans le Seigneur, le deuxiémejour de May 


!'DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 437 
1576, dans la foixante -treiziéme-Année de fon Age, le dix- 
feptiéme jour depuis qu’il avoit été rendu à {es Freres, après 
feize. Ans, & fept mois de Prifon. 

Le Souverain Pontife , qui connoifloit fon grand mérite, & 
qui n’avoit pas attendu fon décès pour faire publiquement l’E- 
loge de fes Vertus(1), témoiÿna une extrême douleur de fa 
mort. 11 ordonna qu’on lui fit une pompe funébre, qui répon- 
dit à la Dignité de fon caractére, & de fa perfonne. On le re- 
vêtit de fes Habits Pontificaux; & le concours du Peuple fut 


. prodigieux. Plufieurs Prélats, & bien. d’autres perfonnes, les 


plus qualifiées de la Cour, lui vinrent baïfer les mains , & les 
piés : quelques-uns le reclamoient comme un Saint, qui régnoit 
avec Dieu, & on les entendit crier plus d’une fois dans l’E- 
glife : Sanile Bartholomeæe, ora pro nobis. On craignit que le 
trop grand concours du Peuple ne caufit quelque confufion ; 
& cette crainte fit avancer l’Enterrement, où le Général de 
l'Ordre, Séraphin Caballi, Officia. Le Corps du pieux Arche- 
vêque fut inhumé entre les Tombeaux de deux Cardinaux, 
dans le Chœur de FEglife de la Minerve ; & par Ordre de Sa 
Sainteté, ou avec fon agrément, on grava fur une pierre de 
Marbre, cette Epitaphe : | 
D. ©. M. 


Bartholomæo de Carranza , Navarro, }Philippo II. Rege Catholico fibi Commifhs 
Dominicano | Archiepifcopo Toletano ,|egregiè funéto , animo in profperis mo- 
Hifpaniarum Primati, viro, genere, vità, |defto, & in adverfis æquo. Obiit anno 1576, 
Doëtrini , concione , atque eleemofynis|die 2 Maiï, Athanaño & Antonino facro, 
claro: magnis muneribus à Carolo V, & à |ætatis fuæ 73. Ibid. pag. 219. 


On voit par là, & il feroit aifé de le prouver par le témoi- 
gnage de prefque tous les Hiftoriens, Efpagnols, Iraliens, 

rançois, & Allemands, que les Liens n’avoient point obf- 
curci le mérite de ce grand homme. Sa mémoire, dit M. Dupin, 
a été en eftime, & en vénération parmi les perfonnes pieufes, 
& fçavantes. L'Eglife de Toléde, qui n’avoit ceflé de lPaimer 
& de le défendre généreufement pendant fa vie, le pleura 
après fa mort ; & le mitavec diftinétion parmi fes plus illuftres 
Pafteurs , qui l’avoient gouvernce depuis faint Eugene. Le 
Cardinal Gafpard de Quiroga, qui fut fon Succefleur dans ce 
grand Siège, après avoir fait célébrer un Service très-folemnel 

{ r) Ubi Gregorii XHI pedes exofculatus| Cathechefbus, ab Ecclefia percepro, gra- 
eft, hic fummus Pontifex eum palam coram| vifimè extulit ; fed & quoad poftez vixit, 
ampliffimo caœtu à præclara animi indole, | omni complexus eft urbanitare & gratia,&C 


fummâ eruditione | concionibus afliduis , | Echard, Tom. II » Page 242. Col, 2. 
fruttu muliplici à documenuis ipfius, ac 


ee eo” 


Tiiuüÿ 


Livre 
XXIX. 


BARTHELEMY 
DE CARRANZA, 
NE rs nt =) 








XLVII. 
Eftime générale, 
qu’on fait de fa 
Vertu & de fon 
mérite. 


Vie de $, Pie Liv. f, 
Chap. II, pag: 2118. 
XLVIIL 
Sa Sépukure. 


XLIX, 
Son Episaphe. 


L. 
Sa mémoire ct 
en vénération, 


e 


LE 
Son: Succeffeur 
dans le Siége, fair 
écrire (a Vie. 


LIvVRE 
_XXIX. 


BARTHELEMY 
DECARRANZA. 
SRG EEE EEE 








Pag. 141. Chap. II. 


ANTOINE 
HAVET. 





L 
Naiffançe , incli- 
nations, premié- 
res Etudes d’An= 
toine Havet, 


Gall. Chrift. Tom. 
All, pag. $4te 


433 HISTOIRE DÉS HOMMES ILLUSTRES 

our le Repos de fon Ame , attentif à cranfmettre à la poftérité 

a connoiflance de fes vertus, & de fes belles actions, pria un 
Auteur de réputation d'écrire avec foin l’Hiftoire de fa Vie. 

Mais les Ouvrages , que le fçavant Archevêque nous a laif- 

fés, fuffiroient feuls , pour nous faire connoître fa Piété, fon 
Erudition, & la pureté de fes fenrimens. 11 falloit fans doute 
que fa Vertu fut bien folide, & fa Doctrine bien orthodoxe, 
pour mettre {es puiflans Adverfaires hors d’état de produire 
contre lui aucune preuve d’Erreur, après un Examen fi long 
& fi rigoureux. Nous avons déja remarqué , que fon Cathé- 
chifme, contre lequel les Inquifiteurs d’Éfpagne avoient tour- 
né toutes leurs Batteries, fut hautement approuvé par les Dé- 
putés du Concile de Trente ; à la tête defquels étoit l’Arche- 
vêque de Prague ( r ). Et le Pere Echard ajoûte que ce Cathé- 
chifme fut imprimé la même année à Rome , avec la permif- 
fion du Pape Pie IV , qui fit les frais de l’Impreffon. 








ANTOINE HAVET, DOCTEUR DE PARIS, 
 PREDICATEUR ET CONFESSEUR DE MARIE 

 D'AUTRICHE, REINE DE HONGRIE, ET PRE- 
MIER EÉVESQUE DE NAMUR. 


E n’eft ni la Nobleffe, ni la faveur, mais une folide piéré 

jointe à de grands talens, qui a élevé à des Emplois dif- 
tingués l’illuftre Perfonnage , dont nous allons écrire fuccinc- 
tement la Vie. Antoine Havet, apellé quelquefois Antoine 
d'Arras , du lieu de fa naïffance (*), écoict Fils d’un Meunier ; 
mais il fçut relever la bafleffe de fon Extraction, par les qua- 
lités de fon efprit ; & la Providence permit que fes pauvres 
Parens, faifant plus d’attention à fes Vertus naïflantes, que 
n'ont coutume de faire les perfonnes de cer Etat , lui procuré- 
rent une Education, qu’ils n’avoient point donnée à Fr au- 
tres Enfans. Le pieux jeune Homme, plein d’émulation , & de 
fentimens, fit aflez connoître dès fes premiéres années ce qu’il 
feroit un jour. Un naturel docile, & un efprit aifé , ouvert, 


(1 ) Confultabant itaque an hujus Cate-[ (*) Le Pere Echard dit, qu’Antoine 
chifmus in indice Librorum prohibitorum | Havet étoit né dans un petit Village, pin 
configendus effet. Traditur proptera exami- | S’mencourt. Mais les Auteurs Flamands le 
sandus Atchiepifcopo Pragenfi, ac fimul {font natif d'Arras: F. Anseniss Havet, civis 
aliquot Theologiæ Doétoribus, qui aceuratè | ac Religiofus Atrebantenfis. Infulz Belgicæ 
illum perlegentes , nihil À reéta fide alienum | Ord. FF. Præd. p. 10. D, Denys de Sainte 
continere afleruetant, &c. Ofdoris. ad 4n. | Marthe, favorife ce fentiment, dans fon 
1563.%. 138. tyoifiéme Tome de Gallia Chrifiiens , p- 544 


: DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 439 


. avide de tout fcavoir, capable de tout apprendre, le firent 
d’abord aimer & eftimer de tous ceux qui le fréquentoient. La 
crainte du Seigneur, la pudeur, & la modeftie, qui Jui étoic 
comme naturelle : tout cela Péloigna de ce qui auroit pû cor- 
rompre fon innocence. Ayant fait avec fuccès fes premiéres 
Etudes dans le Collége d'Arras, il embraffa l’Inftitut de faint 
Dominique dans la même Ville, pendant que les nouvelles 
Héréfies fouffloienc la Rebellian dans une grande partie du 
Pays-Bas Efpagnol., 

Envoyé bientôt après {a profeflion Religieufe, dans les Eco. 
les de Sorbonne, Haver fe diftingua parmi tous les Etudians, 
autant par la pureté de fes mœurs , que par le brillant de fon 
cfprit, & fes rapides progrès dans les Sciences. Il avoit reçu 
de la nature une grande facilité à s’'énancer, & à perfuader : 
il cultiva de bonne heure ce talent, qui lui fervic depuis à 
faire réuflir, ce que le zéle de la Religion lui fie entreprendre 
pour le Salut des Ames. Il prit fes dégrés le Mi Janvier 
1549. Il avoit déja paru avec honneur dans les Chaires de 
Paris ; & il continua à prêcher avec fruit dans le Pays-Bas, ou 
à enfcigner avec applaudiflement jufqu’en 1553, qu'il alla en 
qualité de Définiteur de fa Province , au Chapitre Général de 
l'Ordre, aflemblé à Rome pour l’Election d’un Supérieur Gé- 
néral des FF. Prècheurs. 

De retour en Flandres, il édifioit par l’éxemple de fes Ver- 
tus , la Communautés d’Arras, qui Pavoit él pour fon Prieur, 
lorfque fon mérire le fit apeller à la Cour de Bruxelles. Le 
Gouvernement des Pays-Bas étoie alors entre les mains de 
Marie d'Autriche , Sœur de l'Empereur Charles - Quint, & 
Veuve de Louis Jagellon , Roy de Hongrie, mort l'an 1 s26 
à la Bataille de Mohatz où les Hongrois furent défaits par 
les Turcs. Cette Princefle, dont quelques Hiftoriens louent 
beaucoup les belles qualités, & qui n’étoir pas moins propre, 
dit-on, à conduire les Armées durant la Guerre, qu’à ménager 
les efprits dans la paix, ayant entendu quelques Sermons du 
Pere Havet, le choifit pour fon Prédicateur Ordinaire, & 
bientôt après pour fon Confefleur. Eorfqu’au commence- 
ment de 1556, elle fe retira en Efpagne, auprès du Roy 
Philippe IT fon Nevey, Marguerite d'Autriche, Fille naturelle 
de Charles Quine. & Duchefle de Parme, lui fuecéda dans le 
même Gouvernement, & donna les mêmes marques de con- 
fance à notre Prédicateur, à qui elle conferva le Rang, & 


Livre 
XXIX. 


ee neet 
ANTOINE 
HAVEFT. 
À. 


es 
Echard, Tom. Il, 
Pag- 1246: 247. 
IL 
Sa Vocation, 


HIT. 
Doûteur de Ses. 
bonne. 


Prêche avec fsuie 
dans le Pays-Bas. 


Y. 
Apellé à la Cour 
de Bruxelles. 


VI, 

I eft choifi porr 
être le’ Prédica- 
teur, & le Eon- 
fefleur de Marie 
Keine de Hon— 
grie , & de Mar- 
guerite d’Autxi- 
che. 


44o HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


L:ve s tous les Emplois, que lui avoit donné la Reine de Hon- 
XXIX. grie(r). 

Comme ces deux Princefles goûtoient extrêmement le ca- 
ractére d’efprit du Serviteur de Dieu. dont elles connoifloient 
bien la capacité, & la probité , elles profitoient aufli de fes lu- 

VIL. miéres, & de la fageffe de fes confeils, foit pour s’oppofer aux 
a FU & mo- progrès de l’Héréfie ; foit pour menager avec prudence les ef- 
rits des Peuples portés à la Révolte, & fort pañlionnés pour 
fes nouvelles Opinions, dont plufieurs étqjent déja infectés. La 
douceur naturelle de la Gouvernante s’accommodoit de la mo- 
dération du Confeffeur : l’un & l’autre contribuérent à fufpen- 
dre le foulévement prefque général, qui éclata depuis, lorfque 
le Duc d’Albe voulant agir avec plus de rigueur, porta les af- 
faires à l'extrémité. L’Hiftoire de ce grand Evénement n’eft 
oint de notre fujet: il fuffit de remarquer ici que pendant que 
Ê Pere Havet s'arrêta à la Cour de Bruxelles, 1l y fut dans une 
eftime générale ; on étoit également fatisfait de "hs Eloquence 
Chrétienne, & édifié de la maniére noble & généreufe, avec 
laquelle il s'employoit dans les occafions, à tout ce qui inté- 
refloit la juftice, la piété, le bien public, ou la caufe des Pau- 
vres (2 ). 

VIIL. Dès l'an 15 59, fous le Pontificat de Paul IV, ilavoitété parlé 
Eld & Sacré pre- d’ériger un Evêché dans la Ville de Namur, Capitale du Comté 

mier Evêque de À . . 
Namur, il va au de même nom. Pie IV fon Succefleur confomma cetteaffaire;, & 
Concile de Tren- [a Duchefle de Parme ayant fouhaité que fon Confeffeur rem- 
“ plit le premier ce nouveau Siége, le Roy Catholique , à qui les 
Vertus du Sujet n’étoient point inconnuës, fit expédier auflitôt 
le Brevet. Le Prélat nommé reçut fes Bulles au commence- 
ment de l’année r 62 , & fut Sacré le jour de la Sainte Tri- 
Palavi, Hit. Conc. nité, vingt-quatriéme de May. Il n’eût pas plutôt mis les pre- 
Viral, Miers arrangemens dans fon Eglife, qu’il fe rendit au Concile 
mn pe av, de Trente, avec les Evèques d'Arras, & d’Ypres, & trois cé- 
ELXV,n a.  Jlébres Théologiens Flamands. Dans les Lettres, que la Gou- 
vernante des Pays-Bas écrivit au Concile, pour recommander 
les trois Evêques, & leurs Théologiens, elle s’excufoit de ce 


EE 
ANTOINE 
HAVET. 








(1) Antonius Atrebas, Ordinis fanéti] menfis , quæ Belgio quoque præfuit, primus 
Dominici alumuus, & Sacræ Theologiz|creatur Namurcenfis Antiftes anno 1562, 
Doëtor, qui Mariz Auftriacæ Hunparix | &c. Gal. Chriff. Tom. III, pag. 544. 
Reginæ, Caroli V Imperatoris Sorori, apud} (2) Omnium procerum, nobilium , ac 
Belgas rerum Adminiftratici , fuir à Confe{-| populi fincerioris animos, fua pierate, exi- 
fionibus , & ejufdem concionater ; ficuti] mi eruditione , & mirà eloquentiä in fe 
poftes Margaritæ Auftriacæ, Duciffæ Par-} convertit, &c, Iaf, Bel, pag. 11. 


que 


ms 


DE L'ORDRE DES DOMINIQUE. 44r 


"que le nombre n'étoit pas plus grand, fur la néceflité où fe 


trouvoient les Prélats, 
l'Héréfie. 

La premiére Seflion , à laquelle l'Evêque de Namur püt af- 
fifter, fut la vingt-troifiéme du Concile, qui fe tint le Jeudy 
quinzième de Juillet 1563.11 n’étoit pas d’un autre fenciment 
que la plüpart des autres Evêques, & des Theologiens de fon 
Ordre, touchant la néceflité de la Réfidence. Auff approuva- 
t-il avec plaifir le Décret, qui fut porté, & I dans la même 
Seflion, en ces termes: 

« Etant commandé de précepte Divin à tous ceux qui font « 
chargés du foin des Ames, de connoître leurs Brebis, d'offrir « 
Le elles le Sacrifice, & de les repaître par la Prédication de « 


€ garantir leurs Diocèfes du venin de 


‘la Parole de Dieu, par l’'Adminiftration des Sacremens , & « 


par l’éxemple de toute forte de bonnes œuvres: comme aufli « 
d’avoir un foin Paternel des Pauvres, & de toutes les per- « 
fonnes affigées ; & de s’appliquer incefflanment à toutes les « 
autres Fonétions Paftorales : & n'étant pas poflible que ceux « 


qui ne font point auprès de leur Troupeau, & qui n’y veil- « 


lent pas continuellement ,mais qui l’abandonnent comme des « 
Mercénaires, puiflent remplir routes ces obligations; le faint « 
Concile les avertit , & lesexhorte, que fe reflouvenant de ce « 
qui leur eft commandé de la part de Dieu, & fe rendant eux- « 
mêmes l'exemple & le modéle de leur Troupeau, ils le paif- ce 
fent, & le conduifent felon la confcience , & la vérité. Et de « 
peur que les chofes, qui ont été déja faintement, & urile- « 
ment ordonnées, fous Paul III d’heureufe mémoire, touchant « 
la Réfidence, ne foient tirées à des fens éloignés de l’efprit « 
du faint Concile, comme fi en vertu de ce Décret, il étoit « 
permis d’être abfent cinq mois de fuite:le faint Concile, « 
conformément À ce qui a été ordonné, déclare que tous ceux « 
qui fonc prépofés à la conduite des Eglifes Patriarchales, « 
Métropolitaines, & Cathédrales, fous quelque nom, & quel- « 
que Titre que ce foit; quand ils feroient même Cardinaux « 
de la fainte Eglife Romaïne, font tenus de réfider en perfon- « 
ne dans leurs Eglifes, & Diocèfes, pour y fatisfaire à tous «e 
les devoirs de leurs Charges, & qu'ils ne peuvent s’en abfen- « 
rer, que pour les Caufes & Conditions, qu’on va expliquer. 

« Car comme il arrive quelquefois que les devoirs de la « 
Charité Chrétienne, quelque preffante néceffité , l’obéïf- e 
fance qu’on doit aux Supérieurs, & même lutilité manifefte « 
de l’Eglife, où de l'Etat, demandent, & éxigent que quel- « 

Tome IF. Kkk 


Live E 
XXIX. 


ANTOINE 
HAVE T. 
CRE 








IX. 
Décret du Con= 
cile de Trente, 
touchant la Réfi- 
dence. 


Palavi. Hift. Conc. 
Trid. Lib, XXI, Cap. 
XII, 0. 5. 

Concil., Trid. Sefli, 
23. Cap. IL, p.165. 


LrvRE 
XXIX. 


ANTOINE 





HAVET. 
Dee ne, Sn re) 





442 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


» ques Prélats s’abfentent quelquefois de leurs Diocèfes ; en ce 
» cas le même faint Concile pe , que ces caufes légitimes 
» d’abfence feront reconnuës pour telles, & en écrit, foit par le 
» Très-Saint Pere, foit par le Sy tiers , ou en fon ab- 
» fence par le plus ancien Evêque Suffragant, qui fera fur les 
» Lieux; auquel il appartiendra auf d'approuver l’abfence du 
» Métropolitain ; qui d’ailleurs aura foin de juger lui-même, 
» avec le Concile Provincial , des permiflions qui auront été 
» accordées par lui, ou par ledit Suffragant, & de prendre 
» garde que perfonne n’abufe de cette liberté, & que ceux 
» qui tomberont en faute, foient punis felon les Canons. 

« Ceux qui fe trouveront dans la néceflité de s’abfenter , fe 
» fouviendront de pourvoir fibien à leur Troupeau, avant 
» que de le quitter , que leur abfence ne lui foit pas préjudi- 
» ciable. Mais parce que ceux qui ne s’abfentent que pour peu 
» de tems , ne font point re MF comme abfens, dans le fens 
» des anciens Canons, le faint Concile veut & entend, qu’hors 
» les cas marqués ci- deflus, cette abfence n’excéde jamais 
» chaque année le rems de deux mois, ou de trois tout au 
» plus, foit qu’on les compte de fuite , ou à diverfes reprifes; 
» & qu’on ait toujours égard que cela n'arrive que pour quel- 
» que fujet jufte & raïifonnable, & fans que le Troupeau en 
5 Dufre. Le faint Concile s'en remet en cela à la confcience 
» de ceux qui s’abfenteront , efpérant que, fenfibles à la Piété, 
» & à la Religion, ils n’oublieront jamais que Dieu pénétre le 
» fecret des cœurs, & que par le danger qu'ils courroient eux- 
» mêmes , ils font obligés de faire fon œuvre fans fraude ni 
» difimulation. Il les avertit cependant, & les exhorte au nom 
» de Notre Seigneur, que fi le Devoir Paftoral ne les apelle 
» en quelqu’autre lieu de leurs Diocèfes, ils ne s’abfenrent ja- 
» mais de leur Eglife Cathédrale pendant l’Avent, & le Caré- 
» me, non plus qu'aux jours de la Naïffance , & de la Réfur- 
# rection de JEsus-CHRiST , de la Pentecôte, & de la Fète du 
» faint Sacrement, puifque c’eft principalement dans ces jours 
» que les Brebis doivent recevoir la Nourriture Spirituelle, & 
» tre recréées en Notre Seigneur, de la préfence de leur Paf- 


.__» teur. 


« Que fi quelqu'un ( à Dieu ne plaife que cela arrive ) s’ab- 
» fentoit contre la difpofition du préfent Décrec , le fainc 
» Concile déclare, qu'outre les autres peines établies, & re- 
» nouvellées fous Paul IIT, & outre l’offenfe mortelle, dontil 
» fe rendroit coupable , il n'acquiert point la propriété des 


DE L'ORDRE DE S$. DOMINIQUE. .443 


fruits de fon Revenu, qui courent pendant fon abfence , & « 
qu'il ne peut les retenir en confcience, fans qu'il foit befoin « 
d’autre Declaration que la Préfente; mais qu'il eft obligé deles « 
diftribuer à la Fabrique des Eglifes , ou aux Pauvres du lieu: 
& s’il y manque, fon Supérieur Eccléfiaftique y tiendra la « 
main, avec défenfe exprefle de faire, ni pafñler aucun ac- « 
cord, ou compofition , | mA apelle ordinairement en ce « 
cas , une convention pour les fruits mal perçus; par le moyen « 
de laquelle tous les fruits, ou partie d’iceux, lui feroient re- ce 
mis , nonobftant tous les Priviléges accordés à quelque Col- « 
lége , ou Fabrique que ce foit. 

« Le même faint Concile ordonne & déclare, que toutes « 
les mêmes chofes , en ce qui concerne le péché, la perte des cs 
fruits & les peines, doivent avoir lieu à l'égard des Pafteurs « 
inférieurs, & de tous autres , qui poffédent quelque Bénéfice « 
Eccléfiaftique que ce foit, ayant charge d’Ames , enforte « 
néanmoins que lorfqu'il arrivera , qu’ils s’abfenteront pour « 
quelque caufe, dont l’Evêque aura été informé, & qu'il aura « 
D. auparavant, ils foient obligés de mettre en leur « 
place un Vicaire capable, approuvé pour tel par l’Ordinaire « 
même , auquel ils affigneront un falaire raifonnable & fufñ- « 
fant. Cette permiflion de s’abfenter, leur fera donnée par « 
écrit & gratuitement; & il ne la pourront obtenir que pour « 


deux mois, fi ce n’eft dans quelque occafion importante. Que « 


fi étant cités par Ordonnance à comparoïître , quoique ce ne « 
fut pas perfonnellement , il fe rendoient rebéles à la Juftice, «c 
le faint Concile veut & entend, qu’il foit permis aux Ordi- « 
naires de les contraindre, & de procéder contr'eux par Cen- « 
fures Eccléfiaftiques, par Séqueftre , & Souftraétion des « 
fruits, & par autres voyes de Fan , même jufqu’à la priva- « 
tion de leurs Bénéfices, fans que l’Exécution de la préfente « 
Ordonnance puifle être fufpendue par quelque Privilège « 
que ce foit..…. | | 

« Enfin le faint Concile ordonne, que tant le préfent Dé- « 
cret, que celui qui a été rendu fous Paul IIT, foit publié dans « 
les Conciles Provinciaux , & Diocéfains : car il Éuhaite ar- « 
denment que les Loix qui regardent fi particuliérement le « 
devoir des Pafteurs, & le Salut des Ames, foient fouvent ré- « 
pétées, & profondément gravées dans l’efprit de tout le « 
monde ; afin que moyennant l’affiftance de Dieu, elles ne « 
puiffent jamais être abolies à l’agenir, ni par l’injure des « 
tems, ni par l'oubli des hommes, ni par le non ufage ». 

| Kkki] 


Livre 
XXIX. 


Se 
ANTOINE 


HAVET. 





LIvRE 
XXIX. 


ANTOINE 
HAVET. 
Die à | 

7 X. 
Ce que l'Evêque 
de Namur fait 
dans le Concile. 








X I. 
Et dans la caufc 
du Patriarche d’A- 
quilée. 


Palavici, Hift. CC. 
Trid. Lib. XXI, Cap. 
VIl,n. 8. 

Lib. XXII, Cap. III, 


mn. 7e. 
Hift. Eccl. Liv. 
CLXIV ,n. 8r. &c. 
Liv. CLXV, n. 62. 
Liv. CLXVI, n. 16. 


444 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


Ce Décret du faint Concile fut une des Règles, que l’'Evé- 
que de Namur fe propofa de garder éxactement durant {om 
Epifcopat, & de faire obferver par tous les Pafteurs , quiétoient 
fous fa Jurifdiétion. Il eût auf beaucoup de part à tout ce qui 
fut publié dans les deux Sefions fuivantes, ou éxaminé dans 
les Congrégations Générales, jufqu’à l’entiére conclufion da 
Concile. On le mit au nombre des Prélats Commiflaires, qui, 
avec les Cardinaux de Lorraine, & Madruce, furent choifis 
pour serie connoiffance de l'affaire de Jean Grimani, Pa- 
triarche d’Aquilée( 1 ). Il y avoit mg Pi que la Rcpublique 
de Venife demandoiïit un Chapeau de Cardinal pour ce Pa- 
triarche ; & le Pape refufoit de l’accorder jufqu’à ce qu’il fe 
fut juftifié fur quelques fentimens erronés qu’on lui attribuoit, 
touchant la Prédeftination, la Grace, & le libre arbitre. Le 
Patriarche confentoit volontiers à cette condition ; mais aimant 
mieux s’en rapporter au Jugement du Concile, qu’à celui de 
l'Inquifition de Rome, il s’étoit rendu à Trente, où les Evê- 
ques Vénitiens, & les Ambafladeurs de la République agirent 
vivement en fa faveur. Les Légats au contraire ne croyoient 
pas qu'il leur fut permis de traiter cette affaire, ni de fouffrir 
que le Concile s’ingérât de la décider, fans une Bulle expreffe 
du Souÿerain Pontife, devant lequel la Caufe avoit été fou- 
vent expofée & agitée. Le Pape s’étans expliqué, & ayant or- 
donné aux Préfidens du Concile d'agir conformément à la 
Demande des Ambaffadeurs, on choifit plufieurs Evèques , &c 
Théologiens, pour éxaminer les accufations formées contre 
Grimani, & fa Lettre à fon Grand Vicaire d’Udine, à l’occa- 
fion de laquelle il avoit été foupçonné d’'Héréfie. L’éxamen 
fut favorable au Patriarche; tous les Peres Députés convin- 
rent unanimement, & déclarérent dans une Congrégation 
Générale , que la Lettre & lApologie de Grinrani n'étoienr 
ni Hérétiques, ni fufpectes d'Héréfie, ni même fcandaleufes ; 
qu'elles ne contenoïent aucune expreflion, qui méritât d’être 
eenfurée ; & qu’il n’y avoit rien qu'on ne trouvât dans faint 
Auguftin, dans faint Profper , dans faint Bernard, dans faint 
Thomas, & dans beaucoup d’autres Docteurs. On ajoûta ce- 
pendant qu’il ne falloit pas rendre cette Lettre publique, à 


(1) Synodi Tridentinæ Seflioni 13, &yleienfis Grimani, cujus Epiftolan de Præ- 
fequentibus adfuit; & inter Epifcopos non | deftinatione , Gratia, Liberoque Axrbitrio , 
parum claruit; unufque fait è fexdecim , | À quibufdam æmulis denunciatam innocuam, 
gum Cardinalibus à Lotaringia &Madrueio, à | & Catholicam cum aliis judicibus pronune 
Concilio delegatis in caufa Patriaschæ Aqui-} ciavit, &c. Echard. Form . II, Dag.147. Col. 3. 


DE L'ORDRE DE $. DOMINIQUE. 445 


caufe de quelques endroits difficiles, qui n’y étoient point ex- 
pliqués "a éxatement. 

Peu de mois après la conclufion de cette affaire ; le Concile 
de Trente, commencé depuis dix-huit ans, & continué fous 
trois Papes , termina enfin fes Seflions: & l’'Evêque de Namur, 
en ayant figné les Aétes , avec les autres Peres, fe retira en 
diligence dans fon Eglife. Ce ne fut cependant qu'après avoir 
falué à Bruxelles la Princefle Marguerite d’Autriche , qu'il 
exhorta à faire publier , dans tout le Pays-Bas, les Décrers du 
faint Concile. Le Prélat n’ignoroit pas que le Prince d'Orange, 
Guillaume de Naffau, & quelquesautres Seigneurs de Ja Cour, 


Livre 
XXIX. 


ANTOINE 
HAVET. 
ressens if 
XIÉL 

I] confcille à 14 
Gouvernante des 
Pays-Bas, de fai- 
re publicrles Dé- 
creës du Concike. 








trop favorables aux Novateurs, s’oppoferoient fortement à . 


fa Demande ; comme ils firent en effet lorfque l’affaire fus 
ropofée au Confeil: maïs comme il n’avoit en vûe que le 
FN de la Religion , & qu’il fçavoit d'ailleurs les intentions 
du Roy Cholaus & les défirs du Pape, il foutint avec 
beaucoup de fermeté un avis, qui ne déplaifoit point à la 
Gouvernante ; & qu’il croyoit être de l’honneur de l'Eglife, de 
l'avantage du Clergé, de l'utilité, & de l'édification des Fi. 
déles (71 ). | oo | 
Don Denys dr que notre Évêque, zélé pour le Salut 
des Ames, travailla beaucoup pour ré . tout fon Dioctfe, 
{elon les Canons, & l'efprit du Concile de Trente (1). On 
concevra aifément combien d’obftacles il eût à furmonter, 
pour venir à bout d’une fi fainte entreprife, fi on fait attention 
à l’état où fe trouvoit alors la Religion dans le Pays-Bas, L’i- 
gnorance n'étoit guéres moins grande dans le Clergé, que 
armi les Peuples. Les uns n’édifioient pas par leurs éxemples; 
Le autres s'étoient accoutumés à ne garder des Loïx de l’E- 
glife, que ce qui ne génoit point leurs paffions. Le refpe& 
même dû au Souverain, étoit bien affoibli dans la plüpart; ont 


XIII 
I en fait la résle 
de fa conduite , & 
de celle de fon 
Eglifes 


n’en vicque trop de funeftes sun cvich & à la Corruption des : 


mœurs, fe joignoit un penchant fecret pour la commode Ré- 
forme , que les Sectaires s’efforçoient de faire recevoir par 
tout, | | 
Mais la vûe des difficultés ne rebuta pas un Succeffeur des 
Apôtres, qui, en acceptant l'Epifcopat, avoit fait à Dieu le 
(37 Hujus Decreta in pleno Senatu , co] que Regis promulganda, &c. frf. Belg. p. 12. 
ram.D. Gubernatrice Margarità , reclaman-E (21) De animarum falute {oilieitus , plu- 
tibus licet Guillelmo Naffovio Auraicæ Prin-| rimdm infudavir, ut Diœcefim noviter erec. 
cipe, Philippo Montmorencio Comite Hor-| tam reétè ordinaret , & ad mentem Concil 
mano, nonnullifque ahis proccribus, intre- Tridentini, cui interfuerac, inftitueret , 8Gy 
pide cenfuit ex mente SS, Poruificis, ipful-| Gal, Chrif. us fp. 
Kk k ïïj 


XIV, 
Sollicitudce Pat 
torale, 


Livre 
XXIX. 


Pme sen 
ANTOINE 
 HAVER 
Rs mn ne 4 


Vide Gal. Chrift. 
Ton. Il, p, 543. 


X V. 
Synode de Na- 
mur. 
- Echard, ut fp. 


XVI. 
La Confédéra- 
ion des Gueux. 


De Thou, Liv. XL. 


Spandan, ad An. 
1566. | 
Hin. Eccl. Liv. 
CLXIX, n. 96. &cC. 


446 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


facrifice de fon repos, & celui de fa vie. Uné vigilance conti- 
nuelle, la Priére, la Prédication , la vertu & la force de l’é- 
xemple, furent les principaux moyens, qu’il cu op avec 
perfévérance , quelquefois avec fuccës , pour donner des bor- 


_nes au libertinage, & faire refpeéter les pratiques de Piété. 


Pendant qu'il s’appliquoit avec foin à inftruire {es Ecclefiafti- 
ques, & à réformer leurs Mœurs, afin de fe fervir enfuite de 
leur Miniftére pour l’Inftruétion', & la conduite des Fidéles, 
il donnoit toujours fes premiéres attentions à fermer l'entrée 
de fon Diocèfe aux Héréfies, qui grondoient de toutes parts. 
[1 vifita fouvent toutes les Eglifes, foit de la Ville, ou de la 
Campagne, qui éroient de fa Jurifdiétion. Un Auteur, qui a 
traité des Antiquités de Namur, affure qu'on comptoit trois 
cens-quarante-fept Paroifles dans ce Diocefe. 

Après que le zélé Prélat eût reconnu par lui-même tous les 
maux , dont ces Eglifes étoienc affligées, il en chercha les re- 
médes, foit dans le Concile Provincial de Cambray, auquel il 
afifta dans le mois de Juin 1565 ; foit dans le Synode qu'il 
affembla lui-même à Namur l'an 1570. Il infifta fortement 
dans le premier, pour engager fes Confréres à mettre en éxé- 
cution les Décrets du Concile de Trente: & il publia dans le 
fecond, divers Statuts , propres à fon Eglife, qui furent impri- 
primés l’année fuivante à Louvain, & qui ont été depuis réim- 
primés plufeurs fois , dans la Collection des Synodes de Na- 
mur. 

Les Troubles de Flandres, caufés par quelques Sectaires, 
qui apelloient eux-même leur Union, + Confédération des 
Gueux, ne permirent pas à notre Evèque de faire dans fon 
Diocèfe tout le bien, qu’il auroit procuré à fes Peuples; & l’ex- 

oférent lui-même à plufieurs dangers. Ces Mutins, ayant à 
eur tête le féditieux Brederode, formérent dès lan 1566 uné 
Confpiration, qui eût dés fuites fâcheufes. Réfolus de vivre 
déformais comme bon leur fembleroit, ils ne fe plaignoient 
pas moins des Magiftrats, que des Miniftres de l’Eglife ; & fai- 
{oient courir contre le Gouvernement, des Libelles Satyri- 

ues , également injurieux à Dieu, & aux Puiffances, qu’il 4 
érablies. Tantôr ils préfentoient à la Gouvernante des Requê- 
tes peu mefurées, &c débauchoient les Sujets du Roy pour les 
faire entrer dans leur Faction. Tantôtils fe difoient les très- 
humbles, & très-fidéles Sujers de Sa Majefté Royale ; & trou- 
voient mauvais qu’on leur promit d'oublier le paflé pourvi 
qu’ils rentraffenc dans le devoir, prétendant qu'ils n’avoient 





DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 447 


rien fait qui eût befoin de pardon. Ils continuoient cependant Live £ 
à faire des Affemblées tumultueufes, dans les Villes, & dans XXIX. 
les Campagnes; il fe rendoient publiquement aux Prêches, 
pour y apprendre la Doctrine de Luther, & de Calvin. Le 
Peuple , amateur de la nouveauté, accouroit de tous côtés À 
ces fortes d’Aflemblées, d’abord fans Armes, bientôt après 
avec des Epées , & enfin avec des Arquebufes, 

L’audace des Sédirieux augmenta avec le nombre; & la X VII. 
Cour de Bruxelles ne fut pas toujours en état de les contenir, Mertouren com: 
Armés de Batons, de Coignées, de Marteaux, d'Echelles, de nn 7 
Cordes, & de tout ce qui étoit plus propre à détruire qu’à 
combattre, ces Apoftats fe jettoient avec fureur dans les 
Bourgs, & dans les Villages , rompoient les Portes des Eglifes, 
‘& des Monaftéres, renverfoient les Statues des Saints, & com- 
mettoient toute forte de défordres. Ils infultérenc les Villes 
de Saint-Omer, de Bruges, & de Lille, Mais la Guerre qu'ils 
avoient déclarée aux Images, n’éclara en aucun endroit avec 
tant de fcandale qu'à Anvers. L'image de la fainte Vierge, 
qu'on portoit en Procefhon le jour de l’Affomption, fut infulitée 
par des Artifans, qui proférérent pluficurs paroles infolentes, 
& impies. Le lendemain le défordre recommenca avec une  xvitr. 
nouvelle fureur ; & il fut porté aux derniers excès le vingt-un Sacriléges, Pro 
d’'Août: les Mutins étant entrés dans l’Eolife Cathédrale vers nu js 
la fin de Vèpres, fe mirent tous à crier : Vivens les Gueux, Un 
d’entr'eux ayant enfuice commencé à chanter les Pfeaumes de 
Marot, comme fi ce Chant eut été le fignal da Combar, ils 
fe jectérent auflitôc fur les Images de JEsus-CHrisT, de la 
fainte Vierge, & des Saints; ils en renverférent quelques-unes 
par terre, & les foulérent aux piés ; ils en percérent d’autres 
de teurs Epées. L'on ne refpecta pas même le Corpsde JEsus- 
CHRIST,que ces Impies tirérent du Tabernacle : & non con- 
tens d’avoir porté leurs mains facriléges {ur les Saints Myfte- 
res, ils fe firent un jeu de les fouler aux piés. Les Femmes dé- 
bauchées, qui fuivoient ces malheureux , n’étoient pas les ’ 
moins hardies à commettre ces horribles Profanations. Tel 
étoit l’efprit de la prétendue Réforme. | 

Ce que es Guerx avoient fait à Anvers, ils le firent depuis XIX. 

à Bofleduc, à Gand, à Valenciennes, à Ypres, à Oudenarde, L'Evêque de Na. 
à Tournay, & dans la ee des Villes des Pays-Bas. On vit LE Lo 
moins de tumulte, & de fcandale dans celle de Namur, dont pére, de fon Euie 
l'Evêque avoit déja fi bien gagné l’affection du Peuple, & lef- f- 

time des Grands; que, felon un Hiftorien du Pays, il avoic 


Cm 
ANTOINE 
HAVET. 





Ibid, n. 3134 





LIVRE 
XXIX. 


ANTOINE 
HAVET. 








X X. 
Il tombe enfin 
entre Îes mains 
d:s Hérétiques. 


X XI. | 

Il eft délivré, & 

continue à gou- 

verner faintement 
{on Diocèfe. 


XXIL. 
Sa mort. 


| Gaft. Cacifl. ue Ge 


448 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


fait recevoir paifiblement les Décrets du Concile de Trente, 


contre lequel les Sectaires des environs ne cefloient de décla- 
mer avec la derniére indécence. Cependant notre Prélat tomba 
dans la fuire entre les mains des Hérétiques , s'étant trouvé 
avec PEvèque d'Arras à Malines, lorfque les Gueux.fe rendi- 
rent maîtres par trahifon de cette Ville, l'an r$72.On fe fai- 
fit de fa Perfonne, & on voulut le forcer de jurer fidélité aux 
Confédérés : il le refufa conftanment ; & tous les outrages 
qu'on lui fit ne arme ébranler fa fermeté ( 1): il fe réjouic 
au contraire, à l’éxemple des Apôtres, de ce qu’il avoit été 
trouvé digne de fouffrir quelque chofe , pour le Nom de 
JESUs-CHRIST. 

Ayant enfin recouvre fa liberté par le moyen d'une grofle 
Somme , que fes Amis donnérent pour fa Rançon, il continua 
encore plufieurs années à inftruire fon Peuple, à l’édifier, & 
à le défendre, toujours F4 à s’expofer aux plus grands périls, 
pour le Salut de fes Brebis, & n’oubliant jamais ces deux pa- 
roles, qu’il avoit prifes pour devife : Hoc age: faites l'Œuvre 
du Seigneur : achevez avec courage ce que vous avez com- 
mencé. Ni les fatigues, ni les contradictions ne purent l’em- 
pècher de remplir jufqu’à la fin tous les: devoirs de la Sollici- 
tude Paftorale. Il corrigea bien des abus, forma ou renouvella 
tout fon Clergé, & s’oppofa comme un Mur d’Aïrain aux 

rofanes nouveautés. Après avoir fi dignement occupé le Siége 


de Namur, l'efpace de feize ans, & quelques mois, il termina 


fa carriére le trente de Novembre 1578, laiffant à fes Suc- 


cefleurs de beaux éxemples de la fermeté Epifcopale. Son 


Corps fut enterré dans le Chœur de l'Eglife Carhédrale, où 
on voit encore foñ Epitaphe ( 2 ). | 
On ne lui attribue point d’autre Ouvrage , que celui qu'il 


avoit intitulé: De Statn Belgii, & dédié à la Reine de Hon- 


grie, Marie d'Autriche. 


(1) Dum à Geufiis rebellibus anno 1 572 


proditoriè Civitas Melchlinienfs intercipe- 


retur, in ea cum Epifcopo Atrebatenfi D. 
Francifco Richardoto repertus , fidelitatis 
Sacramentum rogatus conftantiflimè recu- 
favit ; Rs ignominiosè aliquandiu ha- 


bitus, & cuftodiæ traditus lytro demum non 


exiguo libertatem , amicorum Interventü re- 
dimere obtinuit, &c. Inful. Belg. paz. 13. 
(2) Nihil unquam quod fuæ Paftoralis 
Curz eflet negligendum duxit, juxta illud 
fibi præcletum Symbolum + Hoc age : id eft, 
ques cæpifti, inftanter perfice, Unde multos 
abufus, qui ex Epifcopatuum in tota illa pa- 


tria diftinétione , remotà Epifcoporum ref- 
dentià , ac rarä vifitatione, in clero & populo 
licentiosè nimis irrepferant, fuftulit; Conci- 
lii Œcumenici Tridentini Decretorum ob- 
fervantiam fenfim gratiosè invexit; & inter 
turbulentiffimas Belgie cominotiones multa 
perpeflus, Gregem fibi commiflum à Nova- 
torum Seétis improbis , eorum acerrimus 
femper hoîtis, egregiè cuftodivit. Sedit an- 
nos fexdecim , & eo plus, defunétus anno 
1578, pridiè Cal Decembris, fepultus in 
Choro Superiore Ecclefiæ fuæ fanéto Albano 
Martiri dicatæ ; ubi ad parietem vifitur hocçe 
ejus Epitaphium , &c. Ibid. 
FERDINAND 





Ds RER rl m— = Em. -. £ 


_ DE L'ORDRE'DE S. DOMINIQUE. 449 








FERDINAND DE TAVORA,EVÉQUE DE 
FONCHAL, DANS L’ISsLE DE MADERE HENRY 
DE TAVORA, ARCHEVESQUE DE GOA, DANS 
LES ÎNDES ORIENTALES. 


CC deux illuftres Portugais , Fils de Don Ferdinand de 
Cardofo, & de Dona Philippa de Brito, nâquirent dans 
la Ville de Santeren, vers l’an 152$. L'amour Fraternel , qui 
les avoit fi étroitement unis, qu’on ne les voyoit prefque ja- 
mais l’un fans l’autre dans la Maifon de leurs illuftres Parens, 
ne leur permit pas de fe féparer dans l’Etat de Vie, qu'ils em- 
 braflérent dès pi tendre jeunefle. Les mêmes Exercices de 
Pièté, la même application à l'Etude des Lettres, & des beaux 
Arts, enfin les mêmes inclinations, & Je même défir de leur 
Salut; tout cela avoit ferré encore les liens d’une fi fainte ami. 
tie ; & lorfque, par la ferveur de leurs Prières, ils eurent connu 
la volonté de Dieu fur eux, ils demandérent en même tems 
l'Habit de faint Dominique, qu’ils reçurent le même jour dans 
le Couvent de Lifbonne. 

Le mérite, & la réputation de deux jeunes Seigneurs, qui 
leur avoient déja attiré les attentions du Public, attirérent 
auffi celles de la Cour de Lifbonne, qui voulut fe trouver à 
leur Réception. L’Infant de Portugal, Don Henry, alors Car- 
dinal , qui monta depuis fur le Trône après la mort de Don 
Sébaftien, fouhaita que l’un des deux Freres, à qui on avoit 
donné au Baptême le nom nt portât dans la fuire ce- 
lui de Henry: & les Seigneurs de l’ancienne Maifon de Tavora, 
alliée à celle de Cardofo, donnérent à l’un & l’autre leur fur- 
nom, fous lequel ils font connus. | 

Cé ne fut pas pour eux un petit avantage, que d’avoir d’a- 
bord pour Maître dans l’Etude de la Religion % célébre Bar- 
thelemy des Martyrs, depuis Archevêque de Brague, Ce faint 
Homme, fi capable de former fes Eléves à la plus folide Pieté, 
eût le plaifir de trouver en ceux-ci les plus heureufes difpofi- 
tions: aufh s’appliqua-t-il avec un foin particulier à leur for- 
mer lefprit & le cœur, afin que devenus également pieux & 
fçavans, ils puflent un jour enfeigner aux autres ce qu’ils au- 
roient appris de lui. Ce fut dans notre Collége de Lifbonne ; 


fondé par le Roy Don Emanuel, que les deux Freres, fous la 


conduite de Barthelemy des Martyrs, firent leurs premiers 
Æxercices Scholaftiques, Is le fuivirent depuis dans le Couvent 
Tome IV, Lil 


Livre 


XXIX. 


FERDINAND 
DE TAVORA, 
RSS SE 


Lud. de Soufa, Hift, 
Prov. Porc. II, Part. 
Lib. IL. Cap. XIL, 
Alphonf. Fernan. 
dez, de fcriptorib,: 
Ord. S, Domin 


?. 
Ces deuxilluftres 
Freres prennent 
en même tems 
PHabit de faine 
Dominique. 


Ils font élevés 


ar les foins de . 


Barthelemy des 
Martyrs. 


450 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


Lrver Ex apellé de la Victoire, & dans celui d'Evora, où ayant pour 

XXIX. Condifciple l’Infant Don Antoine de Portugal, ils continué- 

0 à profiter des Leçons, & des Exemples d’un Maitre, qui 

De Tavora, leur répétoit fouvent que la vérirable fageffe ne s’acquiert que 

= par la Priére, la crainte de Dieu, la pratique des Vertus, & la 

Méditation continuelle de la Loi du Seigneur. | 
Meoanchenrs DES Maximes fi pures étoient en même tems fi conformes 
s s’attachent à à dE | 

un fi excellenr Au gout de ces fervens Religieux, que lorfque Barthelemy 

Blaitre. des Martyrs fut élû Prieur du Couvent de Benfigue, à une pe- 

tite diftance de Lifbonne , ils demandérent comme une grace 

la permiflion de le fuivre, & de vivre dans la même Commu- 

nauté, pour travailler de plus en plus à fe perfectionner fous 

les yeux de ce grand Serviteur de Dieu: Ce qu'ils deman- 

doient avec tant d’inftance leur fut accordé; & ils mirent à 

profit des momens, qui leur paroifloient fi précieux. Leur âge, 

Jeur naïflance , leur mérite, & les preuves qu’ils avoient {ou- 

vent données de leur capacité, PS déja leur aflurer un 

Rang parmi les Maîtres ; mais ils préféroient à tous les autres 

avantages, celui d’être les humbles Difciples d’un homme fe- 

; Jon Île cœur de Dieu, qu'ils s'étoient propofé pour modéle. 

| Fi à On vit bientôt les fruits d’une fi able Emulation , dans 

nand de Tavora, l Exercice du Miniftére Apoftolique, dont ils remplirent les 

| Fonéions, & dans les Provinces, & à la Cour de Portugal. 

Leurs Difcours roujours foutenus par la fainteté de l'éxempie, 

touchoïent, & changeoient les plus libertins. L’éloquence 

Chrétienne de Ferdinand de Tavora étroit fi perfuafive , dit 

“un Auteur, fon zéle fi véhément, & l'idée qu'on avoit de fa 

vertu, fi générale ; qu’il fembloit tourner à rs oré l’efpric, le 

cœur, & la volonté de tous fes Auditeurs (1). Le Roy & la 

Reine de Portugal, avoient fouvent admiré ce talent,& rendu 

juftice à fa haute piété, lorfque Leurs Majeftés jugérent à pro- 

pos de le donner pour Pafteur aux Peuples de Madere, fou- 

Bullar. Ord. Tom. Mis à leur Couronne depuis près d’un Siécle & demi. Le Pape 

Melia Tom.n, Pie V, approuva ce choix par fes Bulles du treize Novembre 

pig. 48 Got y 569. Mais le faint Religieux ne l’apprit qu’en tremblanc: & 
dès-lors il réfolut de faire les plus vives inftances, pour n'être : 

point chargé d’un fardeau, dont le poids lui paroifloit bien 





(1 )Ecclefiaftes etiam habitus eft, & fer. [& à Pio V anno 1569, die 13 Novembris 
mone fuaviffimus , & ciendis motibus acer- |probatus & confirmatus , confecrationis qui- 
rimus , quique auditorum animos quo vellet | dem munus accepit , at qua de caufa ignora- 
impellerec. Hinc à Rege Sebaitiano , Cathe- [rur , nunquam adduci potuit , ut ad fedem 

- rinaque ejus avia Regina Regenre delectus |fuam mare tranfmiteret , & accederet, &c: 
Epifcopus Funchalenfis in Iufula Madeira , | Echard, st fp. - | 


— Cdéusd _ . 


+ DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 45sr 


au-deflus de fes forces. Si l'autorité , où la violencequ'onftà Lrvre 


fa modeftie, le rendirent en quelque maniére muet, pour fouf- 
frir enfin qu'on lui impofât les mains , il ne tarda Fe à {e re- 
procher cette Pahaen ; & à abdiquer for Epifcopat ; il le 
fit, felon quelques Hiftoriens, avant mème que d’avoir pris 
pofleflion de fon Eglife. . . 
: L'amour de la Solitude, de la Priére, & d'une vie toute 
cachée en Dièu avec JEsus-CHR1ST, le porta à aller cher- 
cher dans le Couvent de Sétuval , un afyle plus afluré. C'’eft 
dans cette Rétraite qu’il ne voulut penfer le refte de fes jours, 
qu’à orner fon Ame de touses fortes de Vertus. Sans négliger 
les autres devoirs de fa Vocation , & fans fe refufer aux be{oins 
fpirituels du Prochain il faifoit fon capital des Exercices de l'O. 
raifon , de la Pénitence , ou d’un travail conforme à fon attrrait 
pour la Solitude. On conferve plufieurs excellens Tableaux, 
qui repréfentent tous quelque objer de Piété, & qu'il n’avoit 
faits , que pour délaffer innocenment fon efprit, après fes au- 
tres occupations plus férieufes. Pendant que cout le Royaume 
de Portugal retentifloit du bruit des Armes, que le Roy Don 
Sébaftien vouloit porter contre les Maures d’Afrique ; le faint 
Religieux , dans Île fecret de fa Retraire, ne s’occupoit que de 
la préfence de Dieu, du foin de purifier toujours È confcien- 
ce, & du défir de l’Eternité. Ce ne fut que pour fe donner 
une occupation, as à nourrir fa tendre piété, qu'il fit fur 
l'Evangile felon faint Jean, des Commentaires qui n’ont pai 
été imprimés { 1). . . nu | 

Nicolas-Antoine dit qu’il avoitentrepris cetravailen 1 $74: 
il en fut occupé les quatre dernières années de fa vie; & pendant 
tout ce tems-là , il ne cefla de faire de ferventes Priéres, & de 
rigoureufes Pénitences, pour qu’il L ya à celui qui tient les 
cœurs des Rois entre fes mains, de détourner Don Sébaftien 
du deffein , où il étoit d’aller en perfonne combattre les Enne- 
mis du nom Chrétien, ou de bénir fes intentions & fes Armes. 
Les plus fages têtes n’auguroient pas bien de cette Guerre, 
Tout le Royaume de Portugal en étoit allarmé; & les plus at- 
tachés à la Perfonne du jeune Monarque n'oublioient rien, 
pour le diffluader d’une entreprife, qui, attendu les circonf- 
tances , & les forces des deux Puiflances, paroifloit téméraire, 


{ x) F. Ferdinandus de Tavora, Lucitanus, Commentaria fuper Evangelium Joannis: 
Ordinis S. Dominici, Funchalenfis [ofulæ | quæ , ut credimus , lucem ha@enus non vi- 
Maderæ Epifcopus , Eruditione ac morum | derunt. Nic. Ant, Bfbl, Nov. Hifp. Tom. E, 
probitate excellens..…. Scripfit anno 1574, pag. 198. nn 

Lili, 


XXIX. 


FERDINAND 
DE TAVORA, 
2 "7 





V. 
Il eft fait Evd- 
que ; & il renonce 
à fa Dignite. 


VI. 

Pour continuef” 
à fe purifier, & 
fe  perfeétionnct 
dans Ja Retraite. 


LIVRE 
XXIX. 


FERDINAND 
DE IAVORA. 
en nie. 





| VII. 
Défaite des Por- 


tugais, 


VIII. 
Mort de Ferdi- 
nand de Tavora. 


HEFNRY 
DE TAVORA. 
D teen ess ts 





452 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 
Dieu permit qu’un Prince, que mille belles qualités ren- 
doient infiniment cher à fes Peuples, fut fourd à leurs Priéres, 
& infenfible à leurs larmes. Plein de feu, de courage, de zéle 
pour la Religion , ou pour la — , le jeune Héros impatient 
de voir l’'Ennemi, fe perfuada que la Guerre qu’il entrepre- 
noit contre des Infidéles , ne pouvoit être qu’heureufe. Il vou- 
lut la faire regarder comme une Guerre fainte ; & il affe&a 
d'amener avec lui un bon nombre de Religieux; plufeurs Ec- 
cléfiaftiques, & quelques Evêques de Portugal, Une foule de 
Gentilshommes, & les plus grands Seigneurs du Royaume 
fuivirent leur Souverain. . | 
Tout cela ne pût empêcher l’entiére déroute des Portugais, 
Ja défaite de l'Armée Chrétienne, & la mort du jeune Roy, 
Prince à la vérité trop entier dans fes fentimens, mais digne 
d’un meilleur fort. François de Tavora, un des proches Parens 
de notre Religieux de vieu avoir — foutenu avec beau- 
coup de valeur, les plus grands efforts des Maures, fut tué 
dans le Combat, avec les Evêques de Porto, & de Coïmbre, 
& plufieurs braves Officiers , qui étoient l'élite de la Nobleffe 
Portugaife. La nouvelle de cette malheureufe journée étanc 
arrivée en Portugal , la Ville de Lifbonne, tout le Royaume, 
tous les Etats furent dans le deuil, & dans une confternation 
d'autant plus grande , qu’il n’y avoit prefque point de Famille, 
qui dans ce malheur général, n’eut fair quelque perte parti- 
culiére. Mais le Seigneur voulut en épargner la vüe à fon Ser- 
viteur. Il eft vrai qu’un fecret pa rl an rendoit depuis 
long-rems l’image de cette calamité préfente à fon efprit; & 
c'écoit pour fléchir la colére de Dieu, qu’il prioit avec tant 
de ferveur, & qu’il arrofoit fon pain de fes larmes. Il redoubla 
fes Pénitences & fes Prières, lor/qu'il vit partir l'Armée Chré- 


tienne, le dix-fept de Juin 1 $78 : il finit fes jours dans les mè- 


mes fentimens vers la fin MS gs & le trifte événement, 
dont les fuires furent fi funeftes au Royaume de Portusal, 
arriva le quatriéme du mois d’Août. | 
HENRY DE TAVORA ne furvêcut que de peu d’années 

à Ferdinand, fon Frere felon la chair, & felon l’efprit. Il ne fe 
rendit pas moins recommandable que lui, tant par la piété, que 
jar la Doctrine, & il étoit demeure encore plus attaché a la 
Dr de Don Barthelemy des Martyrs. Tout le tems qu'il 
avoit-été permis à ce faint Prélat de vivre danse Cloître, en la 
compagnie de fes Freres, il avoit fait fes délices de la conver- 
ation du Pere Henry: & lorfque, pour obéïr à des ordres Su- 


= aus ti 


2 a mm 


la conduite de fon Eglife; le réglement & le bel ordre ss 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 455 


-périeurs, il fe vit chargé de la conduite d’un grand Diocèfe. 
il dis à le fuivre à Brague, pour être fa confolation, fon 
confei 


, comme fon bras droit, le Compagnon fidéle de fes 
travaux , de fes fatigues , & de toutes fes Œuvres de Piété( r }. 


Tout ce que le fainc Archevêque fit de beau & d’édifiant, dans 


mit d’abord dans fa Maifon, dans fon Clergé ; & même dans 
les Tribunaux de la Juftice, il lavoit concerté avec le Pere 
Henry de Tavora ; & il fe fervit utilement de fon Miniftére 
sr l'éxécution d'une partie de fes deffeins ; comme auffi pour 
a diftribution de fes Aumônes. Egalement zélés pour l’éxade 
Obfervation de leur Régle, ils firent d'abord du Palais Ar- 


_chiepifcopal un lieu de Retraire, & de Priére; & n’y obfervé- 


rent pas moins religieufement que dans le Cloître, tout ce qui 
{e pratique de jour & de nuit, dans les Communautés les <a 
réguliéres. Sur cet Article, nous pourrions dire ici de l’un , tout 
ce que les Auteurs ont écrit dans l'Hiftoire de l’autre. 

_ Le zéle du Salut des Ames leur rendit encore communs les 
travaux de la Sollicitude Paftorale. Dans toutes les Vifices, 
que Barthelemy des Martyrs fit dans le Diocèfe de Brague, 
pendant les cinq ou fix premiéres années de fon Epifcopat ; 
Henry de Tavora fut toujours le Coopérateur fidéle de fa cha: 
rité: il ne fe laffa pas de marcher à fes côtés, & de partager 
avec lui les incommodités du Voyage, fans être jamais rebuté, 


_ni par la difficulté, ou la longueur des chemins, ni par les 


froids de ’Hyver, ni parles chalgursde l'Eté. Il aidoitle Prélat 
à inftruire , catéchifer, prêcher les Peuples de la Campagne; 
à prendre connoiffance de la conduite, & de la Doctrine des 
Pafteurs ; à rétablir la Paix dans les Familles, à réconcilier 
les Ennemis, & à faire cefler leurs Procès , ou leurs Queréles, 
Henry faifoit ainfi, fans y penfer, comme l’effai du redouta- 
ble Miniftére, dont il devoit être chargé dans la fuite: il ne 
ouvoit le faire dans une meilleure Ecole. 

L'Archevèque ayant reçu les Lettres Apoftoliques de Pie 
IV , qui Finvitoit à fe rendre inceflanment au Concile de 
Trente, & à donner, par fa diligence, l’éxemple à tous les 
Evèques d’Efpagne, il réfolut auflitôt de répondre aux défirs 
de Sa Sainteté Al voulut que le Pere de Tavora l'accompagnär, 


(1) Quantim autem fub tanto, talique [ vocatus , raptufve Bracarenfes, hunc fibi 
Magiftro » & pietate , & Doétrinä profecc-|focium, ac conviétorem, & ab omnibus 
rit Henricus, ex intima peculisrique utriuf- | confiliis elegerit anno 1560. Echard, Tom. 
ue animorum confenfione mutuâ facilé col- | II, pag. 264. Col, 2. | 


ligitur, quà fatum eft, ut ad infulas ille 
Lili 


s 


LIVRE 
XXIX. 


HENRY 
DE TAVORA. 











L 
Suit D. Barthe- 
lemy des Martyrs 
à Brapuc. 


I I. 

Il eft le Compa- 

gnon inféparable 

du faint Archevê. 

ue, dans toutes 

fs bonnes Œu- 
vres. 


ff. 

I] partage avec 
Jui le travail dans 
les Vifices du Dio- 
cèfe. 


IV. 
Et l’aecompz= 
ghe au Concile 
de Trente. 


4$4 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


Lrvnre pour être fon Théologien dansle Concile ; & ils partirent de 
XXIX. Brague le vingt-quatre de Mars 156+. On fçait avec quelle 
Hennx  amplicité, quelle modeftie, & dans quel recueillement ils 

pe Tavora. firent ce long & pénible Voyage; & avec quelle pieufe adrefle 

ils cachérent à la plûüpart des Couvens de leur Ordre, ce qu'ils 
étoient ; afin de n'être traités par tout que comme de fimples 

Religieux, & fans aucune dfinæion. Leur deflein ne réuflic 

ls Marge eh. pas toujours, On rapporte, qu'étant arrivés à Palence, & con- 

Chap 1, p.163 duits à [a Chambre du Pere Prieur, pour recevoir fa Bénédic- 

tion felon l’ufage de l'Ordre, ce Supérieur extrêmement ponc- 
tuel dans lPObfervance de la Régle, leur demanda auflirôt 
qu'ils lui fiffent voir la Licence, qu’ils avoient reçue de leurs Su- 








périeurs, pour aller dans des Royaumes Etrangers. L’Arche-. 


vêque demeura un peu furpris à une Demande, que fa modef 
tie auroit voulu éluder. Comme il étoit plein d’efprit, il dé- 
tourna adroitement ce Difcours, & tâcha ue quelque 
tems le Prieur, pour voir s’il ne s’adouciroit pas : mais il avoit 
affaire à un homme fec & infléxible, qui voyant qu'ils ne 
lui montroient aucune Lettre , ordonna qu'on le mit tous deux 

. à part, dans deux Cellules différentes, jufqu’à ce qu’ileut ré- 
folu ce qu'il en feroit. Alors le Pere de Tavora, craignant que 
le zéle de ce bon Prieur ne le portit peut-être à quelque chofe, 
dont lui-même auroit enfuite du regret, lui dit en fouriant: 
Pour moi, mon Pere, je ne fuis point en peine de me juflifier : 
car j'ai reçu ma Licence de Monfeigneur l’Archevêque de 
Brague, que vous voyez ici devant vous. Cette Explication finit 
tout. Le Prieur fit bien des Politefles, & des excufes au Prélar; 
le Prélat loua le Prieur de fon éxaétitude, mais dès le lende- 
main il continua fa route avec fon Compagnon. 

Ayant été reçus dans plufieurs autres Couvents de leur Or- 
dre , aufli fimplement qu’ils le fouhaitoient, parce qu’ils y fu- 
rent inconnus, ils arrivérent enfin à Trente, où ils entrérent 
fur le foir à pie. Nous parlerons ailleurs des honneurs qu’on 
rendit au mérite de l’Archevêque, & de la réputation qu'il 

v. fit dans le Concile. Il fuffit de ir pour le préfent , que 
NE Le fon Théologien eût quelque part à fa gloire. La pureté de fes 
trine, & fon Elo Mœurs, fon Erudition, fon Eloquence Îe firent eftimer'de tous 
quencele fontef Jes Peres: il fut choïifi pour prêcher devant le Concile le pre- 
timer dans le Con- : ‘ À ‘ : FR : 
dé. mier Dimanche de Carême , qui étoit le quinziéme de Février 

1562 (1). Le Difcours qu'il prononca touchant les Calamirés 


( x ) Cui certo loco fe non imparem exhi- | dentinos patres, morum fanétitate & Eru- 
buit Henricus, qui magnam Gbi apud Tri- | ditione conciliavit æftimationem ; oratione 


DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. ss 
de l’Eplife, fut imprimé la même année À Brefle: & il a été 
réimprimé à Louvain & à Paris, avec les A&es du Concile. 

Dans le mois de Septembre 1 563, y ayant eû une furféan- 
ce dans le Concile, l’Archevèque de Brague prit de là occafion 
de fe rendre à Rorne, pour ÿ communiquer quelques affaires à 
Sa Sainteté; Henry de Tavora ly accompagna ; & continuant 
à marcher toujours Pun & l’autre avec la même fimplicité, ils 
furent reçus dans les Couvens de Ferrare, de Bologne, & de 
Sienne , fous le nom de deux Religieux Portugais , qui venoient 
du Concile; ils ne purent cependant être long-rems inconnus 
à Bologne & ailleurs ; parce que le Cardinal de Lorraine, qui 
faifoie le même Voyage, prenant plaifir, comme il difoit, à 
découvrir les ftratagèmes de l’humilité de riotre.Prélat, en- 
voyoit ordinairement avertir le Prieur , que l’Archevêque de- 
voit arriver, ou qu’il étoit déja arrivé éncognite dans fon Mo- 
naftére, 

Henry de Tavora fut témoin du favorable accueil , que le 
Pape, tous les Cardinaux, faint Charles Borromée en parti- 
culier, & l’Ambaffadeur de Portugal, firent à l'illuftre Arche. 
vêque : maïs on peut dire que tous ces honneurs, aufquels fa 
naiflance , & fon mérite connu lui dounérent quelque part , le 
touchoient bien moins, que le plaifir innocent qu’il goûtoit à 
la compagnie du Saint Prélat. La conformité de mœurs & de 
fentimens, & te même goût pour les chofes du Ciel, les atta- 
choient fi étroitement l’un à l’autre, que les momens les plus 
doux, ou les plus précieux pour eux, étoient toujours ceux, où 


Livre 
XXIX. 


HENRY 
DE TAVORA, 
| 








VI 
Il va à Rome avec 
fon Archevêque. 


Ibid. Chap. XVIII à 
XIX ; &c | 


ils pouvoient fe trouver feuls, pour faire enfemble leurs Prié- 


res, leurs Lectures, & leurs autres Exercices de Religion, & 
de Piété. Ayant terminé les affaires, qui les avoient amenés à 
Rome, ils retournérent à Trente, & peu de tems après ils pri- 
rent le chemin de Portugal. Arrivés dans le Diocèfe de Bra- 
gue avant la fin de Février 1 564, pendant qu’on faïfoit de 
grands préparatifs pour une Réception magnifique, ils pré- 
vinrent le jour, où on les attendoit dans la Ville, & y entré- 
rent de nuit. - 

L'Archevêque, toujours preffé de la Charité de JEsus- 
CHRIST, ne tarda pas de recommencer la Vifite de foni Trou- 
peau ; Henry de Tavora continua auñfi à le feconder, avec fon 
zele ordinaire, dans tout ce que le défir du Salut des Ames lui 
faifoit entreprendre. Mais le Seigneur mit la vertu de ces deux 


etiam coram üifdem habirâ , Dominici ee II , pag. 164 
primè quadragefimæ anni 1562. Echard. _ —— 


VI1. 
Revient à Trente 
& cn Portugal, 


LivereE 
XXIX. 


HENRY 
DE TAVORA. 
Con es ee bre mere 








VIIL 
1left fait Evêque 
de Cochin dans 
l’Afe. 
Bullar. Ord, Tom: 
Y, pag. 300. 


IX. 
‘Avec quelle fa- 
geflcil conduit ce 
vafte Dioctfe. 


456 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


parfaits Amis à une rude épreuve , en les féparant, lorfqu'ïls 
s’y attendoient le moins. La Communauté des Dominicains 
d'Evora élut pour Prieur le Pere Henry, le Provincial l'obli- 
gea d'accepter cette Charge ; il obéït : & bientôt après la Cour 
de Portugal lui mit un autre fardeau fur les épau'es, en Îc 
nommant à l’'Evêché de Cochin, Ville Capitale du Royaume 
de ce nom, fur la Côte de Malabar, dans une prefqu’lfle de 
Linde au-delà du Gange (*). Les Portugais, qui, dans le quin- 
ziéme Siècle avoient foûmis ce Pays à leur Domination, n'’a- 
voient pas négligé d'y envoyer des Prédicateurs de la Foi, & 
quelques Evêques, pour y établir le Chriftianifme. 

Henry de Tavora ayant été Sacré à Lifbonne , au com- 
mencement de l’année 1 567, fe rendit en diligence dans fon 
Eglife ; & ES près de dix ans, il y remplit tous les de- 
voirs d’un bon & vigilant Pafteur , également aimé des Portu- 
gais, & des Indiens, & toujours applique à inftruire, régler, . 
augmenter fon Troupeau, par la Converfion des Infidéles. 
Quoiqu'il ne fut pas le premier Evêque qui eût paru à Cochin, . 
il y trouva bien des chofes à faire, qui ne demandoient pas 
moins de réfolution & de fermeté, que de fagefle & de pru- 
dence. Mais le plus difficile travail ne l’étonna jamais : & de- 


. puis qu’il fe fut rendu familiére la Langue des Indiens, il ne 


Il gagne la con- 
fiance de fon Peu- 
ple. 


regardoit pas comme au-deflous de lui de Catéchifer les En- 
fans , d’inftruire les Maîtres & les Domeftiques; de leur admi- 
nifèrer lui-même les Sacremens ; & de prendre connoïiffance de 
tous leurs befoins, foit fpirituels, ou temporels. Il avoit pris le 
faint Archevèque de Brague, pour fon modéle; & il marcha 
toujours fur fes traces. | | 

La charité prévenante du Prélat lui concilia la confiance de 
ces Peuples : & par la il fe vit en état de travailler plus effica- 
cement à retirer les uns des teénébres de l'infidélité, & à corri- 
ger les mœurs corrompuës des autres. Afin que les Miffionnai- 
res , qu'il employoit dans la Vigne du Seigneur , fuiviflent 
tous les mêmes maximes, & la même pratique, il leur donna 
plufieurs Inftruétions, & leur mit entre les mains un Livre 
qu’il avoit compofé autrefois dans le Diocèfe de Brague, tou- 
chant les devoirs des Confefleurs , & l’Adminiftration du Sa- 
crement de Pénitence. Mais rien ne faifoic plus d'impreffion 
fur Pefprit des Peuples, & de leurs Conduéteurs , que la vie ré- 


(*) La Ville de Cochin, quoique bien Aéro &c qui en ont ruiné une partiC, en 
fortifiée par les Portugais , leur a été enle-| la réduifant à yac.peticegnceinte. 

véc par les Hollandoiïs , qui la poflédent à 
guliére, 


DE L'ORDRE DE S.DOMINIQUE. 457 


guliére, pauvre & pénitente d'un Evêque, qui prêchoit l’E- 
vangile de JEsus-CHRI1IST, encore plus par fes Exemples, 
ue par fes Difcours. | 
L'Eglife Métropolitaine de Goa étant vacante l'an 1578, 
{oixante-huit ans depuis que le célébre Alfonfe d’Albuquerque 
s'étoit rendu maître de cette prefqu'Ifle, l’une des plus confi- 
dérables de l'Inde en deça du Gange, le Roy de Portugal 
nomma notre Evêque de Cochin pour remplir ce grand Siège; 
& le Pape Grégoire XIII «A tsbiers cette Tranflation, lui 
envoya les Bulles avec le Pzllium. Ce nouveau Diocèfe étoit 
très-vafte, & la fanté de l’Archevèque bien affoiblie par les 
travaux continuels de la Pénitence, & de l’Apoftolat ; cela ne 
l'empêcha pas de vifiter les Eglifes les plus reculées, pour met- 
tre par-tout le bon ordre, & faire obferver la Difcipline. Ce 
qui augmenta le plus fon travail, fes follicitudes , & fes peines ; 
ce ne fut ni la groffiéreté des Peuples du Pays, ni l’attache- 
ment de Îa plüpart à leurs anciennes Superftitions, ni précifé- 
ment la corruption des Mœurs des Portugais, Fe tous 
Négocians ; mais la conduite fcandaleufe de que 


LrvRrE 
XXIX. 


HENRY 
DE TAYVORA. 
CERTES ENST A+ "2 

XI. 
Il eft transféré au 
Siège de Goa, 


Bullar. pag. 418. 
Echard. uc ip. 


X11. 
Travaille à la 
Réforme de plu- 

feurs abus. 


ques Ecclé. . 


fiaftiques, bien ee capable de faire méprifer notre Religion, 


que d'en perfuader la fainteté , & ia vérité aux Infidéles. 


La douceur, dont lArchevêque de Goa crut devoir ufer | 


d’abord à leur égard, pour les ramener au devoir, fut inutile; 
& ils prirent en fi mauvaife part fes avertiflemens, & fes fages 
corrections, qu’ils n’eurent pas horreur d’un Parricide, pour 
fe défaire d’un Cenfeur, qui les éclairoit de me près. Ni la 
haute piété du Prélat, PE Lun caractére, & la qualité de Pere, 
ni la pureté d’un zéle fi défintéreflé, qui lui faifoit méprifer les 
périls de la Mer, & les fatigues des plus longs Voyages, pour 
gagner des Ames à JEsus-CHRIST:aucune de ces confi- 
dérations ne püt détourner ces Scélérats d’un deffein fi crimi- 


nel. Pendant qu'il faifoit fa Vifite Epifcopale, dans une Ville 


que les Portugais apellent Chaal, & les Habitans Chzoul, à 
foixante lieuëés de Goa , fur les Frontiéres de l'Empire du 
Grand Mogol ,un de ces facriléges Miniftres lui fit avaler le 
Poifon mortel, qui finit fes Travaux avec fa vie l'an 1 $82. Le 
Corps du pieux Archevêque fut enterré dans l’Eglife des Do- 
minicains de la même Ville, proche l’Autel du Rofaire(1). 


( x} Verüm dum per varia maris difcrimi- reducere fatagie , ab iniquo uodam ex illis à 
na , fenio licèr jam gravis vifitationes fedu-| quem ex debito Paftoralis Ofhicii corripuerar, 
lus obit; & quorumdam Ecciefiafticorum] veneno fecretids propinato interimitur anno 
pravos mores emendare, cofque ad frugemi 1 582, Hæc in Civitate, quam Chaul apellant 

Tome IF. | Mmm 


XIITL 
‘Une main facri- 
lége abrege fes 
jours , dans le 
cours de fes Vif- 
tes. 


LIVRE 
XXIX. 


HENRY 
DE T'AVORA. 
CEE S 


XIV. 
Un de fes Fre- 
res l’avoit précédé 
dans le Siége de 


Goa: un autre lui | 


fuccéde. 


BERNARD 
D'ALBUQUER- 
QUE. 


Davila Hift, Provin, 
Mexic. Cap. XCII, 
&c 


Ægidi, Gonçalez ;, 
Theaur. Indi. Eccl 
Tom. Il,pag. 123. 
Fontan. in Theatr, 
pag. 201. 

Echard. Tom. II, 
pag. 2$1. 

Ada Confft, Pi 
IV. 

Bullar. Ord. Tom, 
V;, pag. 104 


PL LXXXIIT, 11. 


I. 

I] quitte fon 
Pays, pour aller 
Re l'Habirt 
de Frere Lai, dans 
nn Couvent de 
faint Dominique. 


453 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 
Notre Prélat avoir fuccéde dans le Siége de Cochin, & dans 
celui de Goa, à Grégoire Témud , Dominicain Portugais, 
dont il eft parlé dans les A&es Confiftoriaux de Pie V. Ee 
il eût pour Succefleur dans l’Archevêché de Goa, un autre 
Religieux du même Ordre , apellé Vincent Fonféca, Profès 
du Couvent de Coïmbre, & Docteur de FUniverfité de [a 
même Ville, Voyez Fontana: Zn The. Dom. pag. 77. € 175. 








BERNARD D’ALBUQUERQUE, EVÊÈQUE 
DE GUAXACA,DANS LA NOUVELLE ESPAGNE. 


À Ville d'Albuquerque, dans le Royaume de Léon, fur 
A, les Frontiéres de celui de Portugal, fut la Patrie du pieux 
Prélat , dont la fainte Vie a édifié l’Ancienne, & la Nouvelle 
Efpagne. Quoiqu'il ne fut pas de l’illuftre Maifon desSeigneurs 
d’Albuquerque, il appartenoït à des Parens nobles & riches, 

ni le node avec beaucoup de foin dans l’Univerfité 
d'Alcala. Les progrès qu’il ÿ fit dans l'Etude des Lettres Di- 
vines & Humaines, bien loin de lui infpirer quelques fenti- 
mens de vanité, ou d’ambition, ne fervirent au contraire qu’à 
le rendre toujours plus modefte & plus humble: & les fages 
réfléxions qu'il fçut faire fur lui-même, ou fur les dangers des 
Grandeurs du Siécle, fermérent fon cœur à l’amour de tout ce 
que le monde eftime, pour ne l’ouvrir qu’aux douces impref- 
7 de la Grace. Après avoir long-tems médité fur ces paro- 
Jes du Prophète: Tai choiff d'être plutôt aes derniers dans La 
M aifon du Seigneur , que d'habiter dans les Tentes des Péchears, 
il forma là-deflus tout le plan de fa Vie. 
__ Sans communiquer fes penfées , ni à fa Famille ,ni à aucun de 
fes Amis, Bernard d’Albuquerque, dans un âge déja mur , fortit 
d’Alcala, où il étoit plus connu que ne le demandoit l’éxécu- 
tion de fon deffein ; & s'étant rendu fans Suite, ni Equipage à 
Salamanque, il fe préfenta aux Religieux de faint Dominique, 
pour être reçu dans leur Maifon. Non content de cacher le 
nom de fa Famille , fous celui du lieu de fa naïffance, il laiffa 
ignorer qu’il eùt fait fes Etudes de Philofophie, & de Théolo- 
gie ; & ne demanda que P'Habit de Frere Lai : on le lui accorda 
après les épreuves ordinaires ; & on l’occupa d’abord felon fon 
Etat. L’humble Religieux crut alors avoir trouvé ce qu'il ayoie 


walgo Lucitani, 6o lencis à Goa diftante ,fclefia majori ad aktare SS. Rofarii fepuitus 
arbe opulenta acciderant ; ibidemque in Ec-| fuit, &c, Echard. Form, I1, pag. :64. Col. 2. 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 459 


demandé à Dieu, par de longues & ferventes Priéres. Il les 
continuoit toujours avec une nouvelle ardeur ; oubliant le 
monde , & aimant à vivre inconnu des Mondains, il trouvoit 
toute fa con{olation dans l’Union , qu’il faifoit de la Priére avec 
Je travail le plus rude, & le plus aflidu. Mais fans le vouloir, il 
atiroit fui les regards de route la Communauté, & particulié- 
sement des Supérieurs. Sa docilité , fon recueillement , fa 

rompte obéïffance, & une modeltie Angelique édifioient tous 
[AN Religieux. Ses manières, malgré {on attention à fe cacher, 
faifoient aflez connoître qu’il n’avoit pas moins d'éducation, 
que de piété: on commencoit à foupçonner que fa naiflance 
devoit répondre à l’une & à l'autre : .& on auroiït êraint de 

l'offenfer , que de lui faire des Queftions {ur cet Article. 
+" La Providence, qui vouloit fe fervir de fon Miniftére pour 


Livre 
X XIX. 
BERNARD 


D'ALBUQUER- 
QUE. 





II. 
11 fe fanifie 
dans le Travail & 
la Priére. 


la Converfion d'un grand nombre de Pécheurs & d’Infidéles, 


permit que , dans une rencontre imprévüé, la charité décéla 
une partie de ce que l'humilité lui faifoit cacher. Deux jeunes 
Religieux du Couvent de Salamanque difputoient un jour ave 
chaleur, fur quelques Queftions de Théologie; & chaëun 
croyant avoir D lui l'Autorité de fait Thomas, ils: s’opi> 
niâtroient épalement à foutenir ce qu'ils avoient ayancé. Le 
Frere Bernard d'Albuquerque, occupé de fon travail, & té- 
moin de lear Difpute, crut pouvoir fans pre ra la ter. 
miner en peu demots, comme il fit, ayant expliqué par di- 
vers Textes de faint Thomas, celui que l'an ‘des deux jeu: 
nes Théolopiens faifoit valoir: Leur gaie fut d'autant plus 
grande, que n'ayant parlé qu'en Latin, ils n’avoient pas même 
imaginé, que ce bon Frere Jardinier eût pû rien comprendre 
dans la fuite de leur Difpute. Le Supérieur, bientôt inftruit de 
tout, lui fit à propos quelques Queltions , qui ne lui permirent 
plus d'ignorer de quoi il étoic capable, 7: 
Après cette découverte, on l’obligea de changer d'Etat; & 
au lieu du travail manuel, on lui fit reprendre les Etudes. Ce 


IL 
La Charité tra- 
hit fon Humilité. 


I V. 
On lui fait re- 
rendre les Etu- 


Changement lui fut véritablement fenfble ; parce qu’il aimoït des, & recevoir 
fa premiére Condition ; & qu'il redoutoit les obligations de la les Ordres. 


feconde : il fe foûmit néanmoins à 14 volonté de Dieu , dont il 
croyoit entendre la voix dans celle de fon Supérieur. Ses crain- 
tes, ou fes pieufes inquiétudes, fe renouvellérent toutes les 
fois, qu'il lui fallut recevoir les Ordres Sacrés: mais fa vertu 
ne fe démentit jamais. D’autant plus humble, qu'on l’élevoit 
davantage, il continuoit à joindre à la Priére, & à l'Etude, 


le travail des mains, & tous les Exercices d’une charité ofü- 


M mmi] 


LIVRE 
XXIX. 


‘BERNARD 
D’ALBUQUER- 
QUE. 


——— 





a6o HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 
cieufe, qui lui faifoit toujours prévenir les befoins de fes 
Freres (1). ::: | | | 

._ Telétoir le Pere Bernard d’Albuquerque, lorfque Île célébre 
Barthelemy de Las-Cafas, ayant obtenu de l'Empereur Char- 
les-Quint les Réglemens qu’il follicicoit en. faveur des Indiens, 
fe préparoit à faire de nouveau le Voyage des Indes Occiden- 
cales. Son féjour dans la Caflille lui avoit fouvent donné occa- 
fion de parler des grands fruits , que les Ouvriers Evangéliques 


 faifoient tous les jours parmi les Américains, & de la jufte ef- 


V. 
Il va travailler à 
la Converfion des 
Indiens. 


VIT. 
Apprend leur 
Langue , & fait 
de grandes Con- 
verlhions. 


pérance qu’on avoit de voir multipkier les Converfions , à me- 
fure qu’on auroit foin d'envoyer dans ce Pays, des Miniftres 
habiles & défintéreflés. Plufñeurs Religieux de S. Dominique 
y prêchoient depuis long-tems avec fuccès: d’autres s'étoienc 
déterminés à partir avec le faine Evèque de Chiapa; & d’Al- 
buquerque ne refufa pas de fe joindre à eux, fi les Supérieurs 
vouloient bien l'agréer. On connoifloit trop la fohdité de fa 
vertu, fa capacité, & fes talens, pour ne pas profiter de fa 
bonne volonté. Il arriva dans le Méxique l'an 1 545. 
L’Etroite Obfervance dans laquelle nos Religieux vivoient 
dans les Couvens de cette nouvelle Province; Te fageffe & le 
zéle de cepx qui la gouvernoient, & l'attention des Mifionnai- 


res à faire refpecter leurs Prédications , par la fainteté de-leurs 


Exemples : tout cela réjouit infiniment Bernard d’Albuquer- 
que, qui trouvoit en même tems de grands moyens de travail- 
ler à fa propre perfe@ion, & des guides qu’il pouvoit fuivre, 
pour procurer le Salut des Infidéles. Le quartier qu’on lui aft- 


gna d'abord pour fa Mifon , fut le long du Golfe de Méxi. 


que, dans la Province de Gaaxaca. Les Habitans de ce Pays, 
apellés les Zapetecas , font naturellement Guerriers, Fiers, & 
Farouches ; & leur Langue, Fune des principales de ces Con- 
trées , n’eft pas des 2. à apprendre. Le Serviteur de 
Dieu l'étudia avec foin ; & il ne s’apphiqua pas moins à con- 
noître les Mœurs, les Coutumes , & le Génie de ces Peuples, 


afin de leur rendre fon Miniftére utile. On aflure qu’en aflez 


; (1) Strenaus & hilaris , ac fua forte con-[Latiné dicentes ab eo fe auditos putarent ; 
rentus omnibus fsmulabatur, cm accidit | et improvifo fic edoétos obftupuerint. Quod 


rs eo præfente duo Sodales juvenes clerici, fut illis referentibus audivit Prior , commu- 
le gravi Theolopiæ difficukate ,fummä eon- 

tentione altercarentur, quos Deo fic per- 
mittente Bernardus verecundè & blandè 
adorfus ,.eà verborum fententiarumque 
eflcaciâ ,. & facilicate compoluit ,. adduétis 
opportund citatifque étiam S. Thomæ , gra- 


mbus omnium votis, invirum licèt & relue- 
tantem Novitium , fublato Converforum 
Schemate, ad Clericoram ftatum tranftulit; 
in quo & Profeflus ef, ftatis interftitiis ad 


Sacerdotium Proveétus, &c. Eçhard.Tom. N, 


pag. 251. C0 2, . 


viorumque andordu Jocis, mt.qui nec el | 


t 


 _— SE - 2 = = 


PE , 


ee 


DE L'ORDRE DE $. DOMINIQUE. 4er 
peu de tems il vint à bout.de tout ce qu'il s’étoit propofé. Il 
faifoit {es Inftructions familiéres en Langue Zapotéque, & 


_ comme il aimoie tendrement les Indiens, qu’il les en eignoit 


avec patience; qu’il leur parloïit toujours avec douceur, & les 
defendoit généreufement contre ceux qui leur faifoiene tort, 
cette affabilité lui donna un tel afcendant fur leur efprit. qu’ 
en difpofoit prefque abfolument. I] fcut bien en me né pour 
adoucir, ou corriger infenfiblement leurs Mœurs, & leur don. 
ner la connoiffance de JEesus-CHR1sT: car quoique la Pyé- 
dication de l'Evangile eût déja fait des progrès confidérables 
parmi ces mnt. D il ne s'en trouvoit encore que trop, qui 
eroient plongés dans l’Idolitrie, ou qui n’avoient aucune Re. 
ligion. | 
Auguftin Davila, qui a écrit le premier, & fur les Lieux, 
l'Hiftoire de ce faint Miffionnaire , le repréfente par-tout, 
comme un homme vraiment Apoftolique, zélé, pénitent, in- 
fatigable, puiffant en Œuvres, & en Paroles, toujours prêt à 
courir après la Brebis égarée, à travers les Rochés. les Préci. 
pices , les Forêts, ou les Montagnes ; & plus emprefe à gagner 
une ÂAmeaä.frzsus-CHR1iST, que les Avares ne Ie font À 
acquérir, ou à conferver les plus grands Tréfors. Après avoir 
marché tout le jour par des chemins rudes & difficiles, pour 
aller inftruire, catéchifer, & préparer ces pauvres Indiens à la 
Grace du Baptème , il n’avoit fouvent pour nourriture que 
quelques Légumes & de l’Eau. La Foi le foutenoit, la Cha- 
rité, dont TP étoic embrafé, lui rendoit fupportables les plus 
grandes farigues ; & fes forces à l'épreuve de ce rude travail, 
vérifioient en fa perfonne, ce qu'a dit Jesus-CHRrisr que 
l'Homme ne vit pas feulement de pain , mais de toute parole qui 
fort de la bouche de Dies. I] avoit toujours fait {es délices de 
k Priére ; & les Travaux de l’Apoftolat ne l'empéchoient pas 
de paffer une partie de la nuit en Oraïfon. Mais quelque grand 
ue fat fon attrait pour ce faint Exercice, le zéle qui Le con- 
moe pour la Converfion des Infidéles , lui faifoic tout quit- 
ter , pour remplir cette partie de fon Miniftére : dans. l’Exer: 
cicede Là Vie aétive , il étoit un Elie ; il fçavoir cependane 
tempérer Îa vivacité du zéle, par les charmes de là douceurs 
& c'eit ce qui le rendoit plus propre à gagner‘les cœurs, em 
perfuadant les Efprits. — — D 
Les Religieux du Couvent de Guaxaca, qui a été depuis Je 


LIVRE 
XXIX. 


| 
BERNARD 
D'ALBUQUER= 
QUE. . 
D 


VIT. 
Vie Sainte & 
Apoftolique. 


Ma, W,4 


VITE 
Emplois, qu’il 


Chef de tous ceux de fa Province de faint Hyppolite , Pélurent remplie co. 
unanimement pour leur Prieur, afin qu'ayant à leur tête un Oie  "* 


M m miiÿ 


LIVRE 
XXIX. 


BERNARD 
D ALBUQUER- 
QUE, 








IX. 
Pour |a Propa- 
gat on de la Foi. 


462 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 
homme fi rempli de l'efprit de Dieu, ils puflent étendre, ou 
continuer avec plus de fruit leurs Miffions. La uigilance qu’il 
appofta dans la conduite de cette Communauté, fa fagefle, 
fa difcrétion , fon application au travail, fon éxacticude fur- 
tout à faire toujours le premier , ce qu’il confeilloit aux autres, 
& plus qu'il n’en éxigeoit , donnant un -nouvel éclat à fon rare 
mérite, il fut fait Provincial de la même Province l'an 1553. 
On ne fe repentit point d'avoir fait violence à fa modeltie, 
pqur l'obliger d'accepter cer Emploi. Il eft vrai qu'il avoit fous 
fa conduite , bien des Religieux d’une Vertu confommée, dont 
plufieurs étoient entrés avant lui dans la Vigne du Seigneur ; 
& dont quelques-uns furent depuis élevés fur différens Siéges ; 
mais le zéle, & les talens du nouveau Provincial ne parurent 
pasänférieurs au mérite des plus diftingués : & dans l'Exercice 
de fa Charge, ilne fe diftingua lui-même, que par les endroits 
qui font toujours honneur aux Supérieurs,que Dieu a lui-même 
choifis. Egalement attentif à procurer l'avancement fpirituel 
de fes Freres, & la Propagation de la Foi par l’Inftru&ion des 
Indiens, il donnoic aux uns & aux autres, les plus beaux éxem- 
ples.de la Piété Chrétienne, & d’un zéle qui s’étendoir à tout. 
Dans la Diftriburion qu’il fit des Miffionnaires, en leur par- 
tageant le travail, il fit-enforte que, dans cette vafte Province, 
il n’y eût aucun quartier , où le Peuple ne pürentendre la Pré- 
dication de l'Evangile, & recevoir les Sacremens. I] ne recom- 
mandoit rien tant aux Minïïtnes de la Parole, que le parfait 
défintéreflement. le ’Zéle , la Douceur, la Patience, la Cba- 
rité. L'expérience lui avoit appris, que ces moyens font tou- 
jours efficaces, pour faire des Converfions ( 1 ). 
Depuis huit ans qu'il travailloit dans cette partie du Méxi- 
ue, il avoit fouvent remarqué que les Américains, les plus 
Le Comme les plus fuperitirieux, ne tenoient pas long-teins 
contre la Vertu de la Paroïe de Dieu , quand elle leur étoit an- 
noncée par des hommes, qui fe conduifoient eux-mêmes felon 
les Régles de l'Evangile. C'eft ce qu'il vit encore avec plaifir 
pendant les quatre années de fon Gouvernement. Le Seigneur 


répandit denouvelles Bénédictions fur fes Travaux , & fur eeux 


de fes Freres: les Converfionsfe multipliérent ae à l'infini. 
Comme il n’étoit allé chercher f loin letravail , que par le feul 


(2) Ed deportatus Zapotecanâ Provincià [illos effecic manfuetudine & comitate, ut 
in fartem ecceptä , haram genrium dinpuam |eos, etfi naturd & indole ferociores præ aliis 
ftudio omni adhibito brevi calluit ita per-{fint, & agrefes, mire fibi plurimdm devine 
feétè, ut ea familiariter m Confeflionibus, | xerit, Eçhard, Tom. II, pag. 251. Col. 2. 

& concionibus uteretur : fuâque erga Indos | 


ER mm Se, 


DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 463 
défir d’apeller ces Peuples à la Foi, il fouhaïitoit avec ardeur être 
libre de toute autre occupation, afin de vaquer uniquement à 
celle-là ; il comptoir bien que la fin de fon Provincialat le re- 
mettroit dans certe heureufe liberté. La Providence en difpofa 
autrement : à peine fut-il décharge de fon Emploi, qu'on lui 
commit une uns fois la conduite de la Communauté de 
Guaxaca ; & pendant qu’il remplifloit les devoirs de Prieur, 
fans négliger ceux de Mifionnaire , le Roy Catholique le nom- 
ma à l'Evèché de la même Ville, ow plutôt de la même Pro- 
vince. 

Bernard d’Albuquerque ,en ‘1559, reçut prefqu’en même 
tems le Brevet de Sa Majefté, les Bulles de Pie IV, & lé Lecr- 
tres de fes Supérieurs, qui ne lui pérmetoient point de fe re- 
fufer aux Ordres de Sa Sainreté. Ce fut pour cet homme mo- 
defte le plus rude coup , qu'il eût encore éprouvé. La Grace 
lavoit fait perfévérer dans les mêmes fentimens , où nous l’a- 


Lives 
XXIX, 


EE 
BerRNARD 


D'ALBUQUER- 
QUE. 


CR 


| X. 

[left fait Evêque 
de la Province de 
Gyaxaca. 


vons vû dans fa jeunelfe : & autant qu’il aimoit l'Etat d’'Hu- 


milité, qu'il avoit d’abord choifi en entrant dans le Couvens 


_ de Salamanque ; autant craignoit-il une Place d'honneur, qui 


expofoit fon Salurà ame périls. Ce fut cependant Barthe- 


lemy de Las-Cafas , l’un de fes plus intimes Amis, qui, en fai- 
fant connoître à la Cour de Caftille , fon mérite, & fes fervi- 
ces, lui attira ce qu'il apelloit un orage & une tempête. Tout 
ce que les Saints ont coutume de faire pour fuir les Dignités, 
PEvêque nommé le fit pour ne point accepter celle-ci. Il pré. 
tendoit que par la trop bonne opinion qu'on avoit de lui, on 
avoit furpris n Religion du Pape & du Roy; & il demandoit 
qu'on lui accordät a moins le cems de recevoir la Réponfe, 
à ce qu’il fe propofoir d'écrire en Efpagne, & à Rome. En 
shéuliiont ainfr, il ne faifoit que confirmer l’idée, où tout le 
monde étoit en fa faveur. On s’étoit attendu à cette réfiftance ; 
& le Pere Pierre de la Peña, alors Provincial ( qui mourut 
depuis Evèque de Quite, dans la partie Septentrionale du Pé- 
rou ) croyoit pouvoir abréger les difficultés, en lui faifant un 
précepre pour l’obliger de fe foumettre, Mais d’Albuquerque, 
fans s'étonner, lui répondit refpetueufement que fon pouvoir 
pe s'étendoit point jufques-la : je dois vous obéïr, lui dit-il, 
pour remplir tous les devoirs de mon Etat; mais non } pour 
accepter un Evêché, qui me mettroit hors de l’obéiffance de 
l'Ordre. 

” Le fage Supérieur fentit bien la folidité de la Réponfe ; & 
pour ne pas commettre fon Autorité, il s’en tint aux Prières, 


XE 
Réfolu de ne 
point accepter : 
cette Dignité , il 
fait de fortes Re 
préfentations, 


XII. 
On lui fair con- 
noîfte J’inurilité 


de fa réGftance. 


LIVRE 
XXIX. 
BERNARD 


D'ALBUQUER- 
QUE, 





XIII. 
Et il fe rendenfin. 


(*) Fontan, in The, 
pag. 86. 


XIV. 
: N'érantentré que 
par vocation dans 
PEpifcopat , il S'Y 
condnit  fainte- 
ment, 


464 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


& aux follicitations. Bien des Perfonnes dé Confidération fe 
joignirent à lui. On repréfenta au Prélat, qu’inutilement il 
artendroit que le Roy Catholique révocât fa Nomination; 
& que fi l’obéïflance, quil devoit au Provincial, ne l'obligeoit 
pas de fe faire Sacrer, la Charité qui eft la premiére des Ver. 
tus , & la régle de toutes, éxigeoit cela de lui; d’autant plus 
que fcachant crès-bien la Langue du Pays, & y étant géné- 
ralement aimé & eftimé de tout le monde, il pouvait être 
beaucoup plus utile à ces Peuples, que ne le feroit un autre, 
qui, avec plus de mérite , n’auroit pas les mêmes avantages. On 


ajoûtoit que s’il aimoit fon Ordre , il ne devoit pas refufer une 


Dignité qui l’honoroit, & qui le mettoit en état de le proté- 


ger, & de le défendre. Ces confidérations ne le déterminoient 


pas encore ; mais il fe rendit à cette Réfléxion, que ne fçachant 
pas d’ailleurs avec certitude , fi Dieu demandoit, ou ne de- 
mandoit pas de lui, qu’il acceptât l’Epifcopat , il ne pouvoit 
mieux connoître quelle étoit la volonté Divine, que par la voix 
de fes Supérieurs. : 

Alfonfe de Montufar Dominicain, du Couvent de Grenade, 


& Archevêque de Méxique depuis l'an 1551 (*), fit la Con- 


fécration du nouvel Evêque ; & fut témoin des larmes, que ce 
facrifice lui faifoit répandre. Toute la fuite répondit à de fi 
beaux commencemens: fi fon Entrée dans l’Epifcopat fut fi 


ure , fon Gouvernement fut tout Apoftolique, & fa Vie tou- 


jours fainte. Perfuadé qu'il ne pouvoit mieux fe difpofer.à rem- 
plir les Fonctions de fon divin Miniftére , qu'en pratiquant 
éxaement les mêmes Exercices qu’il avoit pratiqués dans la 
Religion , il fe confidéra moins comme un Prince de l’Eglife, 


que comme un Pauvre de JEsus- CHRIST, & continua à 


garder tous les points de fa Régle , qui n’étoient point inçpm- 
patibles avec les devoirs de la Sollicicude Paftorale, Il avoit 
ar les Supérieurs de l'Ordre, de lui donner un Compagnon 

déle, qui pût prendre connoiffance du Temporel, diriger fa 


confcience, & foutenir fa ferveur par fes éxemples. Le Pere 


Pierre de Caftillo remplit parfaitement tous ces devoirs : & le 
pieux Evêque, uniquement occupé du Salut de fes Diocéfains, 
ne s’étoit réfervé que le droit de diftribuer fes Aumônes. La 
dépenfe de fa Mailon étoit très-petite, & fes charités furent 
toujours abondantes. | 


Il aimoit rendrementles Pauvres, il alloit vifiterles Malades, 
& les Néceflitéux dans leurs Maifons ; & il marchoit avec tant 


de fimplicité , qu’il n’avoit ordinairement avec lui, que fon 
| Compagnoû 


er mn em nnemennv— e 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 465$ 
Compagnon Religieux; & lorfque celui-ci étoit occupé ail. 
leurs, le faine Evêque ne fe faifoit fuivre que d’un petit Indien. 
Ses Clercs, admirant cette humilité s’offroient quelquefois de 
l'accompagner; mais il leur répondoit avec fa a ordi- 
naire , que pour ce qu'il avoit à faire , ce feul Compagnon lui 
{uffifoit, & qu’ils pourroient bien employer aufli leur tems en 
quelque bonne Œuvre. Les Vertus du Prélat étoient trop con- 
nuës, pour que le dehors le plus fimple , avilit en quelque ma- 
niére fon caractére. Sa réputation & fa piété, lui attiroit plus 
l'eftime des Peuples , & leurs refpects, que n’auroit pû faire le 
train le plus magnifique. Il fe trouva cependant quelques Ec- 
cléfiaftiques , qui murmurérent de ce qu'ils appelloient un ex- 
cès d’humilité : « Le Pere Bernard d’Albuquerque, ( di- « 
foient-ils ) fçait bien être Saint, mais il ne fçait pas être « 
Evêque ». Ne pouvoit-on pas repliquer { ajoûte Davila ) que 
ceux qui parloient de la forte, pouvoient bien fçavoir êgre Ba- 
cheliers , mais qu'ils ne fçavoient point être humbles à | 
. L'humilité du faint Evêque de Guaxaca ne fioît pas mal à 
un Succefleur des Apôtres. Eclairé par le don de la Science, 
& de la Sagefle, il étoit du nombre de ces Pafteurs , qui, felon 
l'expreffion de faint Grégoire, peuvent faire ce que Dieu com- 
mande, parce qu’ils font humbles; & commander aux autres 
ge qu'ils doivent faire, parce qu'ils font fages. Cette Humilité, 
qui relevoit l'éclat de fes autres Vertus, ne le fit jamais mollir, 
quand il fallut agir avec vigueur, & avec fermeté. Il eft vrai 
g ge dans ces occafions, il étoit obligé de fe faire violence, & 

e fortir en quelque maniére hors de fon caraétére, naturelle- 
ment doux, pacifique, toujours porté à la compaflion. 11 vou- 
loit inftruire les bons, plutôt par fes éxemples, que par fes 
Difcours ; & il cherchoit moins À fe faire craindre des Méchans, 
par les punitions & la verge, qu’à les gagner par les faintes 
adrefles L la Charité Paftorale. | 

Quelque étroite que fut l’Union, que l’efprit du Seigneur 
avoit formée entre l’illuftre Barthelemy de Las-Cafas, & Ber- 
nard d’Albuquerque, on peut dire qu'ils ne fe conduifirent pas 
Jun & l'autre par les mêmes voyes, pour arriver à la même 
fin : & leur caractére étoit aufli différent , que leur vertu fem- 
blable. Ils ne fe propofoient tous deux , dans le faint Miniftére, 
que la gloire de Dieu, la Propagation de la Foi , le Salut des 


LIrvRE 
XXIX. 


meme À 


BERNARD 
D'ALBUQUER— 
._ QUE, 





X V. 
Exemples de 
Charité, de Zéle 
& d'Humilité 


XVI 
On Mi fait des 
reproches glori- 
eux à {a modeftie. 


I. Rols » XVI; LE 


X VIT. 
Carattére de fon 
efpric. 


Ames, Leur défintéreflement fur égal ; & ils travaillérent avec 


À même application à procurer la connoiflance de Jesus- 
Tome IV, | Nan 


LIrvRE 
XXIX. 


BERNARD 





D'ALBUQUER- : 


QUE. 





XVIII. 
Différend de ce- 
lui de Barthelemy 
de Las-Cafas. 


XIX, 
Vifites. 


X X. 
Prédications. 


XXI. 
Exemples de 
Vertu. 


466 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


CHRr1sSTaux Indiens, qu'ils portoient toujours dans le cœur. 
Maisils ne s’y prirent pas de fa même maniére, pour les dé- 
fendre contre la tyrannie des Opprefleurs de leur liberté. Le 
zéle du premier, vif, ardent, toujours armé contre l’iniquité, 
& incapable de diffimuler ce qui paroïfloit contraire à la juf- 
tice, lui fit entreprendre de longs & fréquens Voyages, & ef- 
fuyer mille travaux , en l’expofant aux plus grands dangers. 
Un efprit de douceur, & de modération régloit toujours le 
zéle du fecond. Sans jamaïs approuver ce qu’il y avoit de re- 
préhenfible, dans la conduire de quelques Gouverneurs, ni les 
excès de plufieurs autres Officiers Efpagnols, il ménageoit 
prudenment leur délicatefle ; prenoit fon tems pour faire fes 
Corrections ; leur montroit de la confiance, en leur.commu- 
niquant quelquefois fes vüës, fur ce qui pouvoit intérefler 
lEcat sh Religion , le Service de Dieu, ou celui du Prince. 
Pr par ces maniéres douces & infinuantes, il gagnoit fur 
leur e bp qu’il n’auroit pû obtenir, ni par les menaces, 
fi par les juftes plaintes, qu’il étoit en droit de porter à la Cour 
de Caftille. , | 
. C'eft ce qu'il eut occafion d’éprouver, particuliérement 
dans le cours de fes Vifites Epifcopales. See fon Diocèfe 
ne fut pas moins étendu que À Province de Guaxaca, le zélé 
Prélat en vifica plus d’une fois tous les Quartiers ; & par-tout 
il fut reçu par les Officiers du Roy, avec les témoignages de 
refpe , qui étoient dûs à fon caractére, & à fon mérite. Il ne 
gen de cette bonne volonté qu’ils lui marquoient , que pour 
es enpager à donner de bons éxemples aux Indiens, & à les 
traiter avec humanité, afin de ne point mettre un obftacle à 
leur Converfon. oi 
, Aurefte Auguftin Davila aflure que ces Vifites de notre 


Evêque, étoienc une Mifion continuelle : il annonçoit lui- 


même la Parole de Dieu dans tous les Bourgs & Hameaux , & 
il ne dédaignoïit pas d'aller chercher fur les Montagnes les plus 
reculées , les Sauvages, qui y faifoient leur demeure. Il s’infor- 
moit avec foin de quelle maniére les Miflionnaires , les Caté- 
chiftes , & les Curés s’acquittoient de leurs devoirs; & il aidoit 
-de fes Revenus ceux qui n’en avoient pas aflez. En corrigeant 
Jes Né,ligens, il animoit par de juftes louanges les Miniftres 
de l'Evangile, qui 17 dignement leurs Fontions. Sa 
Vie étoic un éxemple que les plus vertueux pouvoient imiter. 


Quoiqu'il fit prefque toujours fes Voyages à pié, il ne relà- 


LS s 


DE L'ORDRE DE S$. DOMINIQUE. 467 
choit rien de fes Abftinences, & de fes Jeünes ordinaires : & 
quelque incommodes que fuflent quelquefois les Maïfons, où 
on étoit obligé de le loger, ilne manquoit jamais de fe lever 
de nuit, pour donner un tems à la Priére. 

Il ne faut donc pas s'étonner que fes Prédications, foutenues 
par la bonne odeur d’une vie fi exemplaire, fiflent toujours de 

rands fruits, & parmi les Ffpagnols, & parmi les Naturels du 
ays. Ceux-là refpectoient en lui un Prélat qui faifoit la gloire 
_ de leur Nation: & ceux-ci l’aimoient comme leur Pafteur, 
leur Apôtre, leur bon Pere. Les uns & les autres favoriférent 
à l’envi la Fondation, qu'il entreprit de faire dans fa Ville 
Epifcopale. 11 n’y avoit pas encore de Monaftére de Filles; 
plufieurs si ren embrafées du défir de la perfe&ion Chré- 
tienne , fouhaitoient confacrer leur Virginité à JEsus-CHrisT, 
dans une fainte Retraite. Bernard Aou. réfolut de 
bâtir un Monaftére de Religieufes de fon Ordre: le Pape ayant 
loué fon deffein, & accordé les Bulles néceflaires pour l’éxé- 
cution , l’'Evêque mit auflitôt la main à l’œuvre, & les lieux 
réguliers ne furent pas plutôt en état d’être habités, qu’il 
donna de fa main l’Habit de faint Dominique, à neuf ver- 
tueufes Demoifelles , dont deux étoient fes proches Parentes. 

Il leur prefcrivit les Loix, & les Statuts qu’elles devoient 
fuivre : & les ayant formées avec foin à tous les Exercices de 
la Vie Religieufe, il reçue leurs Vœux ; mais il les foumit à 
la Jurifdiéion de fon Ordre, felon la Bulle du Pape Grégoire 
XÏIT , datée du premier Mars 1 577. Barthelemy de Lefdema, 
autre Dominicain, qui lui fuccéda dans le Siège Epifcopal, 
eût les mêmes attentions pour ce Troupeau choifi ; & le Mo. 
naftére augmentant tous les jours, tant pour le Temporel, 
Lu pour le Spirituel, on y compta bientôt jufqu’à foixante- 
dix Religieufes,dont la régularité faifoit l'admiration de tout ce 
Pays.C’eft la derniére a@ion qu’on ait remarquée dans l’Hiftoire 
de notre Prélat; qui, après avoir faintement gouverné fon 
Eglife, pendant Fr ou vingt ans, mourut dans une heu- 
reufe Vieillefle le vingt- trois de Juillet 1 579 ; & alla fans 
doute recevoir la récompenfe promife à ceux, qui auront ap- 
pris de JEzsus-CHrisTà être doux & humbles de cœur. Il 
voulut être enterré avec fes Freres dans notre Eglife. 

On ne Jui attribue qu’un feul Ecrit, que le Pere Echard, 
après Davila , apelle un excellent Traité de la Doctrine 
Chrétienne, en forme de Catéchifme, & très-utile aux Mif: 

| | Nnnij 


F 


LIVRE 
XXIX. 


Go eS 
BERNARD 
D'ALBUQUER- 
QUE. 


XXII. 
Frairs, & Con- 
verfions. 


XXIII. 

Il fonde un Mo- 
naftére de Reli- 
gieufes de fon 
Ordre. | 

Bullar. Ori. Tom 
V: pag. 313. 


Fontan. in Theatt, 
pag. zo1, 


XXIV. 
Sa fainte mort, 


Livre 
XXIX. 





FRANÇOIS- 
ARCHANGE 
DE BLANCHIS. 
Nana tt RUN 0 DL Ars 


Ciaconi. Tom, II, 
Co!. 1713. 

Fontan. in Theatt. 
pag. 37. 

Ita. Sacr, Tom, VI, 


age 574. 
Echard, Tom. 11, 


Pag. 256. Col. Ze 


L. 
Uni prefque dés 
enfance |, avec 


Michel Giflhéri, 


11. 

I partage avec 
Jui le travail, pour 
Ja confervation de 
la Foi , & le Salut 
des Ames. 


268 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


fionnaires, qui annoncent l'Evangile aux Peuples apellés 
Zapotecas (1). | 








FRANCÇOIS-ARCHANGE DE BLANCHIS, 
EVESQUE, ET CARDINAL. 


b LANcH1i,ou DE BLANCHIS, natif de Vigévano dans 
le Duché de Milan, entra fort jeune dans Ordre de faint 
Dominique ; où il ne fe diftingua pas moins par fon Erudition, 
que par fa Piété. La candeur, & l'innocence de fa Vie, le 
rendirent fi cher à l'illuftre Michel de Giflhéri, apellé depuis 
Pie V, que la fainte Amitié , qu'ils contraétérent enfemble, 
dès leur Entréeen Religion, les unit étroitement l’un à l’autre 
jufqu’au Tombeau. Ayant fait leurs Etudes dans le même ef- 
prit , & avec le même fuccès, ils fe dévouérent avec le même 
zéle au Service de l’Eglife, & à celui du Prochain. Si les Em- 
lois, dont on les chargeoït, les féparoïent pour un tems, la 
Pr fembloit prendre plaifir à les rapprocher bientôt 
Pun de l’autre; & ils en profitoient pour s’animer mutuelle- 
ment à travailler à leur perfection. Giffhéri ayant choïfi le 
Pere de Blanchis , pour fon Confefleur, il continua depuis fous 
fa Pourpre, & Iors même qu’il fut élevé fur la Chaire de faint 
Pierre, à régler fa confcience par les lumiéres d’un homme, 
en qui il refpeétoit les Dons de Dieu. Celui-ci , de fon côté, 
mérita la continuation de cette confiance, par la folidité de fes 
Vertus, & par le faint sus 5 mn fit toujours de fes talens. 
On ne nous a point appris 
cun détail circonftancié de fes actions. Ciaconius, Fontana, 
& l'Abbé Ughel fe contentent de dire, qu’habile Théologien, 
& plein de zéle pour la pureté de Îa Foi, après avoir rempli 
avec honneur plufieurs Charges dans fon Ordre, le Pere de 
Blanchis fut le Compagnon des Travaux de Giflhéri, avec qui 
il partagea les farigues & les dangers , dans un Miniftére, qui 
les expoloit fouvent à 1a fureur des Hérétiques, & au reflenti- 
ment de leurs Protecteurs. Nous avons vû dans la Vie de faint 
Pie, quelles contradictions il eût à efluyer ; & avec quelle 
intrépidité il méprifa le péril toutes les fois , que les intérèts 


(1) Gregem fuum integerrimus & vigi-| Linguâ Zapotecä Catechifmam, five Traéta- 
Jantiflimus Paftor verbo & exemplonovem-|tum de Doëétrina Chriftiana elegantem, & 
decim annorum fpatio pavit. Obüt anno| Miffionariis ejus regionis apprimè utilems 
3579 die 23 Julii ; & ex fententia Oaxacæ| Echard, Tom, Il, pag. 25%. Col, 1. 
in Œde facra noftra fuit Sepultus. Scripfc 


a qualité de fes Parens, ni au- 


# 


L 


Sn, ns mm “En: 


DÉ L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 469 
de la Religion, & la confervation du Sacré Dépôt lobligérent 
d'agir contre les Novateurs , pour prévenir, ou difliper leurs 

complots : & ce que nous avons dit de ce fainc Miniftre de la 
_ Foi, on doit aufh l’entendre de celui, que la Providence lui 
avoit aflocié dans le Miniftére. | ne | 

Sous le Pontificat de Paul IV , lorfque Michel Giflhéri ré- 
toit encore ne Commiflaire Général du Saint Office, de Blan- 


LIVRE 
XXIX. 


men | 
FRANÇOIS 
ARCHANGE 
DE BLANCHIS, 
SERRES 
D 


chis remplifloit avec lui les mêmes Fonctions, il lui fuccéda de- . 
puis dans la même Charge, Pie IV lui ayant confié cet im- 


portant Emploi l'an 1 564. Deux ans après le Siége de Fiano,, 


dans le Royaume de Naples, étant vacant par la mort de 
‘Jérôme Nichéfola, noble Véronois, de Ordre de faint Do- 
minique, Pie V donna cet Evèché au Pere de Blanchis , qui 
en prit pofleflion le treiziéme de Septembre 1 566. Pendant 
tout le tems qu’il fut chargé du foin de cette Eglife , il y rem- 


ren tous les devoirs d’un bon Pafteur, toujours vigilant, éga- 


ement attentif à écarter de fon Peuple tout ce qui auroit pû 
corrompre fa Foi, & à régler les Mœurs des Fidéles, auffi bien 
que la Difcipline du Clergé, felon l’efprit des Canons. Si la 
confiance , dont le Souverain Pontife l’honoroïît , le mettoit 
quelquefois dans la néceflité de venir à Rome, il n’y faifoit 
pas un long féjour; & il rentroit dans fon Diocèfe, auflitôt 
qu’il n’y avoit point de raifon indifpenfable de s'arrêter auprès 
du Vicaire de] ESUS-CHRIST. | 
: Mais ce ne fut pas en ce feul point , que notre Prélat voulut 
imiter les plus faints Evèques , & mettre en pratique les Dé. 
crets, que le Concile de Trente venoit de publier. Perfuadé 
que les Fidéles fe portent toujours plus aifément à la Piété, & 
à toutes fortes de bonnes Œuvres, lorfque ceux qui font pré- 
fés à leur conduite, ne négligent eux-mêmes aucun de leurs 
“pars ; il Joignit léxemple à la parole, afin que fes Ecclé- 
fiaftiques trouvaffent dans fes a&tions, des régles de frugalité, 


Ita. Sacr. Tori. VT; 
a. 574 
Bullar, Ord. Tom, 
V » pag. 305, 
TITI. 

Gifhéri devenu 
Pape , fait fon 
Ami Evêque de 
Tiano. | 


-@ : 
*, 


de modeftie, & de cette fainte humilité, qui doit les rendre 


agréables à Dieu ;& refpeétables aux Peuples. Dans fa Maifon, 
ainfi que dans fa Perfonne , il n’y avoit rien , qui ne reffentit 
la fimplicité Chrétienne, le zéle de Dieu, & le mépris des 
vanités du Siécle. Ce que faint Pie avoit fait, dans les diffé- 
rens Diocèfes, qu’il avoit fucceflivement gouvernés; & ce qu'il 
faifoit aétuellement fur le premier Siège de l’'Eglife ; fon fidéle 
Ami & Imirateur, râchoit de le faire dans celui de Tiano. IE 


ne {€ propofoit en cela que l’honneur de la Religion, fon pro- % 


pre Salut, & celui du Prochain : il devenoit cependant tou- 
Nnnii] 


IV. 
Et enfuite Cas 
ina 


Ciacen. Tom. fl, 


of. 3713. 
BuRar. Ord. Tom, 


V >» pag. 296, 


LrvRE 
XXIX. 


FRANÇOIS- 

ARCHANGRÉR 

pe BLANCHIS, 

Re CT 4e 
V. 

Sous la Pourpre 
il continue à gou- 
veruer faintement 
fon Dioccfe, 





VI. 
Entend 1a der- 
niére Confeihon 
du faigt Pape. 


VIL 
Ce qu'il fait à 
Rome. 


VIIL. 
Il réforme ls 
Prevôté de faint 
Abundius. 


470 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


jours plus cher au Pape Régnant, qui, dans fa troifiéme Pro- 
motion du feiziéme May 1 $70 , Fhonora de la Pourpre Ro- 
maine, én le faifanc Cardinal du Titre de faint Céfaire in 
Palatio. : | 
Comme fon Eglife avoit encore befoin de fa préfence, il ne 
fut-pas mis alors dans les Congrégations , qui pr Ho les Car- 
dinaux à faire leur Réfidence ordinaire à Rome: il aima mieux 
continuer fes fervices à fon petit Troupeau, que de jouir des 
avantages , & des honneurs, qu'il pouvoir trouver à la Cour 
de Rome, auprès d’un Pontife, qui aimoit à lui communiquer 
{es plus fecrettes penfées , & à le combler de fes faveurs. Cet 
endroit de fa Vie n’eft pas une petite preuve de la folidité de 
fa Vertu, & de la pureté de fon Zéle. Il ne laiffla pas néan- 
moins de.fe rendre en diligence auprès de Pie V , auflitôt qu’il 
apprit fa Maladie. Il entendit fa dernière Confeflion ; fe trouva 
avec quelques autres Cardinaux, au Difcours que fit ce faint 
Pape peu d'heures avant fa mort ; & fe conforma à fes inten- 
tions dans le choix du Sujet qui devoit lui fuccéder. 
: Grégoire XIII, ayant été unanimement élû le treizième de 
May 1572, douze jours + la mort de faint Pie, le Cardinal 
de Saint Céfaire, rentra fans aucun délai dans fon Diocèfe; 
ê& il continua à le gouverner en paix jufqu'en 1575, qu'il fut 
fait Préfet de la Congrégation de l'index, par le nouveau 
Pape. Il abdiqua fon Evêche dès qu'il ne pât plus le conduire 
par lui-même. Ses attentions à éxaminer les Livres fufpeéts, & 
a faire un Catalogue de ceux qui devoient être defendus , né 
rendirent pas fon travail moins utile à la République Chré- 
tieune (1). Il apporta a cet Examen, toutes #e qualités que 
Fon peut défirer dans un Juge, les lumiéres, la diligence, lin- 
tégrité ; & il ta des mains des Fidéles, cous les Livres qui 
auroient pà contribuer à corrompre leur Foi, ou leurs Mœurs. 
Notre Cardinal donnoit en même cems fes foins à la ré- 
forme d'un célébre Monaftére , apellé la Prevôté de faint 
Abundius de Crémone. Après l’extin&tion de l'Ordre des 
Humiliés, à qui ce Monaftére appartenoit, faint Pie avoit 
chargé l’'Evêque de Tiano de prendre connoiflance de l’Ecat 
où fe trouvoit la Prevôté , tant pour le Spirituel, que ge le 


. Temporel , afin d'y faire ceffer les défordres, dont on fe plai- 


EE” & d’y établir des Miniftres ESS à édifier le Pu- 


_ blic. De Blanchis remplit la Commiflion felon les défirs du 


_ præfeétus, commiffo fibi muneri totis viri- 


(1) À Gregorio XIIT expurgandis ta Le incombens, complures Chriftinæ Reipu- 
blicæ noxios SOIR Fontap. fn The. p. 38 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 471 
Pape: mais peu content d’avoir corrigé les abus , & rétabli le 
bon ordre dans ce Sanctuaire , il crur qu’il étoir de fa Religion, 
& de l'intérêt de l’Eglife , de prendre les moyens convenables 
pour y conferver long-tems tout le bien qu’il ÿ avoit fait. Dans 
cette vûe, il n’atrendit pas fa mort, pour läifler à un autre la 
conduire, avec les Revenus, de la Prevôté: il pria le Pape Gré- 
goire XIII, qu'il lui plüt donner She oral cette Eglife 
aux Clercs Réguliers , nommés Théartins ; dont il connoifloit 
particuliérement la Piété, & l’éxate Difcipline, Sa Sainreré 
agréa une Demande fi fage , & fi défintéreffée ; & par fa 
Bulle du vingt-fixième Juin r 577, elle aflura pour toujours à 
l'Ordre des Théatins , la Prevoté de S. Abundius de Crémone. 

Libre de tout autre foin, le pieux Cardinal ne parut plus 
occupé , que de celui de fe préparer à la mort, par un renou- 
vellement de ferveur, & une plus grande application à la 
Priére. Témoin de plufeurs Miracles , qui avoienc été déja 
opérés au Tombeau de faint Pie , il rendit fouvent témoi age 
F3 Sainteté de ce grand Serviteur de Dieu (1), &il dues 


Lrvxrez 
XXIX. 


FRANÇOIS 
ARCHANGE 
DE BLANCHIS, 
RE 








SN EX 

Et la fait pañler à 
l'Ordre des Théa- 
fins. 

Vide Bullar, Tom, 
Tom. V, pag, 350, 


X. 
Rend témoigna- 
ge à la fainteté de 
Pie V. 


par la pratique des mêmes Vertus, de mériter d’être réurii 


dans le Ciel, à celui qu’il avoit fi tendrement aimé fur la Terre. 
Il mourut à Rome le feiziéme de Janvier 1580, de fc 
xante - trois ans, trois mois & quinze jours ; ainfi qu’il eft 
expreflément marqué dans fon Epitaphe, rapportée par Ciaco- 
nius,& Fontana (2). C’eft par erreur qu'un Hiftorien François 
de fait mourir dans fa foixante neuvième année commencée. Le 
ral de notre Cardinal fut enterré fur le Mont-Aventin, dans 
, e e e A e | | ; 1 LS 

l’'Eglife de Sainte Sabine, à laquelle il fit plufeurs Legs. 

(1 ) Morienti Pio, cum aliis Cardinalibus 
à nobis fupra relatis , adfuit ; ejufque ulti- 


mam peccatorum expiationem fufcepit ; 
Cümque illi in omni ftatu à Minifterio Sa- 


cramenti Pæœnitentiæ fuiflet , non femel tef- 
tatus eft publicè fe nunquam mortali labe 
inquinatüm SS. Pontificem Pium reperifle, 
&c<. Fontan. in The. Page 37e 
D. ©. M | L 
(2) Fr. Archangelus de Blanchis, 8. R. E. Card. : 
Pietate , vitæ innocentià, & Doë@trinà ornatiffimus, 
| Qui in Difciplina Dominicana, À 
Et in obeundo munere inquirendi in Hzreticos . 
Pii V Pontificis Max. Collepa nn 
Ab eodem primüm Epifcopus Theanus ereatus;: . 
Mox in Sacrum Collegium Patrum Cardinalis coopratus, 
Virtutis fpecimen præbuit ; on | 
Ab fumma fpe rerum maximarum 
SE _* E medio curfu revocatus 
oi Le Hie fitus ft, 
Vixit annos 63, menf. 3. dies 15. Obiit is8o. 


[4 


+ à 
; 


L 1 
. 


ge de foi- | 


x L 
Sa mort. 


Hift. Eccl. Liv. 
CLXXV , pag. 506: 
a 71 


472: HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 





LIVRE 


XXIX:_ FRANÇOIS FOREIRO, PREDICATEUR DU ROY 
DE PORTUGAL, ET L'UN DE SES THEOLOGIENS 
DANS LE CONCILE DE TRENTE. 





FRANÇOIS Ouis DESousA, qui, dans fon Hiftoire de la Province 
ÆEOREIRO. de Portugal , parle fouvent avec —. de FRANÇOIS 

Hi, Prov, Por. FOREIRO, nous apprend qu’il étoit iflu d’une noble Famille 
nel mg + de Lifbonne;& qu'ayant reçu une Education digne de fa Naif- 
Bo. fance , il embrafla l’Infticue des FF. Prêcheursidans la même 
Ville, Nicolas-Antoine ajoùte , que la profonde Erudition de 
Foreiro, & la parfaite connoiflance qu'il avoit des trois Lan- 
gues fçavantes , la Latine, la Grecque, & l’'Hébraïque, l'ont 
rendu très-célébre , non-feulement dans fon Ordre, mais dans 
l'Eglife, & dans la République des Lettres (1). Les beaux 
Ouvrages qu’il nous a l’aiflés, ne démentent point le témoi- 
gnage des Hiftoriens. 

On peut juger d’abord de la réputation, qu'il fe fit dès fes 
premiéres années, dans les Ecoles de Portugal , par les at- 
tentions qu'eût le Roy Jean III, de favorifer les progrès de 
fes Etudes. Ce Prince jaloux de la gloire de fa Nation, faifant 
réfléxion aux avantages, que François de Viétoria , & quel- 
ques autres de nos Religieux Efpagnols, avoient procurés aux 
Univerfités d’Efpagne , en y communiquant le bon goût, 
qu'ils avoient pris … celle de Paris , envoya dans les mêmes 
Écoles Foreiro , avec plufieurs de fes Freres, afin que formés 
fur les mêmes modéles , ils fuflent en état d’excirer une fem- 
blable émulation parmi leurs Compatriotes. La libéralité du 
Roy , qui fournit à leurs dépenfes, ne fut point perdue, ni fon 
attente fruftrée. Si Foreiro étoit déja un excellent Scolaftique 
quandil vint en France, il s’en retourna en Portugal beaucoup 
plus habile, dans cette partie de la Théologie, qu’on apelle 
Pofitive , ainli que dans la Morale (2). Dans fa Patrie il n'a- 


4°9: 
Vide Echard. Tom, 
LI, pag. 161. dc. 


Loreiro eft en- 
voyé par le Roy 
de Portugal , dans 
les Ecoles de Pa- 
rise | 


. (1) Fr. Francifeus Forerius , vulgari 


Ÿ- _ 


e—<.. 


ET 


Lt 


Sur nat Sue us Me “fes “Or St sg. go gp: Ds CT EE 


idiotifmo Foreiro , Oliffiponenfis, Domini- 
canorum Fratrum Sodadlis, Philofophus, ac 
Theologus egregius , quem præftantiffimæ 
Eruditionis laus , trrumque Linguarum La- 
tinxæ, Græcæ, & Hebraicæ peritia fingula- 
ris, domui, forifque clariflimum, ac venera- 
bilem reddidere, &c. Nic. Ant, Bibl. Nov. 
Hifp. Tom. I, pag. 326. 

(2) Adolefcens ordinem amplexus in Pa- 
tria , Linguarum fe à juventute optimä co- 
gairione exerçuit , Latinamgue, Græçam , & 


Hebraïcam egrepié fibi comparavi. Cumque 
acutiffimi effet ingenii , judicii juxta & acer- 
rimi, earumdem Linguarum beneficio & au- 
xilio , feu in Patria, feu Parifiis , quo ftudio. 
rum caufà à Joanne Lil. Lufitano Rege, ani- 
mi plane ReA , Cum æqualibus fuis quâm 
plurimis miflus fuit , Theolopiæ dans ope- 
ram, profundiffimus evaft ille Theologus, 
qua Scholafticam illa partem atringit , qua 
& Pofitivam, Moralemque fpeétare pollet , 
&c. Echard, Tom. Il , pag. 263. 


voit 


DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE 47 
voir pas manqué de bons Mañtres pour les Langues; mais dans L r y & E 
notre Capitake il eùt le bonheur d'en rencontrez, qui lui fu- XXHEX. 
rent d’un grand fecours pour achever de fe perfectionner dans =— 
cette Etude. Il profite de ces nouvelles connoiffances, pour pé- FAN 5015 
nécrer plus avant dans les fens des Saintes Ecritures, &c enri. mm 
chir toujours fon efprit, de ce que les meilleurs Auteurs Grecs, IL 
au Hébreux ont écrit de plus incéreffanc. done 
De retour à Lifbonne, Foreiro ne ‘foutint pas feulement 14 Ce RUE 
réputation ,qu'ils’y étoit déja faite ;. il es beaucoup plus 
Join, foit dans les Écoles, où il brilla pendant long-tems, foit 
däns les Chaires , & dans PExercice du faint Miniftére. La 
Cour entendit fouvent fes Prédications, & toujours avec un 
nouveau plaifir. I:ne falloic pas s'en étonner, dit Jean Vafeus 
cité par Nicolas. Antoine, püuifqu'on ne connoiffoit pas alors, 
dats tout le Royaume de Portugal un Orareur Chrétien , qui 
réunit en fa Perfonne tant & de fi beaux talens; la Doétrine, 
l'Eloquence, l’'Onction, toutes les graces du Difcours, "& la: 
bonne odeur d’une vie fans noce. car la pureté de fes 
mœuts , & une: éxacte probité donnoïent un nouvezu luftre 
aux qualités de fon efprit. Auft s’'étoit-il concilié l'eftime du IV. 
Monarque , & l'affection de‘voute la Famille Royale. Les deux ; Aimé & cftimé 
Anfants , Don. Louis, & Don Henry, lui en donnérent des écnfance lu Roy, 
LL. dans toutes les occafions. Le premier le chargea du & des Princes, 
on. d'inftruire FInfant Don -Atwoine, qui, après la mort du 
Roy Sébaftien, & de Don Henry fon Oncle, difputa le Trôné 
de Portugal à Philippe II Roy d'Efpagne Poreïro étoït dans … 
cette ficuation dans une Cour floriffante ; & il n’en éroir pas .. 
moins Religieux. Ni fa qualité de Prédicateur ordinaire du 
Roy, ni fes occupations auprès des Princés, ne l’émpêchérene 
jamais de vivre, & de converfer parmi fes Frerés , avéc la fim- 
plicité & la modeftie d’un homme, qui connoît toutes les oblt- . 
gations de fon Erat, & qui les aime. Toujours appliqué à fes LS 
devoirs , aimant la Priére & l'Etude, il faifoit fes délices de la n'en, cf si 
feéture des Livres Saints, ou de la Compofition de quelques moins appliqué à 
Ouvrages. Les groffes Penfions qu’il tiroit de le Cour, ne fus l2 Priére , & à 
rent pas pour lui, une occafon de manquer en quelque chofe "7 
à fon Vœu de Pauvreté... M ni 
. Lorfqu'en r 561 ,le Pape & les Princes Chrétiens choifif- VL 
foient dans tous. les Royaumes, les plus habiles Théologiens ; Re = 
pour travailler avec les Evêques à la Conclufion du Concile ie Concile de 
de Trente ; le Roy de Portugal jetta d'abord les yeux fur Trente, 
François Foreiro , comme fur un: Docteur capable de faire 
Tome IF, Ooo 


084 
Dans quelle ré. 
te. ieft en 
ortupal. 


‘ar4 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES | 
Lsv.r x honneur à la Nation, & de rendre des férvices importans 
XXIX- l'Eglifé. Les Peres du Concile n’eurent. pas une autre opinion: 





FRANÇOIS 
FoRFIRO. 


D | 


du Théologien Portugais. Don Barthelemy des Martyrs, à: 
ui on avoit donné le foin de deftiner les Prédicateurs, qui 
ao pi devant le Concile, ayant nommé Foreiro- 
our le Sermon du Vendredy après le fecond Dimanche de. 
arême , & pour celui du premier. Dimanche de l'Avent de 
1562, nôtré Prédicateur fit l’un & l'autre , avec tant de fuc- 


_ cès, que les Peres fouhaitéreht Fenteñndre âu moins une fois: 


Hift. Rccl, Liv. 
CLXXVIIH,n.12 
_VIL 
Ileftenvoyé vers 
le Pape, pour des 
affaires importan- 
tes. 


VIII. 

On délibére dans 
Je Concile, tou- 
chant les Maria- 
ges clandeftins. 


Hif. Conc. Trid. 
Lib, XXII, Çap.VIL, 


ue 


chaque Semaine pendant le Carème de Fannée fuivante ( r ).. 
On lui donna une nouvelle preuve de l’eftime qu’on faifoit de. 


fon Erudition & de fes Talens, en le joignant À l’Archevêque-. 


de Lanciano, & à l'Evêque de Modéne, pour la corretion 

du Breviaire & du Miffék Romaïn , la -Compofition du Caté-- 
chifme du Concile, & pour l'Examen des Livres'(1). Un Au- 
teur François ajoûte, que l’occafion s'étant préfenté d'envoyer 
à Rome, un homme habile & de confiance, pour traiter en 

particulier avec Sa Sainteté, de quelque affaire fecretre, Foreiro. 
fut choifi pour.cette Commiflion; dont il s’acquitraavec la fa- 
tisfaGion réciproque dû Pape,.& des Peres du Concile { 3 ). 


Tout cela fuppofe dans ce Théologien, non-feulement une 
. grande étendue de Doctrine & d’habileté, mais aufli beaucoup. 
.. de prudence, & une fagefle reconnue. LE 


LA 


- Îl feroit trop long de parler.ici de toutes lesoccafons , où. 
Foreiro fit:admirer .fon Eloquence ; &' fén fçavoir dans les. 
Congrégations du Concile. Nous naus contentons de remiar-.. 
quer., après le Cardinal Palavicin, ce qu’il dit däns la Con- 

régation du dixiéme de Seprembre.1 $ 63 , lorfqu’on délibéra 
En e Décret médité pour déclarér nuls, ow pour annuller les. 
Mariages clandeftins; c’eft-a-dire, qui ne font pas faits devant: 
le Prêtre, en préfence de deux:ou trois Témoins. Les avis fu- 


(1) Forerius Fer'a 6. pofi Dominicam 2. 
Qüadragefimæ, de vinea Domini, ex fug. 


Le publicè oravit ; & adeo patribus omni- 


us ablolutys Ecclefaftes vifus, eff, ut fe. 


_ quenti Ga drage fines conciones fingulis {ep. 


#imanis'eam habere volaerint  &c. Ecbard. 
Fom. IT , Dag. 162. Col. 2. 

C2) A Synodum miffus .,. adeo fait Pa: 
tribus , qui ed convenerant , Doétrinæ mul. 


. Uplicis atqué eminentis cujufdam fapientiæ 


" zum caronicaram li 


fplendore confpicuus , ut corrigertdis Mali 
Romano, Breviarioque , ut apellant , hora- 

À me nec norr damhatæ 
lkdionis euétorum, Catgogp confcritendo; 


| 4 


8&c Catechifmo concinnando , fummis viris,, 
Leonardo Marino Lancianenfi, Œpidioque 
Fofcheräro Mutinenh, exeadem Prædicato- 
rum Familia Epifcopis torä Italiz clariffimis ; 
facri conceflüs deftinatione tertius acceflerir,, 
&cc. Bibl. Nov. Hifps Tom. I, pag. 316. Col. 1. 

(3) Cüm quæedam eccurriflent , cum 
fummo Pontifice ore ad.os,communiearida; 


ad idque homirie opus effet fidiffimo, hæec 


ip$ à Patribus Provincra demadata fuerits 
qua & ita executus eft, ut & expettation£ 
Patrum plané refponderit , & maximam fui 
fecerit ‘apud Drum IŸ ‘exiftimatidnem.. 

à He su, Tea 


Echardi a fpe ol, ©. i 


-. 4 + æ 
Le 
. * de 


*® DE L'ORDRE DE S: DOMINIQUE. 475 
zent extrêmement partagés fur cet Article: les uns. conteftoient 
à l'Eglife le pouvoir d’annuller ces fortes de Mariages. Ils de- 
pen 2 comment l’Eglife pourroit introdüire ce nouvel 
€<mpêchement, d'autant que dans tous les autres établis juf: 
qu'alors, on avoit toujaurs eù égard à quelque crime qui eût 
| Mise ; & pour lequel on avoit mis un empêchement entre 

es Contractans ; ce qui ne fe trouvoit pas dans le cas préfent. 
On ajoütoit que pendant quinze Siécles, l’Eglife n'avoit jamais 
fait'une femblable Loi, quoique les mêmes inconvéniens done 
on fe plaighoïit, fuflent arrivés. . | 
Mais le plus grand nombre des Peres, & prefque tous les 
Théologiens du fecond Ordre , reconnoifloient que l’Eglife 
ouvoit annuller les Mariages clandeftinsi & qu'il y avoit une 
Be raifon de Je faire. Foreiro foutint fortement cet A vis. Il 
dit que l'Eglife déclaroit nul le-Mariage précédé d’un Adul- 
tére, commis par celui qui avoit contribué à la mort de l’'E- 
ux, ou de PEpoufe, D'où il concluoit qu’il étoit aufli permis 
a l’Eglife d'annuller un Mariage qui devoit être fuivi d'un 
Adultére (-comme il arrivoit aflez fouvent ), puifqu'il n’étoit 
pas moins néGeflaire d'obvier'à un crime, pour empêcher qu’on 
ne le commit, quede ptefcrire des peines contre celui qui étoit 
déja commis. Il ajoutoit, que fi dans les Siécles précédens, l’'E- 
glife n’avoit point porté de loi contre les RS clandeftins, 
elle'avoft toujouts efpéré de remédier aux défordres qui en font 
les fuites ;.& que n'ayant pà y réuflir,, il ps jufte & né: 
céflaire de faireune Loi pour cafler de tels Mariages : que fi la 
{econde raifon qu'an eppofoit étoit recevable, les Conciles ne 
pourroient plus faire aucune Loi nouvelle, puifqu'il feroit cou- 
Jours permis de dire, que pendant quinze cens ans elle n’avoie 
point établi ces Loix. "°°: + 


A 


LrvRrE 
XXIX. 
FRANÇOIS 
FOREIRO. 


Ibid. Cap, IX, n. 8. 
IX. 
Foreiro foutient 
que PEgli'e peut 
lés annuller , & 
qu’elle a une jufte 
raifon de le faire. 


Après qu’on eût bien. débattu cette matiére, & levé toutes 
les difficultés, le Décret fut folemnellement publié dans la. 


vingt-quatriéme Sefion, r fe tint le onziéme de Novembre 
1563 : « Quoiqu'il ne faille point douter ( eft-il dit dans ce « 


Décret ) _ les Mariages clandeftins, contratés du con- « 
Û 


fentement libre & volontaire des parties, ne foient valides , « 
& de véritables Mariages , tant que l’Eglife ne les a pas rendu «& 
nuls... La Sainte Eglife néanmoins les à toujours eû en hor- « 
reur , & défendus pour de très-juftes raifons. Mais le faint « 
Concile s’appercevant que toutes ces défenfes ne fervent 
plus de rien , maintenant que 1e monde eft devenu fi rebelle, « 
& fi défobéïffant ; & confidérant la fuite des péchés énor- « 
| ne Diet 


Ibid, Lib. XXII1, 
Cap. VIII, n. 10, 


X. 

Le Concile porte 
un Décret pour 
invalider ces for 
tes de Mariages. 


L'IvRrE 
XXIX, 
pd 
FRANÇOIS 
FOREIRO, 
GRR 


#76 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 

» mes, qui naiflent de ces Mariages clandeftins, & particulié- 
»rement d'Etat milérable de damnation où vivent ceux qui 
» ayant quitté la premiére Femme, qu'ils avoient époufée:elan- 
» deftinement, en époufent publiquement une autre, & paf 
» fent leur vie avec etle dans un Adultére continuel : auquel 
» mal l'Eglife, qui ne juge pas des chofes fecretres & cachées, 
» ne peut apporter de reméde, fi elle n’a recours à quelque 
# moyen plus efficace, : Four ce fujer, fuivant les vérmes da 
» Concile de Latran, tenu [ous Innocent Il, ordonne ledit 
» faint Concile, qu'à l'avenir avanc:que l'on contrat Mariage, 
» le propre Curé des Parties contra@tantes annoncera trois A 
» publiquement dans l’'Egtile, pendant la Melle ‘Solemnelle, 
# par trois jours de Fête conféoutifs.; les hems de ceux qui doi- 


‘ » vent contrater énfemble; & qu'après les Publications ainf 


Concil. Trid. SefG, 
24. Cap. 1, p. 184. 


» faies ; siln’ya poior d'oppolition léoitime, on procédera À 
n Ja Célebration du Mariage en ‘face de l'Eglife... Quant à 
» ceux qui éntreprendront de contracter Mariage autrement 


._» qu'en Eyes du Cutf ,: où: de quelqu’autre Prêtre avec 
1 


XI. 
Foreiro préfente 
un excellent Ou- 
vrage au Concile. 


» permiflion dudit Curé ,où de lOrdinaire, & dvec deux om 
s5 trois Témoins; le fait Concile les rend abfolument inha- 
n bites à contracter de la forte , & ordonne que tels Contrats 
» foient nuls & invalides, comme par Îe préfent Décret, ä les 
» cafe , & les rend nulsw. nn: 
-_ Sinous encroyons un Auteur Efpagnol, qui a écrit le Wie de 
Don Barthélemy des Martyrs, le Décret qu'on vient de rap- 
porter , contient non-feuwkement la Doétrihe , niais aufli les ex- 
prefhons de François Foreiro, les Peres du "Concile: l'ayant 
charge du foin de mettre les Décrets des derniéres Seflions dans 
l'état , où nous les Hfons { 1 }. nn er CA 
Quoiqu'il en foit du fait particulier, duquel nous fouhaite- 
rions avoir d'autres preuves il eft cérrain queïla réputation, 
que ce fcavant Homme s'étoit d'abord acquife par fes Sermons, 
& qu’il foutint parfaitement dans fes Difpures, s'augmenta enco- 
te beaucoup ee lefture de fes Ouvrages. Ilvenoït de préfen- 
ter au Concile à Verfion du Texte Hébreu du ProphËre Ifaye, 
avec un Commentaire , dans lequel il avoit entrepris de faire 
l'Apologie de la Vuleate ,& d'expliquer avecbeancoup de clars 


té & de précilion, tons les Textes, dont l’Eglifé peut fe fervir 


- perfpetta, probarique erat Forerh Erudirio 
-: & folertia , w Sacri Conciliü téxtus ipfe, quo 


pour confirmer les Vérités de la Foi ,'tant contre les nouvelles 


Msftoz in vit. Barthol. de Marty. pag: 22f" 


+ {r) Synodi Tridentinz Pæribus ie | modo uyimar , 2h ipfo prodicii. Ludo 
aps Echard. Ton. II, Pag: 283. Co. 1. 


DE L'ORDRE DE $ DOMINIQUE 477 
Héréfies, que contre les faufles opinions des Juifs (1) Cer 
Ouvrage, qu'on:trouva excellenc , fit segreter , dir un Hiflories 
Français, sœ qu'il avoit .compoie fur les autres Prophères, fur 
Job, & fur les Pfeaumes. 


La 


Le même Hiftorien à cra que tous ces précieux Ecrits s’é- 


‘soient perdus ; eais ils en auroit du éxcepcer le Commenuaire 


fur le Livre de Job , qu’on a confervé, corsme nousdirons plus 
bas. Il seit crompé encore lorfjwayant dir, que Foreiro avoir 
été chargé de La Réforme-du Miel, & du Bréviaire Romain, 
il ajoute qu'il n’y pat travailler, pance qu'il fur rapellé par le 
Roy de Portusal, qui, à fon retour le ft, dit-il, Prieur des 
Dominicains de Lifbonne. Nous fcavons cependant qu’am for- 
tir de Trente, François Foreïrn fe rendir d'abord à Rome, & 
qu'il s’y arrèta Fans sl tras, pour remplir , avec l’Archeri- 
que de Lanciano ,& l'Evêquæ de Moderre , la Commifhon, dont 
le Concile Îes avoit honorés, H eft wrai que le Roy de Porru- 
gal foubhaïitoit fort fon retour ; & il fallut que le Cardinal {in 
Charles Borromteécrivit à Sax Majefté, aiofñ qu'a l'Infarnt Don 
Henry, pour Le prier d'agréer que notre Théologien .demeu 
rât encore auprès du Saint si , jufqu'à ce qu'il eût mis la 
derniére main au Caréchifme du Concile, qu'il avoir avancé 
dans le mois de Novembre 1564, lorfque le faint Cardinal 
écrivoit fes Lettres au Roy Don Sébaftien de 
- M. Antoine Godezu Evêque de Vencé ,a faicen même tems 
FEloge de cet exceHent Catéchifme , & de fon pricipal Auteur, 
lorfque parlant du Pape Pie IV, dans la Vie deS. Charles Bor} 


Lrivaz 
XXIX. 


RSR CRETE 
FRANÇOïS? 
FOR£Z1RO. 
Re true Den Men tte 2 


Hift. Ecl. Liv, 

CLXXVHI, nm sa 
Ibid, 
XI. 

I] fe rend àRo- 
me, pour y rem- 
plir A Commif- 
fion , dont le Con- 
cile avoitchargé. 


Vide Echard. Tom. 
IT, pag. 263. Cols, 


XIII. 
Eloge qu’un Evë- 


? sk François a fair 


u Catéchifme 


romée , A s’eft explique ainf :« Le Catéchime qu'il fr com- « Roma y & de 
pofer , eft une Piece fi utile & f% admirable qu'on ne peut «s pe à qui ik 


jamais reconnoïktre Fobligation, dont l'Eglife lui eft redeva- « auribué 


ble : pour eeujet, / fe fervirpartioliéremens de La Doftrine du à 
Pere François Foreire Dominican © Portugæisde Nasio», pour ci 
acheuer'cet ewvre, qui eff le plus accompli en fen efpéce, qu'au- ce 
cun qui fe foit fait depuis les Ecrits des Saints Peres. Le ftile ce 


ncipalemens 


eo 


en eft élécant , ordre bear, a clarté merveilleufe , ia folli «_ 


dité admirable, les Paffages choilis,& la piététrès-fage , & « 
très-{piricuelle ; de forte qu'on peur nommer cet Ouvrage un « 
abrégé parfait de fa hate Chrétienne. Les Cures des « 
Villages ,& même des meil 

Cr) aix Prophet® vetus & norzer He-freticos atqne Judæos confirmari potelt . 


Braico Verfo, cum Commencario , nm quo ummo fludio 2c diligentia explicantur. . 


étriufque ratiorediheur ; Valgatne incerpres |c°2 /e Frere de FOwvrage, imprimé d’abord 

à pharmorunr calummüs vindicacer : & loci [2 Wens'e lun 1568 , 6 réimprimé depuis à 

ontnes ; Quibus fans Dobtrine advecfua He] Anvers ;-d à Londres. : 
Oooii 


re; Villes, n'ont prefque be-u 


- Echard. Did 


LIVRE 
XXI X. 





FRANÇOIS 
FoREIRO. 
D, À 





XIV. 
Octüpations de 
vet Auteur en Por- 
tuoal, oi | 


478 HISTOIRE DES: HOMMES ILLUSTRES 

» foin que de ce Livre. pour inftruire leurs Paroifliens : 8 
»» Le moi, je confefle qu’il me fert utilement dans mes Vi: 
ds ; res ; & que plus.je.le lis, plus je le trouve beau &excel- 
» IENT ». : | ; 

‘Dès que notre Auteur eut donné à cet Ouvrage toute la 
perfédion, qu’on pouvoic y fouhaiter , il fe hâta de retourner 


a Lifbonne , où il ne put arriver que vers la fin de i $6$. Quoi- 


nina , & eftimé du Pape Pie IV , & du Cardinal Borroméé, 


on neveu : il ne voulut recevoir aucune récompenfe de fon 


travail : & ne fit pas moins paroître fon défintéreffément dans 
la Cour de DonSébaftien. 11 prêcha fouvent devant ce Prince, 


. & toujours avec les mêmesapplaudiflemens, & la même appro- 


: XV. 

ll {uçcéde à Louis 
de Grenade, dans 
la Charge de Pro- 
vincial. 


X VI. 
Dans un rems de 
Peite, d fait pa- 
roître fa Charité. 


bation, qu'il avoit eu du Roy Jean III ; mais l'éclat des Digni- 
tés Eccléfiaftiques ne le tenta jamais de fortir de la modeftie 
de fon Etat. La feule chofe qu'il ne refufa jamais, étoit le tra- 
vail, lorfqu’il pouvoit être utile à l’Eglife. Avant {on départ 
pour le Concile de Trente, il avoit été nommé Cenfeur Royal 
des Livres, qui devoient être imprimés dans le Royaume, ou 
qui l’étoient déja : & depuis fon retour il continua à remplir, 
avec beaucoup. d’éxaétirude la même Commiflion. On peut 
dire, qu'il ne lavoic point interrompue, même pendant fon 
féjour à Trente, puifqu'il avoit été fait Sécrétaire de la Con- 
A ares établie pour l’'Éxamen des Livres. On lui attribue 
a Préface, qui eft à la rêce de l’Zndex des Livres défendus, 
publié par ordre du Concile,  & imprimé à Rome en 1564 
(1). | TU nn nn | 
Les Religieux de fon Ordre l'ayant élü Prieur du Couvent 
de S. Dominique de Lifbonne, l'an 1567, & Provincial de 
Portugal l’année fuivante , Foreiro remplit fucceflivement l’un 
& l’autre Emploi avec autant de fruit , que de zéle, & d'ap- 
lication. Le célébre Louis de Grenade l'avoit précédé dans 
a Charge de Provincial , & toute l'attention de fon Succeffeur 
fut moins d'introduire de nouvelles Pratiques, que de prati- 
quer lui-même, & de faire éxatement obferver par les autres, 
tout ce qui avoit été établi, ou réglé par ce Grand Homme. Pen. 
dant qu'il faifoit fes Vifites dans l'étendue de la Province, le 
Seigneur fournit une nouvelle matiére à l’ardeur de fa charité, 


Une Maladie Contagieufe , qui avoit porté fes premiers coups 


(1) Præfatio in Indicem.Librorum pro- y Regws Laftanie Ceufos Librorum pablicus à 
hibitorum confetum à Deputatione Triden- | coxflie Re:io pofites à declaratss fuerat, ut 
tinæ Synodi ,R. P, F. Krancifci Forerii Ord. | spfe sx Epiflula muncupatoria Ifaie ad patres 
Præd.S. T. Profefloris, & ejufdem Deputa- | Tridewtinos refert ; coque munere pefi reditums 
tionis Secretarii... Forerjus.antem aniea in | fungiperrexit. Ecbard. Tom. ,p. 263. Col 3, 


= “DE L'ORDRE DE $. DOMINIQUE. 479 
fur la Ville de Lifbonne dès l'an r $ 69, parcourut depuis, & 
ravagea tout le Royaume. Le Sage Provincial , obligé de md 
voir en même-tems aux befoins du Public, & à la conferva- 
tion de fes Religieux, ne refufa pas à tous la permifion de 
s’expofer pour le fervice du Prochain; il ne laccorda pas non 
plus, cette permiflion , à rous ceux qui la demandoiene, 

: Parmi ceux-ci, il choifit d'abord ceux, qui, déja éxercés dans 
le faint Miniftére, ou plus réfolus que les autres, paroifloienc 
auffi plus er état de réfifter à la fatigue ; & plus propres À don- 
ner aux Pauvres Peftiférés, tous les fecours, dont ils avoient 
befoin, & pour l’Ame , & pour le Corps. Le Pere Antoine 
d’Azévédo fut du nombre de ceux, qui, fans fuccomber au 
travail , furent enlevés par la Pefte. Il avoit été fait Provédi- 
_tur de l'Hôpital, apelle la Maïfon de la Santé. Le Pere Chrif- 
coval Moreyra lui ayant fuccédé, he tarda pas à être frappé 
du mal Contagieux ; maïs guéri, comme par miracle au mo- 
Mens qu'on le croyoit mort, il continua fes fervices avec la: 
même ferveur, Les Peres Hautemire, & Montfaint recouvré- 
tent auffi la fanté , & ne donnérent pas de moindres preuves 
d'un zéle courageux, & infatigable. Plufieurs Freres Convers 
travailloient en même tems, en leur maniére, & avec édifica- 
tion. Comme le vigilant Provincial ne manqua point de Re_ 
hgieux de bonne bi env à qui s’offroient génereufement À faire: 
le facrifice de leur Vie; il fournit, autant que dura la Cérita- 
gion, le nombre de Prêtres, & de Freres, dont on eut befoin,: 
pour empêcher, que dans cette Calamiré np les Fidéles- 
ne moufuffent fans Sacremens, où faute de fecours. Dans les: 
Provinces de Portugal, & dans k Capitale du Royarme en 
particulier, plufieurs furent redevables de leur falue à fes cha- 
ritables attentions. + + * 2" ‘,:" . . 
- Dès que le Seigneur eut fait cefler ce redoutable Fleau, le 
Provincial de Portugal fe miten devoir d'éxécuter un deflein, 
qu’il avoit conçu depuis long-tems; ce fur la Conftruétion du 


LIvR=s 
XXEX. 
FRANÇOIS 
FOREIRO.. 
Dre mr run à 








XVII. 
Et fa fagefle, 


XVIIE 
11 fournit jéfqu’4 
a fin des Minif- 
tres, & des fecours. 


eCRIX, | 
..H faic bâtir le’ 
Couvent d'Aima- 
da; & le choifis: 


Couvent d’Almada fur une Colline proche de Lifbonne. Ce P°"' Ie lieu de fa 


lieu , à caufe de la bonté de l’Aiïr, pouvoit être regardé com 
meunafyle, contre l'infection, a produit de fréquentes m4: 
ladies dans la Ville Royale. On lui accorda volontiers rout le 
Terrain néceflaire ; & outre les Penfions qu’il retiroit de la 
Cour, en qualité de Prédicateur de Sa Majefté, il reçut des. 
fommes confidérables d’un de fes anciens Amis, apellé Georges 


Retraise. 


£ 


de Sainte-Luce, Dominicain , Evèque de Malaca dans les fn" 


des Orientalés, fofmiles aux Portugais. Avec ce fecours. il fic: 


Ps 


< 


L LV.R.E 
XXIX, 


FRANÇOLS 


; 


FOREIRO. 
RE À 





"XX. 
Utiles, & faintes 
occupations. 


" XXL 

Un Incendie fait 
périr prefque tous 
fs Manulcrits. 


XXIL 
Son Commentai- 
re’ far Job, eft 
fauvé dés Flam- 
mme6. 


480 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES . 
bâtir, un grand & vaîfte Monaftére, environné de Maraïlles > 
qui s'étendant depuis le haus de la Colline jufqu’à la Vallée, 
renferment dans leur enceinte un beau Verger, & des Vignes. 

Le nouveau Couventfut bientôt habité par des Religieux d'un 
mérite diftingué. Foreïro fe renferma avec eux dans certe dé- 
licieufe Retraite, pour ne s'occuper déformais que de la Priére, 
& de PEtude. | | 

. C'eft-là qu'il cempofa quelques nouveaux Ouvrages, fur les 

Originaux Grecs, & Hébreux, & qu'il retoucha, avec un 
nouveau foin, ceux qu’il avoit déja compofés. Dans la Pré- 

face de fa Verfion d’Ifaye, il fais mention d'un Diionnaire 

Hébraïque , qu’il avoit travaillé avec beaucoup d'application ; 

de pluficurs Différtations fur eous les Evangiles, qu'on lit pen- 
dant l’année ;, & de fes Commentaires fur rous les Livres des 


Prophêtes, fur le Pfeautier, fur Job, & fur les Livres de Salomon, 


Tous ces différens Ouvrages auroient pû être donnés au Pu- 
blic dans le cems qu’il fut apellé au Concile de Trente. De 
nouvelles occupations , qui fe fuccédérent les unes aux autres, 
depuis l'an 1560, jufqu'en 1571, empêchérent l’Auteur de 
mettre fes produétions au jour; & lorfqu'il profitoit de fes 
premiers momens dé loifir, pour fatisfaire l'empreflement des 
Sçavans, Dieu permic qu’un accident imprévu fit périr la meil- 
leure partie de fes Ecrits. Ce fut dans cette occafion, que l’Au- 
teur témoigna la préférence qu’il donnoit à fon Commentaire 
fur Job : car tandis qu'un feu fubit confumoit rout dans fa 
Cellule, il demanda à quelque Domeftique, qui s’éroit jetté 
au milieu des flammes, pour fauver au moins quelques Pa- 
piers , fi fon Job avoit cl épargné ; il eut le plaïfir de le trou- 
ver parmi ce qu'on avoit pu retirer de l’Incendie; & il fe con- 
fola de la perte de tout le refte (1). Louis dé Soufa, qui a 
_— ce Fait, dans {on Hiftoire de la: Province de Portu- 
.gal, nous a appris en même tems, que ce précieux Manufcrit 
éroie actuellement entre fes mains; &t il efpéroïit de le publier 
bientôt. Cependant il ne nous l’a point donné, empêché peut- 
être par la fuire de fes occupations. Celles de Foreiro furent 
aufli troublées, & il ne trouva pas daris fa Retraite le repos 
qu'il avoit efpéré d'y goûter. | . oo 
(3) Commentarium verè in Job tanti, & feulit. Sic refert Soufa ciratus l'art. III, p. 494$ 
præ omnibus habebat , ut cüm aliquando |addens extare etiamnum apud fe opus illud 
cella fua conflagraret igne fortuito erum- | anétori cariffimum , & in ejus poteftate efle, 
nte ,. fedato igne quæfivie an faltem Job } quin nec diu lucem defiderare publicam pro. 


Ivus & integer abiflet ; cumque falvum | mittebat. Echard Tom. I] , pag: 262. Col. ae 
accepillet, cætera igao ablumte patienter Fr. 


Nous 


tr 


EE nu en D mn 6e À: ED D 


# 


-DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. . 481 
Nous avons déja parlé de l'inquiétude, où l'expédition d’A- 
frique avoit jetté route la Nation , avant & après la mort de 
Don Sébaftien. Foreiro étoit tendrement aimé de ce Prince, 
qui faifoit route l’efpérance de fes sa rs & fes anciennes 
Jiaifons avec la Famille Royale , le rendirent infiniment plus 
fenfible aux Troubles qui agitoient tout le Royaume. La 
Guerre Civile, & Etrangére mit le comble à cette fuite de 
calamicés. Le Cardinal Don Henry, Fils d'Emmanuel , Roy de 
Portugal, & Oncle du Roy Sébaftien, s’étoit fait couronner 
à Lifbonne , comme légitime Héritier du Trône. Mais étant 
dans les Ordres Sacrés, puifqu’il étoie Archevèque d’Evora ; 
& d’ailleurs âgé de foixante-fept ans, tous ceux qui préten- 
doient à la même Couronne, commencérent dès - lors à faire 
agir leurs intrigues. Les Contendans étoient Philippe II Roy 
d'Efpagne , Philibert Emmanuel Duc de Savoye ; Ranuce 
Farnèfe Duc de Parme; le Duc de Bragance ; Catherine de 
Médicis Reine de France, qui reprenoit fon Droit de fort 
loin, en remontant jufqu'à Don Sanche II Roy de Portugal. 
Le Pape même avoit fes prétentions, tant parce que le Por. 
tugal eft Feudaraire de l’Eglife Romaine , que parce que les 
dépouilles des Cardinaux reviennent au Siége Apoftolique. 
Enfin Don Antoine Prieur de Crato, Fils naturel de l'Infanc 
Don Louis, & Neveu du Cardinal Régnant, étoit réfolu de 
faire valoir fes Droits. Ce jeune Prince avoit fçu gagner l’af- 
fection des Peuples ; & Foreiro, qui avoit été fon Précepteur, 
lui étoit toujours demeuré extrêmement attaché. Le Cardinal 
Henry n’étoit pas auf bien difpofé en faveur de fon Neveu; 
mais fes amis ne défefpéroient pas de le lui rendre favorable, 
 d’autant ss que les Peuples fouhaitoient avec ardeur d’avoir 
un Roy de leur Nation. | .- 
… Les Etats de Portugal ayant été afflemblés à Almerin, pour 
Ja Succeflion du Royaume , le Roy Henry n'y fut pas plutôt 
‘arrivé dans le mois de Janvier 1 $80, qu’il y tomba malade; 
& y mourut après avoir feulement régné un an, cinq mois, 


LT 


& cinq jours. On trouva dans fon Teftament, qu’il laifloit la 


Couronne à celui des Prétendans, qui, après un Examen ju- 


LIvRrREx 
XXIX. 


FRANÇOIS 
FOREIRO. 
GERS ER ENRESEN 








X XIII 
Les Troubles, 
dont tout le Roy- 
aume de Portugaf 
eft agité, en met- 
tent dans fa Re- 
traite. 


“Hift, Eccl, lv. 
CLXXIV,n., 11e, 


XXIV. 

Il s'attache à 
Don Antoine , 
qui afpire à la 
Couronne. 


$pondan. ad Az 
1580. IL 1. 


ridique de fes Prétentions, en feroit déclaré le légitime Hé- 


ritier , à moins que lui - même avec connoïflance de Caufe 
+. 4 A p- © 4 e °° , CEE te: 
n’en eût décide avant fa mort. On peut dire qu’il l’avoit de; 

fait par un Traité fecret, paflé l’année précédente entre lui & 


Philippe IL. Si le Droit de ce Prince n’étoit pas le plus appa- 


rent ; il ne pouvoit du moins manquer d’être le plus puiflan- 
Tome IF. | Ppp 





LIVRE 


RS | 
FRANÇOIS 
_ FoREIRo. 
ERP TER RS EN RER 


: Le Roy Catholi- 


XXIX. 


X X V. 


que y prétend 
sul, 


XXVI. 


. Courte profpéri- 
té de D, Antoine. 


voit avec douleur 
Ja défai 


XXVIL. 
Dont Foreiro 


(4 2 


at: HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


ment foutenu. Le Roy Catholique n'eut pas plutôt appris [a 
mort de Henry , qu’il manda aux Gouverneurs du Royaume, 
de même qu'aux Etats, & à la Chambre de Lifbonne, qu’on 
eût à le proclamer Roy fans délai ; qu’il étoit très-bien difpofé 
en faveur de la Nation Portugaife ; qu’il vouloit non-feulement 
en conferver les libertés & les Priviléges, mais encore les aug- 
menter s’il étoit néceflaire : que fi au contraire, on refufoic de 
fe conformer à fes intentions, il étoit réfolu de pourfuivre fon 
Droit par les Armes. Les Gouverneurs lui répondirent, qu’ils 
alloient lui envoyer des Députés, qui feroïent chargés de con- 
férer avec lui fur fes Demandes; & qu'ils le prioient de vou- 
Joir bien les écouter. 


Philippe prenant ces Négociations pour des refas, fomma 


une feconde fois les Portugais , ou de Île reconnoître, ou d’en- 
trer en Guerre avec lui; & il commença à faire marcher fes 
Troupes. Cette démarche augmenta la Divifion , qui étoit déja 
parmi les Gouverneurs & le Peuple de Portugal; & le Prince 
Don Antoine voulut profiter de la Divifion , pour monter lui. 
même fur le Trône. Ayant groffi confidérablement fon parti, 
par le moyen furtout de l'Evêque de la Guarda , il fe fit pro- 
clamer Roy à Santaren, le dix-neuviéme Juin r $ 80. Il écrivic 
auflitôc à toutes les Villes & à tous les Gouverneurs, de lever 
des Troupes, & de fe difpofer à éxécuter fes Ordres. De San- 
taren il Àla à Lifbonne , où il fit fon Entrée comme Roy de 
Portugal, le vingt-quatre de Juin. Il rendit enfuite un Edit, 
par lequel il déclaroit Philippe Ennemi de l'Etat, & tous fes 
Partifans traîtres à la Patrie. Maïs les plus fages de fes Amis 
( entre lefquels étoit François Foreiro ) prévoyant déja dans 
quel abîme il alloit fe précipiter, lui confeilloient de fe con- 
tenter de la qualité de Proteéteur du Royaume, & de tâcher 
d’en venir à quelque accommodement avec le Roy Catholi- 
que. D. Antoine fuivit des confeils moins pacifiques ; & il eût 
lieu de s’en repentir. Il fut vaincu le vingt-cinquiéme d’Août, 
par Ferdinand, Fils du Duc d’Albe, qui cammandoit l'Armée 
Efpagnole, & fon Armée Navale fut dans le même tems dé- 
faite par le Marquis de Santacruz près de l'embouchure du 
Tage. Quelques Auteurs ont cru, que Foreiro conçut une fi 
grande douleur de la défaite de fes Portugais, qu’il en mourut 
(difenc-ils) fubitement ( 1 ). | 


{1} Poft moderatam Quadriennio Pro- fin Cænobio fuà ipfus induftrià conftruéte 
winciam Lufitanam, atque alios honores|S. Pauli de Almada, in confpeétu Uliffiponis 
domi geftos , obüs tandem vir fapientiffimus , [urbis ; & quidem fubitä , ut aiunt, morte, 


ss. 


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de 


5 — em meme silent DE 2 énigme ü 


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nn. 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 485 


Mais quoique Nicolas-Antoine ait rapporté cette opinion, 
fur laquelle il ne paroît prendre aucun parti, les autres Hifto- 
riens ne l’ont regardée que comme une Fable: en effet, la dé- 
route des Portugais, battus fur Terre & fur Mer, arriva avant 
la fin d’Aoùût 1580 ; & Foreiro, après quelques jours de Ma- 
ladie , mourut en paix dans fa Retraite d’'Almada, le dixième 
de Janvier r 581, ainfi que Îe remarque le Pere Echard, après 
Louis de Soufa. Nous ne parlons pas du fentiment d'un Auteur 


de nos jours, qui, dans fa continuation de l’Hiftoire Ecclé- c 


fiaftique , ne met cette mort qu’au mois de Janvier 1 587. 
C'eft une mébprife. 

Sixte de Sienne, qui avoit connu l’Illuftre Foreiro, & qui 
avoit converfé familiérement avec lui à Rome, en parle ainfi 
dans le quatriéme Livre de fa Bibliothèque Sainte, 

« François Foreiro, Dominicain , natif de Lifbonne, Pré- « 
dicateur : Roy de Portugal, habile Philofophe , excellent « 
Théologien, Ps dans les Langues, Latine, Greque, « 
Hébraïque : & par la grande connoiffance qu’il a de toutes « 
chofes, digne d’avoir été choifi par le Concile de Trente, « 
pour travailler , avec plufieurs autres Sçavans, à la correc- « 
tion de toute la Bibliothéque Chrétienne, a fait fur l'Ori- « 
ginal Hébreu une Traduétion éxaéte, & Litérale des Li- « 
vres de Job, de David, de Salomon, & de tous les Pro- « 
phêtes. Son deffein dans ce grand Ouvrage à été de confir- « 
mer l’autorité de notre Vulgate, & de montrer que l’Auteur « 
avoit rendu avec beaucoup de fidélité le fens naturel du « 
Texte. Il à lui-même expliqué ces Livres Saints par de très- « 
beaux Commentaires ; ma lefquels, après avoir mis dans « 
un grand jour le véritable fens des Auteurs Sacrés, il a donné « 
une idée fi éxaéte de tout ce qui peut fervir à la parfaite « 
intelligence de la Langue Sainte, & des Paffages obfcurs de « 
l'Ecriture, qu’on peut aflurer qu'il n’a point encore paru un « 
Ouvrage, qui mérite plus juftement que ceux-ci d’être apel- « 
lé une Corne d’Abondance. L’Auteur, également recom- « 
mandable par fa rare Erudition, & par l'intégrité de fes « 


poftquam cedentes in adverfa Uliffiponenfi | linvincible Monarque, que la Bataille de 
ripa Caltellanis Albæ Ducis copiis Lucitanos | Fontenoy vient de couronner de Lauriers, 
fuos vidiflet ,mærore vehementianimum ho-| Les Anglois, dit-on, s’y font battus en 


minis confternante,. &c. Bébl. Nov. Hifp. 
Tom. I , pag. 316. 

Pendant que nous écrivens ceci, toute 
la France, & cette Ville Royale en parti- 
Culier, ne retentiflent que des louanges de 


Braves, & les François en Héros, fous les 
yeux, & la conduite de LOUIS XV; 
qui peut dire aujourd’hui , avec autant de 
juftice que le premier des Céfars: Per, 


vidi, Vich, > 
Pppi 


LiIvRrz 
XXIX. 


FRANÇOIS 
ÉOREIRO. 











XX VIII. 
Mort de François 
Foreiro. 
Tom.Iil,pag. 162. 
ol. t. 
Hift, Ecc. Liv. 
CLXXVILI, 2 té: 


XXIX. 
Son Eloge paf 
Sixte de Sienne, 


Six, Sen. Bih!. 
fanétæ Lib. IV , page 
254. Col. 2. 


ti de May 17454 


484 HIST. DES HOMMES ILLUST. &c. 
Live es »Mœurs, virencore en cette année 1566; & il continue heu- 
XXIX. » reufement fon travail, appliqué jour & nuit à méditer les 


e . \ ; 
mn —— » 1AIN ] : 
FRANÇOIS faintes Ecritures , ou à les expliquer (1 )» 


FOREIRO» 





( 1 } Eofdem Libros lucidiflimis explicavie| fic illuftravie, ut nullam unquam opus,in 
Commentariis; in quibus verum ac Germa-| hoc fcribendi genere, prodierit in lucem, 
num Litteræ fenfum aperiens , fingulas He-fquod æquids pofht cornucopiæ appellari. 
braïicæ Scripturæ particulas, diétiones, &|Vivie adhuc ufque ad humanæ falutis, an- 
vocalia diétionum punéta fummo ftudio, & | num 1566, Doétrinà , & morumintegritare 
exaétà admodum diligentià expendit , pecu- | celebris, & in fan@a divinorum voluminum 
liares Linguæ San@z Idiomatifmos ita elu- | explanatione diu nottuque perfeverat. 1b;4. 
cidavit, & obfcuriflimos Prophetarum locos | 





Fin du vingt-nenviéme Livre, 





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Ke Me ,. (RE RE 7 me ns __—— - — nu. ne ———— sens a ne un 
ne : names . “ue + en à SRE - DS me - On - Ann Rene 5 


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‘ : HS Ê PRE 


HISTOIRE 


DES 
HOMMES ILLUSTRES 


DE L'ORDRE 
D E 


SAINT DOMINIQUE 


LIVRE TRENTIEME. 








SAINT LOUIS BERTRAND, APÔTRE DES INDES 
OCccIDENTALES, DANS LE SEIZIEME SIECLE. 


ms À Vie de Saint Louis Bertrand, éctite avec. L 
A REA] beaucoup d'éxaétitude par Jean mn Evêque x X K * 
SRE) de Monopoli, & abrégée dans la Bulle de fa Ca- é 
741 nonifation , nous préfente le modéle d’un par- Sainr Louis 
mil fait difciple deJEsus-CHR1ST, c'eft-à-dire, BERTRAND. 
: d’un Homme véritablement Religieux , & tou- 30 Lopes 1v. pan, 
Jours pénitent ; en qui on a và éclater toutes les héroïques ver- Lb111, Hit. 

. A . . ar. Ord. Tom, 
tus, qui font les Apôtres, & les Saints du premier Ordre, Vi pgiz4 
Il naquit dans la Ville de Valence en Efpagne , le premier .. 

. Jour de ph 1526, fous le Régne de Charles-Quint, & Patrie, & Parens 
Pontificat de Clément VII. Son pere nommé Jean-Louis ‘Saint. 
Bertrand, Notaire de profeflion , & fa mere ne 

Exarch, vivoient dans le Siécle felon les régles de l'Evangile, 

& ils infpirérent à leur nombreufe Famille les fentimens de 

Religion, d'honneur, & de probité dont ils étoient remplis, 

Tous leurs enfans , au nombre de neuf, répondirent aux Bins 


Pppij ” 











L'IvRre 
XX X. 


SAINT Louis 
BERTRAND. 
D ee 








II. 
I fe propofe 
S. Vincent Ferrier 
pour modéle, 


PS 


ITI. 
Vertus de fon 
Enfance. 


4$6 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


d’une éducation Chrétienne. Si Louis Bertand, l’aîné de fes 
freres, atira d’abord les attentions particuliéres de fes pieux 
Parens ; il porta aufh plus loin la fainteté : & il commença à 
y travailler prefqu'en commençant à vivre. Dès fes jeunes 
annees , il parut vouloir marcher fur les traces de S. Vincent 
Ferrier : il avoit l'honneur d’être fon parent felon la chair 
(1); mais il s’efforça de lui être encore plus femblable felon 
l’efprit , par limitation de toutes fes vertus. Le Seigneur bénit 
cette fainte émulation , dont fa Grace étoit le principe. La 
re précieufe faveur qu'il ait accordée à notre Saine, c’eft de 
avoir toujours conduit comme par la main , en le faifanc 
triompher de lui-même ; l'éloignant des occafions qui auroient 
pü lui ravir fon innocence, ou ternir la pureté de fon cœur; 
& ne lui infpirant de bonne heure, que du mépris pour les 
chofes de la terre, du goût pour celles du Ciel, & un faint 
empreflement pour fa perfeétion. 

C'eft ce que l’on remarqua dans la premiére enfance de 
Louis Bertand: en croiïffant en âge, il crut aufli en fagefle, & 
en vertu. Docile aux Inftructions d’un Maître intérieur, il pa- 
rut prévénir celles de fes Parens, pour s’éxercer dans toutes les 
Pratiques de la vie Chrétienne. Il aimoit la retraite ; il prioic 
fouvent, & avec ferveur : & avant que la chair pût fe révol- 
ter contre l‘efprit, il l’avoit déja accoutumée à lui obéir , par 
des mortifications, dont un âge fi tendre étoit à peine capa- 
ble. On ne le trouvoit ordinairement qu'à genoux dans les 
endroits les moins fréquentés de la maïfon : & s’il fuyoit avec 
foin les frivoles amufemens, ou les diffipations des autres en- 
fans, il n'évicoit pas moins fcrupuleufement tout ce qui flare 


. tes fens, foit dans le repos du lit, foit dans la délicateffe de 


là table. Il mangeoic fort peu; & lorfqu'il ee tromper 


la vigilance de fa mere, il ne dotmoit que fur la verre nue, 


1V.. 
Saintes occupa- 
tions de-fa jeu- 
nefle. : 


ou fur quelques morceaux de bois { 2 }. 


- Obligé depuis de fréquenter les Ecoles, fes progrés dans 
l'étude des Belles-Lettres furent confidérables ; & la contagion 


{1 ) In Parochiali fanéti Stephani Ecclefa, [ notatus fuit crebrb ad folitudinem cubicuk. 


. eodemque foute, quo olim $ Vincentius|Tcfe recipere, ut gepiculans prolixæ ora- 


Ferrerius in Chrifto renatus fuerat, Bapti-| tioni incumberet. illlic Dominum in fe lo- 
satus fuit; ut fand@tum, cui Ludovicus Car-| quentem audiens fuimet corpufculi robuftus 
nali profapia junétus erat , communi etiam trot evaGt; illie fpretà delicati cubilis 
regenerationis propinquitate attingeret , &c.| mollitie , aut humi, aut duro in ligno mo- 
In Bull. Canoniz. Esllar. ut f}. dicum fomnum capiebat ; illic jejuniis , vic- 
. (2) Crefcente ætate crevit pariter wirtu-| tuique parciflimo corpus affuefcere docuit, ac 
tum amor, & erga res divinas pronus affec-| variis pœnitentiæ aufteritatibus extenuare 
tus, Vix pueritiæ linen attigerat, quando|cæpit, &c. Balle Canonix. wi Jp 


DE L'ORDRE DES.DOMINIQUE. 487 


de l’éxemple n’affoiblit point fa piété ; parce que redoublant 
h vigilance fur lui-même, à mefure qu’il fentoit pius le dan- 
er, ilne perdoit guëres la préfence de Dieu. 11 cherchoit 
e Seigneur dans la fimplicité de fon cœur, & il mérita d’en- 
tendre fa voix, dans les pieux éxercices , qui faifoient en même 
tems fes chaîftes délices, & fa premiére occupation : je veux 
dire dans de faintes Lectures, dans l’afliduité à l’Oraifon, dans 
fes entretiens avec quelques Serviteurs de Dieu , avec lef- 
quels il aimoit à converfer, & dans le fréquent ufage des Sa. 
cremens. 
Un jeune homme qui vivoit de [a forte , ne pouvoit être 
que d’un grand éxemple dans Ville de Valence. Auf le re- 
ardoit-on déja avec refpe&, & on ne Papelloit que le petit 
Éinc, Louis Bertrand penfoit bien autrement de lui-même, il 
ne croyoit pas avoir encore bien commencé à fervir Dieu, & 
à travailler à fon Salut. Soit pour fuir les applaudiffemens, 
& les louanges des hommes , foit par le feul défir de vivre 
déformais dans un plus grand recueillement, il réfolut de for- 
tir fécretement de la maifon Paternelle, & de fe retirer dants 
une efpéce de Défert , pour n'être connu que de Dieu feul. I1 
commença en effet d'éxécuter fon deflein, & en fe retirant, 
il laiffa une Lettre fort touchante , adreflée à fon pere, pour 
lui rendre compte de fa conduite, & le prier d’agréer À rE= 


Livre 
XX X. 


SAINT Louis 
BERTRAND, 
TORRES 








Louis Bertrand 
veut fe retirer 
dans un Défert, 
pour n’être point 
fouillé par la Cone 
tigion du Siécle. 


taite. Appuyé fur la pureté de fes intentions, il ofa fe flater 


qu’elles ne déplairoient pas à fes-Parens, dont il connoifloit la 
piété : il fe trompa : une retraîte fi peu attendue les déconcer- 
ta tous. Sa vertueufe mere, déja malade, fentit fi vivement 
l’abfence d’un fils rendrement aimé, qu’elle en fut réduite à 
l'extrémité. On fit courir après lui en diligence : ceux qui sé- 
toient chargés de la commiffion , prirent les plus juites mefures 
ee pe pas le manquer; quelques-uns le joignirent à fept 
ieues de Valence, proche une Fontaine, &.ils eurent le bon- 
hêur de le ramerier dans la maifon de fon pere. L 
Le retour de Louis Bertrand, qui combla de joye route fa 
Famille, rendit la fanté à fa mére. Mais mo dès-lors 
toute efpérance de pouvoir jamais dt er dans le Mariage : 
on lui permit de prendre l’Habit Eccle tal ue, de vivre felon 
les mouvemens que lui donneroit le faint’ Éfprir , & de éon- 
tenter fa charité dans la diftribution des Aumônes C'étoit le 
prendre par le bon endroit : le.pieux jeune homme fçut bien 
profiter de cette liberté, pour acquérir de nouveaux mérites. 
Sans négliger l'Etude ,îl vifivoit plus affidument fes Eplifes, & 


VI. 
Il entre dans Ê'E- 
tat Eccléfiaitique, 


LrvRreE 
XXX. 


SAINT LOUIS 
BERTRAND. 
v-Ç-C<CCEER 





VI L 
Demande l’H2- 
bit de faint Do- 
minique. 


VII. 
Ferveur , perfé- 
vérance, 


488 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


les Hôpitaux : fon plaifir étoit de fervir de fes mains les Ma- 
Jades, de confoler, & de foulager les Pauvres & les afigés. Mais 
toutes ces œuvres de Piété ne remplifloient pas encore le 
defir qu'il avoit de tendre à la plus haute perfe@ion. Pour 
imiter plus er es faint Vincent Ferrier, il voulut faire 
comme lui le facrifice de f2 liberté, dans le même état de vie. 
Après de ferventes Prieres, & des Jeünes rigoureux , pour mé- 
riter de connoître la volonté du Seigneur; s'étant déja éxercé 
dans la Maifon de fon Pere , à toutes les pratiques du Cloître, 
il alla demander l’Habit de faint Dominique au Prieur du 
Couvent de Valence. Sa ferveur, fon innocence , fa réputation 
lui auroient bientôt procuré, ce qu’il demandoit avec autant 
d’inftance que d’humilité, fi la ddlicatelle de fa complexion, : 
& fon âge encore tendre n’avoient été alors un obftacle à l’ac- 
compliflement de fes défirs. Son Pere repréfenta , peut - être 
avec quelque éxagération, les infirmités de fon Fils; & il fe 
fit promettre par le Supérieur du Couvent de Valence, qu'il 
ne le recevroit pas tant qu'il feroit en Charge. 
. Saint Louis Bertrand n'étoit que dans fa quinziéme année ; 
& la vie fi pure, qu’il avoit NE jufqu'alors, ne l’'empêchoit 
pas d’attribuer à fes péchés le retardement de fon ET 4 Ce- 
pendant il ne perdit point l’efpérance de fe voir un jour re- 
vêtu de l’'Habit Religieux. Il continua donc à folliciter certe 
Grace; & fe fervant de tous les moyens, que fon ingénieufe 
iété pouvoit lui infpirer, il fe trouvoit le plus fouvent qu'il lui 
étoit pofble, à la compagnie de ceux, dont il vouloit em- 
brafler l’Infticut, & imiter les éxemples. Il alloïit quelquefois 
travailler dans leur Jardin, pour jouir quelques momens de 
leur converfation. On le voyoit prefque continuellement dans 
leur Eglife : peu content d’y avoir prié pendant plufieurs heu- 
res du jour, il s’y cachoiït fouvent avec adrefle, par le défir 
d'y pafler la nuit en Oraifon, d’aflifter aux Offices, & d’enten- 
dre les Exhortations, que le Supérieur faifoit à fa Commu- 
nauté, ou le Pere Maître à fes Novices. | 
Une fidélité fi conftante ne permit pas de douter, que fa 
Vocation ne vint de Dieu; & on fit moins d’attention à tout 
Je refte. Le Pere Jean Micon , Homme d’une éminente Sainteté, 
ayant fuccédé au Pere Jacques Ferran , dans la Charge de 
Prieur , il donna publiquement l'Habit de fon Ordre au faint 
Poftulant , malgré les Repréfentations, les Priéres, & les me- 
naces de fon Pere. Ce fut le vingt-fixiéme d’Août 1544, dans 


la dix-neuviéme année de fon âge, que Louis Bertrand obtint 
enfin 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 439 
enfin par fa perfévérance, ce qui ne pouvoit être refufé à fon 
mérite. On ne laifla pas de mettre fa conftance à de nouvelles 
épreuves. Les Parens, & tous les Amis de la Famille renou- 
vellérent leurs vives inftances, pour lui faire abandonner fon 

deffein, fous prétexte que fa fanté étoit trop foible pour fou- 
tenir les rigueurs de la Régle. Le Saint, obligé de les écouter, 
répondit fagement à toutes leurs raifons, à leurs difcours, & 
à leurs Lettres : & comme il étoit conduit par l’efprit de Dieu, 
il parut fi fupérieur à routes leurs difficultés, qu’il fit taire les 
uns ; & obligea les autres de louer fa réfolurion. Son Pere & 
fa Mere furent de ce nombre: non-feulement ils ceflérent de 
. l'inquiéter mais ils l'exhortérent à perfévérer ; & fe félicitérent 
d’avoir reçu du Ciel, un Fils qui fembloit déja faire revivre 
faint Vincent Ferrier. Nous avons dir que c’étoit en effet le 
glorieux deflein , que Louis Bertrand avoit conçu dès fes pre- 
miéres années ; il cravailloit tous les jours à le mettre en éxé- 


Livre 
X X X. 


SAINT Louis 
BERTRANN. 











IX. 
Il entre dans le 
Couvent de Va- 
leace.. 


 cution ; mais en prenant l’Habit de faint Dominique, 4 sy. 


appliqua avec une nouvelle ferveur ; & les progrès qu’il fit 
.dès-lors dans la vertu furent fi beaux, qu’on ne fe lafloic pas 
d'admirer dans la fuite de fes a@tions, ce qu’on lifoit avec édi- 
fication , dans l’Hiftoire de celui qui lui fervoit de modéle( 1 ). 

La Providence, pour favorifer fes juftes défirs , lui donna 
en même tems un guide, qui pouvoit le conduire bien loin 
dans les Sentiers de la Perfe&ion Chrétienne, & Religieufe. 
Ce fut le Pere Jean Mico ( ou Micon) fon premier Supérieur, 
& depuis fon Pere Maître. C’écoir un de ces hommes rares, 
-puiffans en œuvres & en paroles , en qui le Saint-Efprit fe plait 
a répandre fes Graces , avec d'autant plus de profufion, qu'ils 
n’en népgligent aucune. Les liaïifons particuliéres , que cer ex- 
cellent Religieux eût avec faint Louis Bertrand, & les fecours 


qu'iklui donna pour le faire arriver à la plus haute Saintete, 


méritent que nous le faflions connoître lui-même, en plaçant 
ici l’Abrégé de fa Vie... | | 
Jean Micon, né à Palamar, Bourg du Comté d’Albayda 
dans le Royaume de Valence, n’avoit reçu de fes pauvres Pa- 
rens, qui vivoient du travail de leurs mains dans des occupa- 
tions champètres , que les foibles commencemens d'une Edu- 
cation Chrétienne, quelques Leçons de Piété , ou des éxem- 
(1) Non fine mana cum Domeiticis luc- [ rimi alumni veft'g'a fibi fequenda propoluir, 


ta , Ordini fanéti Dominici nomen dedit ,|ejus exemplo in omnium virtutum genere 
in Cœnventu Prædicatorum Valentino ; & | proficiens , genitoris querelas , & blanditias 


X: 
On lui donrcun 
excellent Maître. 


XI. 
Hiftoire abrépée 
de Jean Micon, 


Religionis Habitæ fufcepto præclara fanéti |inviéto animo fuperavit, &c. Bal. Canoni. 


Vincentii Ferrerii ejufdem Familiæ celeber-| #t JP: 


T'ome IF. Qgq 





LIVRE 
X XX. 


SAINT LouIs 
BERTRAND. 
LE er VE RD Hp Se M “2? > uS 





Vide Didacum Hift. 
Prov. Arago. Lib. V, 
Cap. LILI, LIV, &c. 

Nic, Ant Bibl, 
Nov. Hifp. Tom. I, 
Pag. 568 

Echard. Tom. I], 
pag. 154. 


490 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


ples qui lui fervirent d’abord à vivre dans la crainte de Dieu, 
en l’éloignant du péché. Mais la nature, moins avare à fon 
égard que la fortune, l’avoit enrichi de fes Dons. À un naturel 
heureux, docile, porté à la Vertu, il joignoit les qualités d’un 
efprit aifé, liant, jufte, étendu, capable . Sciences, une ima- 
ination vive & féconde, autant de mémoire, que de facilité 
a expliquer nettement, & proprement fes penfées, enfin une 
grande horreur du vice, & une pudeur naturelle, qui repré- 
{entoit {ur fon front l’innocence & la beauté de fon Ame. 

Occupé d’abord comme David à garder un petit Troupeau 
de Brebis, qui faifoient toutes les Richefles de fon Pere; 
Micon.imitoit déja, fans le fcavoir , les Vertus de ce fainct 
Prophète. Au milieu des Champs, & des Déferts, il admiroïr, 
{elon fa portée, les beautés du Ciel, & chantoict les louanges 
de fon Créarceur. Tout l’élevoit à la connoiffance, ou à l’amour 
de ce premier Etre: & il faifoit tout férvir à fon avancement 
dans la perfe&tion, en pratiquant bien plus éxaétement la Loi 
du Seigneur , qu’il n’étoit alors en état d'en connoître toute la 
Sainteté, & l'étendue. On lui avoit appris à lire; & on lui four- 
nifloit fouvent l’occafion d’affifter aux Inftructions de la Pa- 
roifle, C’étoit autant de précieux avantages, dont le jeune 
Berger profitoir merveilleufement, & pour lui-même , & pour 
fes Camarades, occupés comme lui à paître leurs Troupeaux 
fur les Montagnes d’Albayda. Il ne leur parloit ordinairement 
que de ce qu’il avoit 1û dans quelque Livre de Piété ; où il Jeur 
répétoit avec beaucoup de grace , ce qu’il pouvoitavoir retenu 
en entendant quelque Prédicateur: & il les accoutumoit à 
faire avec lui la Priére plufieurs fois le jour. 

Jean Micon avoit paifé de la forte une partie de fa jeunefle 
dans une Profeffion innocente ; lorfque fes Parens admirant en 
Jui les Dons de la Grace, réfolurent de faire un effort pour l’a- 
vancer dans les Etudes. Jamais dépenfe ne fut faite plus à pro- 
pos. Le jeune Etudiant profita fi Lien des Lççons de fes Mai- 
tres , que faifant tous les jours de nouveaux progrès dans les 
Sciences & dans la Vertu , il pouvoit être propofé comme un 
éxemple à tous ceux qui fréquentoient les Ecoles. Lorfqu'il de- 
manda l’Habit de faint Dominique dans le Couvent de Lu- 
chente , on le lui donna avec joye; & celui de Saragoffe l’afilia 
depuis avec le même plaifir. Ayant été ordonné Prêtre par 
PA rchevêque de Séville, & fini fon Cours de Théologie dans 
JUniverfité de Salamanque, il reçut depuis le Bonnec de 
Doéteur dans celle de Valence. 


DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 4or 

On rapporte bien des Faits, qui ne font pas moins l’Eloge 
de fa rare Piété, que de fa profonde Erudition, de fa prudence, 
& de fes ralens. Mais cout cela ne doit point entrtr dans un 
abrégé: le détail nous éloigneroit trop de notre principal fu- 
jet. ï fuffit de dire, qu'après avoir brillé dans plufeurs Uni- 
verfités, inftruit, & édifié les Peuples dans les Chaires, & 
donné d'illuftres preuves de fon difcernement, foit dansla Di- 
rection des Ames, ou dans la conduite de quelques Monafté- 
res, où il avoit fait revivre l’efprit de notre faint Fondateur, 
ayant été mis à la tête de toute la Province d’Efpagne, felon 
les vœux de l'Empereur Charles-Quint, qui lhonoroïit de fon 
eftirhe, il avança plus lui feul Ouvrage de la Réforme, dans 
un grand nombre de Maifons Religieufes, que n’avoient fait 

Lreuss de fes Prédécefleurs, quelque fages, & zélés qu'ils- 
ffenc pour la gloire de leur Ordre. : 

Ce grand fuccès perfuadant à l'Empereur, que cet homme 
extraordinaire étoit capable de faire réuflir tout ce qu'il en- 
treprendroit, Sa Majefté lui écrivit pour le prier de travailler 
dans le Royaume de Valence, à l’Inftruction & à la Conver- 
fion des Maures ; comme quelques-uns de fes Freres s’em- 
ployoient alors à convertir ceux qui étoient répandus dans le 
Royaume d'Aragon. Le faint Religieux reçut cet ordre du 
Prince, comme s’il venoit de Dièu, il confidéra moins la dif- 
ficulté de l’entreprife, que l’avantage qui en reviendroit à 
l’'Eglife , & à plufñeurs milliers d’Infidéles, qu’on apelloit de 
nouveaux Chrétiens; mais qui en effet ignoroient , ou déref- 
toient même les Loix du Chriftianifme. L'Empereur avoit 
cette affaire extrêmement à cœur; & le fervent Predicateur 
l'entreprit avec encore plus de zéle. Si la force du Difcours, 
Péclat des Vertus, ou la voix des Miracles fuffifoient pour 
changer les volontés, & les cœurs , le nombre de Converfions 
auroient été bien grand: nous n'oferions aflurer qu'il y en eüt 
plufieurs de folides. Ce qu’il y a de certain, c’eft que dans le 
cours de cette pénible Mifion, notre Prédicateur mérita plus 
d’une fois l'admiration, & les louanges de l'Evêque de Ca- 
lahorra , & du Duc de Candie, l’illuftreS. Fran&ois de Borgia, 
tous deux témoins de fes Travaux, & de fes Victoires. 

Je dis de fes Victoires ; car, dans fes fréquentes difputes 
avec les Docteurs des Maures, il leur prouva fi folidement la Di- 
viniré de la Religion de JEsus-CHrisT, & les abfurdités 
de celle de leur faux Prophète , qu'il les réduifit fouvent à un 
honteux filence. Les plus fçavans dans la Loi de Mahomer, 


Qgai 


LrvRE 
XX X. 


SAINT LOUIS 
BERTRAND. 





Livre 
XX X. 


SAINT LOUIS 
BERTRAND. 











Didac. ut fp. 


X11. 
Das quelles ma- 
zimes de perfec- 
tion, le Bienheu- 
reux Jean Micon 
éleve faint Louis 
Bertrand. 


492. HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


uoique toùjours opiniâtres dans l'erreur , avouérent plus d’une 
Dis leur défaite ; & dirent aflez publiquement, que le Pere’ 
Micon , qu'on leur oppoloit, etoit véritablement un Grand 
Homme, & qu’ils n’en connoifloient pas de plus habile parmi 
les Chrétiens. Ils auroient pù ajouter que fa fainteté n’étoit 
pas moindre que fa fcience: ils en avoient bien des Dr 
uifqu’ils ne pouvoient contefter la réalité des Miracles qu’ils 
A avoient vû faire. | | 
L'Hiftorien Aragonois, que nous fuivons , affure que cet 
Homme Apoftolique préchant un jout devant une multitude: 
de Maures, aflemblés dans une Place Publique, après avoir 
eflayé de frapper la dureté de leur cœur, par un Difcours:: 
très-patétique , pouffé fans doute par l’Efprit de Dieu, il dic: 
à ces Infidéles : « Si vous me promettez de croire en JEsus- 
» CHRIST, & de renoncer fincérement à vos fuperititions, 
» je m'oblige à reflufciter un mort en votre préfence ». Il eft 
étonnant que l'offre n’ait pas été acceptée ; maïs la crainte 
l’'émoorta cette fois fur la curiofité. Les Mahométans, ajoute 
cet Auteur, fçavoient aflez ce que ce faint Homme pouvoit au-. 
près de Dieu ; & ils ne voulurent pas tirer de lui une nouvelle 
preuve de la vérité de notre Religion, qu'ils n’avoiént aucune 
envie d’embrafler. | 
Nicolas-Antoine, dans fa Bibliothèque d’Efpagne, ne rend 
pas un témoignage moins glorieux à la mémoire de ce grand 
Serviceur de Dieu ( r). Le zéle du Salut des Ames, qui le dé- 
voroit ne lui permettoit pas de négliger aucun des moyens 
qui pouvoient retirer les hommes du vice, ou de l'erreur. 
Lois fes Infirmités ne lui laifloient point la liberté de con- 
tinuer les autres fonctions du faint Miniftére, il écrivoit quel- 
ques Livres propres à exciter la Foi des Fidéles, & leur recon- 
noïflance envers JEsus-CHR1ST. On nous a confervé fon 
Traité du précieux Sang, & quelques autres Ouvrages de Piété, 
tout remplis de lumiéere, & d’onction. | | 
Tel étoit le Bienheureux Jean Micon, l’un des plus faints 
Prédicateurs de fon Siécle, & des plus expérimentés Maîtres de 
la Vie Spirituelle. Il gouvernoit pour la feconde fois la Com- 
munauté des Dominicains de Vanes en 1544, lorfque faint 
Louis Bertrand fe mit entre fes mains, pour être formé fur 
(r)F. Joannes Micon , Ordinis Prædica- | præftantiflimus ; floruitque dum viveret, 
torum, Valentinus gente, Patrià verd ex|omnimodæ virtutis & fanétimoniz fami ; 
Palomar Vallis d’Albayda nuncupati oppido, | miraculis etiam fulfit, &c. Bibl, Nov. Hifp. 


in hoc relig:ofiffimo Ordine Sacræ Thcolo-|Tom, I, pag. 568, 
giæ fuit Magifter | concionandi muncre 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 493 
fes maximes , & fes éxemples, dans la Profeflion de la même 
Régle. Un tel Maître méritoit d’avoir un tel Difciple, Auf 
donna:t-il toutes fes attentions, à cultiver, & à perfectionner 
toujours ces précieufes femences de vertu, que la Grace avoit 
mifes dans Ame de fon Eleve. Il lui apprit à mourir à lui- 


même, & à fa propre volonté , pour ne vivre que de l'Efprit. 


de JEsusCHR1ST : à aimer la Croix, les Humiliations, le 
mépris des Créatures : à ne s'attacher à rien , afin de confer- 
ver toujours la pureté de cœur : à bien diftinguer ce qui vient 
de la Nature, ou'de la Grace, du bon, ou du mauvais Efprit - 
à ne point rechercher des voyes extraordinaires, inaïs à de- 
meurer-toujours fous la main de Dieu, content de le fervir 
dans les faintes Pratiques de Humilité, de la Charité, & de 
l’'Obéïiffance, parmi les privations & les aridités, comme dans 
les confolations intérieures. 

Louis Bertrand étoit déja à portée de ces Leçons de perfec- 
tion ; il les gravoit profondément dans fon cœur; & ce qu'il 
avoit fair jufqu’alors avec édification, il le fit depuis avec un 
nouveau mérite , & une plus parfaite affurance. Après fon 
année de Noviciat, on reçut fes Vœux Solemnels, on lui fit 
continuer fes Etudes de Théologie ; & on ne tarda pas à lui 
fignifier de fe tenir prêt pour être ordonné Prêtre par l'Ar- 
chevèque de Valence. Ce fut avant la fin de 1547, n'ayant 

as encore fini fa vingt-deuxiéme année, qu’il reçut, avec 
Phpatiien des mains, la plénitude de Éebrit Sacerdotal *, 
On peut bien juger, par tout ce qui a été dit, quelles furent 
les difpoñtions de fon Ame;& avec quel renouvellement de Foi 


LIivVRre 
X X X. 


sis 
SAINT Louis 

BERTRAND. 

RNEREUR RRRESSEEREE 





X1If. 
Le Saint fait fes 
Vœux. 


XIV. 

Il eft ordonné 
Prêtre dans fa 
vingt - deuxiéme 
année. 


& de Piété, il s’écoit préparé à recevoir un Sacrement, dont 


léxercice demanderoit la pureté des Anges. 
Son amour refpetueux pour l’Augufte Sacrement de nos 


Autels, & le mérite de l’obéïffance adoucirent la peine, qu’il 


avoit d’être élevé au Sacerdoce, furtout dans un âge fi peu 
avancé. On remarque cependant que depuis fon Ordination, 


Avec quels fen= 
timensilapproche 
des Saints Autels. 


{es infirmités , ni fes maladies ne pouvoient l'empêcher d’of- 


frir prefque tous les jours les fainrs Myftéres; il s’y préparoit 
par une Oraiïfon de-plufieurs heures ; quoique fa vie fûc fi 
pure , & fi pénitente, il fe confefloit fréquenment , & toujours 
avec de très-grands fentimens de contrition. Sa modeftie An- 


(*}Le Décret du Concile de Trente ,qui | Promotus, anno 1$47, ætatis 21 , #07 enim 
prefcrit l’âge de vingt-cinq ans Ps À , uslgatum fucrat Sacri Concilii Tridentini De- 
pour recevoir [a Prêtnife , n’étoit pas encore | cretam. Bullar. Ord. Tom. VI, pag. 281. 
publié : Ad Sacrum Prefbiteraths Ordirem | Not. 9. 


| Qaaii 


LIVRE 
XX X. 


SAïiNT Lours 
BERTRAND. 











XVI. 
Crainte des Ju- 
gemens de Dieu. 


/ 


XVII. 
Sévére Pénitence. 


XVIII. 

De quelle ma- 
niére Éint Louis 
Bertrand fe pré- 
pare à l’Apoftolat, 


454 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


sélique, fa ferveur, & un torrent de larmes, dont il baignoit 
ordinairement l’Autel, infpiroient de la dévotion à tous les 
Afiftans. On eût dit que fon cœur étoit plongé dans une 
fournaife ardente, tout embrafé de ces facrées flammes, qui 
font le bonheur des Séraphins, & dont l’impreflion parois 
fur la face du faint Miniitre. 

Mais ni ces Graces extraordinaires, qu'il recevoit avec Île 
Pain de Vie, ni les Confolations, dont bn cœur étoit quel- 
quefois innondé dans la ferveur de fes Oraifons; ni les rudes 
Pénitences , dont il affligeoit continuellement fa chair , ne di- 
minuoient jamais en lui la crainte des Jugemens de Dieu. La 
vde d’une Juftice infinie, & offgnfée ; le jettoit quelquefois 
dans de mortelles frayeurs, & le pénétroit jufqu’aux os. Ce 

ui étoit aux autres quelque fujet de joye , ou de confolation, 
anti our lui une matière de foupirs, & de gémiflemens. 
Lorfque fes Freres l’exhortoient quelquefois à modérer un 
peu la dore de fes Pénitences, & à délafler fon efprit, 
par une honnète recréation, ou il ne répondoit que par 
{es larmes, ou il leur difoit avec autant de modeftie que de 
douleur : « Hélas, ne voulez-vous point que je pleure, & que 
» je gémifle dans l’amertume de mon cœur ? ou pouvez-vous 
» éxiger de moi, que je me réjouifle ; tandis que miférable 
» NE j'ignore fi Dieu n’a pas déja prononcé contre moi la 
» Sentence d’une mort éternelle, pour punir mes péchés »2 

Certe crainte falutaire, modérée cependant par une égale 
confiance en la Miféricorde du Seigneur, confervoit dans ce 
Le toutes les autres Vertus ; & augmentoit toujours en lui 
*efprit d’humilité , & de pénitence. Nous ne rapporterens 

oint les divers genres de mortifications, dont il fe fervoit pour 
ire fouffrir à fon corps, & à tous fes fens , une efpéce de mar- 
tyre continuel. Saint Louis Bertrand n'eft pas le premier , qui 
ait ajouté à une parfaite innocence, dont il fut toujours infi- 
niment jaloux, une févére M qui n’a pas moins duré 
que fa vie. C'eft un effet de la Grace, que nous admirons dans 
bien des Héros Chrétiens. Mais on peut juftement s'étonner, 

u’un corps naturellement foible, & fujét à de fréquentes in- 
frmités , ait pû long-tems réfifter aux plus grandes Auftéri- 
rités, à des veilles continuelles, & à tous les Travaux de l’A- 
poftolat. | 

C'eft aux Fonétions de ce faint Miniftére , qu'il fe fentoit 
apellé, tant par un attrait particulier, que par fa Vocation À 
l'Ordre de faint Dominique. Il continua cependant à s’éprou- 


DE L'ORDRE DE S$ DOMINIQUE. 495 


ver lui-même, & il voulut s’éxercer pendant plufeurs années LrvkRE 
XX X. 


Rs EE eee Cu) 
SainrT Lours 
BERTRAND, 


fous les Loix de l'Obéïffance, avant que d'entrer dans cette 
glorieufe Carriére. Il eftimoit trop les avantages, qu’il trou- 
voit en la compagnie de fon premier Guide, pour ne pas fou- 
haïrer de vivre avec lui , & de fe conduire par fes confeils, 
auffi Jong-tems que la Providence le permettroit. Le Pere Jean 
Micon, ayant été nommé l'an 1 548 pour être le premier Su- 
périeur du Couvent de Lombay, fondé depuis peu par le Duc 


de Candie, Louis Bertrand demanda comme une grace la per- 


million de le fuivre : ils travillérent de concert à établir cette 
nouvelle Maïfon, dans la plus éxa&e Obfervance. C’étoienc 
deux Saints, qui, toujours conduits par un même efprit, & 
animés du même zéle de la gloire de Dieu, marchoient d’un 
pas égal dans les Senciers de la perfe&ion ; & ne donnoient 
que des éxemples de Sainteté ; foit aux Peuples, qui venoient 
recevoir leurs Inftruétions; foit à leurs Freres, qui avoienrle 
bonheur de jouir de leur converfation dans le même San@uaire. 
Celui-là , dans un fage filence, admiroit les progrès furprenans 
du jeune Religieux : & celui-ci n’avoit les yeux ouverts que fur 
les Vertus de fon ancien Maître ; à qui il fe faifoit toujours un 
devoir d’obéïr avec la docilité d’un Difciple. | 

Ils ne jouirent que peu de rems lun & l’autre d’une confo- 
lation fi pure. Louis Bertrand, en apprenant la maladie dan- 
gereufe de fon Pere, reçut l’ordre de fes Supérieurs, qui le 
rapelloicat à Valence, pour affifter le Malade, & confoler la 
Famille afflicée. Le Saint fe mic auflitôt en chemin. La charité 
& la tendrefle , qu’il confervoit toujours pour celui, qui lui 
avoit donné la vie, ne lui permirent pas d’ufer d'aucun délai ; 
& le rendirent attentif à tout ce qui pouvoit lui procurer une 
fainte mort. Sa fermeté en cette occafion égala fa vigilance. II 
voulut recevoir les derniers foupirs , avec la Bénédiction d’un 
Pere mourant : & il redoubla lardeur de fes Priéres, pour 
avancer le Repos de fon Ame. 

Quoique faint Louis Bertrand n’eût pas accompli fa vingt- 
fixiéme année, au mois de Septembre 1: $ $r , la Communauté 
de Valence ne fit point difhculté de lui confier dès-lors l’Edu- 
cation des Novices. On connoifloit fa prudence, fa fagefle, fa 
charité: on crut que tant de bonnes qualités, dont il étoir 
doué , pouvoient bien fuppléer à l’âge, & le mettre en état de 
faire de grands fruits , dans l'Emploi peat-être le plus impor- 
tant de la Religion. On ne fe trompa pas. La maniére , dont il 
s’'acquitta de cette Charge; les fages maximes qu'il fuivit, & 


Ds 
X I x. 
Il affifte fon Pere 
à la mort. 
XX. 
On le charge de 
PEducation E, 
Novices, 


\ 


LIVRE 
XX X. 


SANT Louis 





BERTRAND. 
——— 


XXI. 
Zéle , vigilance, 
fages attentions. 


456 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 

le grand nombre des bons Sujets qu'il forma, l’ont toujours 
fait confidérer dans tout fon Ordre, comme un modéle, fur 
Jequel doivent fe régler ceux, qui fe trouvent chargés du mèê- 


-me Emploi. 


Comme il avoit fçu-obéiïr, il fçut auffi commander, & faire 
aimer le Commandement. Ses premiéres Leçons étoient tou- 
jours l’éxemple qu’il donnoit, commençant à exprimer par {es 
a@tions, ce qu’il vouloit ordonner ou infpirer aux autres. L’a- 
vancement fpirituel, & le Salut de fes Novices , étoit l'unique 
objet qu’il fe propofoit dans fes corrections, toujours accom- 

agnées de difcrétion & de douceur. La feule charité régloit 
A conduite ; & on ne le foupçonna jamais ve par caprice, 


ou par humeur. 11 gagna d’abord l’affe&ion de ceux qui de- 


voient lui obéïr ; parce qu'ils ne doutoient pas que, foit qu'il 
les louît, ou qu'il les reprit, il ne le fit pour leur bien. Il les 
aimoit en effet, & il les aimoit cendrement. Toujours vigilant 
fur leurs befoins fpirituels, ou corporels, il compatifloit à leur 
foibleffe |, modéroit leur ardeur pour la Pénicence , diflipoit 


leur crainte, ou leurs fcrupules, encourageoit les cimides , ani- 


XXII. 
Régies de con- 
duite, que le Saint 
fuivit coujours. 


moit les lâches; prenoïit un foin écal de la fanté, & de la con- 
fervation de tous. Il leur apprenoit à faire Oraifon ; à renoncer 


à leur propre volonté ; à fe défier d'eux-mêmes ; & les accou- 
tumoit à ne pas fuivre leurs inclinations, même dans les plus 


petites chofes, afin que ces premiéres victoires fur leurs pro- 
pres pafions, les difpofaflent à en remporter un jour de plus 
grandes fur le Monde, & fur le Démon. 

_ Perfuadé cependant qu’il fe rendroit lui-même coupable de- 
vant Dieu, fi en laïflanc les fautes impunies , il donnoit lieu 
aux trangreflions de la Régle ; & que c’eft une illufion d’efpé- 
rer qu’un Novice, qui n’eft pas régulier dans fon Noviciat, le 
deviendra dans la fuite , il étoit extrèmement éxa& à punir les 
moindres défauts. Mais il prenoit fagement fon tems, pour ne 
jamais faire la corre&ion , que lorfqu’il pouvoit efpérer qu'elle 
auroïc fon effet ; & il ne manquoit pas de faire lui-même une 
partie de la Pénitence, qu’il avoit été obligé d’impofer. Le 
grand défir qu’avoit faint Louis de conferver ,autant qu'il étoit 
en lui, la Religion dans toute fa pureté, le rendit facile à ren- 
voyer au Siécle ceux, qui, après les avertiflemens & les cor- 
rections, ne devenoient pas meilleurs. Il étoit perfuadé { & 
me pe ne montre que trop la vérité de cette maxime ) 
qu'il eft infiniment plus expédient, & plus avantageux à un 


Corps, d'avoir peu de Sujets, mais éxacts, & fidéles à leur 
| Vocation, 


Es à 


= Re. nn A —— #0 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 497 


Vocation, que d'en avoir un grand nombre de ceux, quife LIVRE 


contentant de Profefler un état de Sainteté, fe mectent peu 
en peine de fe fan@ifier. Dès-là qu'ils ne travaillent point à 
faire honneur à leur Habit. ils le deshonorent. 

Le difcernement des efprits, qualité bien néceffaire à un 
Maître des Novices, étoit admirable dans netre Saint. Il en 
donna plufieurs preuves : nous n’en rapporterons que celle ci: 
deux jeunes Religieux non Profès, & fort fcrupuleux, le con- 
{ulcoient fouvent, & marquoient, du moins par leurs paro- 
les, un grand défir de bien régler leur confcience, & de pra- 
tiquer ce qu'il y avoit de plus parfait dans leur Etat. Cepen- 
dant ils ne faifient rien de ce que leur Maître leur prefcri- 
voit. Il prédit à l’un & à l’autre qu’ils quitteroient l'Habit. 
Il fit la même réponfe à un troifiéme, qui vouloit fçavoir fon 
“fentiment fur une révélation, dont il s’imaginoit avoir été fa- 
vorifé. La legereté de votre efprit, lui dit 
pafler par bien des états ; vous voudrez effayer.de tout ; & fans 
vous fixer à rien, vous rentrerez enfin dans le Siécle, où vous 
ne ferez point heureux. Tout cela fe vérifia. 

Nous ne parlerons point ici des attentions particulières de 
faint Louis Bertrand, pour apprende aux jeunes Etudians, la 
maniére de fanétifier leurs Etudes; ni de fes fages Inftru&tions 
pour former les Freres Lais à une folide Piété, en les éxer- 
çant dans les Pratiques de l’humilité Chrétienne, & de toutes 
les Vertus convenables à leur Profeflion. Le bel ordre qu'il 
faifoit régner dans le Noviciat, parut renouveller dans toute 


la Communauté l’amour de la Vie hi rue , & l'Efprit de fer-: 


veur. Sa réputation en &evint plus éclatante dans la Ville de 
Valence ; & bien des Perfonnes de tout âge s'adrefloienr avec 
confiance à lui, pour fe décider par fes lumiéres dans leurs 
doutes , & dans leurs affaires les plus embarraffantes. Le cé- 
lébre Jean Micon, dont nous avons déja parlé, fe trouvant 
pour la troifiéme fois à la tête de la Communauté, avoit lui- 
même tant déférence aux fentimens du Serviteur de Dieu, 
qu’il avoit coutume de lui envoyer tous ceux qui venoient lui 
propofer leurs peines, & leurs difficultés. 

Ces deux faints Amis fe prévenoient, & s’aidoient mutuelle- 
ment, pour avancer toujours l’œuvre du Seigneur. Mais quel- 
que eftimé que fût Louis Bertrand, il ne fe regardoit lui-mé. 
me, que comme l’humble Difciple d’un homme, depuis long- 
tems confommé dans la Per ab , & la pratique de la Loi. 
La perte d'un tel Ami ne lui fut pas moins fenfible que celle 

Tome IF. Rrr 


X XX. 


Lee ce 7e | 
SaAiNr Louis 
BERTRAND. 








XXII. 
Difcernement 
des efprits. 


e Saint, vous fera 


XXIV. 

Les éxemples du 
Saint, & la fer- 
veur de fes Novi- 
ces augmentent 
dans toute Ja 
Communauté f’a- 
mour de la vie rés 
guliére. 





LrvkÈE 
XXX.. 


SAINT LOUIS 
BERTRAND. 
CRE REPOSER RENE CE 


X XV. 
Sainte mort du 
Bicnheareux Jean 
Micon. 


Luc. XXIII $ 47: 


X XVI. 
Sa mémoire eft 
en Bénédittion. 


XX VII 
Saint Louis Ber- 
trand veut com- 
mencer fes Fonc- 
tions Apoftoli- 
ques. 


408 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


de fon propre pere. Le Bienheureux Jean Micon { car c’eft le 
Titre que lui donnent communément les Auteurs) finit fain- 
tement fes jours, dans le Couvent de Valence le trente-un 
Août 1555. Notre Saint avoit recueilli avec refpe& fes der- 
niéres paroles; & il fut témoin des grands Honneurs qu’on 
rendit à fa Mémoire après fon heureux Décès. Les petits En- 
fans firent d’abord entendre leurs voix pour publier fa gloire, 
& la dévotion, aufli-bien que le concours du Peuple , tut ex- 
traordinaire, Le Clergé Séculier & Régulier de Valence, le 
Viceroy, & tous les Corps de la Ville, à la fuice de leur Ar- 
chevêque, s’'empreflérent d’honorer fes Obféques ; & un Doc- 
teur, Chanoine de la Cathédrale, prononça fon Eloge Funé- 
bre, qu’il commença par ces paroles : Werè hic homo juffus érat. 
Cet homme étoit veritablement juffe. | 

Don Jean de Ribera, alors Archevêque de Valence, nom- 
ma des Commiflaires pour drefler des Procès-verbaux tou- 
chant les Miracles, dont il plût à Dieu d’honorer le Tom- 
beau de fon Serviteur. Pour contenter la dévotion des Peu- 
ples, qui n’ont ceflé depuis de le reclamer dans leurs néceff- 
tés, comme un Ami de Dieu, on a été obligé de faire en di- 
vers tems plufieurs Tranflations de fon Corps. Il repofe au- 
jourd’hui os la Chapelle, apellée de faint Louis Bertrand, 
la Providence ayant voulu, que les dépouilles de ces deux 
hommes Apolioliques , dont les cœurs avoient été fi fainte- 
ment unis pendant leur vie, reçuflent dans un même Lieu les 
Hommages des Fidéles. On trouve une partie de ce que nous 
venons de rapporter, dans un Martyrologe de l’Ordre de faint 
Dominique ( 1 ). rs | 

A la mort du Bienheureux Jean Micon, S.Louis Bertrand, âgé 
de vingt-neuf, ou de trenteans, n’avoit pas fourni k moitié de fa 
carriére. Il faifoit cependant des progrés continuels; & il avoit 
Ja confolation de voir , que la plupart de fes Novicès, dont le 
nombre augmentoit tous les jours, donnoient les plus belles 
efpérances. Comme le zéle du Salut des Ames, qui lembraf- 
foit, devenoit roujours plus ardent, il voulut joindre à fes au- 
tres occupations celles du Miniftére Apoftolique. On tâcha 


(1) Fr. Joannes Mico Provinciæ Ara-|fimo populi concurfu , & magna venerationæ 
oniæ Magifter, & Prior Provincialis, vircolitur. Hujus tanti viri res præclarifimé 
Pac fanétiffimus, atque admirabilt vitæ in- | geftas optimä fide fcriptis SR fpera— 
fegritate , & prudentiæ laude excelluit , mi- |mus magno Religionis commodo propediem 
raculis quoque multis nobilitatus: cujus|prodituras in !ucem. Martyrol. Ord. 4pe 
beatum corpus in magnificentius fepulchrum | Echard. Tom, II, pag. 155. Col. 3e 
élatum ià Valentino Conventu, frequeatif-1  - 


DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 499 


d’abord de l'en dérourner; & on ne croyoit pas manquer de 
raifons pour cela , puifqu'on en trouvoit dans fon emploi , dans 
{à fanté, & dans fes Talens même. La Charge, dont il s’'acquit- 
toit avec autant d’édification, que d'utilité pour l'Ordre, l’o- 
bligeanc de veiller jour & nuit fur la conduite des jeunes Reli- 
gieux, ne fembloit pas lui permettre de vaquer à autre chofe. 
Ses maladies d’ailleurs étoient fréquentes; & s’il ne fuccom- 
boit point fous les infirmités du corps, on ne l'attribuoit qu’à 
la ferveur de fon efprit, à fon courage , ou à une efpéce de mi- 
racle de la Grace. Sa voix n’étoit ni forte, ni agréable. De là 
fes Supérieurs, & fes Amis concluoient, que fans s’épuifer inu- 
tilement dans l’éxercice des Fonctions Apoftoliques, il devoit 
{e contenter de former des Saints, & d'élever des Sujets, ca- 
pables de porter un jour les fatigues, & les travaux de l’Apof- 
colat. | 

Mais Dieu demandoit quelque autre chofe de lui; & lle 
mit en état de l’éxécuter, au moment qu’il fallut mettre la 
main à l’œuvre. On étoïit aufli peu accoutumé à refufer quel- 
que chofe à ce faint Homme , qu’à le voir réïtérer une de- 
mande après avoir connu la volonté des Supérieurs. Ses inftan- 
ces dans cette occafion lui procurérent la permiflion de À 
cher ; & fon coup d’effai ne laïiffa rien à deviner fur les defleins 
de Dieu. Sa voix, fes forces, fon ation; tout le faifoir pa- 
roître un Hommenouveau. La réputation de fa fainteté attiroit 
une foule d’Auditeurs. Il fut obligé de prêcher dans les Eglifes 
les plus vaftes , quelquefois dans les Places Publiques ; & tout 
1e monde l’entendoit; tout le mondeétoit touché , émüû, atten- 
dri. L'onétion de fes paroles pénétroit les cœurs les plus en- 
durcis. Les plus obftinés ne fortoient de la Prédication, que 
dans le deflein de mettre ordre À leur confcience, de réformer 
Jeurs mœurs, & de commencer une vie nouvelle. Heureux les 
Habitans de Valence, s'ils avoient tous profité de ces A vertifle- 
mens de Salut, que le Seigneur leur donnoiït à propos, ou pour 
éloigner le terrible Fleau, dont ils étoient menacés, ou pour 
les difpofer du moins à mettre cette épreuve À profit. 

Dès lan 1557, la Pefte commença à affliger le Royaume 
de Valence; la Ville Capitale en reflentit les premiers effets; 
dës-lors tout Commerce fut interrompu; les Aflemblées pu- 
bliques interdites ; & les Supérieurs des Maifons ayant difperfé 
leurs Religieux en différens Couvens, où l'air étoit moins in- 
fecté , faint Louis Bertrand fut envoyé en qualité de Vioaire 
au Monaftére de fainte Anne d’Albaida. Ce lieu étant afez 

| Rrri] 


Lrvre 
XX X. 


SAINT Louis 
BERTRAND. 
RENTE ER EEE 








XX VIII. 
On tâche de l'en 
détourner. Pour- 
quoi? 


XXIX. 
I prêche; & on 
admire en lui un 
Homme nouveau. 


XX X. 
Fruits de fespre- 
miéres  Prédica- 
tions. 


XXXI, 
Cruelle Pefte 
dans le Royaume 
de Valence. 


LrIvRE 
XX X. 


SAINT Lours 
BERTRAND. 
D 


| 





XXXII. 
Nouvelle matié- 
re à la charité de 
notre Saint. 


XX XIIT. 
Qui guérit quel- 
ques Malades. 


500 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


retiré, le Serviceur de Dieu le regarda comme une agréable 
Retraite, où il pourroit vaquer avec plus de liberté à {es éxer- 
cices d’Oraifon, & de Penicence, attendant qu'il lui fat permis 
de reprendre le Miniftére de la Parole, Mais le mal conta- 
gieux qui, fe communiquant de proche en proche, fe répandoit 
dans tout le Pays, eût bientôt infecté de fon venin, la petite 
Ville d’Albaida, & les lieux circonvoifins. Ce fut une nouvelle 
matiére d'exercice à la charité de notre Saint; il ne donna 
point de bornes à l’ardeur de fon zéle * parce que fa qualité 
de Supérieur , le mettoit en état d'en fuivre tous les mouve- 
mens. 
Les Pauvres, les Malades, les Morts, & les Mourans, tous 
Jui fournirent une occafions d'accroître fes mérites, par des 
Adions héroïques de la plus ardente Charité. Sans craindre 
pour lui-même la violence d’une maladie, qui en emportoit 
tant d’autres, il éxerçoit généreufement fon Miniftére envers 
les Peftiférés : il recevoit les derniers foupirs des uns, après 
leur avoir adminiftré les Sacremens ; &t il donnoit de fes mains 
la Sépulture aux autres, dont les Corps avoient été abandon- 
nés dans les Campagnes, & fur les Montagnes. Il en conduifoit 
quelques-uns dans po Hôpitaux, lorfqu’il y avoit une place 
pour les recevoir ; & il en retiroit quelques-autres dans fon 
Couvent d’Albaida, quoique les Religieux puflent à peine y 
fubfifter, perfuadé que Dieu ne manque jamais au Éefoin” 
uand on le fert avec fidélité ; & qu’on fait s’abandonner avec 
di à fon amoureufe Providence ( 1 ). 

Les foins de faint Louis Bertrand à vifiter les Malades , foit 
dans leurs Maïfons , foit dans les Lieux , où la Charité publi- 
que leur ouvroic un afyle , furent pour plufieurs un moyen de 
Salut , pour Ame & pour le Corps. Il en guérit quelques- 
uns, en leur impofant les mains, & faifant pour eux une Priére. 
On rapporte en particulier, qu’un Religieux , nommé Fran- 
çois Alleman, frappé de Pefte, & réduit à l'extrémité, ayant 
reçu la Vifite du Serviteur dé Dieu ; lorfque les autres n’atten- 
doient que le moment de fa mort, le Saint lui dit d’un ron 
afluré qu’il ne mourroit point de cette maladie. Le Moribond 

(1) Peftis tempore EE mendi- | bus infirmos fxpe invifens ,eorum plurimos, 
cos obvios habuiflet , ad Conventum fanétæ | imponens eis manus, & pro eis deprecans, 
Anonæ Albaidæ quamquam inopiä laboran- | fanitati refticuit ; inter quos , non fine evi- 
tem, ubi tunc munus agebat Superioris, | denti miraculo Religiofus vir Francifcus Al- 
reficiendos adducebat , dicere folitus, Deum | lemanus jam morti proximus, à Beato Lu- 
nunquam fbi fideliter fervientibus deefle. In} dovico de recuperanda valetudine certior 


vas, & montes procedens, Pefte extinétos | faétus, paulo poft omnino liber convaluit, 
Sepulruri donabat. In Xenodoxiis, & domi- | &c. 17 Ball. Canonix, 


DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. sr 


fur fa parole efpéra contre route efpérance; & on vit bientôt 
après ce qu’on avoir jugé impoflible à moins d’un Miracle. 

Lorfque la Miféricorde du Seigneur eüc fait cefler dans le 
Royaume de Valence, les horreurs de la Peite , & fes effroya- 
bles ravages, l’Efprit impur y continua les fiens. Les crimes 
les plus fcandaleux n’y parurent pas moins communs qu’aupa- 
ravant. L'injuftice , le luxe, la volupté corrompoient les Riches 
dans les Villes. L’ignorance étoit grande des les Habitans 
de la Campagne. Les juremens & les blafphèmes avoient déja 
paflé en coutume : & les plus grofhéres fuperftitions des 
Maures mal convertis; s'étoient communiquées aux anciens 
Chrétiens, aufli corrompus, quoique moins diflimulés que ces 
Infidéles. 

Encre les zélés Prédicateurs, qui redoublérent leur vigilance, 
pour iaftruire les uns, & retirer les autres des routes de l'ini- 
quité, S. Louis Bertrand fe diftingua beaucoup : les fruits de fon 
Miniftére furent abondans. Il eff vrai que l'éclat de fes Vertus 
donnoit toujours un grand poids à fes paroles ; & que les plus 
grandes difficultés ne le rebutérent jamais, lorfque la gloire 
de Dieu, & le Salut des Ames l’obligérent d’agir avec force, 
& avec fermeté. Selon le confeil , ou À précepte de l'Evangile, 
il commencoit toujours par la correction Fraternelle & fe. 
crerte. Il parloit d’abord feul à feul au Coupable, dont il vou- 
loit gagner le cœur: il s’humilioit en fa préfence ; & le con- 
juroit par tous les moyens que la charité peut infpirer, d’avoir 
pitié de lui-même, en détournant de fur lui la colére du Ciel 
par des fruits dignes de Pénitence. 

Si après ces charitables Avertiflemens, fouvent réïtérés, le 
fcandale ne cefloit point; le Saint , ufant alors de toute la li- 
berté Apoftolique, ne craignoit pas de déclamer publique- 
ment contre des défordres publics, Ceux dont les crimesétoient 
plus cachés , ou les cœur moins endurcis, profitoient ordinai- 
rement pour leur Converfion, de ce que FEfprit de Dieu met- 
toit dans la bouche de fon Miniftre. Il arriva auf plus d’une 
fois , que les plus coupables, quoiqu'il ne les eut point nom- 
més , fentant bien que c’étoit à eux que s’adrefloient princi. 
palement les paroles du Prédicateur, en furent vivement of- 


Livre 
XX 


SAINT Louis 
BERTRAND. 
Lee are NE RC En © 








XXXIV. 
Un furcroit d'i- 
niquité , fuccéde 
à la Contagion. 


XXXV. 

Redoublemene 
de zéle dans le 
faint Miniftre. 


XXXVI. 
Quelques-uns en 
profitent : d’aa- 
tres s’endurcifient 

dans le crime. 


fenfés. Toujours reéfolus de ne pas fortir du bourbier, ils ré- | 


folurent de.fe défaire de celui qui travailloit à les en retirer. 
On parle de deux ou trois Gentilshommes, qui, aveuglés 
par leurs propres paflions, ou pouflés par le cruel dépit des 
malheureufes Victimes de leur ae , {€ portérent aux der- 
Rrrii 


LIVRE 
XX X. 





SAINT Lourts 
BERTRAND. 
SERRE RE ER 


XXXVII. 

Et ofent attenter 
à la vie du Servi- 
teur de Dieu. 

XXXVIIL. 

Miracle de Pro. 

tection. 


XXXIX. 
Humilité & mo= 
deftie du Saint. 


so2 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 
niéres extrémités. L’un infulta publiquement le Miniftre de 
JEsus-CHRisT; ne pouvant l'obliger de fe rétracter, il 
voulut le precipiter de la Chaire en bas. Un autre, l'ayant at- 
tendu au paflage, lorfqu’il revenoit à fon Couvent, le chargea 
d'injures ; & peu content de l'avoir ainfi maltraité de parole, 
il courut fur lui le Piftolet à la main, l’appuya fur fa Poitrine, 
prêt à le facrifier à {on injufte reflentiment, ou à celui d’une 
Courtifanne. Dans toutes ces occafions, le faint Homme ne fe 
couvrit que du Bouclier de la Foi, fans s’effrayer de la préfence 
de la mort, il fe défendit par le figne de la Croix: Dieu fic le 
refte ; & dans cette derniére rencontre, fa Miféricorde ne re- 
fufa pas un Miracle, pour conferver la vie au Saint, & com- 
mencer la Converfion de celui qui avoit voulu la lui Grer{ 1). 
Le témoignage des Auteurs Contemporains, qui rapportent 
ces Faits , ayant été D HR MER examinés à Rome, on en 
a inféré quelques-uns dans la Bulle de la Canonifation. 
L'humilité & la modeftie de faint Louis Bertrand ne mé- 
ritent pas moins d’être remarquées. La crainte qu'il eut que 
on Compagnon, témoin de ce qui venoit de fe pañler entre 
lui & ce Gentilhomme ,ne publiât peut-être avant le tems, 
ce qui pouvoit lui attirer des louanges, il lui défendi févé- 
rement d’en parler , s’il n’étoit interrogé ; & lui précit que 


cela n’arriveroit que dans trente ans de là. Il ne lui étoit pas 


X L. 
Il continue fes 
foins aux Novices. 


auffi facile de dérober à la connoiflance publique , les fruits 
prodigieux, que la Grace opéroïit par fon miniftére, pour la 
réconciliation des Ennemis, & la délivrance de ceux qui étoient 
dans l’oppreflion. Il eut fouvent la confolation de réunir par 
{es foins , des Familles depuis long-tems divifées ; de faire cef- 
fer leurs haïnes, leurs querelles, leurs Procès ; & de retirer 
quelquefois des cachots, des Perfonnes innocentes, menacées 
de perdre l'honneur & la vie, par la malice, & le crédit de 
ceux qui les haïfloient { 2). | 

Pendant que faint Louis Bertrand remplifloit avec ce fuc. 


{r) Cdm nobilis quidam communem vitio- 
rum objurgationem ad fe fingulariter credi- 
difet à Beato Ludovico direétam ,mortem, 

uam ei comminatus fuerat, nifi diéta in 
Fes revocaret , viriliter renuenti ftriéto 
in eum fclopo intentat, illico in Crucifixum 
mirabili transformatione fclopus mutatur, 
ip{o asgreflore miraculi vi proftrato , ac ve- 
‘niam enixè petente. Reatule ue Ludovicus, 
fuæ bumilitati confulens, élus timens lau- 


dantem populum , qudm fciopum, fuo focio 


Chriftophoro de Mora præcepit.,: ut pros 
digium eelaret, ufque dum annis triginta 
tranfaétis interrogatus panderet veritatem, 
&c. In Ball. ut fp. | 

(2) In fedandis odiis, & reconciliandis 
animis magnopere etiara hujus viri charitas 
enituit ; in Carcere etiam detentis, aut morti 
addi@is , ope & auxilio non decrat; quorum 
plures à miferiis, & injuftis vexationibus, 
miro modo & fuaviter liberavit, &c. Ibid. 


DE L'ORDRE DE S$. DOMINIQUE. so; 
cès, les Fonétions Apoftoliques, il continuoïit fes foins aux 
Novices , dont on l’avoit obligé de reprendre la conduite. La 
multitude de ceux qui fe prefentoient pour fe ranger fous fa 
Difcipline, étoit fi confiderable, que le Bienheureux Nicolas 
Facteur , Religieux de faint François, avoit coutume de le 
comparer à l’Illuftre Jourdain de Saxe , fecond Général de 
l'Ordre , qu’on croit avoir reçu à FHabit près de mille Sujets. 
Bsaucoup moins auroient fuff fans doute pour éxercer le zéle 
atif du Serviceur de Dieu. Il méditoit cependant une autre 
Miffion: il n'ignoroit pas que dans les vaftes Pays de l'Amérique, 
il y avoit encore bien des Peuples, qai, fans avoir jamais.en- 
tendu parler du nom de JEsus-CHR1:IST, vivoient dans les 


ténébres de l’Idolâtrie, Il fe croyoir deftiné à inftruire ces Sau- 


vages , & à les apeller aux Lumiéres de l'Evangile. Tout le 
bien qu’il pouvoit faire parmi fes Freres, & fes Compatriotes, 
ne lui paroifloit rien, quand il le comparoït au bonheur de pro- 
curer le Salut de tant de millions d’Ames, On apprenoit d'ail_ 
leurs, que plufeurs de nos Miffionnaires, après avoir arrofë 
cette Moiflon, de leurs fueurs, dans quelques-unes des Pro- 
vinces conquifes, avoient fcellé de leur fang les Vérités de la 
‘Foi, lorfqu'ils fe difpofoient à les aller annoncer à d’autres 
‘Peuples, dans des Contrées plus reculées. | 
Tout cela ne faïfoict qu'augmenter, dans le cœur de notre 
Saint, l’impatient défir d'aller expofer fa Vie pour le nom dé 
JEsusCHrisrT. Depuis le jour qu'il avoit été honoré du 
Sacerdoce, il n’étoit occupé le jour & la nuit que de cette 
penfée : & le feu, que la Charité avoit allumé dans fon Ame, 
en le confumant, lui faifoit regarder toutes les occafions de 
fouffrir, & de mourir, comme autant de graces qu’il n’avoit 
garde de mi A l’éxemple de faint Pierre Martyr, tou- 
tes les fois qu’il offroit les Saints Myftéres, il fe préfentoit lui- 
même comme une Victime deftinée à la mort ; & il ne deman- 


LtvVRE 
XX X. 


Cr pop 
SAINT Louis 
BERTRAND, 
Nos 677" 





XLT. 

Et fe difpofe 1 
aller annoncer l’E. 
vangile aux Inf- 
déles. | 


XLIL 
Défir du Martyre, 


doit rien avec plus d’ardeur, que de pouvoir répandre fon : 


e 


fang pour la gloire de celui qui avoit, donné le fien pour fon 


Salut (1). - | 
” Un Religieux de fon Ordre, qui, après avoir préché pendant 


( 1 ) Ufque adeo ardens erat in eo Mar- 
eyrii defiderium, ut in tremendi Sacrificii 
elevatione , cum Beato Petro Martyre ex in- 
timis præcordiis divinam majeftatem exora- 
ret, da miht Domine , ut pro te moriar, 
Qquémadmodum pro me mori voluifti. In 
profpeëtu etiam imaginis fanéti Vincentii 
Martyris, eifdem pæœnis & fuppliciis, quibus 


ipfe certavit & vicit, affici vchementer op= 
tavit. Audiens pœnas , quibus pro Fide 
Chrifti {ua ætate aliqui gloriosè diem clau- 
ferant extremum, ex profundo cordis in ju- 
bilum erumpens eifcum fimilibus viétoriis, 
totis vifceribus fe focium jungi cupielær, &c. 
Ja Bull, Canonite st fpe | 





Livre 
X X X. 


Pa EG | 
SAINT Lours 
BERTRAND. 
Le repense cs ;) 





XLIII. 
Départ pour les 
Indes Occidenta- 

les. 


__ XLIV. 

La Vertu de faint 
Louis éclare en 
plufieurs manié- 
ses. 


so4 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


pluficursannées l'Evangile, dans les Indes Occidentales , étoir 
revenu en Efpagne, fe préparoit à faire une feconde fois le 
Voyage, muni des Lettres de fon Général, Vincent Jufti- 
niani, & d’une ample Permiflion d'amener avec lui des Reli- : 
gieux de bonne ea pe à capables de remplir dignement les 

mêmes Fonctions. Louis Bertrand crut que la Providence com- 
mençoit à éxaucer fes vœux : il fe joignit avec plaifir au Mif- 
fionnaire ; fans pouvoir être arrêté, ni par les larmes de fa Fa- 
mille , ni par les priéres, & les gémiflemens de fes chers No- 
vices, ni par toutes les remontrances du Prieur , &de la Com- 
munauté de Valence. Il répondit à ceux de fes Parens, qui 


s’oppofoient le plus à fon deffein , que par fa Profeffion Reli- 


ieufe il n’appartenoit plus qu’à JEsus-CHRI1ST, dont les 
euls ‘intérêts devoient déformais être les fiens. IL fit à tous les 
Novices afflemblés une Exhortation fort touchante, pour leur 
recommander la fidélité à leur Vocation, & la pratique éxate 
de tour ce qu’il leur avoit enfeigné. Ayant reçu la Bénédic- 


tion de fon Supérieur, qui ne put fe difpenfer de la lui accor- 


der , de peur de s’opofer à la volonté de Dieu, il fortit de Va- 
Jence le premier Dimanche de Carême 1562. Arrivé le len- 
demain à Xativa , il y trouva un de fes Compagnons de Voya- 
ge & un jeune homme , qui lui demanda deux graces ; c’eft-a- 
ire , la permiflion de le fuivre, & l'Habit de fon Ordre, qu'il 
vouloit recevoir de fes mains. Le Saint lui répondit qui ne 
pouvoit lui accorder la premiére de fes demandes, parce qu'il 
étoir trop Jeune ; ni la feconde , parce qu’il n’étoit point apellé 
à l'Ordre de fainc Dominique, mais à celui de faint François: 

où il entra quelque tems après | 
L’Embarquement des Miffionnaires fe fit à Séville ; le tra- 
jet fut affez heureux ; & faint Louis, dont la douceur & la mo- 
deftie lui avoient d’abord gagné laffe&ion des Officiers, s’at- 
tira bientôt après leur confiance, & leurs refpects, par les 
“ha éxemples de Sainteté qu’il leur donna. Il fit de ce Vaif- 
eau comme une Eglife, où on chantoit les se du Sei- 
gneur, & où la Prière fe faifoit réguliérement plufieurs fois le 
jour. Dès qu'on fe croyÿoit menacé de quelque péril, tous re- 
couroient à lui. Un de fes Freres fut le premier ; qui éprouva 
combien fon crédit étoit grand auprès de Dieu , car une Poulie 
étant tombée à plomb fur fa têre, il en fut fi dangereufement 
bleffé , qu’il demeura quelque tems comme mort, noyé dans 
fon fang , & privé de connoiffance. Lorfqu'on le crut un peu 
revenu, & que les Chirurgiens fe préparoient à faire leur 4 
ration, . 








_ DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. sos 
ration, Louis Bertrand , après une courte Priére, lava avec de 
l'eau la Playe de ce Religieux, appliqua fa tête fur la fienne ; & 
Je guérit fi parfaitement, qu’il ne lui refta pas même de Cica- 
trice (1). On peut juger quelle fut l'admiration de tous les 
Affiftans ; ils en rendirent à Dieu leurs A&ions de Grace; & 
ne doutérent point que la Providence ne conduifit un fi faint 
Homme dans le nouveau Monde, pour y faire de grandes 
chofes. 7. 

Etant arrivé dans cette partie de l’Amérique Méridionale, 
qué les Efpagnols apelloient la Caftille d'Or, faint Louis fe 
retira d’abord dans le Couvent de faint Jofeph , dépendant 
alors de la Province de faint Jean Baprifte dans le Pérou. Il 
ne s’y arrêta pas long-rems ; & le peu de féjour qu'il y fit, 
étoit moins pour fe délafler des farigues. du Voyage , que 
pour fe difpofer aux travaux de l’Apoñtolat par ceux de la Pé- 
nitence. Non content de continuer, dans cette courte Retraite, 
la même maniére de vivre, qu’il avoit obfervée à Valence ; il 
pria avec une nouvelle ferveur, & porta plus loin fes Jeûnes, 
_& fes Veilles, afin d'attirer du Ciel les Graces, dont il avoit 
befoin, pour travailler utilement à la Converfion des Infidé- 
les. Ilajouta depuis, durant le cours de fon Miniftére , de nou- 
 velles Mortifications à fes Auftérités ordinaires , couchant tan- 
tôt fur la terre, en plaine campagne, expofé à routes les in- 
jures de Pair; & tantôt fur quelques buches, qui formoient 
plutôt un chevalet qu’une efpéce de lit. Soit défintéreflement, 
foit amour des fouffrances, foit confiarice aux foins paternels 
_de celui qui nourit toute chair; ou tout cela enfemble , le 
faint Prédicateur ne voulut recevoir ni des Indiens , ni des 
Efpagnols, les fecours qu'ils ont coutume de donner à leurs 
Miffionnaires : ce qui lui fit éprouver plus d’une fois tout ce 
que la faim, la foif, & les autres incommodités de la Pauvre- 
té ont de plus rude. | . _. 

Une vie fi Apoftolique ne pouvoit que faire bien efpérer : le 
fuccès répondit aux efpérances, oules furpaffa. Le Saint , en- 
VOyÉ par fes Supérieurs vers divers Peuples, dans l'Ifthme de 
Panama, dans Érfle de Tabago , dans toute la Province de 
Pis cart & dans quelques autres Contrées, prècha par-toùt 
avec fruit l'Evangile, & fit un grand nombre de Chrétiens. 


" {1} Hifpali navem ingreffus omnibus ædi- | fum, vulnére-aquä lotum, fic fanitati priftinæ 
tioni , folatio, & auxilio ,in opportuni- | reftituit , ut poftridie mirantibus cunétis neë 

tatibus fuit , in qua fui ordinis Religiofum ,| veftigium quidem cicatricis apparuerit. 1# 

à Cadente ponderofa trochlea graviflimè læ-{ Bwlla Canomx Fe 
Tome I1Y, Sff 


Liv RE 
X X X. 


SAINT LOUIS 
BERTRAND. 
D. "tt. 


CRÉES ER TEEN ES" 





XLV. 
Saintes pratiques, 
pour attirer les fa- 
veurs du Ciel, fur 
le Prédicateur, & 
fur les Peuples. 


LirvRrez 
XX X. 


SaiNr Louis 
BERTRAND. 
NP PTE 








XLVI. 
Dons de Lan- 
gues , de Prophèé- 
tie, & de Miracle. 
Marc, XVI,17,18, 


XLVIL 
Les promeffes de 
JEesus-CHRIST 
véiifiées dans fon 
Miniftre. 


Vide in Bullar. 
Toi. VI, p.276.8c 


XLVIIL 
Un Indien Idolà. 
ire préfente fon 
ils pour être bap- 


ul LÉe 


$s06 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


La premiére Grace qu'il avoit demandée, & obtenue, étoie 
d’être entendu de tous ceux, à qui il devoit annoncer les Vé- 
rités du Salut. Mais ce ne fut pas la feule Grace gratuite, qui fi- 
gnala l’Apoftolat de faint Louis Bertrand. Le don de Prophé- 
tic, & celui des Miracles contribuérent aufi beaucoup à cette 
multitude de Converfions, qui en furent le fceau , & les fuites 
heureufes. | 

JEesus-CHRisT,en quittant fes Difciples pour retourner 
à fon Pere, leur avoit dit : « Ces Miracles accompagneront 
» ceux qui auront cru ; ils chafleront les Démons en mon 
» nom; ils parleront de nouvelles Langues. Ils prendront les 
» Serpens avec La main; & s'ils boivent quelque breuvage mor- 
» tel, il ne leur fera point de mal : ils impoferont les mains 
» fur les Malades, & ils feront guéris ». L'Hiftoire nous fait 
remarquer tout cela dans le Miniftére du nouvel Apôtre des 
Indes (1):en invoquant le Nom Adorable de ESUS-CHRIST, 
il chafloit les Démons des corps de ceux qu'ils poffédoient, & 
il rendoit la fanté aux Malades, à qui il avoit infpiré des fen- 
timens de Confiance, & de Foi. Il EE les Langues de tou- 
tes les Nations, qu’il vouloit inftruire ; ou ( ce qui eft la 
même chofe felon faint Thomas) toutes les Nations l’enten. 
doient , quoiqu'il ne parlât que fa Langue maternelle. Les En- 
nemis de la Piété étant quelquefois devenus les fiens, parce 
qu’il vouloit les corriger , effayérent de fe défaire de lui par 
le Poifon , ils lui firent prendre un breuvage mortel ; &iln’en 
reçut aucun dommage. Tous ces faits, & plufeurs autres que 
nous placerons en leur lieu, font rapportés par de bons Au- 
teurs, & autorifés par la Bulle même de la Canonifation de 
notre Saint. 

On n'y a point oublié un Evénement fingulier , qui doit 
nous faire adorer les attentions de la Providence fur fes Elüs. 
Lorfque faint Louis Bertrand fe préparoit à commencer fa Mif- 
fion à Tubara, un Indien Idolôtre, qui habitoit les Montagnes, 
vint lui préfenter un Enfant moribond, & le pria de le bapti- 
fer ; ayant été averti, difoit-il, que le Sacrement aflureroit à 
fon Fils une vie heureufe, & immortelle. Le Saint, admirant 
un tel Difcours dans la bouche d’un Idoläâtre, donna auflitôe 


‘ {1) Appulit ad Carthagenæ portum ;|rum, Tenerifem, & aliis; ibique plura, & 

ibique in Conventu fan@i Jofeph, {ui Or-| mirabilia perpetravit. Orationibus à Deo ob- 

dinss habitavit; & inde ad div Indorum| tinuit, ut Linguâ fuà Hifpani . .. Evangeli- 
ulos miflus Evangelifavic , incolentibus] fando abfqueinterprete intelligeretur ab In 

Lificer Tubaram , Cipacoam, Paluatum , | dis, &x, Lbfde 

Mounpoix , ferram fanêtæ Marthæ , Tunca- 


 ——— mm —— - 


——— 
———— 


—— 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. so 

le Baprême, & le nom de Michel à l'Enfant, qui mourutpeu Livenz 
de momens après (1 ). La régénération fpirituelle de ce petit XX X. 
Prédeftiné, fr comme les prémices des LR que la femence — 
Evangélique | prie depuis dans tout ce Pays. Le ie . 

Ils furent fi abondans , & fi glorieux à notre Saint, que dans 
l'efpace de trois ans, il foùmit plus de dix mille Infidéles au  xL1x. 
joug de JESus-CHrisT. Ceux qui n'étoient d’abord ni per- Ê" — 
fuadés par la force , & la vérité de fes Paroles, ni touchés de & des Miracles du 
la fainteté de fa Vie , l'étoient beaucoup de l'éclat des Miracles, Saint 
qu’ils lui voyoient faire. Leurs Malades guéris par le feul ac. 
touchement, ou par la Prière du Serviteur de Dieu ; les mau. 
vais efprics, dont ils fe plaignoïent d’être maltraités, chaflés 
par fa préfence ; lesorages écartés, & les Bêtes les plus cruelles 
adoucies par le figne de la Croix, tout cela les rendit aflidus 
& dociles aux faintes Inftruétions. Ils venoient comme à l'envi 
apprendre la Loi du Seigneur; ouvroient leur cœur à la Foi; 
corrigeoient leurs mœurs; renonçoienc aux vaines fuperfti- 
tions ; brifoient eux-mêmes leurs Idoles ; & prétoient volon- 
tiers leurs mains au travail , pour éfever des Autels au vrai 
Dieu. Un Cacique ayant avoué à faint Louis Bertrand, qu’il 
n'ofoit point venir comme les autres, entendre fes prédica- 
tions , à caufe des terribles menaces que lui faifoit le Démon, 
s’il abandonnoit fon Cuke, fut ralluré lorfqu’il vit le faint 
Prédicateur foaler aux piés les Idoles, aufquelles ce Prince 
abufé facrifoit depuis long-cems. Il crut alors ên JEsus-CHaisr, L. 
avec toute fa Famille : & bientôt après on ne vit plus d’Idola- A Tubars. 
tres dans la Ville de Tubara, ni aux environs. | 

La Foi ainfi établie dans ce Pays, où elle s’eft depuis heu- 
reufement confervée , faint Louis chargea quelques-uns de fes 
Compagnons, du foin de cultiver, ou d'arofer ce qu'il avoit 
planté ; & alla porter ailleurs la lumiére de l'Evangile. II fe 
rendit d’abord dans les quartiers , apellés par les Indiens Cipæ- 
coa , & Paluato. Le Gouverneur Efpagnol l'y reçut avec dif- LI. 
tinction ; & les Naturels du Pays ne montrérent pas moins de eu ' 
docilité , qu’avoient fait ceux de Tubara. Aufli les Travaux de 
cet Homme Apoftolique, que ces Indiens n’appelloient que 
le Religieux de Dieu, eurent-ils:le plus heureux fuccès. Les In- 
fidéles, pour lui épargner la peine de les aller chercher, for- 





(1) Infamen , qui fuitprimas, fa- {nitum confecutarum eum cum Baptifmo fa 
cro fonte abluit ,ab Indo-quamvis Idololaträ Flutem æternam, & ad hoc ipfum beat 
delatum Michaclemappellavit ,ipfomet fndo [Ludovicum à Deo illut direëtum fuie. 
“Pdass tefante Le ab Angelo Donaisi Mno-lt, - ç (fi 
3} 


LivRe 
XX X. 
SAINT Louis 
BERTRAND. 
CERN RENE ER SREES 








- 


LIT. 
Endurciflement 
de quelques Sau- 
vages, 


LTIT. 
Le Saint va Pré- 
cher aux Carat- 
bes, 


308 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 
toient de leurs Bois, ou defcendoient des Montagnes, pous 
s’aflembler autour de lui: attentifs à fes Prédications, tandis 
qu’ils fe préparoient à recevoir le Sacrément de notre régéné- 
ration, ils préfentoient eux-mêmes leurs petits Enfans, pour 
leur procurer la même Grace. Parmiles Miracles ,que Dieu 
accorda aux Priéres de fon Serviteur, pour confirmer parmi: 
ces Peuples , les vérités qu’il leur annonçoit, celui qui ui ga- 
gna davantage l'affection des Endiens, fut une pluye auffi abon- 
dante que néceflaire. Depuis long-tems une grande fécherefle 
incommodoit fort les Habitans, & les menaçoit d’une pro- 
chaine Famine. Leur recours fut à la charité du Miniftre de 
Jesus-CHrisr; c'étoit le vingt-quatriéme de Novembre, 
Le fainc Homme ne les remit qu’au lendemain ; leur marqua 
Je lieu , où ils devoient s’aflembler pour faire la Priére ; leur 
promic qu'il s’y trouveroie ; & que leurs Vœux feroient éxau- 
cés. Ils le furent en effet; & l'abondance des fruits de la terre, 
ne fur que le Symbole de ceux que le Miniftre de l'Evangile 
eût le bonheur de recueillir dans ce Pays. | 
Quelques Peuples du Voifinage de Palzato, ne montrérent 
as d’auffi favorables difpofitions, à recevoir les Vérités de la 
Foi. Efclaves de teurs paflions, encore plus que de leurs Idoles, : 
ils craignoient , difoient-ils, la colère de leurs Dieux, s'ils ne 
les appaifoient par des Saerifices. Leur malheur fut de s'être 
bouché tes oreilles, pour ne point entendre la Parole du Salut. 
Saint Louis ne aïfla pas de s'arrêter quelque tems parmieux , 
& d'employer pour leur Converfion tout ce que le zéle le plus 
ardent peut infpirer , ou faire entreprendre. Ses priéres, fes 
mortifications, 30 gémiflemens, fes vœux, fes larmes ; il les 
offroit continuellement au Seigneur , pour attirer fur ces aveu- 
gles volontaires les lumiéres d'en haut. Tout parut alors inu= 
tile ; il fe retira du milieu de ce Peuple, fans avoir apellé que 
deux perfonnes à la Foi. Cependant le nombre de ceux que 
Dieu s’étoit choïfis, étoit plus grand ; nous le verrons dans la 
fuite. | De Ou | à 
Après cette ingrate Mifhon, le Saint, dont le zéle étoit in- 
fatigable , en entreprit une autre chez les Peuples, nommés 
dans le Pays Cafinago , communément Caraïbes ; Hommes na- 
turellement cruels, fauvages, & intraitables, & avec cela ex- 
trémement fuperfticieux. Les Prédicateurs de la Foi fembloienc 
avoir abandonné ces Barbares à leurs propres ténébres; ou f1 
quelques-uns, depuis l'Entrée des Efpagnols dans le Mexique, 
avoienc eflayé de les humanifer, pour les inftruire, ils n'a 


4 


7" DE L'ORDRE DE.:S DOMINIQUE. 5$o9 
voient point réuffi. Saint Louis Bertrand ne défefpéra pas de 
leur Saluc. 11 fcavoit bien que tout eft pofhible à celui qui a la 
Foi, & que le Seigneur a marqué fes momens, pour faire 
éclater fes grandes Miféricordes . Plein de ces idées, & comp- 
tant pour rien le facrifice de fa Vie, il pénétra feul PEUR À 
Guiare, Pays des Caraïbes; avec des peines incroyables, il 
courut dans les Forêts , ou fur tes Montagnes, pour aller cher. 
cher ces pauvres Infidéles, afin de leur apprendre a connoître 
leur Créateur , à le fervir, à l'aimer, & à mériter la récom- 
penfe promife aux Obfervateurs de fa Loi. On rie fçait pas. 


LIvRreE 
XX X. 


. SAINT Lovwis | 
BERTRAND. 
RS RE 








LIV. 
Travaux, & fa- 
tigues  InGroya— 
bles. J 


affez quel fut le fruit de tant de Travaux. On ne parle que de. 


Ja Converfion d’un Cacique, & de quelques Négres, enlevés, 
peut-être aux Efpagnols, par ces Sauvages. Ce qu'il y a de 
certain; c’eft que le fuccès de cette pénible Miflion ne répon- 
rent encore plus grands que fes fatigues. 

‘Æn converfant avec quelques Caraïbes, il apprit qu’outre 
les Sacrifices offerts à leurs Î 

de plus particuliers à un de leurs anciens Prêtres, dont ils con- 
fervoient les offemens avec d'autant plus de fuperftition , qu'ils 
s’étoient laiffé perfuader, que s’ils les perdoient jamais, le. 


Ciel tomberoiït fur eux. Notre Saint ayant inutilernent em- 


ployé tous les autres moyens, pour les faire revenir de cette 
erreur , il réfolut de leur faire enlever cet objet de leur Idolä- 


aufles Divinités, ils en offroient. 


dit guères au zéle du faint Prédicateur ; & que fes dangers fu- 


LV. 
Superftition , & 
Idolâtrie des Car 
raibes. 


trie, efpérant que lorfque les Indiens, après ta perte de ces 
offemens, ne reflentiroient rien de ce qu'ils avoient appréhendé 


jufqu’alors , ils reconnoïîtroient enfin & leur aveuglément, & 


Ja malice du Démon qui les féduifoit. Un Roy de Pologne 
avoit employé avec fuccès, un femblable moyen, pour con- 


vertir les Idolâtres de la Samogitie. Il éteignit lui-même leur 
feu facré ; & fit couper par fes Soldats, leurs Bois confacrés aux 
Idolcs. Selon la Tradition de ces Infidéles, celui qui touche- 
roit à l’un ou à l’autre, devoit être enlevé auflitôt par une 
mort fubite ; & lorfqu'ils virent qu’il men arrivoit aucun mal, 
ni au Prince, ni à fes La ils fe joignirent à celles-ci pour 


achever d’abattre ces Forêts, & renverfer leurs Idoles, pour 


faire déformais Profeflion du Chriftianifme. Nous avons été 


trompés, dirent-ils, & nous ne devons plus offrir notre encens 


à ces impuiflantes Divinités , qui ont abufé de la crédulité de | 


nos Peres , & de notre fimplicité. | 

_ Les Caraïbes ne raïfonnérent pas fi jufte. Le Corps de leur 

Prêtre Idolirre leur avoit été enlevé : ils ne voyoient pas pour 
. | Sffii 


LVI 
" Qu'on ne peus 
défabufes .: 





D 


Livre 
XX X. 


SAiNr LouIs 
BERTRAND. 
METRE TR RS Te ef) 





LVIL 
Ils empoifonnent 
le faint Prédica- 
teus. 


sro HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


cèla le Ciel comber fur eux; mais ils n'en étoient pas moins 
fuperfticieux : & ïls eh devinrenc plus emportés. Pour fe venger 
de l'affront qu’ils croyoient avoir reçu , ils réfolurent d'empoi- 
fonner le Miniftre de Jzsus-Cmr1sT. L'éxécution fuivit de 
près la réfolution. Le Poifon étoit fi violent , que le Saint n’eût 
pas plutôt pris la Coupe fatale, qu'attaqué d’une Fiévre très. 
aigue, il fut réduit à l’extrêmité. Fort content de mourir pour 
la gloire de JEesus-CHrisr, il lui fit fans regrec le facrifice 
de fa Vie, & embrafla la Croix avec autant de confiance que 
d'amour. Mais deftiné à d’autres Travaux pour la Converfion 


_ des Indiens , après cinq jours de Convulfiens, il recouvra par 


LVIIL 
Dieu le délivre 
du danger, & ho- 
nore fon Minifté- 
re par de nou- 
veaux Miracles. 


LIX. 
Converfions par- 
mi les Caraibes. 


LX. 
Et fur les Mon- 
tagnes de fainte 
Marthe. 


MLXT 
Les Peuples qui 
dvoient retufé d'é- 
couter la Parole 


une proteétion fpéciale du Ciel , la fanté & fes forces , au grand 
étonnement des Indiens. On fur encore plus furpris de le voir 
reprendre avec le même zéle, les Fonéions de Ên Miniftére, 
déclamer fortement contre la vanité des Idoles, précher par- 
tout le nom de JEsus-CHR1ST, & la néceflité de croire en 
Jui , pour éviter des peines éternelles. Le Seigneur continuoit 
à honorer fon Miniftére par dé nouveaux prodiges. Si les Deé- 
mons prenoient quelquefois des Corps phantaltiques, ou ap- 
parens, foit pour féduire leurs Adorateurs, ou pour inquiéter 
ceux qui avoient embraflé la Religion Chrétienne; le Saint 
Jesmettroit tous en fuite, par la feule Vertu du figne de la Croix, 
Et quoique les Prêtres des Caraïbes , beaucoup plus opiniâtres 
dans leurs erreurs que les auttes Infidéles, réfiftaflent toujours 
au Miniftre de JEsuws-CHRa1sT,comme les Magiciens de 
Pharaon avoiïent réfifté à Moyfe, il ne laiffa pas de perfuader 
les Vérités de la Foi À pluñieurs ; qu’il retira en même tems, 
& des ténébres du Paganifme, & du bourbier de leurs ini- 
uités, 
| Les progrès de l'Evangile furent encore plus rapides, fur 
les Montagnes apèllées de fainte Marthe. Les Peuples moins 
endurcii ,& fans doute plus favorifés de cette Grace, qui parle 
efficacement àu cœur, & qui le rend docile, reçurent leur 
Abpôtrecomme un -Angè, que le Ciel leur énvoyoit, pour leur 
en montrer le chemin. Ils s'emprefloient de l'entendre , de re- 
cevoir fes Inftru&ions, & de les mettre à pr Leur éxemple 
invita les Peuples voifins à le fuivre. Pendant que notre Saint 
étoit occupé à cette Mifion,ileuc le plaifir de voir arriver quin- 
2e cens Indiens, de ceux qui demeurant proche de Paluato, 
avoient réfifté fi opiniâtrément à la Parole de Dieu. Ils fe pré- 
fetitoient maintenant avèc de meilleures difpofitions, en dé- 
claranc d’abord qu'ils n'avoient entrepris de concert ce Voya- 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 535: 


ge, que pour demander le Baptême, qu’ils avoient refufé de 
recevoir, lorfqu’on leur en prêchoit lan ceflité. Louis Bertrand 
adora la bonté du Seigneur,acheva d’inftruire ces Indiens, avec 
ceux du Pays, & avant {on départ de la Monrçagne de fainta 
Marthe, ilrégénéra en J5sus-ChRrIST environ quinze mille 
Perfonnes (1). 

De là étant paflé au Pays de Monpoix, & enfuire dans l’Ifle 
de faint Thomas, il açquit un nouveau Peuple à Jesus- 
CHrisrT, & procura de nouveaux Triomphes à l’Eglife, On 
eut aufli de nouvelles preuves de la Protection de Dieu fur lui, 
Comme il prêchoit un jour fous un Arbre, en préfence d'un 
grand Peuple affemblé pour l'entendre, on apperçut une trou- 
pe d’Infideles, armés de fléches, & de pierres, qui venoient 
d'un pas précipité, pour venger, à ce qu'ils croyoiene, leurs 
Dieux, par la mort de celui, qui renverfoir leurs Idoles, & 
détruifoit les Bois, & les Temples où on les hanoroir. Quel- 
ques Amis du Saint, voyant le danger dont il étoie menacé, 
le priérent de fe retirer promprement, pour évirer la fureur de 
ces Barbares, Mais il ne leur répondir que par ce peu de pa. 
roles: Ne craignex rien, ils n'auront pas la force d'éxécutes ce 
qu'ils ont médité ; & il continua fa Prédication avec la même 
tranquillité, On vit ce qu’il avoit prédir. Les Infidéles arrivés 
à portée d'entendre leSaine, s'arrêtent tout à coup; l’écoutent 
en filence, & avec refpe&; deux cens d’entr'eux demandent 
le Baptême, & fe déclarene Chrétiens, Un Cacique , avec route 
fa Famille, fuivic bientôt après leur éxemple ; & devine cn 
quelqué maniére un Prédicareur de la Croix, dont $. Louis 
lui avoit fait connoîrre le mérite, & les excellences. 

Parmi ce grand nombre de Converfions , dont nous n’avons 
parlé qu’en général, parce que le dévail en feroit impofñfble, 


ou fort ennuyeux; il n’y en eut ne pas de plus difficile, 


que celle de quelques Prètres des Idoles. Auf cette proye 
arrachée à l’Enfer excita-t-elle, contre le Serviteur de Dieu, 
plus d’une efpéce de Perfécution (1). Les Miniftres du Dé- 


(1) Sub monte fanétæ Marthæ Indorum | Cruçis, & miris modis fæpe fugavit ,quibus 
açcolarum circiter quindegim millia fuis | plures alios ad fidem Pi ir &cc. In Bull. 
Prædicationibus ad fidem converfa Baptifa-| (2) Nec ab hominibus foldm , fed etiam 
vit. Etnon procul inde ST n Ve-|À Dæmonibus in illaraum gentium Conver- 


nenum fibi ab Idolorum facrificulo propina- 


zum ebibens, poft quinque dies lethale vi- 


rus Cum aliquot vermibus, feu parvis fer- 
pentibus ftomacho ejecit , ac incolumis ma- 


gno prefentium ftupore perduravit. Dæmo- | 
nes viibiliter gentibusillis apparentes, figno 


fionibus plurima pertulit, præfertim apud 
quendam veteranum Idolorum Sacerdotem 
morti proximum, quem facro Baptifmate 
initiavit, & ab ipforum immundorum Spi- 


LIVRE 
X X X. 


ER RE E ERRE, 
SaiNT Louis 


RERTRAND. 





de Dieu , vien- 
nent de loin pour 
l'entendre. 


LXIT. 
Autres Peuples 
inftruits , & apel- 
lés à la Foi. 


L'XIII. 
Idolâtres en fu- 
reur ,changés par 
la vertu de la D:- 
vine Parole. 


LXIV. 
Quelques Prêtres 
des Holes fe con- 
vertiflent. Les an= 
tres perfécutens 
cruellement le 


Saint, 


rkuuor infeftatione, fxo apud illum fantti 


Crucis fgno liberayit, &c. Ix Ball. Can, 


LIVRE 
XX X. 


SAINT LOUIS 
BERTRAND, 
PRE ER = 7) 








LXV. 
Après avoir inu- 
tilement attenté à 
fa vie, on veut 
noircir fa réputa- 
tion, 


LXVI.. 
La Calomnie eft 
découverte. 


L'XVII. 
Charité de faint 
Louis. 


LXVIITI 

De mauvais 
Chrétiens fe jo:- 
. gucnt aux Idoli- 
.sres , contre le 
Satot. 


quelquefois aux Idolitres, pour mettre à de nouve 


jii HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 
mon , qui ne fuivirent À aime l'éxemple de ceux, qui furent pu- 
rifiés par le Baptème, fervirent à la malice de l'ancien Serpent, 
ss attaquer à vie & l'honneur d'un homme, qui ne travail- 
it qu'à détruire fon Empire. On employa la violence ouverte 
pour le faire périr par le Fer; & on effaya plus d’une fois le 
Poifon ; mais le Seigneur ayant reïteré autant de fois fes Mira- 
cles de Protection, pour la gloire de fon nom (71); on eut re- 
cours aux plus noires Calomnies, afin de décréditer en même 
tems &le Miniftre, & le Miniftére. On fe fervit pour cela d’une 
femme Indienne, apellée depuis peu à la Foi, & fan@ifiée par 
le Baptème ; mais qui n’avoit pas eu le bonheur de conferver 
long-tems Ja robe de fon Innocence. Infidelle aux Inftru&ions 
du Saint , & ingrate aux Graces qu’elle avoit reçues du Ciel 
par le mérite de fes Priéres , elle fe laiffa corrompre à un Efpa- 
Cages Et ce premier Crime la précipita dans un autre. La fuite 
u péché ayant paru, & le Coupable craignant d'être rigou- 
reufement châtié, infpira à cette Malheureufe d’accufer Louis 
Bertrand. Ceux qui trouvoient leur intérèc particulier à le dif- 
famer, faifirent avec joye cette occafion, & publiérent bien 
loin la Calomnie. Le chafîte Religieux, déja accoutumé aux 
plus rudes épreuves, fe contenta de prier & de gémir; & continua 
toujours fes Fonctions. Le Seigeur prit fa défenfe. La femme 
adultére confefla fon Crime devant le Juge, & le Complice, 
obligé d’en faire l’aveu, alloit être puni felon les Loix, fi fainc 
Louis Bertrand’ par un excès de Au ne fe füt rendu fon 
Intercefleur. | 
On voit ici, que quelques mauvais Chrétiens fe aan 
les épreu- 
ves la conftance d’un Miniftre de JEsus-CHRI1ST, qui fai- 
foit une fi rude guerre au Vice & à l’'Erreur. Les efclaves de 
la volupté furtout firent les derniers efforts ,ou pour éloigner 
d'eux ce rigide Cenfeur de leur libertinage, ou pour le Bire 
raire. Les uns, pour le rendre complice de leur Crime, ga- 
gnérent des femmes fans pudeur ; ils les introduifirent dans fa 
pauvre Cabane, quelquefois à des heures induës, toujours à 
fon infçu, & à leur confufon. D'autres, par une profonde dif- 
fimulation, affeétoient de louer, & de plaindre ce Jufte perfe- 
cuté : mais en même tems qu’ils vouloient paroîïtre fes Admi- 
(x )Sane virifte Apoftolicus , non foliim | minaces abftulit, ac linguis novis inter gen- 
juxta promiflionem Evangelii, quod prædi- [tes locutus eft, verdm etiam pluries in tef- 
cabat , in nomine Domini neftri Jesu |timonium Fidei mortiferum quid bibens in- 
CHrisTi,Dæmoniatotis repionibuseje- | noxie difcrimen vitæ fuperavit, &c. Ibid. 
cit, Serpentes inferuales viñibiliter inçolis 
rateurs, 


"DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. si; 
rateurs, & fes Panégyriftes devant le Public, ils favorifoient 
en fecret fes Calomniateurs , & faifoient répandre certains 
bruits, dont ils connoifloient bien la faufleté. Tel eft le génie 
de ce monde fourbe & réprouvé , toujours oppofé à l'Efprit de 
Jesus-CHRrisT, & à fes Maximes. 

Mais comme faint Louis ne fe propofoit en tout que la Gloire 
de Dieu,& qu’il ne s’'appuyoit que fur le fecoursDivin, ce fecours 
ne lui manqua jamais au befoin. Plus fes Ennemis s’opinià- 
troient à le décrier, plus le Seigneur aimoit à faire éclater fa 
fainteté par de nouveaux Prodiges. On le vit ee d’une fois 
arrêter , ou écarter par la Prière, les tempêtes, les Serpens vé- 
nimeux , & les Tigres. On fut témoin de l’accompliffement de 
bien des chofes, qu'il avoit prédites long-tems auparavant. Et 
fa feule préfence fur capable d’appaifer Fa féditions d’une Po- 
pulace mutinée. C'eft ce qui arriva dans une Ifle de P'Améri- 
que Septentrionale, apellée la Grénade, conquife par les Ef- 
_pagnols, & foumife aujourd’hui à la Couronne de France. 

- Le faint Prédicateur ne parut pas moins puiffant en œuvres, 
& en paroles dans la Ville de Carthagéne. Les fruits de fes 
 Prédications pendantun Carême entier, furent véritablement 
extraordinaires. Les cœurs les plus livrés au péché, les plus 


Livre 
XX X. 


SAINT Louis 
BERTRAND. 
LE 








LXIX. 
Le Ciel le pro- 
tége. 


L X X, 
Et rend fon Mi- 
niftére glorieux. 


LXXI. 
- Dans la Grenade. 


I XXII. 
Et àCarthagéne. 


: endurcis, ne tenoient pas contre la force de fes Difcours , en- 


core moins contre la Vertu de fes Exemples. Il eft vrai qu’une 
fermeté héroïque, & une patience à toute épreuve, foutenoient 
bien les Vérités qu’il annonçoït (1). Les Guérifons miracu- 
leufes, la Réfurre&ion même d’un mort( 21), donnoient peur- 


être moins de poids à fes Paroles, que la folidité d’une Vertu, 


/ 


que rien ne fut jamais capable d'ébranler. 

Les Indiens, & les Efpagnols mêlés avec eux, auroient du 
regarder comme un Poor fingulier, de pouvoir long-tems 
jouir du Miniftére de cet Homme Apoftolique. Depuis près de 
huit ans, il mettoit cout en œuvre, pour donner aux premiers 
la connoiflance de JEsus-CHRIST,8& modérer la tyrannie, 
ou linfatiable cupidité des autres. Les difficultés infurmonta- 
bles, qu’il rencontra quelquefois fur ce fecond article, furent 


(1 } Pluries obvias habuit Tigres, aut alias 
feras ,quæ figno Crucis ab eo mitesredditæ, 
itinerantibus illæfis reliétis iter alid arripie- 

.bant. Carthagenæ concionator deputatus in 
Quadragefima, ut ei mos erat, vifus fuit 
_duriora corda emollire, & auditores non 
pifi compuntos , & amarè flentes dimittere. 
Rapiebat audientium mentes; neque enim 
hominis, fed Angeli Spiritum verba ejus 


Tome IF, 


redolebant. Contumeliis propter hæc à car- 
nalibus, ac etiam probris , & irrilionibus 
appetitus, gaudebat quôd pro nomine Jefu 
talia pati one baberetur , &c. 17 Bu, 
Canonix. Le 
(2) Priftinam valetudinem pluribus reddi- 
diffe , & defunétam ad vitam fanétiflimi Ro- 
farii applicatione revocafle compertum fuit 


Ibid, 
Ttt 


LXXIIT. 
Saint Louis penfe 
à retourner en Ef- 
pagne. 


LXXIV. 
Pour quel motif ? 


LIVRE 
XX A: 


GERS 
SAINT LOUIS 
BERTRAND. 
nr eee ste NE KT. 





LXXV. 
On s’oppofe for- 
tement à {on dé- 
part. . 


LXX VI. 
Dieu favorife fon 
deflein, & le de- 
livre d’un grand 
péril. 


$14- HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


un grand obftacle aux progrés de la Prédication ; & le princi. : 
pal motif, qui détermina enfin le Saint à revenir en Efpa- 
gne (1). Il ne voulut pas cependant quitter fa Miflion, fans 
avoir confulté la volonté de Dieu , par de ferventes Priéres; 
& s'être afluré de celle de fon Supérieur, à qui il écrivit pour 
l'inftruire de tout. Dès qu’on eut appris dans l'Amérique Île 
deflein , où il étoit de fe retirer, les nouveaux Chrétiens, qui 
lui devoient leur Converfion, joignirent leurs humbles fup- 
plications, aux priéres des autres Miflionnaires, pour le rete- 
nir dans le Pays. Les Religieux de la Congrégation de faint 
Antonin, n’oubliérent rien pour cela ; ceux du Couvent de 
fainte Foi l'ayant choifi pour leur Prieur, le Provincial de la 
Province de faint Jean-Baprifte, confirma fon Election, & le 
contraignit par un En formel d'accepter cette Charge. 
Comme ce Supérieur demeura infléxible , le Serviteur de 
Dieu fe difpofoit à obéir ; il s'embarqua en effet fur le Fleuve, 
apellé la Magdalaine, pour fe rendre au Couvent de fainte 


Foi. Dieu en difpofa autrement, & fembla approuver fon re- 


tour en Efpagne. Les Vents furent contraires & toujours vio- 
lens. Non-feulement il ne put faire dans trente jours la moitié 
d’un trajet, qu’on fait ordinairement entier en vingt-quatre; 
mais il n’évita pas le naufrage. La Chaloupe, fur quelle il 
s’'étoit mis avec plufieurs autres perfonnes de l’un & de l’autre 
Sexe, fut renverfce, & on n’attribua qu’à fa Foi, ou à la fer- 
veur de fes Prières, de ce que dans un Fleuve très-profond 
tous fortirent heureufement de l’eau ( 2). Cependant un Ca- 
not, parti quinze jours après fon Embarquement, eut le tems 
de le joindre: on lui remic en main les Lettres du Général de 
l'Ordre, Vincent Juftiniani, qui lui permettoit de retourner 
en Efpagne. Saint Louis envoya une Copie de ces Lettres au 


_ Provincial, dont il avoit commencé d’éxécuter les Ordres; re- 


mercia les Religieux de fainte Foi; & reprit le chemin de Car- 
thagéne par la même Riviére. 

I s’arrèta quelque tems fur fa route , dans une Ville apel- 
lée Tenérif, où un Gentilhomme , qui n’avoit pas moins de 
tendrefle pour fa perfonne , que de vénération pour fa Vertu, 
le reçut avec une grande effufion de charité. Comme le bruit 


(1) Videns, nec impedire, aut ferreva-[ (2) Navigans cum aliis in fumine, à 
lens, anguftias , quibus ut plurimdm vio- | Magdalena nuncupato ,irruente tempeftate, 
lenter à Præfectis quibufdam , etiam vulne- [navi everfà, cun@ifque in aqua immerfis, 
nbus, & cæde Indi opprimebantur , obe- |orans emerfionem , & incolumitatem obti- 


er obtentà in Hifpaaias redije | &c. nuit, &c. 15 Bud. nr fp. 
Jrad, 


DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. srs 


s’étoit répandu que la Flotte de Carthagéne devoit partir dans Li nm 
huit jours pour l'Efpagne , cet Ami prépara à la hâte toutes XXX. 
‘les Provifions nées pour ce Voyage; & lorfqu’il cru Lo. 

u’on alloit inceflanment mettre à la voile, il demanda au Saint norte 
, bénédiction, en l’avertifflant qu'il étoir tems de fe rendre au 
Vaiffleau. Non, lui répondit le Serviteur de Dieu, letemsne LXXviI. 
prefle pas ; je veux demeurer encore quinze jours avec vous. ,qde#rés 
‘Certe réponfe furprit agréablement le Gentilhomme; mais il rif. 
ne comprit que par l'événement, que le Serviteur de Dieu 
étoit deftiné à préparer fa femme à une fainte mort, à lui ad- 
miniftrer les derniers Sacremens, & à donner le Baptème à un 
Enfant, qui vint au monde avant fon tems. Tout cela arriva 
peu de jours No ; & lorfque ce Gentilhomme devoit le moins 
s’y attendre : les horribles fiflemens d’un Serpent d’une prodi- 
gieufe grandeur ayant effrayé cette Dame, qui étoit enceinte, 
elle s'enfuit avec précipitation; l'effroi, & une chute qu’elle 
fit en fuyant, avancérent fes Couches , & fa mort. La préfence 
du Saint n’empêcha pas cet accident, mais elle fuc utile au 
Salut de la mere, & de fon fruit. | 

Pendant le féjour de trois femaines , que Louis Bertrand fit 

à Ténérif, il y prêcha avec fon zéle ordinaire; & les Indiens 
de ce Pays ne témoignérent pas moins de regret de le voir 
‘partir, que ceux de la nouvelle Grenade, qui parurent incon- 
folables. Ils ont toujours confervé une profonde vénération EXXVIIT. 
‘pour la mémoire de ceS. Homme, que le Seigneur avoit glorifié es ae 
‘a leurs yeux, & aux Priéres duquel on a attribué la perfévé- regrer. 
rance, qué ces mêmes Peuples ont fait paroïcre dans la Foi, 
‘qu'il leur avoit prêchée. L'endroit, où il avoit fait fa demeure a 
dré depuis changé en une Chapelle, où les Efpagnols & les In- 
‘diens s’afflemblent quelquefois, pour offrir leurs Priéres, & obte- 
nir de Dieu les Graces, qu’ils demandent par les Interceflions 
de faint Louis ( r ). C’eftavec raifon qu'on l’a apellé A pôtre du 
Nouveau Monde; & qu’on l'a comparé avec lIluftre faint 
François Xavier, qui avoit fair peu d'années auparavant dans 
‘le Japon , ce que notre Saint à fait dans le Méxique. Leurs Pré- LXXIx.. 
dications, leurs Miracles, leurs Travaux Evangéliques , ont Pi 
porté au loin le nom de JEsus-CHrisr,& la connoiflance Provinces du Mé. 


de fa Loi, Ils ont foûmis à fon joug des Nations Barbares ; & que, ce qu'a 
| | fait faiot François 
(x) Ab ipfis Indis vifus fuit à terra eleva- | ad cujus hofpitium in oratorium commuta- nu He 
fus, quem poftmodum fumma veneratione | rum etiam nunc & Indi & Hifpani ad Divina POn- 
coluerunt , &-abeuntem amarè defleverunt; |beneficia ejus pattocinio impetranda accur- 
crediturque populum illum ejus interceffione | runt, &c. 1bjd. 
an Chtifti Domini Fide adhuc perfeverare, 


BERTRAND. 








Tcci 


Livre ontfait adorer fa Croix Pe des Peuples, qui n’avoient offète 


oc 


SAINT Louis 
BERTRAND. 
CPR SRE SES 








Dee leur-encens facrilége, qu’à des Démons, ou à leurs 
Idoles ( r). L’un à fini fa glorieufe Carriére, en cherchant de 
nouveaux Peuples, qu'il put gagner à JEsus-CHRIST; & 
la Providence n’a ramene l’autre dans fa Patrie, qu'afin qu’il 


-formât par fes’ foins de.nouveaux Miniftres, qui ont depuis 


ÉXXX. 

Eu arrivant en 
Efpagne , il ap- 
prend la fainte 
mort d’un de fes 
Freres. 


continué fes Travaux, pour la Converfion des Idolâtres. 
Nous M + PA ce que les premiers Auteurs de 
la Vie de faint Louis Bertrand ont remarqué, touchant fon 
ne Carthagéne à Séville. Ceux qui fe trouvoient avec 
ui, dans le mème Vaifleau, admirérent fouvent la grandeur 
de fa Foi, & fa conftance parmi les périls de la Mer. Ce fut 
dans le mois d'Oûobre 1569 qu'il arriva à Valence, où les 
Religieux & les Citoyens le reçurent avec autant de démonf- 
trations de joye, qu’ils avoient eu d'empreflement de le revois. 
Un de fes freres germains, à qui le Pere Jean Micon avoit don- 
né autrefois l’Habit de faint Dominique, venoiït de mourir en 
édeur de fainteté dans l’Ifle de Sardaigne , où il avoit été jetté 
par la cempè:e, gt que, pour obéïr à fes Supérieurs, il 
ne penfoit qu'a fe rendre à Bologne en Lombardie. Cette nou- 
velle fut pour notre Saint un nouveau fujet de foupirer après 


Je Bonheur de l’Eternité, où fon cadet l’avoit précédé. 


LXXXI. 
Nouveaux fervi- 
ces qu’il rend à la 
Kciigion , dans 
différens Emplois, 


Comme il ne s’étoit point retiré dans fa Patrie pour y jouir 
du repos, il ne refufa pointle travail, dont on voulut le char- 
ger. Ses talens pour l'Education des jeunes Religieux, étoient 
connus depuis long-tems: il les employa encore une fois pour 
rendre de nouveaux fervices à la Religion. On le mit auffi à 
Ja tèce de la Communauté de faint Onuphre, & de celle de 


Valence. Dans tous ces Emplois il fut toujours pour fes Fre- 


res un parfait modéle de toutes les Vertus , & comme une 
régle vivante. On trouvoit en lui dans toutes les occafions 
les confeils d’un homme fage, & prudent; la familiarité d’un 
Frere , la tendrefle d'un Pere , toute la perfe&ion d’un 
grand Saint, & les reflources d’un Ami de Dieu. Sous fa con- 
duite , & par fon éxemple , ces deux Couvens dévinrent 
deux illuftres San@uaires, où fe renouvellérent lEfprit d’O- 
raifon , & de Pénitence ; l'Amour du Silence, & de la Retraï- 
te; l'application à l'Etude, au Travail, & le zéle du Salut des 
Ames. Il ne recommandoit rien tant à fes Religieux que le 


(1) Duo ex illis ( Fideÿ Preconibas ) cul-| talibus , Aloyfius Bertrandus in Occidentali= 


tum Chrifti diffeminarunt inter Barbaras| bus. Thomas Boxiws 
gentes : Francifeus Xäverius in Indiis Orien- . 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. sr7 
faint emploi du tems, la pureté du cœur , & une attention con- 
tinuelle à plaire à Dieu, en fe rendant utiles au Prochain. Il 
corrigeoit avec une fage {vérité tout ce qui ne s’accordoit 
pas avec la fainteré de leur Etat; & afin qu’on n’oubliit ja- 
mais cette premiére maxime de fon Gouvernement, il avoit 
fait graver en gros caraûére , fur la porte de fa Chambre, 


ces paroles de fine Paul: Si je voulois encore plaire aux hommes, 


je ne ferois pas Serviteur de TESUS-CHRIST. 

La connoiffance très-diftinéte, que Dieu avoit donnée à fon 
Serviteur, de l’intérieur’de fes Religieux, & de ce qu'il y avoit 
de plus fecret dans leur Ame, fervit beaucoup à la perfection 
de quelques-uns; & fut pour les autres un-nouveau motif de 


veiller avec foin à la garde de leur cœur. On rapporte bien 


des éxemples, qui furent autant de preuves non équivoques de 
cette lumiére furnaturelle, qui lui faifoit connoître le fonds 
des Confciences, & lui découvroit quelquefois ce qui fe pafloit 
dans des Pays éloignés, comme auf ce qui étoit encore dans 
un obfcur avenir. Il n’eft pas néceffaire d’ajoûter que l’humble 
Difciple de JEzsus-CHRIST ne fit jamais ufage de cette fa- 
veur , que pour en donner la gloire à Dieu, & engager ceux qui 
venoient le confulcer, à faire pénitence, ou à perfévérer conf- 
tanment dans le bien qu’ils avoiententrepris. Trois ou quatre 
faits, que nous allons rapporter en peu de 1: en feront 
une preuve aflez claire ,& nous difpenferont d’en dire davan- 
tage. 

Un Eccléfiaftique en réputation dans le Pays, mais coupa- 
ble d’un crime fecret , ayant rendu une vifite à faint Louis Ber- 
trand, en fut reçu fort froidement ; il fe retira furpris, & mé- 
content. Mais en refléchiflant fur lui-même, il entendit fort 
bien ce langage muet ; il shumilia devant Dieu, effaça fon 
peche par fes larmes ; le Saint, dans une feconde vifite, le 
reçut avec honneur, & l'embraffa avec beaucoup de tendreffe, 
II vifita lui-même une Dame de Qualité, qui ne s’attendoit 
guéres à recevoir [a vifire d’un Religieux , qu'on n’étoit accou- 
tumé de voir qu’à l’Autel, ou en Chaïre, ou dans le Confef_ 
fionnal. Sa furprife fut encore plus grande, quand ehe lui er- 
tendit dire, qu'elle devoit appaifer promptement la colére de 
Dieu, & expier un tel crime, qu’il lui nomma. Cette Dame 
ne s'excufa pas; mais fe reconnoiffant coupable, elle renonça 
dés ce moment à fon commerce, qu’elle avoit cru n’être con- 
nu que de Dieu, & de fon complice. | 
” Dorothée Garcia, extrêmement affligé de la longue abfers- 

|  Tecii 


LIivkre 
XXX. 


SAINT Louis 
BERTRAND. 
SRE ES EEE 








Gal I, 10. 
LXXXII 
D'eu lui fait con- 
noître l’intérieur 
de fes Religieux. 


LXXXIILI. 
Et de plufeurs 
autres Pcrfonves. 


LXXXIV, 

De quelle ma- 
niére il rapelle au 
devoir un Ecclé- 
faftique. 


LXXXV. 
Et une Dame, 





Livre 
XX X. 


SAINT Louis 
BERTRAND. 
GÉRÉE SERRES 








LXXXVL 
Diverfes Prédic- 
tions vérifiées. 


LXXXVII. 
Il eft confulté 
par fainte Théréfe. 


LXXXVIII. 
I1la confole, & 
lui prédit l’heu- 
reux fuccès de fes 
Travaux. 


LXXXIX. 
Autre Prédiétion. 


$18 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 

ce de fon mari,expofé aux rifques de la Mer, vint chercher quel- 
que confolation ds les lumiéres de faint Louis Bertrand, qui 
lui dit d'abord que fon mari n'étoit pas mort; qu’elle le ver- 
roic dans quelque tems à Valence ; qu'elle priât cependant 
pour lui, parce qu’il en avoit befoin. Tout cela fur expliqué 
par les nouvelles qu'elle reçut dans la fuite: Don Chryftoval 
Perez, mari de cette Dame, après avoir été vivement pour- 
fuivi par les Pirates d’Alger, & sg à une violente tempête, 
qui avoit mis fon Vaifleau dans un péril encore plus prochain, 
arriva heureufement au Port. Un Prélat fe plaignant à notre 
Saint, des yéxations qu’il fouffroit de la part d’un Seigneur, 
le Serviteur de Dieu lui répondit en He. qu'il en feroit 
bientôt délivré par la mort funefte de ce Gentilhomme, dont 
les crimes éroient déja montés à leur comble; Prophétie qui 
ne fut que crop pontuellement accomplie ( r ). 

L’Illuftre fainte Thérefe reçut du même Saint une réponfe 
plus confolante. Elle lui avoit expofé avec confiance fes peines, 
au fujet des difficultés fans nombre , & des contradictions, 
qu’elle éprouvoit de toutes parts en travaillant à fa Réforme. 
Louis Bertrand pria avec ferveur, pour l’heureux fuccès de 
cette grande entreprife, & il répondit en ces termes à fainre 
Thérefe : « Jai reçu vorre Lettre; & parce que l'affaire, fur 
» laquelle vous me confultez, regarde le Service & la Gloire de 
» Dieu, j'ai voulu la lui recommander dans mes pauvres Priéres. 
» C’eft la raifon, qui m'a obligé de différer quelque tems la 
» réponfe. Je vous dis à préfent au nom de NoTrE SEIGNEUR 
» JEsUs-CHRIST, de vous encourager dans la pourfuite de 
» ce grand deffein ; le Seigneur vous favorifera ; & je vous dé- 
» clare de fa part, que dans moins de cinquante ans votre Ré - 
» forme fera une des plus célébres, & des plusilluftres, qu’il 
» y ait dans l’Eglife de Dieu ». 

La maniére, dont le meme Saint prédit un autre Erabliffe- 
ment, avant même que le Fondateur en eût conçut l'idée, 
n’eft pas moins digne d'attention. Voici le fait. Jean-Auguftin 
Adorne, Gentilhomme Genois, encore engagé dans le Siécle, 


(1) Virum nobilem , injuriâ prælatum| rerum eventus oftenfa fuiffe indicarunt ; ag- 
quendam vexantem , ultionem Domini brevi} que in hoc dono penetrandi fecrera cordiuna 
æxperturum fore dixit; quod mors ejus re-| valdè fingularis ac admirandus fuit. Alia 
pentina Domino revelante ei notum fuifle | quoque quim plura naturaliter ignota, tam 
demonftravit. Arcanaetiam plurima ,tamin| clarè, diftinété, & ordinatè, pro uterant, 
rebus corporeis , quâm in fecretis cordium | aut aéta, aut cogitata enarravit , ut foliim 
latentia, nuda & aperta fuifle oculis mentis| Deo revelantehzc illi innotuifle comper- 
iphus à Deo illuftratæ , ftupentibus omaibus } cum fuerit , &c, I Ball, Canonix. 








DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. srs 


{e trouvant à Valence, entra un jour dans notre Couvent: faint 
Louis Bertrand ne l’eut pas plutôt apperçu, qu'il vint au-devant 
de lui; & lui donna tant de marques d’eftime, & de refpe&, 
que ceux qui {e trouvérent préfens, lui en témoignérent depuis 
leur furprife. Ne vous en étonnez pas , leur dit le Serviteur de 
Dieu, ce Gentilhomme, que vous voyez aujourd’hui fi mon- 
dain , édifiera l’Eglife par k fainteté ; il fondera un Ordre Ré- 
gulier, qui fera très-utile au Public ; & qui fleurira en Italie, 
& en Efpagne. La premiére partie de cette Prédi&tion s’ac- 
complit peu de tems après, Fe la Converfion de ce Gentil- 
homme ; & la fecomde, par la Fondation qu’il fit de la Con- 
grégation des Clercs Réguliers, aufquels le Pape Sixte V don- 
na le nom de Mineurs, | 

Dans un tems où on fe promettoit, dans le Royaume de 
Valence, une grande abondance de Fruits & de Grains, les 
apparences d’une riche Moiffon étant des plus belles, S. Louis 
avertit les Fidéles , que leurs péchés les priveroient cette même 
année de tous les avantages d’une Récolte, qui promettoir fi 
bien. On eut la douleur de voir dès le mois d'Avril le premier 
accomplifflement de cet oracle. Une fécherefle extraordinaire 
fit périr les Semences dans le fein de la Terre, brûla les Plan- 
tes, & la plüpart des Arbres; & une Innondation générale ra- 
vagea depuis toutes lés Vignes. 

Cette calamité , & la ftérilité des années précédentes, don- 
nérent plus d’une occafon à notre Saint, d’éxercer fa Charité 
envers les Pauvres, & de fauver la vie À plufeurs. Le Cou- 
vent de faint Onuphre n'avoit que de Holtnss Revenus; & 
il étoit fort endetté : celui de Valence, chargé aufli d'un grand 
nombre de Religieux, ne fe reflentoit guéres moins des Mifé- 
res Publiques. Ces confidérations n’empêchérent pas le Saint 
Prieur, de faire diftribuer tous les jours beaucoup d’Aumô- 
nes ; & de défendre rigoureufement au Portier de renvoyer 
aucun Pauvre fans fecours, On en nourrifloit un fi grand nom- 
bre ,& on faifoit tant d’autres Charités à de pauvres Familles, 
que ceux qui en connoiffoient une partie ne doutoient point, 

ue la Providence, pour récompenfer la Foi & la Charité de 
Fr Louis ,ne multipliât l’Argent, & les Provifions entre fes 
mains. Il ne laiffla manquer de rien à fes Religieux, qui fecon- 
doient bien fes charitables intentions; & il porta fa confiance 


LIvRreE 
XX X. 


SAINT LoOurs 
BERTRAND. 
Lara UMP nn 


D < — à 





XC. 

1] avertit {es 
Compatriotes 
d’un Fleau, dont 
ils ne fe croyoiene 
point menacés. 


XCI. 
Ses grandes fi- 
béralités dans na 
tems de difette. 


jufqu’à faire réparer, & embellir, dans ce tems de difette, 


J'Eglife de Sainte Croix (1 ). 


(1) In Conventu fanéti Onuphrii poft reditum ab Indis, ex obedientiä præfuir, quem 


LIVRE 
XX X. 


Que 
SAINT Louis 


BERTRAND. 
evene 


XCII. 
Saint Louis cor 
tinue fes Fonc- 
tionsApoftoliques 
avec autant dec{uc- 
ces, que de zéle. 


sro HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


Mais la principale, comme la plus continuelle occupation 
de faint Louis Bertrand, depuis de retour de l'Amérique, fuc 
toujours le Miniftére de la Parole: en changeant de Pays, il 
ne voulut rien changer dans le Plan, qu'il s’étoic fait eur 
de confacrer {es fueurs, & fes veilles au Salut de fes Freres. Pen- 
dant douze années confécutives, on le vit remplir avec un 
zéle incroyable toutes les Fon&ions de l’Apoñtolat , dans dif- 
férens Diocèfes du Royaume, fur-tout dans celui de Valence. 
Ni fon attrait particulier pour l’Oraifon , & la retraite , ni 


les Infirmités de l’âge , ni fes Emplois, qui fembloient le 


lier à la fuite d’une Communauté ; rien ne fut capable de lui 
faire abandonner ce sr regardoit comme un devoir effentiel 


XCIII. 
Plufieurs bons 
Miniftres de la Pa- 
role , fe forment 
fur fon modéle, 


à fa Vocation. Dieu feul connoît tous les fruits, que fa Grace 
lui fit recueillir dans ce faint Miniftere, pour l’Inftruétion des 
Peuples , l'amendement des Pécheurs, & lextirpation des 
vices. 

Le nombre & le mérite des Ouvriers Evangéliques, qui fe 
formérent fur fon éxemple ; & qui, en faifant comme leur coup 
d'effai fous un fi habile Maître , apprirent de lui à traiter di- 
gnement la Parole de Dieu , ne furent pas les moindres avan- 
tages, qu’il procura à l’Eglife, & à fon Ordre en particulier. 
Le célébre Jérôme-Baptifte de Lanuza, auffi diftingué parmi 
les Prédicateurs de réputation du feiziéme Siécle, qu'entre les 


| Saints Evêques du dix-feptiéme, avoue _ a reçu de notre 


Saint fes premieres Inftructions. Ce Grand Perfonnage, dontil 


: faudra parler dans le Tome fuivant, avoit pris l’'Habit de S. Do- 


- minique dans le Couvent de Valence , au moïs de Septembre 


de perfuader aux autres, 


1569, un mois feulement avant le retour de faint Louis Ber- 
trand en Efpagne. Il eut donc le bonheur de l'avoir d’abord 
pour fon Pere-Maître, bientôt après pour fon Prieur, & d’ap- 
rendre encore , plus par fes Exemples, que par fes Leçons, 
a devenir un parfait ge ni de JEsus-CHRisT, capable 
es Saintes Vérités qu’il avoit medi- 


 tées, & pratiquées le premier. 


XCIV. 
Et par fes foins. 


A l’éxemple du Grand Dominique, faint Louis Bertrand fe 
e e 'P q ? e 

faifoit toujours accompagner dans fes Miflions, par quel- 
ques jeunes Religieux, deftinés à remplir un jour les mêmes 


ærc alieno gravatum , & inopiàex annorum |'illorum necefhtates revelante , & mirabiliter 
fterilitate ortâ Laborantem invenit, & om-|ei pecunias miniftrante; quin & in ædificio 
nibus fatisfaciens , Religiofis nünquam in | ad honorem S. Crucis conftruéto oftendit 
aliquo ex confuetis defuit. Quin & plurimis | regente Domino fervis ejus nihil deefle, &c. 
egenis, miferabilibufque perfonis large elce-| 15 Bal, Canonix. 


mofynas fuppeditavit , quandoque etiam Deo 


Fonctions. 


TN En mn + 


| 
Î 





‘DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. gun 


Fon@ions. Il-aimoit à réviter avec eux fes Priéres, à traiter de 
quelque point de Théologie ou de Morale ; & à pratiquer, 
même hors du Couvent, les mêmes Exercices, de jour & de 
nuit, qui font d'ufage dans les Communautés les plus régulié- 
res. Dans le cours de fes Voyages, & parmi les plus grandes 
fatigues, il les accoutumoit à chercher, comme lui, ca dé- 
laffement dans de faints Entretiens. Aufli ne leur parloit-il ja- 
mais que de ce qui pouvoit les édifier , ou les nie, leur 
donner une haute idée de la Religion; & élever leurs fenci- 
mens , en leur faifant regarder tout ce qui pañle avec la figure 
de ce monde, comme un phanrôme, ou un objet de mépris; 
en comparaifon du bonheur de fervir Dieu , & de le glorifier 
en procurant le Salut des Ames. IL leur répétoit fouvent que la 
Pribre humble , & fervente, eft la meilleure préparation pour 
rêcher avec fruit; & que les paroles fans les œuvres ne Ê. 
ent pas pour toucher les cœurs, & les changer. Il leur difoit 
quelquefois d'avance quel feroit le fruit de la Miffion, qu'ils 
alloient entreprendre; & il leur donnoit, dans le faint Minif- 
tére, la part, qui leur convenoit felon leur âge, ou leur portée. 
Les uns affembloient les petits Enfans, pour leur expliquer les 
premiers Elémens de la Religion, & leur ph 2 à prier 
Dieu, les autres faifoient des Inftruétions familières aux Per- 
fonnes un peu plus avancées. Quand il en faifoit prècher quel- 
qu’un, il fe plaçoit lui-même parmi les Auditeurs; & ne man- 
quoit jamais d'encourager ces jeunes Commencçans, pour les 
exciter à faire toujours de nouveaux progrés. On pouvait bien 
de comparer à l’Aigle, qui voltige doucement fur fes Aiglons, 
pour leur apprendre à voler. 
_ Si après L Prédication, faint Louis faifoit remarquer à fes 
Difciples, ce qui paroifloit avoir touche davantage Îles Audi- 
teurs, il les avertifloit én mêmgtems de ne pas en juger par 
les applaudifflemens, maïs plutôt par le filence, & les 2 
& plus encore par les actions. Si vous voyez, leur difoit-il, 
qu'au fortir du Sermon, les ennemis fe hâtent de fe prévénir 
mutuellement, pour fe donner le baïfer de paix ; fi on reftitue 
le bien mal acquis ; fi on s'éloigne de l’occafion de péché ; 
fi on fair cefler les fcandales ; fi chacun, dans fon Etat, tra- 
vaille à réformer ce qu’il y avoit d’irrégulier dans fa condui- 
te : dites alors qu’une bonne femence eft tombée fur une bon- 
ne terre; mais donnez-en toute la Gloire à Dieu, & recon- 
noiflez, que vous n'êtes que des Serviteurs inutiles. Telles 
étoient les Maximes de cet Homme Apoñtolique : il avoit en- 
Tome IF. Vuu 


Ervree 
XX X. 


SAINT Lours 
BEATRAND. 








Deut. XXXIF, re, 
XCV. 

Saintes Infiruc= 

tions, qu’il donne 
à {es Eleves, 


LIVRE 
XX X. 


Rem ESS 
Sas:NT Loutis 
BERTRAND. 








XC VI. 
Et qu’il pratique 
le premier, 


s22 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


core plus de foin de les pratiquer lui-même, que de les incul- 
quer dans lefprit de ceux, qu’il vouloit former au fainc Mi- 
niftére. 

On 2 déja remarqué quelle fut fa conftance, parmi les per- 
fécutions, & les humiliantes épreuves, où on mit fa Vertu 
lorfqu’il préchoit la Foi aux Indiens. On ne doit pas moins 
admirer fa profonde Humilité parmi les honneurs, & les a 
plaudiflemens, que lui attirérent, foit dans les Indes même, 


 foit dans le Royaume de Valence, fes Prophéeties, fes Mira- 


XCVII. 

ll vit fur la 
Croix, & il aime 
ce qui le crucifie, 
aans l’Ame & dans 
Je Corps. 


cles, & une foule de Converfions , qui furent le plus glorieux 
fruit de fon Apofñtolat. Jamais il ne fut plus pecit à fes yeux, 
ni plus fincerement humilié devant Dieu , que lorfque tout 
le monde parut s’accorder à l’apeller un Saint , un Apôtre, 
un autre Vincent Ferrier. Jamais [a crainte des Jugemens 
de Dieu, dont il avoit été pénétré dès fon enfance, ne fit de 
plus vives impreffions fur fon cœur, que dans le tems qu’il fe 
trouvoit forcé d'entendre publier fes louanges. Si quelque 
chofe avoit pû le dégoûter du faint Miniftére, cette approba- 
tion, quelquefois trop marquée, l’auroic oblige de fe Pr; mo 
dans une obfcure Retraïte, pour ne s’y occuper qu'à pleurer 
fes péchés. Mais trop fage, & trop éclairé js omettre un 
bien, par la crainte d’un mal qu’il déteftoit ; il ne crut pas que 
pour être toujours humble, il fût néceflaire de devenir inutile, 
Il travailla jufqu’à la mort à détruire le régne du péché, & 
il ne fe confidéra lui-même, que comme un pécheur, digne 
de toute forte de mépris. l | 

Ce fut dans ces fentimens d’humilité & de pénirence , qu'il ac- 
cepta & qu’il porta toujours courageufement, tant les peines 
intérieures, queles plus fenfibles douleurs, qui lui firent fouffrir 
un long Martyre,dans l’ame & dans le corps. La feule penfée des 
Jugemens de Dieu, ou la craigre d’êtré féparé pour toujours de 
cet Etre fouverainement parfait, & infiniment jufte, qu'il ai- 
moit uniquement, remplifloit fon Ame de frayeur. Cette crain- 
te falutaire, qui le fuivoit par tout, & dans tous les érats de 
fa Vie, ne lui permit jamais de goûter la moindre fatisfa@tion, 
dans rien de ce qui peut flater les fens, ou contenter la nature. 
Accablé en même tems de douleurs dans tout fon corps, & ne 
fçachant fe glorifier que dans la Croix de JEsus-CHR1IST, 
k ajoutoit encore à ces différens genres de fouffrances , une 
févérité envers lui-même, qui paroïtroit incroyable, fi on ne 
fçavoit ce qu’une ardente Chariré peut faire entreprendre aux 
parfaits Difciples d'un Dieu crucifié. ee 


DE L'ORDRE DE S.DOMINIQUE. 923 


La cribulation qui éprouvoit cet Homme jufte, en Île puri- 
fanc toujours, comme le feu purifie l'or dans le creufec , de- 
vint encore plus continuelle, & plus accablante les deux der- 
niéres années de fa vie. Mais un furcroit de douleur & de peine 
ne fervit qu'à faire mieux connoître les fenrtimens héroïques 
du Saint, & toute la fermeté de fon Ame. Au milieu de tant de 
maux , il n'eut jamais en bouche, que ces paroles de faint Au- 
guftin : « Brûlez, Seigneur, coupez, tranchez, ne m'épar- « 
gnez pas en cette vie, afin que je reflente là grandeur de « 
vos miféricordes dans l’Eternité ». Non-feulement il continua 
toujours avec la même ferveur, fes Exercices ordinaires d’O- 
raifon, & de Pénitence ; mais il ne voulut pas même interrom- 

re ceux de la Prédication. Les Habitans de Xativa avoient 
Eat de grandes inftänces pour recevoir fes derniéres Inftruc- 
tions pendant le Carême de 5 580 ; malgré fon entier épuife- 
ment , & une Fiévre çontinue, jointe à de vives douleurs d’en- 
trailles, il fatisfic à leurs défirs. Il fuivit encore plus loin La vi- 
vacité de fon zéle, dans la Cathedrale de Valence ; & on peut 
dire, qu'il ne defcendit de la Chaire , que pour être porté au 
Lit delamort(r). 

Le danger, où on le crut d’abord , caufa une grande conf- 
ternation dans la Ville de Valence: le faint Malade fe réjouif- 
foit au contraire, par la douce efpérance d’être bientôt réuni 
à Dieu, unique objet de fon amour, & de tous fes défirs. Il 
rendit cependant la fanté à plufieurs Malades , qu’on lui avoit 
recommandés, & il en avertit quelques-uns de fe difpofer à 
mourir. Un Gentilhomme, fur le bruit de fa maladie, vint en 
diligence à Valence, pour recevoir fa Bénédiction, & implorer 
le 2 de fes Priéres, en faveur d'une de fes Filles aban- 
donnée des Médecins, & dont la mort ne pouvoit que déran- 

er beaucoup les affaires de la Famille. I eût la confolation 

‘entendre ces paroles: Wosre Fille ne mourra point de cette ma- 
ladie ; avertif[ex-là feulement qu'elle fe confelfe, € qu'elle communie, 
pour rendre graces à Dieu. 

Saint Louis Bertrand n’ignoroit pas quel devoit ètre le jour 
de fa délivrance. Il y avoit près d’un an, qu'il avoit dit en con- 
fiance à quelques-uns de fes Amis qu’il mourroit le jour de 


{ 1 )Quin & vifcerum pravis affeétionibus, 
alifque occultis infirmitatibus maximè per 
biennium ante ebitum, velut aurum in for- 
nace probavit iflum Dominus, animo fic in- 
vito nmnia tolerantem , ut frequenter ex 


ejus ore verba Dottoris fanétæ Ecclefiæ Au- 


ini refonarent : Dom'ne hic ure, hic 
jeca, hic non parcas , ur in æternum par. 
cas... Inter labores concionum morbo in- 
gravefcente febribus decubuit, &c. 17 Bail. 
_Caneniz. 


Vuui 


LIVRE 
XX X. 


SAINT LoOUIs 
BERTRAND. 








XCVIIL. 
Conftance, & fer- 
meté d’Ame dans 
les plus rudes 
épreuves. 


XCIX. 
Zée courageux, 
& perlévérance. 


C. 
Pendant fa der- 
niére maladie , le 
Saint rend la fanté 
à plufieurs Mala- 
des. 


CI 
Il prédit fe jour 
de {a mort. 


Livre 
XX X. 
SaAiNr LouIs 
BERTRAND. 
SRE RER 


D | 





$24 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 

faint Denys, c’eft-à-dire, le neuviéme d'O&obre 4581. Le 
Prieur de ka Chartreufe, de Porta Celi, & l’Archevèque de 
Valence étoient du nombre de ces Amis choifis : & le premier, 
apellé Don Laurent de Zamora , voulant éprouver la vérité de 
cette Prédiction, écrivit fur un papier ces paroles: Revelario, 
Anno 1581,in Feflo [anti Dionifii moritur Frater Ludovicus 


.… Bertrandus, I cacheta ce papier, & le fit mettre dans le Dépôt 


CIS, 
.: Charitables at- 
tentions de FAr- 
chevêque de Va- 
Jence , aupres du 
{aint Malade, 


CIIL 
Mort de S. Louis 
Bertrand, 


“fut roujours pré 
recueilloit avec piété toutes fes paroles ; lorfqu’il le vit ap- 


du Couvent, avec ordre de ne l'ouvrir qu’à la Fête de tous les 
Saints. Quelque perfuadé qu’on fut de la Sainteté du Serviteur 
de Dieu , & de la vérité de {es Préditions, le grand défir qu’on 
avoit de le conferver, faïfoit qu’on fe flatoit encore de pouvoir . 

rolonger fes jours. On fe confirmä dans cette efpérance, quand 
érar de la maladie parut changer, & la Fiévre diminuer avant 
la fin de May. Les Médecins ayant ordonné qu'on lui fit ref 
pirer l'air de la Campagne, le Duc de Najarra, & pluficurs au 
tres Scigneurs fe difputérent l'honneur de le recevoir dans une 
de leurs Maïfons de plaifance. L’Archevêque, Don Jean de 
Ribéra, qui eût la préférence, le fervit lui - même pendant 
quelques mois , avec autant d’humilité que de charité. Il lui 
préfentoit de fa main les Remédes , & les Bouillons à l'heure 
marquée, lui difoit tous les jours la Mefle , & le communioit 
fréquenment. Plein re de le retirer de cet état dan- 
gereux, il lui difoit quelquefois agréablement, qu'il le ren- 


droit un faux Prophêce. Mais le Saint modéra bien fa joye ,en 


lui répondant une fois: Sogvenex -vous, Monfeigneur, du jour 


que je vous ai marqué 5 je ne vivraipas au-delà ; j'en rends graces 


à mon Dieu; € je ne defire que d'accomplir [a fainte volonté 
En effet tous les empreflemens du charitable Prélat, & de 


fes Médecins, furent inutiles ; & on cefla de refufer au faint 
-Malade, la confolation qu’il demandoit d’être reporté dans fon 


Couvent. L’Archevêque de Valence, l'Evèqué de Majorque, 


- Louis de Borgia , Fils du Duc de Gandie, & plufieurs autres 


Perfonnes de qualité, l'y accompagnérent ,; ou l'y vifitérent 
plufieurs fois: le re voulut le veiller toutes les nuits; & il 
ent quand on lui àädminiftra les Sacremens. Il 


procher de fa fin, il lüt fur lui quelques Evangiles ; & lui de- 
manda fa Bénédiétion. Pendant que ce pieux Archevêque, en- 


_vironné d’une partie de fon Clergé, & de tous nos Religieux 


de Valence, faifoic les Priéres pour les Agonifans, Louis Ber- 
trand rendit fa fainte Ame, pour entrer dans la Gloire du Sei- 
gneur , le neuviéme d'Octobre 1581, à dix heures du matin, 


\ 





DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 525 
âgé de cinquante-cinq ans, dont il en avoit pañlé trente-fepc 
dans le Cloître, & près de cinquanté dans la Pénitence, puif- 
qu'il l'avoir commencée dès fa plus tendre enfance. | 
_ Le Prieur de la Chartreufe de Porta Celi, n’attendit pas la 
Fête de tous les Saints, pour ouvrir le papier dont on a parlé; 
il le fit décacheter , & lire en préfence de toute fa Communauté 
afflemblée ; qui admira l’éxactitude de la Prophètie, & rendit 
gloire à Dieu de cette notvelle preuve de la fainteté de fon 
Serviteur. Le Ciel la rendit encore plus éclatante , & par de 
nouveaux Miracles, & par le cri du Peuple, aufli bien que par 
le témoignage des plus faints Perfonnages, qui vivoient alors 
en Efpagne. Nous 2 ici, ce qu’on peut lire dans la Bulle 
de fa Canonifarion, touchant le grand nombre, & la diverfité 
des Miracles, qui fe firent d’abord à Valence, en faveur de 
ceux qui reclamoient dans leurs néceflités, les interceflions du 
Saint, Les Guérifons miraculeufes devinrent fi fréquentes à 
fon Tombeau; que, pour contenter la dévotion du Peuple , & 
fatisfaire à la fienne propre, l’illuftre Archevêque de Valence, 
un mois après lé dé Le faint Louis Bertrand, prit les mefu- 
res néceffaires pour lui faire décerner un Gulte public, par 
FAutorité du Saint Siége. Il nomma l’Evêque de Majorque, 
Don Michel Spinofa, qui commença les Informations le qua- 
torze Décembre 1581; & on eu vers le Pape Grégoire 
XIII, pour prier Sa Sainteté de faire informer de la Vie, & 
des Miracles du Pere Louis Bertrand , afin de procéder à fa 
Canonifation. Après la mort de ce Pape, le Roy Catholique 
Philippe 1E, renouvella fes inftances sin de Sixte V ; .& 
dës-lors les Commiflaires Apoftoliques firent leurs Informa- 
tions, tant en Efpagne que dans les Indes. 2 
.. Divers Evénemens, & la mort de plufieurs Papes, ayant 
‘éloigné quelque tems la Conclufion de cette affaire ; tout l’Or- 
dre de ie Dominique agit avec un nouveau zéle, fous le 
Pontificat de Clément VIII: le Roy Philippe IIF, qui avoit 
-recouvré la fanté par les Interceflions de cet Ami de Dieu. 
écrivit à fon Ambaffadeur à Rome de pourfuivre auf en dili- 
gence la même affaire. Le Pape Clément VIII, qui venoit de 
canonifer faint Hyacinthe & faint Raymond de Pégnafort, & 
-de mettre dans le Catalogue des Bienheureufes, fainte Agnès 
de Montpulcien , étoit très-difpofé à donner ce nouveau fajee 
.de Éonlsliiis à un Ordre qu'il àima toujours. Mais prévénu 
> 3m la mort, il laiffa ce foin à fes Succeffeurs. Paul V mit fainc 
“Louis Bértrand au rang des.Bienheuréux , par fon Décret dÿ 

D ue ME Ti 


LIVRE 
XX X. 


SAINT Louis 
BERTRAND. 
RSR NES 








CIV., 

Le Ciel fair écla- 
ter fa Saintete par 
de nouveaux Mi- 
racles. | 


C V. 

On folicite fa Ca. 
nonifation ; & on 
commence les In- 
formations. 


C VI. 
Paul V met {ant 
Louis au rang des 
Bienheureux, 


Bulkhr. Ord. Tom 
V, pag 666, 








LIVRE 
X XX. 


Ctccreepe cesn eur 
Sainr Lours 
BERTRAND. 





CVII. 

Et Clément X, 
mer fon nom dans 
le Catalogue des 
Saints. 

Tom. VI, pag. 274. 
CVIII. 
Ileft déclaré Pa- 
tron de la Nou- 
velle Grenade. 


ibid. pag 393: 


526 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


vinge-neuf Juillct 1 608. Grégoire X V étendit depuis fon Culte; 
& Clément IX déclara qu’on pouvoit fürement procéder à fa 
Canonifation. Elle fut faire avec beaucoup de Pompe, & fe- 
lon toutes les folemnités requifes, par le Pape Clément X , le 


. douzième d'Avril 167r ,à la follicication principalement du 


Pere Thomas de Rocaberti, alors Général des FF. Prêcheurs, 
depuis Archevèque de Valence n & Grand Inquifireur d’'Ef- 
pagne. 

Tous les Etats du Roy Catholique célébrérent cette Fêre 
avec une magnificence extraordinaire ; & les Peuples de la 
Nouvelle Grenade, dans les Indes Occidentales, fe fignalé- 
rent beaucoup. Ils ont demandé depuis notre Saint pour leur 
Patron fpécial , ne dourant pas, que celui qui les avoit apellés 
à la Foi, & inftruirs avec tant de charité, pendant fä vie ,ne 


continuât à les protéger encore après fa mort. Le Roy Charles 


IT en écrivit au Pape Atéxandre VITE, qui, par fon Décret du 
troifiéme Septembre 1690, déclara faint Louis Bertrand Pa. 
tron, & Protecteur principal de la Nouvelle Grenade | 1). Sa 
Sainteté ordonna en même tems que fa Fête feroit de précepre 
dans cette Ifle, & célébrée le dixiéme d’'O&obre, parce que 
le neuviéme, qui eft le jour de fa mort , eft occupé par la Fêce 
de faint Denis. 

La bonnéodeurde JEesus-CHrisT,queles Travaux & les 
Miracles de cet Homme Apoftolique avoient répanduë au loin, 
dans l’ancien & dans le nouveau Monde, fe conferve encore 
parmi les Peuplès de l'Amérique ; & fa Mémoire eft toujours 
én bénédiction. Plaife à la Divine Bonté de fufciter aujour- 
d’hui dans fon Eglife, & dans l'Ordre de faint Dominique en 

articulier, de fidéles Imitateurs de faint Louis Bertrand; des 
Lioies remplis de ce double efprit de pénitence & de zéle; 
de cet ardent Amour de Dieu & du Prochain; de ce coura- 
ge intrépide ; de cette patience ; de cette humilité , qui ont 
rendu fon Miniftére fi utile aux Domeftiques de la Foi, & aux 
Nations Infidelles ; & qui, en l’élevanc lui-même à un fi haut 
dégré de perfection, l’ont couronné enfin d’honneur & de 
gloire. | 

(x } Sacrorum Ritudm Congregatio, eni-|& elegit in Patronum principalem totius 
xis pracibus Catholicæ Majeftatis Sereniffi- | novi Regni Granatæ in Indiis Occidentalibus 
mi'Caroli fecundi Hifpaniarum Regis Sanc-hfanétum Ludovicum Bertrandum Ordinis 
tifimo Porreétis , & ad eandem Sacram Cor-| Prædicatorum, cujus Patrocinio & intercef- 
gregarionem remis , referenre Eminentiff.. | fioge apud Aliffimum , ut in ifdem Linezis 


mo & Reverendiffimo Domino Cardinali| addebatur, plura in dies recipiantur bene$= 
C:pifucchio, benigré anauens , declaravit, | cia, &c. Ibid. | 


Us Dee VS COS Er DU LE CLR 


DE L'ORDRE DE S DOMINIQUE. ÿ27 





VINCENT JOSTINIANI, GENERAL DES FF. 
PRESCHEURS, NONCE APOSTOLIQUE AUPRE'S 
pu Roy D'ESPAGNE, ET CARDINAL DU TITRE 

& DE SAINTE SABINE. 


| INCENT.,de la Maifon des Princes Fafiniani, & de la 

Branche établie dans l'Ifle de Scio, nâquit dans la Capi. 
tale de cette Ifle, le vingt-huit d’Aoùût r $19. Nous avons re: 
marqué plus d'une fois, que le zéle de la Religion, & un 
amour de préférence pour l'Ordre de faint Dominique, étoient 
comme héréditaires dans certe Illuftre Famille. Vincent Jufti- 
niani, qui ne démentit point ces fentimens, embraffa dés fa 
jeuneffe l’Infticut des Freres Prècheurs, & fit fes Vœux dans 
fa Patrie, avant que d’être envoyé à Genes pour y continuer 


fes Etudes { 1). La douceur de fon naturel, autant que la beau- 


té de fon génie, lui conciliérent d’abord l'affection de fes Fre- 
res, & l’eftime de bien des Perfonnes diftinguées dans le Sié. 
cle, parmi lefquelles il y en avoit plufieurs, qui fe glorifioient 
de lui être unies par le fang. L | 

Etienne Ufufmaris , Perfonnage déja fort célèbre dans l’Or- 
dre de faint Dominique , eut des attentions particuliéres 
pour favorifer les progrés du jeune Juftiniani, & lui procurer 
tous les moyens de fe faire honneur, en faifant ufage de fes 
talens. Devenu Procureur Général de fon Ordre en Cour de 
Rome l'an 1546, & Supérieur Général en 1553, Ufufmaris 
voulut avoir pour Affiftant , dans l’une & l’autre Charge, le 
Pere Juftiniani , dont la prudence, l'habileté dans les Affaires, 
éroient bien au deflus de fon âge. L'expérience perfe&ionna 
fes talens : & l'efpric de Religion, dont il parut toujours rem. 


Lrvre=z 
XX X. 





VINCENT 
JUSTINTANT, 





Abbas Micha. Juf- 
tini. in Scio Sacra, 
Pag. 24» 110, 421. 

Ciaconi Tom. II, 
Col, 1916. 

Echard, Tom. Il, 


Pag: 164. 


I. 
Juftiniani natif 
de Scio. 


II. 
Fait bientôt écla 
rer fon mérie 
dans l'Ordre de 
faint Dominique. 


pli, donnant un nouveau mérite à fes autres qualités, fa répu. 


tation fut bientôt établie, dans la Cour du Pape , & dans 
toutes les Provinces de l'Ordre. On en eut une preuve non 
équivoque après la mort de fon Général, arrivée dans le mois 
de Mars 1557, puifque Juftiniani fut élû unanimement pour 
être fon Succefleur, dans le Chapitre tenu à Rome le vingt- 
neuf de Mai 1558. Il n’étoir âgé que de trente-huit ans; & 
l'Ordre ne manquoit pas, d’excellens. Sujets , dont plufieurs 
(1)F. Vincentius Juftinianus, Magifter|liter educatus, & humanioribus Litteris 
Ordinis xLv11 ,ex illuftri & perantiqua Jufti- | probè inftraétus acris ingenti adolefcens, 
.nianorum Chienfis Infulæ Dynaftarum pro- | ibidem ordini nomen dedit, & Profeff1# 
genie ,ineadem Infula natus eft anno r$19 left, &c. Echard. Tom, 11, pag. 164. 
die 28 Augufti, Is fub parentum curd libera-? . RME 


ErvRreE 
XXX. 


VINCENT 
JUSTINIANI. 
SES 








III. 
Dont ileft fait 
Supérieu£ Géné- 
FALSE Op 


1 V. 

Ce qu'il fe pro- 
pofe d’abord pour 
Phonneur de la 
Religion. 


Vide Fontan. in 
AMonum. ad An. 


ie 1559» 1560 


V. 

Il excite le zéle 
de fes Religieux, 
dans le Royaume 
de Pologne. 


s18 HISTOIRE DES HOMMES TEEUSTRES 
avoient déja paru avec éclat dans le Concile de Trente, fous 
Paul III & Jules IH. Il n’y eut Sn ni divifion, ni par- 
tdge parmi les Electeurs, tañt on étoit prévenu du mérite, du 
+: de la fagefle, & de routes les Vertus de Juftiniani ( r ). 
Il en avoit donné de grandes preuves, foit auprès d’Ufufma- 
ris, dans les deux Emplois, dont nous venons de parler ; foi 
dans la Charge de Provincial de la Province d'Angleterre, qu'il 
avoit éxercée avec tout le fuccès, que les circonftances du 
tems permettoient d’efpérer. | 

. Les deux grands objets que le nouveau Général fe propofa 
d’abord, furent de s’oppofer de toutes fes forces au progrés, 
que faifoient alors les nouvelles Héréfies dans prefque toutes 
les Provinces de l’Europe, & d'envoyer cependant des Prédi- 
çcateurs de la Foi dans les Pays des Infidéles. Pour bien remplir 
l’un & l’autre deflein, il travailla avec foin à faire refleurir la 
Régularité, la Piété, & l'Etude dans toutes les Maifons de 
fon Ordre. Telle fut la fin de fes Vifites, de fes Chapitres Gé- 
néraux, de fes Exhortations, & des Lettres très- preflantes, 
qu’il écrivoit à ceux de fes Religieux; qui, par leur réputa- 
tion de doctrine, & de fainteté, étoient plus en état de faire 
réuflir {es intentions. Il y en eut plufieurs, qui alléent annon- 
cer JEsus-CHRr1isTdansles a Pa Orientales, dans le Japon, 
& dans le vafte Empire de la Chine. Quelques autres fe ren- 


_dirent dans les Indes Occidentales , où ils ne recueillirent pas 


des fruits moins précieux. Nos Religieux Portugais, ayant À 
Jeur tête le Pere LL. de la Croix, fe diftinguérent dans la 
premiére de ces deux Miflions, & faint Louis Bertrand , avec 
quelques autres EE dans la feconde, | 

Le Cardinal Staniflas Hofius fut témoin du zéle, avec le: 
quel nos Théologiens Polanois éxécutoiént en même tems, 
Jes Ordres de leur Général pour la défenfe de ia Foi, dans le 
Royaume de Pologne. : L'Héréfié avoit déja pénétré dans les 
Palais des Grands; & l’Hérétique Brentius n’avoit pas craint 
de préfenter au Roy nm un Ouvrage rempli de fes 
profanes Nouveautés, dont il ofoit demander l’Approbation 


à ce Prince, Le.Pere Melchior, célébre Prédicateur, & In- 


quifiteur à Cracovie, arrêta le coup; découvrit à Sa Majefté 
tout le venin caché dans ce Livre, en fupprima plufieurs autres 


(1) Ætatis annum agens 38, eam jam{tam diverfis graviffimorum fui ordinis ho- 
fuæ probitatis, atque prudentiæ opinionem | minum voluntatibus, non modo vitavit invi 
propagaverat, ut fub Paulo IV Generalis|diam, fed omnium gratigm, per annos 12 
Magifter {ui Ordinis Eleétuys fuerit. In qua | huic muneri præfeëtus, comparavit. Ciacon. 
Provinciarum mole fuftinenda , regendifque } Tom. II, Col. 1716. | 

femblables. 


= Re me —— le Om 





OT ni FT 


fs gi 





-DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 529 


femblables, Et par fes Ecrits, autant que par fes Prédications, 


1] réveilla l’attention des Peuples , pour les empêcher d'être 
féduits par la malice des Seétaires, ou furpris par leurs arti- 
fices ( r.). 

Les Lutheriens, & les Calviniftes n’étoient pas les feuls No- 


_Vateurs, qui infectoient alors la Pologne. Le Socinianifme y 
avoit déja fait de grands progrés; & y en faifoit tous les jours, 
. parce qu'on laifloit impuni tout ce qui alloit au changement 
de l’ancienne Religion. Le mal, qui ne pouvoit que s’accroître 


beaucoup par cette tolérance, avoit pris fa fource dans le com- 


-merce, que les Enfans des Grands Seigneurs avoient eù avec 


les Proteftans d'Allemagne ; chez qui leurs Parens les avoient 
envoyé faire leurs Etudes, dans cette faufle perfuafon, que les 
Profefleurs des Univerfités féparées de la Communion Romai- 


.ne, étoient fans Sn ae em habiles que les Profeffeurs 


Cacholiques, & que leurs Enfans apprendroient en perfe&ion 


les Lettres Humaines, fans y mêler les Divines, qui, felon eux, 
étoient la fource.des LHérél 

la Nobleffe Polonoife ne s’apperçut que lorfqu’il n’y eut pref. 
_que plus de remede. Ces jeunes Gens de retour dans leur Pays, 


es : déplorable rh: pr , dont 


parurent bien mieux inftruits des Erreurs des nouvelles Se&es, 


| ss des Lettres Humaines. On les vit fe moquer ouvertement 


u Culte, & des Cérémonies du Pays; & dans les Palatinats, 
où ils étoient les plus forts, s'emparer des Eplifes, qu’ils ôtoient 


aux Catholiques, pour en mettre en poffeflion les Miniftres de 
lErreur. 


Dans une Aflemblée des principaux Seigneurs de Pologne, 
on porta un Décret, pour chafler de leurs Sièges tous les Evè- 


ques Catholiques, & interdire leurs Théologiens, à qui on en- 
treprit de fermer la bouche. Ce fut, felon un Hiftorien Po- 
Jonois, dans cette occafion , que nos Prédicateurs, & nos Doc- 


teurs, bien loin de trembler, ou de fe taire, élevérent plus 


Ÿ 


haut leur voix, pour rompre l’iniquité. Ils voyoient avec dou- 


leur, que Sigifmond-Aupgufte, quoiqu'il ne changeît pas lui- 


même de Religion, fouffroit patienment toutes les entreprifes 


: (1) In magno Poloniæ Recgno præftan-| que Hæreticalia Dogmata in illo latentia 
tiorum Principum Palatia erant Hæref coin. | aperuit & detexit. Profcripfit quoque ex fibi 
quinata, quæ noftri Prædicatores Deo ad-| credita ditione libros cunétos Hærefes con- 
juvante expiaverè, & cüm Brentius impius| tinentes, quas facundo ore à fuggeftu., & 
Hærefiarcha aufus fuiffet libellum , Hæref.| calamo impugnavit, ac damnavit , confta- 
bus refertum ; Sigifmundo Repgi offerre ab] biliendo populumillum in veritate Catholi- 
ipfo approbandum , Pater Melchior Mofti-| cæ Fidei. Bxov. de Prov. Pol. Cap. VI, Ap, 
cenfis, Inquifitor Cracovienfis calamum è| Fontar. in Mon. ad An. 1558. 

manu Regia , ne fubfcriberer , excuilit; at- | 


Tome IF, og  Xxxz 


Livre 
XX X. 


VINCENT 
 JUSTINIANI. 








VI. 
Infeé des Er- 
reurs des Luthé- 
riens, des Calvi- 
niftes, & des 5So- 
ciniens. 


VII. 
Entreprifcs des 
Grands de Pola- 
gne, contre l'E- 
glife. | 


# 


:530 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


Lrver'e de la Noblefle, fans fe mettre en devoir de réprimer des dé- 
XXX.  fordres, qui tendoient au renverfement entier de la Religion 
Yigcens Catholique dans fon Royaume. Le Pere Melchior, fuivi de 
Jusranranz Quelques-uns de fes Freres, les plus connus par leur mérite, 
—— & par leur naiflance, fe préfenta de nouveau à ce Prince, & 
ze sfermere ui fit un Difcours fi patétique, pour lui repréfenter que l'a- 
de quelques Reli- néantiflentent de fon Autorité , le mépris des Loix, & la ruine 
gisux de faint Do- de fes Peuples; feroient immanquablement la fuite de celle de 
Ru jé da Religion dans fes Etats, qu'il commença enfin à agir en Roy, 
& en Roy Catholique. Les Ordonnances des Seigneurs Pro- 
teftans furent abolies, les Doëteurs Catholiques Évorilés, & 
tous les Esèques confervés, ou rétablis ES D Eglifes (1 ). 
IX. Ceci fe pafla en 1560; & le Pere Général, après avoir re- 
Le Pere Général commandé à fes Religieux de Pologne, de continuer à com- 
D la Foi, ; Ê à l'effufion de leur fang , il vint fai 
févérer dansla dé. DATTTE pour 1a roO1, juiqu à 1CHUNON de leur lang, 11 VINt rare 
fenfe de la Foi, la vifite de fes Maïfons en France, où les Calviniftes ne fe ren. 
doient pas moins redoutables , que les Luthériens dans Îles 
Royaumes du Nord. Comme il s'étoit perfuadé, que fi le Col- 
lége de faint ar dépendoit immédiatement du Général 
de l'Ordre, il feroic plus facile d’y maintenir la Régularité, 
d'y faire fleurir les Etudes, & d'en tirer de plus grands avan- 
tages contre les Fnnemis de l’Eglife, il voulut le féparer de la 
Congrégation de France : maïs l’'éxécution de ce deffein ayant 
rencontré plufieurs obftacles, qui auroient troublé la paix, le 
fage Supérieur y renonca ; & dans fon Chapitre Géneral , tenu 
à Avignon dans le mois de Mai r$6r, il remit toutes chofes 
fur l'ancien pié. Les défordres caufés par l'Héréfie ne lempé- 
chérent pas de parcourir plufeurs Provinces du Royaume. Il 
{e trouvoit à Paris dans Île mois de Juillet de la même annce; 
Echard, Tom. 11, & il aflifta, avec le Général des Francifcains, & celui des Ma- 
pag. 164 Col. 2. . \ : 
thurins, à un Acte de Sorbonne , comme il eft remarqué dans 
les Aë&tes de la Faculté. 





X. 
Il fe rend en 
France. 


Et  - ncile Pendanc le fameux Colloque de Poïfi, lequel, comme on 
de Trente. fçait , n’aboutit d rien, par l’obftination des Miniftres de la nou- 


velle Réforme, notre Général rerourna en Italie, & fe rendit 


(r) Cdm in Petricovienfibus execrandis] gem adiere , fuadentes illi validiffimis ratio= 
comiti's pulf effent Epifcopi omnes ex fuis nibus , ne id peragi fineret , ni de Catholica 
Eccleft:s Hæreticorum Principum Decrero ,[fide a@um vellet, in damnationem animæ 
profcripi.s quoque Sacræ Theologiæ Doc-|fux , atque fubditorum Regni ruinam : qui 
toribis | Fratres Prædicatores , Melchiorlemanata contra Epifcopos , & Theologos 
Moticerfis Inquifitor Cracovienfis, Vale-} Decreta revocavit, &c. Brov. si fp. Cap. 
rianus, Cyprianus , Sarbinius, & Fœkix, in-[ III , Ap, Fontan, Page 507: | 
viétiffimi Fidei Pngiles, Sigifmurdum Re- | 


— 





: DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. s3r 
à Trente, où il prit fa place parmi les Peres du Concile, dans 
coutes les Seflions, qui fe tinrent fous le Pontificat de Pie IV. 
Le Cardinal Palavicin, dans fon Hiftoire du Concile de Trente, 
remarque, que Vincent Juftiniani fe déclara hautement pour 
le fentiment de ceux, qui foutenoient la néceflité de la Réfi- 
dence comme de Droit Divin, & qu’il défendit avec beaucoup 
de vigueur les Priviléges accordés anciennementauxR éguliers, 
par le Saint Siége, & confirmés par le Concile Général de 
Vienne. Il ne s'oppofa pas néanmoins à la modification de quel- 
ques-uns, que les Peres de Trente jugérent à propos de réduire 
au Droit Commun. 

. Il étoit avec raifon bien moins jaloux de ces Privilèges, que 
de la confervation de la paix , ou des intérêts de l’Eglife. Il vic 
avec plaifir, dans ces faintes Affemblées, fix Archevèques de 
fon Ordre, dix-fept Evêques, & vingt-huit célébres Doeurs, la 
ps Théologiens du Pape, ou de quelque Prince Chrétien. 
Il fçut profiter de cette occafion, pour recommander à ceux- 
ci d'employer leur plume, & leurs talens, pour attaquer, cha- 
cun dans (on Pays, les nouvelles Héréfies, & travailler felon 
” leur Vocation au Salut des Ames. Le Concile ayant fini fes 
Seffions, & Juftiniani, qui étoitc le premier de fept Généraux 
d'Ordres , en ayant foufcrit les Aëtes, il prit le chemin de Bo- 
logne, pour y préfider à un Chapitre Général , convoqué pour 
le vingt-uniéme de Mav 1 $64. Dans cette Affemblée, Vincent 
Juftiniani ne fe contenta pas de faire recevoir tous les Décrets 
du Saint Concile, & d'en recommander l’Exécution À tous fes 
Religieux ; il les chargea encore de les expliquer aux Fidéles, 
& de leur en faire fentir l'utilité, ou la nécelfité , tant pour le 
Réglement des Mœurs, que pour la confervation du Sacré 


Dépot. S'il ne crut pas néceflaire de renouveller les Ordon- 


nances de fes Prédécefleurs, touchant lobligation de s’en tenir 
toujours aux Principes de faint Thomas, il n’oublia pas de 


LIvRrE 
XX X. 


VINCENT 
JUSTINIANI. 
ER EEE EN 





Lib, XXIIT, Cap 
II, n. 219, 
Lib. XXIV, Cap. 
XII, h, ée 


Ibid. Lib, XXI, 
Cap. VIII, 0.13. 
XI11. 

I] recommande 
PExécution des 
faints Décrets , 
dans fon Chapitre 
de Bologne, 


déclarer en préfence de tout le Chapitre, que les Peres du 


Concile avoient marqué dans toutes les occafions , un fi grand 


refpet pour la Doctrine du faint Doéteur , que dès qu’il fe pré- 


fentoit gg dificulté À décider , ou expliquer , ils avoient 
recours à fa Somme Théolosique. Il ne parloit que de ce qu’il 
avoit vi. | 

- Pendant le féjour qu’il fit à Rome, depuis le Chapitre de 
Bologne jufqu’a fon départ pour l'Efpagne, notre Général re- 


Gut plufeurs affligeantes Nouvelles. Si d’un côté il eût lieu 


de fe réjouir dans le Seigneur, de fçavoir que plufieurs de {es 
Xxxi] 


XIII. 
Il apprend avce 
douleur , les ravie 


ges de l’Héréfie. 


552 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


Liver Religieux, dans différens Royaumes, continuoient à écrire, 


XX X. 


VINCENT 
JUSTINIANI. 











Fontan. in Monum, 
An. 1564: 1565. 
XIV. 


Et les excés des 
Turcs dans lIfle 
de Scio, 


Voyez ci-deTus Ti 
mochée Juiti-iani » 
Liv. XX VII, p. 295$: 

Hi, Eccl. Liv. 
CLXXVI, n, 36. 
X V. 

Sélim IT, accor- 
de 0 à fa 
recommandation, 


XVI. 
Jaftiniani vifite 


fon Ordre en Ef- P 


pagne. 


_ 


à prècher, & à difputer avec fuccès contre les Ennemis de la 
Religion ; il ne pouvoit apprendre de l’autre, fans une vive 


douleur, que la fureur des Seétaires avoit déja brûlé, ou dé-. 


truit plufieurs de fes Monaftéres , & profané plufieurs Eglifes, 
tant en France , qu'en Allemagne, & 
d’une prochaine Perfécution dans les Pays-Bas. La défolation 
de PIfle de Scio, furprife, & ravagée par les Armées Otroma-- 
nes , étoit encore pour lui un juite fujet d’afflition ; affliétion 
d'autant plus grande , que la Religion & le Sang l’intérefloient: 
au malheur de fes Comparriotes. Les Infidéles, dans cette ren-- 
contre, avoient paru particuliérement acharnés à ruiner, ou à 
perdre les Familles des Juftiniani. Nous avons parlé aflez au 
long de cetrifte Evénement dans le vingt-feptiéme Livre de 
cet Ouvrage. Il fuffit d'ajouter ici que, (lon quelques Hifto- 
riens, notre Géneral eût le crédit d'obtenir de Sélim II Em- 
pereur des Turcs, le rétabliffement des Juftiniani dans leur Pa- 
trie, & l’Exercice public de la Religion Catholique dans l’Ifle 
de Scio ; où il fit depuis diverfes Fondations pour l’Entretien 
des pauvres Familles, que les Turcs avoient réduites à [a né- 
ceflité de chercher leur pain. | 
Avant la fin de l'Eté de 156$, notre Général partit d’Italie, 
our aller faire la Vifite de fon Ordre, dans Ê 
d’'Efpagne. Nous ne doutons sen que lun des principaux mo- 
tifs de ce Voyage ne fut l’efpérance , ou le défir, de Aire avan- 
cer la délivrance de lilluftre Archevêque de Toléde, Don 
Barthelemy de Carranza,détenu depuis plufieursannées dans les 
Prifons de l’Inquifition d’Efpagne.Vincent Juftiniani connoifloit 
les éminentes Vertus de ce Grand Homme, & il chérifloic 
particuliérement fa Perfonne. Il avoit agi fortement en fa fa- 
veur dans le Concile de Trente; & il avoit été témoin de la 


vivacité , avec laquelle les Peres s’étoient tous intéreflés pour. 


la même Caufe. Enfin le Pape Pie IV, après de longs délais, 
accordés au Tribunal d'Efpagne pour la terminer, alloit faire 
partir fon Légar, & les autres Commiflaires Apoftoliques , 
“ra de mettre la derniére main à cette affaire. Le Pere 


Général les dévança, réfolu de faire tous fes efforts auprès du 


Roy Cacholique, dont il connoïfloit la Juftice & la Religion. 
Nous avons reniarqué ailleurs les moyens, qu’employérent les 
Officiers du Tribunal , pour’éluder les bonnes intentions de Sa 
Sainteté, & celles du Légat Apoftolique. Le zéle de notre. 
Général n’eût pas alors un meilleur fuccès ; maïs la Providence 


qu’on étoit menace: 


es Royaumes 





DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 53; 


Jui fit naître bientôt après , un occafion favorable de fervir le 
Prélat oprimé: il en profita.” 

Tandis qu’il continuoit fes Vifites, dans une grande & flo- 
_riffance Province, où fa piété pouvoit s’édifier par celle de 
plufieurs excellens Religieux , non moins eftimables par leur 
régularité, que par leur Doûrine, il apprit, avec la joye qu’on 
peut imaginer, que le Cardinal Aléxandrin, Religieux de fon 
Ordre, venoit d’être élevé au Souverain Pontificat, fous le 
nom de Pie V. Sur cette agréable nouvelle , le Pere Général, 
quittant la Caftille, reprend en diligence le chemin de Rome; 
& après avoir rendu fes refpects au nouveau Pape, il l’inftruit 
de toute l'affaire du Primat d’Efpagne, & de la conduite des 
Inquifiteurs. Son raport eft conforme à celui du Cardinal Lé- 
gat, & la réfolution du Vicaire de JEesus-CHr1sT, répond 
aux juftes défirs de l’un & de l’autre. Le Pape Pie IV, n’a- 
voit pû obtenir du Roy Catholique, que l’Archevêque de 
Toléde fut transféré à Rome, ni vaincré les oppofitions du 
Tribunal; la férmeté de fon Succefleur en vint bientôt à bout, 
du moins fur ce point. Juftiniani eût la confolation de voir en- 
fin Carranza dans un Pays, où il commenca à refpirer ; parce 


qu’on avoit qe lui les égards, qui étoient dûs autant à f2 


Vertu, qu’à fa Dignité. Dès ce moment, notre Général ne lui 
laïffa rien défirer, de tout ce qu’il pouvoit attendre de la part 
d'un Ami fincére & généreux. : | 

Parmi les Sollicitudes du Gouvernement, & au milieu des 
plus grandes affaires, que Sa Sainteté confioit quelquefois à la 
prudence de Juftiniani, ce Général ne perdit jamais de vûe le 
double objet, qu'il s'écoit propofé dès le commencement, pour 
la Propagation de la Foï chez les Infidéles , & la défenfe des 
Dogmes Carholiques dans les Provinces de l’Europe, que 
l'Héréfie infectoit. Il écrivoit fouvent à tous les Provinciaux 
de POrdre , pour réveiller leur zéle, en leur enjoignant de 
choifir de bons Prédicateurs pour les Mifions Etrangéres ; & 
d’habiles Théologiens, pour {es oppofer aux Hérétiques. Lau- 
rent Surius parle 2. célébre Difpute , dans laquelle le Prieur 
de notre Couvent de Nimégue, bte avec tant de fuccés, 
les Vérités de la Religion , infolenment atraquées par les Mi- 
niftres de lErreur, que plufieurs Seétaires détrompés voulu- 
rent rentrer dans le fein de l’Eglife Romaine (r ). | 


(x) Infurrexit Ludovicus, & facundo 
 ©re... Aroumenta propofuit contra divinif- 
fimum Euchariftiæ Sacramentum ; quibus 





Doëtrinis , Argumentorumaue vi, ætern 


X x xii] 


adduétis refpondit Prior tant Eruditione; 
Scripturæ Sacræ Textibus , Conciliorum: 


Livre 
XXX. 


VINCENT 
JUSTINIANI. 
D ET nd 








X VII. 

Il apprend l’Exal- 
tation de Pie V, 
& revienr promp- 
tement à Rome. 


XVIIL. 

Où il rend de 
bons fervices à 
l’Archevêque de 
Toléde. VON: 


XIX. 
Continue à fou= 
tenir le zéle de {es 
Religieux qui 
combattent. 


Livre 
XX X. 


VINCENT 
JUSTINIANI. 
tort ie. Pret De TN 2 








X X. 
Et qui fouffrent 
pour la Foi. 


Fontan, ad An,- 


156615671568, 
ts69, &c. 


X XI. 


Dansle Chapitre | 


de Rome, il tra- 
vaille avec fagefle 
à:faire fleurir la 
régularité & la 
Science. 


XXIL 
Ses Soins pour 
une nouvelle Edi- 
tion de tous les 
Ouvrages de faint 
Thomas. 


534 HISTOIRE DES HÔMMES ILLUSTRES 


On apprit depuis à Rome les Combats, que bien d’autres de 
nos Religieux foutenoient en France contre les Difciples de 
Calvin; & on rendit graces à Dieu, de ce que plufieurs d’en- 
tre eux avoient eù le Lien de fouffrir, & de mourir pour 
la Confeflion de la Foi, à Touloufe, à Pamiers, à Béziers, 
à Caftres en Albigeois, à Morlane en Bearn, à la Rochelle , à 
Angoulême, & dans plufeurs autres Villes, ou Provinces du 
Royaume, où la Prétendue Réforme portoit le fer & le feu. 
On peut voir dans les Monumens de l'Ordre, les noms de ces 
généreux Confeffeurs de JEsus-CHR1ST, & les divers gen- 
res de Supplices qu’on leur fit fouffrir. sat age ayant 
reçu les Relations de ces tragiques Scénes, les préfenta au 
Saint Pape Pie V, & les fi lire dans fon Chapitre Général 
tenu à Rome, au mois de Juin 1569(1). 

Le Souverain Pontife honora de fa préfence, ce même 
Chapitre ; dans lequel le Pere Général parut bien moins ap- 
pliqué à porter de nouvelles Ordonnances, ou de nouveaux 
préceptes, qui ne fervent quelquefois qu’à rendre le joug & 
plus pefant & plus dangereux, que foigneux de faire éxae- 
ment obferver ce qui étoit déja établi. Il retrancha beaucoup 
de Cenfures, qui éroient fort multipliées, & ne réferva que 
celles , qui étoient exprefles dans nos Conftitutions. Il ordonna 
aux Supérieurs de veiller avec une nouvelle attention fur les 
Etudes de leurs Religieux , de faire foutenir publiquement des 
Théfes à ceux, dont l’efprit & la capacité donnoient de plus 
belles efpérances ; & d'engager les Profeffeurs à enfeigner 
principalement l’Ecriture Sainte, la Théologie Dogmatique 
& Morale, fans négliger la Scholaftique. 11 vouloit qu’on re- 
tranchât les Queftions inutiles, qui occupant trop fouvent 
l’efprit des jeunes Etudians, leur ôtent les moyens & le rems 
de vacquer à l'Oraifon, ou à une Etude plus férieufe, & plus 
importante. Enfin il annonça aux Définiteurs du Chapitre, & 
par eux, à toutes les Maifons de fon Ordre, une nouvelle Edi- 
tion de tous les Ouvrages de faint Thomas , qui parut à Rome 
l'année fuivante. Cette Edition plus correcte, & plus parfaite 


fwientià linguam ejus dirigente , ut confu- 
fus Hæreticus obmutuerit. Tunc adftantium 
Catholicarum vox erupit laudantium Deum, 
qui non deferuit fperantes in fe. Quo faéto 


odium Fidei fævientes , fanguinis effufione 
innumeros direxerunt in CE : inter quos 
fequentes recenfentur ex noftris... Om- 
nium iftorum , & aliorum, numero 19 , he- 


multi ex Hereticis, abjuratis iniquis Dog- 
matibus Calvini, fan@æ Matri Ecclefixz re- 
conciliart petierunt. Lasr, Suriss, Ap. Fon- 
tan. in Monurm. pag. 521. 

.{1) Herctici çonua Religiofos ipfos in 


roum gloriofus pro Catholicâ Fide crium- 
phus Pi V. Pont. fanétiffimi auétoritate com- 
probatus eft. 44,Cap. Rom. Ap. Fontan. in 
Mognm pag. 5130 . 


DU ET, CPR ES 


me 


Dé Li JU ÉD) Fac 


: Juftiniani 


DE L'ORDRE DE S$S. DOMINIQUE. 535 
que celles, qui avoient précédé, fut entreprife par le zéle, & 
fous la Direction de notre Général, qui avoit affemblé pour 
cela plufeurs habiles Théologiens dans le Couvent de la Mi- 
nerve, & un grand nombre d’anciens Manufcrits, fur lefquels 


il fic corriger les fautes qui s’étoient glifites dans la plüpart 
des autres Editions. On n’avoit pas encore mis la derniére 


ur la fin de 1569, Vincent 
ut.nommeé Nonce de Sa Sainteré, & envoye à la 
Cour d’Efpagne, pour le fujet que nous allons expliquer. 

Il y avoit à Milan une Éplife Collégiale , apellée Sainte- 
Marie de la Scala, fondée par une Dame de ce nom. Le Droit 


main à ce ne travail, lorfque 


Lrvre=e 
X XX. 


| 
VINCENT 
JUSTINIANI. 

Dr ue ne", nee à 


X XIII, 

Il eft nommé 
Nonce Apoftoli- 
que, à la Cow 
d'Efpagne. 


de Patronage des Canonicats appartenoïit au Roy Catholique, 


comme Duc de Milan, & ce Prince préfentoit à l’Archevèque, 
Jequel, fur fa nomination, conféroit le Bénéfice. Comme les 
Chanoines de la Scala, dans le feiziéme Siécle, vivoient dans un 
grand libertinage, le Cardinal faint Charles Borromée entre- 
prit de les réformer : & cette entreprife, auffi jufte , que nécef- 
faire, lui attira les plus rudes perfécutions. Les Chanoiïnes al. 
léguérent d’abord une prétendue Exemption, & firent décla- 
rer au Saint Archevêque, qu'ils ne fouffriroient point fa Vifite. 


Ils maltraitérent quelques-uns de fes Officiers, & le traitérent 


Jui-même avec beaucoup d’indignité ,.lorfqu'il fe a à 
leur Eolife, dont on lui ferma les portes, Ils firent plus : foute- 
nus par Île Gouverneur de Milan, qui fit publier un Edit pour 
la confervation de la Jurifdiétion Royale; ils écrivirent . & 
firent écrire au Roy Philippe IT, pour le prévénir contre leur 
Archevêque , qu’ils repréfentoient comme un féditieux , & un 
Perturbateur de la paix ; qui, pour contenter fon ambition, vou- 
l6it ufurper les Droits des Eglifes, & ceux de Sa Majefté Ca- 
tholique. Le Gouverneur ofa écrire au Pape fur le même ton. 
Mais Pie V avoit déja éxaminé, & décidé cetre Affaire en fa- 


XXIV. 
Motifs de cette 
Légation, 


Giuffano Lib. Ils 
Cap. XX. 

Ciaconi. 

Hift, Eccl. Liv. 
CLXXI, n.106,&c, 


veur du Saint Cardinal. Il lui promit fa protection , & volut lui 


aflurer celle du Roy d’Efpagne. 
Si ce ne fut pas le 

voyer notre Général à la Cour de Caftille, où il avoit à traiter 
de quelques autres Affaires, qui regardoiïent le bien général 
de l’Eglife, & la défenfe de la Chrétienté contre le, Turcs, 
c'en étoit du moins un des plus preffans. Nous avons les Let- 
tres Apoftoliques , que Sa Sainceté écrivit au Roy d'Efpagne, 
pour le prier d'écouter favorablement fon Nonce; de s’en rap- 
porter à ce qu’il lui diroit de fa part ; & de l’expédier prompte- 
ment, parce que fa préfence à Rome étoit néceflaire au bien 


feul motif, qui engagea le Pontife à en- 





536 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


| de fon Ordre ( 1). Ces Lettres font du dixiéme Oétobre 1 $ 69. 
IVRE de | 

XxXx. Saint Charles Borromée adrefla les fiennes du trente de No- 
. vembre fuivant, au même Nonce, pour le prier d’agir auprès 
. - du Roy, avec fa prudence & fa fagelle ordinaire, afin d’arrèer 
——— les entreprifes des Méchans, & de lui procurer la liberté d’éxer- 

XXv. cer fa Jurifdiétion Eccléfiaftique , non pour la deftruction, 
S- Charles Bor- mais pour l'amendement des coupables, & l’édification des 


romée lui recom- | : | 
© imande lesiotérèrs Fidéles. Fontana nous a confervé Îa Lettre du faint Archevé- 


de fon Eglif. que, écrite en Italien. 5 
Des ON Ein connoître de quelle mäniére le Nonce remplit fa 
XX VI. Commifion, par la conduite du Roy d’Efpagne. Ce Prince ne 

I remplitlesde- fe contenta pas d’ordonner au Gouverneur de Milan de fup- 
fins du $.Cardi- Lrimer inceflamment l’Edit publié fur le fait de la Jurifdiétion ; 
il lui écrivit encore de procéder avec vigueur contre les rebel- 

des , qui avoient été aflez infolens pour Ft violence à la Per- 

fonne du Cardinal, dans la Vifite du Chapitre de la Scala ; & 

de châtier févérement les coupables, principalement ceux qui 

Ç Sifano, Vie de avoient tiré des coups fe mer contre la Croix. Sa Majefté 
Chap. XXIV.  déclaroit en même tems, que bien loin de vouloir empêcher 
.Eccl, Liv. ; VERS À 

cLXXI, mn u3: que la Collégiale demeurât fous la Jurifdi&ion de l’Archevè. 

moe que, elle le prioit au contraire d’en prendre foin, de la vifiter 
pour en corriger les abus, & y établir tout ce qui feroit nécef- 

faire au bon ordre. Le Gouverneur fe foumit , & obtint du 

Pape un Bref pour fe faire abfoudre, afin de pouvoir partici- 

er aux faints Myftéres à la Fête de Noël. Le Prévôt du Cha- 

itre de la Scala, fut aufli des premiers à fe reconnoître, & à 

demander l’Abfolution ; & les Chanoines, après quelque réfif- 

tance ,qui caufa de nouveaux fcandales,voyant que le Pape étoit 

réfolu de les chârier avec rigueur, s’humiliérent enfin, & em- 

a ide le crédit même de faint Charles, pour appaifer le 

ouverain Pontife juftement indigné contre eux. | | 

XXVIL Vincent Juftiniani n’étoit pas encore de retour d’Efpagne, 


Heft honoréde Quand le Pape Pie V l’honora de la Pourpre Romaine, dans 
la Pourpre Ro- ? 
maine. (1) Charifimo in Chrifto, Filio noftro E audiat , eique fecum loquenti eandem 
Philippo Hifpaniarum Regi Catholico , &c. | fidem habeat , quam nobis ae , majefta- 
Ibid. tem tuam vehementer rogamus; à qua illud 
Dile&üm Filium noftrum Magiftrum Vin- | quoque petimus , ut illum negotiis , quorum 
centium.Juftinianum , Ord. Prædicatorum | caufi à nobis miflus eft, bene , ut fperamus, 
Generalem, virum nobis probatiffimum, | celeriterque expeditis , quèm primum ad nos 
quibufdam de rebus , ad animarum falutem, | remittat, ut eo abfente Religïo fua, quam 
publicamque utilititem magnoperè perti- | nos etiam profitemur , quäm minimum fieri 
nentibus, äd majeftatem tuam mitrimus , [poteft, detrimentum patiatur. Erit id nobis 
_ eum pro fua eximia in Deum omnipotentem | gratiffimum. Datum Romæ apud fanétum 
pietate, & erga nos, fanétamque hanc fe- | Petrum fub annulo Pifcatoris die x Oétobris 
dem reverentiä benigné ut accipiat , atignté- | 1569, Pontificatüs noftri anno quarto. 





la 


""DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 5:37 
12 Promotion qu'il fit de feize Cardinaux le dix-fepr de Mai 
1570. En lui apprenant certe nouvelle, Sa Saintete hi envoya 
en même tems un Bref A poftolique, pour le confirmer dans {a 
Charge de Général de l'Ordre, jufqu'au prochain Chapitre, 

qui ne pouvoic être aflemblé qu'aux Fêtes de la Pentecote de 
l'année fuivante, C'eft ainfi que deenos jours ,le Pape Benoît 
XIII en a ufé à l'égard du Pere Auguftin Pipia, foixante-deu- 
xiéme Général des Freres Prècheurs. 

La Dignité de Cardinal, fans rien changer dans la conduite 
ordinaire de Juftiniani, fervit à donner un nouveau luftre à 
toutes fes Vertus ; & augmenra de beaucoup fes occupations, 
ayant été Préfet de la Congrégation de l’Index, de celle des 
Evèques, & des Réguliers, Protecteur de l'Ordre de Vallom- 
breufe, & depuis Vice-Prote&eur de fon Ordre. Il eut auffi 
l'Adminiftration de l'Abbaye de faint Syr à Génes, qu’il ceda 
aux Théatins , avec l’agrément du Pape. Dans le Chapitre Gé- 
néral de Rome, où on lui donna un Succeffeur pour le Gou- 
vernement de l'Ordre de S. Dominique, il fit faire une Or- 
donnance, felon laquelle les jeunes Religieux , reçus pour les 
Provinces infectées d'Héréfie, devoient être envoyés en Iralie, 
ou en Efpagne, pour y faire leurs Etudes. Cette précaution 
n'éroit point indifférente, dans un tems, où les Novateurs mal- 
beureufement zélés à répandre par routes fortes de voyes, leur 
faufle Doûrine , ne laifloient guéres à ceux qui devoient la 
combattre, la liberté, & le repos néceflaires pour s’inftruire. 
Il eft vrai qu'un arrangement jugé néceflaire, engageoit l’Or- 
dre à des dépenfes confidérables, tant pour le Voyage des Re- 
ligieux, que pour leur entretien hors de leur Patrie ;mais notre 
zélé Cardinal ne refufa point d'y contribuer felon fes falcul- 
tés. Er c’eft dans le même efprit, qu’outre les autres répara- 
tions, qu’il fit faire dins PEpglife, & dans le Couvent de la 
Minerve, il y fonda une Bibliothèque, qu'il enrichit de plu- 
fieurs bons Livres ( : ). 2 

Après la mort du faint Pape Pie V, & l’Exalration de Gré- 
goire XIII, le Cardinal Juftiniani , qui avoit reçu du premier le 
Titre de faint Nicolas, opta celui de fainte Sabine. Egalement 
agréable à l’un & à l’autre Pontife, il fut aufli employé par 
tous les deux, dans la décifion des Affaires les plus importan- 
tes, qui étoient portées devant le Saint Sitge : & cette fuite 


_{1)Sacellum in æde fupra Minervam, Bi-] ædes; alibialia ædificia extruxit. 17 Addition, 
bliothecam infionem, magnam Monafterii| Ad Cracom. To. 11, Co’. 17.7. 
eidem ædi junéti partem, & vicinas amplast 2. | 

Tome IF, Yyy 


Livre 


XXX. 


VINCENT 
JUSTINIANL 
RSR 


Pen or en — à 


XX VIII. 
Nouveiles occus 
pations. 


Fontan. in Monw, 
pag. 522. : 


XXIX, 
Plus occuné en- 
core du foin de 
fon Salut. 


nn 2 


LIVRE 
X X X. 


VINCENT 
JUSTINIANT. 
Qi ee er et "à 








XXX. 

Il obtient eafin 
Ja deliirance au 
pieux Archcvêque 
de Toléde. 


XX XI. 
Sa mort. 


$33 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 
d’occupations, où il fe trouvoit depuis fa jeunefle , ne le rendit 
jamais ni moins vigilant fur lui-même, ni moins appliqué aa 
fainc Exercice de la Prière , & à la pratique de toutes les 
Vertus Chrétiennes. Humble, modefte, toujours Religieux : 
on loue particuliérement en lui un zéle très-ardent pour la pu- 
reté de la Foi, & les intésèts de la Religion, une tendre cha- 
rité pour les Pauvres; l'amour de la Juftice | & une conftance 
à route épreuve pour la défenfe de ceux qui écoient dans l'op- 
preffion , ou dans l’affliction. 1 | 
Nous avons vû ce qu’il avait fait fous le Pontificat précé- 
dent , en faveur de FIlluftre Archevêèque de Toléde. Cette 
Affaire, malgré la bonne volonté, & la diligence de Pie V, 
n'ayant pü être entiérement terminée avant fa mort, le Car- 
dinal de fainte Sabine continua, ou renouvella fes inftances, 
auprès de fon Succefleur; & c’eft en partie par fes foins, que 
le pieux Primat d’Efpagne fut enfin rendu à fes Freres. Il l’a- 
voit fouvent vifité, & confolé dans ke Chäteau Saint-Ange; 
& fe flatoit de pouvoir s’entretenir plus long - tems avec lui 
dans le Couvent de la Minerve : mais il femble que la Provi- 
dence ne lui accorda la confolation de l’y voir entrer, que pour 
être le dépofitaire de fes derniers fentimens , & Île cémoin de 

fa fainte mort. | 0 
uoique notre Cardinal ait furvêcu de plufieurs années à 
Barthélemy de Carranza, nous ctou le détail de ce qu'il 
fit depuis cette Epoque jufqu’à fa mort, qui arriva un Sa- 
medi vingt-huitiéme d’O&obre 1582 (1). Il n’étoit âgé que 
de foixante trois ans & un mois, & quoiqu'il eut été pendant 
douze années à la tête de tout fon Ordre, & autant de tems 
dans le Sacré Collége. On Flinhuma dans lEplife de la Miner- 
ve, où il avoit fait bâtir une Chapelle dédiée à faint Thomas 
d'Aquin. Outre plufieurs Lettres adreflées aux Religieux de 
fon Oïdre, pour Les exhorter à la régularité, & au zele du 
Salut des Ames, on lui attribue un Recueil fur des Matiéres 


. (1) Abfens in Hifpania Cardinalis Tit. }laudes fui nominis excitaverat, purpuram 
fan@i Nicolai inter imagines fatus , ac dein-{indutus fuperavit, Obiit Romæ anno 1f8a 
de frb Greg. XII. Tit. fan@tæ Sabinæ ho- |ætatis fuæ 63, $ Cal. Nov. & in Templo 
neftatus, graviffimis ab utroque Pontifice |fanétæ Marie fuper Minervam hoc Epita 
Reip. negoriis adhibitus, quas m regendo |phio infynitut. Ciacon. Tom. II, Col, 1716. 
Dominicano Ordine , cæterifque negotiis, | 
| D. ©. M. 


Fr. Vincentio Jufinianô, Gennenfi , fuæ [fumpto. Obiit 18 Oétob, an. 1582. Vixit 
ætatis 38 Ele@to Gener. Ord. Prædic. inde | A. 63. M. 2. Petrus, Jofeph, & Greporius 
aonorum $1 in numer, S. R.E. Card. af-[Frazespp | 


DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 539 
Eccléfiaftiques, auquel il a donné, dit-on, le Titre de Tréfor. 
Mais je crois qu'on a attribué par méprife, à notre Cardinal un 


Ouvrage, qui appartient à un Domincain , apellé Vincent Juf- 
tiniani Antift. 





IGNACE DANTE,EVÉQUE D’'ALATRI. 


E sAR-ALEXx1Ss, dans fon Catalogue des Hommes Illuf- 

tres de la Ville de Péroufe, n’a point oublié Ignace Darge, 
dont prefque tous les Auteurs Italiens du dernier Siécle ont 
parlé avec cloge. Il étoit né à Péroufe l’an 1 $37 : fa propre 
Famille fut fa premiére Ecole; où , avec les Elemens de la Re- 
legion, il apprit les Principes de plufieurs Sciences, qui le ren- 
dirent depuis fort célébre. 

Pierre-Vincent Dante, de La Famille des Rainaldi, fort dif- 
tingué parmi les Sçavans du quinziéme Siécle, étoit ayeul de 
notre Prélat. Son pere nommé Jules Dante ne s’étoit pas fait 
un moindre nom, par fon habileté dans l’Archireure, l’Aftro- 
nomie, & la Cofmographie, Celui-ci avoit une fœur, apellée 
Théora Dante, fort connue aufli dans la République des Let- 
tres, parce qu'elle excelloit dans la Science des Mathématiques, 
dont elle compofa plufeurs Ouvrages, pendant que la Pefte, 
qui défoloit la Ville de Péroufe en 1497, la retenoit dans une 
Maiïfon de Campagne. Tous les enfans de Jules Dante, dès 
leurs jeunes années, apprirént de lui cé qui pouvoir les faire 
eftimer parmi les hannèêres gens. Ignace n’avoit pas encore 
atteint {a feiziéme année , qu'il fembloit parrager avec fan 
pere la réputation de {çavant. | | | 

Il la furpaffa dans la fuire : car ayant embraffé l'nftitut de 
faint Dominique ; foir (comme l’a gra l'Abbé Ughel après Fon- 
tana ) dans le Couvent de faint Marc à Florence ; ou plutôt 
dans celui de Péroufe, ainfi que l’aflurent plufeurs autres Hifto- 
riens ; {es rapides progrès dans l'Etude de la Religion, firent bien 
connoître qu'il avoit du génie pour tout; & que dans fout ce 
qu'il vouloit fçavoir, il pouvoit y exceller. Bon Philofophe, 
habile Théologien, Orateur patérique, éloquent ; il fembloit 
avoir acquis dans un âge peu avancé, ce que les autres vou. 
droient acquérir, par le travail de toute la vie. La Science de 
Ja Religion , fi convenable à La fin de fa Vocation, ne put l’em- 
pêcher de culriver toujours celle des Mathématiques (1).U s'y 

(1) F, Ignatius Dante J ali magni illius aurifabri , Archiceéti Mathematiciq ue Perufini 
Yyyy 


Livre 
XX X. 


Hit. Ecci. Liv. 
CLXXI, nu, 3:36. 





IGNACE 
DANTE. 


In Elogi:s Cla'oium 
Perufinor. Cencur. L 

Razzius de Epifc. 
ævifui, & fuz Roi. 
Prov. pag. 123. &c. 

Fontan, in Thearr. 

2g. 117. 

lta. Sacr. Tom. Île 
Col. 291. 

Moceri, Tom, III. 

Echard. Tom. Ile 
pag: 276: 


I. 
Habileté de 
ante. 


# 
$40 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 
Livee perfectionna;&ce fut principalement par cet endroit, qu'il fe 
XXX. rendit fort cher à plufeurs Souverains Pontifes, & à tous les- 
Toracz Princes d'Italie; furtout aux Grands Ducs de Tofcane, Côme , 
E | : | 
Din re Mo 20 de Médicis. | oo 
= Ces deux Princes l’'engagérent à pafler plufieurs années à 
Florence ; à donner des Lecons Publiques de Mathématique 
pour l’inftruction de la jeuneffle , & à entreprendre divers Ou- 
vrages, dont les Curieux admirent encore aujourd’hui le def- 
fein, le goûr, & la beauté. | 
Après la mort de Cofme de Médicis, donc l’eftime particu- 
liére, & fa tendre amitié pour Dante, l’avoient long-tems re- 
tenu auprès de fa perfonne, la Ville de Bologne richa de l’at- 
tirer dans fes Ecoles, pour y-exciter l’émulation ,& en augmen- 
ter la réputation. Le Sénat bonora fon mérite; & Dante y 
travailla avec le même fuccès qu'il avoit fait à Florence. Il y 
dreffa divers Monumens, qui ont immeortalifé fa mémoire. On 
en voit quelques-uns FRA à Place Publique de Bologne, dans 
- le Palais de l'Archevêque, dans l’Eglife de faint Pétrone, & 
dans celle de faint Dominique. La Chapelle, où repofent les 
_ Reliques du faint Fondateur, fut mife par l’habileté de Dante 
dans cet état de perfeétion, qui a fait depuis l’admiration, on 
l’étonnement des Maîtres dans l'Art. La Communauté pour 
marquer fa fatisfaction , fit préfent au Pere Dante d’une petite 
Relique de faint Dominique, dontil enrichit dansla fuite notre 
Eglite de Péroufe. | 
Après avoir rendu fes derniers devoirs ä fon pere l'an r$75, 
il perdit l’année fuivante fon frere ainé Vincent Dante, dont 
la réputation n’étoit pas moindre que celle de fes Ancêtres : 
fçavant Mathématicien, Achiteéte, Sculpteur , & Peintre, il 
avoit refufé des Penfions confidérables, que lui offroit le Roy 
Philippe IF, qui vouloit l'attirer en Efpagne, pour y achever 
les Peintures de. l’Efcurial. Il n'étoit âgé que de quarante-fix 
ans, quand il mourut à Péroufe en r $76. 0 À 
Ignace Dante publia bientôt après fon Ouvrage intitulé : 
La Science des Mathématiques, dédié à Jacques Boncompagno, 








II. 
Ilen a laiflé de 
beaux Monumens 
à Florence, 


TE. 
A Bologne. 


Voyez Moreri Ton, 
M1, Verbo Dante. 


—.…— 


Site & Filius, & ipfe Patriä, Keligioneque Peruf- 


nus, rerumque Mathematicatum , Archi- 
teétonices, Aftronomiæ , Cofmographiæque 
pericflimus, fub ipfa parents difciplina in 
#s imtbtutus à pucro , adolefcens in Patria 
noftræ adfcriptus ef Farñiliæ, fcrioque in 
eaL'ticris humanioribus arque divinis incu- 
uit ; brevique clasiffimus evalit Philofophus 


à dm 
. 


atque Theologus ; nec minoridiligentià , fe 
licirateque diceudi fibi faciliratem & grariam 
comparavit. Tum ille Mathematicis ansmum 
adjecit , quæque olim à parente Magiftro te- 
nuerat artis hujus , & delineandi principia, 
repetere ,traétareque copitavie, &c, Echerd. 
Tom. II ,Pag. 275- . 


DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. s4r 
frere du Pape Grégoire XIII, Général des Armées de Sa 
Sainteté, & intime ami de l’Auteur. hr les principales 
Villes d’Italie travaillaffent à l’envi à fe procurer l’avantage 
d’avoir un Homme de fa réputation , les vives inftances du Sé- 
nateur Ghifleri, alors Gouverneur de Péroufe, le deéterminé- 
rent à donner la préférence à fa Patrie. Il avoit ajouté plufieurs 
beaux ornemens à ceux qu’on voyoit déja dans le Palais du 
Senat, & dans l’Eglife de faint Dominique, où étoit le Tom- 
beau de fa Famille, lorfque le Pape Grégoire XIII le fit venir 
à Rome. Dans le Cabinec de Tableaux du Vatican, on con- 
ferve encore plufeurs Pièces rares, qui font connoître toute 
l’habileté de Dante, & la magnificence du Souverain Pontife, 
qui Pavoit employé (1). | de 

Les Vertus de ce fcavant Religieux, fa modeftie, fon défin- 
téreflement, l’innocence de fes mœurs , une Piété folide & 
éclairée, relevoient beaucoup fes autres qualités. Si les Grands 
du Monde, qui le pratiquoient depuis aflez long-rems, s’étoient 
bornés à admirer fon génie, & fon fçavoir ; le Pape , en le 
voyant de près, fit encore plus d'attention à fa Vertu. L’Evê- 
ché d’Alatri, immédiat du Saint Siège, dans la Campagne de 
Rome, étant vacant dans le mois de Novembre 1 58 3, Sa Sain: 
teté le conféra au Pere Ignace Dante , qui ne lavoit point 
défiré ,& qui ne le refufa pas. Il remplit avec honneur tous les 
devoirs d’un Evêque ; & 1 femble que ce ne fut, que dès-lürs 
qu'il mit en ufage le Don de la Parole, qu’il VA édoit dans 
un dégré éminent. Le Peuple, qui lui fut confié, n’eut pas le 
bonheur de le pofléder long-rems , il reçut cependant de lui 
de falutaires Hide. de beaux éxemples, & de grands fe- 
cours dans fes nécefhtés. | | 
.… Un Auteur Contemporain , qui avoit converfé familiérement 
avec le Prélat, dit que pendant fes trois années d’Epifcopat, 
il ne parut occupé que du foin de fon Salut, & de celui de fon 
Troupeau ; uniquement attentif à régler les mœurs du Clergé 
& du Peuple, à qui il ft goûter les douceurs de la paix, par 
la fageffe : fon Gouvernement. Il orna & embellit fon Elite 
Cathédrale; établit un Mont de Piété pour le foulagement des 
Pauvres ; & n'employa fes propres Revenus que felon lefprié 
des Canons. À une petite diftance d’Alatri, il yavoit une Maïfon 
Religieufe , où onélevoit avec foin de jeunes Filles de Qualité, 


Provinciarumque totius orbis; quod tant 
bellé fa&um , ut cunétis 1dmirationi efler, 
&c. 4p. Ughel, Tom. T, Ita. Sacr. Col. 293. 


Yyyi 


. (5) Hunc Gregorius XTIT, in Urbem 
vocavit ; juffirque ad ejus genium pingendas 
Îa Vaticana Pinacochecz tabülas regionum, 





Livre 
XX X. 
IGNACE 
DANTE. 


I V. 
A Péroufe. 


V. 
A Rome. 


VI. 
Nommé à l'E- 
vêéché d’Alatri. 


VIL 
Il gouverne fain- 
tement , & lui 
procure divers 
avantages. 


LIvRreE 


X XX. 





IGNACE 


DANTE. 





VIIL 
Sa mort. 


Ciacon. in Vit, Sixe 


D eT h ou, 
SP ondan, 


‘ faire agir les Machines, deftinées à mettre 


! svoit été cftimé nenf cens cinquante - fix 


sa HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


Mais ce Sanctuaire, fans défenfe , fe trouvoit expofé à bien des 
dangers. Notre Prélac fit conftruire à fes dépens un autre Mo- 
naftére dans la Villes & y introduifit cette Communauté, au 
grand contentement des Citoyens, & des Religieufes. Celles- 
ci trouvérent leur füreté dans ce changement ; & ceux-là en 
retirérent plufeurs avantages. | 
Le Pape Sixte-Quint ,qui fembloit vouloir éternifer fon nom, 
& fa mémoire, par les Monumens qu'il faifoit élever de cou- 
tes parts ; ayant entrepris de relever le fameux Obélifque, que 
l'Empereur Caligula avoit autrefois fait tranfporter d'Egypte 
à Rome, & qui depuis plufieurs Siécles étoit prefque entié- 
ment enterré derriére la Sacriftie de l’Eglife de faint Pierre, 
Sa Sainteté attira à Rome les plus célébres Architectes de l’Eu- 
rope : l’'Evêque d’Alatri fut aufli prie de s’y rendre, & de don- 
ner fon A vis pour l’éxécution d’une entreprife, qui rencontroit 
de très-grandes difficultés. Il obéït, & il approuva l'expédient 
Ho par pps Fontana de Côme, qui réuffit. L’Obc- 
ifque fut placé avec beaucoup de cérémonie ,& de plus gran- 
des dépenfes , dans la Place qui elt devant l’Eplife deS. Pierre, 
Ignace Dante marqua les Solftices, & les Equinoxes fur cette 
même Colonne, qui a cent piéds de hauteur (*). 
De retour dans fon Diocèfe, pendant qu'il ne s’occupoit 
e des Fonttions de la Sollicitude Paftorale, une Pluréfie ter- 
mina fes jours le dix-neuf d'Oë&tobre 1 586, dans fa quarante- 
neuviéme année. Les larmes de tous fes Diocèfains furent une 
reuve de teur refpe&, & de leur amour pour un Pafteur qui 
eur avoit fait beaucoup de bien, & qu’ils honoroïent tous 
comme leur pere { 1 ). On peut voir dans le Pere Echard le Ca- 
talogue de fes Ouvrages. 
tit, cumulaveritque Beneficis. Nam Cathe- 
dralis {uæ odeum ab integro reftauravit ; pau. 
perum fubfidio pietatis montem novum ere- 
xit , clerum & populum ad morum puritaten) 
excitavit; verbo denique & exemplo gregem 
{aum pavit; & novo intra civitatem proprits 
fumptibus conftruéto Monafterio , indu&if- 
que in illud , quæ quarto ab urbe lapide vive- 
bantin aperto'prædonibufque obvio afceterie 
nobilibus,ingenuifque Deo dicatis virginibus 
civitatem ornavit Quibus mirum quantum 
fibi regis univerfi onciliarit affeétus & ani- 
mos; adeo ut, cum pleuritide fublatus $ vél 
6 decubitûs die 19 Oétobris 1586, ætatis 49 
peraéto fepultus eft in fua Cathedrali, funus 
ejus omnes ut optimi parentis fint profecuti, ® 
Echard. Tom. Il, pag. 176, ex RAXXO, © 
Cefare-Alexio. MAN 


(+) Plos de huit cens Hommes, & cent 
ouaranæ Chevaux furert empdeyés pour 






en place cette lourde Maffe, dontle poids 


mike cent-quarante-buit hivres. Après avoir 
imploré le fecours du Ciel par des Priéres 
folemnelles , on commença à Tl'élever de 
terre Le Mercredi dernier d’Avril; & le dixié. 
me de Septembre 1585, elle fut mile fur fon 
piedeltal, On croitqu’elle avoicété confacrée 
au Solcil par ‘an Roy d'Egypte: le Pape, 
après en avoir fat la Béncdiétion , da dédia 
à La fainte Croix. . 

(1) Tribus annis folidis ita adminiftravir 
Ecclefiam, ut oves fuas non modo rexerit 
ipfe & foverit, quantum ei per jufla Ponti- 
fcis liberum fuit ; fed pluribus etiam atfece- 


DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 545 








VINCENT HERCULANI, VISITEUR 
APOSTOLIQUE EN FLANDRES, EVESQUE 
DE PEROUSE. 


Uo1iQueE lai Maifon d'Herculani, ou d’Ercolani ait eû 

dans le quinziéme , & dans le feiziéme Siécles, plufieurs 
célébrès Profefleurs de Phifique , & de Médecine; de Sçavans 
Jurifconfultes, & quelques Prélars de grande réputation ,com- 
me on peut le voir dans les Eloges, qu’emæ a fair Céfar-Alexis ; 
celui dont nous parlons a donné un grand luftre à fa Famille, 
autant par {es Talens, que par une éminente Sainreté. 

11 naquit à Péroufe l’an 1 5 16, fousle Pontrificat de Léon X. 
L'Education Chrétienne, qu'il reçur de fes Parens, contribua 
à la confervation de fon innocence dans fes jeunes années : & 
les troubles , ou les révolutions, dont il vit toute l'Italie agitée 
pendant le Pontificat de Clément VIT, excitérent dans fon 
cœur de nouveaux défirs de s'éloigner du tumulte du Siécle, 
pour travailler plus fürement à fon Salut dans une fainte Re- 
traite. Le Couvent de Fiéfoli, Ordre de $. Dominique, dans 
le Florentin, répandoit au loin la bonne odeur de Jzsus- 


VINCENT 
HERCULANT. 
D A 14 


Cæfar-Alex. Cenrur. 

11, pag 363. &c. 
Fontan. in Thea. 

Pi 206,262, 289. 
Ita. Sacr. Tom.1l, 


Col. 1171. Tom. Ill, - 


Col. 645. Tom. VIl, 


«Col. s8d. 


Bullar, Ord. ‘Ton, 
V;, pag. 301, 429. 
Echard. Tom, 1f, 
Page 277 


CHRisT, parce qu'il confervoit toujours cer efprit d régle 


Jarité, que faint Antonin, & après lui Jérôme Savonarole y 
avoient porté à fa perfection. Vincent Herculani chercha avec 
d'autant plus d'empreflement à fe cacher dans cet afyle, qu’en 
s’éloignant de fes Parens, de fa Patrie, & de fes Amis, il pou- 
voir vaquer avec plus de tranquillité aux faints Exercices de 
la Pénicence & de lOraifon. | 
Il n’ignoroit pas fans doute que l’efprit de fa vocation l’en- 
gageoit à travailler au Salut du Prochain ; mais il fçavoit auf 
ue pour fe rendre utile à fes Freres, Homme Apoftolique 
doit imiter celui qui eft le grand modéle des Saints, & com- 
mencer à accomplir lui-même la Loi, avant que de l'enfeigner 
aux autres, Ses Pratiques de Piété favoriférent fes progrès dans 
les Sciences ; en devenant plus fçavant, il devenoit tous les jours 
plus religieux & ee faint. Lorfque l’obeïffance l’engagea en- 
fuite à profefler la Théologie, & à fe charger de la conduite 
des Ames, fes Leçons, & fes éxemples en furent plus efficaces, 
pour faire aimer Ja Vertu, & préférer la Science des Saints, à 
tout ce qui n’a qu’un vain éclat. Dans les Ecoles il forma plu- 
fieurs habiles Difciples, qui lui ont fait honneur : & il ne con- 
tribua pas moins à la perfection de fes Religieux, dans les Cou- 


+ 


L 
Ses occupations 
dans La Retraite. 


IL 
Ses Emplois, 


Livre 
X XX. 


VINCENT 
HERCULANI. 
D à 


ITT. 
Ce qu'il fait à 
Péroule. 


I V. 
Dans la Bafle- 
Allemagne, & eu 
Flandres. 


Y. 
A Bruxelles. 


544 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 
vens de Viterbe, de Prato, de fainc Marc à Florence, & dans 
celui de la Minerve à Rome, dont il fut Prieur. La Province 
Romaine voulut à fon tour goûter la douceur & la fagefle de 
fon Gouvernement. Le dérailde fes ations dans tous ces Em- 
plois, feroit fon Eloge le plus parfait. 

Ce zélé & prudent Provincial fe concilia dès-lors l’eftime 
du Sacré Collége, & en particulier l'affe&tion du Cardinal 
Alexandrin, depuis Pie V. Dès le commencement de fon Pon- 
tificar, en 1566, ce Pape jetta les yeux fur Vincent Herculani, 
comme fur un homm, dont le miniftére pouvoit beaucoup fer- 
vir aux grands defleins, qu'ilavoit de rétablir par tout l’Ordre, 
la Difcipline, la Pièté, & de faire obferver les Décrets du 
Concile de Trente. Il l'apella d’abord à Rome ; & peu de tems 
après il l’envoya à Péroufe, donner quelques Inftru&ions à 
Michel Bonelli, apellé depuis le Cardinal Alexandrin, Neveu 
du nouveau Pape. Toute la conduite de ce jeune Cardinal, 
dans des Négociations difficiles, fit honneur à l’habile main 
qui l’avoit forme. | 

Pie V ayant donné depuis le Bonnet de Doéteur au P. Hercu- 
lani, il le deftina pour aller en Allemagne, & en Flandres, en 
qualité de Vifiteur , ou de Commiffaire Apoftolique, & de Vi- 
caire Général du Pere Juftiniani, pour faire dans tous les 
Couvens, & les Monaftéres de ces Provinces, ce que le Gé- 
néral y auroit fait lui-même, s'il avoit été préfent en perfonne. 
Il s’agifloit de maintenir, ou de rétablir la Vie Régul'ére, de 


corriger les Abus, de veiller fur les Etudes, & furtout de pré- 


munir les Religieux , autant contre la Seduétion, que contre 
la violence des Hérétiques. On pouvoit craindre les criftes 
fuices de l’une & de l’autre, dans des Pays, où les Se&aires 
employoient tous les moyens pour corrompre les Ames. Après 
que le Vifiteur Apofñtoliq e fe fut inftruit par fes yeux de tout 
ce qu'il devoit connoître, il affembla à Brux::lles l'an 1 568, tous 
les Supérieurs des Maïfons de fon Ordre, fituéss dans les Pays- 
Bas ; & il drefla avec eux les Averriflemens, ou Reglemens 

u’on jugea néceflaires felon les circonft nces des rems. Le 
feul point, où il trouva beaucoup de difficulté pour l’éxécu- 
tion, fut la Clôcure d:s Religieufes. Cette fage Pratiq.e n'e- 
toit point connue, ou du moins n’étoit pas obfervée dans ces 
Quartiers-là ; & route l’autoriré des Décrets du Concile de 
Trente n’avoitpu ençoreabolir un ufige, dont on pouvo'c bien 
fentir les inconvéniens, mais qui fla”oit trop la libirté, pour 
qu'on voulüc y renoncer. Les Religieufes ne furent pas les fcu- 


les 


DE L'ORDRE DE $. DOMINIQUE. 545 


les à s’oppofer à la févériteé de la Clôture, leurs Proteteurs, 
Jes Parens, les Amis, les Perfonnes de Piété, comme les au- 
tres, tous parurent fe réunir fur cet Article. Mais à toutes 
leurs difficultés, à leurs Prières, & à leurs Proteftations, le 
Vifiteur Apoftolique oppofoit la Loi, Ordonnance d’un Con- 
cile, la volonté du Souverain Pontife, celle du Général ; & le 
confentement exprès du Roy Catholique, Philippe II. Rien 
pe fut capable de le faire mollir , ni de vaincre fa fermeté (1). 

Le fuccès de fa Commiflion l’engagea bientôt après dans un 
autre. À peine étoit-il revenu de Flandres, que le Pape le 
chargea du foin de vifiter, & réformer en Tofcane tous les 
Monaftéres des Camaldules. L’Inftitut de faint Romuald avoie 
éprouvé comme les autres, les changemens prefqu’inévira- 


LIVRE 
XX X. 


VINCENT 
HFRCULANI. 
D se 








Y 1. 
En Tofcane, 


bles, que les Diffenfions publiques, les Schifmes!, les Maladies - 


contagieufes, la fuire des Siecles, & la sp humaine, ont 
coutume de faire dans ce qu’il y a de plus fagement établi. Les 
foins de notre Commiflaire Apoitolique, pour rendre à cet 
Ordre de Solitaires fon ancienne beauté , ne furent point inu- 
tiles: nous le difons fur l’aveu qu’en faifoit depuis le Pere Jean- 
Baptifte de Novare, Général des Camaldules, dans un Ou- 
vrage dédié à Pie V. | 

"rs Réforme fut faire en 1569, & fur la fin de la même 
année, lorfque Vincent Herculani croyoit pouvoir fe renfer- 
mer enfin dans la Retraite, pour ne s’y occuper que de fon. 
propre Salut, Sa Sainteré le nomma Evêque de Sarno, Ville 
du Royaume de Naples, dans la Principauté Citérieure, dont 


Je Siége eft Suffragant de celui de Salerne (1). Obligé de cé- 
a volonté abfolue du Vicaire de JEsus-CHRrIST, il fit. 


der à 
un Sacrifice de la fienne, & fe livra tout entier aux befoins de 
fon Troupeau. Quoique fon illuftre Prédéceffeur ;, Guillaume 
Tutavilla, eut fait de grands biens à cette Epglife 
Jong Epifcopat , le nouvel Evêque trouva encore 
chofesa faire, ou à corriger, tant dans fon Clergé, que parmi 


op fon. 
eaucoup de: 


{1 ) Inde mox ab eodem Pontifice facræ 
Theologiæ laureä infignitus in Germaniam, 
& Belgium auétoritate Apoftolicä miflus eit 
Vifitator, & Commiflarius, & Magiftri 
Ordinis F. Vincentii Juftiniani Vicarrus Ge- 
neralis anno 1568... quà auétoritate vifi- 
tavit Conventus Ordinis in Belygio , Bruxel- 
lifque præfens adfuit, & prafmit Congrega- 
tis ad melius Provinciæ regimen 221 Auoufti 
ejus anni Comitiis : Sanétimonialium verd 


clanfuram ad Synodi Tridentinæ præfcrip- 


Tome IF. 


tum obfervari, nullä difficultatum , oppofi- 
ionumve, aut fupplicationum importuni 
tate viétus , & moleftià, juflit, &c. Echard. 
Tom. II ,pag. 277. Col. 1. 

(2) Fr. Vincentius Prodliaus Perufinus 
Ord. Præ&d, vir egregià virtute, ac præclarä 
Doë&rinä illuftris ad hanc farnenfem infulam 
vocatus à Pio V. die 14 Drecembris 1569, 
præfuit ufque ad annum 1573, &c. Ita, Sacr. 
Tom. VII» Col. 580. 


(LEZ : 


VIT. 
Il eft fait Evêque 
de Sarno. 





Livre 
X XX. 


VINCENT 
HERCULANI. 


a 








VIII 
Envoyé avec le 
Cardinal Aléxan- 
drin , dans les 
Cours de France, 
d'Efpagne, & ce 
Portugal, 


I X. 
left transféré au 
Siége d’Imola, 


546 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


les Fidéles : mais il eùt la confolation de trouver auf affez de 
docilité dans fon Peuple ; & le travail ne fut pas ingrat. I} ne 
faut pas douter que les fruits n'en euffent été encore plus abon- 
dans, fi après dix-huit mois de Sollicitude Paftorale, if n'eut 
été obligé d’en fufpendre les Fonctions , pour rendre d’une 
autre maniére fes fervices à PEglife , & au Saint Siége. 

La nécceffité de pourvoir à la füreté , & au repos de la Chré- 
tienté en s'oppofant aux Armes des Furcs, ayant infpire à Pie 
V le deffein de travailler à la réunion des Souveraïns, afin d’en 
retirer de plus grands fecours pour le fuccès de la Guerre con- 
tre les Infidéles , it tint un Confiftoire public , le quatorze Juin 
1571. Le Neveu de Sa Sainreté, le Cardinal FT nr fut 
déclaré dans ce Confiftoire Légar à latere, auprès des Roïs de 
France, d’Efpagne & de Portugal. Le Pape choïifit en même 
tems notre Prélar, & Las fieurs autres Grands Perfonnages, pour 
accompagner le Cardinal Légat, & lui fervir de confeil, dans les 
affaires importantes, qu'il devoit traiter avec les Princes Chré- 
tiens. L'Evêque de Sarno paffa donc les derniers mois de Fan- 
née 1571, à la fuite du Cardinal Aléxandrin, dans les Cours 
de Madrid, & de Lifbonne ; ils fe trouvoient Fun & l’autre 
dans celle de France, ay commencement de 1 572, lorfque la 
maladie du Saint Pere les rapella en Italie. Le Légat fe rendit 
à Rome; & notre Evêque rentra dans fon Diocèfe. La nou- 
velle de la mort du Pape ly fuivit de près: il en fut fenfible- 
ment affigé; mais c’étoit la re” perte qu'avoit fait l’Eglife, 
& non pas la fienne particuliére qu'il pleuroit. Quelque. lieu 
qu’il pût avoir. d'attendre les plus grandes récompenfes, de la 
part d'un Saint Pontife, dont il étoit fincérement aimé, & qui 
fçavoit honorer le mérite ; l’unique Grace qu’il vouloit obtenir 
du Saint Siége, &. qu’il demandoit avec ardeur, c’étoit la li- 
berté de pafler le refte de fes jours avec fes Freres, dans les 
Exercices du Cloïrre ( 1 J. Razzius , qui avoit été fon Difciple, 
& qui comnoiffoit bien le cara@ére du faint Prélat, a rendu ce 
glorieux témoignage à fa modeftie , & à fon rare défintérefle- 
ment, 

Cependant l’Eglife de Sarno ne le pofléda pas long-tems: 
celle d’Imola dans lEtac Eccléfiaftique ayant perdu On Paf- 


(1). Nec dubium, fi. Legatione perattà| tiffimèque apud fédem Apoftolicam inter- 
diutius.in Apoftolica fede perfeveraffet Pius.. | cefferit : fruftra tamen , nam coaus eft in 
quin &.Vincentius ab ea facra füifler & pur-| ftatione perfeverare , ne tam Pio , vigilique 
purâ decoratus : fed longè. erat ejus animus| Paftore Grex . .. orbaretur, &c. Raxzius de 
ab “omni dignitatum bits , qui etiam ab| Wôr. 5dafrib. pag. 111. Ap. Echard. Tom, I], 
onere Epifcopali fapilimé dimitti, inftan-{ pag. 277. Go, 2. . 


DE L'ORDRE DE S& DOMINIQUE. 547 


ur, au mois de Septembre 1573, le Pape Grégoire XIII, Liveaprz 
voulut que Vincent Herculani fuccédâr dans ce Siége, à Jean XXX. 
Aldobrandin Frere du Pape Clément VIII ; & Sa Sainceté 
donna en même tems l'Evêché de Sarno à un autre Domini- 
cain, dont l'Abbé Ughel loue la Doûrine, & Ia Piéré. En _ 
changeant de Diocèfe, notre Prélat ne changea pas de con ii fier Tom. 
duite : elle fut toujours réguliére, & toujours édifiante. Il ne vu, col ie 
<onfidéroit point dans l'Epifcopat, ce qui pouvoit lui attirer 
les refpects des Peuples; mais ce qui le mettoir en état de fe 
rendre utile aux Fidéles, par l’Inftruétion, l’'Exemple, les Au- 
mônes, & par tous les moyens de contribuer à leur Salut , ou 
à leur oe , dans un tems de calamité & d’épreuve. 
Le Seigneur , qui vouloit lui faire mériter de nouvelles 
Couronnes, par l’Exercice continuel des Œuvres de Charité, 
lui fournit une belle occafon de pratiquer cette Vertu, d'une 
maniére héroïque. Une Pefte cruelle qui avoit commencé à 


ancre oem 
VINCENT 
HEECULANTI. 





Spondan, ad An. 


\ ; 1576, D. 1!. 
Rome dès l'an 1 575 , fe répandit en peu de tems dans tout le ne 
refte de l'Italie; où elle fit de fi étranges ravages , qu'on ne Lie 


{e fouvenoit pas d'en avoir vû de fi furieufe. Toutes les Villes 
de la Romagne éprouvérent en même tems les horreurs de ce 
redoutable Fleau. Celle d'Imola ne fut point épargnée. Mais 
dans les foins Paternels d’un Pafteur charitable, a@if, & vi- 
gilant, elle trouva toujours des reffources , qui ne furent point 
ouvertes à tous les autres Peuples. Dès que le mal contag'eux 
eut entamé fes Voifins , le Prelac Religieux avoit ordonné des XI. 
eûnes , des Proceflions, & d’autres Priéres publiques, pour , Sage vigilance 

. . | . 11. de iEvêque d'I- 
appaifer la colére de Dieu , ou pour préparer fes Diocéfains à ja. 

fe foumettre à fes Ordres rigoureux, & accepter le châtiment 

en efprit de Pénitence. Il avertir les Magiftrats de prendre de 

bonne heure les mefures néceifaires , afin que fi on ne pouvoit 

€empècher que le Peuple ne fut frappé, il ne manquêt pas du 

moins des fecours temporels, dont il auroit befoin ; & il fe 

chargea lui-même de pourvoir à tout ce qui regardoir le fpi- 

rituel. Réfolu d'employer fes Biens, fa Perfonne & fa Vie au 

fervice de fon Troupeau, il donna à tous l’'éxemple, & com- 

mença la pénitence publique par lui-même. Sa Vie avoit tou- 

jours été fort auftére, fa Table très-frugale, & fes Aumônes 
proporrionnées à fes Revenus. Dans un tems de calamité , il 

augmenta fes priéres, fes mortifications , & fes libéralités en« 

vers les Pauvres. È "2 

La violence de la Maladie emportoic déja bien du monde, 4, Hi 
& dans la Ville, & dans la Campagne; le nombre des Morts courge ” 

: __ Zzzi] 


LIVRE 
XX X, 


VINCENT 
HERCULANI. 
Re 








XIII. 
Fruits. 


XIV. 
Et étendue de 
fon zéle. 


AV: - 
Le Pape Grégoi- 
re XII l'oblige 
d'accepter l’Evé- 
ché de Péroufe fa 
Patrie, 


.+°”r 


348 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


& des Mourans croifloit toujours, & le zéle de notre Evêque 
devenoit à proportion plus ardent, pour fecourir les Peitite- 
rés. Il vifitoit en perfonne les Hôpitaux ; entroit dans les Mai- 
fons déja infectées; adminiftroit lui-même les Sacremens aux 
Malades ; n’en négligeoit aucun de ceux qu’il rencontroit cou- 
chés dans les rues; & il n’attendoit pas, qu’en élevant vers lui 
des mains affoiblies, ils le fiffent fouvenir qu'ils éroient fes 
Enfans; & qu’il leur devoit les attentions d’un Pere. On ne 
pouvoit les porter plus loin, ces attentions, ni donner des mar- 
ques plus réelles d’une parfaire Charité, que celles qu’on.admi- 
roit tous les jours dans les faints empreflemens du Serviteur de 
Dieu. Sa préfence étoit pour les Malades un fujet de confola- 
tion ; fon éxemple anima beaucoup de perfonnes dans le Cler- 

é Séculier & Régulier à montrer auf Vus zéle; & il engagez 
les Riches à racheter leurs péchés par des Aumônes, dans une 
néceflité fi preffante. 

Nous pouvons ajouter( & ce feul mot fait fon Eloge) que 
tout ce que faint Charles Borromée faifoit alors à Milan ; Vin- 
cent Herculani, que l’Abbé Ughel compare aux plus faints Evè- 
ques des premiers Siécles, le fit dans la Ville, & dans tout le 
Diocèfe d’Imola. Je dis dans tout le Diocèfe ; car ce Charita- 
ble Pañfteur étendit fes foins fur routes les parties de fon Trou- 
peau; parcourut tous les Lieux infectés de Pefte ; & alla cher- 
cher le Laboureur , ou le Berger dans fa Cabane, comme le Ri- 
che dans fon Palais. Il ne fut pas moins attentif à procurer tou- 
ces fortes de fecours aux Monaftéres de Religieufes, afin que 
pourvues du néceflaire , elles ne fuflent occupées le jour & la 
nuit qu’à élever les mains au Ciel, pour fléchir la Juftice de 
Dieu, & attirer fes Miféricordes. Lorfque par les foins, ou par 
les Prières des Gens de bien, la Pefte ne fe fit plus fencir fur la 
fin de l’année : 577 , toutes les attentions de notre Evêque, fu- 
rent de réparer felon fon pouvoir, les pertes qu’elle avoit cau- 
fées ,furtout de remplacer promprement les Pafteurs, que la 
Contagion avoit enlevés. | | 

Le Peuple d’Imola profita encore pendant deux ans, des 
Inftructions , & des Exemples d’un fi Bint Evêque ; mais dans 
Je mois de Décembre 1 $ 79, François Boflius Milanois ayane 
été transféré de FPEvèché de Péroufe à celui de Novare , le 
Clérgé, & le Peuple de Péroufe demandérent avec tant d’inf- 
tance Vincent Herculani pour leur Evêque, que le Pape Gré- 
goire XIIE confentit enfin à leurs défirs. Malgré les fortes re- 


. préfentations de ceux d’Imola, & les priéres réïtérées du Prés 


; \ 
CS Lo 


ME L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 549 


lait, il fut chargé de la conduite d’un nouveau Peuple, qui ne 

ouvoit que lui être cher ; mais qu’il auroit mieux aime édifier 
dans le filence', que de le gouverner avec Pautorité d’un Pafteur. 
… Elevé par un ordre particulier de la Providence , fur le Siège 
Epifcopal de fa Patrie, Herculani fe fit un devoir de marcher 
fur les traces de Boflius, fon Illuftre Prédéceffeur, pour main- 
tenir, ou perfectionner même tout le bien qu'il avoit fait dans 
ce Dioctle. Dans certe vûe, il en fit fouvent la Vifite, veilla 
avec foin fur la conduite de fon Clergé, & fur l'Education de 
la Jeunefle. Il ne difconcinua jamais la pratique ,'où il étoit 
depuis le commencement de fon Epifcopat, de fe trouver avec 
{es Chanoïnes à rous les Offices de la Cathédrale, & d’annon- 
cer fouvent la Parole de Dieu à fon Peuple. Toutes les Eglifes, 
tous les Monaftéres, & les Hôpitaux de la Ville, ou du Diocèfe 
de Péroufe, reçurent plus d’une fois la Vifite, & les Inftructions 
de leur Pafteur.. Dans le mois de May 1582 il affembla un 
Synode, où il publia les Décrets du Concile de Trente ; & y 
ajouta plufieurs fages Réglemens, ou Avertiflemens, qui fu- 
rent imprimés à Péroufe, chez Pierre- Jacques Petrucci l’an 
1584. | | 
.… Ces différentes occupations ne l'empêchoient pas de vaquer 
à l'Etude, & de compofer quelques Commentaires fur l’Ecri- 
ture Sainte. Il écrivit auffi divers Traités de Piété, & des Inf- 
tructions touchant l’Adminiftration des Sacremens, pour l'u- 
fage des Curés de fon Diocèfe. Le repos, & la paix, dont il 
faifoit jouir fes Diocèfains, lui permettoient de donner un peu 
plus de tems à fes Exercices de Piété; mais fon cœur foupi- 
roit toujours après la folitude. Cet attrait, qui s'étoit fair fentir 
dès fes cendres années, le prefloit toujours ; & dans un âge avan- 
cé, l'Evêque de Péroufe avouoit à fes Amis, qu’il ne défiroit 
rien avec plus d’ardeur, que de pouvoir couler fes jours dans 
Je filence , & l’obfcurité de la retraite. I renouvelloit de tems 
en tems fes inftances auprés du Saint Siège, pour obtenir la 
Permiflion d’abdiquer fa Dignité ; & fa demande ne fut jamais 
écoutéc : les Souverains Pontifes, Pie V, & Grégoire XIII, 
pixte-Quint, moins favorables à fes vœux, qu’à ceux des Peu- 
gi confiés à fes foins, lui refuférent toujours la grace, qu’il 
follicitoit avec un fi pieux empreflement. | 
Enfin, après dix-Lepe ans d’Epifcopat; plus chargé de mé- 
rites que de jours, quoique dans fa foixante-dixiéme année, il 
mourut faintement dans fon Palais de Péroufe, mais entre les 

Zz2ziij L 


LiIvVRrE 
XX X. 


ViNCENT 
HERCULANI, 
SSSR 








XVI, 
Vifites, Inftruc- 
tions, Synode. 


XVIT* 
Ouvrages 


XVIII. 

I ne peut obte- 
nir la permiflion 
d’abdiquer fa Di- 
gnitée 


X1X. 
Sa fainte mors. 


LrvRreE 
X XX. 


VINCENT 
HERCULAIN. 
RER SRESSSEP 








\ 


XX. 
Son Eloge par 
l’Abbé Ughel. 


sso HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


bras de fes Freres, le vinst-neuviéme Octobre 1586 (1);dix 
jours feulement après le décès de l'Evèque d’Alatri, dont on 
a parlé dans l'Article précédent. 

L'Hiftoire abregée que nous venons de faire de notre Pré- 
at, eft conforme à ce qu'en a écrit l'Abbé Ughel, dans trois 
différens Tomes de fon Italie Sacrée. Il n'en parle jamais fans 
louer fa Sainteté ; & il s'étend un peu plus dans le premier 
Tome, en ces termes: 

_« Vincent Herculani, natif de Péroufe, Religieux de l'Or- 
» dre des Freres Prêcheurs, comparable par fa Doûtrine , & par 
» fa haute Piété, aux faints Evèques de la Primitive Eglife, 
» fur élevé par le Pape Pie V fur le Siége de Sarno; & fur celui 
» d'Imola, par Grégoire XIII, qui le transféra le neuf de Dé- 
» cembre 1579 à l’Eglife de Péroufe, fa Patrie. Rien ne lui 
» parut plus dur, dans tout le cours de fa vie, que de fe voir 
5 N la tête d'un Diocèfe, tandis que fa rare modeftie lui faifoit 
» confidérer au contraire l’état d’un Religieux particulier , 
» comme un précieux avantage ; qu'il auroit volontiers préfé- 
» ré aux Sceptres, & aux Couronnes. Pendant fept ans qu'il a 
» conduit l’Eglife de Péroufe, fes Kevenus ont été employés À 
» l'entretien des Pauvres, qu’il portoit dans fon cœut , comme 
» fes plus chers Enfans. Il a laiffe à la Poftériré l’éxemple , & 
» le modéle de ces Evêques, qui font felon le cœur de Dieu, 
#» capables d’inftruireles Ames, & de lesgagner à JEsus-CurisT. 
» Il a enrichi le Palais Epifcopal, d’une très-belle Chapelle. 
» Dans fa jeuneffe il avoir fair des Commentaires fur les Livres 
» d’Ariftote; il en fit depuis fur ceux des Aureurs Sacrés , pour 
» nous apprendre la véritable _—— Plein de bonnes œuvres, 
» il fe repofa dans le Seigneur l'an 1586 le vingt-neuf jour 
» d'Octobre. Ses Funérailles furent célébrées parles larmes 
» de tous les Gens de bien. Il fur enterré dans l'Egtife de faint 
» Dominique; & on grava fon Epitaphe fur le Tombeau, qu’il 
» s'étoit fair lui-même (1)». 





(1) Optabat Herculanus priftinam in 
Conventu fuo Fefulana, cum Fratribus fuis 
tegularem ducere vitam , & fepeliri, verdm 
Perufinis fuis corporis ejus exuvias divina 
reddi voluit Providentia; qui inter manus 
Prioris, & fodalium Perufinæ domüs præ- 
fentium in Palatio Epifcopali diem claufit 
extremum die 29 O&tobris... anno 1586, 
ætatis 70, &c. Raxzti#s, ap. Echard. Tom. 
HI, pag. 277. Col. 2. 


(2) Fr. Vincentius Herculanus Perufinus, 
ex Ordine Prædicatorum, Doûtrini, fanétie 
tateque præclarus, She dignas, qui cum 
illis primitivæ Ecclefiæ fanêtis LAS 0: et 
fit conferri: primüm à Pio V, Sanctifhmo 
Pontifice Sarnenfis Epifcopus renunciatus eft; 
deinde Forocornelienfis , donec illum ad Pe- 
rufinum Patr'æ illius Epifcopatumtransferret 
Grezorius XIII, anno 1579, die 9 menfis 
Decembris. Hic nihil darius vi‘us ft tuliffe 


DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. $sr 


Nous n’oublierons pas, que l’Evêque de Péroufe laiffa trois 
de fes Neveux dans fon Ordre, Vincent, Benoît, & Thomas 
Herculani ; qui fe diftinguérent tous par leur Sçavoir , & fu- 
rent les Imitateurs de routes les Vertus de leur faint Oncle. 
Ils recueillirent avec foin fes Ecrits; & firent imprimer fon 
petit Traité pour une Retraite de dix jours, qu'ils dédiérent 
à leur Sœur apellée Marie-Félicieé, Religieufe du même Or- 
dre , dans le Monaftére de fainte Magdeleine. 





GODEFROY DE BOLDUC, EVÈQUE 
DE HARLEM, DANS LE PazsBas. 


VANT la naifflance des Héréfies de Luther & de Cal- 
| vin, tout [e Brabant, ainf que les autres Provinces du 
Pays-Bas, foumifes à la Couronne d’Efpagne , ne profeffoient 
d'autre Religion que La Romaine. Godefroy de Bolduc eat donc 
le bonheur de naître de Parens, qui ayant toujours confervé 
Ja pureté de la Foi, l’élevérent avec foin dans la véritable 
Piété, qui ne peur fe trouver hors de lEglife Catholique, dont 


Livre 
 XXX. 


VINCENT 





HERCULANI. 
D À 


X XI. 

Ses trois Neveux 
dans l’Ordre de 
faint Dominique. 

Echard. Tom. 11, 
Pag. 402. 


GODEFROY 
DE Bozpuc. 
CRE EEE 





Cavaler. Tom, I, 
pag. 482 

Bullar. Ord. Tom. 
V ; pag. 301. 

InfuL Belgi. Ord. 
FF Præd. pag, 1. 

Echard, Tom. Il, 


le Succefleur de S. Pierre eft le premier Pafteur , & le Chef “#‘7" 


vifible, 

H éroit né dans un Bourg du Brabant, nommé Afierle; & 
ayant embraffé l’Ioftitur de S. Dominique dans le Couvent de 
Bolduc, il commençoit fes Etudes de Théologie à Louvain, 
dans le tems que les Novateurs répandoient par tout avec un 
malheureux fuccès , leurs Dogmes erronés,& l’efprie de révolte, 
dont ils étoient animés. Mais les fcandales , qui croifloient 
tous les jours ,.par l’Apoftafe d’un grand nombre de perfon- 
nes detout Etat, & de toute Condition, ne fervirent qu’à ra- 
nimer le zéle du faint Religieux, & à lui faire redoubler fa 
vigilance fur lui-même ; comme il fit depuis fur ceux que la 


fu vita, qudm qudd aliis, Antifes faétus fa- 
crorum ,imperaret; religio{æ vitæ modera- 
tione adeo contentus, ut illam fedibus & 
Regis mirabili alacritate præponeret. Ad 7 
aonos Perufinæ Ecclefiæ præfuit ; cenfumque 
Ecclefiafticum divexabar ,ut pauperes aleret, 
quos ut affñines, filiofque adamabat , exeim- 
plum fpirans, eximiumque pofteritati reli- 

uales præfuies requirerer Deus , qui 


uit, 
Mérahdis hominibus idonei poflent haberi. 


Epifcopale adauxit Palatium , in eoque omni 
culçu ornatum facellum conftruxir. In Arif- 
tolem Commentaria fcripfit ; ficut etiam 
fesibendo , docendoque., divinam fapientiam 


Commentationibusilluftsavit. Meritis autem 
plenus deceflit anno 1586 die 29 menfis Oc- 


L 
Commencemess 
de Godefroy. 


tobris, cui cum efferretur , bonorum om- 


nium lacrymæ parentarunt. Defunétum , fe- 
pukchrum in Ecclefia fanéti Dominici, ab eo 
conftruétum, excepit, cumhac infcriptione : 
D. O. M. Frater Vincentius Herculanus, 
primüm Sarnenfs, deinde limolenfñs, nunc 
Perufinus Epifcopus, beatæ fpei memor, 
vivens adhuc locum hunc , ubi mortale 


fuum poft mortem humaretur ,elegit. Anno 


ætatis fuæ 6$, folutis verd 1581, Ita, Sacre 
Tom, I, Col. 1175. 


+ 
ssz2 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 

Lrv res Providence confia à fes foins. Devenu aufli habile Théologien, 
XXX. quezélé Prédicateur, il prêcha long-rems, & avec fruit dans 
les principales Villes de Brabant, à Bolduc, à Bréda, à Lou- 
. s ee vain ,à Anvers, à Malines, à Bruxelles. Il combartoit fortement 
- par fes Difcours patetiques la nouvelle Doctrine; ce qui lui ac- 
uit d’abord une grande réputation ( 1 ). Il avertifloit toujours 
é Auditeurs, qu'ils cefleroient bientôt d'être Catholique, s'ils 
ne travailloient férieufement à devenir bons Chrétiens ; puif- 
que le libertinage, ou la corruption des Mœurs eft ordinaire- 
ment le premier pas, qu’on fait vers l'Héréfie. On n’en voyoit 

que trop d’éxemples dans ce malheureux Siécle. 
IL Etant Prieur 2 Couvent d’Utrecht fur le Rhin en 1552, 
Zélé pour B Fob Godefroy infpira à tous fes Religieux le même zéle qui l’en- 
flamoit ; & il leur perfuada encore plus par fes éxemples , que 
par fes difcours , que ce n’étoit pas aflez pour eux , que de vi- 
vre féparés de la contagion, & de gémir fur les maux de PE- 
glife : mais que dans un tems d’Apoñtafie , & de Scandale, ils 
devoient comme le Prophète , élever leur voix, s’oppofer avec 
force aux re de PÉrreur,; & être prêts à donner leur vie 
pour le Salut de leurs Freres. C’eft le plan qu’il fuivit lui-même 
fans interruption, er l’année 1558, qu'ilalla en À 
de Définiteur de fa Province, au Chapitre Général aflemblé 
à Rome. Vincent Juftiniani, qui y fut élû Supérieur Général 
de tout l'Ordre, approuva fort le zéle de Godefroy , récom- 
ie fon mérite, en lui donnant le Bonnet de Docteur; & 
’exhorta à continuer toujours à combattre , pour la conferva- 
- + . _—. tion de la Foi. De retour dans le Brabant, il fut mis à la tête 
rieur de G Pro_ de fa Province, qu'il gouverna près de douze ans, avec beaur- 
vince. coup de À shot mais non fans courir bien des dangers, tout 
le Pays fe trouvant déja infe&té d'Héréfie, & l’audace des fec- 

taires croifflant toujours avec leur nombre. 

I V. Le zélé Provincial , confidérant fon Emploi comme un en- 
ee os L* gagement à livrer fon Ame pour fes Freres, leur donna plu- 
fes Ecrits, fes Pre fieurs beaux éxemples de courage, & d'intrépidité. Non-feule- 
dications, & fes ment il publia divers Ecrits, contre la me à Religion & fes 








Difpui . , ° s ŒURS 
Haies Défenfeurs; il continua à les attaquer par-tout dans fes Prédi- 


cations ; & fans craïîndre ni leurs vaines fubtilités, ni leurs me- 
paces, il les défia fouvent ä la Difpute. Les Miniftres ne l’accep- 
térent jamaîs qu’à leur confufion,& à la honté de leur parti{ 2 }. 


. fa) Ecclefiaftes evafit infignis, facundiä. 
que Sermonis, & ardenti pro antiquâ Fide 
retinenda ftudio multüm inclaruit , &c. 


Ecbard. st f?. 
( 2) Fuere in Prædicatorum Ordine hoc 
anno viriinclyti... Salutis animarum firien- 


Mais 





ee om Pas due 


au 





DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 553 


Mais ils entreprirent de fe venger, & ils le firent de la ma- 
niére, dont ont coutume d’ufer les Ennemis de la Vérité, 
trop foibles, pour réfifter à fon éclat, quand elle leur eft pré- 
fentée dans tout fon jour , & trop fuperbes, pour fe confefler 
vaincus, lors même. qu’ils font réduits au filence. Après avoir 
inutilement tendu des piéges à notre Provincial, dont ils au- 
roient voulu fe défaire , fans paroître être les Auteurs de fa 


mort ; il excitérent contre fes Freres la fureur d’une Populace 


féduite, qui fe porta aux plus grandes violences, & à toutes 
fortes d'impiété , dans quelques Villes de Flandres. A Gand, 
& à Anvers, nos Maifons furent pillées , ou réduites en cen- 
dres, nos Eglifes profanées, les Autels renverfés. On maltraira 

lufeurs Religieux ; & on n’eut pas le malheureux plaifir de 

es voir fuccomber à la crainte des tourmens. Ils aimérent mieux 
s'expofer à tout , ou s'éxiler eux-mêmes de leur ingrate Patrie, 
que de céder pour un tems aux criminels défirs de céux, qui 
les vouloient rendre complices de leur Apoftafie ( 1 ). 

: Si dans ce tems orageux, toute la vigilance du Provincial 
fut inutilæ, pour fouftraire fes Freres à la perfécution des Hé- 
rétiques ; il les défendit du moins contre la Séduction : & il ef- 
péroit que la préfence du Duc d’Albe , Gouverneur des Pays- 
Bas pour Sa Majefté Catholique, changeroit bientôt la face des 
Affaires. Ce Duc , dont on connoifloit la capacité , le zéle, & 
Ja valeur, arriva à Bruxelles le vingt-deux d’Août 1 $ 67. Outre 
le Souverain Commandement des Armées, Philippe II lui avoit 
attribué la connoiflance de tout ce qui concernoit la Religion, 
avec le pouvoir d'accorder le pardon des fautes commifes, ou 
d'en chatier les Auteurs ; de dépofer les Magiftrats Prévarica- 
teurs, & d'en mettre d’autres à leur place; de réduire tous les 
Grands qui étoient fufpe“s ; & de punir avec rigueur ceux, qui 
ayant embraflé la prétendue Réforme. refuferoient de reve- 


nir à la Religion de leurs Ancêtres. Mais la Publication de ces 


Ordres, & la févérité du Gouverneur à les faire éxécuter, ir- 


tiflimi , qui labentes in viam perditionis Hæ- 
reticos , ad agnitionem veritatis Evangelicæ 
revocare nitebantur..,1n Germania Gode- 
fridus à Mierlæ, ejufdem Provinciæ Provin- 
cialis, & Petrus Bacherius Gandenfis,... 
qui pro Catholica Fide confervanda ... mul- 
tam operam impendère contra Hæreticos , 
facris Prædicationibus , publicis difputatio- 
nibus , privatifque congreffibus difputantes, 
non fine votzæ difcrimine. Fonta». in Monum. 
ad An. 156$.fag. 516. 

(x) In Germania inferiori apud Antuer- 


Tome IV, 


piam , & Gandavum multa mala pafñli funt 
ab Hzreticis noftri Prædicatores; nam cûm 
fortes effent in bello , & contra eos Lingua 
& calamo pugnarent, irruentes ipfi in noffra 
cœnobia , ea expoliavere; facra Templa ia 
cineres redesère , altaria defteuxère; & Re- 
ligiofos ipfos contumeliis , vulnieribus ,atque 
opprobriis multis affe{tos miferrime vexavè. 
re: qui tamen ibant gaudentes, quoniam 
habici funt digni pro Carholica Fide contu- 
meliam pati. Fotan. Ibid. ad An. 1566. - 


Azaa 


LIVRE 
XX X. 


GODEFROY 
DE BoLznuc, 
D <<) * 








NV. 
Sacriléges , excès 
des Seétaires. 


VI. 
Le Duc d’Albe 
entreprend de les 
réduire. 


VIT 
Et ne fait que les 
icriter davantage, 





Livre 
XX X. 


GoDEFROY 
DE BoLzput. 
RER Re 





VIIL 
Godefroy eft élû, 
& Sacré Evêque 

de Harliein. 


> Jo. XVI»2. 
: l . 


554 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


ritérent de plus en plus les efprits trop portés À la Révolte. 
Ceux qui avoient long-tems abufé de la douceur de la Princefle 
Gouvernante : s’oppolérent ouvertement à l'Autorité du Gou- 
verneur , prétendant qu’elle anéantifloit les Priviléges des 
Peuples, & la Jurifdition des Cours. Il eft vrai qu'il en coùta 
cher à plufieurs: les Prifons de Tournay , de Malines, d’An- 
vers & de Gand , furent remplies d’un grand nombre de Cou- 
pables: & Îles Troubles, dont la Flandres entiére n’éroit déja 
que crop agitée, devinrent tous les jours plus grands dans tout 
le Pays-Bas. | | 

_ Telle étoit la difpofition des efprits, & la crifte fituation des 
Affaires, lorfque le Siége de Harlem étant vacant par la mort 
de fon premier Evèque(*), le Roy d’Efpagne, à la recom- 
mandation du Duc d’Albe, y nomma le Pere Godefroy de 
Bolduc , lan r 579. Le Pape Pie V, fit expédier les Bulles le 
onzieme de Décembre de Li même année ; & le nouvel Evé- 
que ayant été facré dans la Ville d'Anvers, dès le mois de 
Février de l’année fuivante, il fe rendit fans délai dans fon 
Eglife. Il étoit arrivé à Harlem au commencement de Mars; 
& tous les Supérieurs de fa Province d'Allemagne, s’y étant 
affemblés au mois de May, pour élire fon Succelleur dans la 
conduite de cette Province, il honora leur Aflemblée de fa 
préfence, de fon crédit, & de fes confeils. Il leur rapella à 
propos ces paroles de JEsus-CHR1ST: Le tems vient, que 
quiconque vous fera mourir, croira faire une chofe agréable à Dicu. 
Il ne leur diffimula pas que la nouvelle Perfecution, fufcitée à 


‘la fainte Eglife, & à fes Miniftres, non par des Empereurs 


IX. 
I] fortific le cou- 


JIdolätres comme autrefois , mais par fes propres Enfans, fe- 


roit longue & cruelle. 11 les confola en mêmetems; & il fe 


rage de fes Freres. Confola avec eux, par l’efpérance du fecours Divin; les con- 
jurant de fe fouvenir toujours de ce qu’il leur avoit fouvent 


répété pendant fon long Provincialat ; & de linfpirer forte- 
ment à tous les jeunes Religieux ; pour ranimer leur zéle, & 
lcur faire méprifer les dangers de L mort ; puifque leurs tra- 
vaux , leurs fouffrances , la perte même dela vie, s’ils avoient 
de bonheur de répandre leur fang , en combattant pour la Foi, 
fcroïenc pour eux un gain , & le germe de l’immortalité bien- 
heureufe. 
Le pieux Prélat ne fuivoit pas lui-même d’autres Maximes ; 
(*) Harlem , Ville des Provinces -Unies ,} l’Archevêché d’Utrecht, érigé par le Pape 
en Hollande , & au Pays de Kenmer dont | Paul IV ,l’an 1559. Le Pere Godefroy de 


elle cft la principale , avoit dans le feiziéme | Bolduc étoit le fecond Evêque, qui occu- 
Siécle un Siége Epifcopal, Sufragant de poit ce Siége depuis fa Fondation. 








DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 555 


& il s'efforçoit de faire entrer tout fon Clergé dans les mêmes 
fentimens , afin de trayailler avec plus de fuccès à la conferva. 
tion de la Foi parmi le Peuple. Il n'isnoroït point qu’une par- 
tie de fon Troupeau s'étoit laiflé aller à l'amour de’ la nou- 
veauté ; & que plufeurs des principaux Ciroyens entretc- 
noient de grandes liaifons avec les Miniftres des Proreftans. 
Mais laiffantau Miniftére publicle foin d'arrêter ce qui pouvoit 
tourner au préjudice de l'Autorité du Souverain, il fe es 
aux Fonétions de la Sollicitude Poftorale ; il employoit la pa- 
role & l’éxemple , pour confirmer les Fidéles dans la profeffion 
de la véritable Religion , pour y rapeller les autres ; & confer- 
ver parmi eux les liens de la Paix, & de la Charité Chré- 
tienne. L'homme ennemi trompa fes efpérances ; parce que la 
plüpart des efprits fe trouvoient moins pu gs à écouter Îa 
voix de l’Eglife, & de fes Pafteurs, que celle des Etrangers, 
qui ne leur annonçoient qu’une Réforme commode, & d’a- 
gréables erreurs. Sous prétexte des rigueurs du Duc d’Albe, 
& de la pefanteur du joug Efpagnol, les Peuples du Pays-Bas 
fe foumettoient au Prince d'Orange; & la Religion Protef- 
tante étendoit fes Conquêtes, malgré les efforts des Efpa- 
gnols, pour en eg 1 progrès. Le parti des Confédérés 
pénétra jufqu'en Hollande ; & s’empara de plufieurs Villes. 
Celle de Harlem fut de ce nombre. Les Calviniftes s’en rendi- 
rent. Maîtres le vingt-quatre de Juin 1572; & y éxercérent 
leurs cruautés ordinaires contre quiconque ofa leur réfifter. 


L’Evêque , à qui ils en vouloient principalement , échappa 


à leurs mains; & fe retira dans un Monaftére proche Bru. 
xelles. 

Pendant près d’une année, qu'il paffa dans cette Retraite, 
la pricre fit fa principale ,mais non pas fon unique occupation. 
Il continua À écrire, & à prêcher quelquefois contre les pro- 
fanes Nouveautés, qui fe répandoient avec tant de rapidité. À 
l’'éxemple des anciens Evêques perfécutés, & obligés de s’e- 
loigner de leurs Peuples, celui de Harlem offroit continuelle- 
ment fes facrifices & fes larmes, pour le Salut de fon Trou- 
peau ; de ar ou de la plus grande partie affligeoit fon cœur ; 
& il ne négligeoit rien pour foutenir, par fes Lettres , ou par 
des Perfonnes de confiance , ceux qui n’avoient pas été encore 
entraînés par la contagion de l’éxemple. 

Le Duc d’Albe de fon côte ne s’endormoit pas ; il troubloit 
fouvent les Triomphes des Confédérés. Ceux-ci égorgeoient 
fans pitié les zélés Catholiques, précifément parce qu'ils haïf 

Aaaai] 


Lrvr+# 
X X X. 


GODEFROT 
or BoLbuc, 
D ne enr re er à 








X. 

Et co firneles, 

Fidéles dans la 

Confefion de la 
Foi. 


XIE 
Les Calv'niftes 
fe rendent maîtres 
de la Ville de Har. 
lem , fans pouvoir 
arrêter l’Evèque. 


XII. 
J]l ne cefle de 
prier, & d'écrire 
‘dans fa Retraite. 


LIVRE 
X X X. 


GODEFROY 
"DE BOLDUC. 
RE nt AT rs 








XIII. 
Harlem eft repris 
par le Duc d’Albe. 
| XIV. 
Et l’'Evêque ra- 
pelle. 


_ XV. 

La Ville , par Ja 
trahifon d’un Ci- 
toyen , retombe 
fous le pouvoir 
des Hérériques. 


X VI. 


L’Evê fere- ,, , : st) j 
"Monter,  dérohé une feconde fois à la fureur des Hérétiques, la Ville 


tire à Munfter. 


Hift. Eccl. Liv. 
€LXXIV, 0; 33. 


556 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


foient leur Religion ; & celui-là traïitoit avec la même rigueur 
les Calviniftes , parce qu’il les regardoit comme des Ennemis 
déclarés de l’Eglife & de l'Etat. Il reprit par la force des Armes 
a os Villes révoltées. Celle de Harlem, après fept mois 
e Siège, fut ou emportée d’affaut , ou réduite par la Famine, 
& abandonnée au pillage des Soldats ; avant la fin de 1573. 
Notre Prélat rapellé auflitôt dans fon Eglife , employa fes 
premiers foins à efluyer les larmes du Peuple fidéle, & à répa- 
rer fes pertes. Comme un Pafteur toujours vigilant, & attentif, 
il travailloit avec zéle à rétablir dans tout le Diocèfe, le bon 
ordre, la Difcipline, les Mœurs, les Pratiques de Piété ; mais 


“furtout à expliquer les Vérités de la Foi obfcurcies , ou atta- 


quées ; lorfque la Providence permit que fa Ville si SN ms 
fut de nouveau furprife, & faccagée par les Troupes du Prince 
d'Orange. Quelques Citoyens malintentionnés, avoient favo- 
rifé cette Invafon , en introduifant dans la Ville un nombre 
de Soldats déguifés, qui y demeurérent cachés pendant plu- 
fieurs jours, jufqu’à la Fête du Saint Sacrement. Alors, pen- 


dant que les Catholiques ,occupés de cette Solemnité, fe trou- 
voient en Priére dans la Cathédrale, ou dans les Paroiffes, les 


Soldats & les autres Hérétiques fe répendant dans tous les 

uartiers , firent main-bafle fur tout ce qu'ils rencontrérent 
de Fidéles de l’un ou de l’autre Sexe ; & entrant enfuite dans 
les Eglifes, les Armes à la maïn, ils continuérent le carnage, 
fans diftin@tion de Clercs & de Laïques. Ils portérent leurs 
mains facriléges fur ce que la Religion a de plus Saint : rien 
n’auroit paru manquer à leur Victoire, fi l'Evèque de Harlem 
avoit été une-de leurs Victimes ( r ). 

La Divine Providence, par une efpèce de Miracle, l’ayane 


de Munfter, Capitale de la Weftphalie, profita aflez long- 
tems de fes Inftruétions , & de fes talens pour la conduite des 
Ames. Jean Fils de Guillaume, Duc de Cleves, & de Marie 
d'Autriche, Niéce de l'Empereur Charles - Quint , avoit été 
fait Evêque de Munfter en 1574, n'étant encore âgé que de 


(5) Bruxellas proorcflus , apud antiquum 
celeberrimumque fanétimonialium  cifter- 
cenfium afceterium , ad muros ejus urbis 
fitum ..… hofpes & exul annum propè inte- 
grum fubftitit, donec Albano Duce vi & 
armis Harlemo recuperato, & ad deditionem 
fame adduéto, oves fuas iterum revifit. Quas 
dum ille mirâ vigilantià, fingularique picta- 
te pafcere faragit , denuo Hæreticorum fu- 


rore atque perfidia exulare cogitur , clam ar. 
matis Harleraum induétis ante dies aliquot 
Auraicis militibus. Hi dum Corporis Domi- 
nici Feftivitati folemniter occuparentur Ca- 
tholici cives , urbem invadunt, facra conti 
nuo aut conculcant aut diripiunt, Clericos & 
Laïcos Catholicos nullo difcrimine cædunt, 
vel ejiciunt , &c.Echard, Tom, 11, pag. 278, 
Col, 2. | 


DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. s;7 
douze ans. Ce fut donc pour fuppléer à ce is ne pouvoit 
faire ce jeune Prélat, que l'Empereur Maximilien II, joignit 
fes Priéres à celles du Clergé de Munfter , pour engager notre 
Evêque à prendre la conduite de ce Diocèfe, Le Pere Echard 
prétend qu’il en eût l’Adminiftration pour le Spirituel , pen- 
dant près de dix ans. Je penfe qu’il en faut beaucoup retran- 
cher ; du moins s’il eft vrai, ce qu'affure un Auteur Flamand, 
que ce ne fut que le vingt - huitiéme de May 1578, que la 
Ville de Harlem avoit été furprife pour la feconde fois par les 
Calviniftes. | 

Ce qu'il y a de certain, c’eft que le travail ne | role pas 
manquer au Zéle de notre Prélat, dans un Pays déja rempli, 


ou tout environné d’'Hérériques (*); ayant d’ailleurs à corriger 


une infinité d'abus, introduits paf le mélange des Se&es, & 
trop long-tems tolérés par la négligence, ou par l'incapacité 
des Pafteurs. Celui qui avoit précédé Jean de Cleves, ne man- 
quoit pas de talens, ni de lumiéres; maïs il étoit chargé de 
l’Adminiftration des Trois Evêchés, poffédant en même tems 
ceux de Paderborn, d'Ofnabrug , & de Muniter. Godefroy de 
Bolduc donna toutes fes attentions à rétablir dans celui-ci la 
Difcipline Eccléfaftique, & à régler les Mœurs des Fidéles ; 
ou à bannir ce qui pouvoit corrompre leur Foi. Ce fut appa- 
renment pour quelque affaire qui regardoit le bien de cette 
Eglife, qu’il fe rendir à Rome, vers l'an 1582. Le Pape Gré- 
goire XIIT , le reçut avec de grandes marques de bonté, & le 
_renvoya chargé de préfens { 1 ). 

Enên les Efpagnois ayant repris la Ville de Deventer, Ca- 
pitale de la Province de Tranfifelane, notre Evêque y fut 
apellé pour remplir ce Siège , qui étoit vacant par la mort de 
Gilles du Mont. Ce fut le dernier Fhéâtre de fes Travaux. On 
ne le vit continuellement occupé que du foin de rapeller au 
Bercail, les Brebis qui en avoient été chaflées, ou qui avoienc 
eû le malheur d’en fortir volontairement; d'éivner tes Loups, 
qui pouvoient encore attaquer le Troupeau ; de confirmer 
. dans la véritable Foi le peu de Fidéles, qui n’avoient pas eû 

art à la prévaricacion ; & de rétablir les Lieux Saints, avec 
fes anciennes pratiques de Religion, que l'Héréfie s’étoit ef- 
forcée d’abolir. Ce fut au milieu de ces faintes Occupations, 
. (%) La Ville de Munfter ef célébre par 1582, aggreffus eff iter; ubi & benigné 
Ja Révolte des Anabaptiftes , qui dans le | à Gregorio XIII , receptus eft , & in Ale 
feiziéme Siécle , élurent peur leur Roy Jean | etiam muneribus oneratus, Echard, Tom, 13, 


de Leyden,. Tailleur d’Habits, pag. 178 
{ 1 }Enterea tamen Romaaum circa annum 


k " 


Aaaaï 


Livres 
XX X. 


GERS ES) 
GODEFROY 
DE BoLpuc, 
| 


XVII. 

Et conduit ce 
Diocèfe pendant 
plufieurs années. 

laful Belg.-p. 17. 


Hift. Eccl, ur . 
XVIII. 
1! va à Rome. 


X1IX, 
Eft chargé de 
PEplile de Deven 
ter, 





LIVRE 
X X X. 


X X. 
Sa morte 





Lourts 
DE GRENADE. 
PU sp Mo à 





Jo. Lopez , Huit. 
Gen, Ord. IV Parr. 
Lib. 111 , Cap. XXV ; 
& 


Cs 
Lud. Soufa, Hit. 
Pro. Port. I. Part, 
Lib. V, Cap. XII, 
&c, 


I. 
Naiffance de 
Grenade. 


IT. 
Ses premiéres 
inclinations , fa 
Vocation. 


IL. 
Progrès dans la 
Vertu. 


558 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


qu'il finit une vie aflez longue , & toujours traverfée (1}),le 
vingt-huitiéme Juillet 1 587. Il fut enterré avec honneur dans 
fon Eglife Cathédrale ; & Auguftin W'ichmans ,.Chanoine de 
l'Ordre de Prémontré, prononça fon Eloge funébre. 











LOUIS DE GRENADE. 


A Ville, & le Royaume de Grenade, après avoir été 

fouillés pendant tant de Siécles , par la Seëte impure de 
Mahomet, fous la Domination des Maures, venoient d'être 
réunis à la Monarchie d’Efpagne, lorfque le célébre Louis de 
Grenade nâquit dans cette Capitale l'an r 505, la même an- 
née, dit Nicolas - Antoine, qui vit naître faint Pie V, certe 
autre Lumiére de l'Ordre de faint Dominique ( 1 ). 

Les Parens de Grenade, quoique pauvres & de fort baffle 
extraétion , avoient la crainte de Dieu en partage; & ils def- 
cendoient d'anciens Chrétiens. Son Pere étoit originaire dé 
Saria , petite Ville d’'Efpagne dans la Galice : nous ignorons le 
nom de fa mere. Le Marquis de Mondejar fuppléa généreufe- 
ment à la pauvreté de la Famille , pour l'Education d'un jeune 
homme, qui dès fes premiéres années, fembloit promettre 
tout ce qu’il a été dans la fuice. Il reçut l'Habit de faint Domi- 
nique, le quinziéme de Juin 1524, dans le Couvent de Gre- 
nade, fondé depuis peu par le Roy Car:olique, Ferdinand 
d'Aragon. Le nouveau Religieux, âgé alors de dix-neuf ans, 
euvrit fon cœur à la Sagelle, & rélolu de mettre tous fes mo- 
mens à profic, il les confacra à la Priere, ou à l'Etude de Îa 
Religion. Dans les difrérentes occupations, aufquelles l’obéïf: 
fance pouvoir l'engager, on 12 voyoit toujours recueilli. La 
Grace , qui le faifoic afpirer à une haute perfection, lui apprit 
de bonne heure À ne confidérer en toutes choles , qr'e la gloire 
de Dieu , la volonté de fes Supérieurs , & l’accompliflement de 


fes devoirs. 


Ses progrès dans la Vertu, pendant l’année de Probation, . 


furenc fenfbles, aufli reçut-on fes Vœux avec encore plus de 


La 
{: ) His ftrenuë laborabat, munus optimi, (2) Eumdem annum natalem c'm Po 
vigilantiflimique Paftoris implebat, redu- [Papa V, altero Dominicani Caæli fydere, 
cendis ad caulas ovibus, abisendis lupis, fir- | quintum fclicet exacti fæculi , duodrci- 


mandis fidelibus , facris omnibus reparandis | mumque poft expullam ab ea urbe Maho= 


follicitè inftans , cm mars eum inter labo |met.cam fuperitirionem, fortitus , &c. Bible 
res ipfos occupat anno 1587 , die 28 Julit, | Nrv. Hifp. Tom. IT, pag. 30. 

& animam cœlefte tranfmictit ad bravium,| Bien des Auteurs mettent la naiffance ds 
&c. Echard. Ibid. lun & de l’autre , en 1504. 


Th. men UNE “Or 





DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 559 


: joye, qu’on ne lui avoit donné l’'Habit. L’Efprit de Dieu l’a- 


voit prépare àce Sacrifice ; & l’innocence de la viétime lui mé- 
rita de nouvelles faveurs du Ciel, qui le firent aller de Vertu 
en Vertu. Ami du filence, & toujours oœupé, il parloit peu, 
réfléchifloit beaucoup ; & profiroit de tout pour fon avance- 
ment, {1 fit toujours {es délices de la leéture des bons Livres: 
mais comme il ne lifoit que pour apprendre à devenir meilleur; 
ce qui contribuoit à le rendre NÉ fçavant, le rendoit auf 
plus vertueux. Les qualités de fon cœur le faïfoient aimer ; 
celles de fon efprit ne de failoient pas moins eftimer. Mais 
quelque avantage qu'il eût fur la plupart de fes Compagnons 
d'Etude, il ne parut jamais s’appercevoir de ce qui lui faifoit 
honneur. Telle étoit {a modeftie. | 

Les Exercices de l'Ecole , ne ralentirent point en ui le goût 
de la Piété, & de 1a Priére ; parce qu'il tudioir en Philofo- 
phe Chrétien; non pour fe remplir l’efprit de vaines fubtilités ; 
& fe donner le frivole plaifir de briller plus qu’un autre, dans 
une Difpute de mots ; mais pour fe faire un Tréfor de tout œ 
que les Auteurs les pluseftimés ontenfeigne de beau, de folide, 
& d’utile ; foit pour nous apprendre à à ui les Mœurs, ou 
pour nous élever, par les merveilles de la nature, à la con. 
noiffance du Créateur, & de fes perfections. Louis de Grenade 
s’appliquoit avecd’autant plus de fruit à cette Etude, qu'il fen- 
toit déja que tout l'avantage qu’il en retiroit pour lui-même, 
lui répondoit d'avance de celui, qu’il vouloit communiquer aux 
autres. | | 


Livres 
XX X. 


Louis 
DE GRENADE. 
Re Ne PR Ne FAN à 








I V. 
On Papplique à 
PEtude, 


Nous ne fçaurions mieux connoître dans quel efprit , & de 


quelle maniere il étudia, que par ce qu’il a lui-même écrit, 
pour marquer fes fentimens touchant les Etudes .des jeunes 
Religieux. Voici comment il s’eft expliqué, avec S. Auguftin, 
dans fon Traité de l’Oraifon. D, à 

« La fageffe du monde, dit-il, enfle le cœur de vanité ; « 


celle de Dieu l'enflamme par fon amour. Elle ne rend pas « 


les hommes fuperbes .& caufeurs, mais humbles, amis des « 
larmes, & du filence. Si donc lorfque Dieu m'inftruit lui- « 


* même par fa parole, je me détourne de lui, pour m'adrefler « 
- à des Maîtres du Siécle, ne fais-je pas injure à ce divin Maî- « 
- tre ? Ne méprifai-je pas fa Doctrine, lorfque je Î& confidére « 
- moins que celle des hommes, que je prétére a la fienne? Si « 


le nombre de ceux qui tombent dans cette erreur, n’étoit « 
pas fi grand, il y auroit moins de fujet de s'en plaindre. « 


Mais le dirai-je > prefque tout le monde vit dans cer abus, On « 


V. 
Conduite |, & 
fentimens de Gre- 
nade , touchant 

les Etudes. 


Traîté del'Orzifons 
Pari 11, $ VIu, 
Cap. TV, 


Livre 
XX X. 


Lou:s 
DE GRENADE, 
CERN EEE EE 





_» aifément fupporter cette Charge. Mais qui peut voir 


séo HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


» dit qu'au Détroit de Magellan plus ordinairement de trois 


» Vaifleaux, il s’en perd un : mais dans ce Détroit dont nous 


» parlons, à peine de cent, il y en a-t-il un de fauvé.Combien le 
» monde a-t-il aujourd’hui d’Etudians, pendant qe) ESUS- 
» CHRIST à fi peu de vrais Difciples ? Et ce qui eft le plus à 
» déplorer , c’eft que ceux même qui laiflent le monde , pour 
» entrer en Religion, n’évitent pas toujours cet écueil : dans 
» ce même tems où ils doivent apprendre à dépouiller le vieil 
» homme, & à fe revêtir du nouvœau, comme fi c'étoit là une 
» affaire de peu de jours, ou de légére importance, à peine 
» ont-ils commencé à ouvrir les yeux pour connoître Dieu, 
» qu'ils s'abandonnent auflitôt à la lecture des Philofophes 
» Payens, ou à l'Etude des Lettres Humaines , fans que du- 
» rant plufeurs années , on leur fafle entendre le Nom de 
» JEesus-CHrisT, ni une feule parole de fon Evangile. 

« Quoique ces Etudes , par les circonftances des rems, & à 
» l’occafion des Héréfies , foient en quelque maniére néceflai- 
» res, nous les devrions néanmoins tenir pour une grande playe 
» de notre vie ; puifqu'elles nous dérobent une fi grande par- 
» tie de notre tems, & nous font marcher tant d'années comme 
» Etrangers de la Compagnie de JEsus-CHRi1sT. Saint Gré- 
» goire de Nazianze a eû raifon de dire que toutes les fcien- 
» ces, & les raifonnemens des Payens reflemblent aux fleaux, 
» & aux playes de l'Egypte; & que ces Sciences profanes ne 


» font entrées dans l’Eglife, que pour la punition de nos pé- 


» chés.Que fi la miférable condition de notre vie nous réduit à 
» cette néceflité ; il faudroit au moins attendre un tems qui 
» lui fut propre ; & prendre garde que le fondement des Ver- 
#» tus fut déja fi bien établi, en celui qui commence, _ pût 

ans une 
» extrême douleur, que lorfque l’Ame eft encore tendre, & 
» qu’un jeune homme ne fait que commencer à goüter la dou- 
» ceur du lait de JEsus-CHRIST, on le retire de fes mam- 


.» melles, pour l’attacher à celles des Philofophes Payens ; où 


» il ne trouve d’autre pâture , que des Argumens, & des So- 
» phifmes. Cette po Ars eft-elle bien diérences de celle de 
» Pharaon? Lorfque ce cruel Prince voulut détruire le Peuple 
» de Dieu, il commanda qu’auffitôt qu'il naîtroit un Enfant 
» mâle, on le fubmergeât dans les Eaux du Nil. N’eft-ce pas 
» ce que nous voyons en ce tems ; où à peine une Âme a com- 
» mencé à renaître en JEsUs-CHRIST, qu'avant qu'elle ait 
» pris quelque force en ce nouvel Etre, auquel la PE 

».Jalt 


DE L'ORDRE DE $. DOMINIQUE.: 561 


fait participer, on la _… dans ces Eaux, où elle fe noye, « 
en perdant tout l’efprit de dévotion, qu’elle avoit déja « 
conçu »? | 

Louis de Grenade fçut éviter cet écueil; parce que ne s’ap- 
pliquant aux Etudes Humaines que par obéïflance , il donna 
toujours la meilleure partie de fon tems à fes Exercices Spiri- 
tuels ; & confulra moins les Livres des Philofophes, que ceux 
des Prophêtes. Ayant achevée fon cours de Philofophie, dans 
le Couvent de Grenade, les Supérieurs le mirent au nombre 
de ceux, qu’on choififloit pour étudier la Théologie dans le 
Collége de faint Grégoire à Valladolid. Les Hiftoriens de la 
Nation remarquent, que depuis la Fondation de ce Collége, 
on avoit toujours obfervé ({ comme on obferve encore ) de n’y 
donner place qu'aux plus excellens Sujets ; c’eft-ä-dire , à ceux 
d'entre js Etudians d'au grande Province, qui, par leurs ta- 
lens, & leurs vertus pouvoient le plus contribuer, à entrete- 
nir cette louable Ph, 1 ,quia us tant de Saints & fça- 
vans Religieux (x ). 

Grenade répondit parfaitement aux défirs de fes Supérieurs ; 
il furpaffa même leurs efpérances. Les Leçons de Théologie 
qu’il prenoit tous les jours, n’occupérent qu’une partie de fes 
momens ; il s’en ménageoit d'autres pour lire avec attention 
les Ecrits des Peres Grecs, & Latins, les Hiftoriens, les bons 
Orateurs, & tout ce que la fçavante Antiquité a produit en 
tout genre de plus pe ne Quoique doué d’une excellente 
mémoire , il commenca dès-lors de recueillir avec foin, & de 
mectre par écrit tout, ce dont il vouloit faire ufage pour enri- 
chir fes Difcours, & les grands Ouvrages, dont il avoit déja 
conçu le Plan, On eut dir, felon l’expreflion d’un Auteur Ef- 
pagnol , qu'il étoit intérieurement averti, que la Providence le 
deftinoit à être, non-feulement pour fon Siécle , mais pour tous 
les tems à venir, le Trompette de l'Evangile, le Guide fidéle, 
& le Conducteur des Chrétiens dans les voyes du Salur ( 2 ). 

Il parut tout cela dès l'an 1534, lorfqu'âgé de vingt-neuf 


(1) Philofophiä hic exceptä, pro addif- 
cendis Theologicis difciplinis locum fibi 
‘deftinari promeruit Pinciano in Collegio à 
Gregorio magno Pontifice nuncupato, in 

uo leétiffima iftius Familiæ ingen1a proven- 
eu fœliciflimo educari folent , ad omnem vir- 
tutis ac Doétrinæ celebritatem eniti. Nsc. 
Ant. Bibl. Nov. Hifp. Tom. IT, pag. 30. 

(2) Tempore ibi fruétuofiffime impenfo, 
aibil non ex $cholaftica, expoltivaque Thco- 


Tome 17, 


lopia, utriufque Linguæ & Ecclefiæ Patribus, 
Hüiftoricis icem & Philofophis, prophana- 
rumque etiam artium auétoribus in rem 
fuam obfervavit, collegir, atque in claffes 
digeflit ... Sentiebat enim fe, numine intus 
movente , in Evangelii tubam, totiufque 
Chriftiani orbis perpetuum & univerfalem ad 
falutis, quod unum eft ac neceffarium , ne- 
gocitium, hoc ævo Ducem, præceptorem- 
que deftinari, &c. 1bïd. 


Bbbb 


LIVRE 
XX X. 


LOUIS 
DE GRENADE. 








VI. 
Il confulte moins 
Ics Philofophes , 
que les Prophèies, 


VII. 

Et commence de 
bonne heure de fe 
fure un Trélor de 
connoiffances uti- 
les. 


VIII. 
Il remplit le faint 
Miniltére. 


LrvRE 
XX X. 


Lours 





DE GRENADE. 
Een RS re Lee A C4 2 





I X. 

Avec un très- 
grand fruit , & 
une grande répu- 
tation. 


X. 
Dans la Ville & 
le Royaume de 
Grenade. 


XL 
A Cordoue. 


562 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


ans, l’obéïffance le fit entrer dans l’Exercice du faint Miniftére, 
dont il remplit les Fonétions pendant plus de cinquante ans. 
Nous n'entreprendrons point de rapporter , avec toutes leurs 
circonftances , ce nombre prefqu’infini de Converfions, dont 
il fut l’inftrument, par fes Prédications , fes Ecrits, l'éxemple 
de fa fainte Vie, & la fagefle de fa Direction. Rempli de l’ef. 
prit du Seigneur, il traita dignement fa parole ; & cette parole 
dans fa bouche, comme fous f1 plume, fut toujours accompa- 
gnée de lumiere, & d’on&ion. L’eminente piété, & la rare 
Érudition du Prédicateur, jointes à cette Eloquence mâle & 
folide, qu’on remarque dans tous fes Ouvrages, firent courir 
après lui les Sçavans & les Ignorans ; & le mirent dans la plus 
haute réputation, parmi les Peuples, auprès des Grands, & 
dans la Cour de Caftille. 

Quoique le fort du Prophète ne foït pas toujours heureux 
dans fa Patrie , Ce fut cependant à Grenade, que le Difciple 
de JEsus-CHR1IST commença à déployer fes talens pour la 
Chaire, & qu’il en recueillit les premiers fruits. Dans les Pro- 
vinces , ainfi que dans la A de ce Royaume, il fe trou- 
voit encore parmi un grand nombre de mauvais Chrétiens, 
un plus grand nombre d’Infidéles , Chrétiens au-dehors, ils 
avoient recu le Bapreme ; Juifs, ou Mahométans dans le cœur; 
ils tenoient à toutes les fuperftitions de leur Seéte. Ce fut à per- 
fuader aux uns des Vérités , qu’ils refufoient opiniâtrement de 
croire ; & à faire pratiquer aux autres les Préceptes de la Loi, 
dont ils refpectoient la Vérité , que Louis de Grenade confa- 
era fes Veilles & fes Travaux, l’efpace de dix années. Les per- 
fonnes plus avancées dans la Piété, fe rangeoient cependant 
fous fa conduite, pour apprendre de lui à faire toujours de 
nouveaux progrès dans la perfection Chrétienne. 

Lorfqu'il eût rempli fon Miniftére parmi fes Compatriotes, 

our l’Inftruction , & le Salut de plufieurs ; peut - être aufñ 
pour une plus terrible condamnation des autres, ee réfif- 
toient toujours au Saint-Efprit , notre Prédicateur alla porter 
ailleurs la Parole de Dieu ; & ce fut d’abord dans la Ville de 
Cordoue. Sa réputation l'y avoit précédé : aufli fes Prédica- 
tions y furent-elles entendues avec autant d’empreffement, & 
peut-être avec un ee grand fruit que dans le Royaume de 
Grenade. Quoiqu'il attaquät avec beaucoup de force tous les 
Scandales, & les Vices publics, le Libertinage , le Luxe, 
l'Ufure, la Fraude, l’Impudicité, lInjuftice , en un mot tout 
ce qui n’étoit pas felon la pureté de l'Evangile, il étoit géné- 





DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 563 
ralement aimé, & eftimé de tout le monde ; parce qu’il n'of- 
fenfoir perfonne, & qu’on étoit perfuadé qu'il ne cherchoit 
qu’à fe rendre utile à tous. Le plus grand défir des Habitans 
de Cordoue étoit de le pofféder long-tems; toute leur crainte 
étoit de le perdre. Le Pere Echard dit qu'il profita de cette 
bonne volonté , pour transférer dans cette Ville, un fecond 
Couvent de fon Ordre, qui fe trouvoit dans un lieu folitaire, 
& mal fain (1). 

Maisil paroît , que le Pere Echard n’a point pris la penfée des 


Hiftoriens de la Nation. Ils nous aflurent au contraire, que le. 


Couventapellé Scala Dei, (aliàs Scala Celi) fondé dans le Siécle 
précédent, par le Bienheureux Alvar de Cordoue , furune Mon- 
tagne à deux petites lieues de cette Ville, ayant été depuis aban- 
donné, fous prétexte du mauvais air, Louis de Grenade entreprit 
de le rétablir ; & il y réufit. Ce lieu'lui plaifoit, foit parce qu'il 
avoit été fanctifié par les Prières, les Pénitences, & les fueurs 
de plufieurs excellens Religieux ; foit parce qu’étant éloigné 
du era du monde, & de fes Scandales, il offroit une paifible 
Retraite à quiconque fouhaitoit ne s'occuper que de Dieu ; & 
des penfées de l’Eternité. Grenade en fit quelque tems fa de- 
meure ; & fon éxemple y attira plufieurs de fes Freres, qui fe 
formérent d’abord en Communauté, au grand contentement 
des Peuples, qui, répandus fur ces Montagnes ,manquoient de 
fecours-Spirituels. Louis de Grenade, en renouvellant en leur 
faveur , ce qu’avoit fait le premier Fondateur de cette fainte 
Maïfon, joignoit aux douceurs de la contemplation les Tra- 
vaux du faint Miniftére. Sa Vie étoit en même tems Solitaire 
& Apoftolique. Après avoir chanté les louanges du Seigneur, 
& employé une partie de la nuit à méditer fa Loi, il: alloit 
quelquefois rompre le pain de la parole à ces Habitans des 
Montagnes. 11 les recevoit aufli fouvent dans fon Couvent de 
Scala Celi ; leur adminiftroic les Sacremens; éxerçoit envers 
eux les devoirs de lPhofpitalité ; terminoit leurs queréles ; & 
faifoit fervir à leur Salut la grande confiance, qu'ils avoient 
conçue pour lui. | | 
__ C'eft dans cette fainte folitude qu’il compofa fon Traité de 
l'Oraifon. L'éxercice prefque continuel qu’il.en faifoit , & les 
grands fruits qu'il en avoit recueillis , le mirent en érat de 


(1) Crefcente in dies famà circa ætatis  urbem inducere niteretur , quod & qui tum 
40 ,ejus vero fæculi 44 Cordubam præfeêtus | erat exiftimatione d civibus facilè obtinuit, 
miffus eft , qui Conventum in quadam ere-| &c. Echard, Tom. IT, pag. 285. 
mo, loco infalubri , fitum transferret, & in] 

- Bbbbi 


LIvRre 
XX X. 


Louis 
DE GRENADE. 
SR SERRE 








XIT. 
I! rétablir le Cou- 
vent apellé Scala 
Dei, à une petite 
diftance de Cor- 
doue, 


XIII. 
Vie Solitaire & 
Apoftolique qu'il 
y méne. 


XIV. 
Il ÿ compofe fon 
Traité de l’Orai- 
fon. 


LIVRE 
XX X. 


Louis 
DE GRENADE. 











564 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


faire connoître des Vérités , dont on ne parle jamais bien, ff on 
n’a déja mérité de goûter par une heureufe expérience, ce 
qu'on veut enfeigner. Cet Ouvrage( le premier que notre Au- 
teur ait publié) renferme un fi grand fonds de Doctrine & de 
Religion, des maximes fi pures, & des fentimens fi élevés; 
que Nicolas-Antoine a eû raifon de dire ,que de tous les Ecrits 
de ce genre, dans quelque Langue, & en quelque tems qu'ils 
ayent été faits, on n’en connoïît aucun qui mérice d’être pre- 
féré à celui-ci ( 1 ). C’eft aufñi entre tous les Ouvrages de Gre- 
nade , celui que les Perfonnes de Piété, & les Prédicateurs en 
particulier, peuvent lire avec le plus de fruit; celui, dont les 
Conduéeurs des Ames doivent le plus recommander la Icu- 
re, celui enfin que bien des Auteurs de réputation ont imité, 


_& quelquefois copié avec le plus de complaifance. 


X V. 
£E'G Pr'eur à Ba- 
dajox , il fonde un 
nouveau Sanétuai- 
re, 


X VI. 


Continue {es Pré- 
dications. 


X VII. 

Et compofe le 
Livre apellé, {a 
Guide des Pé- 
COEUTS. 


CN : 


Le nom de Grenade, déja fort célébre par le bruit de fes 
Prédications, fut encore plus connu par les prémices de fes 
Ouvrages. Dans routes les Provinces du Royaume, on vouloit 
entendre cet Orateur Chrétien, les Peuples & les Evêques le 
demandoient, & la Cour d’Efpagne ne fe defiroit pas moins. 
Nous n’avons point de preuves qu'il ait paru , ou du moins 
qu'il ait fait aucun féjour, à la Cour du Roy Catholique. Il 
femble qu’il ne defcendir des Montagnes de Cordoue , vers 
Jan 1$52, que pour fe rendre à Badajox, Ville Capitale de 
l’Extramadoure au Royaume de Léon, fur la Fronsiére de 
Portugal. Il y gouverna une Communauté de Religieux, qui 
l’avoienc élu pour leur Prieur ; & y fit bâtir un nouveau Mo- 


naftére : fans que ces différentes occupations lui fiffent jamais 


négliger , n1 fes pratiques ordinaires de Piété, ni le Miniftére 
de la Prédication, ni la contintation de fes Ouvrages. Le plus 
beau , & en même tems Île plus utile pour routes fortes de 
Perfonnes, qui foit forti de fa plume, pendant fon féjour à 
Badaiox, c’elt fa Guide des Pécheurs, imprimée dans la même 
Ville en 1555 ;.& traduite depuis en Italien , en François, en 
Allemand , en Polenois, en Latin & en Grec. On rapporte que 
l’Auteur, dont la modeftie, & une tendre Piété faifoienc le 
caratére ,.ne relifoit jamais cet Ouvrage, qu'il ne fut péné- 
tre des mêmes fentimens, qu’il avoit.voulut infpirer aux au- 

(1) At quo magis totum fe ad pietatis [ Quo in loco & orationi affiduë mapis vacare 
formaret modum, quafi Dei manu duétus | potuit , ac de oratione Commentarium , op- 
fuiffe videtur ad habitandum , regendumque | portunitate ufus fegregatæ à cemporalibus 
S. Dominici Scale Dei Cænobium, tribus à | converfationis,infigne illud,nullique afcetico 
Cordubamilliaribus diftans,quod nuper foda- | cujufvis temporis, cujufve linguæ operi poft- 


les æeris infalubritatem caufati dereliquerant,) ponendum confcribere, &c. Nic. dat, st fp. 
to : | | 


" DE L'ORDRE DE S$S. DOMINIQUE. 56; 
tres : il étoit comme étonné & furpris de lui-même ( r ). 

Il: apprenoit avec une fainte joye, que ce Livre déja entre 
les mains de tout le monde, étoit lû, & relû par-tout avec une 
fatisfaétion générale. Il en donnoit toute la gloire à Dieu, 
comme au premier Auteur de cout ce qui eft bon & parfait. 
Mais fa réputation, qui s’étendoit tous les jours, lui devint 
enfin à charge. Don Henry, Cardinal Infant de Portugal, Fils 
du Roy Emanuel, & de la Reine Marie, réfidoit alors dans 
fon Archevêché d’Evora, à feize lieues de Badajox. Ce Prince 
envoyoit fouvent vers Louis de Grenade, pour le confulter fur 
quelques difficultés ; & comme il ne doutoit pas, qu’il ne re- 
çut un grand fecours, pour fa propre confcience , & pour la 
conduite de fon Diocëfe, s’il pouvoit y attirer un homme d’une 
fi haute Vertu, il mit tout en œuvre pour y réuflir. Ce n'étoit 
pas par l’attrait des récompenfes, des Bénéfices, ou des Em- 
plois, qu’il pouvoir efpérer de parvenir à fes fins. Le Serviteur 
de Dieu ne cherchoit, dans toutes fes actions, qu’à fervir fon 
prochain , & gagner des Ames à JEzsus-CHRIST, dans l'Etat 
de Religieux , dont il avoit réfolu de ne quitter jamais la Pro- 
feffion. Le Cardinal Archevèque s’y prit autrement. Il sa- 
drefla d’abord au Général de POrdre de faint Dominique; & 
Jui demanda comme une grace, de vouloir ordonner au Pere 
Louis de Grenade, de venir le trouver à Evora ; & de s’y ar- 
rèêter quelque tems. Cette démarche eût tout l’effet défiré, 

Lorfque l’Archevèque eùût appris le jour, que Grenade de. 
voit arriver à Evora, il lui fit préparer un logement dans un 
Couvent, à une petite diftance de la Ville. Le lendemain, 
pendant que le faint Religieux difoit fon Office dans fa Cellule, 
il vit arriver ce Cardinal, qui fe jettant à fes piés, voulut d’a- 
bord fe confeffer à lui. Mais fe retirant avec refpe&, il fupplia 
Son Alteffe de l’en difpenfer ; & comme le Cardinal tout fur- 
pris lui en demanda la raïfon ; il lui répondit qu’il y avoit long- 
tems que l’Infant de Portugal étoit Archevèque d’Evora; 
mais que pour lui étant nouvellemenc arrivé dans le Pays, il 
nc fçavoit pas encore comment l’on s’y gouvernoir ; & s’il n’ 
avoit point des Scandales publics, aufquels Son Alrefle dût 
remédier, L’Infant reçut fort bien ce refus; & ne fut point 
fiche que Louis de Grenade lui fit d’abord connoître, que le 


- 


(1) Huïc operi inter alia fua primas om- | litus : an me hoc opus Pace Augufta compo 
nino dabat auttor, quæ dum revolveret iden- | fuifle Potis eft: Quâm puro, quim falubri 
tidem , & ad iftud accederet, quafi mirabun. | civitas ifta fruitur Cœlo , fub quo talia naf- 
dus eciam ultimo vitæ anno fertur dixiffe fo- | cunicur ! Echard, Tom. II, pag. 287: Col. 1. 


Bbbbii, 


LIVRE 
X X X. 


Lour:s 
DE  GHENADE. 











XVIII. 
Le Cardinal Hen- 
ry Infant de Por- 
tugal , Archevê- 
que d’Evora, le 
confulte fouvent. 


XIX. 
Et réuflit enfin À 
le faire venir à 
Evora. 


XX. 
Premiére entre. 
vié du Cardinal, 
& de Louis de 
Grenade. 


LIvRreE 
XX X. 
Louis 

DE GRENADE, 





XXI. 
Le Prince remet 
à es Lumiéres , la 
conduite de fa 
confcience , & de 
{on Diecèle. 


Nic, Ant, ut fn 


XXII, 
Grenade eft fait 
Supérieur de la 
Province de Por- 
tuyal. 


XXIIIL. 
Trend fon Minif. 
tére uule à tous. 


566 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


devoir des Confefleurs d'un Prince, furtout d'un Prince de 
l'Eglife , s’écend plus loin qu’on ne croit ; puifqu'il ne confifte 
pas feulemenc à juger des chofes, qu’on leur découvre dans le 
Tribunal de la Pénitence, mais encore à s'informer de tout ce 

ui peut charger la confcience du Prélat, auquel un fage Con- 
ra doit donner avis de ce qui fe pale, afin qu’il y apporte 
le reméde convenable. | 

Don Henry, réfolu de régler déformais fa conduite, parles 
lumiéres de Louis de Grenade, ne fe fit point prier pour lui don- 
ner d’abord uneentiére connoiflance de tout ce se regardoit; 
il lui laïifla aufli le tems de connoître par lui-même ce qui fe 
pafloit dans le Diocèfe ; & le pria de lui marquer tout ce qu'il 
jugeroit à Pa de faire, de changer , ou d’abolir , pour met- 
ere en régle le Pafteur, & le Le Mais afin de s’aflurer 
davantage la pofñleflion de fon Tréfor , ce pieux Archevêque 
voulut que fan Confeffeur fut affilié dans le Couvent des Do- 
minicains d'Evora. Le mérite fupérieur de Grenade, étoit trop 
généralement connu, pour que cette Propofition rencontrât 
aucune difhiculté de la part des Religieux. Quoiqu'il y aic 
toujours eù une fecrette émularion entre les Efpagnols , & les 
Portugais ; & que ceux-ci ne manquaflent À de Grands 
Hommes, aufli recommandables par la Naïiffance & la Doc- 
trine, que par la Piété ; ils virent fans jaloufie un Etranger, 
déja confidéré comme l’Oracle des Peuples, des Evêques, & 
des Princes; ou, felon l’expreflion d’un Hiftorien, comme la 
Lumiére de la Narion. 

Deux ans après fon arrivée en Portugal, c’eft-i-dire, en 
1$$7, Louis de Grenade fur élü Provincial de cette Province; 
& ce qui parut plus édifiant, c’eft que les Religieux les plus 
capables de bien remplir cet Emploi, furent ceux qui fe por- 
térent avec le plus d’ardeur, à le faire élire; & à fe foûmettre 
à fa conduite. Lui feul s’oppofa tant qu’il pût à fon Election: il 
fe rendit cependant aux Priéres de fes Freres ; & à celles de la 
Cour de Portugal. Son zéle éclairé, fage, prudent, & les beaux 
éxemples de Vertu qu'il donna, firent aimer fon Gouverne- 
ment ; & procurérent à toute cette Province tous les avanta- 
ges, qu’on pouvoic fe promettre de fon Adminiftration. Obligé 
de vifiter toutes les Maifons de fon Ordre, fituées dans diffé- 
rentes parties du Royaume, il éxerçoit en même tems dans 
tous ces Lieux 1e Miniftére Apoftolique ; & fe rendoit par là 
utile à tous ; à fes Religieux, & aux Fidéles; particuliérement 
aux Prélats, qui ne manquoient pas.de profiter de l’occafon, 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 567 


pour propofer leurs doutes, leurs peines, & toutes leurs diff- 
cultés , à un homme, à qui le Seigneur donnoit des Lumiéres 
extraordinaires. 

- La Reine Carherine , Régente du Royaume de Portugal, qui 
avoit eftimé le Pere Louis de Grenade ,auflitôt qu’elle l’avoit 
connu, lui communiquoit aufli les affaires les plus importan- 
tes, qui regardoient le Gouvernement de fon Etat. Bientôt 
après, elle le prit pour fon Confefleur , parce qu’elle ne con- 
noifloit perfonne , qui méritât mieux fa confiance, que ce grand 
Serviteur de Dieu” dont la piété n’éroie pas moins défintéreffée 
qu'éclairée. C’éroit principalement dans le choix des perfonnes, 
capables de remplir dignement les Emplois Eccléfiaftiques, que 
cette fage Princeffe aimoit à fe fervir des confeils de fon Con- 
fefleur. Ce fut auffi fur cet article, qu’elle eût plus d’une oc- 
cafion d'admirer & fes lumiéres, & fa modeftie. Elle ne fe re- 
pentit jamais d'avoir donné les Evéchés, & les autres Bénéfi- 
ces à ceux, que Grenade lui avoit ro Mais elle ne pût 
jamais le faire confentir à accepter lui - même aucune des Di. 
gnités, qu'elle lui offrit. Nous ne parlerons ici que de la conf- 
. tance de Louis de Grenade à refufer le Siège de Brague, le 

lus confidérable de tout le Royaume de Portugal, non pas 
a la vérité par fes Revenus, mais par fa Est Don antiquité, 
fon Etendue, & par le grand nombre de faints Archevêques, 
qui l’ont occupé. 

Ce grand Siege vint à vaquer en 1$$58, par la mort de Don 
Balthafar Limpo, pendant que Louis de Grenade faïfoit la 
Vifite de fa Province. Parmi les Seigneurs , dont la Cour étoit 
alors remplie, il y en avoit plufieurs, qui, également diftin- 
gués par leur Naïflance, par leur crédit, & par les grands fer- 
vices, qu’'eux-mêmes, ou leurs Ancêtres avoient rendus À la 
Couronne , croyoient pouvoir À rs à la Dignité d’Arche- 
vêché de Brague. La Reine, dont la prudence relevoit fes au- 
tres éminentes Qualités , ne s’expliquoit pas. Accoutumée à fe 
conduire avec beaucoup de fagefle, & de réfléxion, dans la 
diftribution des Charges Eccléfaftiques. elle étoit réfolue de 
ne donner celle-ci qu’à un Sujet , qui en fut eftimé digne 
au jugement de tout le monde, afin que fa confcience en de- 
meurût déchargée devant Dieu. Mais fi elle gardoit le filence, 
tout parloïit dans le Royaume , tout fe remuoit à la Cour. 
L'ambition & l'intérêt formoient tous les jours des brigues : 
on follicitoit , & on faifoit folliciter continuellement ; fans que 
PEfprit vraiment Royal de cette Princefle pût jamais être 


LiIvVRreEz 
X XX. 


Louis 
DE GRENADE. 
De PAM 6 RE Ne es] 





XXI V. 

La Reine Cathe- 
rine, Régente de 
l'ortugal, le choi- 
fit pour fon Guide, 
fon Confefleur , 
& {on Confeiller. 


X XV. 
Mais elle ne peut 
le faire confentir à 
accepter aucune 
Digniré Eccléfiaf- 
tique. 


X XVI. 

Le Siége de 
Brague eft brigué 
par plufeurs Scie 
gneurs. 


XXVII. 
La Reine ne s’ex- 
plique La en l’ab- 
fence de fon Con- 


feffeur. 


LIVRE 
XX X. 


Louis 
DE GRENADE. 
CREER" 








Vie de Don Barth, 
des Martyrs, Liv. 1, 
Chap. V. 


XXVIII. 

On publie que 
cet  Archevêché 
cft deftiné pour 
Grenade. 


XXIX. 
Sentimens de fes 
Amis. 


X XX. 
Barthelemy des 
Martyrs , craint 


pour fon Ami. 


XX XT. 

Et nc prévoit pas 
le péril, dont il 
eft lui-même me- 
nacé, 


XXXIL. 

La Reine prie, 
& prefe Grenade 
de vouinir 2Ccep- 
ter cet Archevé- 
chc. 


$63 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 
fléchi , ni par toutes les Prières, ni par toutes les inftances, 
ni par toutes les plaintes de tant de différentes perfonnes. 
Cette conduite de la Reine Régente, pendant l’abfence de 
fon Confefleur , donna lieu de croire qu’elle avoit jetté les yeux 
fur lui, pour le faire Archevèque de Brague, & comme il étoit 
aimé , & honoré de tous les Seigneurs de Portugal, on ne pou- 
voit pas craindre que fon Election ne fut auf approuvée de 
tout le monde. Cette perfuafion rallentit un peu la vivacité 
des Prétendans. Le Peuple, qui prévient fouvenc les penfces 
des ‘Souverains par les Fe , publia d’abord que la Reine 
ourroit bien donner l’Archevèché de Brague à Grenade, & 
Hits après, qu'elle le lui avoit donné; & cette nouvelle 
courut en peu de tems de tous côtés. Grenade fe trouvoit alors 
à Santaren , où il fe faifoit panfer d’une bleflure, qu’il avoie 
reçue au pie, par une cheûte fort dangereufe, durant la Vifite 
de fa Province. | | 
Le bruit de cette Election fe répandant de plus en plus, on 
commença à regarder cette nouvelle comme bien aflurée. Les 
Amis de Grenade y prirent part, les uns pour s’en réjouir , les 
autres pour s’en affliger, felon leur différente maniére de pen- 
fer, Barthelemy des Martyrs, qui aimoit véritablement le faine 
Provincial, fut plus touche qu’un autre du péril, dont il le 
croyoit menace. Il lui écrivit, avec la liberté d’un Ami Chré- 
tien & fincére, que fa convalefcence lui donnoit beaucoup de 
joye , mais qu’il couroit un bruit de lui qui l’affliseoit fenfble- 
ment ; qu’il yavoit bien moins de péril à fe bleffer en tombant, 
qu’à être accablé fous le poids d’un Evêché. Qu'il le fupplioic 
de demander à Dieu inftanmenr, que l'ayant délivré d'un dan- 
ger Re vo 2 moindre , il le délivrât d’un autre infiniment 
plus redoutable ; qu’il ne pouvoit pas s'empêcher d’appréhen- 
der pour lui un fi grand mal ; & qu'il lui défiroit comme à fon 
Ami, toutes fortes de biens, excepté celui de l’Epifcopat. 
Lorfque Barthelemy des Martyrs écrivoit ceci, il ne penfoit 
pas , que le péril qu’il craignoiït uniquement pour fon Ami, le 
menacçoit [ui-même de bien près: Il étoit encore plus éloigné 
de penfer ,que ce feroit ce même Ami, qui l’obligeroit de fu- 
bir le joug , qu’il craignoit plus que la mort. C’eft ce qu’on vit 
arriver par un ordre fecret de la Providence. | 
La Reine ayant mandé Louis de Grenade, lui parla à peu 
près ainfi: Vous fçavez que l’Evêché de Vifeve vous ayant été 
offert, il y a quelque tems, vous ne voulutes point l’accepter. 
Je fus fâchée de votre refus ; & néanmoins je reçus alors vos 
| excufes, 








DE L'ORDRE DE S DOMINIQUE. 5639 
excufes. Maintenant vous n’en. pouvez plus faire qui foient re- 
cevables. L’Archevêché de Brague eft vacant ; & vous n’igno- 
rez pas peut-être que cette Eglife eftà préfent dans un état dé- 
plorable. Ses grandes playes demandent un grand Médecin ; & 
je n’en connois pas un meilleur que vous. Recevez donc cette 
Charge œ nom de Dieu. Je ne la donnerois à un autre qu’en 
tremblant : mais pour vous, je fuis aflurée que vous vous en 
acquiterez très-dignement. Rendez ce fervice à JEsus-CHRIST. 
Délivrez cette Eglife de tant de maux, & moi-même de lin- 
à met où je me trouve,pour ne pas charger ma confcience 

ans un choix fi important, & fi difficile. 

Grenade fe voyant ainfi preflé, répondit avecbeaucoup de mo- 
deftie ,que Son Altefle { c’eft le Titre que prenoient alors les 
Rois de Portugal ) lui faifoit trop d'honneur de porter de lui 
un jugement fi avantageux ; mais qu’il fe reconnoifloit très-in- 
capable de ce qu’elle lui offrait; qu’il avoit trop éprouve fon 
infufffance, pour avoir jamais la moindre penfée spin une 
telle Charge; que s’il avoit refufé autrefois d’être Evèque de Vi- 


LrvREx 
XX X. 


Louis 
DE GRENADE, 


Au et 








X X XIII. 
Il demeure infilc- 
xible. 


feve, il devoit avec beaucoup plus de raifon refufer d’être Ar- 


chevèque de Brague ; que tout ce qui lui paroifloit proportionné 
à fes médiocres talens, c’étoit de s'occuper à ne quelques 
Livres de Piété; de fervir fes Religieux, & quelques Ames qui 
vouloient aller à Dieu; & qu'illa fupplioit très-humblement de 
jeter les yeux fur quelqu'un, qui fut digne de cet Emploi, puif- 
que pour lui, il ne penfoit qu’à vivre, & mourir dans fa Cellule. 
Une Réponfe fi précife de la part de Grenade, ne laiffa 
aucune efpérance de pouvoir le vaincre ; on connoifloit fa fer- 
meté égale à fa fincérité. La Reine fe contenta de luidire, que 
puifqu’il ne vouloit point être Archevêque, il lui donnât donc 
un homme, capable de porter le fardeau, dont il refufoit de 
fe charger. Grenade demanda du tems pour y penfer, & pour 
connoître la volonté de Dieu. La Reine lui Es trois Jours, 
après lefquels elle lui ordonna de la venir voir. 
Durant ces trois jours, Grenade avoit beaucoup prié, afin 
d'attirer fur lui le fecours du Ciel , dansune rencontre fi diffici- 
le. Ilavoit faittoutes les réfléxions, que pouvoit faire un homme 
fage & religieux ; qui n’avoit en vûe que la gloire de Dieu, le 
bien de l’Eglife, le falut des Ames , & l'honneur de répondre 
à la confiance, que la Reine lui témoignoit. Tous ces motifs 
le déterminoïent à propofer Barthelemy des Martyrs, pour le 
Siége de Brague. | 
= Cependant on n’ignoroit point à la Cour ce qui s’étoit pañlé 
Tome IV, Cccc 


XXXIV. 

Et confent d’in- 
d'quer un autre 
fujet, après avoir 
confulté Dieu. 


XXXV. 
Pendanc qu'il 
prie. 


s7° HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


L'rv raz entre la Reine & lui. Son refas, qui n’avoit farpris perfonne 


X XX. 


Louis 





DE (GRENADE, 
CRE RE 





XXXVI. 
Son refus ranime 
les efpérances des 
Prétendans. 


XXX VII. 
Difcours de Gre- 
nade, en propo- 
fant Barthelen y 
des Martyrs. 


ranima les efpérances de bien des Courtifans ; qui ne voyoient 
rien que de défirable dans une Digaité, qui faifoit trembler 
une Âme fi éclairée. Les follicitations étoient plus vives, & 
les inftances plus preflantes que jamais. On n'oublioit rien 
pour tâcher de fléchir l’efprit de la Régente ; on fe fervoit 
même des raifons d’Etat, en lui repréfentant , que durant 
une Minorité, il étoit de la derniére importance , que tout fut 
paifible à la Cour, afin de ne point mécontenter les premiéres 
Perfonnes du Royaume. Grenade, éxaétement informé de 
tout, prévoyoit bien que fi l’on donnoit cet Archevèché à 
qnelqu’un de ceux qui le demandoient, les autres s’en confo- 
croient | parce qu'il auroit été donné felon les régles du 
monde ; mais que fi on le donnoit à un Religieux, qui pafloit 
dans leur efprit pour un homme inconnu, ils regarderoient 
cette Ele&ion comme une injure faite à tous les Grands. 

Ces confidérations auroient pù faire quelque impreffion fur 
Pefprit d'un homme plus Politique que Chrétien ; elles n’en 
firent point fur celui de Grenade. S’étant donc rendu auprès 
de la Reine, il lui dit d’abord, qu’il ne connoifloit perfonne 
plus digne de lArchevèêche de Brague, que le P. Barthelemy 
des Martyrs, homme fort fçavant, d'a pie , d'un efprit fo- 
lide, & doué de toutes les qualités néceffaires pour former un 
grand cd fçai, Madame. ajoûta-til , ce qui peut mer- 
tre Votre Alrefle en peine dans cette affaire. Je n’ignore pas 
les follicitations violentes , que lui font des perfonnes très- 
confidérables, pour obtenir d’Elle cet Archevêché. EHe peut 
craindre, fi elle le donne à un Religieux fans naïffance , & 
fans appui, que ceux qui le demandent pour eux-mêmes, ou 
pour quel ju’un de leurs Parens , n’en demeurent offenfés. 
Mais 29 nes , je vous fupplie de me permettre de vous dire, 
qu’en ceci je parle hardiment à Votre Alreffe, parce que je 
parle pour elle devant elle : fi vous craignez de déplaire à 
ces perfonnes, combien devez-vous plus craindre de déplaire à 
Dieu , en préférant les intérêts d’une ambition injufte, à ceux 
de JEsus-CHRIST, & de fon ne Quand il s'agira des 
Charges du monde, il fera alors de la juftice de Votre Alreffe 
de confidérer la naiïffance, les fervices rendus, & les avantages 
felon le monde. Mais lorfqu'il s'agit d’une Charge , qui eft 
toute de Dieu, & pour Dieu; c’eft Dieu feul, & L qualités 
toutes divines qu’il y demande, qu’on doit confidérer. L’Elec 
tion des Prélats n’appartient proprement qu'à Jesus-CuarisT. 


DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. s7r 
C'eft lui-même qui les apelle ; & c’eft fon efprit qui les établit, 
ee gouverner fon Eglife, qu'il s’eft acquife par fon propre 
lang. Tout Le devoir de ceux qui nomment à un Evêche, c'eft 
de chercher ceux que Dieu y apelle , afin délire celui _ a élu. 

Le Saint-Efprit nous apprend lui-même dans les Ecritures, 
quel doit être le caractere de ceux, qu'il deftine au Gouverne- 
ment de fon Eglife. IÏne demande pas qu’ils foient grands f{e- 
Ion le Siécle ; maïs qu’ils foient humbles & charitables ; que leur 
Science foit animée par la Piéré, & leur Piété éclairée par læ 
Science ; furtout qu'ils ayent un courage ferme ,un zéle ardent 
pour la dcfenfe de lEglife, & le Salut des Ames ; zcle & cou- 
rage , fans lefquels les plus éclatantés Vertus feroient dans un 
Prelat comme des Vertus mortes & inanimées. Une ïilluftre 
Naiffance n’eft pas toujours jointe à ces qualités toutes faintes, 
elle ne fupplée pas à leur défaut ; & bien loin d'être un moyen 
für de les acquérir, elle y eft quelquefois un grand obftacle : 
çar felon la penfée d’un grand Pape, fouvent la Nobleffe Hu 
maine rend les Ames bafles & roturieres devant Dieu, en les 
rendant. fuperbes , & ne leur infpirant qu’un injuite mépris 
pour les autres. Comme ce qui eft grand devant Dieu, eft Le 
vent en mépris devant les hommes ; aufli ce qui eft grand de- 
vant les hommes ,'eft fouvent en 2bomination devant Dieu, 
c'eft la parole de JEzsus-CHRIST. 

Si toutes les divines qualités, néceflaires à un Evèque, fe 
trouvoient jointes avec {a grandeur de la Naiflance dans une 
même perfonne, Votre Alteffe alors ÿ pourroiït avoir égard. 
Mais lorfqu’il s’agit de donner à Dieu un Pontife, un Défen- 
feur à l'Eglife, & un Pafteur aux Ames, comment Votre Al- 
tefle pourroit-Elle préférer ceux qui n’ont aucune des qualités 
que Dieu demande , & qui n’en ont que de celles qu’il mé- 
prife, à celui qui a toutes celles que Dieu veut qu’il ait ; & à 
qui il ne manque que ce qu’il a bien voulu qui manquît aux 
Apôrres mêmes, & aux plus grands Evêques de fon Eglife ? Aw 
refte, quoiqu'on puille dire pour rabaïfler la naiffance du Sujet, 
que je  Sg à Votre Alrefle , il eft certain qu’il eft de meil- 
leure Maiïfon , que n'étoit faint Pierre, & d’aufi bonne que 
faint Auguftin. Voilà, Madame, ce que je me fuis cru obligé de 
repréfenter à Votre Alreffe. Si ces vérités l’étonnent ,elle-m'é- 
tonnent aufli, car je n’en fuis qu'Auditeur non plus qu’elle. Je 

ui dis ce que Dieu. nous dit dans l’Ecriture ,& les plus grands 

Saints dans leurs.Ecrits. Je me rendrois, Madame, tout-à-fait 

indigne de l’honneur, que Votre Alrefle me fait, de me deman. 
| Cccci 


LIVRE 
X X X. 
Louis 
D£ GRENADE 
D. à 


XX XVIII. 
Portrait d’un vé- 
ritable Evêque. 


LIrvRreE 
XXX. 


Lou:s 
DE GRENADE. 
D en > ie 








XXXIX, 
Réponie de la 
Riine. 


s72 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


der confeil, dans une rencontre fi importante , où il y va de 
fon Salut & du mien, fi je ne lui parlois comme devant Dieu, 
foulant aux piés toutes les confidérations humaines, & ne re- 
gardant que cette vérité immuable, qui nous doit juger un 
jour ; & qui nous jugera, non felon les régles du monde, mais 
felon les fiennes. 

La Reine ayant écouté avec beaucoup d’attention tout ce 
Difcours de Grenade, elle lui répondit: Je trouve fort bon 
tout ce que vous venez de me dire; & je vous en remercie : 
car je fuis perfuadée qu’il n’y a que la crainte de Dieu, & la- 
mour que vous avez pour mon Salut, & pour le vôtre, qui 
vous ont fait parler de la dorte. Je vous l'ai dit plus d’une fois, 


je fouhaiteroïis que durant ma Régence les Evèques de Portu- 


XL, 
Réponfc de Bar- 
thelemy des Mar- 
tyrs , acette Prin- 
cefle, 


| Vic de Don Barth. 
acs Mart, Chap, VI, 


gal fuffent immortels, afin de n’avoir aucun Evêche à donner. 
C’eft bien aflez que je réponde de ma Perfonne, & de tout 
FEtat, fans me rendre encore refponfable du Salut des Ames. 
Il me fuffit que vous m’afluriez que Don Barthelemy eft très- 
digne de cette Charge :envoyez-le moi, afin que je la lui donne. 
Que les Grands de ma Cour s’en offenfenc tant qu’ils voudront: 
je crains plus la colére de Dieu , que la leur: carileftmon Juge, 
& non pas eux. 

Le Provincial manda Bérthelemy des Martyrs, & lui dit 
que la Reine vouloit lui communiquer une Affaire de grande 
importance. L’humble Religieux , qui n’avoit garde de foup- 


_çonner qu’on le voulut faire Archevêque, fe rendit auflitôt au 


Palais : & fon étonnement égala fa douleur , lorfque la Re- 
gente lui déclara qu’Elle avoit jetté les yeux fur lui, pour le 
placer fur le Siége de Brague. Il eût Le de quelque tems, 
pour fe raflurer contre la crainte & la furprife, qui lui avoient 
d’abord ôté la parole. Il remercia enfuite la Reine avec beau- 
coup de x s’excufa avec modeftie; & témoigna avec 
fermeté qu’il ne pourroit jamais confentir à fe voir charger 
d'un fardeau, qu'il regardoit comme infiniment -au-deflus de 
fes Forces. La Reine voulur effayér de vaincre faréfiftance ; & 
ne pût y réuflir, Elle faifoit valoir le bon nn ,-que 
Grenade avoit rendu de lui ; & il oppofoit l’éxemple même de 
Grenade. La fagefle , dit-il, & la Vertu de ce grand Homme 
font aflez connues. Ses Talens & fes Ecrits foutiennent la haute 
réputation ; qu'il s’eft fi juftement acquife dans les Royaumes 
de Portugal & d’Efpagne : & néanmoins Votre Alreffe a trouvé 
bon qu'il ait déja ut un Evêché, & que préfentement il 
sefufe encore l’Archevêché dont il s'agit. Je vous demande, 


de ve LE 


® DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 573 
Madame , la même juftice. S'il s’en croit incapable, je le fuis 
infiniment plus que lui. Votre Altefle a bien le pouvoir de 
m'offrir une grande Dignité ; mais elle n’a pas celui de me 
donner ce qui me manque, pour la pouvoir foutenir.S. Pierre 
nous ordonne dans un même commandement d’honorer les 
Rois, & de craindre Dieu. Je rends, Madame, à Votre Al- 
tefle l’honneur que je lui dois, en îe tenant très-obligé À Elle, 
de ce qu’Elle daigne m'offrir un Archevêché; & je témoigne 
en même tems que je crains Dieu , en le refufant. Après ces 
mots, il fit une grande réverence, & fe retira: RES D 

La Reine, aufli édifiée que fürprife de la fermeté humble, 
& Chrétienne, qui avoit paru dans les Réporfes de Barthelemy 
des Martyrs, l'en eftima davantage ; & défira d’autant plus de 
vaincre fa modeftie, qu’Elle lui paroïfloit invincible. Elle: ad- 
miroit la conduite fi differente des hommes du monde ,.& des 
hommes de Dieu. Elle voyoit que les premiéres Perfonnes de 
fa Cour la folliciroient avec mille inftances, pour obtenir 
d’Elle une Dignité ; & que c’étoit à Elle au contraire À prefler 
deux Religieux, afin que l'un d’eux fe portât à la recevoir. 
Ceux-là faifoient violence pour être Evêques, & il en faltoit 
faire à ceux-ci pour les contraindre de l'être. Réfolue de ter- 
_miner au plutôt certe affaire , la Reine envôya querir Grehade ; 
& lui dit qu’Elle avoit trouvé en Don Barthelemy encore plus: 
qu'il ne lui en avoit dit; qu'Elle ne l’eftimoit pas feulement 
par le raport qu'il lui en avoit fait, mais par ce qu’Elle en: 


avoit reconnu elle-même ; & qu’ainfi Elle lui ordonnoit :ow 


de lui perfuader , ou de le contraindre de recevoir cette Charge. 
Louis de Grenade, pour obéïr au Commandement de la 
Reine , alla trouver Barthelemy des Martyrs ; & avec l’Auto- 
rité que lui donnoit fa qualité de Provincial, & d’Ami, il t4- 
cha de le porter par toutes fortes de raifons, à fe rendre à une 
chofe, qu’il jugeoit que Dieu demandoit de lui. Barthélemy 
n'en penfoit pas de même; & il répondit à fon. Supérieur, 
comme il avoit fait à la Reine de Portugal. Il le fupplia de 
croire qu'il fe connoifloit mieux, qu’il n’étoit connu ; & qu’é- 
rant incapable de fe conduire foi-même, il l’étoit encore plus 
de conduire tout un Peuple. Enfin il pria le Provincial de ne 
pas lui envier la liberté, dont il ufoit en cette rencontre ; 
mais de lui permettre de faire, ce que lui-même avoit fait, 
& de déférer encore plus à fon éxemple, qu’à fes paroles. 
C'étoit avec une extrême peine, que cet homme modefte fe 
voyoit pour la premiérg fois obligé de réfifter aux défirs d'un 
Ccccii 


LIvRreE 
X XX. 


Louis 
DE GRENADE. 








X LI. 
L’humble refus 
du Religieux édi- 
fi: la Régente, 
fans la faire chan. 
ger de fentiment. 


XLII, 

Grenade effaye 
inutilement de 
perfuader Barthe- 
lemy des Martyrs 


Ibid, Chap. VIL, 


XLIII. 
Réfléxions, & ten. 
dres fentimens. 


LIVRE 
X XX. 


Louis 
DE. GRENADE. 
SSSR PRE PP RER RRS 








XLIV. 
Le Provincial en 
vient à ufer d'Au- 
torité, : 


534 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


supérieur ; il voulait fe taire, & fe retirer ; mais comme Gre- 
nade le prefloit toujours, pour le faire changer de réfolution, 


- H en fut fenfiblement touché, & lui die en foupirant: Eft-il 


donc pafhble, mon Pere, qu'une Perfonne comme vous, en 
qui j'ai toujours trouve un vrai Pere, un Ami fincére, & un 
charitable Supérieur, ait maintenant fi peu de compallion, &c 
de charité, paur fon Fils, pour fon Ami, & pour fon Reli- 
gieux? Certes notre Général le Pere Humbert , donna bien 
d’autres preuves de fa parfaite amitié pour Albert le Grand, 
lorfque le Pape le voulant faire Evêque de Ratifbonne, il lui 
écrivit qu'il aimeroïe mieux voir Albert le Grand mort, & 
porté en terre, qu’élevé à la Dignité Pontificale, & expofé à 
vous les périls, qui accompagnent cetre Charge. Que fi vous 
pe croyez pas devoir compatir à ma foibleffe en cette rencon- 
tre, vous devez au moins confidérer , que fi j'érois aflez mal- 
heureux pour me rendre à votre Confeil, vous prendriez fur 
vous-même, & fur votre propre confcience toures les. fautes, 
ê& tous les défordres, que mon incapacité me feroient certai- 
nement commettre dans un Emploi fi grand, & fi difcile. 

. Siles prières & les raifons d’un Ami affligé ne purent vain- 
cre Grenade , il fut du moins touché, & attendri par fes lar- 
mes. Il ne voulut pas alors poufler les chofes plus. loin; parce 
qu'il ne défefpéroit point d'obtenir evfin par la. douceur, & la 
perfuafion, ce qu'il n’auroie pas voulu commander avec Auto- 
rité. Il fe contenta donc de dire à Barthelemy, qu’il lui don- 
noit encore du tems pour confulter , & fe réfoudre à obeir. 
Cependant il lui refufa la permiffion de s’en rerourner à fon 


Couvent de Benfigue ; & lui défendic de fortir de Lifbonne 


XLV. 
Son Difcours. 


fans fon ordre exprès. Barchelemy des Martyrs obéït à cet or- 
dre ; mais toujours ferme dans fa premiére réfolution , il fe 
gontentoic de prier , & ne laifloit rien efpérer ni à fon Provin- 
Gial, ni à ceux qui pouvpienr lui parler de fa part. Quelques 
jours. s'étant paflés de la forte, Grenade fe trouvant obligé de 
orné la modeftié de fon Religieux, fit affembler toute la 
Communauté dans le Chœur ; envoya querir Barthelemy des 
Martyrs, & lui parla ainfi : 

Mon Pere, je vous ai repréfenté jufqu'à cette heure, que 
vous. deviez ceffer enfin de réfifter à la volonté de la Reine, 
&c à la mienne, pour ne point vous. oppofer à celle de Dieu. 
Vous fçavez aflez quelle eft la piéré de cette Princefle; & vous 
n’ignorez pas. qu’en vous nommant à l’Archevèché de Brague, 
elle ne vous a préféré à tant d’autres, que parce qu’elle a cru, 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 575 
comme nous croyons tous, que Dieu vous apellé à cette Charge. L t vw k à 
Je ne trouve pas mauvais que vous ayez eù tant de peincdvous XX X. 
y réfoudre : nous fommes dans un Siéclé, qui a befoin de tels “RON 
éxemples. Les plus faints Perfonnages, dans les tems mêmeles Le Gurnane. 
plus purs, & les plus heureux, ont appréhendé, & fui l'Epif- 
copat. C'eft une preuve, & une fuire de la corruprion dé nos 
jours, de voir aujourd’hui tant de pérfonnes , qui recherchent 
avec empréflement , ce que les Saints fuyoient ; & qui né 18h 
tent point d'autre difpofition pour êtré Evèques , que la volonté 
de Pêtre; c'eft-à-dire, que ce qui feul les en rendroit indignes, 
quand ils auroient d’ailleurs la Science , & les Talens néceffai- 
res à un Evèque. | | 

Vous êtes, par la grace de Dieu', non-eulémenterès-éloigné 
de défirer l’Épifcopat , mais même dans une difpofition touté 
contraire; & à moins de cela, je n’aurois jamais peufé À vous 
offrir cette Charge : car afin que vous ayez plus de fujet de 
croire que c’eft Dieu même qui vous y apelle, je vous déclare 
à la face des faints Autels, que fi jf'avois connu quélque Reli- 
gieux, ou quelque Eccléfiaftique, quel qu’il pûr être, dont 
j'euffe été auffi affuré que de vous ; & que j'euffe cru plus propré 
que vous à cette Charge, je vous l’auroïis certainement préféré, 
& n’aurois penfé qu’à porter la Reine à la lui donner. fe n'ai 
point oublié ce qu’a dit le Pape faint Grégoire, que lorfqu’on 
choifit un Evêque , on doit toujours prendre celui, qu’on croit 
devant Dieu le plus digne. Après cette proteftation fi fincére, 
vous devez confidérer que j'ai autant à craindre que vous dans . 
certe occafion : ce quime raflure, doit vous raflurer ; puifque je 
me charge moi-même de cet Archevëché en vousen chargeant; 
& que ma confcience en cela répond de la vôtre. 

Vous fçavez que les faints Dotears, qui ont parlé avec tant 
de force contre ceux, qui entrent dans l'Epifcopat par la porte 
de l'Ambition , ou 4 Cupidité ; ont mis aufi des bornes à 
Ja modeftie de ceux qui y font légitimement apellés. Non, dit 
faint Grégoire le Grand: L’humilité ne [era véritable devant - 
Dieu , que lorfqu'elle ne s'oppofera point à [on ordre ; lorfgw'elle ne 
rejettera point avec une opiniärreté inflexible, l'honneur qui lei eff 
offert.Il conclut que dans ces rencontres, celui qui eft folidement 
humble, & qui n’eft point ns} attache à fon propre fens, 
fuyant dans fon cœur la Dignite, os lui impofe, doit néan- 
moins s’y foûmettre par une obéïflance forcée { 1 ). C'eft ainfi 
qué faint Auguftin fouffrit avec peine d’être ordonné Prêtre, 


(1) Ex corde deber fugere , & invitus obedire. $. Greg. Papa, în Paffor. Part. I, Cap. FI. 


Livre 
XX X. 
Louis 
DE GRENADE. 














XLVI. 
Tremblement & 
foumiflion , de 


Don Barthelemy 
des Martyrs, 


XLVII. 
Réfléxions fur Ja 
eonduite de Louis 
de Grenade. 


s76 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 

& depuis d’être fair Evêque, il le fouffric cependant. Et pour 
encourager les perfonnes , qui feroient dans l'état où vous vous 
trouvez, il dit: que comme il n’y a rien dans l’Eglife de plus 
difficile , que la Charge de Diacre, de Prêtre, ou d’Evêque; 
il n’y a rien aufli de plus heureux devant Dieu, fi on combat 
dans cette Milice fainte, comme l’ordonne celui qui en eft le 


Chef, & le Général ( 1 )- 


C'eft pourquoi, mon Pere, ayant, ce me femble, toutes les 
marques qu’on peut avoir, que Dieu vous veut dans cet Em- 
ploi, fortifiez-vous en lui, & dans la Toute -Puiffance de fa 
Grace. Comme c’eft lui qui vous engage à fervir les autres, ce 
fera lui aufli qui vous donnera ce que vous leur devez donner. 
Vous ferez fa bouche, & il parlera par vous; vous ferez fon 
œil, & il conduira par vous; vous ferez fon bras, & il agira par 
vous. Il fera votre Lumiére dans vos doutes , & votre confola- 
tion dans vos Travaux. Et afin de vous donner lieu de lui dire 
un jour, que ce n’eft pas vous, qui vous êtes engagé dans cette 
Charge; mais que c’eft fon ordre même qui vous y a contraint, 
je vous commande en vertu de l’obéïflance que vous me devez, 
comme à votre Provincial, & fous peine de l’Excommunica- 
tion majeure , de me ares ru préfentement votre foûmiflon, 
en acceptant l’Archevêché de Brague. 

Ces À paroles de Grenade furent, pour Barthelemy 
des Martyrs, comme un coup de foudre, qui l'accabla. Hum- 
blement profterné , & fondant en larmes, il fit à Dieu un Sa- 
crifice, qui lui coûroic infiniment : & fans fe répandre en plain- 
ces, il fe contenta de dire: Je céde donc, mon Pere, non aux 
hommes, mais à Dieu, auquel je me fuis voué par l’obéïffance; 
& je vous protefte que c’eft d’elle feule que je reçois cette Di- 
gnité, & non de la main d'aucun Prince de la terre: car je prens 
Dieu à témoin qu’il n’y avoit que le feul pouvoir de la Reli- 
gion , qui.eft le pouvoir de Dieu même, & non aucune autre 
Puiffance fous le Ciel, qui pât m'obliger à accepter l’Epifco- 
pat. Le Provincial avoit tout ce qu’il fouhaitoit; & il ne fut 
plus occupé qu’à confoler, & encourager fon illuftre Ami. 

Cet endroit de la Vie de Grenade, me paroït le dépeindre 
au naturel. On‘y découvre le vrai caraétére d’efprit & de cœur, 
la modeftie , le difcernemenr, la fagefle, & la fermeté de ce 
faint Homme : fa modeftie, dans le refus conftant, qu'il fic 
d'une éminente Dignité, l’objet de l'ambition de tant d'au- 
tres : fon difcernement dans le choix, qui procura à l’Egliie de 


(1 } Si eo modo militetur, quo nofter Imperator jubet. $. Aug. Epiff. 148. 
Brague, 








DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 577 


Brague, un des plus grands , & des gs faints Prélats, qui 
ayent jamais rempli ce Siège: fa fagelle enfin, & fa fermeté, 


dans la maniére dont il tonduifit cette affaire, pour vaincre 


des obftacles , qu'on jugeoit invincibles, ou du moins d’autant 
pluf difficiles F4 Henri que le Supérieur avoit à combattre 
en même tems, les inclinations & les raifons d’un homme fer. 
me, & éclairé, les prieres, & les larmes d’un refpe&table Ami, 
De de Religion, & de crainte de Dieu , qui fe défendoit par 
’éxemple même de Grenade ; & qui avoit les mêmes motifs 
que lui, pour refufer ce qu’il avoit refufé le premier. On voit 
encore ici fur quelles maximes Louis de Grenade régloit la 
confcience d’une Reine, dont les excellentes qualités faifoient 
l'admiration de fon Siécle, & le bonheur de fes Peuples. 
Elle n’apprit qu'avecune joye fenfible, que Don Barthelemy, 
en fe foumettant aux ordres de fon Supérieur, l'avoit dechar- 
oce elle-même de l'inquiétude , où elle étroit pour remplir di- 


LIvRE 
X X X. 


Louis 
DE GRENADE. 
SES RE RRRE EEE 





Co] 


gnement le Siège de Brague. La conduite toute fainte du nou- 


D 


vel Archevêque, dans le Gouvernement de fon Eglife, aug- 


menta encore la joye de cette fage Princefle , aufi bien que la 
_coïifiance, qu’elle avoit toujours eûe aux Lumiéres de fon 
Confefleur. Celui-ci de fon côte, prenoit trop de part aux vé- 
ritables intérêts de fon ancien Ami, pour ne pas le vititer 
quelquefois, & lui donner quelque fujet de confolation. C’é- 
toit dans le mois d’Aoûc 1 $ $ 8 , que Don Barthelemy avoit été 
oblige d'accepter fa Dignité ; & vers le commencement de 
l'Eté r 560, il eut le plaifir de recevoir à Brague le Pere Louis 
de Grenade, avec un autre Religieux de fon Ordre, apellé 
Don Bernard de la Croix, qui ayant été Evêque de S. Tomé, 
avoit quitté cet Evêche pour fe retirer dans fon Couvent. 

Le Provincial avoit pris, difoit-il ; occafion de la Vifite qu'il 
faifoit dans fa Province, pour en faire une à l’Archevêque de 
Brague, Mais il avoit un autre motif que celui d’une pure civi- 
lité. Les Hiftoriens de la Nation nous apprennent (*) que les 
Seigneurs de la Cour de Portugal, à qui le faint Archevêque 
avoit éte préféré, obfervoient avec des yeux jaloux toute fa 
conduite , pour cenfurer dans fa vie tout ce qui paroîtroit fuf- 
ceptible de quelque reproche. Aveuglés par leur propre paf- 
fion , ils interprétoienc toutes fes actions en mauvaife part, & 
ils en traçoient une peinture odieufe. Ils publioient que Bar- 
thelemy n’avoit d'un Evêque que le feul nom, & qu’il &’avoit 

s voulu même en prendre l’Habit: ils appelloient la fru- 
galité de fa Table, une avarice fordide ; le ménagement qu’il 

Tome IV. Dddd 


XLVIII. 
Il vifite queique- 
fois le nouvel At- 
chevêque. 


(*) Louis de Cace. 
gas, Louis de Souza, 

Vie de Don Barth. 
des Martyrs, Liv. I, 
Chap. XX, 


Livre 
_XXX. 


Louis 
DE GRENADE, 
GRR 








XLIX. 
Motif de fa Vifite. 


ll obferve tout ; 
& il eft édifié de 


LOULe 


573 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 
faifoit de fon Revenu, ue en affifter les Pauvres ,un effet de 
fon peu degénérofité ; fon afliduité dans tous les Exercices de fa 
Charge, un aviliflement de l'Autorité Epifcopale ; fon humilité 
enfin & fa modération, une lâcheté & une baffeffe. On affeétoit 
de faire courir ce bruit à Lifbonne. Le faint Prélat ignoroit la 
calomnie, ou illa méprifoit, La Reine, & toutes les perfonnes 
inftruites fcavoient à quoi s’en tenir. Mais les Courtifans pi- 
qués, & leurs femblables, trouvoient une fecréte facisfation 
à pouvoir obfcurcir l'éclat des Vertus Epifcopales, dans un 
homme qu’ils n’aimoient pas. 

Louis de Grenade avoit un double intérêt à repoufler avec 
force la Calomnie ; pour le faire avec plus de fuccès, il voulut 
être informé de tout par fes propres yeux : & il le fut. Ayant 
confidéré toutes chofes dans le Palais de l’Archevêque, il re- 
marqua , que fa Famille étoit compofée de peu de perfonnes, 
mais choifies, & que les Domeftiques imitoient dans toutes 
leurs actions, la fagefle, & la modeftie de leur Maître. Il vit 
qu'il n’y en avoir pas un feul qui fut oifif; que les uns s’occu- 
poient à la lecture des bons Livres, ou à faire de falutaires 
Inftrudions ; que les autres travailloient à apprêter les vian- 
des pour les Malades ; que d’autres faifoient la provifion pour 
les Pauvres, ou leur Le ei ce qui leur étoit néceflaire ; 


_ & que’ tous évi’oient avec foin la perte du tems. 1l admira la 


LI. 
Ce qu'il croit 
pouvoir propofer 
au Prélar, 


libéralité, & le bon ordre, avec lequel fe diftribuoient tous les 
Revenus de l’Archevêche ; & la fidélité de ceux quien étoient 
les Difpenfateurs. Il reconnut enfin que la Vie de l'Archevé- 
que étoit encore plus auftére, que celle qu'il avoit menée dans 
le Cloître ; & que fa vigilance, fon zéle, fa Sollicirude Pafto- 
rale s'étendoient à tout; & rendoient à tous fon Miniftére utile, 
& fa perfonne aufli chere, que refpettable. Il demeura donc 
Rénps rfuadé, que tout ce qu’il avoit ouï dire à Lif- 

onne, au defavantage du Prélat, n’étoir qu’un pur effet de 
l'envie. 

Le fage Provincial ne laïffa pas de lui propofer d’ajouter 


quelque chofe à la bienféance de fa Maïfon , & de fes Gens, 


afin de fermer entiérement la bouche à la maligne critique. 
L’Archevèque de Brague donna lui-même occafion à Louis de 
Grenade , de s'expliquer fur cet Article : car comme ce Prélar, 
fuivant les fentimens ordinaires de fon humilité, témoignoir 
à l’'Evêque de faint Tomè , la vive douleur dont fon cœur étoie 
encore percé, de ce que le meilleur de fes Amis n'avoit pas 
craint de le tirer Fr paix de fa retraite, pour l’expofer à 








_ DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 579 
toutes les tempêtes du monde; Grenade répondit; qu'il fe Lrvr x 
croyoit aflez juitifié devant Dieu de la part, qu'il avoit eñe À XX X. 
fon Eleion ; qu’il le fupplioit ‘eulement de vouloir bien faire 


ufti Lours 
uelque chofe, pour l’en juftifier devant les hommes, qu'il  G | 
toit crès-fatifait du Réglement de fa Famille , de la fageñle & ——— 


de la modeftie de fes Gens, & de cette ardente charité, qui le 
rendoit lui-même le nourriflier des Pauvres, & l’afyle de tous 
les Afligés ; qu’il fouhaitoit néanmoins qu’il confidérât un peu 
:\o éroit-Archevêque, & Archevèque de Brague ; & qu’ainfi 
il y avoit a bienféance à garder , pour foutenir l’émi- 
nence de fa Dignité ; qu'il étoit très - éloigné de vouloir le 
porter au Luxe, puifqu’il condamnoit comme lui ces Prélats, 
qui paroïflent plutôt des Gouverneurs de Provinces, que des 
Succefleurs des Apôtres ; mais qu'on devoit aufli confidérer 
que nous ne fommes plus au tems de ces grands Saints, dont 
la pauvreté à été foutenue par des Miracles ; que les foibles 
[Chrétiens d'aujourd'hui femblent avoir befoin de quelque 
chofe, qui frappe les fens , pour rendre aux Evêques toute la 
vénération qui leur eft dûe. 
| Je vous avouerai, ajoûta Grenade, que je n’ai vâ qu'avec 
peine, qu'en imitant la pauvreté, & la fainre fimplicité des 
premiers Evêques, l’Archevèque de Brague ait donné occa- 
fion à quelques-uns de le décrier à la Cour; & de l’accufer 
d’une conduite bafle & injurieufe à fon caradtére, pour faire 
tomber ces reproches fur le choix fi fage, & fi judicieux de la 
Reïne. Je fouhaite donc que nous concertions enfemble, pour 
mettre un tel Réglement dans cout ce qui regarde votre train, 
votre Famille, & votre Perfonne, que fans bleffer les Régles 
de Dieu, nous ôtions aux hommes tout prétexte de Médifance, 
& de Scandale. L'ancien Evèêque de faint Tomé , ne parut 
pas être dans d'autres fentimens que Grenade. 
Mais foir qu'ils fuffent réellement perfuadés l’ün & l’autre, 
que Barthelemy des Martyrs En ‘ämour & la pratique de 
la pauvreté un peu au-delà des bornes ; foit qu'ils n’euffent parlé 
comme ils avoient fait, que pour lui donner lieu de juftifier fa 
conduite; ils furent pleinement fatisfaits dela maniére, doncil 
le fit. Je me fens très - obligé, leur dit l’Archevèque, de la  zir. 
bonté que vous avez pour moi, & Dieu fçait que je la mets Ne Ph 
entre les principales Graces qu’il ma faites. Mais pardonnez. duite. 7 
moi, fi je vous avoue que je uis un peu furpris, de voir que 
ceux par qui j'efpérois d’entendre la voix de Dieu, me parlent 
d’une maniére fi humaine ; & qu’au lieu de e” à être 
D ij 


LIVRE 
XXX. 


Louis 
DE GRENADE. 
CR rom en ve <>] 








LIII, 
Par des raifons fi 
folides, & fi Chré- 
ticnnes. 


Epift, XXIX, 


LIV. 
Que Grenade en 
demeure pleine- 
ment fatisfait, 


58o HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


encore plus éxat dans les Fon@ions de mon Miniftére, ils me 
portent au contraire à me relâcher. Je ne fçaurois m’éconner 
qu'on dife à la Cour, ce que vous venez de rapporter: je m'é- 
tonne feulement que les Courtifans, les Religieux, & les Evé- 
ques fe trouvent en cette rencontre dans un même fentiment; 
& que des Perfonnes fi faintes, & fi eftimables fe rendent en 
quelque forte les Défenfeurs de cette Caufe. Le monde fe plaine 
ir ce que ma Maïfon , & mon train ne font pas mer. Me 
& de ce que je ne fais pas paroître l'éclat d'un Archevêque de 
Brague: ce langage eft digne de ceux . le tiennent. Mais fauc- 
il pour cela qu'un Miniftre de Dieu aflervifle fa Dignité à leur 
caprice, & qu'il abandonne fes Répgles , pour fe conformer à 
leurs penfées ? 

On ne peut allier le monde avec Dieu, parce que Dieu nous 
defend tout ce que le monde nous commande. Si je veux pen- 
fer à l’éclat de ma Maiïfon, il faut néceflairement que je retran. 
che quelque chofe de la nourriture des Pauvres. Pourrois - je 
donc être affez impitoyable, pour ôter le pain de la bouche 
de ceux qui meurent de faim, afin que ma Table foit bien 
fervie > Pourrois - je avoir le cœur aflez dur, pour dépouiller 
les Membres de JEsus-CHRIST, qui fe trouvent prefque 
nuds dans les plus grands froids , afin de revêtir, & de parer 
de Tapifleries, des Murailles mortes? Eft-ce ainfi que je dois 
être x 2e difcret, & plus eg pe Dieu me garde d’une fi 
aveugle difcrétion, & d’une fi cruelle complaifance. Mes Re- 
venus font aux Pauvres, & non pas à moi. Je les dois aimer 
maintenant comme mes Enfans, & les refpeéter comme devant 
être un jour mes Juges. Je crains plus de les attrifter , que je 
ne défire d’être approuvé des Riches. Dieu me garde d'acheter 
une chofe auffi vile, que la vaine eftime des hommes, au prix 
des larmes & du fang des Pauvres. Que fi après cela le monde 
fe mocque de notre conduite, fes raïlleries doivent être notre 
joye & notre gloire; & nous devons dire avec faint Paulin: O 
beureule injure que d'être mepri[é des hommes, parce qu'on obéit à 


Jesus-CHRiST!: 07 devroit bien plus craindre l'eflime de ces 


Derfonnes, puifqu'on ne [çauroit leur plaire [ans déplaire à Dies. 

Grenade, qui avoit été extrêment touche de ce Difcours, 
auffi-bien que l’Evêque de faint Tomé, ne répondit à l’Arche- 
vêque de Brague ,que pour approuver fes fentimens, & fa con- 
duite : vous vous plaïgniez tantôt, lui dit-il, de ce que je ne 
vous avois pas traité en Ami, lorfque je vous ai engagé dans 
J'Epifcopat , pour n'en dégager, & vous me reprochiez que 


DE L'ORDRE DE S$. DOMINIQUE. s8r 


j'avois fair de votre rête comme un Bouclier, pour éviter le 
coup dont la mienne étoit menacée. Mais en me défendant 
des accufations de la Cour , vous m'avez en même tems jufti- 
fié de la vôtre. Il eft vrai que j'ai appréhendé terriblement 
cette Dignité, & que j'ai cru au contraire que Dieu vous y 
apelloit , parce que j'avois remarqué en vous un courage, & 
une fermeté, que je ne trouvois pas en moi. Je fcavois que 
certe Vertu dans un Evêque eft comme l'ame, & le fondement 
de toutes les autres: car s’il eft moins fcayant & moins éclairé, 
il fe peut aider de la Science, & de la Lumiére de ceux, qui 
aiment l’Eglife: mais s’il n’a point de cœur, ceux qui en ont 
ne lui en donneront point..Il faut qu’il trouve cette qualité en 
lui-même : on nel'emprunte À pa & tout manque , lorfqu’elle 
manque. Vous fçavez que faint Chrifoftome, dans fon Livre 
du Sacerdoce, dit qu'ayant fui un Evêché qu’on lui offroit, 
il l’ayoic fait tomber fur un de fes Amis, dont la magna- 
nimité, & le courage lui avoient fait croire, 4 en étoit 
digne. Pour moi j'avois toujours été très-perfuadé de la fer- 
meté , que Dieu vous avoir donnée : mais je le fuis encore bien 
davantage , en voyant celle que vous venez de témoigner en- 
vers deux perfonnes, pour qui je fçai que vous avez une amitié, 
& une déférence très-particuliére. Tant s’en faut que j'y trouve 
quelque chofe à redire, qu’au contraire je loue Dieu . fenti- 
mens qu’il vous donne , & le fupplie de vous y affermir de plus 
en plus...Continuez hardiment comme vousavez commencé. 
Quand la vie d’un Evêque eft réglée dans la vûë de Dieu , tou- 
jours égale & uniforme; elle porte d’elle-même fon Approba- 
tion, & fa louange. Ceux qui auroient pü d’abord y trouver à 
redire, la loueront enfuite ; & l'envie même la plus envenimée 
fe trouvera réduite au filence , au fe changera en admiration. 


LIVRE 
XX X. 


Louis 
DE GRENADPF, 
EU te is à 








Ce que Grenade difoit à fon Ami, dans l’effufion de fon 


cœur , il le vit éxatement vérifié, long-tems même avant fa 
mort. Les Vertus Epifcopales de Don Barthelemy des Martyrs 
jettérent un fi he éclat, furtout depuis qu’il eût” paru dans 
lé Concile de Trente, que non-feulementc dans le Portugal, 
mais dans tout le monde Chrétien, iln’euüt plus que des Pané- 
gyriftes, ou des Admirateurs, Cependant Louis de Grenade, 
avant que de fe féparer de ce faint Homme , accepta la Fon- 
dation, qu’il lui propofa d’un Couvent de fon Ordre, dans la 
Ville de Viane , a fix lieuës de Brague. Cette Ville étoit dès- 
lors célébre par fon trafic & fes richeffes : la corruption y étroit 
auf fort grande ; parce qu'en voyant des Hommes de tous les 
| Ddddiÿ 


LV. 
[accepte la Fon- 
dation du Cou- 
vent de Viaae, 


a 


XX X. 


Louis 


PE 


Êt 


GRENADE. 
SR 


L VI. 
fe retire dans 


celui de Lifbonne, 
felon les défirs de 
la Reine. 


LVIL 


Nouveaux Ou- 


vrag 
blie. 


es, qu’il pu- 


58: HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


Lives Pays,onapprendaufi ordinairement les vices de tous les Pays. 


C'eft ce qui avoit infpiré la penfée à P'Archevèque de Brague, 
de fonder à Viane, un Couvent de Religieux de fon Ordre, 
afin qu’ils enfeignaflent aux Habirans, & aux Etrangers à fuir 
l’Avarice, & à pratiquer la Charité. Le Provincial étant entré 
dans le même fenciment, & l'ayant fait agréer au Général , le 
nouveau Monaftére fut fondé, & dédié à la fainte Croix, au 
grand contentement de ceux de Viane, qui en retirérent de 
très-grands avantages. 

Lorfque Louis de Grenade eût fini fa Charge de Provincial 
lan 1561, il fe retira, felon les défirs de la Reine, dans le 
Couvent Royal de faint Dominique de Lifbonne. Cette Prin- 
ceffe continua À fe fervir de fes confeils, & de fon Miniftére ; 
commé il continuoit lui-même avec un nouveau fruit, fes 
Prédications & fes Ecrits. On ne pouvoit rien ajoûter à l’eftime, 

ue toute la Famille Royale faifoit de ce grand Homme , de 

s Lumiéres, & de fes héroïques Vertus. Après la mort de Îa 
Reine Catherine , le Roy fon Perit-Fils, & les Infans de 
Portugal , confervérent toujours pour lui la même confian- 
ce, & la même vénération. Mais avec tout l’afcendant que 
Grenade avoit fur l’efprit du Roy Don Sébaftien, il ne püt le 
diffuader du deffein de porter fes Armes dans l'Afrique ; ce qui 
fut la ruine de fa Maifon , & la perte de fon Royaume. 

Cette Calamité publique fut pour le Serviteur de Dieu, un 
fujer particulier d’afflition &c de larmes. Il ne trouva quelque 
fujet de confolation , que dans la foumiflion aux ordres La Ciel, 
dans la Priére, & dans les Bénédictions que le Seigneur répan- 
doit fur les Ouvrages, qui fortoient tous les jours de fa plume. 
Pendant le long féjour qu’il fie à Lifbonne , il publia fon Mé- 
morial de la Vie Chrétienne, & fes Additions; divers Traités 
de la Priére, de l'Amour de Dieu, & des principaux Myftéres 


de la Vie de notre à mr un autre Traité touchant les 


Maœurs & Jes Devoirs des Evèques ; un grand nombre de Dif- 
cours fur routes fortes de fujers de Piéré; quelques Dialogues 
fur l'Incarnation du Fils de Dieu ;une Introduction au Symbole 
de la Foi, ou Catéchifme fort étendu, diviféen plufieurs Trai- 
tés, & un excellent abrégé de ce Catéchifme, pour apprendre 
la véritable maniére de propofer la Doérine Chrétienne aux 
nouveaux Fidéles. Le pieux & infatigable Auteur enrichit en 
même tems lEghfe de plufñeurs autres Ecrits, Dogmatiques, 
Moraux, Hiftoriques Ne lefquels, en expliquant toutes les 
Vérités de la Religion, les régles des Mœurs, & les devoirs 





. ti 


DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE, 583 


du Chriftianifme, il inftruir, éclaire , touche le Ledeur, & 
conduit une Ame depuis le commencement de fa Converfion, 
jufqu’à la plus haute perfection de la Vie Evangélique. 

Après avoir donné à tous les Fidéles, & pour tous les Ecats 
des régles füures de conduite , & avoir fourni une abondante 
matiere aux Miniftres de la Parole, il conçut le deffein de for- 
mer un parfait Prédicateur. Il fit pour ne à un Ouvrage parti- 
culier , qu’il partagea en fix Livres, & qu’il apella Za Réthori. 
que de l'Eglife, ou l'Eloquence des Prédicatenrs. Grenade expli- 
que lui-même aïinfi les motifs, qu'il a eus de compoñer cet 
Écrit: 

« Ily avoit dix ans que je donnoïs mon application, & mes « 


_ veilles, à écrire des Sermons fur tous les fujers, que l'on peut « 


traiter dans lPEglife pendant toute l'Année : & déja je me « 
voyois, par la Grace de Dieu, Ee rig la fin de ce grand « 
Ouvrage, lorfqu’il me vint dans l’efprit, de penfer férieufe- « 
ment quel fruit je 7 tirer d’un travail fi long, & fi « 
difficile, & de me dire à moi-même à peu près ces paroles « 


— de Salomon : Pour qui travaillai-je ? @ pourquoi me privai-je « 


moi-même de lafage de mes biens? Car n'ayant en vüûe dans « 
cette entreprife que de contribuer en quelque maniére, à la « 
Gloire de Dieu, & au Salut des Ames; je reconnus enfin « 
qu’il y avoit lieu de craindre, que tout ce grand travail ne « 
produisit que très-peu de fruit ; & je n’ai pas cru en devoir « 
taire ici la véritable caufe ». EE 

« Entre les parties néceffaires au Prédicateur de l'Evangile, « 
il y en a trois principales, Invention , lElocution , & la « 
Prononciation, qui renferme aufli PAëion. Il faut qu'il fca- « 
che rrouver des Penfées nobles, propres, & accommodees « 
à fon Sujet ; car c’eft de-là que dépend la juftefle, & la fo- « 
lidité du Difcours. Il faut qu'il fçache expofer roure la force « 
de fes Preuves, d’une maniére infinuante & aifée; c’eft-à- « 
dire, énoncer fes fentimens de telle forte, que tout ce qu'il « 
a conçu dans fon efprit, pale & s’imprime par la force de « 
fes paroles dans les efprits de ceux qui l’écoutent. H faut & 
enfin que l'Orateur Chrétien fçache accorder, & propor- « 
tionner fa voix, fon gefte, & fon a@ion aux chofes qu'il dir, « 
avec toute la juftefle, & la bienféance pofñlble ; tour cela « 
étant du reflort de la Prononciation ». 

« L'Invention ou le ralentde trouver des Penfées , qui foient « 
juftes, nobles, & relevées, eft fans doute Ja premiére partie «i 
du parfait Prédicateur ; il doic deftiner à cela tous fes foins, « 


Livre 
X X X. 


Louis 
DE GRENADR. 
Étant enr NS 








LVIIT. 
Réthorique de 
l'Eglife. 


LIX. 
L'Auteur expli- 
que les raifons, 
qu’il a cuës d’é- 
crire Cet Ouvrage. 





Livre 
X X X. 


Lours 
DE GRENADE, 
Dé ri) 





Mach, XIII, $2. 


584 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


» l'Etude de toute fa vie;afin qu’ajoutant toujours quelque chofe 
» àce qu'il a trouvé,il puiffe,felon l’expreflion de l'Evangile,tirer 
» aufli toujours de {on crefor des chofes nouvelles, & anciennes. 
» Mais fi l’on a égard à la difpofition des Auditeurs, & à la portée 
» du Peuple,qui conçoit bien moins les chofes felon leur dignité, 
» que felon la maniére dont il les entend déduire, & pronon- 
» cer, iln’y a point de doute, que l’Elocution, & la pronon- 
» ciation ne foient encore plus néceffaires que l’Invention mé- 
» me. Nous voyons en effet, que plus vous dites quelque chofe 
» fortement, & avec vivacité, plus aufli les Auditeurs grofliers 
» & ignorans en font vivement touchés; ils ne manquent pas 
» d'être émus, & animés du même fenciment , dont vous vous 

» montrés touchés vous-mêmes, par vos paroles, par votre 
» voix, & par votre Action. On remarque au contraire, que 


# beaucoup de Prédicateurs, eftimables d’ailleurs par leur éru- 


» dition, leur grande capacité, & la folidité de leur efprit, 
» s'ils font difgraciés, & peu inftruits pour la parole, ne fonc 
» qu'ennuyer ceux qui les écoutent. L’Elocution même fert 
» de peu AN le talent de la prononciation. Il s’en trouve plu- 
» fieurs, qui étant très-éclairés dans les plus belles Sciences, 
» & avec cela très-habiles à s’'énoncer, proprement , & éle- 
» gamment , ne laiflent pas d’être entendus avec quelque forte 
3 : dégoût, pour n'avoir pas le talent de la prononciation », 
« Confidérant donc que mon travail, dans là compofition de 

» cegrand nombre de Sermons ,quand même lefuccès en feroic 
» crès-heureux, ne peut appartenir qu’à lInvention feule, la- 
» quelle, fans la juftefle, les agrémens, & la bienféance du 
» Difcours, & de la prononciation, n’apporteroit que peu d’u- 
» tilité; j'ai réfolu de m’appliquer felon la portée de mon ef- 
» prit, à écrire en même tems quelque chofe de l’'Eloquence, 
» ou de la maniére de bien dire, & de bien prononcer un Dif- 
» cours ; afin de ne rien laïfler aux Prédicateurs à défirer en 
» ces deux parties, fi néceflaires pour les fonctions de leur 
» faint Emploi ; & de n'avoir pas inutilement employé mon 
» rems, mon travail, & mes veilles à leur fournir, dans ces 
» Sermons pour tous les tems de l'Année, une fi grande & fi 
» riche abondance de matiére , fur les différens fujets, que l’on 
» peut prêcher aux Fidéles. Metrant donc tout mon appui en 
» Dieu feul, & en l'affiftance de fa puiffante Grace, j'ai entre- 
» pris d’éxécurer ce deffein, or de mes forces, 
» plutôt par un fincére défir de feconder l’ardeur, & le zélé 
» de ‘ceux qui voudront travailler au falut des Ames, parla 
» Prédication 


Fo -. 


_: DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 585 
prédication de l'Evangile, que par aucune confiance en mon « 
propre efprit, &c ». 

Voilà : l'intention & les vûes de lAuteur. Quel à été 
le fuccès de fon travail, & le mérite de fon Ouvrage? Les Sça- 
Vans, qui aiment à le lire, & à apprendre toujours à fe per- 
fectionner par cette ledure, peuvent nous le dire. Nous nous 
Contenterons de rapporter ici les paroles de lhabile Traduc- 
teur , qui l’a mis en notre Langue. Après avoir cité quelques 
Pañlages des SS. Peres, & en particulier de S. Auguftin, tou- 
chant l’Eloquence de la Chaire, il ajoute : 

« Peut-on douter après celaque les Prédicateurs Evangéli- « 
ques ne fe doivent fervir de l’Eloquence qui s’acquiert par Pré. « 
cepte, & par Etude ; & qu’ils n’en puiflenttirer de très-grands « 
fecours, pour réuflir dansles Fonctions faintes de leur Minifté- « 
re? C'’eft aufli dans cette vûe que le vénérable, & très-illuftre « 
Pere Louis de Grenade nous a donné dans cet excellent Ou- « 
vrage les véritables Régles, & les moyens les plus aifés pour « 
arriver à la perfe“tion de cet Art. Ce feroit ici le lieu de re- « 
lever cout enfemble, & le mérite tout extraordinaire de ce « 
grand Serviteur de Dieu, & l'excellence de cette Réthori- « 
que vraiment Chrétienne, qui eft l’un des plus importans « 
Ouvrages de fon zéle pour le falut des Ames : mais parce « 
que chacun fçait aflez combien il eft en eftime, & en véné- « 
ration dans le monde; & furtout parmi les perfonnes éle- « 


vées dans les Belles-Lettres, & dans la Piété , nous en dirons « 


feulement ce qui pourra mieux faire connoître combien « 
l’Auteur de cette Traduction a eû jufte raifon de l’entrepren- « 
dre, & d’en faire part au Public ». 

& Il fuffira donc pour cela de confidérer , que comme fans « 


parler de certains efprits, qu ne cherchent que le sun cc 


dans les Livres, on peut diftinguer trois fortes de perfonnes « 
qui les lifent; ceux qui fe propofent d’acquérir de lErudi- « 
tion; ceux qui veulent fe former à bien juger du caractére « 
des Ecrivains, & ceux qui prétendent fe mettre de ce nombre, « 
& y tenir leur place avec fuccès; il pi a aufli trois fortes de « 
bons Auteurs. Les uns nous rempliflent l'efprit de chofes « 
folides ; les autres nous donnent des régles, pour connoîïtre « 
la bonne ou la mauvaife maniére de parler, & d'écrire; & « 
les autres nous peuvent guider par leur éxemple , & nous « 
fervir eux-mêmes de note Tous ces avantages fe trouvent « 
fi bien réünis dans Grenade, que chacun y peut trouver fon « 
compte. Car quant au premier, touchant l’étendue de fa « 
Tome IV, Eecee 


LIVRE 
XX X. 


Louis 
DE GRENADE, 
CESSER ER ENS 








L X. 
Témoignage du 
fçavant Traduc- 
teur de ce méme 
Ouvrage. 


LrvRrRÉ 
XX X. 


Louis 


DE GRENADE. 
Re mean 





$s86 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 
» Doûrine, & de fon Erudition, on peut dire qu’elleeft fi vafté 
» & fi belle, qu’elle l’a mis au-deflus des plus grands hommes 
» de fon tems ; enférte qu’un des plus illuftres, entre les Sça- 
» vans de ce dernier Siécle , n’a pas craint de dire à fa louange, 
» qu’il ne lui manquoit que l'antiquité, pour être au rang des 
» premiers Peres de l'Eglife ». 

« Et quant au fecond, on remarquera feulement qu'il n’y 4 
» point de genre d’Eloquence, ou de belle maniére d'écrire & 
» de parler, dont ce Grand Homme n'ait donné des régles, 
» mais des régles fi juftes, fi certaines, & fi bien fondées fur 
» Ja nature, fur la raifon, & fur la vérité, que routes celles qui 
» en font différentes, ne peuvent être qu’abfolument mauvai- 
» fes. Il n’a pas feulement écrit d'excellentes régles, il ne les 
» a pas feulement rendu plaufbles & aifées par des éxemples 
» choifis, & recherchés avec foin ; mais ce qui met le comble à 
» fagloire il les a auffi pratiquées de la maniére la plus parfaite; 
» & il s’eft ainfi donné lui-même pour modéle ; ce qui eft le 
» dernier des trois avantages, que nous venons de lui attri- 
» buer ». | 

« Pouren bien comprendre le véritable mérite, il faut confi- 
» dérer ,que la théorie en ces fortes de chofes eft plus aifée que 
» la À pe: & que s’il y a du mérite à bien juger, il y en 
» a fans doute encore plus à mériter l’eftime de ceux qui ju- 
» gent bien : ce qui ne fe doit pas entendre feulement de ceux 
» qui ne font que fpectateurs des travaux de l’efprit, mais de 
» ceux encore qui entrent dans la lice. Il n’eft rien de plus or- 
» dinaire alors, que de pécher contre ces propres principes ; 
» & l’on remarque en effet très - fouvent, que ceux qui font 
» les mieux inftruits de l’art, font les moins éxaës à le fuivre; 
» foit qu’ils manquent de capacité pour en faire une jufte ap- 
» plication ; foit qu'ils aiment mieux s’abandonner à leur ef- 
» prit, que de fe laiffer conduire à leur jugement. C’eft cepen- 
» dant ce que l’on ne trouve point dans ss On voit au 
» contraire dans tous fes Ouvrages, que fi l’on vouloit écrire 
» Où parler fur les matiéres qu’il traite, il faudroit s’y prendre 
» avec la même adreffe, & ufer des mêmes tours de penfées, 
» & d’expreffions, afin de joindre l'agréable à Putile, & de 
» plaire comme lui en inftraifant ». 

Aux autres caracres de perfection, qu’on trouve par tout 
dans les Ouvrages de Grenade, « on peut ajouter celui d’une 
» Morale la plus pure qui puifle defcendre de la raifon éclairée 


» par les lumiéres de la Doctrine dès Saints, & de l’Efprit de 





DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 587 


Dieu même; & par conféquent la plus propre à conduire les « 
hommes dans la voye du Salut. Mais laiflant à part ce quis 
regarde la Lecture de Grenade en général, il “ii très-conf- « 
tant qu'il ne s’agit pas ici du moindre de fes Travaux. C'eft « 
au contraire le plus parfait de tous fes Ouvrages, & fans con- « 
tredic fon chef-d'œuvre. Il n’en a point fait qui foit plus inf- « 
truifant en fon genre, ni en même tems mieux écrit : il n’en « 
eft point qui renferme un fi grand nombre de chofes à pro- « 
portion de fon étendue ; ni qui donne tant de se necef- « 
faires pour l’Eloquence Chrétienne; ni qui foit plus capable « 
de {ervir non-feulement de régle, mais de ph F7 Tout y « 
eft éclairci & expliqué par des 2 les de l’'Ecriture Sainte, « 
& des Peres de lEglife ; éxemples fi rares , fi pleins de pen- « 
fées juftes, & fi folides , que quand elles nous auroient été « 
laiflées fans ordre , & fans fuite, nous ne manquerions pas « 
de les recueillir avec eftime , comme de riches Diamans, « 
qui, fans avoir été polis, ni mis en œuvre, ne laifleroient « 
pas d’avoir leur prix ». 

x Quelle eftime ne devrions-nous donc pas faire d’un Ou- « 
vrage, où ces chofes fi précieufes fe trouvent travaillées avec « 
induftrie, & comme transformées par une main fçavante en « 
des images animées; qui nous FA prie lefprit, nous édi- « 
fient , & nous fortifient l'ame, en même tems qu’elles nous « 
enrichiflent la mémoire ? C'eft en un mot, une Réthorique « 
enticre, & vraiment Chrétienne, également bien conçue, « 
& bien éxécutée ; où les Myftéres de l'Art font découverts, « 
& expofés dans un fi beau jour , qu’on peut dire véritable- « 
ment , que la deftinée de l’Éloquence des Orateurs Evangé- « 
liques, eft heureufe en ce point , que l’homme du monde qui « 
Ja portée le plus haut, l'ait auffi enfeignée lui-même ». 

Ce quele Traducteur François vient de dire, avec tant de 
fondement de la Réthorique de Grenade ; on pourroit le 
dire aufli avec proportion de chacun de fes autres Ouvrages; 
puifqu’il n’en “ aucun , qui, dans fon genre, ne renferme de 
cé beautés, de fublimes Maximes, & une Doctrine aufli 

olide, que remplie de lumiére & d’onction. Mais nous avons 
voulu fpécialement remettre fous les yeux du Leéteur, ce qui 
doit lui faire particuliérement eftimer une Réthorique Chré- 
tienne, dont on ne pourroit trop recommander l’Etude aux 
cri Religieux, deftinés à annoncer un jour la parole de 
ieu. Eh qui doute qu’en lifant, & relifant fouvent cet.ex- 
cellent Ouvrage, ils n’en retiraflent de grands fecours pour 
Eceei] 


Livre 
XX X. 


Lour:s 
DE GRENADE. 
Me re Ne à 








LIVRE 
XX X. 


Louis 
DE GRENADE, 
D à 








LXI 
Quelle eftime on 
fait par-tout des 
Ecrits, & du mé- 
rite de Grenade. 


LXII. 
Il fe refufe aux 
plus éminentes 
Dignités. 


Job. XXIX, 18. 


L XIII, 
Et unit aux faints 


Exercices d’un So- 


litaire , tout le 
Travail de lHom- 
me Apoftolique. 


588 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


devenir eux-mêmes d’excellens Prédicateurs ? Avec quelle fa- 


cilité n’enrichiroient-ils pas leur efprie & leur mémoire , d’une 


infinité de belles chofes, tandis qu’ils apprendroïent à penfer 
avec jufteffe, à s’énoncer noblement, & à employer à propos 
les traits de l’'Eloquence, les plus capables de faire impreflion 
fur les Auditeurs, de toucher les cœurs, & de les changer ? 
Au refte les fçavans Ecrits, que Grenade publioit rous les 
jours à Lifbonne, ne lui attiroient pas feulement l’eftime, & 
l'amour de la Cour, & des Peuples de Portugal: on les lifoit 
dès-lors dans prefque tous les Royaumes du monde Chrétien. 
Par tout on en retiroit des fruits abondans, & par tout on don- 
noit à l’Auteur les juftes louanges , que méritoient fa piété, fa 
rare Erudition, & l’ardeur de fon zéle à gagner des Ames à 
Jesus-CHrisT. Le Souverain Pontife Grégoire XIII, l’ho- 
nora de fes Lettres Apoftoliques, pour le féliciter, & l’encou- 
rager à continuer toujours un travail fi précieux à l’Eglife. Le 
Pape Sixte-Quint voulut depuis honorer la Pourpre Romaine, 
en dy ce Grand Homme au Collége des Cardinaux. 
Ce fur le Cardinal Aléxandrin, Michel Bonelli, qui lui en 
écrivit de la part de Sa Sainteté. Mais Louis de Grenade, 
toujours femblable à lui-même, fe fervit de l'amitié même de 
ce Cardinal pour détourner le coup. Accoutumé à préférer le 
repos de la folitude au tumulte de la Cour , il préféra auff 
fans héfiter la pauvreté de fon Etat, à tout l'éclat des Gran- 
deurs, & des Honneurs ( 1). Il diten cette occafion, avec un 
ancien Patriarche: Je mourrai dans le petit nid que je me fuis 
fait. In nidulo meo moriar. | 
Ces fentimens de modeftie, d’humilité, & de pénitence, 
parurent toujours les mêmes dans Grenade, depuis fes jeunes 
années , jufqu’à l’âge décrépit : il ne les démentit jamais. Mais 
ce qui eft digne d’admiration, c’eft qu'avec le plus fort attrait 
pour la Solitude, qu'il apelloit la Gardienne, & la Dépofitaire 
de l’innocence , on le vit toujours prêt à fervir le Prochain dans 
le Miniftére public. La Charité de] £EsUus-CHRIST, qui le 
prefloit, lui avoit appris à unir toutes les Fondtion: de l’'Hom- 
me Apoftolique , avec les faints Exercices du parfait Solitaire. 
Les douceurs de la contemplation, ne l'empêchoient pas de fe 
réferver un tems pour étudier, écrire ou dicter: avec cela il 
(1) Cardinalitias infulas, quas ipfi def- [ nentiffimæ dignitati , Solitudinem aulæ an- 
tinaverat Sixtus V, Pontifex Maximus gra-|teponens, &c. Nat. Alex. Hiff. Eccl. Tom. 
tulatoriis Michaëlis Bonelli, Cardinalis Ale-| TITI, pag. 200. Col. 2. Idem babet Nic. Ant. 


xandiini monitus Litteris, huimillimé depre-| B;bl, Nov. Hrfp. Tom. II, pag. 31. 
catuseft, vitæ Religiofæ paupertatem Emi- | 


-DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 589 
prèchoit fouvent, entendoit les Confeflions , vifitoit les Mala- 
des, & ne fe refufoit jamais aux befoins de ceux qui venoient 
le confulter. On eût dit que tous fes momens étoient conf2- 
crés au fervice des Fidéles. Mais la préfence de Dieu, & une 
priére prefque continuelle accompagnoient ce Travail. En tra- 
vaillant ainfi au Salut des Ames, il avançoit toujours dans la 
voye de la perfection, ee enfeignoit aux autres. Il aimoir à 
chanter avec fes Freres les louanges du Seigneur. Après l'Office 
de Matines, il ne fe remettoit jamais au Lit pour dormir, mais 
dans le filence de la nuit il s’entretenoit avec Dieu, tantôc 
dans la Priére Vocale, tantôt dans la Méditation, ou l'Orai. 
fon ; & il demeuroit dans l’Eglife jufqu’au lever du Soleil. Il 
reprenoit alors la plume”, pour écrire ce que l’efprit du Sei- 
gneur venoit de lui faire connoître, dans fes intimes communi- 
cations. us 
.… Louis de Grenade pañla ainfi fa vie jufqu'à fa quatre-vinot- 
quatriéme année, fans que ni un âge fi avancé, ni {es infirmi- 
tés, ni fes grandes occupations le portaflent à fe relâcher en 
quelque chofe de la rigueur de fa Régle. Pendant l'Avent de 
1588 ,ayant voulu jeüner avec la même éxaditude, que s’il 
eût été dans la vigueur de la jeuneffe , il fut attaqué d’une 
Fiévre, qui ne le quitta plus qu’à la mort. Il vit arriver fon 
dernier moment, avec les fentimens ordinaires aux Saints, 
fentimens d'Humilité , de Contrition, de Confiance, & de 
défir d'entrer bientôt dans la joye du Seigneur. Il acheva 
de fe purifier par la Réception des Sacremens; & en récitant 
avec : Communauté les Prières de l’Eglife , il mourut de 
Ja mort des Juftes le trente-un de Décembre r 588, fuf les 
neuf heures du foir. Eu 

La Vie de Louis de Grenade, avoit toujours été très-fainte, 
& très-édifiante ; fa mort répandit par-tout une nouvelle odeur 
de fainteté. Toutes les bouches s’ouvrirent pour publier fes 
louanges ; & on les publie encore dans tous n Pays, où fes 
Ouvrages font connus. Il les mérite, puifqu’il rafflembloit en 
Jui, & dans un dégré éminent, toutes les Vertus, qui font 
l'Homme Chrétien, l'Homme Religieux , le grand Homme, 
& le parfait Orateur. Nous pouvons dire de Grenade { & c’eft 


Livre 
XX X. 


Lours 
DE GRENADE, 
RRRERRRRRRUERENSEERRMEEE 








LXIV. 
Perfévérance 
dans les faintes 
Pratiques. 


LXV. 
Mort précieufe, 


LXVI. 
Eloge de ce 
faint, & fçavanc 
Religieux. 


faire fon Eloge en trois mots ) ce qu’on 2 dit d’un illuftre Ro- 


main, que arc tout le cours de fa Vie, on ne vit rien en 

Jui que de louable, Aë&ions, Difcours, Sentimens. 

. I feroit inutile de faire ici le Catalogue éxa& de tous fes 

Ouvrages ; ils font aflez connus, puifqu'ils fe trouvent .entre 
Eceeii] 


LXVII. 
Ses Ouvrages 
font traduits en 








Livre 
XX X. 


Louis 
DE GRENADE, 
SRE PRE 








toute forte de 
Langues. 


Vide Echard, Tom. 
II, pag. 188, 289, 
290; 291: 


Hift. Eccl. Liv. 


Lettres Spirituelles 
de funt François de 
Sales, Liv. 1, Lectr. 
XXXIV, pag. 193. 


$9o HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


les mains de tout le monde. Il fuffit de remarquer que quoi: 
que Louis de Grenade ne les ait compofés qu’en Latin , ou en 
Efpagnol , on les lit aujourd’hui dans toutes les Langues, non- 
feulement parmi tous les Peuples de l’Europe, mais aufli dans 
l'Afe , & dans le Nouveau Monde; dans les Indes Orientales, 
& dans les Occidentales : on les a traduits en Langue Per- 
fane , Chinoife, Américaine, &c. Ce grand nombre de Tra- 
ductions , & un plus grand nombre d’Éditions, font la preuve 
la moins équivoque de l’eftime générale, qu’on fait par-tout 
des Ecrits de” Grenade. 

Un Hiftorien Moderne , qui les loue médiocrement , ne fe- 
roit pas honneur au goût de notre Siécle, fi on prenoit fes ex- 
preflions à la Lettre : Louis de Greñade, dit-il, fut très-con- 
fidéré des Rois de Caftille & de Portugal ; fon Eloquence, qui 
étoit folide & Chrétienne, brilla également dans la Chaire, & 
dans fes Ouvrages, qui font encore aujourd’hui affex eftimés 
des Sçavans, & qui font la confolation de quelques Ames pieu- 
{es. Il auroit bien pù ajoûter, qu'encore aujourd’hui les véri- 
tables Scavans , & les Perfonnes de la plus haute piété penfent, 
& parlent de ces Ecrits, comme en penfoit faint Charles Bor- 
romée dans le feiziéme Siécle, & faint François de Sales dans 
le dix-feptièéme. | 

« Ayez, je vous prie ( difoit le faint Evêque de Geneve , en 
» écrivant à un autre Evêque de fes Amis ) ayez Grenade tout 
» entier ; & que ce foit votre fecond Breviaire. Le Cardinal 
» Borromée n’avoit point d’autre Théologie pour prècher que 
» celle-là ; & néanmoins il prêchoit très-bien : mais ce n'eft 
5 os là fon principal ufage ; c’eft qu’il dreffera votre efprit à 
» l'amour de la vraye dévotion, & à tous les Exercices Spiri- 
» tuels qui vous font néceffaires. Mon opinion feroit que vous 
» commençafliez a le lire par la Grande Guide des Pécheurs; 
» ee que vous paflafliez au Mémorial; & enfin que vous le 
» lufliez tour : mais pour le lire fru@ueufement, il ne faut pas 
nie parcourir à la hâte, il faut le pefer & prifer, & Chapitre 
» après Chapitre le ruminer, & appliquer à l'Ame, avec beau- 
» coup de confidération , & de priéres à Dieu. Il faur le lire 
» avec révérence & dévotion, comme un Livre, qui contient 
#» les plus utiles infpirations, que l'Homme peut recevoir d’en- 
» haut ,& par là réformer toutes les puiffances de l'Ame, &cw. 
Cette Lertre de S. François de Sales, eft du trois de Juin 1603. 

Le Pape Grégoire XIII, dans fon Bref à notre Auteur, ne 
relevoit pas moins le mérite de fes Ouvrages: & nous ne fçau- 





DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 


S9t 


rions mieux finir l’Abrègé de fon Hiftoire, qu'enrapportan Livres 
ici ce Bref, avec fa Traduction. 


ILECTO Filio Aloyfio Grana- 
tenfs Ordinis Predicatorum, 


GREGORIUS PArA X77ZTZ. 


Diletle Fili, Salutem,@ ÆApo/rolr- 
cam Benediltlionem. 


Diuturnus, atque affiduus labor tuus 
in hominibus, tum à vitiis deterrendis, 
tam ad vitæ perfeilionem vocandis , 
fuit femper noli gratiffimus , iis vero 
2pfis » qui fuæ, caterorumque Salutis, 
G Dei glorie defiderio tenentur ; fruc- 
tuofiffimns, jucundiffimu/{que, Mulras 
enim conciones babuifti, libros preffan- 
15 Doûtrina, @' pietate refertos edidifli; 
idem quotidie facis , nec unquam cef[as, 
prefens , atque abfens quamplurimos 
potes Chriflo acquirere, Gaudemus iffo, 
tum aliorum ; tum tuo ipfius tam pref- 
tanti bono, & frutlu., Quot enim ex 
concionibus , fcriptifque tuis profece- 
runt, profecifle autem per mulros , que- 
tidieque proficere certum eff, tortidem 
Chriflo filios genuifii , longeque illos 
majori beneficio affecilli, qiam ficecis 
afpeilum , ant mortuis 4 Deo vitam im- 
petralfes. Preflat enim multo fempiter. 
nan illam lucem, & vitan beatiff- 
4m, quoad mortalibas datum eff, noff, 
Œ pie, fanélèque viventem ad eam af. 
Pirare, qum mortali bac vita, © luce 
Jrui, omni cum terrenarum rerum af. 
fluentis, @ volupsare. Tibi vero ipfi 
guam multas & Deo corenas comparafti, 
durs omni cum charitate in co ffudio 
verfaris, quod conflat eJe longe maxi- 


. NOTRE cher Fils Louis de 
Grenade, de l'Ordre des FF. 
Précheurs. 


Le PAPE GREGOIRE XIII, 
Salut, & Bénédi@tion Apoftolique, 


Le long & continuel travail, dont 
vous vous occupez, pour dérourner 
les hommes du vice, & les conduire à 
la perfection de la Vie Chrétienne, 
nous a toujours pla imfiniment ; com- 
me il ef très-utile, & très- agréable à 
tous ceux, qui, touchés du défir de la 
Glorre de Dieu , ont deffein de fe.fau- 
ver, & de contribuer au Salut des au- 
tres. Vous avez beaucoup préché; 
vous avez mis au jour quantité de 
Livres , remplis d’une excellente Doc- 
trine , & d’une {mguliére piété. Vous 
contmuez encore tous les jours ces 
mêmes travaux; & foit préfent, ou 
abfent, vous ne cellez de gagner à 
Jesus - CHRIST, autant d'Ames que 
vous pouvez. Nous nous réjoutfons 
du grand fruit que vous retirez de vo- 
tre travail, & des grands avantages 
que vous procurez aux autres: cas 
autant de gens qui ont profité, & qui 
profitent encore , de vos Sermons, ou 
de vos Écrits( & il eft certain que le 
nombre en eft fort grand )font autant 
d'Enfans, que vous avez engendrés à 
Jesus-CHRiIsT: vous leur avez 
far un plus grand bien , que fi étant 
déja morts , ou aveugles, vous eur 
aviez obtenu de Dieu la vie, ou la 


mum, Perge igitur, ut facis, in iflam vüe corporelle; puifqu'il eft fans com- 
Curam toto petlore incumbere, queque paraïfon plus excellent de connoîitre 
habesinchoata, baberé énim te nonnulla cette Lumiére Eternelle , & la vie 
Accepimus , perficere, ©‘ profere ad bienheureufe ( autamt que les Hom- 
agrorum falutem , debilium confirmatio. mes font capables de la comprendre, 


nem, valentium , C° robuflorum leti- 
tam , utrinfque tum milirantis , tum 
trinmphantis Ecclefie gloriam, Datum 
Koma apud S. Marcum, [nb annulo 


& d'y afpirer par la fainteté de leurs 
œuvres ) que de jouir de la lumiére 
du jour, dans l’abondance des biens 
& des plaifirs de la terre. Quant à 


X XXI. 


Louis 
DE GRENANE. 
D 


LX VIII. 

Bref du Pape 
Grégoire XIII, 
au Pere Louis de 
Grenade. 


Bullar, Ord. Toi. 
V » pag: 410. 


-$s92 HIST. DES HOMMES ILLUST. &c. 


LIVRE 
XX X. 


Lour:s 





DE GRENADE, 
RER SRE? 





Fchard. Tom. Il, 
pag: 288. Col. r. 


vous, notre cher Fils, vous avezmé- Pifcatoris, die 21 Julii 1682, Pon- 
rité de la main de Dieu plufieurs Cou- rifwatns noffri anno nndecimo. 
ronnes, par le zéle , avec lequel vous vous appliquez à une œuvre de Cha- 
rité, qui certainement eft de très-grande importance. Continuez donc com- 
me vous faites ; employez toutes vos forces pour une entreprife fi glorieufe: 
& ce que vous avez commencé ( car j'apprens que vous méditez quelque 
chofe de nouveau ) achevez-le , & mettez-le au jour, pour la guérifon des 
Malades , le foutien des Foibles , la joye des Forts, ou des Parfaits, enfin 
our l'honneur & la gloire de l’Eglife Militante, & Triomphante. Donné 
a Rome au Palais de faint Marc, fous l’Anneau du Pécheur, le 2r de Juil- 
let 1582 , l'onziéme année de notre Pontifcat, 


Par ces Lertres Apoftoliques , écrites fix ans avant la mort 
de Louis de Grenade, nous apprenons que le Serviteur de Dieu, 
quoique déja dans fa foixante-dix-huitiéme année, continuoit 
toujours avec fruit, & fes Prédications, & fes Ecrits. Non- 
feulement il travailloit à perfectionner fes premiers Ouvrages, 
mais il en entreprenoit de nouveaux ; il mit depuis la derniére 
main , felon les défirs du Pape, à ceux qu’il n’avoit alors que 
commencés. Tels furent 1°. Un Commentaire fur le cinquan- 
tiéme Pfeaume ; 2°. Un célébre Difcours intitulé de Scandale, 
fur ces paroles de S. Paul : Quis infirmatur, € ego non infirmor ? 
3°. Ses Dialogues touchant le Myftére de lIncarnation; 40. 
L’Abrégé de fon Catéchifme , qui fait la cinquième partie de 
ce grand Ouvrage, & qui it in en particulier un grand 
fond de dotrine ; c’eft cet Abrègé, qui, traduit en Langue 
Perfanne , fut préfenté par un Noble Venitien , au Roy de 
Perfe, en préfence de l’'Evêque de Sirene, qui nous a appris 
ce fait. 

Nous croyons que ce fut fur fes derniéres années , que Louis 
de Grenade écrivit aufli'la vie de quelques Perfonnages illuf- 
tres de fa connoiflance ; dont quelques-uns étoient déja morts 
en odeur de fainteré ; & quelques autres édifioient'encore l’E- 

life par leurs Vertus. Du nombre des premiers, étoit le fameux 
in d’Avila, Prêtre Efpagnol, apellé l’Apôtre de l’Andaloufie; 
à qui-on attribue la Converfion de faint François de Borgia , de 
faint Jean de Dieu, & la Vocation de fainte Théréfe. Grenade 
avoit été lié d'amitié avec ce faint Prêtre, & après fa mort, ar- 
rivée en 1 569, il écrivit fa Vie, pour conferver à la poftérité la 
mémoire de fes Travaux Abcoliques, & de fes Vertus. Il 
commença aufli P'Hiftoire de Don Barthelemy des Martyrs, 
qui vivoit encore, mais dans fa Retraite de Viane, ayant déja 
abdiqué l’Archevêche de Brague. 


Fin du trentiéme Livre. 
HISTOIRE 














€ ER eregees © MSN EEE - ES » CERN © CERN SES CReEemEEn © 


HISTOIRE 


HOMMES ILLUSTRES 
DE L'ORDRE 
D E 


SAINT DOMINIQUE 


LIVRE TRENTE-UNIEME. 











DON BARTHELEMY DES MARTYRS, 
ARCHEVESQUE DE BRAGUE, EN PORTUGAL. 


=] À Vie de ce grand Serviteur de Dieu, recueillie 
A] d'abord par des Auteurs Contemporains d’un mé- 
Al rite diftingue, & traduite depuis en plufieurs Lan- 


1 


lüë avec tant de fatisfaction, que, fans penfer à l’enrichir de 
nouveau, nous devons nous borner à l’abréger. Heureux, fi 
dans ce précis nous pouvions conferver tout ce qu’on trouve 





reçûë du Public avec tant d'applaudifflement, & 


(#) Parmi les premiers Auteurs de la Vie 
de Don Barthelemy , les plus diftingués font 
Louis de Grenade, Louis de Cacegas, Louis 
de Souza ( tous trois Dominicains ) & Don 
Rodrigue de Cunha , Pyn de fes Succefleurs 
dans l’Archevéché de Brague. De tous les 
Traduéteurs , qui ont mis certe Hiftoire en 
plufieurs Langues, il fuffit d’en faire connot- 
tre ici deux juftementeftimés , Louis Muños 
Efpagnol, Licentié en Théologie, Pa tra- 


Tome ÎF, 


duité de Portugais en Caftillan ; & M. Ifaac 
le Maître de Sacy, l'ayant depuis donnée en 
François , a particuliérement mérité l’eftime 
du Public , autant par la beauté & la purcté 
du ftyle , que par l’éxaétitude, l’ordre, & la 
clarté de la Narration. Au refte on eft afluré 
de la vérité des Faits, rapportés par les Au- 
teurs Contemporains ,très-inftruits , & très= 
dignes de foi. | 


FffE 


Livre 
XXXI. 





BARTHELEMY 


e e . k ! 
ues, par les Ecrivains les plus habiles (*), a été D Ee Marius. 
CEE r ter a se 








LirvRE 
XXXI. 


BARTHELEMY 
DES MARTYRS. 











T. 
Naiffance de 
Don Barthelemy. 


IL. 
Piété de fes Pa- 
rens. 


Tob.IV,7; 8, % 


594 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 
d'utile, d'agréable, & d’intéreflant, dans un Hiftoire, qui 
renferme des incidens qui plaifent, des éxemples qui touchenre, 
& des inftru@ions qui LaiRenr. 

Barthelemy des Martyrs, ainfi apellé du nom de l’Eglife, 
où il recut la Grace du Baptème, nîquit à Lifbonne dans le 
mois de May 1514, fous le Pontificat de Léon X , & le 
Régne de Don Emmanuel I Roy de Portugal , furnommé 
l'Feureux. 

Dominique Fernandez fon Pere. & fa Mere Marie Corrée, 
vivoient dans une condition, & une fortune, qui ne pouvoienc 
pas les Tr. beaucoup dans le Siécle ; mais ils fe faifoient 
eftimer par leur pieté envers Dieu, & leur tendre charité en- 
vers les Pauvres. C'éroit leur vertu favorite, & celle dont ils 
infpirérent avèc le plus de foin la pratique à leur Fils, dès fes 
plus tendres Années. Sa pieufe Mere , peu contente de lui ré- 
péter fouvent ces paroles de Tobie: « Ne dérournez jamais 
» vos yeux dé‘“deflus les Pauvres, afin que Dieu ne détourne 
» pas aufli fa vüë de vous, fi vous avez beaucoup de bien, 
» donnez beaucoup ; fi vous en avez peu , donnez de bon cœur 
» ce que vous pouvez ». Elle lui parloit encore plus efficace- 
ment par fes Aions: & pour l’accoutumer à faire le bien en 
le voyant faire, elle lenvoyoït quelquefois porter en fecret fes 
Aumônes à des Perfonnes de Condition, dont les befoins lui 
étoient connus. L’excellent naturel du jeune Barthelemy le 


rendoit fufceptible de routes les bonnes impreflions, ” 


vouloit lui donner. Doux, modefte , refpectueux, obéïffane, 
e , A e 4 e \ 

plein d’une honnête pudeur, & deftiné de Dieu à de grandes 

chofes, fes Vertus naïflantes faifoient déja connoître ce qu'il 


_ eroit un jour. 


III 
Vocation du jeu- 
ne Barthelemy. 


Dieu fe häta de attirer à lui, avant que l’enforcellement du 
monde eût pü corrompre fon cœur : & la Lumiére de la Grace, 
qui découvrit à fes yeux le néant de tout ce qui fait le bonheur 
apparent des Mondains, le remplit en même tems d’ardeur 
pour cette vie cachée en Dieu avec JEsus-CHRIST, qu'on 
ne peut guéres trouver que dans le filence de la Retraite, & 
dans l’Exercice des Vertus Religieufes. Ainfi prévenu, & atti- 
ré dans un âge encore tendre, Barthelemy éxaminoïit müre- 
ment entre plüfieurs voyes qui lui étoient ouvertes, laquelle 
pouvoit le conduire plus füurement à Dieu, & contribuer da- 
vantage à fa gloire. Il ne fut pas long-tems à delibérer: la vie 
fainte, & toute Apoftolique des Enfans de faint Dominique, 
qui, par l'éxemple de leurs Vettus, & par leurs Prédications, 








- DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. sos 

gagnoient beaucoup d'Ames à JEsus-CHR1IST, lui fit fouhai- Lr vert 
ter de pouvoir les imiter. Il redoubla la ferveur de fes Priéress X XXI. 
& po dans {on deflein, il ne craionit pas de le communi- 
quer à ceux , de qui il fe faifoit un devoir LÉ dépendre. 

Ses Parens l'avoient toujours aimé avec beaucoup de ten- 
drefle ; mais perfuadés qu’il étoit plus à Dieu qu'd eux , ils ne 
furent ni {urpris, ni fâchés de lui voir préférer le Ciel à la 
Terre, la Religion au monde, & la voix de la Grace à celle 
de la chair & du fang. Le caractére de fon efprit, & fes incli- 
nations toutes portées à la Vertu , avoient dû les préparer d ce 
Sacrifice : ils le firent en Chrétiens. Le jeune Homme ayant 1Y. 
obtenu leur confentement , & reçu leur Bénédi@ion , alla Tdemande l'Ha- 
avec confiance fe préfenter aux Dominicains de Eifbonne. Il rc à 
n’avoit que commencé fa quinziéme Année ; mais la modeftie 
pleine de gravité, qui À ane fur fon Vifage, & dans fes 
paroles , prévint d’abord en fa faveur. Cependant le P. George 
Vogade, alors Prieur du Couvent Royal de S. Dominique, 

Homme fort expérimenté dans la conduire des Ames, ancien 
Prédicateur & Confefleur du Roy Emmanuel, Éxamina avec 
foin la Vocation de Barthelemy, fes Mœurs, fa Vie, & les 
motifs, qui le déterminoient à vouloir préférer le Cloître à 
tout autre parti. Sur tous ces Points, il fut ésalement fatisfair, 
& édifié de la fagefle de fes Réponfes. 
_ Le prudent Supérieur diffimula néanmoins fon contente- 
ment ; & pour éprouver le courage du Poftulant, il éxagera 
beaucoup les rigueur de l'Etat qu'il vouloit embraffer. Le Ser- 
viteur de Dieu l’écouta avec beaucoup d'attention ; il expliquæ 
enfuite les penfées de fon cœur ,avec certe aimable fimplicité À 
qui fic toujours fon caraére. J'ofe vous aflurer, mon Pere, 
répondit-il, que tout ce que vous me faites la grace de me 
dire,me remplit de joye,& ne fert qu’à enflammer de plus en 
plus mes défirs. Si je viens me préfenter à la Religion, c’eft V. 
pour éviter les écucils du monde que je crains; & fuir fes lors ue & Ge | 
firs, que je n'aime point. Vous me parlez des croix & des fouf- re É 
frances ; je défire de tout mon cœur de les embrafler, je fcai 
qu'elles font néceflaires pour le Salut. Toutes ces auftéri- 
tés ne fçauroient me rebuter, parce que j’efpére de vaincre ce 
qui eft humain, par une force Divine, & que je mets toute ma 
confiance en la Grace de JEsus-CHRIST, qui m'invite à 
porter fa Croix. Je ne dois pas craindre de fuccomber fous les 
rigueurs de la Régle, puifque le Corps n’eft er crop foible, 
Ffffi 


BARTHELEMY 
Dis MARTYRS, 
SERRE EEE 





LIVRE 
XXXI. 


LE ES 
BARTHELEMY 


DEs MARTYRS. 
LR nr er er 





VI. 
11 eft reçu dans 
le Couvent Royal 
de Lifbonne, . 


VIT. 
Sa ferveur dans 
les faints Exerci- 
ces. 


VIII. 
Ses progrès dans 
la Vertu. 


IX. 
Sa Prefeflion Re- 
Jigieufe. 


596 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


lorfque l’Ame eft forte ; & que la Grace de Dieu, qui peut 
tout, nous fait vaincre les plus grandes difhculrés. | 
Des fentimens & des paroles fi fages, dans un âge fi peu 
avancé , ne caractérifent pas mal Barthélemy des Martyrs ; le. 
Supérieur en fut frappé ; & ce qu'il apprit en même rems de 
la conduite toujours fuivie de ce jeune Homme, dont le mé- 
rite étoit déja connu de plufeurs Religieux de la Maïfon, fit 
qu’on ne porta pas plus loin l’éxamen & les épreuves. Le mê- 
me jour, onziéme de Novembre 1528 , Barthelemy, par les 
ar mp unanimes de toute la Communauté , reçut Habit 
qu’il venoit de demander pour la premiére fois. On crut que 
les difpofitions peu ordinaires ,qu’on remarquoir en lui, méri- 
toient bien qu'on fe difpenfit en fa faveur des Régles com- 
munes. | 
On n'eut jamais lieu de s’en répentir : le fervent Novice, 
plein de reconnoiffance, & de bons defirs, parut moins mar- 
cher que courir, ou voler, dans la voye des Divins Comman- 
demens , & la pratique des Confeils Evangeliques. Toujours 
recueilli & occupé , il faifoit fes délices de la Priére, du Tra- 
vail, du Chant des Pfeaumes, & de la lecture des Livres Saints.: 


: La volonté de fes Supérieurs étoit la fienne ; on le voyoit tou- 


jours le premier dans rous les Exercices de Communauté. Les 
plus bas, ou les plus pénibles, il les aimoit par préférence. La 
défiance de lui-même égaloit fa confiance en Dieu : l’une & 
l’autre le foutenoient dans tous fes Travaux; & lui faifoient 
goûter cette paix qui eft au-deflus des fens, ou cette joye in- 
térieure, que JESUs-CHRISTAa promife aux Humbles. 

Les Hiftoriens nous le reprefentent dans la ferveur de fon 
Noviciat,commeunfaint Bernard dans fa Retraite de Citeaux; 
ou comme un autre faint Dominique, dans le Chapitre d'Ofma, 
travaillant tous les jours à mourir au monde, & à lui-même, 
pour ne vivre qu’en Dieu, & de lefprit de Dieu. Aufli ne dif- 
féra-t-on pas fa Profeflion. Le même Supérieur, qui lui avoit 
donné l’Habit de Religieux , reçut fes Vœux folemnels, le 
vingtiéme de Novembre 1529. Barthelemy des Martyrs n'a- 
voit alors que quinze ans & fix mois; car on n’obfervoit pas 
encore ce qui fut depuis fi fagement ordonné par le Concile 
de Trente; felon lequel nul Religieux ne peut faire Profeffion 
qu'après feize ans accomplis. 

Oncommencoit un Cours de Philofophie dans le Couvent de 
faint Dominique à Lifbonne : le jeune Profès fut d’abord ap- 


DE L'ORDRE DE $. DOMINIQUE. 597 


pliqué à cette Etude; mais on lui ordonna de fe nourrir avec 


foin de la Parole de Dieu , & d'attirer fa Grace dans lui, par 
la Priére & la Méditation des chofes Saintes. C’eft ce qu’il fit: 


toujours, & par obéïffance , & par attrait. La Philofophie n’oc- 


cupoit qu’une partie de fon tems, & de fon efprit ; tandis que. 


la piété feule poffédoit tout fon cœur. Il ne laïffa pas de deve- 


nir très-habile, parce qu’il réuflifloic plus par la vivacité, & la 


pénétration de fon génie, que les autres par un ne travail. 
Ses progrès furent encore plus grands dans l'Etude de 
logie, bien plus conforme à fes inclinations. Uniquement tou- 
ché du défir de plaire à Dieu, & de l'aimer ,rienne lui pa- 
roifloit sp F4 au bonheur de connoître ce premier Etre, 
fes Attributs, fes Perfections, la fainteté de fa Religion, & la 
fublimité de fes Myftéres. 

Comme ces fentimens étoient profondément gravés dans 
fon Ame, il les fit paffer dans le cœur de fes Difiiples , lorf- 
qu'on ben. à enfeigner aux'autres ce qu’il avoit déja ap- 


LIVRE 
XXXI. 


ee erntenenn) 
BARTHELEMY : 
DES MARTYRS. 
Ré mn + Ne 1 ll 


X. 
De quelle ma- 
niére, & dans quel 


_efpris il étudie. 
a Théo-. 


XL 
Et il enfeigne, 


pris, moins dans les Ecoles, que dans la Priére. Pendant près : 


de vingt ans , il profeffa la Philofophie & la Théologie, avec. 


autant de réputation, que d'utilité pour ceux qui avoient la- 
vantage.de prendre fes Leçons. Sa capacité parut furtout dans 
les Chapitres, tenus à Guimaranes, à Salamanque, & à Lif_ 
bonne. Dans le premier , il foutint des Thefes publiques , qui 


lui firent honneur. Le Général de l'Ordre lui donna le Bonnet: 


de Docteur dans le fecond ; & il fut élû Définiteur de fa Pro- 
vince dans le troifiéme. Barthelemy ne fouffroit qu'avec peine 
ces différens dégrés d'honneur, qui lui étoient plutôt un poids, 
& une charge, qu'un fujet de joye. 

L'Infantc Don Louis, Fils du Roy Emmanuel I, & Frere de 


X IT. 
Ses premiers Em- 
plois. 


Jean IT Roy de Portugal, connoiflant la Piété & l’Erudition : 


de Barthelemy des Martys, pria les Supérieurs de le charger 
d’enfeigner la Théologie à fon Fils naturel Don Antoine , qu’il 
deftinoit à lEglife. On ne pouvoit pas refufer à un tel Prince 
ce qu’il fouhaitoit avec ardeur : le Serviteur de Dieu fut donc 
envoyé à Evora, où étoit la Cour, & le Fils du Roy. Mais 
Le toujours aimé , & confidéré de ces Princes, il ne cef- 
oit de gémir devant Dieu, parce qu'il craignoir de fouiller la 
pureté de fon Ame, par la vüë de ce fafte, & de cet orgueil 
du Siécle, qui régne ordinairement dans les Cours des Rois. 


XIII. 

Ileft fait Précep- 
teur du ils de 
PInfant de Portu- 
gal. 


Un Emploi que le monde apelloit honorable, il le confidéroie 


comme une tentation, & un obftacle à fes faints défirs. En ex- 
pliquant aux autres les Vérités de la Théologie, il travailloig 
| | Ffffiij 


LirvRE 
XXXI. 


BARTHELEMY 
DES MaARTYRSs. 
CESSER SERRES PRES 








X1V. 
Il compole un 
petit Traité de la 
Vie Spirituelle. 


X V. 
Elû Prieur du 
Couvent de Ben- 
figue. 


XVI. 
Il reçoit fouvent 
la Viñte des In- 
fants. 


XVII. 
Sa charité envers 
les Pauvres. 


XVIII. 
Maximes qu’il 
infpire à {es Reli- 
gieuxe 


XIX. 
Ses prédications, 


s98 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


à devenir lui-même Théologien, en la maniére que les SS. Peres 
le fonc devenus, par l'amour de la Sagefle, & de la Juftice, & 
en purifiant fans cefle fon Ame, par l’Exercice de toutes les 
Vertus, afin qu’elle devint fufceptible des Lumiéres de Dieu, 
& de cette onétion intérieure qui enfeigne toutes chofes. Dans 
cet efpric, il fit un Recueil des Paroles des Saints, qui lui pa- 
rurent les plus propres à porter la crainte & l'amour de Dieu 
dans les cœurs. Ce Recueil fur depuis imprimé, fous le Titre 
d’Abrege de la Vie Spirituele. 

Il y avoit deux ans, que Barthelemy étoit à Evora, lorf- 
qu’il fut élà Prieur du Couvent de Bentigue. Ce Monaftére, 
à demi-lieuë de Lifbonne, dans une fituation fort agréable, 
écoit en même rems un des plus réformés de la Province , d'où 
étoient fortis plufieurs Hommes très-fçavans, & fort faints. 
L’Infant Don Louis témoigna approuver beaucoup cette Elec- 
tion ; mais il voulut que fon Fils fuivit le Pere Barthelemy à 
Benfigue , pour être toujours près de fa Perfonne. Le faine 
Prieur fe trouva donc chargé d’un double Emploi, & obligé 
de recevoir fouvent la Vifite des Infants de Portugal. Ces 
Princes extrêmement édifiés de la régularité de la Maifon , & 
du Supérieur , ne s’en retournoient jamais fans laifler de groffes 
Aumônes pour la Communauté: mais le Prieur, qui ne fça- 
voit ce que c’étoit que de téfaurifer fur la terre , furtout dans 
un tems de cherté, diftribuoit libéralement cet Argent aux 
Pauvres ; & les confoloit tous par fa charité fans fe réferver 
d'autre tréfor que la Providence de Dieu. | 

Il n'oublioit rien pour ss le même détachement, 
& la même confiance à tous fes Religieux. Toutes fes atten- 
tions étoient de les porter à l’amour de Dieu, & au défir de 
leur perfection, par la Priére, & la vigilance continuelle fur 
eux-mêmes. Il leur difoit qu’il ne les exhortoit pas en parti- 
culier à garder avec foin la gravité & la modeftie, dans leurs 
regards , & dans leurs parole ; mais feulement à avoir Diew 
toujours préfent, & à lui rendre dans leur cœur un Culte 
intérieur , & une adoration fpirituelle: car les Vertus exte- 
rieures, difoit-il, ont leur racine dans le fond de lPAme; & 
Jorfque le dedans fera bien réglé, le dehors fe réglera aufli de 
lui-même. 

Au refte, le Miniftére de la Parole étant fi conforme à l’ef 
rit de fa Vocation, Barthelemy des Martyrs n'eût garde de 
e négliger. Prieur, ou Profefleur, il remplifloit en même 

tems les Fonctions Apofñtoliques : ii s’en acquittoit d’une ma- 


sn 7 


DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. %99 


niére, qui faifoic bien voir qu’il donnoit aux autres de la plé- 
nicude de fon cœur, & qu’il méritoit d’être le Maître des Hom- 
mes, parce qu’il s’étoit rendu le Difciple de JEsus-CHRrisT. 
Tout prèchoit en lui, fa Vie, fes Aétions, fes Exemples. On 
connoifloit fon mépris pour toutes les chofes db. fon 
détachement de toutes les Créatures ; la pureté de fa confcien- 
ce, & de fes mœurs, la rigueur qu’il éxerçoit contre lui-même, 
la fublimité de fon Draifon ; le zéle enfin qui le dévoroit pour 
l'honneur de Dieu, & le Salut des Ames. 

Tel étoit Barthelemy des Martys, lorfque l’Eplife de Brague 
fe trouva fans Pafteur, par la mort de fon dernier Archevèque, 
Ceux qui étoient les moins pourvüs de qualités néceflaires, 
pour remplir dignement cette Place, agirent & firent agir avec 
vivacité pour l'emporter comme d’aflaut. Prières , promefles, 
follicitations , inftances, fervices rendus, ou offerts, raifons de 
Famille, confidérations politiques : des Hommes ambitieux 
employérent tout cela ; mais le Seigneur ne les avoit point élus 
pour conduire fon Peuple; & la Reine de Portugal craignoit 
trop d'engager fa confcience, pour fe conduire par des vüës 
purement humaines, dans une affaire de cette nature. Elle 
cherchoït un Homme Saint, & Scavant, expérimenté dans la 
conduite des Ames, aimant l’Eglife , connoiflant fes Loix, ne 
cherchant que les intérêts de JEsus CHRIST, & d'autant 
plus digne de commander, qu'il feroit plus éloigné de tour ef- 
prit d'ambition. Elle trouvoit tout cela dans Louis de Grenade, 
Nous avons vû les inftances que fit cette Princefle, pour lui 
faire accepter l’Archevèché de Brague ; & la fainte inquiétude, 
où fe trouva Barthelemy des Martyrs, rant qu’il craignit que 
fon Ami ne fut forcé de courber fes Epaules fous le fardeau. 

Sa furprife , fa crainte , & fa douleur furent bien plus vives, 
quand il apprit de la bouche de la Reine Régente, que c’étoit 
… lui-même qu’elle avoit enfin jetté les yeux ; & que c'étoit 
par le Confeil de Grenade. La partie lui parut bien redoutable, 
maïs il fe rafluroit encore , dans la penfée que l’Autorité de la 
Reine ne s’étendoit pas, jufqu’à lui impofer la néceflité d’ac- 
cepter une Dignité Eccléfaftique ; & que le Provincial n’ufe- 
roit jamais de la fienne pour ly contraindre. Tout ce qu’un 
Homme fage & prudent, rempli de fentimens de Religion, 

ouvoit dire , ou faire dans une femblable occafion , pour con- 
jurer la tempête; Barthelemy des Martyrs le fit. Son malheur , ou 
{ plucôt l’ordre de la Providence) voulut, que plus il montra de 
réfolution de refufer toujours l’Epifcopat, plus il parut digne 


un 2 


Livre 
XXXI. 


BARTHELEMY 
DES MARTYRS. 
Ne ni nr AI En SNS PET ASS 








X X. 
Archevéché de 
Bracuc vacant. 


XXI. 
Intrigues des Prée 
tendans, 


XXII. 

La Reine de Por. 
tugal, déclare à 
Don Barihelemy, 
que c’eft lui-mê- 
me qui cit deftiné 
à remplir çene 
Piace. 


LrvRreE 
XXXIH. 


BARTHELEMY 
DES MARTYRS. 





X XIII 
Affi&ion extrè- 
me du faint Reli- 
g'eux. | 


X XIV. 
Rude Sacrifice. 


XXV. 
Maladie dange- 
reufe , caufée par 
la violence, qu'il 
s’étoit faite à Jui. 
même. 


6oo HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


d’être Evèque. Son modelte refus, en édifiant la Reine, la con- 
firma FH à défir de vaincre fa réfiftance. Nous avons déja dic 
de quelle maniére s’y prit Grenade pour en venir à bout. Ne 
répétons rien ; contentons-nous d’ajouter ici que Barthelemy 
des Martyrs n’avoit jamais éprouvé une affliction, qui appro- 
chât de celle, où fon cœur fut plongé , lorfqu’il vit que 
{on Supérieur ne lui laifloit d'autre choix, que celui de fe fou- 
mettre, ou d’être frappé fur le champ d’une Excommunication 
majeure. | 

Au fortir du Chœur , où il venoit de faire un fi rude Sa- 
crifice , le faint Archevêque alla fe profterner devant le Saint 
Sacrement, pour y trouver quelque confolation dans fon ex- 
trêmne douleur. Il y demeura fort long-tems, offrant en facrifice, 
fa volonté furmontée par l’obéiffance ; & répétant avec larmes 
les paroles, que les Apôtres adrefloient autrefois à JESUSs- 
CHRIST: Seigneur, fauvex-nous , nous périffons. 

S’étant enfuite retiré dans fa Cellule , hors d’état de pouvoir 
répondre aux complimens des Religieux, dont les uns lui té- 
moignoient la part qu’ils prenoient à fa peine; & les autres 
l’'augmentoient par d’importunes félicitations ; ils demeura 
feul ; & fe livra à fes criftes réfléxions , en fe repréfentant tous 
les dangers, dont il,fe voyoit environné , & craignant encore 


plus ceux qu’il ne pouvoit pas prévoir. I paffa toute la nuit 


XXVI. 
Quelques Sei- 
neurs mécontens 
À déchanen: con- 
tre lui, & contre 


‘la Reïne, 


XXVII. 

L'Infant Don 
Henry , méprile 
leurs Libelles, 


ment la folide piété , & le parfait défintéreflement de Grenade, 


dans cette agitation fans pouvoir ni dormir, ni calmer fes 
frayeurs par la Priére. Le matin il fentit un grand mal de tête, 
qui fut fuivi d’une Fiévre violente, & d’une Maladie très- 
dangereufe, 

Tandis que le Serviteur de Dieu fouffroit, & s’affligeoic 
d’avoir été chargé d’un Archevêché, ceux qui n’avoient pâ 
Pobtenir, fe déchaînoïent fans trop de ménagement, & contre 
lui, & contre la Reine même. Ils étoient piqués qu’un Reli- 

ieux, dont ils fcavoient à peine le nom, eüt été tiré de l’abf- 
curité de fa Cellule, pour être élevé à la premiére Dignité 
Eccléfiaftique de tout le Royaume ; fans qu'il eüt fait un feul 
pas pour y monter ; fans qu'il lui eût coûté une feule parole de 
flaterie, & fans qu’il eùt été obligé de voir feulement aucun 
de ceux, qui tenoient le premier Rang à la Cour. D’abord on 
murmura en fecret ; enfuite on éclata en ne ; enfin pour 
rendre cette Election ridicule, on compofa un Libelle fort fa- 
tyrique,; & on trouva le moyen de le faire tomber entre les 
mains du Cardinal Infant. Mais ce Prince connoifloit égale- 


& 


-DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE.: 6or 


& de Barthelemy des Martyrs ; il méprifa le Libelle, qu’il ne 
confidéra que comme le fruit d’une ambition furieufe, & de- 
fefpérée. Tous les Gens de Bien en penférent de même , ils 
louérent la fagefle de la Reine dans cette Election ; & crurent 
que Dieu en tireroit quelque grand avantage pour fon Eplife, 
voyant que le Démon en avoit été fiirrité, qu'après l'avoir 
traverfée en plufieurs maniéres , il la noircifloit enfin par des 
-impoftures fi infolentes, & fi publiques. 

Cependant la Maladie de Don Barthelemy augmentoit de 
jour en jour. Ses Ennemis reconnurent que la violence qu’on 
avoit faite fur fon efprit , pour l’obliger de recevoir cette 
Charge, devoit être bien grande, puifqu’elle avoit réduit à 


Livre 
XXXI. 





 BARTHELEMY 


DES MARTYRS. 
CR RE RE 


X X VIII. 
Les plus empor- 
tés, commencent 
à s’adoucir. 


une telle extrêmité: les plus paflionnés d’entre eux commen- 


cérent à s’adoucir. Le faint Malade de fon côté, fe réjouifloic 
dans le Seigneur , par l’efpérance d’être bientôt affranchi des 
liens du Corps, & des dangers de l’Epifcopat. La paix de fon 
Aime s’'augmentoit à proportion qu’il fentoit croître fon mal : 
parce qu’il fouffroit la vieavec peine, & qu’il regardoit la mort 
comme un gain. Mais Dieu, qui le deftinoit à de grandes 
chofes, = rendre plus longue une vie, déja fi fainte à fes 
yeux, & qui devoic être fi avantageufe à fon Eglife. La vio- 
Jence du mal ceffa , & dès que le Malade eût commencé à re- 
prendre fes forces, on le mena à fon Couvent de Benfigue, 
pour le rétablir entiérement. Auflitôt qu'il fut en état de mar- 
cher, il vint à Lifbonne avec un de fes Religieux, pour ren- 
dre fes devoirs à la Reine. | 

Dans le même tems le Duc d’Avero étoit arrivé au Palais, 

our fe plaindre à la Régente, de ce qu’elle lui avoit refufé 

l'Archevêché de Brague , pour un de fes Freres. Comme il at- 
tendoit fur un Balcon le moment de l’Audience, un Gentil- 
homme qui étoit avec lui, lui demanda s’il vouloit voir l’Ar- 
chevêque de Brague; & en même cems il lui montra Don Bar- 
thelemy ; qui, fatigué du chemin, qu'il venoit de faire à pié, 
s’étoit aflis fur une pierre dans la Cour du Palais. Le Duc 
l'ayant confidéré, ne pür s'empêcher d'admirer une humilité 
fi grande dans une fi haute Dignité ; il fut encore plus touché 
de la modeftie, & de la gravité de fon vifage. . 

Don Barthelemy étant monté enfuite, ce Duc lui fr une 
profonde révérence, & Jui baïfa la main comme à un Arche- 
-vêque ; s’approchant en même tems avec lui pour faluer la 
Reine, il lui dirt: Madame, je venois me plaindre à Votre Al- 
tefle, du refus qu'Elle m'a fait de l'Archevèché de Brague 

Tome IF. G £ au 


2 


XXIX. 
Sentimens du 
faint Malade. 


XXX. 
Sa fanté fe rét2- 
blit ,il va{aluer la 
Reine. 


XXXI, 
Ce que le Duc 
d’Avero étoit ve- 
nu faire à la Cour. 


XXXII. 
Ce qu'il y fait, 
& ce qu'il dit à la 
Reine. 


Livni 
XXXI. 


pe 
BARTHELEMY 


DES MaARTYRs. 
RE me er cn 2 





XXXIIL 
Difcours de Don 
Barthelemy à la 
Régente. 


XXXIV. 
Réponfe de cette 
Princefle, 


XXXV. 
Epoques. 


\ 


602 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


que je demandois pour mon Frere : mais ayant vû ici celui à qui 
elle l’a donné, je viens préfentement lui rendre de très-hum- 
bles Ations de Graces, de ce qu’Elle a élevé à cette Charge, 
une Perfonne qui en eft fi digne. En vérité, Madame, je crois 
que mon Frere feroit meilleur pour être Gouverneur de Pro- 
vince, que Don Barthelemy des Martyrs: mais je crois que 
Don Barthelemy vaut mieux que lui, pour être Archevêqué 
de Brague: car il me femble , que l'humilité fied fort bien à un 
Evêque. Et pour ce qui eft de nous, Madame, nous l'avons 
toujours porté fi Haut dans notre Maiïfon , qu’à peine connoif- 
fons-nous le norñ dé cette Vertu. C’éft pourquoi au lieu de me 
plaindre à Votre Altefle, du choix qu’Elle à fait, je le révére 
au contraire, & je me condamne de l'avoir condarnné. Que s'il 
m'étoit permis de lui demander une Grace, je ne lui en de- 
manderois point d'autre, qüe celle d’avoir autant de crédit 
auprès d’Ellé , que je fçai que Monfieur l’Archevèque de Bra- 
gue en a auprès de Dieu. 

La Reine écouta ce compliment avec un vifagé, qui témoi. 
gnoit bien qu’il lui plaifoit fort. Mais l’Archevèque prenant 
la parole , lui dit: Je fçai, Madame, le refpeét que je vous dois; 
& néanmoins je ne crains pas de dire à Votre Altefle, que je 
me trouve dans une difpofition toute oppofée à celle de Mon- 
fieur le Duc d’Avero, & que je viens faire tout le contraire de 
ce qu’il a fait: car au lieu que venant pour fe plaindre, il vous 
a remerciée; moi qui ne devrois venir ici que pour rendre 
Graces à Votre Alreffe , j'y viens au contraire pour me plain: 
dre d’Flle. Votre bonté, & votre douceur, Madame, font re- 
connues & honorées de tous vos Sujets : il n’y a que moi qui 
ait fujet de me plaindre de vos violences. Vous avez fufcité le 
Pere contre Île Fils, & l’Ami contre l'Ami , pour me faire con- 
damner à l’Epifcopat, comme on condamne les autres à l’éxil, 
à la Prifon, ou à la mort. Et certainement fi ce choix avoit été 
en mon pouvoir, je n’aurois point délibéré de prendre plutôt 
ces trois maux, que de omber dans celui, où je me trouve. 
Je prie Dieu, Madame, de le pardonner à Votre Alrefle ; & je 
crains bien qu'il ne lui en demande un jour un compte ter- 
rible. | 

La Reine lui répondit en fouriant ; Monfieur l’Archevèque 


de Brague, pourvü qu’à ma mort, je n'aye point de compte à 


rendre a Dieu plus difficile que celui-là, je fuis affurée de mou- 
rir en Er paix. | | 
Le huit d'Août 1558, Don Barthelemy avoit été obligé 








je ,, 0 


dl 


‘DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 603. 


d'accepter l'Archevêché de Brague: mais quoique fes Bulles Livre 


fuflenc expédiées le vingt-fept de Janvier 1 559, fa maladie 


lui permit de différer fon Sacre jufqu’au premier Dimanche de 


Septembre, qui étoit le troifiéme de ce mois. Le huitiéme, 
jour de la Nativité de la faince Vierge, il reçut le Palium des 
mains de l’Archevêque de Lifbonne. L'une & l’autre Cérémo- 
nie fe fit dans l’Eglife de fainc Dominique ; où il avoit pris 
l'Habit de Religieux , trente ans auparavant. Enfin le vingt- 
deux de Septembre, le faint Archevêque fe fépara à regret de 
fes Freres, pour fe rendre à fon Eglife, fuivi de deux excellens 
Religieux de fon Ordre, le Pere Jean de Leyra, qu'il fit fon 
Grand Vicaire, & le Pere Henry de Tavora, qui fut le Com- 
pagnon inféparable de fes Travaux, de fes Vifices, de fes 
Me , & de tous fes faints Exercices. 

Il fut reçu à Brague le quatre d'O&obre, avec une joye, & 
une farisfaétion générale : on n’avoit pas attendu fon Arrivée 
dans la Capitale, pour lui donner les plus grandes marques 
d’eftime & de vénération. Dès qu'on fçut qu'il étoit entré 
dans fon Diocèfe, les Villages fe dépeuplérent, & tout le 
monde courut en foule par où il pafloit , pour recevoir fa Bé- 
nédiction Epifcopale. Il leur montroit à tous un vifage affable, 
plein de modeftie, de douceur & de charité. Après que tous 
les Corps de la Ville lui eurent rendu les refpeëts, düs à fa 
Dignité d’Archevèque, & de Seigneur Temporel de Brague, 
il commença à mettre en éxécution le deflein, qu’il avoit de 
travailler férieufement à l'édification de fon Peuple, par le 
Réglement de fa Perfonne, & de fa Famille. 


La magnificence du Palais Archiépifcopal ne fit qu'excicer 


dans fon cœur , une fecrette compaffion pour ceux qui avoient 
introduit ce Fafte tout féculier dans la Maifon de Dieu. Ilcon- 
fidéra que lorfque ce Palais n’étoit vénérable que par fa fim- 
plicité & fa pauvreté, il avoit été la Maifon de tant de faints 
Evêques fes Prédéceffeurs. Il s’adreffa à eux avec une crainte 


refpectueufe, les conjurant de le regarder du haut du Ciel, pi 


pour lui obtenir la grace de faire revivre leur conduire toute 
fainte dans leur Eglife, & de fe rendre aufli-bien le Succeffeur 
de leur piété , que de leur Siège. Il laiffa tout ce qu’il y avoit de 
plus magnifique dans les Appartemens de fon Palais, & choifit 
pour fa demeure une Chambre médiocre, qu'il fit préparer, 
& meubler comme la Cellule d’un Religieux. 

Il fe levoit tous les jours à trois heures du matin: après fon 


X X XL 


et 
BARTHELEMY 


DES MARTYRS- 
E— 
XXXVI. 

Sacre du faint 
Archevêque. 


XXXVII. 
Son Entrée dans 
Braguc. 


XXXVIIL 

Ses fentimens, 
& {es Réfléxions 
en voyant la ma- 
gnificence du Pa- 
lais Archiépifcos 


XXXIX. 
11 régle d’abord 


Office & la Priére, il s'occupoit à la leture de J'Écrituré fes Occupations. 


Geggsi 





604 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


Lrvere Sainte, & des Saints Peres. A huit heures il difoit la Mefle, ow 


XXXI. 


BARTHELEMY 
DES MARTYRS, 











_ XL: 
Sa perfonne. 


il l’entendoit. Après la Meffe il ouvroit lAudience générale, 
obfervant toujours de faire entrer les plus pauvres les pre- 
miers. 1] fe retiroit enfuice dans fa Chambre, avec un des Au- 
diteurs de fon Confeil, & s’entretenoit des affaires jufqu’à 
midi, qui étoit l'heure de fon diner. L’après-dinée il faifoic 
encore ouvrir les portes, & donnoit Audience comme le ma. 
tin, jufqu'à la fin du jour. Quittant alors toutes les affaires 
Temporelles , il reprenoit de nouveau fes faints Exercices; 
furtout ceux de POraïfon, & de la Méditation; & il pañloit 
une bonne partie de la nuit dans cette fainte Occupation. Si 
dans le tems de ce filence, & de ce repos, où il tâchoit de ré- 
ii devant Dieu, les pertes qu’il pouvoit avoir faites durant 
e jour, on le venoit interrompre pour quelque affaire très- 
preflée, il s’en débarrafloit en peu de mots ; parce qu'ayant 
donné toute la journée à la Charité du Prochain, il croyoit 
devoir donner le refte à Dieu, & à lui- même. Il continuoic 
ordinairement fes Pratiques de Piété, de Prière, & de Péni- 
tence, jufqu'à onze heures de nuit, & alors il fe couchoit. 
Son Lit étoit fort dur, & fort pauvre, fon Corps toujours 
couvert d’un Cilice, & fa Table fi frugale, qu’on n’y fervoit 
d'ordinaire qu’un feul Plat. Si l’on mettoic devant lui quelque 
autre mets, il n’y touchoit point ; & le faifoit donner tout en- 
tier aux Pauvres. Quand on lui apportoit fon diner, il le par- 
tageoit aufli-tôt en deux ; & en envoyoit une moitié aux Pau- 
vres :.car il fe repréfentoit toujours, lorfqu'il fe mettoit à Ta- 


æle, qu’il y avoirinvité Jesus-CHrisT, il fe trouvoit très- 


X LI; 
Sa Maïfon, 


honore de pouvoir le traiter, en la Perfonne de fes Membres. 
C'eft ainfi que ce véritable Succeffeur des Apôtres régla d’'a- 
bord fes Occupations, & fa Perfonne. 

L'ordre qu'il mit dans fa Famille ;'ne fut pas moins felon 
l'efprit des faints Canons, Il ne voulut pas feulement entendre 
parler des Maïîtres-d'Hôrel , des Ecuyers , des Gentilshommes, 
des Pages, & des Laquais, qui avoient été ordinaires à fes 
derniers Prédeceffeurs. Il croyoit qu’il falloit laiffer aux Sécu- 
liers cette Pompe Séculiére; & qu'un Evêque , qui fe recon- 
noit Miniftre de JEsus-CHR1ST pauvre, doit faire gloire 
d’imiter fa pauvreté. Il ne prit | el fes Aumôniers, & fes 
Chapelains, que des Hommes fages, graves , & pieux. Il 
choifit avec le même foin le peu de Domeftiques, néceffaires 
pour fervir les autres ; & il avoit l’œil fur cous: S'il arrivoit que 
quelqu'un ne fe conduifit pas dans toute Ja modeftie;-que de- 


+ 


DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 60os 


mandoit une Maïfon fi bien réglée, il en étoit repris à l’héure 
même, ou renvoyé fi la faute le méritoit. 


Pour ce qui regarde l’'Adminiftration des Revenus de l’Ar- 
chevêché, le faint Prélat en donna le foin à des Perfonnes de 


confcience, & d’une fidélité «ns Il voulut avoir pour fon : 


Tréforier, celui qui avoit le plus d’amour pour les Pauvres, & 
qui étoit le plus porté à faire l’Aumône. Le Pere Jean de 
Leyra conduifoit toute fa Maiïfon , & gouvernoit tout fon 
Temporel, felon les Ordres particuliers, qu’il avoit foin de 
lui demander. Toutes les dépenfes fuperflues retranchées, & 
le bien adminiftré avec la plus éxacte fidélité , après en avoir 
pris ce qui étoit néceffaire pour la Perfonne, & pour la Maifon 
de l’Archevèque , on en trouvoit encore pour fecourir un très- 
grand nombre de Pauvres, & faire fubfifter plufieurs Familles. 
Le zéle du bien public, & lamour de la Juftice occupoient 
également notre Prélat. | nr: 

Les Rois de Portugal ont fait les Archevèques de Brague ; 
Seigneurs de la Ville, & de tout le Territoire: ainfi la Jurif- 
diétion Civile leur appartient , aufli bien que l’Eccléfiaftique. 


Juftice , compolée de —. Confeillers , qui jugent de tou- 
tes les À aires ou Civiles, ou Criminelles. Notre Archevèque 
ayant deflein de faire rendre la Juftice avec toute l'équité, & 
la diligence pofhble , il s'informa quel foin on apportoit pour 
juger . Caufes, & fi on ne faifoit point languir les parties. 
1l voulut être inftruic de la Vie, & des Mœurs des Juges; il 
parla à chacun d’eux en particulier ; & enfin il leur fit fçavoir 
qu’il iroit un certain jour prendre fa Séance dans leur Cham- 
bre. Il s’y trouva au rems marqué ; & il leur parla ainfi : 

Si le Seigneur avoit écoutémes Vœux , il m'auroit confervé 
dans la vie retirée, que j'avois choïfie, & vous auroit donné 
un autre Archevèque plus capable de foûtenir cette Charge, 
Maïs puifqu'il lui: a plû de-m’engager contre ma volonté , dans 
un Emploi fi difficile , il m’a aufli oblige à faire tous mes ef- 
forts felon le peu que je puis, pour en remplir les Fon&ions, 
& les devoirs. Vaus.fçavez que l’Archevêque de Brague, étant 
le Seigneur Temporel de cetté Ville, doit la Jufticg à tous ceux 
Es demandent. Je fouhaïte de cout mon cœur qu’elle leur 

oit rendue avec beaucoup d’eéxactitude ; mais je ne puis le 
faire que par ee vous cojure donc dé m'aider à m’ac- 
quirer en ce point de là Charge, que.Dieu.m'a commife; Je 
ne viens pas ici paur:me plaindre de votre conduire: ce que je 
Gessii 


Ils d ont pour cette raïfon un Sénéchal, & une Chambre de’ 


LiIvR=z 
XXXL. 


ris 
BARTHELEMY 
DES MARTYRS 





XLII, 
L’adminiftration 
de {es Revenus. 


XLIII. 
Jurifdi& ion tera- 
poielle des Arche- 
veques de Bra- 
gues. 


XLIV. 
Difcours patéti- 
que du S. Prélar, 
a {es Officiers de 
Juñice. 


LIVRE 
XXXI. 


BARTHELEMY 
pes MaARTYRs. 
À mr 6 





er Ts 


/ 


Exod, XXIIT, 8. 


60$ HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


{çai de. quelque-uns de vous, me fatisfait beaucoup pour le 
rs s & me donne de grandes efpérances pour l'avenir. Mais 
a Charité Paftorale, que je dois avoir pour vous, & pour 
tous ceux , à qui vous rendez la Juftice, m'oblige de vous 
dire, que c’eft une grande chofe à un Homme, que d’être 
Juge d’un Homme; & encore plus à un Chrétien, que d’être 
Juge d’un Chrétien. Les Payens mêmes ont reconnu cette pre- 
miére Vérité; & l'Ecriture Sainte nous enfeigne la feconde. 
Le Saint-Efprit parlant à Moyfe, qu’ilavoit établi Légiflateur 
de fon Peuple, nous repréfente en peu de mots, combien doit 
être grande la vertu, & l'intégrité des Juges, lorfqu'il dit : 
qu’ils doivent craindre Dieu ; aimer la Vérité & la Juftice; 
haïr lavarice & les préfens. | 
Il leur ordonne de craindre Dieu ; parce qu’à moins de cela, 
ils ne pourront être affez fermes pour réfifter à l’injuftice, & à 


la violence ; & ils apprchenderont plus de déplaire aux Hom- 


mes, que de bleffer leur confcience. Il veuc qu’ils aiment la 
Verité & la Juftice ; parce qu’autrement ils ne tiendront pas 
la balance égale ; & ils fe laïfferont aifément emporter aux in- 
térêts, ou aux foilicitations des Perfonnes, qui leur feront 
cheres. Il veur encore qu'ils haïflent l’avarice, non-feulement 
pour ne pas préférer un gain honteux , au devoir de leur 
Charge (ce qu'un Homme qui a quelque honneur évitera fans 
peine ) mais auffi ne pas être féduits par une autre forte 
de cupidité plus fubtile , qui perfuade aux Juges qu'il leur eft 
permis de recevoir des préfens. C’eft pourquoi Dieu leur dit 
par la bouche de Moyfe : « Vous ne recevrez point des pré- 
» fens ; parce qu’ils aveuglent les fages même, & qu'ils cor- 
» rompent les Jugemens des Juftes ». Les préfens aveuglent 
les Sages en cela même , qu'ils he s’apperçoivent pas qu'ils 
s’afferviffent à ceux dont ils les reçoivent. J'efpére de la bonte 
de Dieu, que vous ayant apellés à cet Emploi, qui vous rend 
les arbitres des biens, de l’honneur, & de la vié des Hom- 
mes, il vous donnera aufli la lumiére, & l'intelligence, l’ef- 
prit d'équité, & de juftice , pour vous en acquiter comme il le 
défire. Vous êres les Juges de vos Freres, & Dieu éft le vôtre, 
Ils rendent compte de leurs aëtions devant vous ; vous ren- 
drez compte des vôtres devant lui; & vos Jugemens feront 
juges. C'eft pourquoi comme les Hommes.vous craignent, vous 
devez ctaindre le Seïgneur, le prier, & l’invoquer fouvent, 
pour qu’il éclaire votre efprit, qu’il fortifie votre cœur , & que 
votre bouche ne foit que l'organe de fa Juitice. : 





DE L'ORDRE DE $. DOMINIQUE. 607 
Comment l'Homme ne trembleroit-il pas, lorfqu’il confi- 
dére dans une Caufe criminelle , que fon avis peur ôter la vie 
à un Homme? Je fçai qu’on y eit contraint quelquefois, & 
qu’il ne faut point armer la licence par l’efpérance de l'impu. 
nité. Maïs on ne doit pas fe dépouiller de l'humanité, & de la 
douceur, lors même qu’on eft obligé d'exercer la rigueur de 
la plus févére Juftice. Saint Auguftin a eù raifon de dire, qu'il 


Livrx 
XXXI. 


BARTHELEMY 
DES MARTYRSs. 
RER RP ER EE” 








eff aife de haïr les Méchans, parce qu'ils fonc méchans ; mais | 


que c’eft une chofe rare, & vraiment Chrétienne, de les ai- 
mer en même tems , parce qu'ils font Hommes; enforte qu'on 
haïffe le crime, & qu’on aime la nature dans une même Per- 
fonne. Lors donc qu’on eft obligé d’en venir à cette extrêmi- 
té , il faut qu'il n'y ait que le refpe& des Loix, & des Ordon. 
nances du Prince, que le foin de la füreté publique, & que la 
néceflité inévitable de votre Charge, qui faffe comme vio: 
lence à votre douceur, & qui arrache à votre compafon u 
Arrêt de mort. 

Il y a encore d'autres occafions, qui ne font pas tout fait 
fi importantes , mais qui font aufli plus ordinaires, comme fent 
les affaires qui regardent les biens , ou l'honneur des Hommes : 
travaillez , je vous prie, à terminer toujours felon la Juftice, & 
en peu de tems ,ces Procès, qui confument en frais les Par- 
ties, & qui vivent quelquefois plus que ceux qui les pourfui- 
vent. Les Riches fouvent tyrannifent les Foibles, parce qu'ils 
n’ont pas aflez de bien, pour implorer contre eux Rp. des 
Loix. Ne permettez donc pas que ces longues, & pénibles Pro: 
cédures, qui rendent aujourd’hui fi chere, & en même tems fi 
ennuyeufe la pourfuite des affaires, contraignent les Pauvres à 
abandonner leurs plus juftes Caufes. Les Saints Dodeurs ont 
dit que chaque Pere de Famille doit faire en fa Maifon l'Office 
d'Evêque: en confidérant la place ou Dieu vous à mis, vous 
trouverez que cette parole vous regarde plus particuliérement. 
C'eft à vous tous, comme aux Evêques, à être les Prore@eurs 
des Veuves, & les Peres des Orphelins ; à foutenir les Pauvres 
contre les Riches, les Opprimés & les Calomniés, contre 
ceux qui les calamnient, ou qui les oppriment ; & enfin À ren- 
dre = nr: à tous, & à la défendre contre tous. Acquitez- 

“nous donc, je vous fupplie, envers Dieu de ce devoir. Faites 
pour nous dans les Affaires civiles, ce que rous fommes obli- 
gés de faire dans toutes les rencontres ,où le devoir de notre 
Miniftére nous apelle. Vous pouvez-vous aflurer que vous 
trouverez toujours en notre Pérfonnd,-un Pere qui .vous ai- 


— 





Livre 
XXXI 


BARTHELEMY 
DES MaARTYRS. 
D tn pre +] 








XL V. 
… Quelle idée ces 
Magiitratsconço:. 
vent du faint Ar- 
chevéque, 


XLVI. 
Il prèche fouvent 
dans fa Cathédra- 
le. 


Viüés du faint 
Prédicateur, 


d'autant plus de refpe&, & on étoit d'autant plus touché de 


éo3 HISTOIRE DES-HOMMES ILLUSTRES 


mera, un Ami qui vous fervira, & un Archevêque qui vous 
favorifera felon Dieu , dans toutes les Fonctions de votre 
Charge. M h  0E sie ; 
Le fainr Archevêque foutint, & anima ce Difcours avec 
Pardeur de fa charité, l'Autorité de fa Perfonne , & une gra- 
vité qui lui étoit naturelle. Tous ces Magiftrats en furent fur- 
pris, ils reconnurent alors par la fagefle de fes Difcours, & 
par la fermeté de fon efprit, que Dieu leur avoit donné un 
Archevêque qui feroit le Protecteur des bons, & la terreur 
des Méchans; un premier Juge , que fon intégrité rendroit in- 
corruptible, & fa vigilance net ere d’êcre furpris. Ceux qui 
avoient de la confcience & de l'honneur , s’en réjouirent dans 
le Seigneur, & les autres, dont les intentians étoient moins 
pures, jugérent bien qu'il fe faudroit conduire fagement avec 
un cel Maître, qui avoit tout enfemble la lumiére pour voir 
leurs fautes, la Juftice pour les condamner, & l’Autorité pour 
les punir. | 
Don Barthelemy n’oublioit pas , que la principale Fonction 
d'un Evêque, eft d’être comme le Médiateur entre Dieu & 
le Peuple : d’attirer fur les Ames qui lui font confiées, les mifé- 
ricordes du Seigneur par fes Priéres, & fes Sacrifices; & de 
porter les Fideles à toutes fortes de bonnes œuvres, par la 
vertu de l’éxemple , & la force de la Prédication. Toute la 
fuite de fes attions, étoit une odeur de vie, & une Prédication 
continuelle ; il fe propofa de plus d'annoncer la Parole de Dieu 
dans {on Eglife Cathédrale, les Avents, les Carêmes, & plu- 
fieurs Fêtes, & Dimanches de l’Année. C’eft ce qu’il fit avec 
une admirable ferveur d’efprit, un grand concours de fon 
Peuple, & des fruits très-abondans. Comme il n’y avoit rien 
de bas, ni de rempant dans fes Difcours , on n’y trouvoit auf 
rien d’affeé, rien qui ne fut grave, judicieux, folide, con- 
forme à cette Autorité, & a cette Majefté Sainte, qui eft pro- 
pre à la Parole de Dieu. Son cœur, fon efprit, fes Difcours en 
étoient tout remplis. 
Tout fon deflein dans fes Exhortations, étoit de tirer les 
Ames, de la profonde ignorance où il les voyoit ; de déraciner 


les abus & les vices, de frapper les efprits de la crainte falu 


taire des Jugemens de Dieu ; de leur perfuader de s’appliquer fé- 
rieufement à leur Salut; d’amolir la dureté de leurs cœurs ,& d’y 
faire naître ces fenitimens d'amour, qui opérent le changement 
de vie, & la véritable Converfion. On l’écoutoit toujours avec 


fes 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 609 


fes Difcours, qu’on fçavoit que fon cœur s’accordoit parfaite- 
ment avec fa Langue, & que fes a@ions rendoient témoigna- 
ge à fes paroles. On ne tarda pas à voir un changement bien 
édifiant, dans tous les Etats, & dans toutes les Conditions. 

Ce que le faint Archevêque avoit fi heureufement com- 
mencé dans la VAle de Brague, il fe häta de le faire dans 
toute l'étendue de fon Diocèfe. Il n'y avoit que peu de mois 
qu’il étoit entré dans fon Eglife , & il réfolut d’aller chercher 
une partie du Troupeau dans les Campagnes , au milieu même 
de l’'Hyver. Son Chapitre, & fon Confeil lui reprefentérent 
que le tems étroit très-rude, & le Pays, qu'il vouloit d’abord 
vifiter, fujec à de grandes Neiges, & d’horribles froids ; qu’ainf 
c'étoit vifiblement expoler fa fanté, & celle des fiens. On le 
fupplia de vouloir attendre que l'air fut devenu plus doux, à 
l'entrée du Printems, pour éxécuter fa fainte Br per Tout 
cela ne paroifloit fondé que ‘fur la raifon : mais l'Homme de 
Dieu fe conduifoit par une lumiere plus A & plus élevée 
que la raïifon. Il répondit qu’un bon Pafteur ne confidére ni 
les froids de l'Hyver , ni les chaleurs de l'Eté, lorfqu'il s’agic 
de vifiter, & de fervir fes Brebis, puifque c’eft alors que fa 
préfence leur eft le plus néceflaire ; que depuis qu’il étoit de- 
venu Archevêque, fa vie n’étoit plus à lui, maïs à fon Trou- 
peau ; & qu’il s’acquiteroit bien mal de fa Charge, s’il penfoit 
à ménager fa fanté, lorfqu'il ne falloit des qu’à fauver fon 
Peuple. Lorfque l’Archevèque eut ainfi parlé, les uns fe tü- 
rent ; & les autres, encouragés par fon éxemple, s’offrirent à 
être les Coopérateurs de fon Miniftére. Il commença fa Vifite 
dans les premiers mois de l'Année r $60. 

Toute fa peine dans le Voyage, étoit celle des Perfonnes 
qui l’accompagnoient ; il auroit voulu fouffrir lui feul ce qu’ils 
fouffroient tous. On le voyoit toujours le premier aux endroits 
ficheux, & le dernier à prendre du foulagement. Cette bonté 
adoucifloit bien la peine des fiens ; & les moins patiens avoient 
honte de fe me , En voyant fa fermeté infatigable dans 
tous les Travaux. Paffant un jour d’un Village à un autre, ils 
furent furpris d’une pluye fort froide , qui dodo: quel 
quefois, étroit fuivie d’un vent encore plusfroid. L'Archevèque 
marchoit le premier, monté fur fa Mule: il avoit coûtume 
d'aller ainfi feul , pour s'occuper plus librement de quelque 
faince Penfée. Il profitoit de tout pour s'élever à Dieu ; & ce 
qu'un autre auroit négligé, étoic à fa piété éclairée un objet, 
dont il fçavoit fe fervir pour fon Inftruéion, & celle des au- 

Tome IV, Hhhh 


Livre 
X XXI. 


BARTHELEMY 
DFS MARTYRS. 
REP SRE EE 








XL VIII 
Fruit de fes Pre- 
d.catioOnSe 


XLIX. 
Zéle pour le Salut 
de tous fes Dio- 
céfains. 


L. 

Il commence 
fes Vilires dans 
Je cœur de PHYy- 
VCL. 


LI. 
Vent & Pluye 
fort incommodes. 


LIvRrE 
XXXI. 


ÉR —— — —] 
BARTHELEMY 

DES MARTYRS. 
RTE LE nr VE SC CE x 0 S 


LIl. 
Rencontre cu- 
ricufe, 


LIIL 


Sages Réfléxions . 


de l’Archevèque. 


LIV. 
Sa conduite dans 
fes Vifites Epifco- 
pa.cse 


610 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


tres. En voici un éxemple, qui mérite bien d’être raporté dans 
l’'Hiftoire du faint Archevêque. 

Pendant qu’il marchoit feul dans un chemin difficile, tranfi 

de ce Vent aigu & coupant, il apperçut fur une Roche élevée, 
un pauvre petit Berger foible & mal vêtu, expofé aux Vents & 
à la Pluve, gardant quelques Brebis qui paifloient autour de 
lui. 1] remarqua aufl qu’au ” de cette Roche, il y avoit une 
Caverne, qui lui pouvoit fervir d’abri dans un tems fi rude. 
Emu de compailion , l’Archévèque apella cer Enfant, & lui 
dit de defcendre en bas, & d'entrer dans la Caverne pour fe 
mettre à couvert. Le petit Berger lui répondit auflitôt: je n'o- 
ferois , Monfreur , car fi je n’étois plus ici en Sentinelle, & ne 
veillois plus fur mon Troupeau, le Loup viendroit, & m’em- 
portcroit une Brebis ; ou le Renard fe jerteroit fur un Agneau, 
& l’étrangleroit. Hé mon Fils, lui M sir le Prélat, que vous 
importeroit-il, quand le Loup ou Île Renard, auroient tué 
quelqu'une de vos Brebis? Ah : Monfieur, lui dit l'Enfant, ïl 
m’importeroiït beaucoup : car j'ai mon Pere à la Maïfon, qui ne 
manqueroit pas de me bien crier ; & encore ferois-e trop heu- 
reux , fi j'en étois quitte pour cela. Je veille fur fon Troupeau, 
& il veille fur moi. 
L’Archevèque attendit au même lieu ceux de fa Suite, & en 
leur montrant cet Enfant, il leur dit: Voyez, mes Freres, 
quelques-uns penfent que nousen faifons trop; & nous faifons 
moins que ce petit Berger. Il fouffre comme nous, & plus que 
nous: mais il n’a foin que des Bêtes ; & nous fommes chargés 
du foin des Ames, il veille contre les Loaps, comme nous de- 
vons veiller contre les Démons. Il fouffre pour contenter fon 
Pere, plus que nous ne fouffrons pour plaire à Dieu. Sa ré- 
compenfe eft le peu de pain qu'il mange, & Îa nôtre eft le 
Paradis. Dieu. mes Freres, nous envoye cet Enfant: fon 
éxemple nous parte, & fa patience nous confond. 

Les Eccléfiaftiques, & les Religieux, qui accompagnoient 
l Archevêque , Furent touchés de cet objet, & de l'excellente 
Inftru&ion qu’il en tira. Mais ils m’admirérent pas moins le 
zéle, la vigilance, & l'humilité, qu'il fit paroïtre dans tout le 
cours de cetre premiére Vifite , qui ne dura guéres qu’un mois, 
& qui produifit de très-grands fruits. Tous les jours après avoir 
dir la Mefle, il prêchoit, & il le faifoit d’une maniére fort 
claire, & fort patérique, fe proportionnant en tout à la portée 
de fes Auditeurs. Il paroifloit cependant animé d’un zéle tout 
de feu, principalement contre le vice honteux, qui-régnoit 


1 


Re om 


DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. é6r…r 
avec fcandale dans tous ces Pays. Pour en bannir limpureté fi 
commune, il s’y prit autrement que n’avoient fait avant lui les 
autres Vifiteurs, & il en retira plufieurs du defordre. Il avoit 
auf un grand foin de s'informer de tous les déréglemens des 
Familles, qui pouvoient être connus; & de travailler enfuire 
à rétablir la paix dans les Mariages, la bonne intelligence en- 
tre les Peres & les Enfans, les Maîtres & les Donsiliquss Il 
réconcilioit les Ennemis, faifoit cefler les queréles ; ou don- 
noit des moyens pour achever peu à peu tout le bien, qu'il 
avoit commence. | 

Il s’appliquoit furtout à bien connoître, & régler les Paf- 
teurs des Eglifes, qu’il vifitoit , il confidéroit quel foin ils avoient 
d’inftruire Le. Peuples ; d’adminiftrer les Sacremens, de célé- 
brer le Saint Office; & de ne donner par tour que de bons 
éxembples. Il honoroiïit & encourageoit ceux, dont la conduite 
étoit irréprochable; fortifioit les Foibles ; & menacoit ceux, 
dont on lui avoit fait de juftes plaintes. Il fit un Mémoire de 
tout ce qu’il apprit dans fa Vifite ; & il prit les noms de tous les 
Prêtres vertueux qu’il connoître , afin que lorfque l’occa- 
fion s'en préfenteroit, il leur confiât les Cures de fon Diocèlfe. 
Par fa prudence, fa douceur, & fa fermeté, il corrigea bien 
des abus, & fit cefler bien des Scandales. Sans entrer dans un 
Jong détail, qui ne peut convenir à cet Abrégé, nous nous 
contentons de dire, que la Vifire du faint Archevèque, dans 
un grand nombre de Paroifles , remit toutes chofes dans l’Or- 
dre ,décria le Vice ,& rétablit beaucoup de pratiques utiles de 
Religion , & de Pieté. Deux Perfonnes de Condition , & d’Au- 
torité, l’un Eccléfiaftique, & l’autre engagé dans le monde, 
menoient une vie fort fcandaleufe. Le faint Pafteur entreprit 
leur Converfion , qu’on n’ofoit guéres efpérer ; qu’on craignoit 
même d'entreprendre. Il en vint heureufement à bout ; f s'en 
fit même deux Amis, qui aflurérent depuis que l’humilite & la 
douceur de ct faint Homme, & le zéle ardent, qu'il avoit té- 
moigné pour leur Salut, avoient eù fans comparaifon plus de 
pouvoir fur leur cœur , que n’auroient pû avoir les paroles les 
plus févères , & toutes les menaces des Jugemens de Dieu. 

La Providence parut aufli veiller à fa confervation. Comme 
il vifitoit lui-même tous les Villages, & routes les Bourgades 
les plus pauvres, & les plus inhabitables, il fut un jour obligé 
de pañler la nuit dans un Hameau fi ruiné, qu’il n’y avoit qu’une 
feule Maifon couverte de Tuiles, aflez mauvaife d’ailleurs ; on 
l’apelloit cependant le Château, parce que les oi habita- 

H ij 


LIVRE 
XXXEI 


BARTHELEMY 
DES MARTYRS, 
M creme ee 7) 





Fruits de fes 
charitab'es atten- 
tiONSe. 


L VI. 
Il eit préfervé 
d'un grand dan- 
get. 





LiIvereEe 
XXXI. 
Dame mmereqemnt 
BARTHELEMY 
DES MaARryrs. 
D 





LVII. 
11 prêche le Ca- 
rème à Braoue. 


LVIII. 

Et pourvoit en 
méme tems , aux 
beloins de ceux de 
la Campagne. 


L IX. 
Picufes, & utiles 
Fondations, 


612 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


tions du lieu n’étoient que de méchantes Cabanes, bâties de 
terre & de boue, & couvertes de branches d’Arbres. Les Do- 
meftiques de l’Archevèque étoient allé préparer fon Logement 
dans le Château; mais il leur envoya dire qu’il le leur defen- 
doit abfolument, & qu’il ne vouloit pas être logé autrement 
que les autres. Il demeura ferme dans fa réfolution, & on fut 
obligé de l’éxécurer. On entendit pendant la nuitun bruit ex- 
traordinaire, dont on ne püt alors découvrir la caufe : on trou- 
va le lendemain que ce bruit avoit été caufe par la chüte du 
Château, qui s'étoit renverfé de fond en comble. 11 eft aifé de 
penfer quelles furent les Réfléxions-de l’Archevêque, & de 
ceux de fa Suite fur un tel Evénement. | 

De retour à Brague avant le commencement du Carème, il 
prècha durant tout ce faint Tems ,avec le concours, l’admira- 
tion , & l'édification de tout fon Peuple. Il cherchoïit en même 
tems le reméde à cous les maux, qu’il avoït connus dans fa 
Vifire. Il confidéroit que prefque tous fes Diocéfains, furtout 
dans la Campagne, vivoient dans une profonde ignorance, 
fource des crimes les plus honteux ; & que l'incapacité, fou- 
vent même la se vie des Pafteurs, étoit l’origine de ces 
défordres. Voulant donc fuppléer par lui-même au befoin de 
çant d’Ames, qui portoient le nom de Fidéles, fans avoir tou- 
jours la Foi, & de Chrétiennes fans connoître JEsus-CHRisr, 
il compofa en Langue vulgaire un petit Catéchifme, où il ex- 
pliquoit en termes fimples ; & très-clairs, les premiers Princi- 
pes de notre Religion. Il mit ce petit Livre entre Îles mains 
des Curés. Il y joignit quelques Sermons fort courts fur les 
principales Fêres de l’Année ; de même que pour tous les Di- 
manches du Carême & de l’A vent. Il ordonna 2 tous les Cures 
de les lire aux Peuples, pour leur apprendre à mener une vie 
conforme à leur Foi. Dans le même efprit, il fit traduire en 
Langue vulgaire les Vies des Saints, dont l’Eglife célébre la 
Fète, & les fit imprimer à Brague à fes dépens. ? 

L’Archevêque fit plus : pour former de jeunes Gens qu’on 
püt rendre capables de fervir l’Eglife, il fit une Fondation 
d'une Rente confidérable, afin que ceux de fon Diocèfe, qui 
voudroient étudier , & qui n’avoient pas de bien, puffent être 
entretenus dans Brague pour leur fubfiftance, & pour leurs 
Etudes. Il donna à un Eccléfiaftique fage & vertueux, le foin 
de ces jeunes Gens, & lui ordonna d’éxaminer encore plus 
leurs progrès dans la Piété que dans les Lettres. Il avoit déja 
établi dans fon Palais, des Keligieux de fon Ordre, dont il 








DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 613 


connoifloit l'expérience & la capacité, pour inftruire ceux qui 
feroient apellés à la conduite des Ames. Enfin il écrivit au 
Pere Jacques Lainés, Général des Jéfuires, & le pria de lui 
énvoyer au moins douze de fes Religieux, pour prêcher ;en- 
feigner, & apprendre le Latin aux Enfans , en attendant qu’on 
pt achever le Collége, qu’il leur deftinoit. | 

Pendant que notre Archevêque s’occupoit ainfi du foin de 
fon Troupeau, le Diable voulut lui dreffer un D couvert 


LIvRreE 
XXXL. 


BARTHELEMY 
DES MARTYRS. 
Re = CS * 








d’une apparence de difcrérion, & de charité. Quelques Amis 


de Don Barthelemy confidérant la pefanteur de fa Charge, 
& la multiplicité des foins, jointe à l’auftériré de fa vie, lui re- 
préfentérent que le travail alloit à l'excès, & pañloit fes for- 
ces : qu'étant à Brague il donnoit les jours entiers à entendre ; 
ou à juger les affaires, & la meïlleure partie de la nuit à la 
Priére , & à l'Etude: que lorfqu'il étoit dans la ‘Vifite du Dio: 
cèfe, fes fatigues , & fes travaux redoubloient encore ; & que 
ji dans l’un ni dans l’autre de ces Emplois, il ne fe relâchoit 
en rien de la rigueur de fes Pénitences: qu’un Etat fi pénible, 
l’étoit trop pour pouvoir durer: qu’il devoit: confidérer que 
s’il écoit Évèque, il étoit Homme; & que s’il n'aimoic pas fa 
vie pour lui-même, il la devoit aimer pour fon Troupeau ai 
Salut duquel il lavoit vouée : qu’ils croyoient donc qu’afin: 

u’il pût fubfifter , & fatisfaire aux obligations de fa Charge. 
s étroit tout-à-fait à propos de créer un Evêque Titulaire. qui 
lui ferviroit de Coadjuteur, os le foulager dansfes grands: 
Travaux : que c'étoit ce qui fe pratiquoit d'ordinaire dans les 
Diocèfes d’une grande étendue : que fes Prédéceffeurs même 
lavoient fait, & qu’il fe conferveroit ainfi à leur éxemple, 


9 
pour être en état de {ervir fon Peuple. 


L’Archevêque excufa la bonne intention de ceux qui lui 
nai ainfi, mais il ne fuivit pas leur confeil. Vous voulez, 
eur dit-il, que je me fouvienne que je fuis Homme ; je ‘vous 
prie de confidérer aufli que je fuis Evêque. On n’avertit pas un: 
Général d’Armée qu’il peut être tué, pour le porter à fuir les 
occafions les plus dangereufes de la Guerre; parce qu’il fçait 
affez que la qualité même de Général l’expofe à la mort. 11 n’eft 
pas néceflaire que je vive; mais il eft néceflaire que je rem- 
plifle mon Miniftére, Le Saluc de mon Peuple nè dépend pas 
de ma vie: Diéu eft fi grand qu'il n’a befoin de perfonne; il 
a confervé l’Eglife de Brague plufieurs Siécles avant ma naif 
. fance ; il la confervera de même après ma mort. Je fçai que 
l'Eglife mé permet de demander un Coadjuteur, non pour fa- 


Hhhhiij 


L X. 

Les Amis de l’Ar« 
chevèque, luiprc- 
potsnt de prendre 
un Coadjuteur. 


LXI, ! 
Ce qu’il refufe 
de faire. 


LIVRE 
X XXI. 


| 
BARTHELEMY 


DES MARTYRS, 
PRE RNE RER ES EEE 


LXILI. 
Charité du faint 
Archevêque en- 
vers les Pauvres. 


614 HISTOIRE DES HOMMES ILEUSTRES 
vorifer ma mollefle, & ma négligence ; mais lorfqu'une né- 
cellité & une impuiflance effective l’éxigeront. Perfuadé qu’un 
travail fans relâche eft le partage d’un Evèque, je fuis réfolu 
avec la grace de Dieu, de continuer comme j'ai commencé. 
En vivant de la forte, je ne dois pas craindre d’avancer mes 
jours , puifque je n'attends le repos, & la récompenfe qu’à la 
mort. .. 

Il fit ce qu’il avoit promis , au grand contentement des Pau- 
vres, des Malades, des Hôtes, & de tous ceux qui avoient be- 
foin de fon afhftance. Dans fa premiere Vifite, il avoit dreflé 
un Mémoire, fur lequel étoient marqués le nom, l'âge, le 
fexe, & le différent Etat de toutes les perfonnes, qu’ilavoït con- 
nuës dans la neceflité, & il leur fit diftribuer à tousdes Habits, 
& les autres chofes néceffaires. Il n’avoit pas encore vifité la 
troifiéme partie de fon Diocèfé, que déja il fournifloit des Ha- 


bits à quatre cens Päuvres.Il fit une recherche encore pluséxaéte 


LXIIL 
: Les Malades, 


LXIV. 
Et les Hôtes, 


de ceux de la Ville de Brague ; & prit un foin tout particulier 
des Veuves, & de toutes les hannëtes Filles, qui n’avoient pas 
de quoi vivre. Ilemploya des Miniftres fidéles, pour découvrir 
tous les pauvies gens, que la pudeur portoit à fe dérober à fa 
connoiffance ; & il les aidoit cous felon leur Etat, & leurs be- 
foins, Aux uns, il faifoit donner toutes les femaines par fon 
Aumonier, une quantité de Blé, de Chair, & de Poiflon. A 
d’autres, il donnoit au commencement de chaque mois une 
certaine fomme d'Argent. Il en faifoit aufli diftribuer es 
Mercredis & les Vendredis, à tous les Pauvres, qui fe préfen- 
toient à la porte de fon Palais; & un Prêtre leur diftribuoit 
alors le pain de la Parole de Dieu, avant que de leur faire 
l'Aumône. | 


Outre l'Hôpital Général , que l’Archevêque avoit fondé dès . 


fon Entrée à Brague, il établit quelques Infirmeries féparées 
les unes des autres, pour des Hommes, & pour des Fermes, 
il les pourvût de toutes les chofes néceffaires ; & il les vifitoit 
fouvéat lui-même. H payoit aufli pour plufieurs pauvres Famil. 
les le loyer de lewr Maifon ; & il entretenoit à fes dépens 
quelques Médecins, chargés de vifiter tous les Pauvres de la 
Ville. Les libéralités du pieux Prélat n’étoient pas moindres, 
envers les Monaftéres tant d’Hommes que de Filles, qui 
avoient befoin de ce fecours. | 
Comme il étroit très-ordinatre de voir à Brague des Reli- 
gieux de tous les Ordres, & de pauvres Eccléfaftiques, foit 
qu'ils vinflent pour des affaires , ou qu'ils nie fiflent que pañer, 


DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 615 


PArchevêque fe renant offenfé qu'ils logeaflent dans les Hô- 
telleries , acheta une Maïfon près de fan Palais , pour en faire 
un Hofpice ; & deftina une certaine rentœæ pour la dépenfe des 
Hôtes, qui y étoient reçus charitablement, & fervis avec pro. 
preté pendant un certain nombre de jours. On ne recevoit ja- 
mais ps cetre Maifon ni les Séculiers, ni les Malades. S'ils 
étoient Pauvres, l’Archevêque faifoit pourvoir ailleurs à leurs 
befoins : & il logeoit dans fon Palais les Abbés, les Recteurs, 
les Curés de tout fon Diocèfe, & leurs Vicaires, qui venoient 
traiter avec lui, ou avec fon Provifeur, des affaires de leurs 
Eglifes. Cette fage prévoyance fit, que dans la Ville, & dans 
le Diocèfe de Brague, il n'y eût aucune nécefhité corporelle, 
ou fpirituelle, qui ne {encie la main fecourable de ce faint Paf 


Liverz 
XXXI. 


CE PES 
BARTHELEMT 
DES MARTYRS 
QE ——  . 


teur. Il ne faifoit pas feulement des Aumênes de fon abondan- 


ce ,comme fontles Riches ; il en faïfoitencore de fa pauvreté, 
en retranchant quelquefois ce qui lui éroit le plus néceffaire, 
dans fes Habits, & dans fon Lir. Son Hiftoire en fournit plu- 
fieurs Exemples édifians ; qui nous obligent de dire de lui , ce 
qui a été dit d’un grand Saïnt , qu'il toit avare pour lui, li- 
béral envers fes Amis, & prodigue envers les Pauvres. | 

C'eft ce que l’illuftre Louis de Grenade, & l'ancien Evèque 
de faint Tomé, virent avec une incroyable fatisfation , lorf- 
qu’ils vinrent à Brague dans l'Eté de 1 5 60. Cer efprit d'ordre 
& de régularité, cette charité, & certe générofité Epilcopale, 


dont ils avoient admiré les beaux Exemples dans la perfonne 


L XV. 
Il reçoit la Vifite 
de Louis de Gre- 
nade. 


de Don Barthelemy des Martyrs, les remplirent de tant de 
conlolation, qu'ils fe retirérenten louant Dieu de tout leur 


cœur, de l'avoir donné à leur Ordre, pour en être un fi grand 
Ornement ; & renoient en même tems leur Ordre très-heu- 
reux, d’avoir donné non-feulement à l’Efpagne, mais à toute 
l'Eglife Catholique, un fi grand Evêque. Les feuls Courtifans 
ambitieux oféremt blâmer d’abord les pieux excès de fa Cha- 


rité, de fon Humilité, de fa Pauvreté. ls lui rendirent juftice_ 


dans la fuite ; & à l'éxemple da Duc d'Avero, ils fe condam- 
nérent de l'avoir condamné. 

Il y avoit à re un an & demi, que notre Archevêque 
étoit à Brague, lorfqu'il fut ess au Concile Œcuménique de 
Trente , par les Lettres Apoftoliques du Pape Pie IV. Le zéle 
de la Religion lui infpira les mêmes fentimens de tendrefle 
| pour l'Eglife répandue dans tout le monde, qu’il avoit pour fon 
Dioctle. Comme il voyoit cette Epoufe de JEsus-CHkrisr, 
attaquée dans {a Foi ; déchirée par le Schifme , deshonorée 


LXVI 
Apellé au Con- 
cile de Trente. 


L IVRE 
XX X I. 


“| 
BARTHELEMY 
DES MARTYRS. 
CÉPRERSRÉSR 


LX VII. 

1l pourvoit au 
Gouvernement du 
Dioctfe pendant 
fon abfence. 


LXVIII. 
Se fait accompa- 
gner de peu de 
perfonnes. 


LXIX.” 
Sa Priére en for- 
tant de fon Dio- 
celc. 


Jean [] XVII » 9. 


LXX. 
Ordre de fon 
Voyage. 


616 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


dans fes mœurs, par le déréglement de fes Miniftres , & de fes 
Eñfans.; & qu'il fçavoit bien qu’on ne pouvoit remédier à tous 

es maux, que par un Concile Général, il étoit bien aife d’y 
pouvoir foutenir par fa voix ,.& par fon Autorité, la foi qu'il 
eût voulu fceller de fon propre fang. Il s’appliqua d’abord à 
donner tous les ordres, pour le Gouvernement de fon Diocèfe 
durant fon abfence ; afin que n’y ayant que fa feule perfonne, 
qui y manquit, toute fa conduite y fut éxaétement obfervée. 
Il établit pour fon Vicaire Général, le Pere Jean de Leyra, 
dont il avoit reconnu par une longue expérience, la fagefle & 
Ja piété ; & lui affocia des perfonnes , capables de bien répon- 


dre à fon attente, & de mettre fa confcience en repos. 


Quant au foin de fon Equipage, il étoit en pofleflion de 


méprifer tout l’éclac extérieur. Il devoit paroître dans le Con- 


cile en Archevèque de Brague, qui difpute à celui de Toléde, 
la qualité de Primat de toute l'Efpagne: cependant il voulut 
arriver à Trente avec la même frophicite . & la même modef- 
tie, qui lui étoit ordinaire dans fon Diocèfe. Il prit pour Con- 
pagnôn de fon Voyage, le Pere Henry de Tavora, qu’il re- 
gardoit comme fon Fils, & qui fut depuis Archevêque de Goa, 
Métropole des Indes Orientales. Pour Sécretaire, il choifitun 
Doëteur fort fçavant , & très-pieux. Il y joignit un Aumônier, 
& quelques autres perfonnes, dont l ne pouvoit fe pafñler. 
Après de ferventes priéres, il partit de Brague ,le Lundi après 

de Dimanche de Ja Paffion , le vingt-quatre de Mars r 561. 
.. Lorfqu'il futarrivé fur les Limites de fon Diocèfe, le faint 
Archevèque fe mit à genoux, la face tournée du côté de fa 
Ville, & de fon Eglife, & levant les yeux & les mains au Ciel, 
il fit fa Priére à Dieu, & lui demanda avec une Charite Epif- 
copale , qu'il lui plüt conferver fon cher Troupeau, & en être 
lui-même le Pafteur pendant fon abfence. Il finit certe Priéré 
par les mêmes paroles, que JEsus-CHR1ST avoit adréflées à 
{on Pere : « Pere Saint, je vous prie pour ceux que vous m’à- 
» vez donnés , parce qu'ils font à vous. Confervez-les pour la 
» gloire de votre nom ». Puis ayant fait la Bénédiction fur fon 
Diotèfe, en demandant à Dieu que lui-même le bénir, il fe 
leva avec une abondance de larmes, qu’il ne püt retenir, & 
qui en tirérent des yeux de tous ceux qui an je arm 
Depuis le Royaume de Caftille jufqu'a Trente, il garda tour 
jours cet ordre : avant que d’entrer dans une Ville, où il devoit 
pafler la nuit, s’il fcavoit qu'il ÿ eut quelque Couvent de faint 
Dominique, il quittoit fon train, & cachoït fa Croix ; ordon- 
noit 





* DE L'ORDRE DES: DOMINIQUE. 617 
noit aux fiens de fe loger tous enfemble dans l’'Hôrellerie, qui 
leur feroit la plus commode , & de laller attendre le lende- 
main à la fortie de la Ville; il leur défendoit furtout de dire à 
qui que ce fut, qui il étoit. Après cette précaution , il alloit 
feul avec le Pere Henry de Tavora, fe préfenter au Couvent 
de fon Ordre. Dans quelques-uns il fut reçu, & traité felon 


Livres 
XXXI. 


BARTHELEMY 
DES MARTYRS:. 








{es défirs, c’eft-à-dire ,en fimple Religieux. Il pañloit tous les 


jours des Théologiens, qui alloient au Concile ; nos deux Por- 
tugais furent regardés ordinairement comme tels. Quelquefois 
auff ils furent reconnus par l'attention des Supérieurs des Mai- 
{ons, qui Fan me voir leurs Lettres; ou par quelque 
autre accident. | 
Etant arrivé au Couventde faint Paul de Burgos, l’Archevé- 
que avoit réfolu de s’y arrêter deux jours parmi î 
fans le connoître, le traitoient avec beaucoup de charité. Il 
dîna avec la Communauté; & au fortir du Réfectoire, tandis 
2. s’entretenoit avec le Prieur, & quelques autres Religieux, 
ans le Cloître, on entendit frapper avec grand bruit à la 
porte. C’étoit un.Courier, qui demanda d’abord à parler à 
Monfeigneur l’Archevêque de Brague, affurant qu'il étoit ar- 
rivé à Burgos, & qu'il devoic être dans le Couvent. Le Portier 
ayant repondu qu'il n’y avoit aucun Etranger , finon deux Re- 
ligieux Portugais , le Courier n'en demande pas davantage, 
mais entrant brufquement dans le Cloître , reconnoit d’abord 
l Archevêque, lui fait une profonde révérence, & en lui met- 
tant une Lettre entre les mains, il lui dit: Monfeigneur, voila 
une Lettre du Roy, qui m’a envoyé en toute diligence, pour 
la donner à Votre Grandeur , avec ordre de lui en rapporter 
au plutôt la Réponfe. 


es Freres ; qui, . 


LXXI 
Ce qui lui arrive 
à Burgos. 


L’Archevêèque, aufli furpris que mortilie, prit la Lertre de, 


la main du Courier , -en lui difant : Mon Ami, de quoi vous 
êtes-vous avifé ,-de venir chercher parmi ces bons Religieux 
l’Archevêque de Brague? cet Homme, ajoûta-t-il , eft venu ici 
pour m'aflafliner avec fon compliment : je commençois à goû- 
ter la vie, .& il me l’ôte, Le Prieur, & toute fa Communauté 
témoignérent au contraire beaucoup de joye, de ce que la 
rt RE leur avoit fourni cette occafion, pour connoïtre le 
Tréfor qu’ils poflédoient fans le fçavoir. Le Roy de Portugal 
écrivoit au Prélat, pour lui-recommander de maintenir dans 
Je Concile fa qualité de Primat de route l’Efpagne, comme 
ayant été de tout tems propre à l’Eglife de Brague, & glorieufe 
à fon Royaume, L’'Archevêque répondit comme il devoit à 
Tome IV, | Jiii 


LXXII. 
Le Roy de Por- 
tugal lui écrit, 


pour lui recom- : 


mander de foute- 
nir fa Dignité de 
Primat de toute 


l’Efpagne. 








| 6183 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 
Lsvns 100 Souverain, & partit auflirôt de Burgos, croyant qu’il éroit 
XXXI devenu Etranger à fes Freres, depuis qu’ils ne le traitoienc 
plus qu'avec les refpeëts dûs à fon Rang, & à fa réputation. 
En approchant de Trente, il s’informa s’il pourroit fe reti- 
rer dans le Couvent de fon Ordre, & ayant appris qu'il y étoit 
LXXIIL déja arrivé un grand nombre de Théologiens, envoyés pour 
Ilentre dans la ]e Concile, il fit avancer fes Gens, qui devoient s'arrêter à la 
Ville de Trente, s) A ‘ . ; 
fans être connu.  Premiére Hôtellerie , & lui chercher une Maifon pour fon Lo- 
gement. Sur le foir il entra dans la Ville , accompagné du feul 
Pere Henry de Tavora. Le Prélat s’étoit flaté que fon Arrivée 
feroit fort fecretre ; mais avant [a nuit, lorfqu’il commencoit 
Roi la Vif à Prendre un peu de repos, il fut vifité de deux Evêques de 
de deux Evêques fon Ordre, qui lui firent tous deux de grandes inftances pour 
de fon Ordre. l’amener loger chacun chez foi. L'un étoic Gilles Fofcharari, 
__ :  Évèque de Modéne, & Pautre Jérôme Trevifani noble Véni- 
tien, Evêque de Vérone. Le premier apellé communément /e 
Pere des Pauvres, à caufe de Ê grande charité, obtint la pré- 
férence; mais ce ne fut que pour une nuit, l’Archévêque alla 
loger le lendemain dans la Maifon qui lui avoit été préparée. 
LXXV. Les Cardinaux .Légats reçurent fa Vifite, avec de grands 
QE et témoignages d'affection ; & l’aflurérent chacun en particulier, 
beaucoup d’hon- qu’ils ne pouvoient mander une meilleure nouvelle au Pape, 
péeéss&lePape que celle de fon arrivée. Sa Saïinteté lui écrivit peu de jours 
| après, pour le féliciter de ce qu’il avoit entrepris, & achevé fi 
promptement un fi long Voyage. C’éroit en effet le premier 
Evêque d’Efpagne, qui fut venu au Concile, fous Pie IV. No- 
tre Archevêèque ayant reçu la Vifite de tous les Prélats, qui 
fe trouvoient à Trente, & fatisfair à ces premiéres civilités, il 
_ ne penfa qu'à fe donner tout entier aux affaires importantes, 
de . , pour lefquelles il éesit venu. Attendant l’Arrivée des Evêques 
ions , attendant de France, d'Efpagne, & d'Allemagne, pour l'Ouverture du 
l'ouverture du Concile, il mit taus fes memens à profit dans une efpéce de 
Concile, . : . . . : | ‘ 
Retraite , fe tenant rcoujours uni à Dieu , par les Exercices du 
Jeûne, de la Méditation, & de la Priére ; & joignant à ces 
faintes Pratiques, la le&üre des Conciles , eu des Peres, qui 
avoient le plus de MEN à ce qui devoir être propofé dans 
17 :7 le ii pour rég er la Foi, & la Difcipline de toute l'E- 
life. | | oo | 
se XX VIT. ; Nous n6 féaurions mieux repréfenter cette conduire fi édi- 
eme dé. fianite de notre Prélat, que par ! oles du P 
P. Henry-de Fa- e d | , que % es propres À es du Pere 
vora, Henry de Tavora, qui étoit le: Compagnon de fa piété, & de 
fes Etudes ; c'eft à un Perg de-la Compagnie de JEsus, qu'il 





BARTHELEMY 
DES MAETYRS. 

















DE L'ORDRE DE $ DOMINIQUE. 61:19 
écrivoit en ces termes: « gr à Monfeigneur l’Arche- « 
vêque, je puis vous dire qu'il croît tous les jours en Lu- « 
miére, & en Sainteté. Je penfe qu’il n’a jamais fi bien em- « 
ployé fon terms ; & s’il rétourne en Portugal, comme je l'ef. « 
pére de la miféricorde de Dieu, il y reviendra chargé de « 
Richefles, & d’une plénitude de Graces , pour lui-même , « 
& pour tout fon Peuple. Il s’éft acquis en cette Ville la « 
liberté , d’être auff Eu , & aufli retié qu'il veut. Et pour « 
moi, je crois que s’il lui étoit pofible, il ne quitteroit jamais « 
cette maniére de vie, dans laquelle il trouve la paix de fon « 
Ame, & les délices de fon cœur. Il eft ici dans une réputa- « 
tion toute extraordinaire. Les Evêques l’admirent, les Pau- « 
vres le recherchent ; & il n’en eft pas moins ici le Pere Le ce 
l'écoit à Brague. Mais j'ai peur que relevant trop ce Prélat, « 
parce que je fçai qu’il eft tout à Dieu, je ne confidére pas « 
aflez que je fuis à lui. Je crois néanmoins ri ces louanges « 
vous d'autant moins Don qu’elles ne vous ou ce 
nullement néceflaires, pour leftimer aurant que je fais: car « 
il a trop de témoins de fa vertu, & de fa charité à Brague, « 
pour en défirer du lieu où je fuis. De Trente, le troifiéme « 
Novembre 1561 ». a | —— 

Quoique lés Evêques qui étoient à Trente ne s’affemblaffent 
pas ‘encore , ‘pour former le Concile, parce qu'ils étoient en 
trop petit nongbre , ils fe trouvoient néanmoins fouvent en- 
fenble à l’Eglife ; pour des Prières publiques. IE fut donc né. 
ceflaire de régler leur Rang , & leur Séance. L'Archevêque de 
Prague ne pouvoit foutenir là qualité de Primat d’Efpagne, 
qu'en précédant tous les Archevèques ; & les plus Anciens 
avoient peine de lui céder ; il fallut écrire au Pape, qui confir- 
_ ma la prétention du faint Prélat, & ordonna äu plus ancien 
Archevêque d'aller après lui. Don Barthelemy ne manqua pas 
de faire fcavoir cette nouvelle au Roy de Portifgal. Mais quel- 
ques Evèques d’Efpagne étant venus 2 un au Concile, ils 
parlérent & agirent très-fortement, en faveur de l’Archevè- 
que de Toléde, à qui ils prétendoient que la Primatie de toute 
l'Efpagne ne pouvoir être difputée. Les Légats ne pouvant 
terminer ce diFérend , Ch renvoyérent la décifion au S.Siéce. 
Le Pape expédia donc un Bref le trente-unième de Décembre 
1561, par lequel il ordonnoit, Que powr dter tout fujet de con- 
Yeffation entre les Prélats, fur la Préféance, les Patriarches 
précéderoient les Archevèques , € ces Archevèques les Evèques: 
gwen ceci on n'awroit nul égard à la Dignité ” Eclifes Prima- 

iiii] 


LIvRE 
XXXI. 


BARTHELEMY 
DES MARTYRS. 
QU ee —  ,; "| 








LXXVIIT 

Le Pape permet 
d'abord à D. Bar- 
thelemy, de pré- 
céder tous les Ar- 
chevêques, 


LXXIX. 

Il ordonne en. 
fuite , que tous 
prendroient leur 
Rang , felon leur 
Promotion. 





610 HISTOIRE DES HOMMES ILEUSTRES 
Lrvez tale, foit qu'elles le fuffent véritablement , ou qu'elles prétendif- 
XXXI ent l'tre; mais feulement au tems de la Promotion de chaque 
Prélat. L | . 
BARTHELEMY Comme cette Décifion, qui fut luë dans l’Affemblée des 
DES MARTYRS, A 1... vire ne ee 
—"’ Evêques , paroifloit préjudiciable aux Eglifes Primatiales , no- 
LXXX. tre Archevêque crut qu’il en devoit demander l’éclaircifle- 
L’Archevêque de enr, & dic aux Cardinaux Légats: qu'il étoit important de 
Brague , demande à : : 
l'éclairciflemenr ne commencer pas une fi fainre Aflemblée, par le violement 
de ce Bref. des Droits des premiéres Eglifes du monde: qu'il les fupplioic 
donc d’expliquer l'intention qu’avoit eù le Pape dans ce Bref; 
que le zéle fi louable qui lavoir porté à convoquer le Concile, 
lui faifoit croire que la confervation de la Dignité légitime de 
chaque Evêque , ne lui étoir pas moins chere, a celle de la 
fienne propre; & que Sa Sainreté étoit fans doute dans la 
même difpofition , où fe trouvoit le Pape faint Grégoire, lorf- 
qu'il difoit: Ma gloire, eff la gloire de UE Univerfelle ; mon 
honneur eff la confervation de l'honneur , € du Rang qui ef dé à 
chaque Evique. | | 
Il ajoûta que s'il s’agifloit de fa Perfonne, ou d’un intérêt 
particulier , il étoit prêt de céder à tout le monde: mais que 
s'agiflant de la Prééminence de l'Eglife , qui lui avoit été con- 
fiée, il étoit obligé par les Régles de Dieu, & par les Exem. 
_ ples des Saints en de pareilles rencontres, de lui conferver un 
: Droit, dont il étoit Dépofiraire, & de le laifler à fes Succef- 
feurs , comme fes Prédeceffeurs le lui avoient faille. | 
LXXXTL. - .  L’'Archevèque repréfenta ces raifons avec une grande fer- 
Il eft fatisfait par , : | , 
les Légats, & par MICTÉ , accompagnée d’une retenue & modefte , qui donna 
lePape même. encore une nouvelle force à fon Difcours. Les Légats répon- 
dirent que le Pape n’avoit point voulu blefler par fon Bref le 
droit de perfonne , ni dans la propriété, ni dans É offeffion ; & 
que tout Primat, foit qu’il le fut véritablement, foit qu’il pré- 
rendit l’être, demeureroit après le Concile dans le même état, 
& dans tous les mêmes avantages , où il avoit été auparavant. 
Ils ajoûtérent qu’ils lui alloient donner cette Déclaration par 
écrit. Le Pape lui écrivit aufñi pour lui confirmer la même Dé- 
claration. L'Archevêque ainfi facisfait , affura les Légacs', qu'a- 
près avoir mis à couvert les Droits de fon Eglife, qu’il ne lui 
étoit pas permis de négliger, il ne fouhaitoit rien tant que de 
contribuer à tout ce qui pourroit entretenir la Paix dans le 
Lxxxrr Concile, en prévenant tous les fujers de Difputes, & de Dife 
Ouveruure ” du FÉrEnds, qui pourroient naître entre les Evêques. | 
Concile. . Le dix-huit Janvier 1562 , le Saint Concile, après une in- 








. DE L'ORDRE DES.DOMINIQUE. : 621 
terruption de dix années, tint fa premiére Séance faus le Pape 
Pie IV, c'écoit la dix-feptiéme depuis fon commencement fous, 
le Pontificat de Paul IIL. Dans la Séance fuivante ,on ordonna 
qu'on condamneroit les méchans, Livres, répandus dans toute 
la Chrétienté : l’Archevèque de Brague fut un des Peres, choifis. 
pour lire, & éxaminer avec foin ces fortes de Livrés, dont on 
devoit faire enfuite le.rapport au Concile.  ...:..,. ... 

Lorfqu'on commença depuis à délibérer fur les matiéres, 
qui paroifloient les plus pi papa Lee être traitées d'a. 
Bord dans le Concile , lArchevêque de Brague fouhaita qu'on, 
commençit par traiter de la Réformarion du Clergé: car, di- 
foit-il, nous ne pouvons mieux foutenir la Dignité de ce Con- 
cile, qu’en nous propofant les mêmes chofes, que fe font pro- 
pofé d’abord ceux qui l'ont fi heureufément., & fi faintement 
commeucé. Or il eft certain: que leur fin prineipale à £ré de 


Livres 
XXXL 
De à 

BXRTHELEMY" 

DES MARTYRS. 








——. - me — 


* | » LE? É 


CLYXXXIIL 
L’Archevèque 
fouhaite qu'on 
traite d’abord de 
la Réformation 
du Clervé. 


purger À aps de la corruption effroyable, qui deshonore la de 


ureté de fes mœurs; parce qu’on n’ignoroit pas, que les nou- 
velles Héréfies étoient nées principalement des défordres, & 
des abus. Il fut donc conclu qu’on traiterait en même tems de 
la Foi, & des Mœurs; & qu'on commenceroit par la Réfor- 
mation du Clergé. Quelques jours après,on propofa fi les Per- 
fonnes des Cardinaux devoient être ns ans cette Ré- 
formation ; & bien des Prélats dirent avec la civiliré & le ref- 
pe&, qu'ils croyoient devoir à cette éminente Dignité, Que les 


Jufirifimes , @ Révérendifimes Cardinaux , n'avoienr PE befain : : 


Y 


d’être réformes, . . 
.‘ Le Rang de notre Archevêque étant venu, il parla de cette 
forte: Je crois que les Prélats qui ont opiné devant moi, ont 
tous déclaré que l'Ordre des Cardinaux n’a pas befoin d’être 
réformé, à caufe du refpe& qu’ils leur portent. Je déclare au 
contraire, que c’eft ce même refpeët qui me porte à'‘foutenir 
maintenant que les crès-illuftres Cardinaux, ont befoin d’une 
très-illuftre Réforme : Z#uffrifimi Cardinales indigent | ut mibi 


L 


ob 
LXXXIV. 
Et qu'on com 


mence par celle 
des Cardinaux. 


quidem videtur, iluffrifima Reformatione. Car il me femble que 
la vénération , dont je les honore, feroit plus Humaine que : 


Divine , & plus en apparence.qu'en vérité, fi je ne fouhaitois 
que leur conduite fut aufh pure, que leur Dignité eft émi- 
nente. Comme ils font des Fontaines, dont les autres doivenc 
boire , ils doivent d'autant plus prendre garde, qu’il n’en forte 
que des eaux très-pures; & la premiére chofe, que je fouhai- 
terois qu'ils daignaffent changer eux-mêmes, c'eft la maniére 
dont ils traitent aujourd'hui les Evêques. : . -. 
EE 


6x9 HISTOIRE DES .HOMMÉS ILLUSTRES 
Ltveeze ‘Majoëté pluñieurs'éxcélenees Réféxions; & il le ft avec 
_ÉXXI.  oftférmétéfi Epifcopälé , que l'admiration de fon zéle étouffa 
— #7 däbord dis rous les:efprits ; les A pe autoient pû faire: 
Me! Préfdré detre Aion pour hné liberté exceflive. Sà conduire: 
—— toljbuts épale, & toujours fainte perfuada cout le monde, 
LXXXvV.  dil-havoit été-pouflé à cele hi par ambition , ni par paflion, 
: DAS “ni par caprice ; & que la fin unique dé toutes fes actions, éroit 
monde”? défuivre Péfbrit de: Dieu, de fervir lEglife, & de fatisfaire aux 
__. 2... dévoits de fa Charge. Tous les Evêques l’admirérent; & les 
Lis Cardauk Même, qui paroïfloiéntiles plus intéreflés dañs dette 
_ Affaire, écoutérent fan avis fans la moindre marque de mé- 
Contentèment , ou d'émotion: ils lui témoighérent toujours 
depuis là même eftime, la mËmé confiance , & la même affec- 








Ps 


tion qu'aupatavant, DA ES | 

LXXXVL “’Cene ke à qu'une de ces fréquentes occafions, où on pûe 
De a Réfdence remarquer qu'un Evêque quieft tout à Dieu, & 4 fon Eplife ,eft 

d'autant plus rs nait qu'il eft plus humble. Cela parut 

avec un Mouvél éclat, quand il fut queftion de la Réfidence. 

Oh eù avoit déjatrdité fous le Pape Paul FT maïs comme ce 

point écoic trés'important , il pardifloit néceflairé de le traiter 

de nouveau, & d’ajoûter quelques éclairciflemens à ce qui en 

avoit été ordonné. Les Peres cependant fe trouvérent partagés 

fur ce fujet; les uns défiroient qu’on n’en Le y plus; & ils 

LXXXVIL avoient leurs raifons. Notre Ârchevèque , fuivi de foixante- 

"eau huit Egfques , Efpagnols, Italiens ; ou François, opina au con- 

traite de nouveau, traire qu'il falloit traiter cette Queftion : il en repréfenta fi 

| fortement la néceflité & l'importance, que lé Cardinal de 

Mantoue fe tournant vers lui, le pria de trouver bon qu’on 

différât d'en parler, jufqu’à ce qu’on traitât du Sacrement de 

l'Ordre , qui éroit le liea le plus propre pour agiter certe Ma: 

tiére. La propolition étoit jufte ; tous en demeurérent fais: 

Lxxxvim Mais pour ne rien orhettre de ce qui regardoit les intérêts 

De rs de Dieu, l'Archevèque de Brague, fçachant que le célébre 

au Pape. Pierre de Soto., Dominicain, Théologien du Pape, & fort 

eftimé dans.le Concile, étoit du même fentiment que lui tou- 

chant Pobligation de la Réfidence, alla le trouver dans fa 

Cellulé, où il étroit dangereufement malade ; & lui repréfenta 

qu'il étoit obligé en confcience d'employer fes derniers mo- 

mens au bien de tous les Fidéles, en écrivant pour ce fujer à 

Sa Sainreté, H ajoûra que cette action étoit digne de fa Vertu; 

& qu'elle méritoic d’être le Couronnement-de-fa Vie. Pierre 











DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 633 
de Soto fuivir cet. avis .& écrivic au Pape, là Eertre que nous 
avons rapportée dans fon Hiftoire (*). +: 4 

Après qu’on eût traité peodanr. plufeurs joufs de différen- 
tes Matiéres, on propofa enfin célle du Saérement-de l'Ordre; 
mais on ne parloit pas encore de ce qui regardoit la Réfi- 
dence ; & perfonne n’ofoit en faire la prapolirion, Don Bar- 
thelemy remarquoit rout ceci; & comme dans les affaires qui 
regardoient la gloire de Dien, l'honneur de l'Eglife, -& le:Sa- 
lut des Ames, il n’avoit jamais égard’ aux 'confidérations hÜ- 
maines , il s’en alla trouver les Cardimaux Légats dans leurs 
Palais, accompagne de lArchevèque de Grenade, & de l'E- 
vêque de Ségovie. Il leur repréfenta en des rermes refpetueux, 
mais plein de liberté &. de force, qu'il étoie du bien public 
de terminer.enfin l'affaire de la Réfidence ;:& qu'il le croyoit 
bien éloignés de vouloir fufpendre plus Jlong-tems l'attente de 
tant de Prélats, & celle de route l'Eglife. Les Légats, perfua- 
dés de la juftice de fa demande, lui promirene qu'ils ne man- 
nn pas de faire ce qu'il défiroit, à là premiére. Afem- 
Le lendemain ils propoférent en.effet cette: Matiére ; mais 
en même tems ils repréfentérent beaucoup de difficultés, & 
d'affaires très-preflanres, qui empêchoient d'en traiter pour 
lors. Ce point ayant été mis en délibération , le parti de lAr- 
chevêque fe trouva le plus foible , & il fut réfolu de remettre 
l'affaire à près de trois mois. Le Prélat connut fans paine , que 
puifqu'on différoit ainfi une affaire déja différée , on ne pen{oit 
pas tent à y revenir. C’eft ter entrant dans üne 
indignation de zéle & de charité, il expliqua fon fentiment en 
ces termes : | | | | | 

Il ya fans doute beaucoup de chofes à traiter dans ke Con- 
cile; mais il n'y en a point certainement de plus importante 
que celle de la Réfidence ; & puifqu’on la remife plufeurs 
mois, il eft plus jufte de différer les autres, que de leur don- 
ner le tems qui a été réferve à celle-ci. Nous fommes aflemblés 
au nom, & pour le bien de route l1 Chretienré; & nous vous 
portons la parole pour toutes les op du monde : elles fe 
plaignent d’être deftituces de la préfence de leurs Epoux ; dont 
plufeurs les traitent plutot comme des Voleurs, qui ne les 
voyent.qu'en rie pour prendre leur bien, que comme des 
Peres & des Pafteurs , qui doivent demeurer avec elles, pour 
lés nourrir; les conduire ,:les défendre, & les conifoler. C'eft 
A le plus grand de.tous les maux. & la fource de: tous les au: 


JL VRE 
KXXI. 


AE it 
:BARTHELEANY 
DES MaArrTrars. 
ER 


(*) Voyezci-deflus 
Pig. 227. 


LXXXIX.. 
I parle avec for- 
ce aux Léoats. 


X | 
Qui propofent la 
ueftion , pour la 
faire différer. 


XCI. 
Difcours de Dos 
Barthelemy. 


‘634 HISTOTRE DES HOMMES ILLUSTRES 
Liver te “tres: & s’il m'eft permis de dire avec liberté ce que je ne dis 
XXXI. “qu'avec douleur, je ne fçache qu’un mal encore plus grand que 
Terre celui-là ; c'eft que nous - mêmes, aflemblés ici de la part de 
pes Marrves ‘Dieu ; pour remédier à un fi grand défordre, travaillions au 
—— contraire à le déguifer, ou à le couvrir ( ce qu’à Dieu ne plaife) 
& qu’au lieu de le détruire par nos Décifions, nous lautori- 
“.fions par notre filence. Le bug des Ames abandonnées dans 
l’abfence de:leurs Pafteurs crie vengeance contre le Ciel. Nous 
boucherons-nous les Oreilles pour n’entendre point ces cris » 
Nous fommes ici comme fur un lieu élevé, expofés à la vüe de 

Dieu , de tous les Enfans de l’Eglife, & de tous les Hérétiques 

fes Ennemis. Tout ce que nous ferons fera vû de tous , & jugé 
de tous. Si la confidération de notre Charge, & & notre Ca- 
ractére ne fuffit pas, pour nous porter à foutenir les efpérances 
avantageufes , qu’on a juftement conçues de cetté Afflemblée, 
craignons au moins les menaces de Dieu, qui déclare qu’il 
ms les Juges dans toute Îa févérité de fa Juftice. Craignons 
lestarmes, & les gémiflemens des Ames défolées & fans fe- 
cours ; larmes & gémiflemens qui montent jufqu'au Trône de 
Dieu: 'Craignons enfin d’armer contre l’Epglife , les Langues 
empoifonnées de fes Ennemis: fi nous leur donnons fujet de fe 
mocquer de cette Réformation, que nous devions apporter à 
la Chrétienté , le Seigneur ne nous fera-t-il pas le même repro- 
che, qu'il faifoit aux Juifs, quand il leur difoit par la bouche 
min,s. de fon Prophète : Vous êtes caufe que mon Nom ef deshonoré 

parmi les Gentils ? | | 
nas rain Le faint Archevêque ayant prononcé ces paroles d’une ma- 
MP niére à faire connoître que fon cœur parloit encore plus que fa 
bouche; fon Difcours ten de la vigueur de fon zéle, & de 
EX la réputation de fa Vertu , fit une telle impreflion fur l’efprit 
b de ceux-même , qui étoient réfolus de trainer cette affaire en 
longueur; que cinquante-huit Evêques quittérent tout d’un 
coup leur premier avis, pour pafler au fien; tous les autres fe 
rendirent : & il fut arrêté que fans différer plus long-tems, la 
Queftion de la Réfidence feroit agitée à la même heure. Les 
plus anciens des Peres dirent leur Énétent ; & l’Archevèque 

de Brague s’expliqua ainfi à fon tour : , | 
ose Plufieurs des Prélats, que nous venons d'entendre , ont cité 
cieulssRéfénons FOft à propos bien des Paflages des Conciles, & des SS. Peres, 
particuliérement de faint Thomas, qui font voir que la Réfi. 
dence des Pafteurs eft indifpenfable, & de Droit Divin. Qu'il 
me foit permis d’ajouter que nous nous devons eftimer bien 
| malheureux 





DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 615$ 
malheureux d’être obligés. d’opiner fur cette affaire, comme 
fi elle pouvoit être douteufe. À quoi l'Eglife eft-elle donc ré- 
duite, fi ceux que Dieu lui a donnés pour fa protection, & fa 
garde, mettent même én doute s'ils font obligés de demeurer 
avec elle? Nous ne poutrions pas fouffrir qu'on doutât feule- 
ment fi un Serviteur fidéle doit être auprès des Enfans, dont 


fon Maître lui a donné le foin; ou ‘un Berger auprès de fon  . 


Troupeau ; ou une Mere auprès de fon Fils qu’elle nourrit : & 


nous douterons fi Dieu, qui nous a chargés du foin de fés Ens 


fans , dont nous fommes en même tems les Pafteurs, les Peres, 
& les Meres, felon faint Paul, nous oblige ne “Enr à 
demeurer auprès d’eux ?... Douterons - nous fi nous fommes 
obligés de demeurer avec ceux, pour qui nous fommes obligés 
d'être prêts de mourir à tout moment ? Nous difputons fi no- 
tre préfence leur eft dûë, & cependant nous ne pouvons pas 
défavouer, que notre vie ne foit plus à eux qu’à nous-mêmes, 

Ayant appuyé fes raifonnemens fur pue or Textes de l’E- 
criture, & des SS. Doéteurs, faint Ambroife, faint Auguftin, 


& faint Bernard, il conclut en difant , déclarons donc nette- : 
ment que la Réfidence eft de Droit Divin, & qu’elle eft in- 


difpenfable. Effuyons les larmes de l’Eglife notre mere, qui 
voit de tous côtés fes Enfans abandonnés de leurs Peres. Ar- 
rêtons enfin un défordre fi effroyable, qui eft la caufe d’une 
infinité d’autres ; de peur que fi nous le diffimulons encore, 
lorfque Dieu le regarde dans fa-colére, que tous les Gens de 
Bien en gémiflent, & que les Hérétiques en triomphent, on ne 
dife de l’Eglife que fa playe eft vraiment incurable & défefpé- 
rée , puifqu’elle ne peut fouffrir ni fes maux, ni les remédes. 
Ce Difcours fut écouté avec grande attention ; plufieurs 
Evêques, qui opinérent enfuite parlérent en conformité ; & la 
délibération By, Nr le Concile députa quelques Cardinaux, 
plufieurs Archevêèques, & Evêques, pour former le Décret. 
Notre Prélat fur de ce nombre; & les Légats le chargéerent 
de tout le poid de cette affaire, comme étant celui, qui y avoit 
eü plus de part que tous les autres. Le Décret fut publié comme 
nous le voyons aujourd’hui dans la vingt-troifième Seflion du 
Concile. L'Archevêque de Brague n’ayant pû obtenir, que le 
Concile déclarit en termes formels , que la Réfidence des 
Pafteurs étoit de Droit Divin, il fit pour tour le refte ce qui fe 
pouvoit faire de plus fort, pour les obliger à réfider, & fut 
confidéré de rous les Peres du Concile, comme celui, qui, par 


LIVRE 
XXXI.. 


PRE 
BARTHELEMY 
DrsMarryers, 
CSSS 





XCIV. 
Ordonnance du 
Concile, fur cette 
Matiére. 


{on zele, fon Eloquence, & fa fermeté, avoir été caufe que 


Tome 1F, |  Kkkk 





6:64 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 
Livanuy cette affaire fut mife d'abord en délibération, & enfuite ter! 


XXXE mince, en le maniére la plus avantageufe qu'il lui fur poffible 


Banraseur PPW le bien del'Eplife, - . . ... 24 | 
pes Manryrs Dans uve autre Seflion, Don Barthelemy des Martyrs ex- 
æ horta fes Peres à faire ce qui pouvoir dépendre d'eux, pour 
” ae progurer de bons Prélatsaux Églifes. L'Ele&ion Canonique, 
propofe d'avertir JT, qui fe faifoit par le Clersé & te Peuple, feten l'Ordre 
les Princes, de primitif de PEglife, ayant été changée en celle que font au- 
quelle mate tourdhut les Souverains, er vain nous parlerlons en détail de 
aux Evéchés, Ja: manière, .donc certe Ele&ion fe doït faire. Mais il me fem- 
ble que le zéle des Ames, & la charité que nous devons avoir 
pour le falur des Rois, & de tous les Princes Chrétiens, nous 
obligene à leur repréfenrer Pextrème péril, où its font routes 
les: fois qu'ils. ont à donner un Prélar à PEolife, & un Pafteur 
à toutes les: Ames d'un Diocèfe. Ee.Concite forma à eette oc- 
cafñon, un Décret qui eft le premier de la vinge - quatriéme 
_— Seffion , touchant ha Réformarion. | | . 
livearqw'onfate « L& profonde vénération qu'avoit notre Prélet pour KR Dr 
un Décret tou- gnité Epifcopale, lui fr fonhaiter que ks Peres du Concile 
chantlamodeftie, cgndamnaflent avec uné éharirable févérité, roue ce qui pou- 
& la vie éxemplai- . ee NÉ : RE | 
re des Evêques,  VOit deshonorer un Ordre fà faint; en qui la moindretache fe- 
roit {candaleufe , & dont la pureté eft le principe de eelle de 
tous les autres. Après avoir fait une Harangue très-feavante, 
& très forte contre l'Ambition, l’Avarice, be Fafte, & le Luxe 
de quelques Prélats ; & avoir cité les paroles dé S. Grégoire 
le Grand, & de S. Bernard, rouchanc les Fônétions & les de- 
voirs des Evêques , il dit : je n’aï rien à ajoürer 4 l’Autoriré, & 
aux exprefhons fi vives & ft fortes de ces deux grands Saints: 
S'ils vivoient aujourd'hui, quid'entre nous ne fe tiendroit heu- 
reux de les pouvoir fuivre? Suivons-les donc en éxécurant ce 
qu'ils ordonnene, & en réformanr ees défordres qu'ils détef 
tent:carils ne diroient fans douce que ee qu’ils ont dir; & 
a le Saint-Efprit qui les a animés, & qui æ parlé par leur 
ouche, ne meurt point, & qu’il eft roujours le même; nous 
devons: croire quefi nous lui fommes fidéles dans cette fainre 
| Affemblée , il nous inifpirera‘encore les mêmes fentimens, qu'il 
. . Eur a infpirés, & qui doivent être l'efpric & la régle de P'E- 
FO UE life ‘dans tous les Siécles Suivant cet avis f fage , & frimpor- 
On fe conforme 4 | € BE à | P 
à fon fentiment. tant , le Concile forma fon Décret touchant la modeftie, & la 
Vie éxemplaire des Evêques. 
XCVIIL  : Onfit auff, àla priére de natre Archevèque., de fages R&- 
On rénouvelle Glemens.pour le fecond Ordre , on renouvella rous les anciens 





DE L'ORDRE DE $ DOMINIQUE. 6:17 
Canons, touchagt la Vie & les Mœurs des Clercs; & l'on 
chercha les moyens d’exterminer un abus pernicieux couchant 
Ja maniére de conférer des Bénéfices : car ceux qui confé- 
roient les Cures, les donnoient indifférenment à toute forte 
de Miniftres, fans éxaminer ni leur vertu. nm leur capacité ; & 
fans confidérer autre chofe finon qu’ils pouvoient, & qu'ils 
vouloient les leur donner. L’Archevêque parlant an jour fur 
ce fujet, avec fon zéle ordinaire, finit fon Difcours par ces 
spi : Que fert à l’Eglife de faire d'excellentes Régles dans 
e Concile, fi après cela on ne les obferve pas ? Quand un Evè- 
ue feroit aujourd’hui aufli Saint que faint Martin, & aufh 
erme que faint Ambroïfe, de quoi lui ferviroit fa chariré & 
fon zéle, s’il fe trouvoit obligé de donner À fes Brebis un Vo- 
leur, au lieu d’un Pafteur, parce qu’un homme tout du monde 
l’auroït nommé À cette Charge , & qu’on Jui en auroit donné 
des Provifions à Rome? Qui pourra entendre fans douleur & 
fans horreur cette parole fcandalenfe, « que le Pape eft le Sei- « 
neur, & non le Difpenfateur des Bénéfices ; & qu’il les peut « 
cp comme il lui plait, & à qui il lui plaït »? | 
Cette propofition n’eft-elle pas auf pernicieufe aux Ames, 
qu'elle Re faute en elle-mêmee Et qui ofera entreprendre de 
la foutenir. s’A n'eft aflez hardi pour prétendre qu'il importe 
peu que les Ames fe fauvent , ou qu’elles {= damment » N'eft-il 
pas certain que fi l’on demandoit à an homme , lequel fl vou- 
droit choïfir de deux Médecins. dont lus feroit fort habile, 
& l’autre très-ignorant, il fe mocqueroit de cette D:mande à 
Quant à moi, je déclare devant Dieu, & devant toute l'Eglife, 
que fi l’on ne remédie à ces abus qui caufent tant de ädéfordres, 
je n'ofe , ni ne puis plus gouverner mon Diocèie ; & que jeferai 
contraint d'aller chercher une Solitude, pour se point voir 
mourir l'Enfant de foif, comme difoit autrefois Agar de fon 
Fils Ifmael ; & pour n'être pas encore témoin d'un malheur 
femblable à celui, qui s’eft paflé depuis peu devant mes JEUX, 
Durant la Vacance du Saint Siège, ayant pourvû d’un digne 
Pafteur, l’une des Eglifes de mon Diocèfe, où il y a grand 
nombre d’Ames , un Loup raviffant ( car je puis l’apeller ainfi } 
{çut que la Nomination de ce Bénéfice appartenoïit à Meflieurs 
du Conclave. I prit aufli-tôt la Pofte pour aller à Rome. Il 
employa route fortes de moyens, pour obtenir cette Cure : il 
lobcint enfin ; & vint s'emparer du Troupeau de JEsus- 
CurisT,oùil a fait un tel ravage , que Jen pleure, & en 
gémis encore tousles jours. Et qu’on ne me dife pas que la 
Kkkkij 


Livre 
XXXH. 


BARIHELEME 
DES MARTYRS, 
DE 5") © CN 


ls anciens Ca- 
nons, touchant la 
Vie & les Mœurs 
des Clercs. 


XCIX. 

Le faint Prélae 
parle très - forre- 
ment contre CCr= 
tains abus. 


Genefe, XXI,:16. 








Livre 
XXXI. 


rm 
BARTHELFMY 

DFS MARTYRS 
Lire mn res Ne +" 





Orionnance du 
Pape. 


CI. 
Et du Concile. 


CII. 
Réputation du 
faint Prélat, par- 
mi les Peres de 
Trente. 


6:23 HISTOIRE DES HOMMES ILLUÜUSTRES 
fplendeur de la Cour Romaine s'affoibliroir Yi elle perdoit.un 
tel Empire fur les Bénéfices. de foutiens au contraire que fon 
Autorité s’augmenteroit de beaucoup; & que le Spirituel, & 
le Temporel recevroient un nouvel accroiflement : car fi les 
Eglifes Paroifliales étoient pourvûës de dignes Pafteurs , les 
Fidéeles perfévéreroient avec plus de fermeté dans l’obéiffance 
du Saint Siège, & ils feroient bien moins fufcepribles de l’Er- 
reur , & de l'Héréfie. Le meilleur moyen pour cela, feroit d'o- 
bliger les Evêques, & tous ceux qui ont droit de conférer des 
Bénéfices à charge d’Ames, de ne les donner qu’à des Sujets, 
qui, après un Examen très-éxa® , en feroient jugés les plus di- 
gnes: comme il fe pratique encore dans les Diocèfes de Bur- 
gos , & de Palence. 

Les Légats jugérent à propos de renvoyer la Décifion de 
cette affaire au Saint Siège, notre Archevêque écrivit Rome, 
& on en reçut pen tems après la Réponfe , felon laquelle 
Sa Sainteté avoit ordonné, que la Provifion du Pape ne feroit 
valable , qu’entant que celui, qui auroit été pourvü d’un Bé- 
néfice , feroit approuvé de Ordinaire. Le Concile ordonna en 
même tems, que l’on ne conféreroit déformais les Cures que 

ar Concours ,c’eft-d-dire en choififfant entre plufieurs , qui fe 
ous préfentés , celui qui auroit paru le plus habile; fi on 
avoit d’ailleurs de bons témoignages de fa probité , & de fes 
mœurs. C’eft tout ce que l’on pût faire alors pour empêcher 

ue les Cures ne fuffent données à des Ignorans, tout-à-faic 
incapables de fervir les Ames. | 

Nous n’entrerons pas dans un plus grand détail de ce que le 
faint Archevêque de Brague fit dans le Concile de Trente: 
on pourroit en faire un jufte Volume. Nous devons nous fou- 
venir que nous abrégeons ; & que notre deffein eft de laiffer 
au Lecteur à conjeturer bien des chofes, que nous ne difons 
pas; mais qui fuivent néceflairement de ce que nous difons. On 
comprend fans peine , que dans une Affemblée ii fainte, où il 
y avoit un grand nombre d’Evèques, furtout des Royaumes 
d'Efpagne, très-unis enfemble, & très-zélés pour la Réforma- 
tion de l’Eglife ,un Prélac fi fage, fi éclairé, fi ferme, qui pro- 

ofoit fouvent de lui-même, & foutenoit avec tant de lumiére 
es meilleurs avis, ne pouvoit être que dans une eftime, & une 
vénération générale. Il étoit vifité, & confulré des Evêques; 
qui, comme lui, cherchoient fincérement les intérêts de 
Jesus-CHrIsST, ou à qui l'admiration de fa Vertu avoit 
fait naître le défir de limiter, Lorfqu’il en voyoit de foibles; 


L 3 


rm — —— 


DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 62:39 
dont le cœur partageant fes affe&ions entre Dieu & le monde, 
demeuroit comme en fufpens dans la diverfité de ces mouve- 
mens, il leur parloit avec tant de force, les se pris en même 
tems avec rant de tendrefle , d'avoir plus d’égard aux promeffes, 
& aux menaces de Dieu, qu'à celles du monde; qu’il en a ÿa- 

né plufieurs , qui font demeurés depuis x rhin atta- 
chés à toutes les obligations de leur Charge. Auf les Prélats 
du Concile enr coutume de dire de lui : Que l'Ecole de 
PArcheubque de Brague, ctoit la premiére Ecole de l'Univers. 
On peut voir dans fon Hiftoire écrire plus au long ; & dans 
celle du Concile de Trente, bien des Faits, que nous omettons 
ici. Comme nous avons omis , ou bien abrégé plufeurs Dif 
cours , que le faint Prélat prononça dans l’Affemblée des Peres; 
nous nous difpenfons aufli de raporter les différentes Lettres 
qu’il écrivit de Trente, à fon Vicaire Général. Fe fon 
efprit parut toujours occupé des befoins de do e Univer- 
felle, néanmoins lorfque ces importantes affaires lui donnoient 
quelque relâche , il jettoit aufi-côt les yeux fur le Troupeau, 
que Dieu lui avoit confié, & qu'il aimoit véritablement en 
Pere. Auffi étoit-ce toujours la Charité Paftorale , qui lui met- 
toit la plume à la main. « Je vous conjure (difoit-il à fon Vi- « 
caire Général , dans la premiére de fes Lettres) Je vous con- « 
jure d’avoir un extrême foin des Pauvres, & encore plus « 
grand s’il fe peut que celui que je vous ai recommandé en « 
partant : car J'avoue que l'amour de cette vertu s'eft beaucoup « 
accrû en moi, par l'éxemple du faint Evêque de Modéne, « 
qui eft l’ornement de notre Ordre... Je vous conjure de « 
nouveau de n’être pas feulement libéral, mais mapol nie , & « 
fi je lofe dire , faintement prodigue envers les Pauvres. « 
Faites-moi fçavoir combien vous aurez pourvû de pauvres « 
Filles Orphelines: qu’on ne leur rabatte rien de la fomme « 
que je leur ai deftinée ». | | 
Le Cardinal Charles de Lorraine, arrivé à Trente avec les 
Evêques de France, avoit Sn que tout le Royaume étoit 
alors réduit dans un état déplorable; & qu’on n’y voyoit plus 
que Troubles, que Divifions, que Rapines, que Meurtres, que 
Sacriléges , & tout ce que peut produire l’impiété de l'Héré- 
fie, armée de la fureur, & de la rage d'une Guerre plus que 
Civile. Comme notre Archevêque brûloit de zéle pour cette 
Eglife affligée , il craïgnoit auf que le mal, par une funefte 
Contagion, ne fe communiquât peut-être à la fienne, Ce fur 
le fujet de fa feconde Lettre au Pere Jean de Leyra. Après lui 


Kkkkiij 


Livre 
XXXLI 


BARTHELENY 
DES MARTYRS. 
ESSONNE 








CIIT, 
L’amour de fon 
Troupeau, lui fait 
écrire plufeurs 
Lettres, 


CI V. 
Etat, où l’Héréfie 
de Calvin avoie 
réduit la France. 





639 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 
Livre 2voirraporté avec one vivedonleur,:œ qne les Evèques Fran- 
XX XI. ge racontoient des farears du Calvinifme dansnos Provinces, 
= Hi ajJoutonc: | 
Pers,  « Cette Héréfie s'accroit develle forte, qu'il femble qu'elle 
—” » allume encore davantage par les efforts, qu’on fait pour 
Cv. » l’éteindre : & je vous avoue, mon Pere, que j'ai une crainte 
larmes de Ar: extrême, que cet embrafement, étant auf grand qu'il eft 
evêque de Bra- ., , 1e sn ds : ; 
gue. » iln’en vole quelque etincele jufqu’à Brague. Je fuis perfuadé 
» par la connoïflance que j'ai du Siécle, & par l'expérience 
» des chofes , que je vois ici de mes propres yeux, que tout 
» Chrétien qui vit felon les maximes du monde, & dans l'ou- 
» bli de fon falut, n’eft pas moins fufceptible de cette Héréfie 
» fi contagieufe, que le Bois le plus fec left du feu, parce qu’il 
» y trouve une porte ouverte à la licence, & au libertinage.…. 
» C’eft pourquoi je vous conjure, de vous armer d’une nou- 
» velle force, & d’un nouveau zéle, pour arrêter le cours de 
n tous les déréglemens, & de tous les vices dans le Diocèfe de 
_ » Brague. Arrachez ces mauvaifes femences du cœur des hom- 
» mes, pour empêcher qu'elles ne produifenc celle de l’Héré- 
» fie ; & ne craignez rien tant que de ne craindre pas aflez de 
» vous relâcher en la moindre chofe. Soyez ferme & vigilant. 
» Méprifez les Jugemens des hommes, par l’appréhention de 
» celui de Dieu ; & eftimez-vous heureux, fi agifflant de la 
» forte, vous vous faites des Ennemis, & fi vous armez contre 
» vous les Langues des Médifans ». 
_ Le zéle & la charité du faint Archevêque ,ne paroïffent 
pas moins dans fa troifiéme Lettre. On y remarque furtow fon 
amour pour la rat religieufe , & le foin qu’il avoit des 
Clercs qu'il failoit élever, & des Vierges confacrés à Dieu. 
Mais ce tendre amour pour tout fon Troupeau , n’empèchoït 
pas qu'il ne penfât férieufement à lui procurer un autre Paf- 
teur, Ce fut un des motifs qui lui firententreprendre le Voyage 
Do Né | A | 
cvr Dans le mois de Septembre r 563, érant arrive une furfëan- 
Upart de Trente ce d’affaires dans le Concile, l’Archevêque profita de F'occa- 
Ho fion pour -éxécuter fon deflein. Le Cardinal de Lorraine, qui 
l'eftimoir beaucoup , & qui devoit faire en même tems le 
Voyage de Rome avec quelques Evêques François, lui fir de 
randes inftances pour l’engager à prendre place avec lui dank 
on Caroffe. Ils allérent enfemble jufqu'à Ferrare; où le Prélat 
obtint avec peine du Cardinal, & du Duc de Ferrare qui l’a- 
voit conduit dans fon Palais, la liberte de fe retirer dans le 





“DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 63: 
Couvent de fon Ordre. Son intention étoit de faire le refte du 
Voyage, avec le feul Pere Henry de Tavora, de la même ma 
niére qu'it avoit fair celui d’Efpagne à Trente. Mais les atten- 
tions du Cardinak, à découvrir tes ftraragémes de fon humilité, 
Jui ravirene le plaifir d’être inconnu dans les Couvens d'itahie, 
qu’il trouva fur fon Paffage. | 

Cependant. ni la diligence de ce Cardinal, ni celle de P'Am- 
baffadeur du Roy de Portugal-à Rome, ne purent empêcher 
qu'il n’entrât dans certe Capitale à pié, & fans être connu de 
perfonne. alla d'abord dans PEglife de faint Pierre, où ayant 
fait fa priere devanr le Fombeau des SS. Apôtres, il dic la 
Melle, & demeura aflez long-tems dans une Chapelle reculée 
de la grande foule. I atrendoit là un honrme qu’il avoit en- 
voyé au Prieur de la Minérve, pour le prier de lui faire pré- 

rer une Chambre dans. l'Hofpice du Couvent. Comme l’Am- 
en Don Alvaro de Cafro, avoit commandé à tous fes 
Gens de fe diftribuer dans toutes les Ruës, & dans tous les 

artiers de la Ville, & de faire leur poflible pour trouver 
PÂrchevêque de Brague; deyx d'entreux, fe rendirene er 
même tems dans l'Eglife de faint Pierre; & ayant reconnu le 
Prélat., ils lui dirent de la part de l’Ambafladeur , vout ce qui 
fe pouvoit dire de plus civil & de plus obligeant, pour le por- 
ter à venir Joger dans fon Palais ; ils ’oubliérent point les di- 


Liwrun 
XXXI. 


BARTHELEMY 
pas MARTYRS 
CRE SRE 


CVEL 
Et ne peutêtrein. 
connu dans quel- 
ques Couvens, 


CVIIL. 
_ Diligence de 
f'Ambatfadeur de 
Portugal , pour 
Pavoir, & le rete- 
nir dans fon Pas 
lais. 


ligences, que leur Maître avoit faites dès le grand matin, pour | 


pouvoir aller au-devant de lui ; & le voyant réfolu de n'avoir 


point d'autre Logis que le Couvent de fon: Ordre, ils le prié- kB 


rent de fouffrir au moins qu'ils l'y conduififent. Au Heu de le 
mener à la Minerve, ils le eonduïfirent au Quartier de l'Am- 
baffadeur, qui vint à f rencontre, l'embraffa étroitement, & 
Jui dir, qu'il le fupplioie d’être un peu plus fociable avec ceux 
de fa Nation, qu'il venoit d’honorer fi particuliérement par 
tout ce qu'il avoir fait dans le Concile : qu'il s'étoit pas jufte 
après avoir tant donné, de ne vouloir rien recevoir ; & de re- 
fufer tous les témoignages. de la plus jufte reconnoiffance. 
L'Archévèque, quoiqu'un peu furpris, lui répondie très. 
civilement, & vicbien c’étoit une néceflite abfolue de de- 
meurer dans fon Palais au moins pour ce jour. Mais ? Ambaf- 
fadeur., qui jugeoit par la peime qu'il avoir eùë , pour Pamener 
chez lui, de celle qu’il auroit pour l'y retenir, envoya fupplier 
Sa Sainteté d’ordonner à l'Archevêque de ne prendre point 
d'autre Logement que le fie”, lui ayant fait repréfenter, que 


63: HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 
ErvereEz Ce feroic lui faire injure, que de lui permettre d'en ufer autre; 
XXXI. ment. | | 
Sn. € Pape envoya auflitôt fon premier Médecin pour dire À 
Des Maraves, l'Archevêque , qu'il fe réjouifloit de fon arrivée; qu’il défiroit 
Île voir le lendemain; & qu'il lui ordonnoit de prendre pour 

CIx. Logement tant feroit à Rome, ou le Sacré Palais , ou le 
ee fit Logis de l’Ambafladeur de Portugal. L'Archevêque, ayant fait 

: {es très-humbles remercimens à Sa Sainteté , dit agréablement 

à l’'Ambafñfadeur de Portugal, qu’il n’y avoit plus moyen de 
réfifter à fa civilité, puifqu'il avoit voulu la canonifer en quel- 
que forte, en la revêtant de l'Autorité du Pape. 

CX. Cependant le Cardinal de Lorraine , arrivé le même jour à 
[re Cardinal de Rome , eût d’abord Audience du Pape; & ne manqua pas de 
Eloge devant sa lui faire l’Eloge de l’Archevêque de Brague. C’eft, dit-il, un 
Sainteré, Evèque de la primitive Eglife ; dont j'aurois bien des chofes à 

raconter, fi je ne fçavois qu’il eft déja connu de Votre Sainteté, 

ar la réputation nr qu’il s’eft acquife dans le Concile. 

os Préfats François s'accordent parfaitement avec lui, parce 

u’il n’a pas moins de chaleur qu'eux à demander la Réforma- 

tion de l’Eglife. | 

Le lendemain notre Archevêque fut rendre fes très-humbles 

refpets au Souverain Pontife, qui le reçut avec des marques 

__ de bonté, & d'honneur, bien différentes de celles qu’il avoit 

CXL accoutumé de rendre aux autres Prélats. Après les premiers 
ie de complimens, le Pape lui dit, qu'il y avoit long tems qu'il fou- 
Es d'eftimes & haitoit de le voir; qu'il avoir été très-farisfaic & de fa diligen- 
d'affetion, ce à fe rendre au Concile, lorfqu'il n’y avoit encore prefque. 
tr & de la maniére dont il s’étoit conduit dans toutes. 

les Affemblées; qu'il ne croyoit pas pouvoir faire un fouhaie 
plus see du Rang ,où Dieu lavoir élevé, que de défirer qu’il 
y eut dans l’Eglife plufieurs Evêques qui lui refflemblaflent ; &. 
qu'il avoit appris avec plaifir ce qu’il avoit fait pour procurer. 
la Réformation des Cardinaux, & des Evêques. Puis prenant 
la main de faint Charles fon Neveu, le Pape ajoûta: Voici un. 
jeune Cardinal que je vous remets entre les mains : commen- 
cez pe lui la Réformation de lEglife. Le faint Prélat lui ré- 
pondir, que s’il avoit trouvé tous les Cardinaux dans l’état, où 
Dieu avoit mis Monfeur le Cardinal Borromée, il n’auroit pas 
propolfé dans le Concile de les réformer; mais qu'il les auroie 
propolés eux-mêmes, comme les modéles de la Réformation 
des Evêques, & des autres Miniftres de JEzsus-CHRisr. 
| nçn 


- DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 633 
n'en voulut pas dire davantage, parce qu'il s'apperçut que les 
Jouanges ne plaifoient pe au faint Cardinal. 

Après quelques Difcours touchant le Concile, le Pape or- 
donna à l’Archevêque de le revenir voir l'après - dînée, & 
faint Charles fortant avec lui de l’Audience, l’amena dans 
{on Appartement ; l’affura qu’il avoit toujours eû un très-grand 
refpect pour fa Perfonne, & pour fa conduite ; & rer très- 
perfuadé qu’il ne confidéroit que le feul bien de l’Eglife dans 
” tous fes avis, il croyoit fervir Dieu , en le fervant. L’Archevè- 
que de fon côté, temoigna au faint Cardinal l'extrême recon- 
noiflance, qui lui reftoit de trous les bons Offices, qu'il lui avoit 
rendus auprès de Sa Sainteté; & n’attribua qu’à fa bonté la 
maniére fi favorable , avec laquelle le Pape l’avoit recu. 

Pendant le féjour de Don Barthelemy à Rome, qui ne fut 
que de dix-fepr jours, prefque tous les Cardinaux recherché- 
rent {a connoiffance, & {8n entretien. L’Illuftre Cardinal Alé. 
xandrin, Religieux de fon Ordre, ss fur depuis Pape fous le 
nom de Pie V, l’aima la premiére fois qu’il le vit; maisil ne 
püt jouir à loifir de fa converfation qu’une feule fois, l'ayant 
amené diner dans l’Appartement qu’il avoit au Sacré Palais. 
Le Pape l’invitçoit fort fouvent à fa Table tantôt feul , & tan- 
tôt avec te Cardinal de Lorraine. Un jour l’Archevêque étant 
allé fur le foir au Château Saint pa 30e il fçavoit que le 
Pape avoit dîné avec quelques Cardinaux, il attendit dans 
l'Anti-Chambre qu'ils fortiflent ; & alors Sa Sainteté l'ayant 
. apperçu , lui dit: Seigneur de Brague, comment-n’êtes - vous 
pas venu aujourd’hui dîner avec moi? C’eft, répondit l’Arche- 
vêque en fouriant , parce que je n'ai pas été invité aux Noôces. 
Le Pape lui repartit avec beaucoup de tendreffe: je ne recois 
pas vos excufes; parce que vous êtes invité pour toujours à 
ma Table ; & je veux que vous y veniez fans y manquer un feul 
our. | 
| On fçait avec quelle fainte liberté, notre Archevêque ri- 
choit d’infpirer aux Princes de l’Eglife, l'éloignement du Luxe, 
& d’une magnificenc® féculiére. Il eût pa d’une occafion de 
s'expliquer avec quelques Cardinaux ; il en dit même quelque 
chofe à Sa Sainteté , quoique d’une maniére plus couverte ; & 
lorfque le Pape le mettoit lui-même dans la néceffité de parler. 
Ce fut à l’occafion de quelques Vafes de Vermeil doré, pré- 
fentés fur la Table du Pape, que le faint Prélat dit qu’on avoit 
en Portugal une forte de Vaiffelle fort belle, & fort propre, 


quoique moins precieufe que l’'Or & l'Argent. Je Wr entens. 
L 


Tome IF. 


LIVRE 
XXXI. 


BARTHELFMY 
DES MARTY 2. 
CRE SES RE 





CXII. 

S. Charles Bor- 
roniée , lui donne 
aufli de nouveiles 
marques de ten- 
drefle. 


CXIIt. 

Les autres Car- 
dinaux, montrent 
la même bonne 
volonté. 


CXIV. 
Graci-ux rCproe 
che de Pie 1V. 


CXV. 

Le fant Prélat 
dit librement fon 
fentiment fur le 
Luxe, 


Livre 
XXXI. 


BARTHELEMY 
DEs MaARTYRSs. 
PRET SRE RER NE GENE 








CXVI. 
Entretien entre 
le Pape & PAr- 
chevêque, fur le 

même fujet. 


CXVIL 
Le dernier dit 
modeftement ce 
qu'il penfe. 


634 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


bien, Seigneur de Brague, dit le Pape ; vous fouhaitez que Ja 
belle Porcelaine foit pour moi, & les Vafes d'Or pour les Pau- 
vres. Mais afin que nous puiflions comparer cette Vaiflelle avec 
la nôtre , fouvenez-vous quand vous ferez en Portugal, de prier 
de ma part le Cardinal Infant votre Ami, de m'en envoyer: 
car fi elle eft aufi belle que vous le dites, je ferois bien aife 
de m'en fervir. Le Cardinal Don Henry, quelque tems après, 
envoya quantité de belles Porcelaines à Rome; le kg à les 
reçut avec plaifir; s’en fervit depuis pour fa Table ,& en donna 
aux Cardinaux, & aux Princes de la Cour Romaine. 

Un autre jour le Pape montrant à notre Archevêque, les 
grands & magnifiques Ouvrages, qu’il faifoit faire dans le 
Jardin apellé Belveder, lui demanda en riant, pourquoi il ne 
faifoit pas bâtir à Brague un Palais comme celui-là ? lArche- 
vêque lui répondit, qu’il n’étoit pas de Condition à avoir un 
Palais, & que quand il en feroit , il ne voudroit point bâtir du 
bien d’autrui, encore moins du bien des Pauvres. Sa Sainteté, 
qui s’attendoir bien à cette Réponfe , ajoûta : mais encore que 
dices-vous des Ouvrages que je fais >? Très-Saint Pere, répondit 
l’Archevêque, c’eft à moi à les voir, & 4 en remarquer la 
beauté , puifque Votre Sainteré me fait l'honneur de me les 
montrer; mais ce n’eft pas à moi d’en juger. Non, répliqua le 
Pape, je vous en demande votre avis; & vous aflure que je 
trouverai fort bon ce que vous m'en direz. Puifque Votre 
Sainterté me le commande, répondit l’Archevêque, je lui di- 
rai avec la liberté qu'il lui ait de me donner, que pour 
moi il me feroit impoflible de faire de fuperbes Bâtimens , que 
le tems: confume, ou que le Fils de Dieu doit brüler en fon 
dernier jugement. Ce Palais peut étre digne des Architeétes 
qui l'ont fait, n’y ayant rien oublié des Régles de leur Are, 
mais il n’eft certainement pas digne de Votre Sainteté, puifque 
dans le rang, où Dieu l’a mife, il la deftine à lui ir des 
Maifons vivantes, qui doivent furvivre à l’embrafement du 
monde : &c un se qui eft de la Peinture, j'avoue que je n’ef- 
time que celle qui retrace dans les Amés l’Image de Dieu. Ce 
font là, Très-Saint Pere , les Maifons, & les Tableaux, que je 
fouhaiterois qui poffédaffent tout votre cœur. Le Pape écouta 
cette Réponfe avec fa douceur ordinaire: & il ajoûta : Que 
voulez-vous donc que je faffe ? Voulez- vous que je laiffe ces 
Edifices imparfaits ; ce n’eft pas moi qui les aï entrepris ; & je 
n'aime pas à faire de grandes dépenfes : mais je fuis bien aife 
d'achever ce que j'ai trouvé commencé ? 


DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 635 


L'’Archevêque fe feroit tû par refpe& ; mais Sa Saintetécon- Live 


tinuant À le prefler de dire fon avis, il À Su ainfi : il eft 
vrai, Très-Saint Pere, que les chofes qui font bonnes d’elles- 
mêmes, font encore meilleures Do elles font achevées ; 
Mais toute la difficulté eft de fçavoir, fi Dieu comtera À Votre 
Sainteté , ces Bâtimens entre . bonnes œuvres qu’Elle aura 
faites. Alors le Pape dit à l’Archevêque : je vois bien que vous 
êtes d'intelligence avec le Cardinal Borromée : il a trouvé en 
vous un homme comme il lui faut: ileft auffi indifférent que 
vous pour toutes les belles chofes ; & je fuis affuré que les fu- 
perbes Palais qu’il bâtira à Milan , feront femblables à ceux, 
que vous avez deffein de faire à Brague. 

Pie IV ne tarda pas à donner d’autres Eee de l’eftime 
finpuliére , qu'il faifoit de la vertu, & de la fagefle de notre 
Prélat. ie le Cardinal de Lorraine , & l’Archevêque de 
Brague étoient partis de Trente, les Peres du Conde les 
. avoient chargés de confulter Sa Sainteté fur divers articles. Le 
Pape leur donna Audience fur ce fujet; & voulut enfuite que 
cela fut propofé dans une Affemblée. Les Cardinaux apellés 
pour la Délibération, s'étant affis chacun en fa place , les Evêé- 
ques demeurérent de bout , tête nûë. Notre Archevèque étoit 
un de ceux qui avoient été nommés pour lAfflemblée, & il 
opina très-folidement, & très-fagement. Mais il ne püût voir 
fans une extrême indignation, que plufieurs Evêques, véné- 
rables par leur vieilleffle, & par leur Science, demeuraffent 
de bout & découverts, pendant plufieurs heures ,tandis que les 
Cardinaux étoient affis & couverts. | 

Au {ortir de l’Afflemblée , il réemoigna fa furprife au Cardinal 
de Lorraine, & le pria d'employer F Autorité qu’il avoit au- 
près du Pape, pour lui air anis combien ce traitement 
étoit indigne , & de ceux qui le faifoient, & de ceux qui le 
fouffroient. Mais ce Cardinal ne crut pas devoir commettre 
fa Perfonne & fon crédit, pour une chofe, dans laquelle il 
appréhendoit de faire une D:mande défagréable au Pape, fans 
pouvoir y réuflir. Le Cardinal Aléxandrin ne fut pas ja di- 
“h à fe charger de la Commiflion ; & lorfque lArchevêque 
ui témoigaa qu'il étoit réfolu d’en parler lui-même à Sa Sain- 
teté, il lui répondit avec la même réfolution: Fous en parlerex, 
mais vons n'y gagnerex rien. Dices , [ed nibil proficies. Ce pieux 
Cardinal ne fut pas Prophète pour cette fois. L’Archevêque 
en parla ; & il gagna tout. Le faic mérite d’être rapporté avec 
{es circonftances. 


Lili 


XXXI. 


EEE) 
BARTHELEMY 
DES Martyrs, 
D, 


CXVIITL 
Et le premier ne 
s’offenfe de rien. 


CXIX. 

L’Archevèque 
voit avec peine, 
ce qu'il juge in- 
digne de l’Epifco- 
at. 


CXX. 
Il témoigre fa 
furprife à deux 
Cardivaux. 


LIVRE 
XXXI. 


ER ED 
BARTHELEMY 


DES MARTYRSs. 








CXXI. 
Et en parle au 
Pape inême. 


CXXET. 


636 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 

Peu de jours après la premiére Afflemblée , dont on vient 
de parler, il devoit y en avoir une feconde; l'Homme de Dieu 
crût que l’occafon étoit favorable : il voulut en profiter; étans : 
donc allé le matin au Palais, il entra à l’heure même dans la 
Chambre du Pape { car pour lui toutes les Portes étoient ou- 
vertes ) ayant entretenu Sa Sainteté fur quelques affaires du 
Concile , il lui donna des avis très-importans ; & ces avis plu- 
rent fi fort au Pontife, qu’il les lui demanda par écrit, lui 
promettant de les faire bientôt éxécuter. Le Prélat loua en- 
fuite Sa Sainteté du zéle, qu’Elle lui avoit témoigné quelque- 
fois pour travailler à réformer les Perfonnes, & les Maifons 
de ceux qui poflédoient les premiéres Dignités de l’Eglife ; & 
il ajoûta : Très-Saint Pere, cette œuvre fi fainte, n’eft pas en- 
core parfaite: fi Votre Saintete veut À à faire ceffer 
les défordres de lEglife ; avec quelle juftice fouffre-t-Elle, que 
les Evêques foient de bout, & tête nuë dans les Affemblées 
qui fe tiennent en fa prefence, pendant que les Cardinaux y 
font affis & couverts? La Dignité de ceux-ci eft venue d’une 
Inftitution des Hommes; & ceux-là font inftitués par JEsus- 
CHRr1sT même, Oui Très - Saint Pere , les Evêques comme 
Evêques font les Freres de Votre Sainteté. C’eft pourquoi fon 
honneur même l’engage À les traiter comme tels.  _ 

Mais, répondit le Pape, cette coutume eft ancienne ; je ne 
lai point introduite, les Papes , mes Prédéceffeurs, l'ont pra- 
tiquée avant moi, & les Evèques ne s’en font point formali. 
fés : comment voulez-vous que j’entreprenne de réformér une 
chofe autorifée par un fi long rems » | 

L’Archevèque , fans s'étonner, repartit: Puifque Votre 


linfifte plus fr- Sainteté a eû la bonté de me permettre de lui dire mon fenti. 


tement 


ment fur toutes chofes, je crois que celui qu’Elle repréfente 
fur la terre, me commande de le faire avec une liberté encore 
plus grande en cette rencontre ; mire que la caufe doncils’a- 
git,eft toute de lui, & qu’il me femble que je ne pourrois me 
taire, fans me rendre coupable par mon filence. Je dis donc, 
Très-Saint Pere, avec le profond refpeét, que je dois à Votre 
$ainteré, & avec le zéle que je dois avoir pour la véritable 
Grandeur du Saint Siége , qu’Elle doit craindre que ce ne foit 
là proprement dominer fur le Clergé ; ce que le Prince des 
Apôrtres, dont vous êtes le Succefleur, reprend & condamne. 
Banniflez, je vous prie , Très-Saint Pere , banniflez loin de la 
Cour Romaine ces coutumes , qu’on dit anciennes, mais qui 
font contraires aux Loix de l’Eglife. Votre Sainteté me per- 


DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 637 


mettra de lui demander , fi Elle eût préfidé en Perfonne 
au Saint Concile , comment Elle auroit traite les Evêques, &. 
fi Elle ne les auroit pas fait afleoir. Que s’il eft certain qu'ils 


euflent été tous aflis dans une aétion aufli publique , expofée 
aux yeux de tout le monde; n’eft-il pas bien plus raifonnable, 
& plus jufte, qu'ils le foient dans une Affemblée particuliére, 
qui fe dit en préfence de Votre Sainteté ? 

Le Pape, toujours prévenu d’eftime pour le faint Archevè- 
que, & ne confidérant pas moins le zéle qui le faifoit parler, 
que les raifons qu’il lui propofoit , lui dit qu’il ne fçavoic pas 
pourquoi il fe rendoit à lui fi aifément; qu'il ne croyoit pas 
qu'aucun autre eût un tel pouvoir fur fon efprit, mais qu’il fe 
trouvât à l’Affemblée ; & qu’il verroit comme il traiteroit les 


Evêques. 


L’Archevêque ayant fait de grands remercimens à Sa Sain- 


teté, fe retira; & le Cardinal de Lorraine étantauflitôt entré, 
le ds lui conta tout ce qui fe venoit de pañler, & lui dit que 
l'Archevèque de Brague fui avoit parlé avec tant de force & 
de fagefle en faveur des Evêques, qu’il n’avoit pas été en fon. 
pouvoir de lui réfifter , & qu’it étoit réfolu , contre la coutu- 
me, de les fäire affeoir dans les Affemblées. Le Cärdinal loüa 
fort cette réfolution de Sa Sainteté, s'éronnant en lui-même 
qu’une affaire, dont le fuccès lui avoit paru enriérement im- 

offible, & qu'il n’auroit jamais ofé tenter, eût pù réüflir fe 
Poe à à l’Archevèque. | 


! 


LIVRE 
XXXI. 


BARTHELEMY 
DES MARTYRS. 
a  — 





e 


CXXIIL 
Et obtient tout... 


CXXIV. 

Le Cardinal de 
Lorraine applau 
dit à la ré‘olution 
de Sa Sainteté. 


Après diné les Cardinaux & les Evêques étant entrés pour . 


l’'Aflemblée, Sa Saïnreté [eur parla en cette maniére: Le Pape 


Adrien VI, avoit coutume de dire, que fi un Empereur fe 


plaignoit autrefois, que les Princes étoient bien malheureux, 
parce qu'ils ne voyent & n’entendent, que par les yeux, & les 
oreïlles d'autrui : les Souverains Pontifes ne le font pas moins, 
parce pr font fouvent mal informés , & qu’on leur déguife 
ce qu'ils devroient fçavoir. On ne confulte pas d'ordinaire la 
juftice & la vérité, avant que de leur parler, mais la complai- 
fance & l'intérêt. Aufh ne leur dit-on pas ce qu’il feroit utile 
qu'ils entendiflent , mais ce qu’on prévoit qu'ils veulent en- 
tendre. Je vous dis ceci parce qu’on m’a donné depuis peu un 
avis important , touchant la maniére dont nous traitons les 
. Evêques dans ces Affemblées. C’eft l'Archevèque de Brague 

ui m'en a parlé, & je fuis très-facisfait de ce qu’il n’a confi- 
déré en cela que la juftice & la confcience. J'ai conçu aifémenc 
par les raifons folides, qu’il m’a apportées, que . ve zéle 

Lilliij 


CXXVY. 
Ancienne cout 
me abolie, feion 
les défirs du fnnt 
Archevèque. 


638 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


Live ee qui nous rend fermes à conferver les bonnes chofes, nous doie 

XXXI. animer à détruire les mauvaifes. C’eft pourquoi nous fommes 
réfolus à l'avenir de faire afleoir & couvrir les Evêques dans 
ces Affemblées. Sa Sainteté fit figne en même tems aux Evè- 
ques de s’afeoir , & de fe couvrir. 

CXXVI. L’Aflemblée étant finie, les Evêques attendirent dans la 
Es s fu Salle le faint Prélar : & tous tranfportés de joye, ils allérenr 
ce, lui entémoi- l'embrafler. Les Evêques François furtout ne pouvoient fe 
gnent une extré- Jaffer de louer fon action, & de l’aflurer qu'ils ne parleroient 
me reconnais de lui aux Prélats de France, que comme du Répara- 

teur de leur Dignité. Le Cardinal Aléxandrin, létant venu 
aborder enfuite, dit devant tous ces Evêques qui l’environ- 
noient : qui ofera maintenant s’oppoler à l’Archevêque de 
Brague, qui eft tout-puiflant? Et qui refufera de le Canonifer 
après fa mort, puifqu'il fait de fi grands Miracles durant fa vie 2 

CXXVII. L'Illuftre faint Charles Borromée, continuant aufli à Jui 
donner les plus grandes marques d’une confiance fans bornes, 
Borromée, le pria de le venir voir au Sacré Palais’, & s'étant enfermé 

avec lui dans fon Cabinet, il lui parla de la forte: il n’y a ici 
que Dieu & nous, & je vous parle comme devant lui. Il y a 
long-rems que je lui demande avec toute l’ardeur dont je fuis 
capable, qu’il lui plaife m'éclairer dans l’état où je me trouve; 
je fçai qu'il le fait D ceux qui font vraiment a lui. Ils font les 
Temples où il habite, & d’où il nous parle. Perfuadé donc 
ue c'eft lui qui m’adrefle à vous, je viens vous découvrir le 
fond de mon cœur. Ne vous oppofez pas à ce que Dieu de. 
mande de vous. Je ne vous ai pas plutôt vâ, que je vous ai ai- 
mé ; & je n’ai pas doute que ce ne fut par vous, que Dieu me 
feroic la grace de m'’éclaircir fur tous mes doutes. 
CXXVIII. Vous voyez l’état où je fuis: vous fçavez ce que c’eft que 
È d'être Neveu d’un Pape, & aimé A À de lui, & 
"vous n’ignorez pas ce que c’eft que la Cour & la Vie de Rome. 
Les périls qui m’environnent font infinis : j'en vois beaucoup ; 
& il y en a plus que je n’en vois. Que dois-je donc faire étant 
jeune, fans expérience ; & n’ayant de vertu que dans le défir ? 
Le fainc Cardinal ayant expliqué fes peines, & fes craintes, 
avec cette aimable naïveté, ajoûta: Dieu m'a donné depuis 
eu un nouvel amour pour la Pénitence; & il me fait la grace 
de prétérer fa crainte, & mon Salut à toutes chofes. Je penfe 
donc à m'affranchir de tous ces liens, & à me retirer dans un 
Monaftére , pour y vivre comme s’il n’y avoit que Dieu & moi 
dans le monde. 


Go mnn 
BARTHELEMY 

DES MARTYRS. 
SESRNESSSENERSS 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE... 639 


L'Archevèque admiroit une vertu fi pure, & fi éclairée ; 
mais plus le deffein de fainc Charles étroit grand & généreux, 
lus il lui paroifloit difficile à réfoudre; ainfi après lui avoir 
dit qu’il À noroit trop de > rl avec tant de confiance, il 


le fupplia d’agréer qu’ils priflent tous deux un peu de tems, © 


pour recommander à Dieu cette affaire. Mais faint Charles lui 
répréfenta qu’il alloit être bientôt privé de fa préfence, & 
qu'il n’avoit pi encore trouver le moyen de lui parler avec au- 
tanc de liberté qu’il le faifoit alors; & il le pria de ne plus 
différer de lui dire fon fentiment. Le Prélat le fit, mais avec 
tant de lumiére, & par des raifons fi folides, prifes des cir- 
conftances des tems, & de l'état où fe trouvoient alors les af- 
faires de l’Eglife, aufli bien que des difpoftions du faint Car- 
dinal, qu'il diffipa entiérement fes doutes , lui perfuada de 
demeurer dans le rang, où la Providence l’avoit mis, & Le fit 
même réfoudre à ne point quitter le Gouvernement des affai- 


LIvREz 
XXXI. 


© BARTHELEMY 
DES MARTYRS, 
CRE on RER CE 








CXXIX. 
Qui lui perfuade 
de demeurer dans 
fon Etat, pour le 
bien général de 
PEglife, 


res de l’'Eglife Univer{elle, pour celles de fon Diocèfe de Mt 


‘lan , jufqu’à ce que Dieu lui en ouvrit l'occafion, & lui donnât 


le moyen d’en prévenir les mauvaifes fuites. | 

Saint Charles ayant remercié l’Archevêque, fe leva , & lui 
dit en l’embraffant : Vous croyiez être venu à Rome pour vos 
affaires , ou pour celles du Concile ; mais dans la vérité, c’eft 
pour moi que Dieu vous a envo é. Il m'a délivré par vous d'un 
grand sois , que je portois fur le cœur ; & il m’a fait la grace 
de voir maintenant le chemin , par leauel il veut que je 
marche. | 


L'Archevèque de Brague penfoit bien autrement de faint 


Charles, & de lui-même; & tandis qu’il perfuadoit au Cardinal 

u’il devoit demeurer dans fa place ; il cherchoit à quitter la 
Due , pour rentrer dans le Monaftére. À la veille de fon dé- 
part pour revenir à Trente, il propofa fes défirs au Pape; & 
conjura Sa Sainteté, avec les plus vives inftances de rompre 
fes liens, en nommant un autre Archevêque à Brague. Il n’a- 
voit pas encore demandé de grace avec plus de zele ; & jamais 
il n’avoit paru plus éloquent. Mais le Pape, qui ne pouvoit 
lui rien refufer dans les autres occafions , ne lui accorda rien 
dans celle-ci. Il lui dit que bien éloigné de vouloir le déchar- 
ger de fon Diocèfe ; si n’écoit point Evèque, & qu’il eùt à 
donner l’Archevêché de Brague, le connoifflant comme il le 
connoifloit , il n’en choïifiroit point d'autre que lui pour cette 


CXXX. 
Docilité du faine 
Cardinal. 


CXXXI. 
L’Archevêque de- 
mande fa Démif- 
fion ; & ne peut 
l'obtenir du Pape. 


Charge, & qu'il étoit afluré que tous les Evëques de Trente’ 


feroient en cela de fon avis. L’Archevèque alloit faire de nou- 


Livre 
“XXXI. 


BARTHELEMY 
+ DES MARTYRS. 
PPS 








CXXXII. 
Entretien de faint 
Charles , & de 
Don Barthelemy 
fur ce fujet. 


‘640. HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 
vélles inftances , lorfque Sa Sainteté ajoûta: Seigneur de Brague, 
je vous ordonne de ne penfer déformais qu’à faire votre Char- 
ge; & je crois en cela rendre un 7 fervice à Dieu, à l'E- 
a &c à vous-même. Le Pape enfuice fe leva ; & l'Archevèque 

ut obligé de prendre congé de lui. 

Auflitôc après cette entrevûe, le Souverain Pontife envoya 
quérir faint Charles; lui apprit la Demande que l’Archevêque 
lui avoit faite ; & l’aflura que jamais Ambitieux n’avoit plus vi- 
vement follicité pour être élevé à une grande Charge, que ce 
Prélat l’avoit fait pour pouvoir fe démettre de la fienne. Saint 
Charles Borromée n'en voulut pas fçavoir davantage; il râcha 
de joindre au plutôt Don Barthelemy, & il lui dit : Je vous 
vois dans la triftefle ; & il me femble que j'y dois être bien plus 
que vous. J'ai fçu de Sa Sainteté quelle en eft la caufe, & fi 
vous croyez avoir quelque fujet de vous plaindre du Pape, j'en 
ài fans doute beaucoup plus de me plaindre de vous. Quoi, 
vous demandez d’être dégagé du monde; &. en même rems 
vous m'y précipirez?> Vous ne croyez pas pouvoir en confcien- 
ce demeurer Archevêque ; & vous me confeillez de l’être » 
Vous êtes avancé en âge, & vous avez de la capacité ; je fuis 
jeune, & fans expérience. Vous avez déja gouverné un grand 
Diocèfe, & vous venez de foutenir toute l’Eglife, & de’tra- 
vailler à fa Réformation dans un Concile Général; & moi, je 
ne fuis pas encore forti de la Cour de Rome. Cependant vous 
voulez que je puiffe porter un fardeau qui vous accable, & dont 
vous tâchez à quelque prix que ce foit de vous délivrer ? Où eft 
la Régle de l'Évangile, d'aimer votre Prochain comme vous. 
même ? Où eft la rendrefle d’un Pere, l'affection d'un Frere, & 


la fincérité d’un Ami? | | 
Le faint Cardinal croyoit faire des reproches bien juftes, & 


| Er des difficultés fans replique. L’Archevèque n'eut pas 


ien de la peine à le tranquillifer une feconde fois. J'aime, lui 
ditil, les reproches que vous me faites ; ils naiflent de l’aver- 
fion que vous avez du monde ; ainfi en m’accufant , ils me juf. 
tifient. Si je ne fçavois que vous fuyez très-fincérement l'éclat 
des honneurs, & des Dignités de l’Eglife, je ne vous y aurois 
jamais engage. Votre Salut ne m’eft pas moins précieux que le 
mien, & je ne fais point de différence entre mon Ame & 2 
vôtre. Maïs je fçai que Dieu en fair, & que fa conduite fur 
vous n’a rien de femblable, à celle qu’il 3 toujours gardée fur 
moi. Il s’'attendrit fur cette Reéfléxion. Et finit ainfi: je prie 
Dieu qu’il nous afifte tous deux ; & je n'oublie pas que je _ 
| plus 


DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. &4r 


plus craindre pour moi que pour vous : les périls ne font pas Lrvre 
égaux, lorfque la vertu n’eft pas égale. | XXXI. 
Don Barthelemy ajoûta, que l'affaire , pour laquelle il étoit == 
venu à Rome, étant manquée, il ne penfoit plus qu’à s’en aller.  Manrves. 
Mais, répliqua le Cardinal, inftruifez-moi auparavant. de ce =, 
que vous avez fait dans vos Vifites,& dans le Gouvernement CXXXi1I. 
de votre Diocèfe; & apprenez-moi quelles doivent être les 7° Carta Bor 
qualités, & les principales Vertus d’un Evêque. L’Archevêque quelques avis 1 
l'entretint fort modeltement fur le premier article ; & le faris. l'Archeréque, qui 
fit fur le fecond, en lui communiquant un petit Livre qu'il 4 4 "ou 
3 q P q un de fes Ouvra- 
avoit déja compolé , & intitulé: Srimulus Pafforum, Lg ut ges. 
Jon des Paffeurs. Saint Charles en fit tirer copie , & il s’en fervic 
depuis pour fa conduite, & pour celle de fon Diocèfe. C’eft 
ainfi que ces deux Hommes de Dieu s’animoient, & s’excitoiert 
lun l’autre dans le défir qu’ils avoient de le fervir ; & que mé- 
prifant tout ce qu’il y a d’éclatant dans les Dignités même les 
plus faintes, ils ne penfoient qu’à confacrer à Dieu leurs pei. 
nes, leurs travaux, leur vie même, pour la Défenfe de fon 
Epglife, & pour la fanétification de fon Peuple. | 
Comme il n’y avoit plus rien à Rome, qui pût retenirle cxxxrv. 
faint Prélat, il fut prendre congé de Sa Sainteté, & lui dit 5 Fe 
d’abord que puifqu'elle ne l’avoit point voulu délivrer du joug ©°14diveresgra- 
de fa Charge, il la fupplioit de lui accorder quelques graces, 
qui lui étoient néceflaires pour n'être point troublé dans fes 
Fon&ions. Il en avoit fait un Mémoire, qu’il lüt tout de fuite; 
& le Pape lui accorda tout avec d'autant plus de joye , qu’il n’y 
avoit rien qui ne tendit au bien des Ames, au foulagement des 
Pauvres , ou à la défenfe de la Liberté Eccléfiaftique. Le Pon- 
tife ajouta qu'il ne lui difoit point encore Adieu, mais qu'il 
vouloit qu’il le revint voir. | 
Etant retourné le lendemain au Palais, Sa Sainteté l’exhorta 
à attendre fon Ami le Cardinal de Lorraine, pour s’en rerour- 
ner comme il étoit venu en fa Compagnie. L'Archevêque dif. cxxxv. 
fimulant la véritable raifon qui lui faifoit fouhaïter d'aller feul, Et donne de 
répondit agréablement que ce Cardinal avoir une Mule vite a de 
comme un Cerf, & que la fienne ne la pourroit jamais fuivre. à D, Bathclemy. 
. Et bien, dit le Pape, fi la fienne eft un Cerf, j'en ai une qui eft | 
un Aïgle en vite , & je veux vous la donner. Le foir même 
Sa Sainteté lui envoya la Mule, dont Elle fe fervoit toutes les 
fois qu’Elle fortoit de Rome. Lorfque le Prélat vint le lende. 
main, pour remercier le Souverain Pontife, & prendre congé ; 
Pie IV lui dit qu'il le reverroit le lendemain , avec le Cardinal 
Tome IV. Mammm 








LivRE 
XXXI. 


BARTHELEMY 
- DES MARTYRS. 
sn 





CXXXVI. 
Son retour à 
Trente. 


CXXXVIL 
Civilités qu’il y 


reçoit. 


CXXXVIITI. 
Il remarque quel- 
que altération , 
dans les réfolu- 
tions déja prifes 


642 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


de Lorraine , ayant des chofes fecrétes à leur communiquer à 
tous deux. En effet, le lendemain au matin le Pape fortit de fa 
Chambre, accompagné de toute fa Cour, & alla voir le Car- 
dinal de Lorraine, ea l’'Appartement qu'il avoit au Sacré 
Palais. Mais de tous ceux , qui avoient accompagné Sa Sainteté, 
le feul Archevèque de Brague eût part à cet entretien. Le Pape 
pafla enfuite toute l’après-dinée avec l’Archevèque: & après 
mille témoignages d’eftime & d’amitié ; lui ayant déja donné 
fa Bénédiction, le Pape tira de fon doigt un Anneau, qu’il pré- 
fenta à notre Prélat, en lui difant: Portez cette Bague pour 
l'amour de moi; & qu’elle vous ferve toujours d’une marque 
de la tendre affé@ion, que Dieu m’a donnée pour vous. 

Le jour fuivant , qui étoit le feize d'Octobre, après avoir dit 
la Meffe de grand matin, l’Archevêque partit de Rome, cou. 
vert de gloire, & rempli de triftefle. On l'eftimoit heureux 
d’avoir tant de crédit auprès du Souverain Pontife ; & il s’efti- 
moit malheureux, de ce qu'il n’avoit pà obtenir ce qu’il défi- 
roit le plus. Arrivé à Trente avant la fin d'O&tobre, il alla 
auffitôt voir les Cardinaux Légars; & tous les Prélats s’em- 
preflérent de le prévenir, de le remercier , & de le féliciter de 
cette fainte Liberté , avec laquelle il avoit parlé au Pape en 
leur faveur. Ils admiroient qu’il eût eù aflez de réfolution pour 
entreprendre lui-feul une aflire infiniment difhcile, & aflez de 
crédit pour y réuflir. 

On [pe de l'Etat du Concile. Le jour fuivant avoit été 
pris pour faire lire dans l’Affemblée Générale les points de 
Réformation , qui avoient été réfolus avant fon départ ; afin 
que l’on vit, s’il y auroit quelque chofe à y changer, foit pour 
la fubftance , foit pour les paroles. L’un des Prélats, dit en 
riant, comme Monfeigneur de Brague vient d’un lieu, où il a 
été fi favorifé de Sa Sainteté , il nous traitera fans doute plus 
doucement à l’avenir; & il ne fe mettra plus tant en peine de 
nous réformer. À quoi notre Evèque de Modéne, Ami intime 
du faint Prélat, répondit : Nous verrons demaïn quel chan- 
gement aura fait en lui la Ville de Rome 5 & s’il en eft revenu 
moins Evêque , qu'il n’y étoit alle. 

L'Archevêque employa une partie de la nuit à lire avec 
foin, les nouvelles Copies des articles de la Réformation ; les 
confronta avec l’ancienne, qu'il avoit gardée; & ayant re- 
marqué qu’on avoit changé, ou ajoûté plufieurs chofes aux 
réfolutions prifes par le Concile avant fon Voyage de Rome, 
il s’en plaignir le lendemain dans l’Affemblée Générale, & fit 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 643; 


fentir l'inconvénient de ces changemens qui n’étoient pas pour 
un bien. Si nous agiflons ici, dit-il, comme étant les Succef- 
feurs des Apôtres, foyons les Imitateurs de leur fagefle & de 
leur conftance. Pontifes du Seigneur, Dépofitaires de fa Vé- 
rité, & Défenfeurs de fon plié , ne permettons pas que celle 
qui eft apellée la Bafe, & la Colonne de la Vérité, paroifle 
une Maifon bâtie fur le Sable, & faifons voir que fes Deci- 
fions lui étant infpirées par l'efprit de Dieu, font fondées 
comme elle fur limmobilité de la pierre. 

Cet avis fut fuivi d’un fi grand nombre de Prélats, qu'il s’en 
trouva deux cens- fix, qui conclurent tous , non - feulement 
qu’on remettroit ces Ordonnances dans leur premier Etat ; 
mais qu'on y ajouteroit même quelque chofe , pour les rendre 
encore plus fermes, & plus favorables au rétablifflement de la 
Difcipline : ce qui fut éxécuté. Le Concile fut heureufement 
terminé, après la vingt-cinquième Seflion, dans le mois de 
Décembre 1563. Il s’étoit pañlé dix-huit ans depuis le com- 
mencement jufqu’à la conclufion du Concile; mais il n’avoit 
été aflemblé que durant cinq ans. Deux fous Paul III, un fous 
is III, & deux fous Pie IV. Il y avoit eù dix Séances fous 

€ Pontificat de Paul ; fix fous celui de Jules; & neuf fous celui 

de Pie IV. Entre ces deux derniers Papes , il y avoir eù Marcel 
IT, & Paul IV, maïs le Concile ne s’eft point tenu fous leur 
Pontificat. 

Lorfque notre Archevêque vint prendre congé du Cardinal 
de Lorraine , & des Evêques François qui l’accompagnoient, 
ce Cardinal lui dit, après l'avoir embraflé , qu’il le fupplioit 
de demander toujours à Dieu qu'il le rendit Imitateur de fa 
Vertu , afin que leur amitié devint éternelle ; & qu’ils fuffent 
encore unis … le Ciel, comme ils l’avoient été fur la terre. 
Les Prélats lui parlérent de même avec une grande effufion de 
cœur. Ils lui témoignérent qu'ils s’eftimoient très - heureux 
d’avoir l’honneur de fon amitié ; qu’ils croyoient faire un fou- 
haïit très-utile à toute la Chrérienté, que de défirer qu'il y 
eût eû dans le Concile plufeurs Archevêques de Brague; qu'ils 
ne perdroient jamais le fouvenir des beaux éxemples qu'il leur 
avoit donnés, & des grands fervices qu'il avoit rendus à toute 
la Religion Chrétienne , & l'Epifcopat en particulier ; & qu'ils 
étoient aflurés que lorfqu'ils auroient publié en France, ce 
she fcavoient de fa SP om . de fon mérite, & de fa vertu, 
il auroit autant d'Amis, & d’Admirateurs, dans ce grand 

M mm mi} 


Livre 
XXXIH. 


BARTHELFMY 
DFS MARTYRS. 
RER EE En 








CXXXIX. 
11 fait rétablir 
toutes choses. 


CXL. 
Conclufon du 
Concile de Tren- 
tee 


CXLI. 

Ce que le Cardi- 
nal de Lorraine, 
& les Evêques de 
France , difent à 
Don Barthelemy, 
en fe féparant. 


LIVRE 
XXXI. 


BARTHELEMY 
DES MARTYRS. 
SR RER 








CXLII, 
Réponfe du faint 
Archevèque, 


CXLIII. 
Il eft reçu avec 
: honneur à Avi- 
gnon. 


CXLI V. 
Où il apprend un 
Fait trés-fingulier 
de deux Evêques. 


644 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


Royaume, qu’il y avoit d’Evêques, & de Perfonnes zélées 
pour l'Epglife. | 

L’Archevêque, auffi poli que modefte, témoigna à tous ces 
Prélats fes juftes fentimens de reconnoïifflance, loua le zéle 

w’ils avoient toujours fait paroïître dans le Concile ; & die 
que puifqu’il avoit plü à Dieu de les unir très - étroitement 
dans une occafion fi importante, il les fupplioit de lui conti- 
nuer toujours la même grace: qu’encore qu'ils fuflent nés en 
des Pays éloignés l’un de l’autre, & fous divers Princes, ils 
étoient néanmoins comme Chrétiens, & comme Evêques, les 
Sujets & les Miniftres d'un même Roy ; & que la diftance des 
lieux ne devoit point empêcher la parfaite union de ceux, qui 
ne font tous qu’un en celui qui eft en tous lieux. 

Pendant que ces Evêques fe préparoient à leur départ, Don 

Barthelemy fe mic en chemin, réfolu de fe rendre en diligence 
dans fon Diocèfe; où il étoit déja d’efprit & de cœur. Arrivant 
à Avignon, il y fut reçu magnifiquement par le Vice-Légar 
de Sa Sainteté , & par le Gouverneur de la Ville. Le premier 
Jui apprit une particularité digne d’être remarquée , parce- 
qu’elle eft glorieufe au faint Concile de Trente, & à l’Eglife 
Catholique. 
.. Deux Evêques de cette Province, lui dit le Vice - Légat 
d'Avignon, avoient eû le malheur de fe laiffer féduire à l’Hé- 
réfie : & cependant ils s’en allérent enfemble au Concile, ré- 
folus d’épier, & de traverfer les defleins des Prélats Catho- 
liques, fans trop manifefter leur attachement à l’Erreur. C’ée- 
toit des Pafteurs en apparence, & des Loups en effet. Leur dé- 
guifement dura quelque tems; ils entroient dans toutes les 
Conférences , écoutoient toutes les Délibérations ; & pronon- 
çoient comme les autres, lorfque toutes les difficultés qu'on 
avoit propofées, étant mürement éxaminées, & bien éclair- 
cies, tous les Peres fe trouvoient dans une fainte unanimité de 
fentimens. Ces deux Evêques furent enfin touchés, & éclairés 
par ceux-mêmes, qu’ils avoient confiderés comme des aveu- 
gles. Ils remarquérent une extrême différence entre lAflem- 
blée des vrais Miniftres de JEsus-CHR1ST, & celle des En- 
nemis de fa Vérité, & de fon Erglife. 

Ils avoient vû que la Régle des Novateurs, dans leurs Sy- 
nagogues, n’étoit que leur opinion, leur fantaifie , ou leur ca- 
price : & ils voyoient que les Catholiques au contraire avoient 
pour régle & pour fondement, outre l’Ecriture Sainte, la 





"DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 645 
Tradition conftante, qui de Pontife en Pontife, & de Siécle 
en Siécle, eft venue depuisles A pôtres jufqu’à nous. Ils voyoient 
que les Peres du Concile n’étoient point les Inventeurs de leur 
Doctrine ; mais qu'ils foutenoient dans PEglife ce qu'ils y 
avoient trouvé établi; & que s’efforçant de conferver fans au. 
cune altération, le Dépôt qui leur avoit été confié, ils ne pen- 
foient qu’à laifler à leurs Enfans, ce qu'ils avoient reçu de leurs 
Peres. | 

Au retour de Trente, ces deux Prélats publioient eux-mê. 
mes le grand effet, qu'avait produit en eux la vüe du Concile, 
& le zéle d’un grand nombre d’'Evêques, qui fembloïent avoir 
fait une fainte confpiration, pour foutenir envers tous & con- 


LivReE 
XXXI. 
BARTHELEMY 
DES MARTYRS. 
GRENIER 








tre tous, les intérêts de Dieu, & de fon Eglife. Ils mettoient 


l’Archevêque de Brague, & celui de Grenade à la tère de ces 
généreux Défenfeurs de la Foi, & de ces Zélateurs de la Dif- 
cipline , qui éxaminoient tout au poids du Sanduaire , & fou- 
tenoient avec une fermeté inébranlable , ce qui étoit felon la 
Religion, la Juftice, & la Vérité. L'un des deux Prélats con- 
vertis, excelloit dans le don de la Science, & de la Parole, & 
depuis fa Converfion , il confondoit tellement les Hérétiques, 
qu'ils n’ofoient paroître devant lui. - 

Ce récit fit beaucoup de plaifir à. notre Archevêque, qui 
en rendit gloire à Dieu. En continuant fon Voyage, il entra 
dans une Ville de Caftille, en même tems que le Roy Don 
Philippe IL. Ce Monarque ayant été averti le jour même de 
la venue de l'Archevèque, l’envoya vifiter auflitôt ; ce qui le 
mit dans la néceflite de lui venir faire la révérence. Ru 
Gomez de Sylva, ch d'un grand nombre de Sei- 
gneurs , alla au - devant de lui jufqu’à la porte de la rue, & 
l'introduifit dans la Chambre du Roy, qui le reçut avec de 
grands témoignages d’eftime , comme un Prélat Etranger, 
qui s’étoit rendu très-célébre par fa vertu, & par fon zéle 
pour lEglife. Le Roy lui demanda d’abord en quelle réputa- 
tion avoient été dans le Concile les Prélats de fon Royaume. 

L’Archevêque lui répondit : ils y ont eû, Sire, toute la ré- 


CXLV. 
II va falucr le 
Roy Philippe IL. 


CXLVI. 


putation que méricoit le choix de Votre Alteffe (*) : car ellea , % fit l'Eloge 


es Evêques d’Ef- 


élevé à l’Épifcopat des Perfonnes, qui en font fi dignes, qu’on pagne. 


ne peut les voir agir, fans avoir une vénération particuliére 


(* } L’Archevèque n’ignoroit pas le Titre | celui d’Altefle aux Rois. Auffi Philippelr, 
que les Efpagnols donnoient déja à leurs | qui fçavoit la Coutume de Portugal , ne té- 
Souverains : mais ( comme il le dit depuis à | moigna nullement être offenfé la con- 
Gomez de Sylva ) en Portugal le Titre de | duite de J’Archevêque; qu’il honora tou- 
Mäjefté ne fe donnoit qu’à Dieu feul, & | jours. - | 


M mm miij 


64% HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 

Lrvyvne pour leur verte, & pour la piété de Votre Altefle, qui les a mis 
XXXI. dansune place, qu'ils occupent fi dignement. Je ne doute pas 
qu'elle n'ait été parfaitement informée de tout ce qu'ils 
ont fait de fainc & de glorieux dans le Concile, & qu’elle 
n'ait fçu que Monfieur l’Archevêque de Grenade y a excellé 
entre tous les autres. J’efpére, Sire , que comme Votre Alrefle 
a eù tant de part aux Saints Décrets, qui ont été faits dans le 
Concile, par celle qu'y ont eù les Prélars de fon Royaume, 
elle aura auffi un se tout particulier pour les appuyer de fon 
autorité, afin qu’étant obfervés dans toute leur étendue,on voie 
refleurir dans l'Eglife cette ancienne Piété , & certe pureté des 
Mœurs, que nous avons tâche dy procurer, & que tous les 
Gens de bien y fouhaitent depuis long-tems. 

CXLVIL C'étoit par le défir de procurer au plutôt cet avantage à 
ee + fon Diocèle, que le S. Archevëque fe hâtoit d'arriver malgré 
jui vouloit faire à 14 rigueur de la faifon. Dans le mois de Février 1 $64 il entra 
Brague : fur les Terres de Portugal; & dès-lors la joye fut générale 

dans la Ville de Brague. L'amour qu’on lui portoit s’étoit 
encore augmenté par fon abfence ; & chacun fe préparoit à le 
faire éclater , par la plus magnifique Réception qu’on püûtima- 

CXLVIIL giner. Mais le Prélar les fuprit tous , & rendit leurs préparatifs 
. pros _ inutiles : étant entré dans la Ville la nuit de devant un Di- 
fon Eglife, manche de Carème , fans que perfonne le fçûc , il parut le len- 

demain dans fon Eglife Cathédrale, & monta en Chaire pour 
parfter à fon Peuple. I] le fit avec tant de zéle & de charité, 
que plufeurs louoient tout haut le Seigneur, de la Grace qu’il 
leur avoit faite de revoir leur Pere; & ils accompagnoient de 
leurs larmes cette effufion de leur joye. 

CXLIX. Une foule incroyable de Peuple le fuivit jufqu’en fon Palais 
pese toiles A rchiépifcopal, en lui donnant mille bénédiétions ; & tous les 
| Corps de la Ville étant enfuite venus lui rendre leurs devoirs, 

celui qui portoit la parole, lui dit entr’autres chofes; qu'il n’é- 
toit pas befoin qu'il lui témoignât la joye, que fon retour 
avoit apportée à toute la Ville; . étoit peinte fur leurs 
vifages; & qu’elle s’expliquoit aflez elle-même; mais qu’il le 
fupplioit de lui permettre de mêler quelque plainte parmi ces 
tranfports de la joye publique, de ce qu’il leur avoit ôté le 
moyen de luien donner des marques, par la Réception qu'ils 
lui préparoient ; qu’il y avoit eû autrefois des Archevèques de 
Brague , qu'on avoit peine à contenter, lors même qu'on les 
combloit de toutes fortes d’honneurs ; maïs que pour lui, on 
n’avoit pas même la liberté de lui rendre les plus légitimes ; 


RÉ En 
BARTHELEMY 
DES MARTYRS. 
ÉMIS 





 d 











DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 647 


& les plus indifpenfables devoirs; qu'il étoit bien jufte que fa 
modeltie en ces rencontres accordÂâr quelque chofe à fa charité ; 
" & qu’elle n’enviât pas à fes propres enfans la fatisfa@tion de 

seb 2e leur Pere ce qu’ils lui devoient. L’Archevèque, qui les 
aimoit autant qu'il en étoit aimé, les combla de civilités, & 
de toures les marques d’une charité vraiment Paftorale. 

Il ne cefla depuis de leur en donner tous les jours de nou 
velles preuves. I] voulut être informé de tout ce qui s'étoit pale 
dans leDiocèfe pendant fon abfence ; f on avoit obfervé fes Or- 
donnances, fait éxatement lesVifites, & pourvü aux befoins des 
Pauvres. Il fit lui-même de ferventes Priéres , pour obtenir de 
Dieu la Grace de reprendre fes Fon&tions Epifcopales avec une 
nouvelle vigueur , & de faire éxécuter ce que le Concile avoit 
ordonné, entenant toujours le milieu entre le relâchement d’u- 
ne fagefle humaine, & la chaleur He d'un zéle indifcret. 

Peu de jours après ayant aflemblé fon Chapitre, & tout fon 
Clergé , il leur dit que le Concile, peu content d’avoir foutenu 
la Foi contre les nouvelles Héréfies, avoit fait d’excellens Ré- 
glemens pour arrêter tous les défordres , & rétablir les Mœurs 
des Fidéles : qu’il efpéroit que comme les Evêques avoient t4- 
ché &h cette rencontre de remédier aux maux de l’Eglife, par 
leur zéle, & leur fagefle , ils s’efforceroient aufli de contribuer, 
par leur éxemple, à l’éxécution de leurs faints Décrets.Ilajouta 

ue par l’un de ces Décrets, il avoit été ordonné qu’on fon- 

eroit des Séminaires , où l’on inftruiroit des Enfans dès leur 
bas âge, afin que formés de bonne heure à la Piété, & élevés 
dans une Doctrine fainte, ils fuflent capables de fervir un jour 
l'Eglife. Le Prélat pria tous les Bénéficiers de vouloir prendre 
part à une œuvre fi fainte, pour laquelle le Pape avoit déja 
envoyé un Bref, & les aflura qu'il leur montreroit l’éxemple, 
en y contribuant le premier de tout fon pouvoir. 

Comme il s’agifloit de donner de Pargent, peu de perfon- 
nes goûtérent la propoftion. Les uns y trouvoient de gran- 
des difficultés, les autres s’excufoient fur le peu de Revenu de 
leurs Prébendes : plufieurs murmuroïent de Ia rigueur du Bref 
Apoftolique. Notre Archevêque écouta tout le monde avec 
une grande douceur; & ménagea fi bien les efprits, qu'ayant 
appaifé en un moment cette tempête, il fit éxécuter le Décret 
du Concile, & l'ordre du Pape, avec lPagrément de ceux-là 
même , qui en avoient été d’abord fort offenfés. Sa modéra- 
tion pleine de fageffe ayant ainfi adouci les efprits, il n’eut pas 
de peine à les faire confentir , qu'on commençcit auflicôt à 


LrTvVRrE 
XXXL 


BARTHELEMY 
DES MARTYRS. 
redonne ne 2 








CL, 

Il fe prépare par 
la Prière , à re- 
prendre fes Fonc- 
tions. 


CLI. 
Propofe la Fon- 
dation d’un Sémi- 
paire. 


CLIL 
Difficultés qu'on 
oppofe. 


CLIITI. 
Elles font levées 


LIVRE 
XXXI. 


‘BARTHELEMY 
DES MARTYRS. 
D + PU 2 hd 








par la fagefle, & 
la libéralité du S. 
Prélar. 


CLIV. 

Le feul Chapitre 
avoit toute la Ju- 
rifdiétion  Spiri- 
tuelle , dans la 
Ville de Brague. 


CL V. 
Inconvéniens de 
cette Pratique. 


CLVL. 
Vains efforts de 
quelques Arche- 


648 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 
lever une contribution de deux pour cent fur les Revenus de 
tous les Bénéficiers. Pour les y encourager davantage, il ne fe 
contenta pas de contribuer de fa part, la fomme à laquelle il 
avoit été taxe ; il donna encore par avancetrois cens Ducats, 
pour faire commencer auflitôt le Bâtiment, & il y fit travailler 
avec tant de diligence, que ce fut le premier Sémipaire érigé 
dans le Portugal, & peut-être en toute l’'Efpagne. L’Arche. 
vêque n’eut pas moins de foin de s’en fervir utilement, par le 
choix qu’il fit, & des perfonnes qui devoient le conduire, & 
de ceux à qui on donneroit une place pour y être élevés. Auf 
eft-il forti de cette Maïfon plufieurs bons Miniftres, qui ont gou- 
verné très-dignement diverfes Eglifes du Diocèfe de Brague. 

L’Archevêque fur obligé d'entreprendre peu après une autre 
affaire bien plus difficile ; mais dont il ne crut pas Ee lui fût 
permis de fe difpenfer, quoiqu'il prévit bien qu’elle lui fufci. 
teroit de grands ennemis. Voici le fait. 

Par un ancien accord entre les Archevèques , & le Chapitre 
de Brague, la Jurifdi&ion Temporelle étoit réfervée toute en- 
tiére à l’Archevêque, & la Spirituelle étoit partagée entre Jui 
& le Chapitre. La Vifte des Paroifles, des Chapelles , & des 
Hermitages de la Ville , ainfi que des Eglifes de S. Jean, & de 
S. Er appartenoit au feul Chapitre. Toutes les autres 
Eglifes du Diocèfe étoient de a jt to de PArchevêque, 
fans que le Chapitre y eût aucun droit. En vertu de cet accord, le 
Chapitrenommoic des Vifiteurs,qui vifitoienc le Clergé, & touc 
Je Peuple de la Ville ; de forte que l'Archevêque , quoique leur 
véritable Pafteur, avoit comme les mains liées, fans pouvoir 
prendre connoiffance de la vie des Eccléfiaftiques, & des per- 
fonnes puiffantes de la Ville, qui étoient ordinairement les plus 
déreglées : ce qui étoit une fource de défordres. Ces mêmes per. 
fonnes, à or à de leur credit ,avoient grande part à l’Election 
des Vifiteurs, & fe rendoient maîtres de ceux, qui auroient dû 
être leurs Juges.Ainfi leurs crimes étoient impunis,& leur éxem. 
ple contagieux : les petits imicoient les Grands, & s’afluroient 


de l'impunité dans tous les vices. Les Vifirtes même qu’on faifoit 


à la Campagne ,en devenoient peu utiles , parce que les coupa- 
bles fe défendoient par l’éxemple de ceux de la Ville de Bra- 
gue ; & fionne lailoit pas de les châtier , ils appelloient cela 
une injuftice manifefte, & une vifible acception de perfonnes. 
Plufieurs Archevêques , poufles d’un bon zéle , avoient vou. 
lu remédier À un fi grand mal; mais bientôt découragés par 


vêques, pour y [es difficultés, ils s’étoient contentés d’en avoir eù le’ defir. 


remédier. 


D'autres 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 649 


D'autres ayant plus de fermeté, commencérent à attaquer le 
Chapitre; & la forte réfiftance qu’ils trouvérent d’abord, les 
empècha toujours de poufler l'affaire plus loin. Quelques.-uns 
d'eux, fils, ou freres du Roy, ne réuflrent pas mieux ; tous 
leurs efforts ne fervirent qu’à affermir davantage l'autorité du 
Chapitre, & à faire regarder le mal comme défefpéré. 
Notre faint Prelat confidéra toutes ces chofes, avec le cœur 
percé de la plus vive douleur. Il fçavoit qu’il étoit le véritable 


Médecin de tant d’ames qui périfloient ; tandis qu’il fe trou- fire 


voit dans l’impuiffance de les vifiter, & de les fecourir. Il n'i- 
gnoroit pas que ce droit lui appartenoit direétement par le 
devoir de fa Charge Paftorale, & il s’en voyoit exclus par les 
conventions indifcretes de quelques-uns de fes Prédéceffeurs. 
Le zcle du Salut des Ames ne lui permit pas de fe contenter 
de prier, & de gémir. Il afflembla donc fes plus habiles Off- 
ciers; & leur déclara qu’il étoit réfolu de pourfuivre le droit 
de fa Charge, & de Vider lui- même toutes les Paroifles de 
la Ville. La feule propofition les effraya : & ils n’oubliérent 
rien pour le détourner de ce deffein. Maïs toutes leurs réfle- 
xions, & leurs repréfentacions furent inutiles. Les Officiers de 
l’Archevèque revinrent même à fon fentiment, & lui dirent, 
que s'ils prévoyoient comme lui que cette entreprife lui fufci- 
teroit de grands ennemis , & de grands troubles, ils ne dou- 
toient pas aufli que tous ceux qui en connoîïtroient la néceflité 
& la juftice, & qui fçauroient comme eux la pureté du zéle qui 
J'animoit, n’en fuflent très-édifiés, & qu'ils ne le jugeaflent 
très-louable de faire tous fes efforts pour rentrer dans le pou- 
voir d’éxercer fes Fonctions, & de faire cefler le fcandale. 
Cette affaire ayant été ainfi réfoluë , lArchevêque ne penfa 
plus qu’à l’éxécuter. Il en fit avertir le Chapitre ; & marqua 
e jour auquel il vouloit commencer cette Vifite. Il eft aifé de 
penfer dans quelle agitation fe trouvérent d'abord tous ceux 
qui avoient quelque intérêc de l'empêcher. Les Chanoïnes de- 
mandoient fi Don Barthelemy étoit plus faint que tant de 
faints Prélats, fes Prédécefleurs , quin’avoient point troublé le 
Chapitre dans fa pofleffion ; ou plus puiffant que tant de Prin- 
ces du Sang, qui avoient tenté inutilement ce qu'il vouloit 
faire? Les premiers de la Ville, accoutumés à trouver dans 
Jes Officiers du Chapitre une indulgence , qui les laifloit tran- 
quilles dans leur vie libertine, regardoïent comme un mal- 
heur extrême de tomber entre les mains de l’Archevêque. Sa 
Dignité , fa Vertu, fon zéle pour la Juftice, leur paroifloient 
Tome IV, ° Nnnn 


Livre 
X XXI. 


BARTHELFMY. 
DES MARTYRS. 
ee ne étre ER A 





CLVIT. 
Don Barthelemy 
entreprend de le 


CLVIIL. 
Il en fait avertir 
le Chapitre. 


CLIX. 
Plaintes, mure 
mures: 


65o HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


Livaez un joug qui les alloic accabler. Déja ils craignoient comme leur 

XXXL ennemi,un Pere qui les aimoit avec tendrefle, & un Médecin 
qui ne travailloit qu'à les guérir. 

Le jour que le S. Prélat avoit marqué étant venu, il parut 

dès le matin dans fon Eglife Cachédrale, avec le Baillif, des 

Notaires, & des Témoins ; & il déclara fa réfolution en pré- 

fence de tous les Chanoines du Chapitre , qui avoient fait 

venir pour eux un grand nombre de Perfonnes Puiflantes , & 

CLX. fort verfées dans les affaires. Ils le priérent d’abord de ne point 
Ft Proteflations. Jes troubler dans leur ancienne poffeffion. Des priéres , ils paf- 

{érent aux proteitations ordinaires , & à toutes les autres for- 
malités, qui s’obfervent en de femblables rencontres. L’Arche- 
que répondit en peu de paroles , qu’il fe fentoit plus obligé 
d'éxeécurer les Décrets du faint Concile, qui lui ordonnoit 
expreflément de vifiter rout fon Troupeau, que Îles Concor- 
dats de fes Prédécefleurs ; puifqu’il n’y avoit point de Prelats 
qui puflent , au préjudice de leurs Succefleurs , céder à d’autres 
une partie de leur Jurifdi&ion Spirituelle. 

CLXI. Plus l’Archevèque fur doux & modéré dans fa réponfe , plus 
rArehevèqUe 51 rémoigna de fermeté & de conftance à pourfuivre fa Vifite. 
continue la Vife 11 la commença auflitôt dans les Eglifes de la Ville, s’infor- 
avec une fermeté mant éxactement de la Vie, & des Mœurs de toutes forres de 
inébranlable, A L on? . ’ 

Perfonnes, foir Eccléfiaftiques , ou Séculiéres : & malgré tou- 
tes les oppofitions du Chapitre, il ne la difcontinua point, 
jufqu’à ce qu’il l’eût entiérement achevée. Tous les jours, & 
dans chaque Eglife on lui faifoit fignifier de nouvelles protefta- 
tions ; il répondoit toujours avec la même douceur ; & il pour- 
fuivoit enfuire l'ouvrage de Dieu avec une conftance inebran- 
lble. | 

CLXIL Le Chapitre, après avoir fait tous fes efforts pour traver- 
agrlevedér. fer La Vifire du Prélat, réfolut de foutenir puifflanment fon 

ter à Rome; & ° \ eo e 

on y travaille inu. ATOit auprès du Pape, & de fes principaux Miniftres. Et afin 

tileinent. de faire un Corps plus puiflant , les Chanoines joignirent à 
leurs Plaintes , celles de tous les Moraftéres, des Colléges , des 
Commandeurs , & de plufeurs autres Particuliers, qui , ayant 
été vilités par l’Archevêque dans l'intervalle de ce Procès, 
formoienc plufeurs Plaintes contre cette entreprife. Leur def- 
fein étoit de lui faire perdre {s’il étroit poflible) le crédit qu'il 
avoit à Rome; & d’opprimer par la multitude, celui qu’ils ne 
pouvoient vaincre par la raifon. Ils ne réuflirent pas. Voici ce 
que $. Charles Borromée écrivit fur ce fujet à l’Archevêque de 
Brague : … 


EE | 
BARTHELEMY 
DES MARTYRs. 
Dm mé 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 65sf 


« Je ne puis que jen’aime, & que je n’eftimebeaucoupce « LIRE 


zéle , qui vous porte à faire obferver éxa@ement les Ordon- « 
nances du faint Concile de Trente, par tous ceux que Dieu « 
a foumis à votre Autorité Paftorale. S'il s'en trouve quel- « 


ques-uns qui aiment mieux vous réfiftér que de vous obéfr, « : 


ils feront à la fin obligés de céder à votre Piété, & de re- «s 
connoître leur injuftice : car je vois que notre très- faint « 
Pere eft dans une ferme réfolution de maintenir, en toute « 
fa force ce qui a été ordonné, après une éxaéte difcuffon, « 
par un fi grand nombre de Prélats crès-fages, afflemblés au & 
nom du Saint-Efprit; & ” Sa Sainteté à depuis confirmé « 
par fon Jugement. Elle eft fi éloignée de fouffrir, que ces « 
Ordonnances, qui font autant de colonnes de la Foi, & de « 
la Vérité Catholique, foient affoiblies en 14 moindre chofe, « 
qu'elle les affermit au contraire tous les jours par de nou- « 
veaux Décrets. C’eft pourquoi, s’il y en a quelques-uns dans « 
votre Diocèfe, qui s’oublient jufqu’à tel point, que de réfif- « 
ter à vos faints Réglemens, vous hs employer toute votre « 
fagefle, pour les faire éxécuter malgré toute l’oppofition de & 
ces perfonnes, en ufant d'autorité, & de févérité, dans les « 
bornes, que vous fçavez vous être prefcrites par la Loi de « 
Dieu : car vous ne fçauriez rien faire qui foit plus agréable « 
à Sa Sainteté. Je vous fupplie de ne pas croire , qu’elle ait ja- « 
mais eû fufpecte , en la moindre chofe ,ou votre foi , ou votre « 
innocence, ou votre piété, ni qu’elle ait jamais écouté les « 
plaintes injuftes de vos Accufaceurs. Eft-il rien dont elle foit « 


plus convaincue, & dont elle ait plus de preuves, que de « 


votre intégrité, de votre 7. & de votre conftance dans « 
la Vérité Catholique» Ainfi quand l’envie des Hommes au- « 
roit fufcité contre vous mille Calomniateurs, & mille faux « 
témoins, votre vertu eft trop élevée au-deffas de tout foup- « 
on, pour donner lieu à ces accufations; où pour diminuer « 
e moins du monde l’eftime & l’affeétion que Sa Sainceté a 
pour votre mérite. | 
« Mais que dirai-je de moi-même, qui vous ai toujours « 
préfent dans l’efprit & dans le cœur; & qui ne me propofe « 
point d’autre modéle à imiter que celui de votre vertu : Vous « 
dirai-je ce que je penfe » Pour moi je crois qu’il n’y a rien dans « 
l'Archevèque de Brague, qui ne foic éminent, & digne des « 
plus hautes louanges ; de forte qu’il n’eft pas feulemenr le ce 
Primat de fon Royaume par fa Dignité, mais qu’il left en- « 
core par fa vertu de pluñeurs autres Royaumes de la Chré- «6 
Nnnni] 


XXXI. 


BARTHELEMŸ 
DES MARTYRS. 
ESRI RER ER ESREE 





CLXIIlI. 

Extrait d’une 
Lettre de fainc 
Charles Borromée 
à D. Barthelemy. 





Livry 


XXXL. 


Benne Renommer conne 
BARTHELEMY 
DES MARTYRs. 
D 5 





CLXIV. 

Le Cardinal In- 
fant de Portugal, 
ofte {a Médiation. 
Les Chanoines la 
récufent. 


CL XV. 

I!s s’accommo- 
dent enfuite avec 
lc faint Archevé- 
que. 


652 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


» tienté. Ceux donc qui ont entrepris de vous décrédirer au- 
» près du Saint Siège, n'ont fait autre chofe , en fe déclaranc 
» vos Accufateurs , que fe condamner eux-mêmes; puifque, 
» felon mon jugement, on ne peut réfifter à vos y à fr 
» louables, fans renoncer en même tems à la piété, & à la 
» raifon, Mais puifque ces mêmes perfonnes n’ont pas rant ac- 
» cufé votre févérité , qu’ils ont rendu témoignage à votre 
» Sainteté, & à votre prudence, je ne doute point que votre 
» fageffe ne leur pardonne aufli quelque chofe ; & que vous ne 
» foyez bien aife de donner des preuves de la modération , qui 
» vous eft fi naturelle, par cet oubli volontaire de toute la mé. 
» fintelligence pañlée. J’efpére que gagnés par votre douceur, 
» ils vous aimeront enfuite plus que jamaiïs, & qu’ils fe tien- 
» dront unis à vous, par les liens [es plus étroits de la foumif- 
» fion, du refpe&, & de l'amitié. | 

» Que fi les différends que vous avez avec votre Chapitre, 
# étoient tels qu’ils ne puflent pas s’appaifer par votre fagefle 
» (ce que j'ai peine à croire ) Sa Sainteté a écrit, & donné 
» pouvoir au Séréniflime Seigneur Don Henry, Infant Cardi- 
» nal,& Leégat du Saint Siége, d’en prendre alors connoif- 
» fance , & à les terminer tout-d-fair : ce que ce Prince très- 
» vertueux & très-fage, fera fans doute avec toute forte d’é- 
» quité & de prudence... Il ne me refte plus qu’à vous aflurer 
» qu’il n’eft rien , que je ne fois prêt de faire pour votre fervice. 
» Je vous conjure de vous fouvenir de moi dans vos Priéres. De 
» Rome, ce troifiéme d'Avril 1 $65$ ». 

L’Infant Don Henry, ayant reçu en même tems un Bref du 
Pape, écrivit à l’Archevêque de Brague, & à fon Chapitre, 
pour leur offrir fa Médiation , les affurant qu'il agiroit de celle 
forte dans leur Caufe, qu'ils reconnoîtroient qu’il les aimoit 
tous; & que fa plus grande paffion étoit de conferver leur 
honneur, & de procurer leur repos. Maïs les Chanoines ne 
voulurent point recevoir ce Cardinal pour arbitre ; & avec 
toute l’Autorité que le Pape lui avoit donnée, le Légat ne pût 
appaifer ce différend, qui traîna jufqu’au Pontificat de Pie V. 

Enfin il plût à Dieu de terminer une conteftation fi obftinée; 
& par un Traité folemnel & irrévocable, il fut arrêté, que 
l’'Archevèque de Brague vifiteroit en propre perfonne tour le 
Clerge de la Ville; & qu’il nommeroir deuxChanoïines, qui, 
ayant fait la Vifite des Laïques , feroient obligés de lui rendre 
compte de tout ce qu’ils auroïent trouvé à régler dans la Vifite 
du Peuple. Ainfi fans faire tort au Droit du Chapitre, Arche. 








DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 653 


vêque eût le principal de ce qu’il avoit prétendu , & fe vit en 
état de remédier à bien des défordres. 


Cette affaire éroit encore indécife, lorfque le zéle du Prélat 


lui en fit entreprendre une autre, qui n’étoit pas d’une moin- 
dre conféquence. Différens Ordres Militaires poffédoient un 
grand nombre d’Eglifes dans le Diocèfe de Brague ; & ils pré- 
tendoient être éxemts de la Vifite de l’Ordinaire. Le Servi- 
teur de Dieu au contraire regardoit comme une obligation in- 


difpenfable à un Evêque, furtout depuis le Concile de Trente, 


de vifiter rous ceux, des Ames defquels Dieu lui devoit un jour 
demander compte. Il trouva encore ici les Officiers de fon 
Confeil dans d’autres fentimens. Parmi À pags autres raifons 
qu’ils alléguoient DE le détourner de ce deffein, ils lui re- 
préfentérent la poffeffion , le crédit, & l'audace des Comman- 
deurs; qui, pour éluder routes les Procédures de la Juftice, fe 
defendoient tantôt par l’Autorité Eccléfiaftique , tantôt par 
la Royale, & quelquefois à la pointe de l’Epée , menaçant des 
derniéres violences , tous ceux qui feroient aflez hardis pour 
ofer les attaquer. 

L'Archevèque ne fe laïffa point ébranler : les affaires de 
Dieu, dit-il, ne fe conduifent point par les Régles de la pru- 
dence humaine. Le devoir de ma Charge m'oblige à faire ce 
que je fais : cela me fuffit. Si je viens à bout de ce que je pré- 
tens, à la bonne heure; finon, j'efpére que Dieu acceptera 
ma bonne volonté; & je le bénirai de ce Sn m'aura déchargé 
du foin d’une partie de mon Diocèfe. Je fouhaite de tout mon 


cœur d’avoir la paix tout enfemble avec Dieu, & avec les 


hommes ; mais fi je ne puis contenter Dieu fans leur déplaire, 
je veux bien qu'ils fe plaignent de ma conduite, pourvû que 
Dieu en foit content. Confirmé dans fon deflein, par l’Appro- 
bation même de fes Confeillers qui s’y étoient d’abord oppo- 
{és , il l’'éxécura auffitôt avec La même fermeté , qui le lui avoit 
fait entreprendre. | 
Il commenca à vifiter les Eglifes de l'Ordre de faint Jean 
comme les autres ; & parce qu'il les trouva toutes en défor- 
dre, & dépourväës de toutes les chofes néceflaires au Culte 
Divin, il fit faifir le Revenu des Commanderies ; & ordonna 
qu'on l’employät aux Réparations, aux Ornemens, & à l’en- 
tretien des Miniftres, qu'il établit pour le Service de ces 
Eglifes. Il fit la même chofe dans d’autres Epglifes de l'Ordre 
de CHRIST. Après avoir commencé une fois à vifiter ces 
Eglifes Privilégiées , il n’en Jaifla aucune fans y aller en per- 
Nnnnii) 


LIVRE 
X XXI. 


BARTHELEMY 
DES MARTYRS, 
OR RÉ RREn 








CLXVI. 
Qui penfe à vifi- 
ter les Eglifes des 
Ordres Militaires. 


CLXVII. 
Ses propres Of- 
cicrs veulent l’en 
détourner. 


CLX VIII. 
Ce qu’il leur ré- 
pond. 


CLXIX, 
1] commence a 
Vite, 


LIvRE 
XX XI. 


BARTHELEMY 
DES MARTYRS. 
GERS RS 





CLXYX. 
Et juftifie fa con- 
duite devant tous 
les Tribunaux. 


CLXXL 
Ce qu'il fait dans 
le Bourg de Poya- 
1CZ. 


CLXXIL 

Le Baillif, ou 
Commandeur de 
Poyarez , bien ac- 
compagné, & bien 
armé veut linti- 
mider. 


654 HISTOIRE DES HOMMES ILEUSTRES 
fonne , & fe faire rendre compte de tont, nonobftant les plas 
fortes oppofitions, Cependant comme de toutes parts on fe 


: déchaînoit contre lui,il eut fain d'écrire à tous les Fribunaux du 


Royaume, & à rous les Juges Apoftoliques, au Confeil du Roy 
& au Roy même, pour juitifier {a conduite. Les folides raifons 
qu’ilapportoit pour fa défenfe, foutenuës par l'Autorité de fa 
Perfonne, & par cette vénération,que fon grand mérite lui avoit 
acquife dans tout le monde, firent une très-grande impreflion 
fur tes efprits. 11 faue néceflairement omettre ici bien des cho- 
fes, pour ne point pafñler les bornes d’un Abrépé ; mais,nous 
en rapporterons une fort remarquable ; où l’on voit un tempé- 
ranment admirable de la magnanimité de ce faint Prélat, avec 
fa modération & fa fagefle. 

Il avoit appris que dans un Bourg nommé Poyarez, qui eft 
le Chef d’une grande Commanderie de l'Ordre de faint Jean, 
les Eglifes étoient fort pauvres, & extrèmement népligees; il 
réfolut de les vifiter, & il voulut être autorifé par un Bref du 
Pape : il étoit déja aux Portes de Poyarez, lorfqu'il le reçut. 
Entrant à l'heure même dans ce Bourg, il vifica toutes les Egli- 
fes, & y trouva tout le défordre qu'on lui avoit dit. Il fit un 
Mémoire de ce qu’il jugea néceffaire pour Îles réparations, & 
les Ornemens de chaque Epglife; &, felon qu’il étroit porté par 
le Bref de SaSainteté, il fit faifir tout le revenu de la Comman- 
derie , avec défenfe d’en rien donner au Commandeur., jufqu’à 
ce qu’on eût fourni à route la dépenfe qu'il falloit faire. Il 
partit rs pourfuivre fa Vifite. 

Lorfqu’il étoit dans un Village affez proche de Poyarez, & 
qu’il commencçoit à réciter fon Office, le Commandeur y ar- 
riva accompagné de plufieurs Gens de piéd, & de cheval, tous 
bien armés. C’étoit un homme fort âgé; mais en qut il pa- 
roifloit encore beaucoup de vigueur. Il avoit le regard terrible, 
& la colére peinte:fur fon vifage. Ayant d’abord jetté l’épos- 
vante dans le Village, il entra fiérement dansla Maïfon où étoit 
logé l'Archevèque ; & Fenvoya avertir qu’il avoit à lui parler. 
Le Prélat, qui ne fut jamais plus maître de lui-même qu’en 
cette rencontre, lui fit dire qu'À le fupplioit d'attendre qu'il eut 
achevé fa Priére. Le Commandeur Ë promenoit cependant, 
& fa fureur s’'augmentoit encore par ce retardement. Après 
qu’il eut beaucoup attendu, ilenvoya dire une feconde fois 
à l’Archevèque, qu’il vouloit lui parter; & FArchevêque fans 
s'étonner lui fit faire la même réponfe. Puis ayant achevé de 
réciter fon Office, il dit à fes Gens qu’on fit entrer le Com- 





DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 65; 


mandeur : le voyant venir à lui avec un vifage enflammé de 
colére, il lui demanda fans s'émouvoir, ce qu'il défiroit de lui. 

Le Commandeur lui répondit qu’il étoit le Baïllif de Poya- 
rez; & qu'il venoit fçavoir de lui même, par quelle autorité 
il entreprenoit de faire dans fa Commanderie ce qu'il ÿ.faifoit : 
que fi c'étoit comme Archevêque de Brague, il en avoit bien 
vû d'autres que lui, qui ne l’avoient pas traité avec cette hau- 
teur. Et il ajouta avec jurement, que s’il continuoit comme il 


Livre 
XXXI. 


DARTHELEMY 
DES MARTYRS. 
RSR TRES RIT 








CLXXIIL 
Ses menaces. 


avoit commencé, il fe feroit juitice à lui-même; & qu'il lui. 
apprendroit à faire différence entre les Commandeurs & les 


Payfans, ou les Curés de fon Diocèfe. 

L'Archevêque, aufli tranquille que le Commandeur étoit 
émû , lui répondit que pour cæ qui étoit du droit de vifiter fa 
Commanderie, il l’avoit reçu du Concile de Trente, & d'un 
Bref particulier du Pape. Il ajouta : Cela {uffit pour vous fa- 
tisfaire fur vos plaintes : mais pour ce qui eft de vos menaces, 
je vous déclare, Monfieur le Commandeur , que je ne les crains 
pas; & qu’encore que vous vous foyez fait se ner de 
tant de gens armés, pour parler à un Evêque aufh feul, & 
aufli défarmé que je le fuis ,je continuerai à faire ici cout ce que 
je croirai y devoir faire, avcc la même liberte qui fi j'étois 
dans ma Maifon au milieu de Brague. Je fçai la différence 

u'il faut faire entre les Perfonnes de votre condition, & les 
Gens du Peuple; mais je fouhaiterois que vous fçufliez auffi 
la différence qu’il y a entre un Gentilhomme, qui a reçu de 
fon Pere un bien, dont il ufe comme il lui plaît ; & un Com- 
mandeur Religieux, qui tient le fien de l'Eplife, pour en ufer 
felon les Loix de l’Eglife. Le Bien de certe Commanderie n’eft 
point à vous, mais aux Pauvres : vous en êtes ou le Difpen- 
fateur, fi vous leur en donnez la pe _ leur appartient; ou 
le Diflipateur , fi vous dérobez à leurs befoins, & à leur indi- 
gence , la part qu’ils ÿ ont, pour en fatisfaire votre ambition, 
ou vos plaifirs. C'eft l'Eglife, qui vous rend Dépofitaire de 
{es Biens; & cependant vous vous enrichiflez de fes dépouilles, 
en laiffant fes Temples fans Ornemens, fes Brébis fans Pafteurs, 
& fes Pauvres fans afliftance. Eft.ce ainfi que vous vous ac- 
quittez des Vœux que vous avez faits dans votre Ordre de 
Malte? Vous avez juré, que vous feriez toujours prêt de ré- 
D votre fang pour la défenfe de l’Eglile; & cependant 
es armes, qu’elle vous a données pour combattre les Turcs, 
vous les employez à faire infulce À fes Peres,.& à outrager in- 


folenment Jes Évêques. Confidérez ce que vous fairés, & ce 
{' , 


CLXXIV, 

Mcprifées par 
le faint Prélat, 
qui lui parle avec 
beaucoup d’intré- 
pid:té. 


6$6é HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


Livre que vous devriez faire. Nous devons tous craindre la mort; 
.X XXI Mais vous êres en un âge, qui vous y doit plus faire penfer 
Bixsa que les autres. On n’attaque pas Dieu impunément : tôr ou 
ELEMY ° . 
Des Martyrs, (4rd nous devons tomber entre fes mains. Craignez fes Juge- 
= mens; prevenez fes vengeances ; mettez- vous en état d’obte- 
nir de lui la Grace, que nous demandons pour vous ; & ne 
vous fermez pas la porte de fa Miféricorde, pendant qu'il vous 
invite à la Pénitence. 
; RS e Le faint Prélac ayant parlé de la forte, le Baillif plus irrité 
de l'Archerique. a auparavant, témoigna fa fureur par toutes fortes d’injures & 
Dieu touche le de menaces, parlant comme un Homme que la paflion met- 
cœur du Baillif Loic hors de fens. Tous ceux qui l’écoutoient étoient dans l'in- 
dignation. Le feul Archevêque n’en reçut aucun trouble, Quel- 
qu'un de fes Officiers lui ayant dit qu’il devoit faire punir ce 
Commandeur, il lui répondit : Dieu m'en garde. Tout ce que 
je dois faire, c’eft de le recommander à Dieu dans le faint Sa- 
crifice que je vais lui offrir, afin qu'il lui fafle connoître, & 
pleurer fa ue Le Baillif fuivit l’Archevèque à l’Eglife, & 
CLXXxvL y demeura pendant la Mefle. La Priére du faint Prélac fut 
Qui vient fe jet- Écoutée , & le cœur de fon Ennemi changé. Auflitôt que la 
aux PE di Meffe fur achevée le Baillifalla fe jetter aux piés de l’Arche- 
met à tout. vêque, confeffa fa faute, lui en demanda pardon, & lui promit 
d'accomplir telle Pénirence qu’il voudroit lui impofer. Cela 
fe fit à la vüë de tout le monde, & à peine pouvoit-on croire 
ce que l’on voyoit. L’Archevêque releva auflitôt le Baillif, 
l'embrafla Ds Fan & parce que ce Commandeur promit 
de pourvoir inceflanment toutes les Eglifes en la maniére 
qu’il l’avoit ordonné, & encore plus magnifiquement, le Prélat 
changea l'Ordre qu’il avoit donné de faifir le Revenu de la 
Commanderie. On voit ici de quoi eft capable la Générofité 
d'un fainc Evêque , & ce que peut la Grace de JEsus- 
CHRi1sT fur le cœur de l'Homme. 
CLXXVITI.  Suivons maintenant notre Archevêque dans fes Vifites , par. 
Canton de Baro- _: ; 
fo prefque inac- Mi les Peuples les plus groffiers, & dans les Lieux les plus fau- 
cefible : l'Arche. vages. Le Canton , apellé Barofo pafle pour inaccefhble, à caufe 
Life ke des grands précipices, & de fes hautes Montagnes prefque 
| toujours couvertes de neige : maïs ce Pays tout affreux qu'il 
eft, ne laifle pas d’être peuplé; & il s’y voit des Eglifes en 
grand nombre. Le faint Archevêque n’avoit pü y aller avant 
fon départ pour le Concile; il réfolut dès qu'il fut en écart de 
refpirer , de s’y rendre en perfonne : ce qui allarma tous fes 
Amis. Sans trop éxagérer les difficultés de l’entreprife, on lui 
en 














DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 657 


en repréfenta plufieurs, qui devoient la lui faire regarder com- 
me abfolument impoffible. Mais il fe roidit contre tout. Ils 
font mes Brébis, difpit-il ; en quelque lieu qu’ils foient, c’eft 
à moi à les y chercher ; & quelque mal qu'ils ayent, c’eft à 
moi à les es Pa Ainfi contre l’Avis de cout le monde il partit 
de Brague ; lui feul étoit dans l’aflurance, lorfque tous les autres 
trembloient à la vûe des périls, où il alloit s’expofer. 

En vifitant d’abord le bas des Montagnes , & les lieux moins 
efcarpés,il reconnut qu’on ne lui avoit dit que la vérité.LePays 
en effet lui parut affreux, & l’état des Ames encore plus. Ces 
pauvres Gens, fans prefqu’aucune connoiflance du Chriftianif- 
me, paroifloient aufli barbares devant Dieu que devant les 
Hommes. Le bruit de la venue de l'Archevèque, s'étant répan- 
du dans ces Montagnes, tous ces Peuples accouroient en foule 
au-devant de lui, en danfant à la mode du Pays, & chantant 
des chanfons impertinentes, dans lefquelles ils entreméloienc 
des refrains, qui montroient leur profonde ignorance, L'un de 
cesrefrains étoit : Bénie foit la Sainte-T'rinite , Sœur de Notre- 
Dame. C'éroir-là la plus grande Fère,que cesHommes ruftiques 
penfoient pouvoir Aire a leur Archevèque ; & ils prétendoient 
montrer beaucoup de Religion, en recevant avec cette mufi- 
que qu’ils croyoient fainte , un Prélac qu’ils révéroient com- 
me un Saint, 

Si la pläpart de ceux qui l’'accompagnoient , ne poyvoient 
s'empécher de rire, il gémifloit au contraire, & foupiroit dans 
fon cœur, jugeant bien que le déréglement des mœurs de ces 
Peuples devoit être égal à leur ignorance. Il faifoit cependant 


paroître de la gayeté fur fon vifage, afin de gagner leur affec- 


tion ; il leur enfeignoit avec douceur k Doctrine de l’'Evangi- 
le, & ne fe lafloit point de les exhorter à garder les Comman- 
demens de Dieu. Il arriva en ce même endroit un accident, 
qui fit admirer les attentions de la Providence de Dieu, fur 
ceux qui le craignent, & le mérite des Priéres de notre Prélat. 

Il pafloit un jour d’un lieu nommé es Caves de Birofo , en 
un autre qui s’apelle les Eminences , à caufe de fon élévation 
extraordinaire. Le chemin par lequel il y falloit monter, étoit 
un Sentier rude, étroit, fort efcarpé , au milieu des Rochers; 
& il y avoit aux deux côtés deux Précipices fi profonds, qu’on 
n’ofoit prefque les regarder. Les Gens de l’Archevèque mar- 
choient tous par ce Sentier l’un après l'autre, dans un conti- 


nuel tremblement. Il y avoit à la tête plufeurs Mulets char- 


Tome 1. Oooo 


LIVRE 
XXXL. 


nent 
BARTHELEMY 
DES Mar1yRs 
nn à 





CLXXVIII 
Profonde igno- 
rance de ces l’eu- 
ples fauvayes. 


CLXXIX. 
Le faint Pafteur 
les inftruit avec 


bonté. 


4 


CLXXX. 

Péri] extrême, 
où fe trouvent les 
Gens de l’Arche- 
vêque, 








658 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


Lriveruzs gés, qui portoient les Lits, & les Provifions de bouche. Après 
XXXI. les Mulets, fuivoient les Serviteurs, & rout le refte de la Fa- 
| - mille, Le Prélat écoit alors loin de fes Gens ; & il n’y avoit au- 
BARTHELEMY . ; | s s | .. 
Des Manryrs, Près de lui, que quelques perfonnes qui ne Pabandonnoïent 
ww jamais, Les Mulets étoient déja au haut de la Montagne, lorf- 
que le premier de tous étant tombé, & ayant roulé, il fit rom- 
ber le fecond , & cous enfuice s'étant fair tomber les uns après 
les autres, ils fe renverférent fur les hommes de Cheval qui 
fuivoient ; ainf prefque tout roula en bas, au travers des pier- 
res & des Rochers. | 
Lorfque les premiers commencérent à romber, il s’éleva un 
grand cri, que la concavité des Roôchers porta au loin. L’Ar- 
€hevêque Pentendit fort bien ; & fe dourant auffitôt de ce que 
ce pouvoir être, il eommanda à ceux qui laccompagnoient, de 
CLXXXI courir promprement au fecours. Pour lui, il defcendit de Che- 
rire de fon se 1 val, fe jetta par terre, & levant les mains & les yeux au Ciel, 
viteur : & lui fait " quelque tems ; puis fe relevant pour remonter à Che- 
connoître qu'illa ya], il dit à celui qui le tenoit: que Dieu foit loué à jamais, 
re puifqu'il n’a laiflé périr aucun des fiens. Le faint Prélar fe 
trouvoit cependant trop-eloigné , pour avoir pü les voir tom- 
ber , & fçavoir quelle auroit été leur chûte: mais le Seigneur, 
qui les fauva tous d’un fi extrême péril, fit connoître en même 
tems à fon Serviteur ce qu'il venoit d'accorder au mérite de 
fes Priéres. On regarda avec raifon l’un & l’autre événement 
comme miraculeux ; & l’on en rendit graces à Dieu. 
Lorfque l’Archevêque fut arrivé fur le haut de cette Mon- 
tagne , apellée /es Eminences , les Peuples lui firent avec leur 
Mufique, & leur danfe ordinaire, la même Réception, & la 
CLXXxxIL même Fête, dont nous avons parlé. Mais ils rémoignérent en- 
Es core plus d'étonnement : car Rs lus vieux d’entr'eux, ne {e 
eus Eglise  fouvenoient pas d’avoir jamais vi en ce lieu d’auere Vifiteur, 
que quelque pauvre Prêtre; encore fe pañloït-il bien des an- 
nées , fans que les Archevèques de Brague en pufñlent trouver 
- quelqu'un , qui voulut aller dans un Pays fi fauvage, avec tant 
de dangers. Don Barthelemy au contraire , fenfiblement trou- 
ché de la barbarie des mœurs, & de l’aveuglement déplorable 
de ce Peuple, ne pouvoit fe confoler de ce qu’il n’étoit À ju 
venu en ce Canton dès le premier jour, qu'il prit Poffeflion 
de fon Arechevèché. Il vifita toutes les Eglifes l’une après l’au- 
tre; & les trouva dans l’état d’abandon, & de pauvreté qu'on 
peut imaginer. Ceux qui les deffervoient n'étoient guéres plus 











DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 6539 
inftruits que les fimples Fidéles ; & quelques-unes manquoient 
de Miniftres, parce qu'il ne fe trouvoit point de Curés, qui 
puflent fe réfoudre à y demeurer. | 

Le zéle & la charité de l’Archevêque lui firent chercher les 
moyens de remédier à tous ces maux. Il inftruifoit lui - même 
avec une extrême patience ces Efprits incultes, & leurs Con- 
duécteurs. Il foulageoit les uns dans leurs éme néceflités, 
& il faifoit une Lifte des autres pour leur faire faire des Habits. 
11 fit réparer routes ces Eglifes ; & les pourvüt de Calices d’Ar- 
gent ; car la plüpart n'en avoient que de plomb. Mais pout 
aller à la fource du mal, il falloit leur procurer de bons Mi- 
niftres: voici ce que Dieu infpira au faint Archevêque. Il crut 
qu’en emmenant avec lui les jeunes Enfans , en qui il remar- 
queroit pMs d’efprit, & les faifant élever fous fes yeux dans fon 
Palais, il pourroit adoucir peu-à-peu ce naturel fauvage & 
open & les rendre enfin capables de tenir dans leur Pays 

e 
fuflent toujours prêts de retourner chez leurs Parens, puif- 
qu'ils aimoient comme le lieu de leur naiffance , ces Rochers 
qui faifoient tant de peur aux autres. Il éxécuta ce deffein 
conme il l’avoit projette ; & le fuccès en fut très - heureux 

our la fuite des rems. Ceux qui, ayant été formés ha 25 
a la conduite des Ames, étoient renvoyés dans quelques Cu. 
res de leur Pays, y élevoient des jeunes Gens en la maniére 
qu'ils Pr élevés eux-mêmes ; & ils laiffoient après eux 
des Succefleurs de leur Piété & de leur Charge. 

Dans plufièurs quartiers du Diocèfe de Brague, il y avoit 
beaucoup moins de rufticité, & d'ignorance, que fur les Mon- 
tagnes de Barofo : maïs l'Archevêque y trouva aufli plus de 
corruption parmi les Perfonnes de quelque Rang. Les. las 
miers Hiftoriens de fa Vie parlent de heu Converfions 
éclatantes, qui furent attribuées à fon ardente Charité, & qui 


ont donné lieu de dire de lui, ce qu’avoit dit un Pere de l'E- 


glife Grecque ; que le vrai Pafteur, & le Pilote Spirituel a ac- 
quis une telle force, & une celle lumiére, par l’Infufion de 
l'Efprit de Dieu ,& par fa propre expérience dans la conduite 
des Ames, qu’il peut Îles retirer non-feulement des flots, & 
des orages des Tentations ; mais encore du profond abîme des 
Paflions &-des Vices. 

C’eft ce qui arriva à notre Saint à l'égard de troïs fameux 


- 
# 


LevRreE 


XXXIL. 


BARTHELEMY 
DFS MaRryes, 
D 








CLXXXILL. 
Zéle, & charité 
del’Archevéque. 


CLXXXIV. 

De quelle manié- 
re il pourvoit de 
Pafteurs , ces Peu- 


ples abandonnés. 


rang de Peres, & de Pafteurs : car il ne doutoit pas qu’ils ne 


CLXXXV. 
Converfions ex= 
traordinaires, 


CLXXXVYIL. 
Un Seigreur de 


Pécheurs, dont la Vie fcandaleufe éroit uneodeur de mort dans village, un Con- 


tout le Pays. Le premier, Seigneur d’un Village, ajoutoic à fes ims 
Ooooi] 


feiller du Roy de 





Sn ner 0er RE COR ES de re à Li 


Livre 
XXXI. 


BARTHELEMY 
DES MaRTYRSs. 
Der rte rare di 








Portugal , & un 
Sénéchal quittent 
Jeur vie fcanda- 


eufe. 


CLXXXVII 
Difcours du Pré- 
lat à ce Sénéchal, 


CLXXXVIII. 
Fruit de cette 
correction. 


66 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 
pudicités un orgueil de Démon; il s’étoit rendu redoutable à . 
tout le monde, & aux Vifiteurs même, qui l’avoient aban- 
donné comme un Homme, dont le Salut paroifloit défefpéré. 
Notre Prélat l’entreprit d’abord avec autorité pour abattre 
fon orgueil ; il écouta avec patience fes premiers emporte- 
mens ; & le vit enfin humilié à fes piés , demander pardon 
de fon infolence, & de fes crimes; & fe foumettre à tout ce 

u’il plairoit à l’Archevêque de lui ordonner. Le fecond , qui 
étoit du Confeil du Roy, réfifta un peu moins, & ne fit pas 
une réparation moins publique de fes défordres. Le troifiéme, 
honoré de la Dignité de Sénéchal dans une Ville confidérable, 
avoit fi fort oublié fon Salut , & fa réputation , que la Juf- 
tice dépendoit du feul caprice d’une Femme , dont il étoit 
poflèdé. | ° 

Le faint Prélat le craita comme le méritoit le déreglement 

de fa Vie, & l’injuftice de fa conduite. Il le fit apeller, & il 
lui dit : J'ai appris que vous êtes un grand voleur. Cet Hom- 
me, qui n’avoit jamais entendu une femblable parole, répon- 
dit | PRichestes , qu’il ne devoit pas traiter de la forte un 
Miniftre du Roy, & un Officier Public de la Juftice. Je fçai, 
lui repliqua l’Archevèque, & je le fçai par la dépofition , & la 
confrontation Juridique de plufieurs Témoins irréprochables, 
que vous entretenez une malheureufe Femme ; & que trous 
ceux qui défirent obtenir de vous quelque chofe, bonne ou 
mauvaife, jufte ou injufte, en traitent avec cette infame, & 
+ vous faites tout ce qu’elle ordonne. C'’eft ce que j'appelle 

érober la Juftice aux Parties, & être un voleur public. I lui 
fit enfuite une févére réprimande; & l’avertit que fa vie dé- 
pendoit de la bonne adminiftration de fa Charge : parce que 
s’il ne vouloit changer de conduite, il donneroit avis au Roy 
de fes déreglemens , & de fes violences; & qu'il pourroit bien 
lui en coûter non-feulement fa Charge, mais la vie même. 

Une crainte purement humaine rendit plus docile le Séné- 
chal : il pria le Saint d’avoir compañlion de lui, & à lheure 
même il chaffa de la Ville cette miférable Femme, qui étoit 
Je plus grand obftacle à fon Salut. Touche depuis de la crain- 
te du Seigneur, il reconnut fincérement fon crime, & changea 
de vie. Cette Converfion, & la généreufe liberté de l’Arche- 
vêque édifiérent également le Peuple, & rappellérent bien 
des Gens à leur devoir. | 

Don Barthelemy ufa de la même fermeté envers un Prévôr, 
qui avoit rompu à coups de haches, les portes d’une Eglife 











” DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 66r 


pour en retirer un Criminel. On pourroit ajouter À ces diffé- 
rentes Converfions, celles de -plufieurs Eccléfiaftiques , qui vi- 
voient depuis long tems dans des défordres fcandaleux. Un 
Chanoine de la Cathédrale ne profita pas d’abord des fages. 
corrections de fon Pafteur : il rébfta long-rems avec Fer à ; 
mais fes emportemens ne purent altérer la douceur du Prélat, 


ni lui faire abandonner fa Converfion. Enfin la conftance plei-. 


ne de charité de l’Archevèque, fut fi puiffante fur l’efprit de 
ce Chanoine, qu'après avoir fouffert qu’on lui enlevät l’objet 
de fa pafion, il vint demander publiquement pardon au Pré- 
lat, lui demeura depuis toujours attaché , & aufli reconnoif- 
fant de cette Grace , que Dieu lui avoit faite par fon moyen, 
que s’il l’eût reflufcité te la mort., . 

Nous ne pouvons _ er fous filence la guérifon fpirituelle 
d’un autre malade, fans comparaifon plus défefpéré , que n’é- 
toit celui dont on vient de parler. | L 

‘ Le Curé, ou Abbé d’une Eglife fituée fur la Frontiére de 
Portugal & de Galice, profanoit dans fa perfonne le Sacerdoce 
de d ESUSs-CHRIST, de la maniére du monde la plus fcanda- 
leufe. Ses débauches lui avoient donné douze Fils, femblables 
à leur Pere, qui les confidéroit comme fa proteétion & fa for- 
ce. Réfolu de ne point changer de vie, il fe fervoit de fes ri- 


Livre 
XXXI. 


BARTHELEMY 
DES MARTYRS. 
CR EE 








CLXXXIX. 

Autres Conver- 
fions de quelques 
Eccléfaftiques. 


CXC. 
Scandale public ; 
& de plufeurs an- 
nées. 


chefles, & de fon pouvoir pour s'éxemter de la Vifite. 


avoit toujours des Efpions dans toutes les Eglifes voifines ;, & 
dès qu'il étoit averti que le Vifiteur s’approchoir, il faifoit 
venir des Soldats de la Province de Galice, pour fe fortifier 
dans fon Eglife avec cette Garnifon ; & fa nombreufe Famille: 
ÂAinfi retranché comme dans un Fort, il redoutoit bien moins 
les Vifireurs , qu’il n’en étoit redoute: & comme il vivoit fans 
aucune crainte de Dieu, il méprifoit les Anathémes de lE- 
glifez Aufl les, Archevèques de Brague l’avoient-ils depuis 
ong-tems abandonné à lui-même, pour n'expofer perfonne à 
une fi dangereufe Vifite. | | FR. 
Don Barthelemy des Martyrs, étoit trop touché d’un tel 
fcandale, pour ne pas effayer de convertir ce grand Pécheur, 
quoiqu'il dût lui arriver. Etant en Vifite dans les. Villages les 
plus proches de PEglife de ce miférable Abbé, il s’informa 
quel chemin il falloit tenir pour y aller, & combien elle évoit 
éloignée. Il fe leva un jour de grand matin ; & ayant pañlè 
plufieurs heures en Otis pour implorer le fecours du Ciel, 
il commanda à ceux de fa Suire de ne point partir du Lieu où 
ils étoient, jufqu’à ce qu’il les fit avertir. Prenant enfuite avec 


à 


Ooooiij. : : 


CXCI 
Arrêté par le 
zéle , & la pru- 
dence du S. Prélat. 


és HISTOIRÉ DES HOMMES TLLUSTRES 


LIVRE 
XX XL. 


Cr EE 
BARTHELEMY 
DEs MarrTyrs, 
LR rs 5" © |; 





jui le feul Pere Henry de Tavora, il fe mit en chemin, plein 
de confiance en la bonté de Dieu. Comme fon Corps étoit ex- 
trêmement aÆobl par fes Pénitences continuelles , il {ouffrit 
beaucoup ,en faifant tout ce chemin à pie, dans un Pays rude, 
& fort raboteux. 
_ Arrivé enfin à la Maïfon de l’Abbé, il frappe à la porte, te- 
nant à fa main une petite baguette : il n’en vouloit pas davan- 
tage pour attaquer tant de Gens armés, qui n’avoient ni foi, 
ni honneur. Les Sentinelles courent à l’heure même donner 
Pallarme à la Garnifon. Mais l'Abbé, perfuadé que l’Archevé- 
que n’approcheroit de fa Maifon, qu'environné d'une quan- 
tité de Gens de pié, & de cheval bien armés, ne s’imagine 
pas qu’un Religieux qu’il voit à pié, & qui n’eft accompagné 
ue d'un autre Religieux, foit l’Archevêque de Brague. Ainfi 
il defcend lui-même à la porte pour fçavoir ce qu'on veut. 
L'Archevêque le voyant en fa préfence , lui dit avec un vi- 
fage riant: Sçavez-vous, mon Fils, pourquoi je fuis venu ici? 
Je viens pour vous faire peur avec cette engra baguette, & 
vous faire {ouvenir que vous êtes une Brebis éparée, & que 
votre Palteur vous vient chercher. On ne fçauroit dire quel 
fuc le trouble, l'étonnement, & la confufion de ce fameux 
Coupable, quand il connut qu'il avoit l’Archevêque en fa 
Mailon. Mais le Seigneur le regardant dèslors dans fa miféri. 
corde, on vit ce vieux Pécheur, fi long-rems endurci, & fi fu- 
erbe, on le vit profterné aux piés de fon Pafteur , fondre en 
Lives , & ne s'exprimer que par fes foupirs. Après un affez 
Tong filence, il ft enfin entendre ces paroles, avec une voix 


‘entrecoupée: j'ai péché contre Dieu, & contre vous: je de- 


mande pardon de tout mon cœur, pour mes crimes énormes; 
& je promets de me corriger. 

Le faint Prélat joignant fes larmes à celles de l’Abbé Péni- 
tent, le releva de terre, où il étoit profterné, l’embraffa avec 
la tendrefle d’un Pere ; & l’affura, qu'en confervant dans fon 
cœur les fentimens , qu’il venoïit de témoigner , il devoic efpé- 


* serque Diea acheveroit par fa miféricorde , ce qu’il avoit com. 


mencé pour fon Salut. Ii fit aufitôt avertir fes Gens de le ve- 
nir joindre dans ce Village ; où il s'arrêta long-tems, pour faire 
Ja Vifire de la Paroiffe, inftruire les Fidéles , & remédier à une 
infinicé de défordres. L'Abbé fe foûmir avec une enriére obéif. 
dance, & une profonde hamilité à tout ce que l’Archevèque 
lui ordonna ; & le bruit d'une Aion f exrraordinaire, fe ré- 
pendant ‘lans tour le Royaume de Portugal, y caufa une joye 
univerfelle. | 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 663: 


Mais tous n’en proficérent pas pour leur propre amende- 
ment. En voici une preuve trap fenfible. L’Archevèque faifant 
fa Vifire dans une Ville du Diocèfe, trouva quelques Perfon- 
nes engagées dans de grands crimes. Il les reprit comme il 
convenoit, & leur prefcrivit les remédes , dont ïls devoient 
ufer, pour obtenir de Dieu le pardan de leurs défordres, & 

our vivre déformais chrétiennement. La plupart de ces Li- 
ee étoient du nombre de ceux, que l’Ecrirure apelle des 


Lrvrez 
X X X I. 


BARTHELEMY 
DES MARTYRS. 
CR PAT +, — 








CXCII. 
Autres Scélérars, 
qui ne profitent 
pas de même dela 


Enfans fans joug, qui ne craignent ni Dieu ni les Hommes ; qui Correétion. 


font rebéles à la lumière, © vendus poar faire le mal. Réfolus 
de fe venger de l’injure qu'ils croyoient avoir reçue de l’Arche- 
vêque, ï n'actendirent pour cela que l'entrée de la nuit, & 
s'étant aflemblés à la porte de fon Logis, ils firent d’abord un 
grand bruit avec divers inftramens , afin d’attirer tour le mon- 
de aux Fenêtres, & d’avoir plus de Témoins de l’infaite qu'ils 
Jui vouloient faire. 1ls commencérent enfuite à le déchirer de 
la maniére du monde la plus outrageufe ; faïfant contre hri 
mille imprécations, & y mêlant des injures fanglanres, que la 
pudeur ne permet pas de rapporter. 

Pendant ce tems-là l’Archevêque était occupé à chercher. 
avec fes Officiers, les moyens d’arrêter les défordres qui étoient 
venus à {a connoiffance. Il entendait les cris & les emporte- 
mens de ces Furieux, fans faire paroître le moindre trouble, 
& fans difcontinuer d’écrire comme il avoit commencé. Il n’ou- 
vrit la bouche, que pour impofer filence à ceux de fes Of- 
ciers à qui la patience échapoit. Les Sédirieux re pouvaient 
fe lafler dans b rue de dire de nouvelles injures, ou de répé- 
ter les mêmes : l’Archevèque ne fe laffoit pas auffi de les écou- 
ter. Enfin, lorfqu'’ils virent qu’on fe mettoit fi peu en peine 
d'eux, devenus plus furieux par la patience même du Saint, 
ils jettérent de à horribles cris ,& l’apellérent à haute voix, 
Hérétique,  Latherien. | | 

À ces paroles le faint Prélat, levant fa cêre de deflus le 
papier ,où il écrivoit, il dit : pour cela, non. Je ne fuis ni Hé- 
rétique, ni Luthérien. Dieu, qui connoït la For qu’il m’a don- 
née ,en foit béni éternellement. Puis fetournant vers les fiens, 
il ajouta : Ces Perfonnes font envoyées pour nous éprouver ; 
_ prions a leur Converfion, & [eur Salut. En même tems on 

ouvrit les portes , & les fenêtres des maïfons voifines ; & plu- 
fieurs étant fortis dans la ruë, commencérent à crier, que leur 
 Archevêque, très-innocenc de toutes les chofes dont on l’ac- 
cufoit, étoit un Saint; & que tous ceux qui l’outrageoienc f 


Luc, XVIIE, 2. 

Job, XX1V,15$. 

HI}, Rois, XXI 
20. e 


CXCIII. 
Avec ne pa 
tience , le Servi- 
teur de Dieu fouf. 
fre les injures les 
plus atroces, 


CXCIV. 
Rare éxermple 
d’humilité & de 
Charité. 





LIVRE 
XXXI. 


BARTHELEMY 
DES MARTYRS. 
ses et entr rest. à 








._ CXCV. 
On veut punir les 
Coupables, 


CXCVI. 
L’Archevêque s’y 
oppofe. 


CXCVII. 
Nouvelles épreu- 
ves. 


664 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 
injurieufement, méritoient d’être punis éxemplairement , com- 
me de méchans Hommes fans foi, & fans confcience. Je fuis 
afluré , dic alors l’Archévêque en regardant fes Officiers, que 
les uns & les autres fe trompent : car, par la Grace de Dieu, 
je ne fuis point Héretique; & par ma très-grande faute, je 
ne fuis point Saint. Il demeura ainfi aufi ferme dans l’Humi- 
lité, pour ne fe laiffer point furprendre à l’amour des louan- 
ges, qu’il l’avoit été dans la patience, pour n’être point bleflé 
des injures. _. 

Dès le lendemain tout le Peuple parut faifi d'horreur, & 
d’indignation contre les Auteurs de linfulte. Plufieurs furent 
arrêtés par les Officiers de la Juftice, qui commencérent auff- 
tôt à faire leurs Informations. Le faint Prélat en étant averti, 
envoya querir le Juge, & le Le de ne point pafler plus avant 
dans cette affaire : car , difoit-il, dans l'Ecole de JEsus- 
CurisT,on n’apprend point à rendre le mal pour le mal; 
mais à aimer fes Ennemis ; & à faire du bien à ceux qui nous 
calomnient. Le fage Magiftrat loua l’humilité, & la charité de 
l’Archevêque ; lui promit même de ne pas pourfuivre davan- 
tage les complices du crime ; mais il déclara en même tems, 
que pour ceux qui étoient déja entre les mains de me il 
ne pouvoit fe difpenfer d’en faire un éxemple ; afin d'arrêter à 
l'avenir par la crainte des châtimens, une infolence qui blef. 
foit cout à la fois les Loix de Dieu, de l'Eglife, & du Royau- 
me. Le Roy Don Sébaftien, informé de tout, manda au Séné- 
chal de la Province, de faire de nouvelles perquifitions, & de 
févir contre tous les Coupables. Notre Prélat continua à in- 
tercéder pour eux, & il arrëta Éd toute cette affaire, 

Une charité fi pure , & cette fuite d’Aétions héroïques, dont 
Ja vie de Don Barthelemy eft route remplie, devoient fans 
doute lui aflurer la réputation générale, qu’il s’étoit d'abord 
fi juftement acquife. Mais felon l’avertiffement des Peres, il y 
aura des Calomniateurs dans le monde, tant qu'il y aura des 
Ames faintes ; parce que d’une part le Démon , ennemi de 
toutes les vertus, n’a point de plus grand plaifir que de décrier 
les juftes ; & que de l’autre les Saints même ont befoin d'être 
éprouvés par la tentation , qui donne la derniére perfe&ion à 
eur humilité, & à leur patience. Il fe trouva un homme de 


caracére , fur l’Ame duquel le Démon eüt aflez de pattes | 


pour le rendre l’inftrument de la perfécution , qu’il vouloir 
fufciter contre le faint Archevêque de Brague, afin de desho- 


norer la vertuen le deshonorant. 
C'écoit 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 66; 
+ C'étoit un Eccléfiaftique, que l’Archevêque avoit traité fa- LivynrE 
vorablement , tant que fa vie avoit paru aflez réglée; & XXXI. 
qu’il avoit ceflé de favorifer, quand ïäl s’apperçut d’un chan- = 
gement, qui rendoit fa Vertu fort équivoque. Piqué de ne 
plus recevoir de fa part les mêmes marques de bonté, cer Ec- 
cléfiaftique réfolut de mettre tout en ufage pour le perdre cxcvur. 
d'honneur. Il forgea fon fyftême ; & il s'en alla à Rome, pour L? FeeSNUE 
.. de la Cathédrale 
{e rendre l’Accufateur de fon Archevêèque devant le Pape Pie 4 Brague, va à 
V. C'étoit aflurément hazarder beaucoup ; mais la paflion , Rome, pour y ac- 
. . , cufer fon Arche- 
quand elle eft venue à un certain point, aveugle ceux qu elle voue 
pofléde. Notre Prélat avoit tenu un Synode Provincial à Bra- 
gue l'an 1 566, dont les Décrets , que Louis de Grenade apelle 
très-uriles , & pleins de fagefle, furenc depuis confirmés par Sa 
Saintete en 1 571. Ce fut dans cet intervalle , que l’Accufateur 
ofa avancer devant le Pape, que Don Barthelemy, dans fon 
Concile Provincial avoit fait violence aux Evêques fes Suffra- 
gans » pour les faire confentir à ce qu'il vouloir, & qu’il s’étoic 
€rvi pour cela de Gens de Guerre, ayant fait mettre des Corps 
de Garde aux Portes de Brague. Le fecond Chef d’Accufation 
étoit que l’Archevêque avoit obligé par force plufieurs Ec. 
. Cléfiaftiques, de quitter leurs Bénéfices. Les anciens Auteurs 
n'ont park que de. ces deux Accufations, qui peuvent nous 
{uffire pour juger des autres. | 
. Ces calomnies , quoique peu ingénieufes , & mal concertées, | CX a. 
furprirent d’abord quelques Perfonnes dans Rome : car les ne 
Hommes font naturellement portés à croire lemal, parce qu'ils 
font fujets à l'envie. Le Pape ne fut pas de ce nombre, il fit 
promptement donner avis de tout à notre Prélar, qui reçut , 
* cette nouvelle avec une grande tranquillité d’efprit. Cepen. 
dant il envoya à Sa Sainteté des Informations par écrit, fur 
tous les faits qu’on lui objectoir; & des preuves convaincan- 
tes de la faufleré de ces Accufations. Après qu’on eut bien 
€xaminé toutes chofes de parc & d'autre, & qu'on eut recon- 
na clairement, que cet Eccléfiaftique n’étoit qu’un Impoñteur, 
qui s’étoit efforce de deshonorer devant le Saint Siège, un des. 
ne célébres, & des plus faints Evèques qu’il y eût alors dans 
’Eglife, le Pape prononça ces paroles : Si delator eff in Urbe, ne Se 
quæratur , er cu eur : Si ce Calomniateur ef dans Rome, par le Pape. 
qu'on le cherche, © qu'on le pende. 0 
Mais le Coupable n’avoit pas attendu jufqu’alors à s'enfuir. cc. 
De retour en Portugal, il apprit que le Roy, inftruit & irrité te du 
de fa méchanceté, avoit ordonné qu'il füt banni de toutes fes 
Tome IV, | Pppp 


mm | 
BARTHFLEMY 

DES MARTYRS. 
M Re A te ir à Ni) 


666 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 
Lrv ex Terres. Se fentant danc accablé du poids de fon crime, & 
XXXEL voyant que la main de Dieu & des Hommes étoit fur lui, il 
a qu'il ne lui reftoit plus d'autre refuge que la bonté de 
Des Martyrs. Celui qu’il avoit fi cruellement offenfé. El vint donc à la vüe de 
=" tout le monde, fe jerter aux piés de l'Archevèque; & fondant 
CC de en larmes, il lui demanda pardon. Le Saint le releva auflitôr, 
Rats lembraffa; & fe rendant enfuite fon Protecteur, il lui obtint 
té du Pré. enfin fa grace du Pape, & du Roy. Maisil Favertit de travail. 
e ler à mériter celle de Dieu, par des fruits dignes de Péni- 

tence. | | 





CCIIT. La Providence fembloit ménager à fon Servireur ces ocea- 
Stérilité, Difette, fot ea Déco: : : : I 
& FamincenPor, 400$, Où fes héroïques vertus jetroient toujours un nouvel 
. tugal éclat. Elles ne parurent pas moins dans les calamités publi- 
ues, dont fon Peuple fur afigé. En : 567, la ftérilité ayant 
été grande dans les années précédentes, la Famine commença 
à fe faire fentir dans tout le Royaume de Portugal. Bientôt 
après elle fut extrême dans la Ville de Brague, & dans les 
Campagnes. Les Eaboureurs , les Artifans , les Bourgeois mè. 
me , contraints de vendre peu-d-peu ce qui leur étoit le plus 
néceflaire, pour acheter £s Vivres, dont la difetre, & la 
cherté augmentoient toujours, étoient réduits prefque au dé- 
cciv.  fefpoir. La charité fans bornes du faint Archevêque, fat la 
Elle eft extrême feule confolation de plufieurs, & leur unique ne Le 
Fou nombre des Pauvres, qui vinrent à Brague étoit fi grand , que 
les Ruës & les Places publiques pouvoient à peine les contenir: 
il s'en trouvoit quelquefois jufqu’à trois mille à la porte du 

Palais Archiépifcopal. 

Le faint Prélat les affiftoit tous, non de fon fuperflü, car il 
v’en avoit point, mais de fon néceflaire. Sa dépenfe ordinaire : 
étoit très.-modérée ; cependant il en retranchoit tous les jours 

Re quelque chofe, & la réduifit prefqu’à rien. 1} fufpendie la Fa- 
voyance du E.. brique du 7. per ann & de fon Couvent de Viane. 
Archevèque. Et après avoir dépenfé tout fon Revenu, il emprunta encore 

beaucoup, tâchant de remédier à la nécelité préfente,& laiffant 
à Dieu le foin de l’avenir. Il y eâtaufñ des perfonnes riches, & 
charitables, qui excitées par fon éxemple, & par fes continuelles 
Prédications , lui envoyérent des fommes confidérables, dont 
il fic fubffter un grand nombre de Familles, & bien des per- 
fonnes de condition. Avec cela, il auroit été impoñfble à l’Ar- 
chevêque de foutenir pendant plufieurs années une dépenfe fi 
prodigieufe , fi fa fagefle & fa prévoyance n’euflent fecondé fa 
charité, Lorfque la fiérilité évoit moins grande, il avoit fait 


DE L'ORDRE DE S$ DOMINIQUE. 667 

acheter en diverfes Provinces du Royaume , le plus de Blé Lrvare 
qu'il avoit pà ; & illediftribuoit gratuitement, quand la cherté XX XI. 
& la mifére du Peuple devenoigac plus preflantes. Cette aff 
tance qu’il donnoit aux Pauvres, continua jufqu’à la Récolte. 
de l’année 1 575 , qui fut très-abondante. On ne fçauroic dire 
à combien de milliers de perfonnes de tout Etat, & de route _ CCVI. 
Condition , le charitable Prétac fauva la vie, pendant une Di- ,® Het 
fette, qui dura près de huit ans. | dant huit années. 

Au Fléau de la Famine, s’en joignit un auvre encore plus ren 
doutable. Dès l’an 1 568 , la Contagion enleva bien du monde 
dans la Ville de Lifbonne; elle s’étendit enfuite de proche en 

roche, & infe&a enfin toutes les parties du Royaume. Notre , CCVIL. 
Prélat faifoit actuellement la Vifite dans un Quartier de fon LL 
Diocèfe , lorfque la Pefte commença à répandre fon venin Peite. 
dans la Ville de Brague. J1 courut d’abord au fecours de cette 
premiére Portion de fon Troupeau, fans pouvoir êrre arrêté 
ni par la crainte, & les horreurs de la mort, ni par les repré- 
fentations des premiers Magiftrats , qui étoient venus au-de- 
vant de lui, pour le prier de ne qu expofer fa perfonne, Ii 
ne fut pas plutôc entré dans la Ville, qu’il reçut les Lettres du 
jeune Roy Don Sébaftien , qui le conjuroit de fortir inceffan- 
ment de Brague, l'aflurant qu’il lui rendroit en cela un fervice 
très-agréable , parce qu'une vie comme la fienne , lui étoit auffi 
chére, qu’elle étoit néceffaire à fon Royaume. Le Cardinal 
Infant Don Henry lui écrivit la même chofe, dans les termes 
les plus gracieux, & les plus preffans. 

Le Serviteur de Dieu répondit comme il le devoir toutes , COVIIR 
ces marques de bonté : mais toujours réfolu, comme un bon TA de de 
Pafteur, de donner fa vie pour fes Brebis, il continua à pour- Malades, & des 
voir à tout , & à donner tous fes foins, pour préferverles fains, Mourans: 

& affifter les malades. Il fit d'abord préparer un Lieu pour les 
Peftiférés, où il mit des Prêtres, des Médecins, des Chirur- 
giens, & un grand nombre de Serviteurs. Jl deftina une autre 
Maïfon , hors l’enceinte de la Ville, en un lieu fort découvert 
& fort fain , pour les Convalefcens. I] vificoit tous les jours les 
uns.& les autres; & s’informoit des Officiers , s'ils manquoient 
de quelque chofe. Il choifit aufli plufieurs hommes fages & 
vigilans, les uns pour vifiter toute la Ville, & rechercher les 
Peftiférés, afin de leur ôter la communication avec leurs Voi- 
fins ; les autres pour les tranfporter hors la Ville, dans P'H6- 
pital qui leur étoit préparé; & pour enterrer les Morts. Ces , CCIX. 


: he ° Ordre qu’il 
mêmes perfonnes fervoient aufl à purifier les Maïfons , & à en par SR Sn 


Ppppi 


BARTHELEMT: 
DES MARTYRSs. 
De 


} 





668 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 

Lrveez retirer tous les Meubles. 1l ordonna aufli à ceux qui avoiene 
XXXI. foin dela Police, de faire allumer de grands feux dans toutes 
: les Places publiques, & dans toutes les Ruës, & de tenir la 

Ville la plus nette qu’il fe pourroit. | | | 
La vigilance , & l’extrême charité de PArchevêque, qu’on 
voyoit continuellement entre les Morts & les Mourans, fut 
caufe que les Pauvres ne fouffrirent que peu dans cette mifére 
ublique; que la Ville ne fe dépeupla pas entiérement; que 
Fofice Divin fe continua comme auparavant dans toutes les 
Eglifes; & qu’encore que la plüpart des Chanoines s’en fuflent 
enfuis, il n’y eut pas cependant un feul Curé qui voulut aban- 
. donner fes Paroifliens, en voyant un fi grand éxemple dané 
._ CCx. . leur premier Pafteur. Dieu fans doute eût js à fes ferven- 
Mind e de tes priéres, & à fes travaux infatigables : la Contagion, qui 
fes Priéres. cefla peu-à-peu, fut moindre dans la Ville de Brague, que dans 

quelques-autres de Portugal. | _ 

Maïs à peine notre Atchevêque commençoit-il à refpirer de 

ce côré-l, qu’il fe trouva dans une autre épreuve fort criti- 
cCxI. que. C’eft une coutume ancienne en Portugal, que le Roy en- 
Mrs sn AL voye de tems entems dans les Provinces de fon Royaume, des 
reprennent furla Chambres de hear , ou des Miniftres, avec un plein pouvoir 
Jurifdiétion de d'écouter les plaintes, d’arrêter les défordres, de punir les cri. 
F'Archetégue  jnes, & de rendre juftice à tout le monde. Le Préfident Don 
Pierre d’Acuyna, accompagné de cinq Confeillers entra pour 
cet effet dans les Terres de l’Eglife de Brague, & commença 
à y éxercer une pleine autorité. Notre Archevèque fut rouché 
de cette entreprife, qu’il crut aufli injufté que nouvelle, fc 
chant que fes Prédéceffeurs avoient toujours eû feuls toute la 
Jurifdié&tion Temporelle fur coutes leurs Terres ; & que les 
Rois de Portugal , bien loïn de difputer ce droit à l'Eglife le 

Jui avoient au contraire toujours confirmé. 

Ayant donc müûrement éxaminé toutes chofes avec fon Con- 
feil , il envoya d’abord un de fes Officiers vers le Préfident, 
pour lui repréfenter fes Droits, le priér de fe défifter de fon 
Entreprife, & lui déclarer enfin que s’il continuoïit à faire vio- 
Jence à l’Eglife , il feroit obligé de la défendre, & d’en venir 

ccxrr. aux Cenfures. Le Préfident ne fit pas cas de ces menaces ; & 
Nsyoppofeavec l'Archevêque, après les Amonitions réïtérées felon les formes, 
 — étit publia contre lui une Sentence d’Excommunication. Le Ma- 
di giftrat écrivit auflicôt au Roy ; & l’Archevêque en fit de même. 
Ee Docteur Don Antoine-François, fort habile dans les affai- 

res, fut charge de préfenter fa Lettre au Roy. - 


%* 





BARTHELEMY 
DES MARTYRS, 
Ée qnas , —  # 








DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 669 
.… Ce jeune Monarque fe la fit lire ; & non-feulement il ne s’of- 
fença pas de la Liberté Apoftolique, avec laquelle le Prélac lui 


parloit, mais il en conçut une affection, & une vénération 


encore plus grande pour fa Perfonne. Il lui répondit donc 
qu’il étoit content de fa conduite ; qu’il lui accordoit avec joyé 
tout ce qu’il lui avoit demandé; & qu'il alloit commander à be 
Officiers de feretirer de deflus fes Terres, tant pour la confi- 
dération de fon mérite, que parce qu’on l’avoit afluré qu’il 
avoit grand foin de conferver la juftice, & la paix, dans la 
Ville de Brague, & dans toutes les Terres qui en dépendoient. 

Il y eut en même tems quelques Diocèfains, qui refuférent 
de payér à leur Pafteur certains Droits, qu’ils avoient toujours 
payés jufqu’alors. Etant fommés par les Officiers Eccléfiafti- 
ques, ils refuférent de répondre en jugement , difant que cette 
Matiére n’éroit point Eccléfiaftique, mais Séculiére, On com- 
mença à procéder contreux par des Cenfures ; mais ils fe 
pourvürent devant un Juge Royal, qui rendit plufieurs Sen- 
tences en leur faveur, pendant qu'on multiplioït contre lui- 
même les Sentences d'Éxcommunication, Les Magiftrats ré- 
{olurent enfin de faire faifir les Revenus des Officiers de l’E- 
blife. Mais le Roy, informé de tout ce qui fe pañoit , leur 
ordonna de fufpendre toutes chofes, jufqu’à ce qu’il eût oui 
l’'Archevêque. Ce Prince lui écrivit en même tems une Lettre, 
dans laquelle, en lui promettant de lui faire rendre juftice, il 
lui témoignoit fouhaiter qu’il n'excommuniât plus ceux qui 
récufoient le Jugement Eccléfiaftique. | | 

Quoique lArchevêque n’appréhendât rien plus que de s’é- 
loigner de fon Froupeau, & que depuis fon retour de Frente 
il ne fût jamais forti de fon Diocèfe , néanmoins voyant 'im- 
portance de cette affaire, il réfolue d’aller trouver le Roy à 
Coïmbre , pour l’informer lui-même de la juftice de fa Caufe. 
Don Sébaftien fut bien-aife de connoître un Prélat, qui s’étoit 
rendu fi célébre dans tout le monde Chrétien. 11 fui fic des 
honneurs extraordinaires ; l'écouta très-favorablement ; & lui 
fic efpérer une entiére fatisfaction. 1} lui envoya dire un jour 


Lvr:r R È 
XXXI. 


ET  ) 
BARTHELEMY 

DES MARTYRS, 
D | 





CCXIIL 
Qui lui accorde 
tout ce qu'il défi- 
re. 


CCXIV. 
Nouvelles affai- 
res, pour lefque’- 
les le faint Prélat 
va trouver le Roy. 


CCXV. 
IT prêche avæ 


fuccès , en pré- 


qu’il fouhaïtoit fort d'entendre un de fes Sermons: & le fains & a 


Prélat fe rendant à fes défirs, prècha en fa préfence devant 

toute la Cour. Il parla avec beaucoup de force contre le luxe 

cffroyable , qui régnoit alors dans te Portugal. Le fruit de 

fa Prédication fut que le Roy fe confirma dans le deflein, où 

il éroit déja, d'arrêter gas des Edits, les excès qui fe commer- 

toient fur ce fujet. Après peu de jours, l'Archevèque fapplia 
| | Ppppi 


fence du Roy, & 
Cous 


Livre 
XXXI. 


BARTHELEMY 
DES MARTYRS. 
CR 


CCXVI. 
Termine les affai- 
re ; & rentre aufli- 
tôt dans fon Dio- 
cèle. 
CCXVIL 
Union de fon 
Ame avec Dieu. 


Stimul, Pafñt, Cap. 
IV. 


CCXVIII. 

Don Sébaftien 
1, entreprend de 
porter la Guerre 


en Afrique. 


CCXIX. 
Juftes allarmes 
dus. Archevêque, 


670 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 
Son Aitelle de terminer cette affaire, afin qu'il lui fût libre 
de s’en retourner au plutôt. Le Roy l'eftimant encore davan- 
tage, pour œtte fainte impatience, où il le voyoit de quiter 
la Cour, pour fe rendre à fon Troupeau, fit donner des Or- 
dres à fes Officiers entiérement conformes à fon défir, & à fon 
droit. L'Archevêque, après lui en avoir rendu fes très-humbles 
actions de graces, prit congé de Son Altefle; & vint repren- 
dre avec une nouvelle ardeur les Fonétions de fa Charge. 

Mais ce qu’on doit le plus admirer dans la Vie de ce faint 
Homme, c’eft que parmi tous les foins, & les occupations con- 
tinuelles de la Dilicicude Paftorale, fon efprir & fon cœur n’é- 
toient ni moins unis à Dieu dans un repos intérieur, ni moins 
appliqué à la Priére, & à la Méditation des chofes faintes ; car 
il n’oublioit jamais ce qu'il a fi fagement remarqué dans fon 
Aiguillon des Paffeurs, quand il à dit : « Malheur à vous 6 Pon- 
» tife de Dieu, fi la fource de la Piété, & de la Dévotion fe 
» féche en vous ; puifque cette Piété tendre & fincére eft vé- 
» ritablement la Le d’eau vive, qui arrofe toutes nos ver- 
» tus, qui fanctifie tous nos Exercices, & fans laquelle nous 
» demeurerions fecs, & ftériles. C’eft ce vin célefte qui forti- 
» fie notre cœur par une joye toute Divine. C’eft le beaume qui 
» guérit nos pañlions ; c’eft la langue, par laquelle nous parlons 
» à Dieu, & fans laquelle notre Ame eft muette, C'eft elle 
» qui fait tomber en nous la Manne du Ciel; & qui foutenant 
» notre cœur, par cette célefte nourriture, le rend capable 
» de porter le poids du jour & de la chaleur, & de travailler 
» avec fruit à la Vigne du va. sr ”,.. 

Pendant que le faint Archevèque de Brague continuoit ainfi 
À veiller fur lui-même, & fur fon Troupeau, le Roy Don Sé.- 
baftien I faifoit en grande diligence les préparatifs de la 
Guerre , qu’il vouloit porter en Afrique. contre Muley-Moluc 
Roy de Maroc. Tout fon Confeil, & tous fes Amis, le Roy 
d’Efpagne lui-même, Philippe II. fon Oncle, avoient tout em- 
ployé, ou pour lui faire abandonner un deflein, dont ils pré- 
voyoient bien les funeftes fuites ; ou pour l'empêcher du moins 
d'aller lui-même en perfonne affronter le péril. Tout avoit 
été inutile. Notre Prélat étoit particuliéremenr touche , en 
confidérant le malheur auquel s’expofoit ce jeune Prince. Il 
déploroit les maux préfens, & en appréhendoit de bien plus 
grands pour l'avenir. Maïs il ne lui reftoic que de lever les 
mains au Ciel, & de demander à Dieu qu'il dclairât , & qu'il 
confeillât lui-même celui qu'il voyoit fe précipiter dans un 


DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 67: 
péril évident, fans que perfonne l’en pût détourner: car laré- Lrvarzx 
folution de Don Sébaftien , & Ja fierté naturelle de fon efprit, XXXI. 
jointes à Ja chaleur de fon âge, & à fa qualiré de Roy, lui 
avoient infpiré une confiance , qui le rendoit fourd à tous les 
avis des autres, & inébranlable dans le fren. 

Ce fut le dix-fepr de Juin 2578, que le Roy de Portugal Ccxx. 
fit voile, avec toute fon Armée d'environ treize mille Hom- de 
mes de Pié, & de quinze cens Chevaux. Il alloir attaquer un Frey 
Ennemi puiffant, & viétorieux ; qui, outre fes autres avanta- 
ges, pouvoit toujours oppofer dix Soldaes à un feul. IL partit 
néanmoins de Lifbonne, plein de joye & eng ne fe fi- 
gurant en Afrique que des Vi@oires; & laiflant fon Royaume 
épuifé d'argent & de forces, expalé À tous les malheurs, qui 
” furent la fuite déplorable d’une Entreprife fi malconcertée. Il ccxxtr. 
eft vrai qu’il remporta d’abord quelques avantages fur la multi #07 » & manvais 
tude des Barbares : & il fit dans le Combat tout ce qu'on Guerre. do 
be à attendre de fon grand cœur. Il donna lui même tous 

es ordres; il envoya fecourir fes Gens, & fe trouva en Per- 
fonne dans tous les endroits où le péril étroit le plus grand. II 
ut trois chevaux tués fous lui; & quoiqu'il eût été bleffe au 
“bras, il ne laïffa pas de s'engager fouvent dans te Combar, & 
d’exciter tous les fiens par fon éxemple, & par fon courage. 
Mais enfin il falloir fuccomber fous les efforts du grand nom- : 
bre; François de Tavora, qui commandait l’Arriére-Garde, 
Je Duc d'Avero, tous les autres Officiers Généraux, & ka plu- CCxxir. 
part des Gentilshommes Portugais , ayant été tués, le Roy fe | Péfaire des Por- 
trouvant prefque feul au milieu d’un Gros de Maures, il fut lui. “#" 
même tué par un Barbare qui ne le reconnut pas. 

Ainfi périt Don Sébaftien I-à l’âge de vingt-quatre ans. Sa ccxxur. 
| ee jeuneffe rend fes défaucs plus excufables, & fair que Qualités du Roy 
°fes Vertus doivent être encore plus admirées. Ik eur beaucoup P°r Sébañtics. 
de zéle pour la Relision : il aima & proregea les Perfonnes de 
vertu & de mérite : il eut une liberalité vraiment Royale ; un 
cœur capable des plus grandes entreprifes ; une nagnanimité 
égale à celle des Rois les plus illufères des Siécles pañlés. II 
aimoit la Guerre, & il fçavoit la faire. Moins arrêté dans fes 
propres penfées, il eûr été un Prince accompli. a 

La malheureufe journée, qui finit fes beaux jours, fut re- CCxx1v. 
marquable par le fort de trois Rois, qui moururent de morts , 95 ée mois 
toutes différentes. Le Roy de Maroc, Muley Moluc y mou- 
rut de Maladie, donnant tous les ordres jufqu'à fon aernier 
foupir. Le Roy de Portugal y fut tué après avoir combattu 


EE 
BARTHELEMY 

DES MARryes. 
RE ne rot rieuer 0e] 








Livre 
XXXEL 
RE RE 
BARTHELEMY 
DES MARTYRs, 
À 





. CCXXV. 
Conduite , & fen- 
timens de D. Bar- 
thelemy en cette 
occafon. 


67i HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 
durant fix heures; & Mahomet, qui avoit été Roy des Mau- 
res, fe noya en fe retirant de la Bataille. C’étoit en faveur de 
ce Prince détrôné par fon Oncle, que Don Sébaftien avoit 
entrepris cette Guerre. | | 
Le faint Archevêque, dont la Charité prenoit toujours une 
grande part à tous les maux publics , en prit une toute parti. 
culiére £ celui-ci. Outre les fujets d’afHliction , qui lui étoient 
communs avec tous les autres, il étoit vivement touché de la 
perte d’un Souverain, de qui il avoit reçu dans toutes les oc- 
cafions, des marques de bonté, qu’il ne croyoit pas pouvoir 
aflez reconnoître. Il l’avoit fincérement aimé durant fa vie, 
il le pleura amérement après fa mort ; & il ne ceffa depuis de 
lui donner, par fes Prières, fes Pénitences, fes Sacrifices , tou- 
tes les Affiftances, que les morts peuvent recevoir de la Piété 
des vivans. Tandis que les Peuples, dans la confternation, fe 
plaïignoient hautement , ou de l’opiniätreté du Prince , qui 
avoit fait leur malheur & le fien; ou de la complaifance de 
{es Favoris; le faint Prélat, portant fes penfées jufques dans 
le Sanétuaire de Dieu. regardoit tous ces maux vifibles comme 
des effets de fa Juftice fécrette, & comme l’accompliffemenc 
des defleins Eternels de fa Souveraine volonté. Il confidéra 


de même toutes les fuires de ce grand événement, qui chan. 


CCXXVI. 

Le Cardinal Jn- 
faut devenu Roy, 
né  foutient pas 
toute fa réputa- 
ion, 


gea la face des affaires dans le Royaume de Portugal. 

_ Le Cardinal Don Henry, Frere du Roy Jean III ,& Oncle 
de Don Sébaftien , monta après lui fur le Trône, âgé déja de 
foxante-fept ans. Son caraétére d’Archevêque & de Cardinal, 
& fa Vie qui avoit toujours été réglée, faifoient efpérer un 
Gouvernement doux & modéré. Sa conduire néanmoins, felon 
les Hiftoriens, ne répondit pas tout à- fait à cette efpérance. 


Il n’imita point la fage modération de Louis XII, Roy de 
France, qui étant pouflé à fe venger de quelques-uns, qui l'a-* - 
“voient maltraité lorfqu’il n’étoit que Duc d'Orléans, fit cette 


réponfe fi digne d’un Roy Très-Chrétien : Qu'il filloit Laiffer 
au Duc d'Orléans à venger les injures du Duc d'Orléans. Don 
Henry au contraire chaffa de la Cour, & priva de leurs Char- 
ges tous les Miniftres de fon Prédécefleur ; parce qu’ils l’avoienc 
traité aflez indifférenment, fous le Régne de Don Sébaftien, 
qui ne lui donnoit aucune part à la conduite des affaires. Le 
nouveau Roy fut peu aimé durant fa vie, & peu regreté après 
fa mort. Ona dit de lui, ce qui avoit été dit d’un ancien Empe- 
rer, que tant qu’il fut dans une condition privée, il parut plus 
grand qu’un particulier, mais que fa réputation diminua à 

| | mefure 


= ne 


DE L'ORDRE DE S DOMINIQUE. 67; 
mefure qu’il crüt en honneur ; & qu’on l'eut jugé digne d'être Liynr E 
Roy, s’il ne l’avoit jamais été. | XX XI. 

On remarque néanmoins que le changement, qui fe fit en ————— 
lui lorfqu’il arriva à la Couronne , ne le changea point à l’é- . 
gard du faint Archevêque de Brague. Il avoit. été fon Ami mme 
étant Cardinal , il le fut encore étant Roy. Il en donna plu- ccxxvit. 
fieurs preuves ; & lui accorda fans peine tout ce que le Prélac °° 

. ° CE 
voulut lui demander pour fon Élife. Don Henry n'ayant ré- que de Brague. 
gné que dix-huit mois, mourut au commencement de 1580. 

Notre Archevêque le regreta , non-feulement comme un fujec 
es refpeëte fon Souverain ; mais comme un Ami qui pleure 
on Ami. Il fit fes Obféques avec tout l’honneur, & toutle CCXXxvIiTr. 
deuil qui étoit dû au dernier Roy de la Race Royale des Mâles, MortdecePrince. 
qui ont occupé le Trône Portugal pendant 4$6 ans. | 

Tout le Royaume étoit déja rempli de divifions & detrou- Ccxxix. 
bles : & les Faétions fe multiplioient tous les Jours, pendant que oi FAP 
fix ou fept Princes, prefque tous Etrangers, prétendoient fous dé 
diverfes raifons à la Couronne. Le faint Archevêque, réfolu 
de ne prendre aucun parti, faifoit faire tous les jours des Pro- 
ceffions , & des Prières Publiques, pour implorer le Secours 
du Ciel , au milieu de toutes les révolutions , qu'on avoit à 
craindre. Il prioit beaucoup; affligeoit fon corps par de plus Ccxxx. 
rudes Pénitences; prêchoit plus fouvent qu'à l'ordinaire, & ,.PArhevèque 
dans coutes fes Prédications, ainfi que dans fes Entretiens par- pour appailer la 
ticuliers, il exhortoit fes Diocèfains à s'éloigner de tout efprie colére de Dieu, 
de faction, & de fe contenter de demander à Dieu, par de &,,mPécer es 

3 » P É Divifions de {on 

ferventes Prières, un Prince felon fon cœur, capable de don- Peuple. 
ner la Paix à fon Peuple, & de le rendre heureux. Cependant 
la Guerre Civile s’alluma dans toutes les parties du Royaume ; 
& malgré toutes les attentions du faint Archevêque, il vit 
fon Peuple fe divifer, prendre les Armes, & courir au fans. 
Ne pouvant plus faire entendre fa voix, ni refpecter fon Au- 
torité par des Gens, qui fouloient aux piés toutes les Loix, 
pour ne fuivre que leur paflion, il crut devoir céder pour un 
tems; & fortir de fon Diocèfe, pour efflayer fi fa retraite ne 
feroit pas plus d’impreflion fur les efprits, que fes Difcours. 

Il fe retira pour ce fujet à Tuy, petite Ville de Galice, où CEXXXT 
la douleur de fe voir ainfi féparé de fon Peuple, & l'attente p vite de Tuy:y 
d’une infinité de maux, dont tout le Royaume étoit menacé, tombe dangereu- 
lui cauférent une fiévre très-dangereufe. L'Evêque du lieu lui mnt malide, 
rendit toutes fortes de fervices, & de refpe&s. Il crue lui-mêé- 
me que fon heure n'étoit pas éloignée; & il fe prépara pour 

Tome IV, Qqgqq | 


Livre 
XX XI. 


EE 
 BARTHELEMY 
DES MaRTYRS. 





CCXXXII 
Le calme revient; 
& le tant Prélat 
rentre dans Bra- 


gue. 


CCXXXIII. 
Don Philippe Il, 
Papelle à PAflcm- 
blée Générale des 
Etats. 


CCXXXIV. 
Réponle de l'Ar. 
chevèque. 


CCXXXV. 
1i {e rend à Tho- 
Mar, 


674 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


aller à Dieu. Mais fa vie devoir durer encore quelque tems, afin 
que fa Vertu montât à fon comble. La fiévre fe diflipa peu à 
peu; & pendant les langueurs de la convalefcence , il apprit 
que le Royaume de Portugal commençoit à jouir de quelque 
paix, depuis que le Roy Catholique s’en étoit rendu le maître. 
Les principaux entre fes Diocèfains étoient déja venus lui 
préfenter leurs refpects, & le conjurer de ne pas les abandon- 
ner. Il partit donc de Tuy, & revint à Brague, où il fut recu 
de tout le Peuple avec une joye d’autant plus grande, que fon 
abfence l’avoit fait encore plus défirer. 

Vers le commencement de l’année 158 1 ,Ie Roy Don Phi. 
lippe IT écrivit à notre Archevêque , pour lui apprendre qu'il 
avoit réfolu d’afflembler les Etats dans la Ville de Thomar; 
afin d’y délibérer fur le Réglement des affaires du Royaume, 
"& que Ja confidération de {on Mérite, & de fa Dignité, lui 
‘faifoit défirer qu'il s’y trouvât avec les autres Evêques de Por- 
‘tugal. L’Archevêque s’en excufa d’abord fur les indifpofitions, 
qui lui étoient reftées de fa derniére maladie. Le Roy [ui écrivit 
une feconde fois, & lui déclara qu’il ne vouloit point faire le 
Serment qu'entre fes maïns.‘L’Archevèque répondit, que puif- 
que Sa Majefté témoignoit + Si ce Voyage, il fe donneroie 
l'honneur d’obéir ; mais qu’il la fupplioit de trouver bon qu'il 
l’avertît, que fa préfence cauferoit peut-être quelque trouble 
dans les Etats; parce que l’Eglife de ‘Brague étant en poffef- 
fion de la Primatie d'Efpagne, il {e croyoïît indifpenfablement 
oblicé, en qualité d’Archevèque de certe Eglife, & de Con- 
fervateur de fes Droits, de faire porter devant lui fa Croix 
Primatiale dans l’Affemblée des Etats; qu’il prévoyoit que les 
Archevêques de Lifbonne, & d’Evora s’y oppoferoient ; & 
qu'ainfi il Ep qu’il feroit mieux de ne pas s'y trouver, de 
peur que fa préfence ne troublât par quelque difpute, la joye 
publique d’un aétion fi folennelle. Le Roy lui fit mander , que 
dans les Etats, il pourroît ufer fans empèchemenr, du Droit 
dont fon Eglife étoit en pofleffion. 

Don Barthelemy arriva à TFhomar le fecond d'Avril r58r, 
où le Roy s’éroit déja rendu ,itentra dans cette Ville, faifant 
porter fa Croix Primatiale devant lui. Il'fit venir auffitôt un 
‘Notaire a & prit Aëte de cette Entrée: Le jour fui- 
vant il alla faluer le Roy. Le 1 6 du même mois on fit l’ouver- 
ture des Etats. Dans un Veftibule fort fpatieux on avoit dreflé 
un Théatre, fur lequel il y avoit un Trône fort élevé, & le 


‘Fauteuil du Roy. Plus-bas fur le même Théatre étroient en 


RE QE om Rene nee Sr S 
nn 


er = — — 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 675$ 


rang les Siépes des Prélats: des Grands d'Efpagne, & des Ofi- Lrveez 


ciers de la Couronne. Dans le refte du Veftibule fe trouvoient 
des Bancs pour les Députés des Villes, qui ont fcéance dans 
Jes Etats. 

Notre Archevêque étantentré dans l’Affemblée, fut conduit 
fur le Théatre, & fit porter devant lui fa Croix levée jufqu’à 
{on Siége , qui étoit le premier. Les Archevêques de Lifbonne 
& d'Evora firent leurs Proteftations; & notre Prélat leur re- 
pondit en es de mots. Philippe I entra peu après, ayant le 
Sceptre à la main, & la Couronne fur la tête. L’Evêque de 
Leyra fit un Difcours, à la fin duquel lArchevêque de Brague, 
ayant à fes deux côtés ceux de Lifbonne & d’Evora, monta 
fur le Trône, où étoit le Roy, qui, s'étant mis à genoux, fit le 
Serment ordinaire entre les mains du faint Archevèque, jurant 
de garder toutes les Loix, les Libertés, & les Privilèges du 
Royaume. Tous les Ecats enfuite lui prêtérent le Serment de 
Fidélité. La Cérémonie finit par une Proceflion folennelle , 
& un Te Deum, qui fut et | en A&ions de Graces. 

Pendant que le Royaume de Portugal , après les plus violen- 
tes agitations, commençoit à goûter les douceurs de la Paix, 
fous le nouveau Monarque, le faint Archevêque de Brague 
renouvelloit fes inftances auprès du Saine Siége , pour faire 
agréer fa Démiflion. Les Papes Pie IV, Pie V, & Grégoire 
XIII, lui avoient fouvent refufé cette grace ; & le dernier ,de 
l'Avis des Cardinaux, continuoit à la lui refufer. Le Serviteur 
de Dieu, qui foupiroit après la retraite avec autant d’ardeur, 
que les ambitieux peuvent en avoir pour s'élever aux Poftes 
les plus éminens, s’avifa enfin d'écrire au Roy Philippe II, 
afin d'obtenir par fon crédit ce qu’il ne pouvoit fe procurer 
autrement. Il lui repréfenta qu'ayant travaillé pendant plus 
de vingt-trois ans dans l’Archevêché de Brague, il fentoit que 
Ja foibleffe de fon âge, augmentée encore par les reftes de fa 
maladie, ne lui permettoit plus de fupporter un fi grand tra- 
vail; outre qu’il s'étoit toujours crû très-indigne de cette 
Charge; qu'il le fupplioit d'écrire au Pape en fa faveur, afin 


XXXI. 


BARTHELEMY 
DESMaRTYRs. 








CCXXXVI. 

Fait porter de- 
vant lui la Croix 
Primatiale. Le 
Roy fait ferment 
entre {es mains. 


CCXXXVII. 
L’Archevéque re- 
nouvelle fes inf 
tances , auprés du 
Pape & du Roy, 
pour faire agréer 


fa Déniflion. . 


qu'il lui plüt d’agréer fa Démiflion, &-de pourvoir en même. 


tems cette grande Eglife d’une Perfonne , dont la Piété , le 
zéle ,& la vigilance puflent couvrir ou réparer les fautes qu’il 
y avoit faites pendant un long gouvernement. 

Le Roy, touché de fa Demande, lui promit d’en écrire au 
Vicaire de Jesus-CHrisT;& il lui en écrivit en effer. Le 
faint Prélat écrivit aufli de nouveau à Rome. Ses dépêches fu- 


Qagqqi 





636 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


Lrvere rent préfentées au Pape, & luës dans le Confiftoire, avec la 
XXXxI. Lettre du Roy d’Efpagne. Sa Majefté Catholique, ayant re. 
préfenté les raifons qu’Elle avoit euës de confentir à la Démif- 
fion de l’Archevèque, & celles qui devoient porter le Saint 
Siége à la recevoir, conjuroit le Pape de vouloir donner certe 
CCxxx vit. confolation à un Prélat, qui la lui demandoit depuis fi long- 
. Ru tems, & qui l’avoit pris pour fon Intercefleur. Plufieurs Car- 
point certe prop. dinaux témoignérent être bleflés de cette Propofition. L’un 
ftion. d’eux dit au Pape, que tout le monde fçavoit que l’Archevé- 
_ de Brague étoit le Pere des Pauvres, & l'intrépide Défen- 

eur des Droits de l’Eglife; qu’il lavoit vü au Concile de 

Trente, où il avoit paru comme un exemple de Sainteté, & 

le modéle de tous les Prelats : que fi l’âge & fa langueur ne lui 
permettoient plus de faire fes fonctions , on pouvoit lui donner 

un Coadjuteur ; mais qu’il ne falloit pas priver l'Ordre Epifco- 

CEXXXIX. pal d'un fi grand éxemple. Grégoire XIII, n’avoit pas moins 
rend enfin au d’eftime pour le faint Archevèque que ce Cardinal; néanmoins 
picufes importu- ne pouvant plus réfifter à l’importunité de fes Priéres, il or- 

HORS, à À Démiflion feroi tée. Mais il le contraigni 
onna que fa Démiflion feroit acceptée il le contraignit 

d'accepter une Penfion de deux mille cinq cens livres; & à 
moins de cela il ne voulut point expédier les Bulles de fon Suc- 

ceffeur , qui fut d’abord Don Jean-Alphonfe de Vafconfelos. 

ccxL. On conçoit avec quelle douleur les Habitans de Brague ap- 
an prirent la Démiflion de leur Archevêque. Tous pleuroient fa 
de Brague. perte comme celle de leur Confolateur, de leur Proreéteur, 
& de leur Pere. Il y eneüt plufieurs qui l'allérent trouver pour 

répandre dans fon fein l’amertume de leur cœur ; & lui témoi- 
gner par des larmes fincéres, combienils s’eftimoient malheu- 
reux de fe voir privés de fa Perfonne, qui leur éoit fi précieufe, 
& fi néceflaire pour leur Salut. L’Archevêque leur dit avec 
beaucoup de tendrefle, que Dieu voyoit dans fon cœur, l’a- 
mour qu'il lui avoit donné pour fon Eglife ; qu’il avoit toujours 
été très-perfuadé que l’éminence de fa Dignité, étant fi difpro- 
portionnce à fa foibleffe, il lui feroit avantageux d’en fortir, 

puifque fi on lui avoit fait juftice, il n’y fcroit jamais entré; 

SR u’après avoir donné tant d'années a la charité du Prochain, 
D * ii devoit lui être permis de donnér à la connoïiffance de lui- 
même, à la retraite, & à l’expiation de fes fautes, le peu qu'il 
lui reftoit à vivre, qu’il les fupplioit de croire qu'il ne fe fépa- 
toit point ni d'eux, ni de fon Eglife ; qu’il la porteroit tou- 


fours dans fon cœur ; qu’elle feroit toujours l'objet de fon 
amour, l’entretien de fa Kertraite, le fujet de fes Prieres; & 





BARTHELEMY 
DES MARTYRSs. 
RENE STRESS 





DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 677 


qu'il efpéroit que l'offrant fans cefle à Dieu ,& s'offrant lui- 
même pour elle, il ne la ferviroit pas moins qu’il auroit pü 
faire , par l’éxercice imparfait des Fonétions de fon Minif- 
tére. 

Tous ceux qui l’écoutoient fondoïent en larmes, honorant 
d’un côté le faint Repos, où Dieu Palloit mettre, & déplo- 
rant de l’autre la perte qu’ils faifoient. Ils l'accompagnérent 
tous enfemble jufqu'au Couvent de Sainte-Croix de Viane, 

ue l'Archevêque avoit fondé pour les Religieux de fon Or- 
be ,& qu’il avoit choifi pour le Lieu de fa Retraite. La Com- 
munauté étant venuë au-devant de lui, pour le recevoir , & lui 
baifer la main, le faint Prélat fe jetta lui-même aux piés du 
Prieur, & lui demanda fa Bénédiction. Puis embraffant tous 
les Religieux l’un après l'autre, il leur dit : Mes Très - Chers 
Freres, j'ai toujours eû un extrême défir de vivre avec vous: 
on m'en a arraché par force ; & jy reviens avec joye. Je vous 
demande par charité que vous vouliez bien me fouffrir en vo- 
tre Compagnie; & que vous me donniez en Aumône, la moin- 
dre Cellule de votre Monaftére. Maïs je vous conjure en mé- 
me tems de ne pas vous fcandalifer , fi vous me voyez peu ré- 
glé,& peu recueilli: car je viens ici dans la réfolution de ré- 
parer avec la Grace de Dieu , & par votre bon éxemple, tout 


ce que j'ai pû pzrdre de la bonne éducation, que j'avois reçue 


dans ce faint Ordre. 

Après ces paroles, que la charité & l'humilité avoient mi- 
fes dans fa bouche, il fe retourna vers ceux qui l’avoient ac- 
compagné ; & leur dit tout ce qui pouvoit adoucir leur afflic- 
tion. I fupplia particuliérement les Eccléfiaftiques de conti- 
nuer toujours avec zéle l’œuvre qu'il avoit commencée. I] les 
pria d’aflurer tous les Pafteurs, & tous les Miniftres de fon 
Diocèfe, que fi Dieu daïgnoic regarder fa baflefle, & ne re. 
fufoit pas de recevoir fes Prières, il tâcheroit dans fa Retraite 
d'imirer Moyfe fur la Montagne , en élevant fans cefle les 
mains pour implorer le fecours du Ciel, pendant qu'eux comme 
Jofué conduiroient l'Armée du Seigneur, & combattroient les 
Ennemis de fon Peuple. Ceci fe paila le vingtiéme de Février 
1582. | 

Le faint Prélat vêcut encore huit ans, & quelques mois 
dans fa Retraite, de la maniére qu'il fe l'étoit propofé; c'eft- 
à-dire, dans la Contemplation des Divines Perfeétions, tou- 
jours uni à Dieu par les ardeurs du faint Amour; & allant de 
vertu en vertu par la Pratique de la Pénitence, & de la Cha- 


Qqqqï] 


Liv RE 
XX XI. 


BARTHELEMY 
DES MARTYRS. 





CCXLII. 

Et il fe retire 
daus fon Couvent 
de Viane. 


CCXLIII. 

Profonde humi- 
lité, du Serviteur 
de Dieu. 


CCXLIV. 

Son D:fcours à 
ceux qui l’avoient 
accompagné. 


Livre 
XX XI. 


BARTHELFMY 
DES MARTYRS. 











CCXLV. 
Quel il a été 
dans fa Retraite. 


$. Greg. Nazianz. 
Gcar. I, 


CCXLVI. 
Saintes Occupa- 
tions. 


638 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 

rite. Uniquement occupé du défir de mourir à lui-même, pour 
ne vivre que de l'efprit de JEsus-CHRrisT, il jouñloit déja 
de ce faint Repos, qu’un Pere de l’Eglife a décrit en ces ter- 


mes : « Rien ne me paroïtcomparable au bonheur d’un homme, 


» qui, fermant l'entrée de fes fens à toutes les chofes préfentes, 
» vit comme hors du monde, & de la chair; qui, recueilli 
» tout entier en lui-même , ne prend de part à tout ce qui eft 
» humain , qu’autant qu’il y el contraint par une néceflité 
» inévitable ; qui, toujours appliqué à connoître Dieu, & à fe 
» connoître lui-même, tient fon Ame au-deflus de tout ce 
» qui eft vifible; dont l’efprit n’eft rempli que de Penfées Di- 
» vines, & d'Images toutes pures, fans aucun mêlange de 
» Phantômes Terreftres, & Corporels; qui eft déja, & devient 
» tous les jours de plus en plus un miroir fans tache de Dieu, 
» & de toutes fes perfeétions, qui croît fans cefle en connoif- 
» fance & en lumiére ; qui goûte par une vive efpérance les 
» biens avenir ; & enfin qui, étant encore ici - bas parmi les 
» hommes, s'élève toujours en haut par la vertu du S. Efprit; 
» & dont la converfation eft déja dans le Ciel avec les Anges, 
» dont il imite la pureté ». 

Ces paroles repréfentent parfairement l'Etat où fe trouvoit 
l'Homme de Dieu dans fa Solitude. Nous ne rapporterons pas 
ici en détail la fuite de fes faintes A&ions. & les beaux éxem- 
ples de douceur, de modeltie, d’humilité, & d'obéïffance, 
qu’il donna à fes Freres jufqu’au dernier période de fa vie. 
ÂArchevèque , & Fondateur du Couvent, il ne fe confidéra 
que comme Îe dernier dans la Maifon du Seigneur ; & il parut 
toujours plus foumis, plus refpeueux envers le Supérieur, 
que ne l’étoit le plus jeune des Religieux. 

Mais comme il n'avoit pas choifi cette vie païfible & reti- 
rée, pour fuir le travail , on le vit encore durant quelques an- 
nées, travailler felon fes forces à l’Inftruétion, & au Salut du 
Prochain. 1] alloit à pié dans les Villages les plus voifins de 
Viane, enfeigner le Catéchifme aux pauvres Gens de la Cam- 
pagne. Il ne croyoit pas cer Exercice trop bas pour lui; & il 
s’en occupa tant que fa foibleffe le lui permit. Toujours ami 
des Pauvres, & de la pauvreté Religieufe, il étoit moins le 
Maître que le Dépofitaire de la Penfion, que le Pape lui avoit 
affignée: fur fon Archevêché. Il l’avoit comme ne Payant 
point ; puifqu'il n’y prenoit d'autre part que la ee d’en être 
charge, & le plaifir de la diftribuer, avec une libéraliré pleine 
de fagefle & de difcrétion, felon les befoins différens des Pau- 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 67s 


vres. Il fe privoit lui-même quelquefois de ce qui lui étoit le 
plus néceflaire, pour ne pas laïfler fans affiftance ceux qui 
avoient recours à {a charité. Nous n'en rapporterons qu’un 
éxemple, qui fuffira pour faire juger de tous les autres. 

Un Dimanche au foir, le faint Prélat retournant en fon 
Couvent, après avoir prêché & catéchifé dans la Campagne, 
il trouva en fon chemin un grand nombre de Pauvres qui l’at- 

tendoient. Il leur diftribua d’abord tout ce qu'il avoit. Une 
pauvre Femme fort âgée, vint enfuite lui demander la cha- 
rité. Le faint Homme lui dit qu’il n’avoit plus rien, & qu'il 
étoit bien fâché de ne pouvoir l'affifter. Elle le fuivoit cepen- 
dant, & demandoit toujours, lui difant qu’elle avoit une pau- 
vre Fille Orpheline, & qu’elles n’avoient pas fculement un 
Lit pour fe coucher. Touché de cette extrêmité, il penfoit à 
ce qu'il feroit, pour ne pas perdre cette occalion de fecourir 
une Veuve & une Orpheline. Il n’avoit ‘a alors d'Argent ; & 
il n’en efpéroit pas ficot. Mais parceque la charité eft toujours 
ingén'eufe , il fit attention que s'il n’avoit ni Or, ni Argent, 
il avoit un Lit. Il n’en retinc que le bois; & ayant fait un 
pacquet de tout-le refte, il le jetta fur l'entrée de la nuit par 
A Fenêtre ; & la Veuve l’emporta avec une extrême joye. 
Trop content de pouvoir imiter la el de JESUS. 
CHrisr, qui a dit de lui-même, qu'il navoit pas où il püt 
repofer fa rête, le faint Homme trouvoit fon repos dans la 
Grace, que Dieu lui avoit faite, de pourvoir à celui du Pro- 
chain. Il tâcha même de fe conferver long-tems ce précieux 
-avantage ; c'eft pourquoi il {e tenoit toujours enfermé dans fa 
-Cellule ; & lorfque quelqu’un le venoit voir, il fortoit auffitôe 
afin qu'on ne püt point découvrir ce qui lui manquoit, 

Mais Dieu ne permit pas que fon Serviteur ufèt davantage 
d’une fi grande rigueur envers lui-même, ni qu’il fouffrît plus 
‘long - tems pour m’avoir pù voir fouffrir les autres. La pauvre 

Veuve ne lui garda pas le fecret; & le Prieur voulant fcavoir par 
lui-même ce quienétoit, vint un jour sa la porte du faint 
Archevëque, entra tout d’un coup dans fa Cellule, & ne voyant 
que les ais de fon lit tout nuds, fans paillafe , fans matelas, & 
Fm couverture, il lui demanda ce que fon lit étoit devenu. 
.La réponfe du Saint fut digne de lui : Mon Pere, repondit-il, 


quelqu'un s’en fera accommodé, qui en avoit fans doute plus | 


“befoin que moi ; mais je vous aflure que je m'accommode admi. 
rablement de ce qui me refte. Le Prieur ne lui en voulut point 
parler davantage ; mais il lui envoya le foir un lit, le fuppliant 


Livre 
XXXI. 


BARTHELEMY 
DES MARTYRS. 








CCXLVILI 
Charité. 


Luc, IX, 58. 
CCXLVIII. 
Humilité, & Pé. 

nitence. 


CCXLIX. 
Modelite Répoa- 
e. 


680 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


Livre dele prendre; & le Prélat, qui faifoit profeflion de lui obéir, 
XXXI. fut obligé contre fon inclination de le recevoir. 

L’Ecriture compare la vicillefe des Saints à celle de l’Aigle; 
parce qu’au lieu que l'Homme extérieur s’affoiblit toujours en 
vieilliflant, comme ayant en {oi le principe de la corruption, 

CCL. & de la mort, l'Homme intérieur au contraire fe fortifie à 
LS PPS mefure qu'il avance en âge, parce qu'il a pour principe & pour 

ame le Saint-Efprit qui eft Ecernel. C’eft ce qu'on voyoit dans 
l'illuftre Don Barthelemy des Martyrs : il croifloit toujours en 
Charité à proportion qu'il approchoïit de fon terme. Vers le 
commencement mr à let 1 $90 il fentit un redoublement de 
douleurs, qui le réduifirent à une extrème foiblefle. Voyant 
que fon heure n'étoit pas éloignée , il fit un dernier effort pour 
dire la Meffe: il vifita pour la derniére fois les SS. Aurtels ; & 
il confola le mieux qu’il put les Pauvres quine manquoient ja. 
mais de fe trouver à fa Mefle. Il alla nn à fa Cellule; & 
paffant par celle du Pere André de la Croix, ancien Religieux, 
& fon Ami particulier, il lui dit avec un tranfport de joye: 
Mon Pere, je viens ici vous donner avis de mon bonheur : 
s je crois que Dieu m’a enfin accordé ce que je lui demande de- 
puis fi long-tems : fouvenez-vous de me recommander à lui. 
Il fe retira enfuite, & fe mit au lit. 

CCLIL Les Médecins trouvérent que fon mal étoit une rétention 
ei hs d'urine, que fon amour pour l'honnêteté l’avoit empêché de 
ae douleurs. découvrir. Sa patience & fon courage parurent véritablement 
héroïques. Maître de fon efprit & de fon corps, il fouffroit 
de très-vives douleurs ; & ne fe plaignoit jamais : on ne con- 
noifloit l'excès de fon mal que par les défaillances qu’il lui cau- 
foit. On le voyoit toujours attentif à Dieu; & au milieu de 
{es fouffrances, il ne fe pouvoit laffer de le bénir, pour tant de 
faveurs qu’il avoit reçues de fa Divine bonté. La maladie du 
faint Archevèque ayant été publiée dans Viane, tout le monde 
en fut extraordinairement affligé ; & la douleur ne fut pas 

moins générale dans la Ville de Brague. 

CCLII. Don Alphonfe de Vafconfelos, Succefleur immédiat de no- 
Rd es tre Saint, n'avoir vécu que peu de tems : le Siége Primatial 
vifité par fon Suc- Étoit alors rempli par Don Auguftin de Caftro , Prélat d'un 
ne re grand mérite  & plein de vénération our le Serviceur de Dieu. 
ne Dès qu’il eut appris fa maladie, il fe mit en chemin, & mar- 

chant toute la nuit, il arriva le matin à Viane , accompagné 
d’un grand nombre de perfonnes des plus confidérables, tant 
du Clergé, que de la Nobleffe, & de la Juftice de Brague. 

S'étant 





BARTHELEMY 
DES MARTYRSs. 
DE =  — "2 











DE L'ORDRE DE S: DOMINIQUE. 681 
S'étant d’abord rendu dans la Cellule du Malade, il ne put 
voir fans une extrême douleur ce qu’enduroit ce faint Hom- 
me. Il lui prit les mains, & lui donna les plus grandes mar- 
ques d’affeétion , non-feulement comme un Archevèque à un 
Archevêque, mais encore comme un Fils à fon Pere. Il ne 
s’éloigna plus de fon lit, s’eftimant heureux de rendre les moin- 
dres fervices au fainc Malade. En même tems deux Magiftrats 
de Brague, & quelques autres Bourgeois, députés de toute la 
Ville, pour aller rendre leurs derniers devoirs à leur faint Paf- 
teur, arrivérent au Monaftére, & s'acquittérent de leur com- 
miflion avec de grands témoignages de reconnoiflance & de 
refped. | 

Se les Officiers de la Ville de Viane commencérent 
à entrer en défiance : ils regardérent ce grand concours des 
Gens de Brague, moins comme des Vifites de civilité, ou de 
charité, que comme des prétextes , dont on vouloir fe couvrir 
pour leurenlever le corps dus. Prélat, auflitôt qu’il feroit mort; 
& ils réfolurent de s’y oppofer de toutes leurs forces. Le Gou- 
verneur de la Citadelle, (Q Sénéchal de la Province, & les Lieu- 
tenans allérent d’abord trouver l’Archevêque Don Auguftin,& 
en préfence de deux Notaires Apoftoliques, & du Greffer de 
la Ville, ils le conjurérent au nom de tout le Peuple, & de la 
part du à & du Roy, de ne rien faire, & de ne permettre 
ee qu'on fit rien touchant le tranfport du corps du faint Pré- 

at, contre fa derniére volonté, par laquelle il avoit expreffé- 
ment déclaré qu’il vouloit être enterré en fon Monaftére de 
Viane. La réponfe de Don Auguftin ne les facisfit pas Ils pri- 
rent donc congé, & étant allé voir le faint Malade, ils lui de- 
mandérent au nom de toute la Ville de Viane fa Bénédiction, 
qu’ils reçurent avec larmes. 

Dès qu'ils furent fortis de fa Cellule, ils firent armer les 
Habitans, poférent des Sentinelles, & des Corps-de-Garde 
dans le Monaftére, & aux environs, & cela continua jour & 
nuit jufqu’à ce que Île faint Homme füt enfeveli. Le zéle de 
ceux de Viane fut fi grand, que lès perfonnes les plus confidé- 
rables, & les plus occupées ne voulurent point s’éxempter, non 
plus que les autres, du travail de la veille, & de la garde. On 
fit allumer par tout durant la nuit. quantité de flambeaux, 
pour éviter plus aifément les furprifes. Tous étoient réfolus 
de courir au Couvent à là moindre allarme, & de s’expofer à 
tout, plutôt que de fouffrir qu'oû leur ravit le faint Corps, 

_Tome IF. ° Rrrr 


Livre 
XXXE. 


BARTHELEMY 
DES MARTY2S, 
CREER ER QE 








CCLIIT. 
Ceux de Viane, 
prennent Îeurs 
précautions pour 
s’affurer la poflef 
fion du Corps du 
faint Prélat. 


LivRreEz 
XXXI 


BARTHELEMY 
DES MARTYRS. 
Le ——mmnrrmmmn 





CCLIV. 
Mort précieufc. 


CCLV. 

Les Villes de Bra- 
guc & de Viane, 
{e difputent l'hon. 
neur de pofléder 
les dépouilles du 
Saint. 


CCLVI. 
‘Avis de Don Au- 
guitin. 
CCLVIE. 
Réponfe du 
Pricur du Cou- 
vent de Vianc. 


682 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 
qu’ils confidéroient comme le tréfor & la félicité de leur 
Ville. _ 

Don Barthelemy avoit reçu le Saint Viatique auffitôr qu’il 
parut en 2 ; & il avoit encore communié pour fa pen x ie 
tion, plufieurs fois pendant fa maladie. La paix & la joye de 
fon Ame parurent fe renouveller lorfque Don Auguftin lui 
admi'niftra le dernier Sacrement. On récitoit les Pfeaumes de 
la Pénicence; & le faint Malade difoit lui-même un verfer; 
il récitoit même avec beaucoup de préfence d’efprit, celui 
que les Chanoines avec les Religieux auroient dû réciter, lorf- 
que la douleur les empêchoit de le prononcer. Enfin, après 
les Priéres des Agonizans, Don PES pr levant les mains 
& les yeux au Ciel, rendit fon efprit à Dieu le feiziéme Juillec 
1590, vers les huit heures du foir, âgé de fuixante feize ans, 
deux mois, & dans la rrente:uniéme année de fon Epifcopar. 
La nouvelle de fa mort fut fuivie d'un gémiflement univerfel, 
qu'on entendit par toute la Ville, n’y ayant perfonne qui ne 
crut avoir perdu en lui ce qu’il avoit de plus cher au monde. 

… On revêcir le Corps du faint Prélat de fes Habits Pontif- 
caux; & tandis que rout le Peuple ;'mais les Pauvres principa- 
lement, le pleuroïent avec dés ste mconfolables, un Cha- 
noine du Chapitre de Brague, & un Magiftrat de la même 
Ville, prefencoient des Requêtes pour demander fon Corps. 
Ceux de Viane renouvelloient auf leurs Proteftations. Ils fe 
plaignoïent qu’on ofàt s’oppofer à fa derniére volonté d’un fi 
faint Prélat, & faire par là que fa mort, qui devoit être un 
fujer de bénédidions, & de graces, excitât au contraire des 
divifions & des querelles. Ils ajouroient que fi un tel malheur 
arrivoit, ce feroient ceux de Brague qui feroient l'unique caufe 


_d£s violences, & des meurtres, dont leurs querelles pourroient 


être fuivies; que pour eux ils ne faifoient que fe défendre ; 
qu'ils avoient déja la juftice, & qu’ils efpéroient d’avoir auff 
la force de leur côté, n’y ayant point d'homme dans Viane, 
qui ne füt réfolu d’expofer mille fois fa vie, plutôt que de fouf- 
frir, qu'on leur ôtât le précieux Dépôt que le faint Archevè- 
que leur avoit laifle. . L L 

_ Don Auguftin crut que le moyen d’appaifer ce différend 
étoit de donner le faint Corps en dépôt aux Religieux, jufqu’à 
ce qu'il eût éré jugé à qui il appartenoit de droit. Mais le Pere 
Prieur nommé François du Saint-Efprit, répliqua à cela, que 
le feu Archevëque avoir.ordonné qu'on léncerrât dans le Mo- 


. - 


! 
[l 
1 
Û 








: DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 68; 
naftére, non pas qu’on l’ÿ mit en dépôt ; & qu’ainfi il protef- 
toit qu'il ne le recevroit-point en dépôt, mais qu’en qualité 
de Supérieur de la Maifon, où il écoit mort, il l'y enterreroit 
comme un de fes Religieux. Le Corps de l’Archevêque fut 
enfuite porté à l’Eglife avec une pompe, & une magnificence 
os Auflitôe qu’il parut dans la rue , il s'éleva un 
grand cri, & un bruit de voix confufes qui le louoient, ou qui 
le pleuroient, ou qui linvoquoient. Il fut mis en terre près de 
l’Autel, & couvert d’une grande Tombe environnée de ba- 
luftres. Le Ciel avoit honoré fa fainteté pendanc fa vie par 
divers Miracles; il s’en fit auffi à fon Tombeau après fa mort. 
L'illuftre Louis de Grenade, quoiqu'il foit mort un an & demi 
avant le faint Prélac, a fait un petit Abrége de fes Vertus, & 
de fes principales Actions, il y rapporte plufieurs Guérifons 
miraculeufes, faites par le feul attouchement de fes V êtemens. 
Il eft auf certain que dans fes derniéres années il avoit guéri 
de même plufieurs SR pt ou autres Malades délepé 
rés ; & que par fes Prières il avoit fauvé quelques Vaifleaux, 
& délivré quelques Femmes enceintes d’un danger prochain, 
jugé inévitable. F | | Le 

Dix-neuf ans après la mort de cet Ami de Dieu, on fit une 


Tranflation folennelle de fes Reliques , qu’on plaça dans un: 


magnifique Tombeau. Le concours des Peuples, & la dévo- 
tion des Fidéles furentextraordinaires ; quelques Evêques, tout 
le Chapitre, & les Dignictés de l’Eglife de Brague y affiftérent. 
Le Roy Catholique Philippe IT, le Viceroy de Portugal, & 
plufieurs Grands Seigneurs voulurent contribuer aux Paie de 
cette Cérémonie ; que de nouvelles merveilles rendirent en- 
core plus éclatante. | 

. Nous n’entreprenons pas de faire ici l'Eloge de ce grand 
Homme, dont toutes les Vertus Chrétiennes, Religieufes, 
Epifcopales, ont paru dans un dégré héroïque ; & en faveur 
duquel routes les bouches fe font ouvertes pendant fa vie, & 
après fa mort. Ses propres Aëtions le louent encore plus hau- 
tement que la langue , ou la plume des Hommes. On aura fans 
doute remarqué, dans toute la fuite de fa vie, ce zéle fage & 
éclairé, cette fermeté d’ame, ou cette magnanimité, qui l’onc 
rendu comparable aux plus grands Evêques des premiers Sié. 
cles. Quoique déja fanctifié par une retraite de trente années 
dans le Cloître, il n’a pas été plutot élevé à l'Epifcopat, que, 
felon l’expreflion de PEcriture , ila été comme changé en un au. 
tre Homme ; & qu’ila paru devant les Peres d’un Concile Œcu- 

| | Rrrri] 


LrvReE 
 _XXXE. 


BARTHEFLEMY 
DEs MaArryYRsS. 








CCLVIIT. 

Dieu honore !a 
fainteté de fon 
Serviteur , par des 
Miracles. 


CCLIX. 
Tranflation de 
fes Reliques. 


Livres 
X XXI. 


BARTHELEMY 


DES Marryrs. 





CCLX. 
Ouvrages de D. 
Barthel.my des 
_ Martyis. 


Bibl. Nov. Hifp 
Tom. 1, pag. 144. 

Echard, Tom. LI, 
pag. 297. 


stœulus Paftorum. 


684 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 
ménique, devane les Papes, les Cardinaux, Ies Evêques , & leg 
Kois, plein de cette force, & de cette générofité , qui eft un 
effet de le Grace, ou de l'Onion Epifcopale; & qui rend 
ceux que Dieu apelle à cet Augufte Miniftre Succefleurs 
auffi bien de PEfprit que de la Dignité des Apôtres. Maïs ce 
su cft rare parmi les Héros même de la Religion, c’eft que 
ur une fi longue, & fibelle Vie, l'Hiftoire ne remarque au- 

cun2 tache, elle te Foue fans exception ; &. toute fa conduire 
n'offre rien qui ait befoïn d’Apologie.  : | 

C'eft au Souverain Pontife , qui eft le Chef vifible de l'E- 
olife,& le Vicaire de Pesus-CHRrrsT,à mettre, quandil le 
jugera à propos au rang’ des Saints, & à propoferau Culce pu- 
blic de tous les Fitéles, un crès-faint Evèque, dont kes Vertus 
ont répandu une fr bonne odeur.dans tout Ie monde Chrétien, 
& dont les Ecrits nous édifient encore en nous inftruifane. 

Don Barthelemy des Martyrs a compofé divers Ouvrages 
tout remplis de lumiére & d’onétion, fur les devoirs des Chre- 
tiens dans tous les Etats, fur la Vie Spirituelle, fur PHiftoire de 
lEpglife, & des Conciles, foit Généraux, où Provinciaux : ce 
qu’il a eù occafion d'écrire en particulier touchant le Concile 
de Trente, peut beaucoup fervir pour l'Hiftoire de ce Conci- 
le. I[ a écrit auffi fur le Droit ,& fur la Théologie Morale ; & 
il a fait des Notes, ou des Commentaires abrégés fur le Pfeau- 
tier , fur Jérémie, & fur les Livres des autres Prophétes. Nïi- 
colas-Antoine, dans fa Bibliothèque d’Efpagne, nous a donné 
le Catalogue de tous ces Ouvrages, dont quélques-uns écrits 
én Portugais par l’Auteur , ont été mis depuis en Latin par le 
Pere Jacques Quetif, fçavant Religieux du même Ordre. M. 
Malachie d’Inguimbert Archevèque de Theadofie, aujourd’hui 
Evêque de Carpentras, a publié à Rome, eñ deux Tomes #- 
folio , tous les Ecrits de notre Auteur, & il lesa dédiés au Roy 
de Portugal Jean V. | | | 

Le plus connu , comme le plus eftimé, de tous les Ouvra- 


_g2s de Don Barthelemy, eft fon Stimulus Pafforum. I] ne l'a- 


voit point fait pour être mis en lumiére, maïs pour s’exciter 
Jui-même à imirer le zéle, & la conduite des plus faints Prélats 
de l'Antiquité, dans les Fonctions de fa Charge. Il le porta 
avec lui au Concile de Trente, & en fon Voyage de Rome, 
où nous avons vû qu’il le communiqua en Manuftcrit à faint 
Charles Borromée, qui en fit depuis comme la régle de fa 
conduite. . | 

Ce Livre contient deux Parties: dans la premiére, le faint 


DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 68 


Archevêque rapporte les fentimens des Peres fur l’Epifcopar, 
par de longs Excraïts tirés de leurs Ouvrages. Ceux qu'il a 
particuliérement choifis pour ce fujet, font faint Auguftin, 
faint Chrifoftome, faint Bernard , faint Grégoire de Naziauze, 
mais furtout faint Grégoire Pape, comme celui qui a parlé, 
avec plus détendue & de Mmiére, de l'excellence du Szcer- 
doce , & des Fonétions des Pafteurs. Dans Îa feconde Partie, 
Don Barthelemy parle lui-même, & repréfente quelles doi- 
vent être les occupations & les Vertus des Evêques. Il appuye 
toujours fes propres fentimens fur les paroles & l’Autorité des 
SS. Peres. On peut dire que tout ce Livre ef comme un Fa- 
bleau, où l’Ecrivain fans y penfer, s’eft peint lui-même, en 
voulant tracer pour toute l’Eglife, l'Image d’un parfait Evé- 
que. Et quoique les Inftructions qu’il y donne , regardent prin- 
cipalement les Pafteurs, la plüpart peuvent être d’une grande 
utilité à cous les Fidéles, puifque la Foi, l’Efpérance , la Cha- 
rité, la confiance en Dieu , le zéle du Salut des Ames, Pamour 
des Pauvres, l'Aumône, la Priére, & les autres Vertus fembla- 
bles, doivent être les Vertus de tous les Chrétiens. Ainfi la 
leure de ce Livre peut fervir à l'édification de tour le monde, 


Fin du trente-unième Livre. 





Rrrriï 


Livere 
XX XI. 


er — 


BARTHELEMY 
DES MARTYRS, 











AL ALES EM LULU ET LT EN INAT IN 


ASS ASS TRS RS PASS ES AS SES D 


ET TLR NES SN SDS LS SLSS ESS IS SNS SES SES SES S SES ES LE 


ÉROMOMOMOMONNEORMONROREN 


HISTOIRE 


DES 
HOMMES ILLUSTRES 


DE L'O RDRE 
DE 


SAINT DOMINIQUE 


LIVRE TRENTE-DEUXIEME. 








ANGE CALÉPIUS, ILLUSTRE DÉFENSEUR 
DE LA For, EVESQUE DE SANTERINI DANS 
L'ARCHIPEL. 


Pal NGE CALEPIuSs, iflu d'une noble Famille 
XXXII [IE rl Grecque, naquit dans la Ville de Nicofie, Capi- 
) MT rale de l'Ifle de Cypre, vers lan 1530, lorfque 
ee DRE 2 S? A la Religion Chrétienne étoit encore floriffante 
———_— Em] dans ce Royaume, fous la Domination des Vé- 
een eel nitiens. Soit que fes Ancètres euflent eû le bonheur de fe pré- 
Mich, De var 11, ferver du Schifme de leur Nation; ou que dans la fuite des 
Honuns du he, tems ils fe fuffent réunis à l’Eglife Romaine, il eft certain que 
pete 1, Calépius fut élevé dës fa jeuneffe dans les Ecoles Catholiques; 
Page 310. & qu’il étoit inftruit de toutes les Veérites de la Religion ; lorf- 
is vers lan 1548 , il embrafla l’Inftitut des FF. Prêcheurs, 
ans le Couvent de faint Dominique à Nicofie. 
Appliqué enfuite aux Exercices de Piéré, & à l’Erude des 


L 
Calépius, G . . : s | | 
de Nance, — Sciences, il fe rendit utile à fes Compatriotes ; à l’Inftrution, 


Livre 






DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 687 


& à la converfion deïquels il confacra fes Talens. Il fe fit en 
même tems un nom dans fon Ordre ; où honoré du dégré de 
Docteur, & de la qualité de Vicaire Général de la Terre- 
Sainte, il donna plufieurs beaux éxemples, qui lui conciliérent 
l'amitié de {es Freres, & l’eftime des Peuples. Maïs de tous les 
Titres, qu'il avoit déja mérités par la fainteté de fa Vie, au- 
tant que par l’ufage qu'il avoit fçû faire des qualités de fon 
efprit, le plus glorieux, fut celui de Défenfeur intrépide de 
la Foi. Il l'avoir annoncée avec fruit pendant la paix ; il fouf- 
frit généreufement pour fa défenfe durant la guerre ; & il s’ex- 
pofa fouvent à la mort, pour empècher que fes Compatriotes, 
après avoir perdu leur Liberté, ne perdiilent encore la Foi. 
La Ville de Nicofie, féjour ordinaire des anciens Rois de 
Cypre, & enfuice du Général des Vénitiens, fut affiégée par les 
Turcs, l’an 1 $70, fous le Grand Seigneur Selim IF. 2 ce 
Siège, qui fut long ,& meurtrier, Ange Calépius remplit le jour 
& la nuit tous les devoirs d’un bon Citoyen, d’un zélé Miniftre 
‘de l'Evangile, & d’un Homme à qui la vûe du danger fem- 


Livre 
XXXIE 


ANGE 
CALÉPIUS. 
Re er ue NS Mere LUS 








IT. 
Docteur zélé 
pour la Foi. 


TITI, 

Ce qu'il fait à 
Nicofie, pendant 
le Siéve 1h cette 
Ville; & apres fa 
pride. 


bloit donner de nouvelles forces, & infpirer un courage capa- | 


ble de raflurer les plus timides. Il ne cefloit d’exhorter les Ha- 
bitans, & les Soldats à repouffer, ou à foutenir en Braves, tous 
les efforts des Infidéles, en combattant pour leur Liberté, leur 
Patrie, & leur Religion. Malgré le feu continuel des Afé- 
eans , Calépius fe crouvoit par tout, & procuroïit à tous les 
rt & les foulagemens, dont ils avoient befoin. Dieu 
permit qu'après quarante.huit jours de Siège, la Place fut for- 
cée , pillée, facagée. Le Turc viétorieux, & irrité par les gran- 
des pertes qu’il avoit faites fous les murs de la Ville, fit paffer 
au fil de l'épée plus de vingt mille perfonnes, fans diftinétion 
d'âge, ni de condition, ni de Sexe : & pendant les trois jours 
entiers, que dura cet horrible carnage, le Serviteur de Dieu 
continua à rendre, avec un nouveau zéle à tous fes Compa- 
triotes les Services corporels & fpirituels, qui pouvoient dé- 
pendre de lui. 

A près les avoir animés, par fes Exemples, & par fes paroles À la 
défenfe de leur Liberté, tandis que les Mahometans battoiïent 
encore les murailles de ka Ville; forfqu'ils furent dans la Place, 
Calépius parut redoubler l’ardeur de fon zéle, pour porter les 
Eidéles à préférer fans héfiter la pureté de leurs corps, & la 
confervation de la Foi à celle de leur vie. EH vit les Minittres 
de l’Autel, fes Amis, & fes proches Parens cruellement éror- 
gés. LU eut la douleur de voir fa chere Mere, Lucrece Calcpia, 


Spondan. ad An, 
1570.10 13. 


E V. 
Conftance & fer- 
meté, dans un ex- 
trème péril. 


LIVRE 
XX XII. 


ANGE 
CALÉPIUS. 











V. 
Il eft réduit à 
l'efclavage. 


688 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


fous le glaive d’un Turc, qui lui coupa la tête dans fa propre 
maifon, & entreles bras d’une de fes Femmes de Chambre. Ex- 

ofé lui-même àun femblable traitement, il ne chercha pas fon 
Salut dans la fuite. Bien éloigné de penfer à s'enfuir, ou à fe 
cacher , pour laifler rallentir la fureur du foldat ; ce fut dans 
ces momens, où le pauvre Peuple avoit un fi grand befoin d'ê- 
tre foutenu & confolé , que le Pere Ange fit connoître par une 
conftance Chrétienne , que fa propre vie lui étoit moins chere, 
que le Salut de fes Freres (x ). 

Son deffein n’écoit pas fans doute d’irriter d'avantage la fu- 
reur des Barbares : mais il ne craignoit pas aflez leur cruauté, 
pour vouloir l’éviter en manquant aux devoirs de la Charité, 
Le Seigneur le conferva, parce à vouloit rendre fon Minif- 
tére plus long-tems utile au Prochain. Dépouillé de fes Habits, 
& chargé de Fers, après avoir fouffert les infultes des Enne- 
mis du nom Chrétien, avec toute la fermeté que fa Vertu lui 
donnoit, il fut confondu avec les autres Captifs, & vendu 
plus d’une fois. Un certain Ofma, Capitaine d’une Galére 


 Turcque, l'ayant eü en dernier lieu pour fon Eclave, l’'emme- 


VL. 
Courage d’une 
Dame captive, 


Jbid n. 14, 


pa avec lui à Conftantinople. Maïs avant que de fortir d’un 
Port de Cypre, Calépius fut témoin d’un Evénement fort fin. 
gulier. Dans le Pillage de Nicofie, les Turcs avoient réfervé 

our leur Grand Seigneur , un nombre de Femmes & de Filles, 
Le plus douées des graces de la Nature , quelques jeunes Gens 
les mieux faits, les Meubles les plus précieux ; & l’on en avoit 
chargé trois Vaifleaüx , qui devoient faire voile vers Conftan- 
tinople ; mais pendant qu’on attendoit un Vent favorable, une 
de ces Dames Captives , dont l’Hiftoire ne nous a point con- 
fervé le nom, craignant moins la mort que la honte de la 
captivité, & {es fuites, mit le Feu à un de ces Vaifleaux. Les 
flammes dans un inftant fe communiquérent aux deux autres; 
& à la réferve de fept ou huit Turcs , qui gagnérent le bord 
de la Mer à la nage, tout fut confumeé par le feu , ou englouti 
dans les Eaux. Les Viétorieux y périrent avec les Vaincus; 


Provinciæ terræ fanétæ Vicarius Generalis ; 


(1) F. Angelus Calepius Natione Cy- 
Fidei Chriftianæ propugnator & athleta ftre- 


prius,  Nobili ejus Infulæ Calepiorum Fa- 


milia Nicofiæ ortus , matre D. Lucreciä Ca- 
lepia, quæ poftea in expugnatione ejus Urbis 
9 Sept. 1570 à Turcis interemta , & in ipfo 
ancillæ fuæ finu capite truncatai ille verd 
in Conventu S. Dominici Nicofienfi ordinem 
amplexus, vir fuit gravis , Eruditione æque 
clarus ac fanguine, vitæ morumque fanéti- 
gate confpicuus, Saçræ Theologiz Magifter, 


auiflimus ; quod egregié demonftravit in 
obfidione Nicofiæ , cives fuos & milites ad 
fortiter hoftibus refiftendumexcitans. cifque 
Omnia corporis , & animæ levamenta ac fub= 
fidia Miniftrans : à quibus Charitatis Ofciis 
nec inipfa Urbisexpugnatione, horribilique 
fidelium per triduum ftrage ceflavit, &c. 
Echard, Ton, Il ; pag. 310 Gal, ze 


DE L'ORDRE DE $. DOMINIQUE. 689 


& le Suitan fut privé de la riche proye qu’on lui deftinoit (1). 

Ofma arrivé à Conftantinople avec fon Captif, le traita 
d’abord avec aflez d'humanité ; & bientôt après il commença 
à l'aimer & à l’eftimer. L’affeion de cet Officier pour Calé- 
pius alla jufqu’à le faire manger à fa Table, & à lui permettre 
d’aller où il voudroit, pourvü qu’il ne fortit point de Conftan- 
tinople. Le mérite du Pere Ange lui avoit procuré cette efpéce 


de liberté ; mais toujours plein de Foi & de Charité , il ne vou- 


luc en profiter , que pour faire dans la Ville de Conftanti. 
nople, ce que Tobie avoit fait autrefois dans celle de Ninive. 
IL vifitoit tous les jours les autres Captifs; les foulageoïic felon 
fon pouvoir, & les confoloit dans leurs peines, en leur appre- 
nant à les rendre méritoires par la patience, & la foumiflion 
aux ordres de la Providence: Nous avons tous péché, leur di. 
. foit-il, nous avons irrité le Ciel par nos crimes; mais nous pou- 
vons lappaifer par notre humiliation, & par des fruits dignes 
de pénitence, Si le Seigneur nous chätie, il ne nous à point 
rejetrés, puifqu’il nous donne encore le rems, & les moyens de 
fatisfaire à fa juftice. Revenons donc à lui de la plénitude de 
notre cœur; & fi nous avons été aflez ingrats, pour méprifer 
fa Loi, lorfqu’il nous combloit de bienfaits dans notre Patrie, 
efforçons-nous aujourd’hui de lui plaire , en recevant de fa 
main , ce que nous fouffrons dans cette terre étrangére. Nous 
ne fommes pas malheureux fi nous fommes fidéles. 
Cependant le Général des FF. Prêcheurs, Séraphin Cavalli, 
& le Pape même Pie V, n’avoient point oublié le faint Reli- 
jeux, #3 le nom étoit depuis long-cems connu à Rome. Ils 
Pi firent tenir quatre cens écus d’or, pour fa Rançon. Ofma 
le mit en liberté le huitiéme de Janvier 1571, quatre mois 
depuis qu’il avoit été mis dans l’efclavage. Calépius pouvoit 
dès-lors , ou revenir en Cypre, ou jouir d’un meilleur fort dans 
quelque Ville d’Italie : mais la Charité de JEsus-CHRIST, 
ui le prefloit, lui fit prendre un autre parti. L'état de fouf- 
En , Où il voyoit 7 chers Compartriotes le touchoît fen- 
fiblement ; & il étoit encore plus allarmé du danger qui me- 
naçoit leur Foi. Il fçavoit que quelques-uns, dans l’efpérance 


(1) Dum opportunus Navigationi ventus Ex quibus cognitum eft, Cypriam nobilem 
expeétabatur , ignis repente in una navi| matronaminfandæ fervitutis jugum perofam, 
obortus, in reliquafque duas proximas hor-| Patriæ excidium, civium , ac cognatorum in- 
nbili fragore diffus , momento viros, mu-|gentes calamitates Jamentantem, generofo 
lieres, aC prædam omnem abfumpfit ; navis| aufu in tormentarium pulverem igne conjec- 
Magiftro , Ratiocinatore, ac fex Turcis tan-|to memorandum facinus edidiffe, &c. Spos- 
tÜm exceptis , qui natando ad litus appulere. | des. #t fp, 


Tome IF, | Sfff 


Livre 
XXXII. 


ANGE 
CALÉPIUS. 








VIL. 
Conduit à Conf- 
tantinople. 
VIIL. 
Calépius y con- 
firme dans la Foi, 
les autres Captifs. 


IX. 

Ileft racheté, & 
ne peut fe réfou- 
dre à abandonner 
fes chers Compa- 
triotes. 


LIvRreEe 
XXXII. 


ANGE 
CaALÉPIUS. 
CESSER 


X. 
Il les confole, 
& les affifte dans 
leurs befoins. 


XI. 

Il en raméne 
quelques-uns à la 
Foi, & leur pro- 
cure Ja hberté, 


X11. 

On Paccule, & 
on Île traite com- 
me un Ennemi dé- 
claré de la Reli- 
gion des Turcs. 


XIII. 
Il fait je facrifice 
de (à vie. 


é9o HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


d’être traités plus doucement, avoient déja apoftafié ; & il n’en 
connoifloit que trop, qui ne y ac point à l'épreuve de 
la tentation, s'ils étoient laiflés à eux-mêmes. 

Frappé de fes confidérations, le charitable Religieux fe crut 
dans le cas, où tout Chrétien, & à plus forte raïfon un Mi- 
niftre de JEsus-CHRIST, doit généreufement expofer fon 
repos, fa liberté, fa vie même pour le faluc de fes Freres. Il 
réfolut donc de s'arrêter encore quelque tems à Conftantino- 
ple. Er il s'y arrêta en effec pendant une année entiére, tou- 
jours occupé à des œuvres de Charité, & de Miféricorde. Si dans 
Ja Capitale de l'Empire Othoman, il y avoit un grand nombre 
d'Efclaves Chrétiens, il s’y trouvoit auffi plufieurs riches Né- 
gocians, outre les ns des Princes. Calépius alloit 
{olliciter la charité des uns, pour le foulagement des autres : 
& en diftribuant à ceux-ci dans leurs Cachots, les aumônes 
qu’il avoit pù ramafer, il les rendoit plus attentifs à fes paté- 
tiques Difcours, & es là plus capables des faintes réfolutions, 
qu'il vouloit leur infpirer. Il eut la confolation, & la gloire de 
rapeller plufieurs Apofñtats à la Foi, & d’en racheter même 
quelques-uns, qu'il retira du péril d’une rechute en leur pro- 
curant la liberté ( r ). 

Les Infidéles ne Jui laiflérent pas toujours la même facilité 
de voir leurs Efclaves, & deleur parler. Devenus plus foupçon- 
neux, & plus irrités contre les Chrétiens , depuis qu’ils en 
avoient été battus à la fameufe journée de Lépante, ils com- 
mencérent à l’inquiéter en plufieurs maniéres, à le menacer; 
& enfin ils laccuférent devant leurs Juges, comme l’Ennemi 
Je plus déclaré de leur Religion ,& comme un Efpion du Pape. 
De ces deux Chefs d’Accufation, le fecond demeura fans 

reuve, comme il étoit fans fondement. Maïs le premier, 
dont le Confefleur de JEsus-CHrisT fe faifoir honneur, 
fuffifoit feul pour le faire périr. Auffi fut-il chargé une feconde 
fois de chaînes, & jetté dans une obfcure Prifon. Calépius fou- 
tint ce traitement, fans en être furpris, ni ébranlé : il s’y atren- 
doit depuis long-tems ; & s’il n’avoit pas encore répandu fon 
fang , pour la défenfe de la Foï, ce n’étoit pas aflurément pour 
en avoir jamais négligé l’occafon. Il spas 2 peut-être lavoir 
déja trouvée cette occafion ; & en remerciant le Seigneur de 


_ (1) Liber jam fa@tus VIII Januariü 1ç71, 
Conftantinopoli egit per annum, Captivos 
Cyprios in carceribusinvifens ac confolatus; 
uique in fide ftarent immobiles ferid adhor- 


tans, quotquot poterat eleemofynis unde- 
Cunque errogatis redimens ; juvenefque plu- 
res , qui jam abnegarant , ad frugem & pœ- 
nitentiam revocans. Echard. Tom. II1,P. 311- 


| 


DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 6or 


ce qu'il l’avoit rendu digne de fouffrir 2 chofe pour fon 
amour, il fe difpofoit à lui faire le Sacrifie réel de fa vie, 
comme il l’avoit fair depuis long-tems dans la préparation de 
fon cœur. La Divine Providence en difpofa autrement. 

Le Pere Ange avoit été arrêté le troifiéme jour de Février 
1572. Dès que fes Amis eurent connoiflance de fa détention, 
ils s'employérent fi efficacement auprès de ceux qui pouvoient 
obtenir fa délivrance, que leurs pieux emprefflemens eurent 
l’effer défiré. Quelques Perfonnes de Qualité de la Ville de 
Ragufe , qui fe trouvoient alors à Conftantinople, donnérent 
une fomme confidérable pour fa rançon: & Abamachi nou- 
veau Roy des Algériens, joignit pour cela fon crédit aux fol- 


Livre 
XXXII. 


ee ee 


ANGE 
CALÉPIUS. 





XIV. 

Il cit délivré une 
feconde tois , & 
ob..e de forür de 
Conitantinople, 


licitations de l’'Ambaffadeur de France. Le Juge Mahométan, 


ne confentit néanmoins à relâcher fon Prifonnier, qu’à condi- 
tion qu'il fe retireroit auflitôt de Conftantinople; où fes dif- 
cours & fes démarches faifoient tort à la See de Mahomet, 
qu'il ne cefloit de combattre. 

Ce fut une néceflité à lui de s'éloigner des Captifs, qu’il por- 
toit toujours dans fon cœur; & on lui refufa la confolation de 
les voir pour la derniére fois ; mais on ne püt lui faire perdre 
la réfolution de continuer à les fervir de loin comme de près. 
Pour y réuflir, il fe rendit d’abord en Italie ; & fe préfenta au 
faint Pape Pie V, qui le reçut avec bonté ; & apprit de lui 
bien des circonftances, qu’il étoit bien aïfe de fcavoir, dans le 
deflein où étoit Sa Sainteté de poufler la Guerre contre les 
Turcs. Au fortir de Rome, Calépius parcourut les autres prin. 
cipales Villes d'Italie, où pluñeurs riches Cypriots s’étoient 
réfugiés. Naples, Bologne, Florence , Milan, Venife en étoient 
prefque remplies: le Serviteur de Dieu, comme le Pere com- 
mun, & l’A vocat de tous ceux qui g‘mifloient dans l’Efclavage 
parmi les Infideles, parla pour eux, & repréfenta d’une ma- 
- niére fi touchante, le déplorable Etat, où ils étoient réduits, 
qu’on prit une commune rélolution de faire les derniers efforts 
pour les en retirer. Les moins accommodés ne refuférent point 
d'y contribuer de tout leur pouvoir: les Riches donnérent à 
‘proportion de leurs Revenus ; & les fommes que le Pere Ange 
pût recueillir, furent auflitôt employées au rachat de plufieurs 
de ces Infortunés. 

Il rencontra en Italie le célcbre Eftienne de Lufignan, qui 
travailloit avec le même zéle pour la même fin; & qui Qui 
procura plufeurs connoïiflances , dont il ne manqua pas de 
profirer. C’étoit un pieux & fçavant Dominicain, de la Royale 


S ff i 


X V. 

Il v'entenIralie: 
& continue à ren- 
dre les bons fñ- 
cesiccux qu font 
dans les licas. 


X VI. 
Etienne de Lufi- 
gnan, fçrvant Do- 
minicain, travaille 
en mêine rems, & 
pour la même fin. 


LIVRE 
XX XII. 


ANGE 
CALÉPIUS. 
D 








XVII. 

Les deux Reli- 
gicux  rachetent 
plufeurs Efclaves. 


XVIIT 
L’un décrit Ja 
défolation de l'ifle 
de Cyprie. 


692 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


Maïfon de Lufignan, dont les Ancètres avoient régné dans 
l'Ifle de Cypre. Né à Nicofe l'an 1537, il étoit entré fort 
jeune dans le Cloiître; & s’étoit fort diftingué par fa Vertu, 
fon Erudition, fes Talens , furtout par la connoiffance de 
refque toutes les Hiftoires, & de toutes les Langues. Vers 
fe commencement de l’année r $70, il éroit venu en Italie 
avec l’Evêque de Mégare, fon ancien Précepteur ; il y étoic 
encore lorfque l'orage qu’on craignoit depuis linvafon de 
FIfle de Scio par les Turcs, éclata fur fa Patrie. Deux de fes 
Freres , Hercule, & Jean-Philippe de Lufgnan, furent tués 
en combattant , pour la défenfe de l’Tfle contre les Infidéles ; 
le premier fur les Murs de Nicofie, & le fecond à Famagoufte. 
Etienne de Lufgnan avoit plufeurs Neveux , Fils de fa Sœur 
Hélene, qui avoit époufé Démetrius Paléologue : & ces jeu- 
nes Enfans venoient d’être emmenés Captifs à Conftantino- 
ple, avec leur Tanre Elifabecb , Religieufe, qui n’avoit pas 
encore fait fes Vœux. : 
Il n’en falloït pas tant pour exciter le zéle de notre Reli- 
gieux , & l’engager à agir L concert avec le Pere Ange Calé- 
lus, en faveur de leurs Compatriotes, de leurs Amis, & de 
eurs Parens. Ils s’employérent Pur & l’autre pendant plufieurs 
années, à cette œuvre de charité; & de tems en tems ils eu- 
rent le plaifir de voir revenir de Conftantinople , plufieurs de 
ceux dont on avoit rompu les Fers. Leur confolation auroir 
été parfaite , s’il leur avoit été permis d’aller en Perfonne vifi- 
ter & encourager les autres, ou partager leurs fouffrances, 
attendant qu'on püt procurer la liberté à tous. Ce qu’ils ne 
pouvoient faire par leurs Difcours, ils tâchoient de ke faire 
par leurs Prières, leurs Sacrifices, & leurs Pénitences. Ils fe 
fervoient auffi de la plume , pour faire connoître dans tous les. 
Royaumes Chrétiens, & particuliérement dans les Cours des 
Princes, dans quelle trifte fituation fe trouvoient un grand 
nombre d’illuftres Familles, arrachées à leur Patrie, & ré- 


duites à fervir comme de vils Efclaves., des Maîtres fiers & 


barbares. 

Calépius compoña les deux Relations, qui fe trouvent à læ 
fin de l'Hiftoire Univerfelle , publiée par Etienne de Eufignar. 
L'une eft une Defcription éxacte & fort rouchante, della prife 
de Nicofie ; & l’autre repréfente avec des couleurs également 
vives, le Sac de Famagoufte. L’Auteur, qui Les avoit écrites. 
en Grec, n’a rapporté dans la premiére, que ce qui s’éroit paflé: 
fous fes yeux , pendant le Siége, & dans le renverfement de fx 








PA 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 693 


Patrie. Il a parlé dans la feconde, fur le témoignage de plu- 
fieurs illuftres Captifs ; qui, tranfportés à Conftantinople , peu 
de mois après lui, n’étoient que trop en état de lui apprendre 
ce qui venoit de fe pafler à Famagoufte. Ils avoient été les 
témoins des cruautés inouïes, éxercées fur ce Peuple par les 
Infidéles, & ils éroient eux-mêmes les Vidimes de leur cruelle 
avarice. Etienne de arm mit en Italien, & en François 
ces deux Relations , qui furent d’abord imprimées à Bologne ; 
& plufieurs fois réimprimées à Paris (*). 11 ne faut point dou- 
ter que cet Ecrit n’ait procuré d’abondantes Aumônes pour 
la délivrance, ou du moins pour le foulagement, d’un grand 
nombre de Particuliers, & de plufieurs Familles qui retour- 
nérent dans l’Ifle de Cypre. | 

Le Pape Grégoire XIII, édifié du zéle perfévérant d’Ange 
Calépius, & bien inftruit de fes Talens, le nomma Evêque de 
Santérini , Ile de l’Archipel, que les François apellene faint 
Erin, & les Mariniers fzinte Heléne. La Bulle eft du feptiéme 
de Novembre 1583. Fontana aflure que le nouvel Evêque fe 
rendit dans fon Dioctfe, & qu’il y remplit pendant plufieurs 
années tous les devoirs d’un bon Pafteur. Il nous apprend en 
même tems les noms de quelques Religieux, qui lui fuccédé- 
rent dans le même Siége. Nous n’ofons parler de ce fait avec 
la même certitude ; & ce qui nous en empêche, c’eft que 


d’une part nous ne trouvons rien de pofitif dans les Auteurs; 


& que nous fçavons de l’autre , que la plûpart des Ifles de 
PF Archipel , dans la Mer Egée, rombérent dans le feiziéme 
Siécle , fous la Domination des Infidéles. L’Ifle de Santérin en 
particulier, après avoir été gouvernée par des Dues Venitiens, 
pendant plus de trois cens ans, depuis que Marc Sanuto, un 
des plus grands Capitaïnes de fon rems, l’eûtenlevée aux Grecs 
au commencement du treiziéme Siécle, fut reprife fur la Ré- 
publique de Venife, par les Troupes du Sultan Sélim II l'an 
1566 ,quatre ans avant la prife de Nicofe & de Famagoufte: 

Enfin ce qui nous eonfirme dans la penfée, que PEvêque de 
Santérin ne trouva point le moyen de pénétrer dans fon Dio- 
cèfe ;, ou qu’il ne püty faire un long féjour , c’eft le témoignage 
de quelques Auteurs Italiens, fuivis par le Pere Echard , feton 

(*) On peut voir dans le fecond Tome f'nent fans dauteun Rang parmi nosIlluftres, 


du Pere Echard , le Catalogue des Ouvrages l'Nous le mettons cependant parmi ceux, 
d'Etienne de Lufgnan. Les Actions & les | dont il faut renvoyer lHiftoire à un autre 


Vertus de ce Grand Perfonnage, qui a été| Ouvrage , pour ne pas trop multiplier les. 


aimé des Souverains, eftimé des Sçavans ,| Volumes de celui-ci. 
& qui eft mort Evêque de Limiflo , lui don-E 


S ff fig 


LIVRE 
X XXII. 


ANGE 
CALÉPIUSs. 
NE Re "à 








XIX. 
L’autre traduit 
cet Ouvrage en 
plufieursLangues. 


XX. 
Calépius eft fait 
Evêque. 


Bullar. Ord. Tom. 


V;, pag. 454 


C2 
Fontan, in Theate.. 


pag. 285$: 


Pag. 3 »JOK. 





Livre 
XXXII. 


ANGE 
CALÉPIUS. 
ERP ER RRTES RE” 








X XI. 
Sa mort 


FERDINAND 
pu CHATEAU, 
ne su ne ae ir dt in St 





Jo. Lopez , Hitt. 
Gen, Ord. IV Part. 
Lib. III , Cap. LXII; 
LXIIT, LXIV. 

Bibl. Nov. Hifp. 
Tom. 1, pag. 283, 


Echard. Tom. II, 
pag. 308. 


I. 
Commencemens, 
& progrés de Fer- 
dinand, dans l’Or. 
dre de faint Do- 
minique, 


694 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


lefquels Ange Calépius finit heureufement fes jours à Naples; 
& fut enterré dans notre Egliie de tainte Catherine, le dix- 
neuviéme d’Aout 1 593, ou 1 594, fous le Pontificar de Clé- 
ment VilL. 

Quoiqu'’on aït ignoré, où négligé d'écrire les actions de fa 
jeuneffe , & des derniéres années de fa vie, les Faits dé a rap- 
portés le font aflez connoître, pour nous obliger à le confidé- 
rer comme un grand Serviteur de Dieu, véritablement digne 
de toutes les louanges , qu’on a données à l’écendue de fa cha- 
rité, à la vivacité de fa foi, & à la grandeur de’fon courage. 








FERDINAND DU CHATEAU,PREDICATEUR 
ET CONSEILLER DU Roy CATHOLIQUE 
PuHiLriPpPpE Il, ETSON AMBASSADEUR À LA 
Cour DE PORTUGAL. 


Eng sa Du CHATEAU, dont les Eglifes d’Efpa- 
ne admirérent fouvent l’Eloquence , dans le Seiziéme 
Side. & que Nicolas-Antoine apelle le Grand Ornemenr de 
fa Nation, & de l'Ordre de Saint Dominique, étoit natif de 
Grenade, mais il fut formé à la Pieté, & aux Lettres dans les 
Ecoles de Valladolid; & c’eft dans la même Ville qu'il em- 
brafla l’Inftitut des FF. Prècheurs ( 1). 1 fit fes Vœux le dix- 
feptiéme de Septembre 1545 ,entre les mains du Pere Jean 
Manuel , alors Supérieur de cette Communauté, & Confefleur 
de l'Empereur Charles-Quint. 

Pendant les années, qu’il donna au foin de fe perfectionner 
dans les Sciences, foit Le le Collége de Saint Grégoire à 
Valladolid , foit dans l’Univerfité de Salamanque, il s’appliqua 
avec une attention particulière, à cultiver toujours les Belles- 
Lertres, à polir fon ftyle, & à lire en même tems les Ecrits 
des Saints Peres, furtout de ceux qui avoient joint la pureté 
de la diétion à la folidité de la Doûtrine. Le Général de fon 
Ordre, François Romeus, avoit eù occafion d'admirer les 
rares talens du jeune Religieux dès lan 15.51, pendant le 
Chapitre Général qu’il avoit affemblé dans le Couvent de Sa- 
lamanque, & peu de tems après Barthelemy de Carranza, 
étant Provincial de la Province d’Efpagne, voulut que Ferdi- 


(1) Fr. Ferdinandus del Caftillo, ma-frenfis, fefe in contubernium Pinciæ his de- 
gnum eloquentiæ , ac noftræ gentis, Fra- dit, &ç. B:bl. Nov. Hifp. Tom. I, pag. 283. 
trumque Donunicanotum Decus, Grana- 


ns PET ee 


DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 69$ 


nand du Château , à peine ordonné Prêtre, commençäât à 
éxercer le Miniftére de la Parole, & à expliquer les Régles 
dela Morale Chrétienne : Emploi, dontils’acquitta avec tant 
de fuccès & de réputation, queles Evêques d'Efpagne s'empref- 
férent depuis à procurer à leurs Eclifes, & à leurs Peuples, 
un Prédicateur, qui ajoutoit toutes les graces du Difcours à la 
pureté de la Doctrine, & à la fainteté des éxemples. 

Le nom de Ferdinand devenu bientôt célébre dans toute 
la Caftille , la Princefle Jeanne, Sœur de Philippe IL, & Ré- 
gente du Royaume en {on abfence, fe trouvant à Valladolid 
D vec fa Cour, fouhaita de l'entendre. Après fon premier Ser- 
mon il fut prié de continuer à prècher dans la Chapelle Royale, 
en préfence de Son Alteffe. On remarque qu’en rempliffant 
cet Emploi il continuoit en même tems fes Leçons de Théo- 
logie , avec un égal faccès, généralement applaudi dans les 
Chaires & dans les Ecoles. Les louanges cependant ne fervoient 

4 l’humilier devant Dieu, & le rendre toujours plus atten- 
cfa veiller fur lui-même. A l’éxemple de l’Apôrre, il affligeoit 
fa chair, & la renoit foumife à l’efprit, par les rigueurs de la 
Pénirence ; de peur de travailler en vain, ou de ne travailler 

ue pour les autres, en négligeant fon propre Salut. Ennemi 
de l'oifiveré, & de la bagarelle , il donnoit à l'Etude ou à lO- 
raifon, tous les momens qu’il ne remplifloit pas de quelque 
œuvre de charité. Il prioit beaucoup, & mangeoit peu ; trois 
jours de la femaine il jeûnoit au pain & à l’eau. 

Par une conduite fi digne d’un Miniftre de l'Evangile, il at- 
croit fur lui-même & fur fes Auditeurs, les faveurs du Ciel ; 
& c'eft peut-être au mérite de fes Vertus, autant qu’à la force 
de fon Eloquence , qu'il faut attribuer les fruits de fon Minifté- 
re, pendant les années 1561& 1 562, qu'il prêcha avec un 
très-grand concours dans PEglife de faint Paul à Salamanque: 
comme il fiten 1563 à Madrid en préfence du Roy, & de 
toute la Cour, qui étoit brillante, & fort nombreufe. 

Rapellé depuis 4 Valladolid , & fait enfuite Prieur du Cou- 
vent de Medina, le Pere Ferdinand s’éloigna avec joye de la 
Cour, pays toujours ingrat pour un Religieux, qui, éxemt de 
toute ambition, & content de fon fort, ne fetrouve qu'à regret 
dans le tumulte du monde, & ne voit qu'avec peine le É te 
infolene, qu'il eft obligé de combattre. L'obéiffance cependant 
lengagea quelque tems après À paroître de nouveau à Madrid ; 
sé que la Communauté apellée de Notre-Dame d’Atocha, 

avoit élà pour fon Supérieur l'an 1568, peu de mois après 


Livre 
X XXII. 


FERDINAND 
DU CHATEAU, 
CREER SE 








II. 
L’infante d’Ef- 
pagne l’apellc à la 
Cour. 


111. 

Il ne travaille pas 
moins à fon pro- 
pre Salut, qu'à 
celui du Prochain. 


Bibl, Nov. Hifp. 
ut fp. 


1 V. 

1l prêche avec un 
très - grand fruit, 
à Salamanque & à 
Madrid. 


v: 

I! eft fait Supé- 
rieur du Couvent 
de Notre - Dime 
d’Atecha , & fou- 











696 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


Lrvee da trifte mort de l’Infant Don Carlos. On croit avec quelque 
XXXII fondement, que Philippe II avoit témoigné aux Supérieurs 
de l'Ordre, le défir qu'il avoit qu’on lui rendit celui de tous 
. areau, ds Prédicateurs, qu'il entendoit avec plus de farisfa&tion. Il 
= Cft du moins certain, que ce Prince applaudit beaucoup au 
vent contulté par Choix de la Communauté , & qu'il fe fervit fouvent des lumié- 
IRoÿPhilippell. res du Pere Ferdinand, HE affaires les plus difficiles, & 
les plus importantes. Après les avoir propofées à fon Confeil, 
fi Ferdinand ne s’y étoit pas trouvé, le Roy avoit coutume de 
fufpendre la derniére réfolution jufqu’à ce qu’on l’eùt confulté: 
Echard.utfp. Prior, aicbat, Atochenfis confulendus, magni enim vir eff ille Con- 
félis. 
Nous oc. … Cette réputation de fageffe & de prudence fit que Sa Majefté 
cupations. Catholique, de concert avec le Suprême Tribunal de l’Inqui- 
fition, le nomma Aflefleur, & Confulteur du Saint Office. Ce 
qui l’obligea de faire depuis fon féjour ordinaire à Madrid. Mais 
ce furcroit d’occupations n’empêcha pas le Provincial d’Efpa- 
gne, d'y en ajouter une nouvelle , en " ordonnant de confa- 
crer fa plume à l’Hiftoire de fon Ordre. Ferdinand du Château 
avoit tous les ralens néceffaires pour y réuflir ; lefprit jufte, la 
mémoire fidelle,le goûtexquis,& une grande facilité pour écrire 
dans toute la pureté de fa langue. Ses veilles s’étoient pañlées 
dans la leéture. Le tems fut la feule chofe qui lui manqua pour 
vil. achever fon Ouvrage , & le conduire à fa perfection. Il avoit ré- 
es à nu folu d'écrire avec tout le foin, & toute l’éxactitude pofble, 
Annales des deux les Annales des quatre Siécles de fon Ordre; mais il ne püt 
PÉRRR. SRIe aller que jufqu’à la fin du fecond. La premiére Partie de fon Hif- 
e l'Ordre, . ° 1 A 1 |» \ 
toire ê imprimée à Madrid l'an 1584, & la feconde à Valla- 
dolid en 1592; l’une & l’autre étoit dédiée au Roy Carholi- 
que Philippe II, & la premiére fut depuis traduite en Italien 
par Timochée Boton. 
Pendant que Ferdinand du Château partageoit aïnfi fon tems 
entre le Miniftére de la Prédication, & la compofition de fes 
Ouvrages, quelques Grands dans l’Andaloufie, & les Officiers 
même du Roy, inquiétoient fous divers prétextes les ps ri 
de S. François : & la maniére extraordinaire, dontils agifloient 
contr’eux , paroïfloit auffi injurieufe à leur profeflion, que peu 
vi. : Conforme aux régles de l'équité. C’eft ce qui anima le zéle du 
11 fait ceffer une Servireur de Dieu : il n’attendit pas d’être follicité , pour en- 
précis, Ge treprendre la défenfe de ceux qui étoient perfécutés : il en 
Religieux de faint De fes plaintes au Prince même, par une longue Lettre qu’il 
François, ui écrivit le vingt-trois d'O&tobre 1576. Jean Lopez, w 
apelle 





= ne nt meme le mme 


ee es OO 


DE L'ORDRE DE S$. DOMINIQUE. 697 


apelle cette Lettre une Apologie des Réguliers, l’a inférée dans 
{on Hiftoire Générale de l'Ordre de S. Dominique : & il nous 
apprend que Philippe II y fit aflez d'attention, pour ordonner 
qu'on ceflât les pourfuites , & la perfécution, dont on fe plai- 
gnoit. 

_ La Juftice & la Piété fembloient demander cela de la Reli- 
ne du Souverain ; mais il faut ajouter , que la caufe des Re- 
igieux de faint François ne pouvoit être mieux qu'entre les 
Mains du Pere Ferdinand. Son Eloquence naturelle égaloit fa 
réputation, On connoifloit la pureté de fon zéle, fa ie 
fon défintéreflement ; & le Prince avoit une entiére confiance 
en fes lumiéres. Il aimoit à lui en donner des preuves dans les 
occafions ; comme il trouvoit toujours fon propre avantage à 
Âe fervir de fon Miniftére pour le fuccès de fes deffeins. 

Lorfque le Cardinal Don Henry de Portugal fut. monté fur 
le Trône de fes Ancètres, après la mort de Don Sébaitien I, 
Jes Princes qui prétendoient à cette riche Succeflion, fe rendi- 
rent particuliérement attentifs à ménager de loin l'efprit du 
Cardinal Roy ; tandis que fes Peuples, & les Grands du 
Royaume , pour ne pas tomber fous une Domination Etran- 
gére, fouhaitoient que, fans avoir égard ni au nombre de fes 
années, ni à l'Etat Eccléfiaftique, qu’il avoit embraflé dès fa 
jeuneffe, il penfât à fe choifir une Epoufe, qui pût lui donner 
des Héritiers. Don Henrÿ fe laiffa perfuader que le Bien pu- 
blic demandoit cela de lui, & déja il faifoit agir auprès du S. 
Siége, pour obtenir une Difpenfe. Philippe II, pour l'éloigner 
de ce parti, & aflurer fes prétentions . le Trône de Portu- 
gal, envoya à cette Cour quelques Ambafladeurs. Un Grand 
d'Efpagne fe trouvoit à la tête de l'Ambaflade ; mais Ferdinand 
du Château étoit celui, fur la prudence & l’habileté duquel 
Sa Majefté comptoit davantage : l'effet répondit à l'attente ; 
& le Roy d'Efpagne voulut bien lui en marquer fa fatisfac- 
tion, par une Lettre écrite du Pardo le trentiéme de Janvier 
1579 (1). | | 
Ce n’eft qu'après cette Epoque que Nicolas-Antoine, dans 

fa Bibliothèque d’Efpagne , parle d'une autre marque de dif- 
tinétion , ‘dont le Roÿ Catholique voulut honorer le mérite 


(1) Quare Henricum Regem ut ab hoc Lufitanum Legationem obivit , ut Epiftola 
averteret confilio , Ducem Urfaonem... fingulari apud Pardum die 30 Januarii 1579, 
Legatum mifit ; unique ei Ferdinandum nof- | dati gratiffimum fibi fuifle ejus in ea Lega= 
trum , Cujus uteretur in re tam graviconfi-|tione Minifterium ei teftatus fuerit, &c. 
his & operà , focium adjunxir ; qui pruden-| Eçhard. Tom, I1, pag. 309. Col. 1. 
ter adeo, & ad Regis intençum , hanc apud | 


Tome IV, Ttte 


Livre 
XXXIL 


See no MER) 
FERDINAND 
DU CHATEAU, 
PSN RER ES 


Hifi. Gen. IV Pare, 
Lib. 111, Cap. LXIIL 
pag. 736. 


1X. 
Le Roy l’envoye 
en Ambaffade à la 
Cour de Portugal, 


X. 
Occafion | & 
fuccès de cette 

Ambaffide. 


Ibid. 
Bibl. Hifp. 
Echard. uc {p. 


XI. 
Deftiné pour 
être Précepteug 

de l’Infant, 


Livre 
XXXIEL 


FERDINAND 
DU CHATFAU. 
CRE ESS ES 








(*) Moreri, Tom. 


1, pag. 879. Verbo. 
Philippe LL 


698 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 

du Pere Ferdinand du Château, en le choifffant pour former 
Pefprit & le cœur de l’Infant de Caftille, Don Ferdinand, 
Héririer oo de la Couronne. Il ajoute que la mort de 
notre Religieux ne lui permit pas de remplir cet Emploi ( 1 ). 
Mais je ne doute point que Nicolas-Antoine ne fe foit mépris 
én cette occafon. 1] devoit dire que la mort prématurée du 
jeune Prince priva le Pere Ferdinand de l'honneur , & de 
l'emploi qui lui étoit deftiné ; puifqu’il eft certain que l’'Infant 
Don Ferdinand, Fils de Philippe II, & d'Anne d'Autriche, 
Fille de Empereur Maximilien IE, né en 1571, mourut en 
2575 (*). 

Le fçavant Religieux déja nommé pour être fon Précepteur, 
lui farvêcut de dix-huit ans. Il continua avec le même fruit, 
& les mêmes applaudiflemens fes Prédications jufqu’en l’an- 
née 1593. [1 y avoit près de cinquante ans qu’il portoit l'Ha- 
bit de S. Dominique, & autant qu'il travailloit à fa propre per- 
fection , au Salut du Prochain, à la gloire de la Religion, & 
au Service de fon Prince. Ses longs travaux, joints à ta gran- 
des auftérités, ou à fes infirmités, fembloient linviter au re- 
pos ; mais le Difciple de JEsus-CHR1IST ne fçavoit ce que 
c'étoit que de fe repofer, lorfqu’il pouvoit être de quelque 
fecours, ou de quelque pr) PAT aux Fidéles. Toujours 
a à agir, & à parler en faveur de ceux qui étoient dans le 
befoin , ou dans l'oppreffion , il ne faifoit ufage du crédit qu’il 
avoit à la Cour, que nd ts le Pauvre, la Veuve , FOr- 
phelin, & furtout les Perfonnes confacrées par état au Service 
de Dieu, & de fes Autels (**). 

Cette bonne odeur qu’il répandoit partout, donnoit un nou- 
veau poids à fes paroles, & relevoit les charmes de fon Elo- 
quence naturelle. A près l'avoir entendu pendant tant d’années, 
bien-loin qu'on parût perdre quelque chofe du plaifir, avec le- 
quel fes premiers Difcours avoient été reçus, on marquoit au 
contraire un empreflement toujours nouveau à l'écouter. Le 


{ 1) Inde ad nos rediens eam famam exi- 
miæ intepriratis, prudentiæque in maximis 
expertæ novis quotidic fui documentis exag- 
gerans, dignus à Parente Rege fuit habitus, 
qui Ferdinandi Principis mores regendos, 
pueririamque Litteris & pietate formandam 
fufciperer. Quem illi honorem nondum deli- 
batum mors invidit contingens anno 1$93, 
TV Cal. Aprilis, &c. 8/bl Nov. Hifp. Tem.T, 
Pag. 2384. Col. 1. 

(**) Ayant été nommé Commiflaire & 


Viñteur Apoftolique, pour le Rétabliffement- 


de la Difcipline des Ordres Religieux , dans 
le Royaume de Caftille, il conduifit cette 
difficile Affaire, avec tant de prudence & 
de difcrétion, qu’il fut généralement ap- 
prouvé à la Gour, & dans le Cloître. Il ren- 
dit de grands fervices aux Religieux de 
Notre-Dame de la Mercy, & foutint for- 
sement la Réforme naiffante de fainte Thé- 
réfe. Ferdinand du Château dite auff 
lefprit & la Vie de cette Séraphique Vierge. 
Hifl. Carmel, Difcal. Lib. IIT, Cap. X, 5.3. 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 699 


Roy Philippe II, dans le mois de Mars 1 593 , lui fit dire que 
ce Rroit une grande fatisfaction pour lui, s’il pouvoit l’enten- 
dre prêcher à la. Fête de l’Annonciation prochaine. Le faint 
Homme ne put fe refufer aux défirs de Sa Majefté, fi confor- 
mes au zéle, dont il étoit lui-même animé. Quoiqu’épuifé & 
prefqu’accablé de maux, il Fr. le jour marque ; mais ce 
travail lui caufa une fiévre, dont il mourut quatre jours après, 
c'eft-à-dire, le vingt-neuf Mars de la mème année. Son corps 
d'abord enterré, avec beaucoup de pompe, dans notre Eglife 
de Madrid, fut depuis tranfporté dans celle de Valladolid, où 
il s’étoit confacré à Dieu dans fa jeunefle. Nous n’avons d’au- 
tres Ecrits de lui que les Annales des deux premiers Siécles 
de l'Ordre. 





MICHEL BONELLI, CARDINAL CAMERLINGUE, 


LEGAT APOSTOLIQUE DANS LES CouRré DE 


FRANCE, D'ESPAGNE, ET DE PORTUGAL, 


- PROTECTEUR DU ROYAUME DE HONGRIE, 
DES: ETATS DE SAVOYE, ET DE L'ORDRE 


DE MALTHE: APPELLE COMMUNE MENT LE 
. CARDINAL ÂALEXANDRIN. 


UoiïquE Michel Bonelli eût l'honneur d’appartenir au 

Pape Pie V, étant Petit-fils de Gardine de Ghifléri, Sœur 
Germaine de ce Pontife, ce fut moins par les liens du fang, 
que par limitation des Vertus du faint Pape, qu'il mérita fa 
confiance, & les Emplois éminens, qui l'ont rendu célébre 
dans l’Eglife, & dans l’Hiftoire. 
. 1] naquit à Bofco dans l’Aléxandrin, le vingt-cinq de No- 
vembre 1 $41 ; fous le Pontificat de Paul III. Loin du fafte & 
du bruit, il fut. élevé avec foin dans la crainte du Seigneur, 
fous les yeux de fes Parens. La douceur de fon naturel, l'in. 
nocence de fes mœurs, & fes premiers progrès dans les Lettres, 
firent d'abord concevoir les plus belles efpérances. Envoyé 
depuis à Rome, pour y continuer fes Etudes, il embraffa l’Inf- 
titut des FF. ni pe dans le Couvent de la Minerve l’an 
1559, avant la fin de fa dix-huitiéme année ; & en prenant 
l'Habit de S. Dominique, il reçut le nom de Michel, au lieu 
de celui d'Antoine , qu’on lui avoit donné au Baptême. Le 
Cardinal Aléxandrin, fon Grand - Oncle, lavoit entretenu 
quelque tems dans un Collése de Rome; & ce ne fut qu'après 

Treci] 


LIvRE 

XXXIHTI. 

FERDINAND 
DU CHATEAU, 
Dé ne ne. 4") 





MiIcHEL 
BOÔONELLI 
SERRE RE SES 


Wie de Saint Pies 
Liv. IV, pag. 373. 


c. 

A& San@. Tom, 
1, Maïi. pag. 630: 
669: 6721» 709. 

Ciaconi. Tom. IT, 
Col. 1700. 

Echard. Tom, II, 
Pag: 3230. 


EL. 
Naiffance, Edu= 
cation , & Voca- 
tion , de Michel 
Bonelli, 


IL 
Il fait fes pre- 
miéres Etudes à 
Rome. 


Live E 
XXXII. 


MICHEL 
BONELLI. 
Ds su ie Si" ie "2 





IIL 

- _ Et va les conti- 
A # 

auer à Péroulfe, 


I V. 

1! apprend P'Exal- 
tation de fon On- 
cle, au Souverain 
Ponuificat 


Y. 
1! eft rapellé à 
Rome, & honoré 
de là Pourpre. 


700 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 
avoir bien éxaminé fa conduite, & fa capacité qu’il lui per- 
mit de fuivre fa Vocation; lui déclarant au refte qu’il n’auroit 
part à fon eftime, qu’autant qu’il rempliroit les devoirs de fon 
Etat. 

Cet Avertiflement fut pour le fervent Novice un nouveau 
motif de redoubler fa Vigilance fur lui-même, fon application 
à l'Etude , & fa fidélité à tous les points de fa Régle. Mais 
ee favorifer davantage fon avancement dansla Vertu, & dans 

es Sciences, le Cardinal Aléxandrin jugea À propos de l’éloi- 
en de tout ce qui auroït pû le diftraire, ou faire naître dans 
on cœur quelques penfées d’ambition. D’abord après fa Pro- 
feffion Religicufe il le fit fortir de Rome, & l’envoya dans le 
Couvent de Péroufe, où d’habiles Profeffeurs furent chargés 
de lui apprendre la Théologie, & de le former à une folide 
Piété, Bonelli fuivit avec docilité les intentions de fes Supé- 
rieurs : il fçut mettre à profit tous fes momens, & tous les foins 
de fes, Maîtres, pour devenir tous les jours plus fçavant en 
devenant plus vertueux. Si parmi fes Compagnons d'Etude il 
y.en avoit plufieurs, qu’on pouvoit lui préférer pour la naïffan- 
ce ; on en connoifloit peu dont les progrès fuflent plus fenfibles, 
& toute la conduite mieux foutenue. La modeftie & la can- 
deur, qui lui étoient naturelles, le faifoient aimer; & on ne 
faifoit pas moins d’attention aux qualités de fon efprit, d’au- 
plus eftimables, qu’il étoit plus éloigné de s'en préva- 
oir. 

Eorfque notre Cardinal Aléxandrin, lan 1566, fut élevé 
fur la Chaire de faint Pierre, fon petit-neveu étoit-déja en ré- 
putation à Rome & à Péroufe : & ce fut principalement dans 
cette occafion, qu'il parut digne de tous les fentimens qu’on 


avoit pr de fa Vertu. Il reçut avec la même égalité d’ef- 


prit les félicitations, qu'on s’emprefloit de lui faire, & la dé- 
fen'e que le nouveau Pape fit à tous fes Parens de venir à Ro- 
me. Bien loin de fe plaindre d’un ordre, qui paroifloit à plu- 
fieurs trop-rigoureux, ou de penfer à en folliciter la révocation, 
Bonelli jugea qu’un Pontife auffi fage que Pie V , avoit eû de 
bonnes raifons pour en ufer ainfi ; & il ne prêta jamais l'oreille 
à des confeils peu conformes à fon devoir. 

H eft vrai que fa Vertu, fur cet article, ne fut pas ong-cems à 
l'épreuve; parce que le Sacré Collège des Cardinaux, les Am- 
baffadeurs des Princes, & furtout celui du Roy d’Efpagne, repré. 
fentérent d’abord à Pie V le befoin qu’il avoit d’un Homme de 
Confiance, dans cette multitude d’affaires, dont il fe trouvoit 





RUN 


ES OV 


ve Le 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. or 


chargé.On fit de fi vives inftances pour le porter à apeller auprès 
de lui fon Neveu, & à l’honorer de la Pourpre, que Sa Sainteté 
confentit enfin à l’un & à l’autre. Le P. Michel Bonelli n’étoit 
âgé que de vingt-cinq ans, lorfque le Saint Pere Jui donna fon 
Chapeau, fon nom de Cardinal Aléxandrin, & le Titre qu’il 
avoit eû de Sainte Marie fur la Minerve (r ). Cette Promotion, 

ui fe fit le fixiéme de Mars 1566 , fur extrémement applau- 
die de tous ceux qui connoifloient la pureté des intentions du 
Pape, & le mérite.de {on Neveu, dont la prudence, dit l'Abbé 
Ughel, parut dès-lors au-deflus de fon âge.. : 5 

… Sa Saïnteré cependant ne fuppofoit pas, dans le jeune Car- 
dinal , toute l'expérience néceffaire pour la conduite des gran- 
des affaires, qu’on devoit lui confier. Auf prit-Elle un foin 
particulier de Pinftruire , & de ne mettre auprès de lui que des 
Perfonnes d’un mérice connu, & d’une vertu éprouvée. .Celle 
du nouveau Cardinal jetta bientôt un éclat, qui luiattira l’ad- 
miration de toute la Cour de Rome, & qui lui aflura l’éntiére 
confiance du Souverain Pontife. Ayant pris fon Oncle même 

our modéle, dans le réglement de fa perfonne, & de fa Mai- 
La. dans le zéle de la Religion, & l'amour de la : Juftice, 
ainfi que dans la maniére de traiter, & avec les Grands fans 
baflefle, & avec les petits fans hauteur, il fe montra digne‘de 
l'éminente Dignité dont il étoit revêtu, & de tous les Emplois 
qu’elle lui procureroit. Nous verrons bientôt À ie eftime 
il s’acquit dans les Cours Etrangéres; & de quelle’ confiance 
il fut honoré par les fix Papes, qui fuccédérent de fon vivant 


_ à Pie V. ER ie 
. Un ancien Auteur, cité dans les Additions fur Ciaconius ,af- 


fure, que le Vicaire de JEsus-CHRIST, qui avoit donné la 
Pourpre à Bonelli, moins par inclination que par raifon, com- 
menca depuis à l’aimer avec d’autant plus de tendrefle , qu’il vit 
de plus près la régularité de fa conduite, fes vertus, fon rénie, 
la pureté de fes mœurs , un fonds de probité, de Gisele. de 
Religion : & avec cela toures les qualités néceffäires pour fer- 
vir utilement lEglife, & partager avec fon faint Oncle les 
{oins de la Sollicitude Apoltolique. Cette rendre affe&ion du 
Pape parut principalement dans une-maladie dangéreufe, dont 
le jeune Cardinal fut attaqué peu de tems après fa Promotion. 


4 


(r }Fr. Michael Bonelfas Alexandrinus ,f que fupra nepotia Ecclefiæ , tametfi 2 ÿ an 
Nepos Papæ Pii V, hortatu, præcibufque| num tantüm atringeret; in quo quidem mu- 
Sacri Collegi, ab ipfo Cardinalis creatus tit, | nere fucuræ cxaétiffimæ prudentiæ fpecimes 
5. Maïiæ fuper Minervam 1566, præfc@uf-[ dedic, &c. Ita, Sacr, Tom. F, Col. 275. 


Tecciij 


Livre 
XXXII. 


MICHEL 
BONELLI. 











Y 1. 
Il prend faint Pie 
pour fon modéle. 


VII. 
Ses Qualités le 
font aimer du Pz- 


pe- 


VIII. 
Revenu d’une 
dangereufe Mal:- 
die , il va à Notre. 
Dame de Lorette. 





701 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 
Lrvereze À tous les foins des Médecins Pie V ajouta fes Priéres & fes 
XXXII Vœux;& lorfque la fanté du Cardinal fut rérablie, il l'envoya 
CET 2Vec de riches Prélens à la Chapelle de Notre-Dame de Lo- 
ICHEL. rette, pour y tendre fes Actions de Graces à Dieu, & à fa Sain- 


BONELLt. | 
_———— tt Mere. 
IX. . La Charge de Camerlingue, l’une des plus confidérables de 


ai He re la Cour de Rome, étant vacante par la mort du Cardinal Vi- 
de Carmerlingue, telocci Vitelli, décédé le 1 9 de Novembre 1568, le Pape dé- 
& la remer depuis féra cette Dignité au Cardinal Aléxandrin, qui ne l’accepta 
AE qu'avec peine; & qui s’en démit depuis avec plaifir, lorfque 
le befoin d'argent ; pour foutenir la Guerre contre les Turcs, 
obligea Pie V de la lui redemander. Ce Pape aima mieux dé- 
pouiller en quelque maniére fon Neveu, que de fatiguer le 
Peuple par de nouvelles ai D , & le Cardinal, fe faifanc 
un pt de répondre aux louables intentions de Sa Sainteté, 
l'affüra qu'il lui remettoit cette Charge avec plus de plaifir, 
qu'il n’en avoit eù en l’âcceptant, Rome admira en cette oc- 

cafion la charité de l’un, & la générofité de l’autre. 
On fut moins édifié de la conduite du Grand-Maître de 
Malte, & du bruit que fon Ambafladeur fit à Rome, à l’occa- 
uen. ion d'un Prieuré appartenant à cer Ordre. Le Pape ne l’avoit 

eft prêt à re- x , 1. \ . 

mertre de même donné au Cardinal Aléxandrin, après la mort du Cardinal Sal- 
un Bénéfice,  vyjati, que pour le mettre en état de foutenir fa Dignité, & la 
qualité de Protecteur des Chevaliers de Saint Jean. Sur les pre- 
miéres plaintes du Grand-Maître, le Saint Pere, témoiïgna fa 
furprife, & en même tems fa bonne volonté.. Notre Cardinal 


toujours femblable à lui-même, étoit prêt à renoncer à fon Bé- . 


PT S-Rioia AQ. néfice; & peut-être que Pie V l’auroit laiflé faire, fi l'Ambaf- 
pag. 709.0. 370.  fadeur de Malte, peu content d’avoir parlé plus haut qu'il ne 
| . convenoit, n’avoit eû encore l’imprudence de répandre dans 
l Ville quelques Lettres peu mefurées, qu'il.venoit de rece- 
voir du Grand-Maître. Pie V le fit fortir de Rome ; mais quoi- 
qu'il ne fût pas entiérement infenfible à un procédé qui mar- 
quoit fi peu de reconnoiffance , pour tout ce qu’il avoit fait 
jufqu'alors en faveur de l'Ordre de Malte, il ne cefla point de 
bros. & de lui procurer de nouveaux fecours, afin que 
les Chevaliers de leur côté continuaflent à s’oppofer avec F3 

 cès à tous les efforts de l'Ennemi commun... : 
XL ; Depuis sur les Turcs, après avoir attaqué avec une puiffan- 
en ie te Armée l'Ifle de Malte, avoient défolé & fubjugué celle de 
Cypre, le Saint Pape ne cefloit de folliciter les Princes Chré- 


gats , dans les 


Cours des Princes tiens, & Jes Républiques, de fe réunir pour leur confervation, 


Chrétiens, 


DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 03 
If avoit réuffi À faire conclure entre le Saint Siège, la Cour 
d’Efpagne,& le Sénat de Vénife,une Ligue offenfive & défenfive 
contre les Infidéles. Les grands Projets qu’il farmoit pour abat- 
tre cette rédoutable Puiflance, l’obligérent en 1 $71 d'envoyer 
un Légat à Zatere dans les Cours de France, de Caftille, & 
de Portugal, afin d'engager le Roy Très-Chrétien Charles EX, 
& DonSébaftien I, à entrer dans les mêmes vûes; & de porter 
Philippe II à prendre de nouvelles mefures pour ne pas faire 
attendre le fecours qu’il avoit promis. | 
Quoique le Cardinal Aléxandrin ne fût alors que dans la 
trentiéme année de fon âge, le Pape & le Sacré Collége le 
_jugérent capable de cès importantes Négociations, & de plu- 
fieurs autres, que noùs expliquerons dans le fuite. Dans un 
Confiftoire Public tenu le 19 de Juin r571, il fut déclaré 
Légat Apoñtolique auprès des Roïs de France, d'Efpagre, & 
de Portugal ; & Sa Sainteté choifit pour Faccompagner , les 


LIVRE 
XXXIL 


ne mmpne earennfé 
MiCHEL 

BONELL?. 

Le," °° 





XII. 

Le Cardinal Alé- 
xandrin eft deft- 
né pour celles de 
France , d’Efpa- 
gne , & de Portu- 
gal. 


premiers Hommes de fa Cour en Science , en prudence , & en 


piété ; fçavoir Hypolire Aldobrandin, Auditeur de Rote ; de- 
puis Pape fous le nom de Clement VI, Aléxandre Riario Pa- 
triarche d'AKxandrie , Hypolire Rubeus Evêque de Pavie, 
. Jean-François de Saint-George Comte de Blandrate, Mathieu 

Conterelli Dataire de la Légation, François-Marie Taurufis, 
depuis Archevêque d’Avignon ; Vincent Herculani Domini- 
vain, Evêque de Péroufe, & plufieurs autres Prélats ; ou {ça- 
vans Théologiens. Saint’ François de Borgia Généräl de la 
Compagnie de Jefus, & le Pere Barthelemy de Lugo de l'Or. 
dre des FF. Prêcheurs, étoient encore du nombre de ces illuf- 
tres Perfonnages ; dont les fix premiers furent depuis élevés 
au Cardinalar. | | 

Le Légat accompagné de tous ces Prélats, & de beaucoup de 
Gentilshommes, partit de Rome le trente de Juin, prit fon che- 
min'par terre, & ayant été magnifiquement reçu des Princes 
| d'Italie particuliérement du Duc de Savoye , il fe rendit à 
Avignon , où il trouva l’Efcorte que le Duc de Joyeufe, Gou- 
verneur du Languedoc pour Sa Majefté Très-Chrétienne, lui 
avoit envoyée, de crainte que les Huguenots ne lui dreffafléne 
quelques embûches en chemin. Il arriva 4 Madrid le vingt. 
neuf de Seprembre;le Roy Cacholique ne s'étoit pas contenté 
de le faire recevoir dans tous fes Etats ,'avec les honneurs dûs 
à fon caractére., mais il étoit venu au-devant de lui, avectoure 
fa Cour, pour lui témoigner la joye qu'il avoit de fon:arri- 


ve AE 


Vic, S. Pi, in A&. 
SS. Tom. Ï, Mais 
pag. 672. n, 228. 


XIII. 

Il eit reçu avec 
beaucoup d'hon- 
neur , par le Roy 
Catholique. . 


Ibid. p, 673.1. 119, 
Zi Qe 


LivVere 
XX XII. 


MICHEL 





BOoNELL:. 
SERRES 





XIV. 
_ Ce qu’il propole 
à Sa Majefté. 


X V. 
Qui lui répond 
favorablement, 


fbid, n. 231. 


faires , le Légat repréfenta à Sa Majeft 
-Pontife, pour le bien de toute la Chrétienté, & il ajouta que 
la Ligue contre les Turcs étant heureufement conclue , il 


J04 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


Dès la premiére Audience où il fut ee de parler d’af- 
le zéle du Souverain 


falloit trouver les moyens d'entretenir , & d'augmenter les 
fecours promis; & faire furtout diligence, pour n’être point 
prévenus par l’'Ennemi commun : que fans cela il étoit à crain- 
dre que les Vénitiens fuccombant fous la puiffance des Infidé- 
les, lItalie entiere, & les Etats de Sa Majefté Catholique ne 
fuffent expofés à la même défolation, que les Armes Otho- 
manes avoient déja caufées dans l’Ifle de Cypre, & dans les 


Villes de Hongrie,& d’Allemagne,qui avoient été forcées : que 
ces confidérations'devoient faire réfoudre Sa Majefté à ordon- 


ner que les Munitions, & les Troupes promifes fe trouvaient 
prètes au tems , & au lieu défigné. Comme le retardement eft 


toujours dangereux dans ces fortes d’expéditions, notre Car- 


dinal infifta particuliérement , pour qu’il plûüt au Roy de laifler 
à fes Généraux la liberté de prendre, felon les occafons & les 
rencontres, tel confeil qu’ils jugeroïient plus à propos, pour 
profiter de tout l'avantage que la Providence leur préfente- 
roit, fans attendre de Madrid la détermination de ce qu'ils 
auroient à faire. Il pria encore Don Philippe II, de la part 
de Sa Sainteté , d'employer fon crédit auprès de l'Empereur, 
& du Roy de France, pour porter ces deux Monarques à en- 
trer dans cette Ligue, de laquelle on pouvoit fe promettre un 
heureux fuccés, fi on avoiren même tems deux Armées pour 
agir fur Terre & fur Mer. | | 

_ Le Roy Catholique écouta avec plaifir le Difcours du Lé- 
gat ; loua beaucoup le zéle du Saint Pere ; & ayant témoigné 
en des termes très-gracieux, fa fatisfaion de retrouver un 
autre Pie V , dans la Perfonne du Cardinal Aléxandrin, il pro- 
mit de faire ponctuellement tout ce que Sa Sainceté éxigeoit, 
& attendoit de lui. Il donna en effet fes Ordres, conformément 
aux défirs du Pape ; & écrivit des Lettres très-preffantes, tant 


au Roy Très-Chrétien, qu'à l'Empereur Maximilien II, pour 


les foiliciter de joindre leurs forces, à celles des Princes ligués 
contre les Tures(r). | É | 


(1) Legatum hæe & alia referentem be-[Cardinalem, confiliorum & pietatis avun 
nignè Rex audivit: Pio, qui.de Chriftiana | culi effigiem ad {e mififfet. Pi mandata fbi 
Republica numquam nifi dvinè copitaffet, |curæ futura; omniaque pro ut tempus & res 
fe maximas gratias agere, majores etiam |fineret , {e diligenter aéturum. . . Per Litteras 


 habere, primiüm quôd tali mente effet, quali | & Cæfarem , & Galliarum Regem , ad ineun- 


Epoe & fummum columen rei Chriftianæ | dam fœderis focieratem, ut Legatus Pii verbis 
eue 


deceret ; deindé. quod Alexandrinum | poftulaverat, graviter cohortatus es 231 
omme 


DE L'ORDRE DE $. DOMINIQUE. os; 
Comme les affaires de la Ligue n’empèchoient pas le Vi- 
aire de JEesus-CHRr1ST, de s'appliquer à tout ce qui inté- 


refoit d’ailleurs le repos, ou l'honneur de l'Eglife, il avoit 


chargé le Légat de repréfenter au Roy Catholique, qu’encore 
qu’il l’honorât extrêmement, & qu’il défirit augmenter fes 
Droits, & étendre fes Priviléges, platôt que de les diminuer, 
il ne pouvoit plus fouffrir , ni 2 ufurpations”du Grand Mavif- 
trat de Sicile, qui s’attribuoit toute forte de Jurifdiction fur les 
Eccléfiaftiques ; ni le refus qu'on faifoit en quelques endroits 
du Royaume de Naples, de recevoir les Saints Décrets du 
Concile de Trente; ni enfin le mépris injurieux qu'on y té- 
moignoit pour les Ordres, qui venoient de Rome. Le Légat 
ayant prié Sa Majefté de remédier inceflanment à tous ces in- 
convéniens, il ajoûta qu’il étoit digne d’un Roy Catholique de 
maintenir l’Archevêque de Milan, dans la poffeffion de tous 
_ fes Droits ; & d’ordonner que les Décimes impofées par Sa 
Saintete dans le Royaume de Naples, & dans le Milanez : 
fuflent levées par des perfonnes Eccléfiaftiques felon l’ancien 
ufage , & non par des Officiers Royaux. oo | 
Le Cardinal Aléxandrin, pour s'acquitter de quelques autres 
Commifons, déclara au Roy d‘Efpagne , qu'il ne devoit avoir 
aucun reflentiment contre le nouveau Grand Duc de Tofcane,; 
os Par n’avoit point brigué l’honneur , que le Pape venoit de 
ui déférer, uniquement en vüe de fa piété, & de fon zéle 
pour la République Chrétienne. IL juftifia enfuite le choix, 
que Sa Sainteté avoit fair de Marc - Antoine Colonne, pour 
Lieutenant Général des Troupes de la Ligue ; honneur, que ce 
Grand Capitaine avoit mérité, par fon expérience dans lArt 
Militaire , par fes Victoires, & par fon fdéle attachement à la 
caufe commune de [a Religion. Le Légat dit enfin que le 4 2 


avoit été bien informe , que le fameux Corfaire Ochiali Cala- 


brois, Gouverneur d'Alger, & alors le plus redoutable Enne- 
mi des Chrétiens, retourneroit dans le Sein de lEglife, de la- 
quelle il s’étoit féparé, fi on le vouloit aflurer d’un fond de 
Terre, ou de quelque Revénu confidérable en Italie : c’eft 
pourquoi Sa Saintete prioit le Roy de contribuer à fon retour; 

ce qui feroitutile au Salut de cet Apoftar, s’il agifloit de bonne 
foi, ou du moins au repos des Peuples, ee à même il man- 
queroit à fa parole ; puifque cette Négociation le rendant fuf- 


peét à la Porte , le Grand Seigneur ne fe ferviroit plus de lui 
contre les Chrétiens, 


Tome IF, ‘ ; Vuuu 


LIVRE 
XXX EL. 


MICHEL 
BoNELLïT. 
SRE S RER PMREÉ 

X VI. 
Autres Deman:- 


des du Légat. 








Ibiga,n, 232,233. 


XVII. 
Nouvelles Re= 
préfentations. 


Ibid, n,2134r2345 
236. 


+06 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


LvsereEe La favorable attention du Roy à toutes les propofitions du 
XXXII Légar, lui donna occafon de terminer fon Difcours par ces 
Fr — paroles : quelque grands que foient aujourd’hui les maux de 
Bo cs 'Eglife , & les périls qui la menacent; on peut encore bien 
—— Cfpérer, files éntreprifes du Pape fi fagement concertées, & fi 
heurcufement commencées , font ‘foutenues avec conftance 
jufqu'à la fin. Toute l’efpérance de Sa Sainteré eft appuyée, 
Sire, fur le fecours du Ciel, & fur celui que Votre Majefté 
peut donner à la République Chrétienne. Plein de la mème 
confiance, je fuis venu avec joye me préfenter à un Monarque, 
que fes Royales Vertus diftinguent encore plus parmi les Sou- 
verains , que la vafte étendue de fon Empire: & je me retirerai 
avec un nouveau fujet de confolation, fi votre piété veut bien 
iid.r.136 accorder les juftes Demandes, que le Vicaire de JEsus- 
. CHRrisT vous fait par ma bouche. 

XVHE Philippe Il répondit qu’il ne pouvoit rien refufer à un Pape, 
Rae qui n'avoir en vûe que la gloire de Dieu , les intérèts de 
vûes du Pape, ESsUSs-CHRIST, l’honneur de la Religion ; & dont toutes 

es démarches étoient réglées par la Juftice : qu’il alloit en- 

voyer un Exprès à Rome, pour accommoder les differens de 

Naples, de Sicile & de Milan, au contentement de Sa Sain- 

_ teté ; à laquelle il remettoit la Levée des Décimes, pour les 

faire recevoir par qui il lui plairoit : que pour lui témoigner 

qu’il ajoutoit plus de foi à ce que le Saint Pere vouloit qu'it 

crut de l'affaire du Duc de Florence, qu’à tout ce qu’on lui en 

avoit mandé, il continueroit de chérir ce Prince; & eflayeroit 

même de le bien mettre dans l’efprit de l'Empereur : que bien 

Join d’être fâché de la Dignité & des Honneurs, accordés par 

Sa Sainteté à Marc-Antoine Colonne, il lui en fouhaitoit de 

lus confidérables, & qu'il lui témoigneroiït dans. l’occalion 

Feftime. qu’il faifoit de fa valeur, & de fon zéle : enfin qu’il 

tendroit toujours les bras à Ochiali, & affureroit fa fortune; 

fi ce Corfaire, dételtant {es Erreurs, vouloit fincérement re- 

venir au fein de l’Eglife. | 

X1X. Le Cardinal Lécat, après avoir loué la générofité du Roy; 
Pr cote 8 & l'avoir remercié des honneurs qu’il avoit reçus dans fes Etats, 
bonne. & à fa Cour, partit de Madrid pour fe rendre à Lifbonne. II 
n’oublia pas, non plus que ceux de fa Suite, la défenfe exprefle 

que leur avoit fait le Pape, de recevoir aucun Préfent de qui 

_ ce fut, & de demander des graces aux Princes, chez qui 

ils alloient, ni pour eux-mêmes, ni pour d’autres. Ils refpetté- 











CU 
- 


ve- 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 7o7 


rent tous religieufement les Ordres de Sa Sainteté ; & ce dé- 


fintéreflement donna un nouveau luftre aux excellentes Qua- 
lités, qu’on admiroit en leurs Perfonnes. | 
Nous ne fçaurions mieux expliquer le fujet , & le fuccès de 
la Légation du Cardinal Ua eR à la Cour de Portugal, 
is par la Lertre , que le Roy Don Sébaftien I, écrivit fur ce 
ujec à Sa Sainteté. Nous la rapporterons ici en entier: | 


TRE'SSAINT PERE, 


« Nous avons reçu la Lettre de Votre Sainteté, dans la- « 
uelle nous avons remarqué fon extrême piété envers Dieu, « 
us zéle & fon amour pour l'Eglife, & fon affeétion fingu- « 
liére envers nous ; ce qui nous détermine puiflanment à dé- « 
fendre la Religion, & à en procurer de toutes nos forces la « 
gloire & l’accroiflement. Votre Sainteté , toute occupée « 
qu'Elle eft à gouverner le Troupeau de JEsus-CHRIST, « 
& à l’étendre par toute la Terre, ne s’eft pas contentée de « 
nous écrire, Elle a bien voulu fe priver de la préfence, & « 
des fervices importans du Révérendiffime Cardinal Aléxan- « 
drin fon Neveu, pour nous l’envoyer en qualité de Légat 4 « 
Latere. Nous avons été charmés de fa converfation toute « 
fainte & route religieufe ; & nous l'avons reçu avec d'autant « 
plus de refpe& , que nous voyons en lui une Copie fidéle des « 
grandes Vertus de fon Très-Saint Oncle ». | 


« Son Entrée dans nos Etats a caufé une allégrefle uni- ce 


verfelle à tous nos Sujets. La foule incroyable de Perfonnes « 
de toute Condition, qui ont été au-devant de lui, leur joye « 
& leurs acclamations, font des témoignages publics de l’ex- cc 
trême fatisfaétion , qu’ils ont eûe de fon Arrivée : & ces fen- « 
timens ont été plus vifs par la confidération, qu'avec fa qua- « 
lité de Légat du Saint Siége, il étoit le digne Neveu d’un « 
faint Pape, qui préfére les intérêts de la Religion, & le Salut c 
des Ames, non-feulement à toutes les Richefles de la Terre, « 
mais même à fa propre vie, pour laquelle les hommes ont « 
naturellement une fi violente pañlion ». | | . 

« Quant au fujet de la Lertre de Votre Sainteté, & du« 
Voyage du Cardinal Légat , je vous dirai, Très-Saint Pere, & 
qu'après de mûres réfléxions fur Mmportance, la Grandeur, « 
& la Dignité de Paffaire , j'ai réfolu d’entrer dans cette Ligue « 
fainte, puifqu’il s’agit de maintenir l'Eglife & la Foi, contre « 
les entreprifes des Turcs, qui tâchent de détruire l’une & « 
l’autre. Je fuis bien aife de témoigner par là la prompte « 

| Vuuui 


LIVRE 
XXXIL 


MICHEL 
BONELHII. 
Dern ee. 








X X. 
Lettre du Rov de 
Portugal, à Pie V. 


Vie de S. Pie ) Liv. 
IV, P43 379 





Livre 
XXXII 


MICHEL 


BONELLr. 
mont, 





708 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 

» obéïflance , que je vous rendraï toute ma vie comme au Vi 
» caire de fEsus-CHRisT en Terre; & de reconnoître er 
» même tems les Bienfaits, dont Votre Sainteté m’a comblé 


_» dans toutes les occafions, avec une affetion Paternelle. 


» Quand la Divine Providence auroïit mis les chofes en cer 
» état, que tous les Princes Chrétiens vouluffent s'unir pour la 
» défenfe commune de la Religion, je déclare , & je prorefte 
» à Votre Sainteté , que je veux entrer le premier dans cet- 
» te Guerre fainte , & que je m'y trouverai en Perfonne, quoi 
» que mes Ecats étant les plus éloignés de A Er Turc, 
>» ils foient les moins à fes infultes, & à fes violences», 

« Si je ne confidérois que mes intérêts particuliers , je laif- 
» ferois commencer cette Guerre aux autres Princes Chré- 


x» tiens, qui reçoivent de fi D pue dommages de la part de 


» ces Barbares; & qui font à la veille de voir une ns de 
» leugs Etats fousleur cruelle Domination. Mais s’agiflant ici de 
» l'intérêt commun de toute la Chrétienté, que ces Infidéles 
» s'efforcent d’anéantir ,. & de la confervation de l’Eglife de 
» JESUS-CHR1ST, que fon: Adorable Providence‘a confiée 
» à la conduite de votre Sainteté, je ne témoignerai pas moins 
» de zéle à la défendre, que j'en aurois à défendre mes pro- 
» pres. Etats. Je m’offre donc avec toutes des richeffes, & tou- 
» tes les forces de Portugal , & des Indes qui relevent de ma 
» Couronne, pour aller au fecours de: l’Eglife depuis fi long- 
» tems. opprimée par les injuftes Conquèêtes des Turcs ; pour 
» lui procurer un reposafluré contre leurs véxations; pour re: 
» tirer la fainte Ville de Jérufalem de la puiffance de ces Infi- 
» déles, qui profanent les Lieux facrés, où JEzsus-CHRIs? 
» a opéré les Myftéres de notre Reédemption ; enfin pour re: 
» conquérir, & remettre fous l’obéïffance du Vicaire de JEsus- 
» CHRIST, les Rrovinces Chrétiennes de l’Europe , de l'Afie, 
» & delAfrique, qui gémiflentr aujourd’hui fous la tyranie de 
» ces. Barbares »». ‘ see 

« Dans l'efpérance d'un heureux fuccès, voyant que Dieu: 
» a béni les commencemens de cette glorieufe entreprife, je: 
» furféois toutes mes autres affaires. rss les. Indiens mes: 


 Rapuveaux Sujets fe trouvent à préfenr dans: un: tel état, 


» qu'ils ontbefoin d’un prormpt fecours, parce que les Rois Infi: 
» déles quilesenvironnent, confpirent inceffanment contr’eux:. 
» Néanmoins, À pr dans. l'affaire que Votre Sainteré me: 
» propofe ,it eft queftion de fauver la Religion Chrétienne. 
>» en la retirant de l'oppreflion, & prévénant fon entiére ruine; 





DE LORDRE DE S. DOMINIQUE. 0j 


nous preflerons la levée d’une puifflante Armée, qui fera « 
compofée de Soldats aguéris, & accoutumés à fe battre con- « 
tre les Turcs ». 


« Aveccette Armée, nous attaquerons les Infidéles du côté cs 


de la Mer Rouge : & fi Dieu favorife nos Armes, comme « 
nous l’efpérons de fa Miféricorde, la fainte Ligue tirera de « 
rands avantages de cette diverfion. Les Rois d'Arabie laf- « 
re de linfolente Domination des Turcs, ne cherchent que « 
l’occafion de s'affranchir de leur tyranie. Ils fe font déja fou- « 
levés contr'eux, & ont remporté plufieurs Victoires par Ter- « 
re ; mais faute d’Armée Navale, ils ne peuvent entiérement «s 
fecouer le joug ; ils ont pourtant quelques Vaifleaux, avec lef- « 
quels ils peuvent empêcher le fecours. La nouvelle de l’Union ce 
| de cant de Princes Chrétiens leur relevera beaucoup le cou- « 
_ rage;& torfqu'ils fe verront fecondés par l Armée que j’efpére « 
mettre bientôt fur pié, il ne faut pas douter qu’ils ne fe ran- « 
gent de notre parti contre l’'Ennemi commun ». 
« À Ja faveur de notre Armée, rousles Ports & les lieux de ce 
Retraite que les Turcs occupent du côté de la Mer Rouge, « 
feront bloqués. Ils ne pourront plus tranfporter par-là à Conf- « 
tantinople les précieufes Marchandifes, & les richefles im- « 
menfes, qu'ils font venir de Orient, comme les nerfs quic 
foutiennent leur Empire, & les moyens dont ils fe fervent « 


te nous faire la Guerre. Il ne leur ferx plus libre de tirer & 


es Matelots, qu’ils font ordinairement venir de l’Arabie « 
pour remplir leurs Chiourmes ; & dont ils ont à préfént grand « 
befoin depuis leur défaite à la Bataille de Lépante. Ce Royau- ce 
me eft fi fécond en Gens de Mer, que les Portugais même c«: 


ne fe fervent que d’Arabes pour naviger aux Indes ». 


a Parla jonétion de notre Armée, le vafte Empire d’Ethio- « 
pie , dont Votre Sainceté demande tous les jours & Dieu la « 
Converfion, & dont les Turcs ont fi fouvent entrepris de sem. ce 
parer, fe trouvera en état de’ ne point craindre leur joug, « 
& peut-être dans la difpofitionde fe foumettre 4 l’obéiffance « 
de l'Eglife. Nous commanderons que dans tout le Royaume «. 
de Portugal, on tienne prêts les Soldats, tes. Vaifleaux avec «. 
Tes Munitions, & tout:ce qui fera. néceflaire pour P Armée, x. 
afin que letout , ou une partie, puifle fe joindre aux Troupes «. 
de ha faïnte Ligue, à moins que les Hérétiques, ou les Mau- «. 
ses d'Afrique ne vinffent encore nous attaquér, comme ils «& 
ont fait cette année. Les Luthériens,avec une Armée defoi: «. 
zamte,ou de foixante- dix Vaifleaux de Guerre, ayant ravagé « 

Vuuui 


LIrvRE 
XXXII. 


MICHEL 





BONELLI 
D CU 








LIrIvRrReEz 
XXXIL 


MicHEL 
BONELLI. 











710 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


» les Côres de ces Mers Occidentales, avoiént reéfolu de venir 
» fondre en Portugal ; & ils n’en furent détournés que par la 
» nouvelle,qu'ils apprirent que notre Armée Navale étoit difpo. 
» fée à les bien recevoir. Cela les obligea de fe retirer ; notre 
» prévoyance leur Ôta des mains une riche Prife : car fans notre 
» Armée, ils fe feroient emparés aifément des Vaiffeaux, qui re- 
» tournoient richement chargés des Indes Orientales, & Occi- 
5» dentales ; avec ces dépouilles, ils n’auroient pas manqué de 
» faire une fanglante Guerre à l’Eglife. L’attente de certe Flotte 
» nous a empêchés de donner au Printems dernier le fecours 
» que nous nous propolions de donner à la fainte Ligue ». 

« Pour ce qui eft de notre Mariage avec la Princefle Mar- 
» gucrite de France, Sœur du Roÿ Très-Chrétien , nous en 
» avons traité jufqu’à préfent avec les méfures, que je fuis 
» obligé de garder, & pour la Dignité de ma Perfonne , & 
» pour la gloire de mon Etat. Maïs Votre Sainteté ayant char- 
» gé le Révérendiflime Cardinal Aléxandrin de nous en par- 
, 4 nous l’avons écouté avec Joye ; & nous avons reçu avec 
» refpect les Confeils qu’il nous a donnés de la part de Votre 
» Sainteté, Ces Confeils font voir à tout le monde l'affection 
» Paternelle qu’elle nous porte; le zéle ardent dont elle eft 
» animée pour l'intérêt commun de la Chrétienté ; fa Vigilance 
5 Paftorale à fecourir la France afflisée de Guerres Civiles, à 
» prévenir les malheurs dont elle eff menacée, & à remédier 
» aux défordres quien pourroient bannir la Religion; fes em- 
» preflemeñs enfin pour moyenner une Paix Générale entre 
» tous les Princes Chrétiens, & exciter dans leurs cœurs la 
» Charité de JEsus-CHRIST , qui fe refroidit tous les 


_» jours ». 


« Toutes ces Confidérations, & le rare mérite d’une Prin- 
» cefle très-accomplie, nous ont fait réfoudre de la demander 
» en mariage, & de charger le Révérendiflime Cardinal Alé- 
» xandrin de cette Commiflion. A fon arrivée en France, il 
» y trouvera notre Ambafladeur chargé auf de nos Ordres, 
» pour en faire en notre Nom la Demande avec lui, Si on 
» voit la Cour difpofée à cette Alliance, je me mettrai auffitôt 
» en état de l'aller époufer. Je crois que mon Mariage avec 
» cette. Princefle portera le Roy fon Frere à entrer dans la Li- 
» gue fainte. Sa pd Piété, & les éxemples de fes Augultes 
» Ancêtres, qui, par leurs Viétoires remportées fur’ les Enne- 
» mis de lEglife, ent mérice le glorieux Titre de Rois Très- 
» Chrétiens, l'engageront à fecourir la Religion dans l’extrè- 


Le 








DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 711 


me néceflité, où elle fe trouve réduite. Pour témoigner à Sa « 
Majefté combien j'eftime l'honneur de fon Alliance, & faire « 
connoître à toute l’Europe avec quelle ardeur je défire con- « 
tribuer à retirer l’Eglife de l’oppreffion des Turcs, je ne de-« 
mande pour la Dot de cette Princefle, que l'Union du Roy « 
Très-Chrétien avec les autres Princes , qui fe font ligués « 
avec Votre Sainteté, pour faire la Guerre aux implacables « 
Ennemis de JEsus-CHRIsT, & de tous ceux qui font pro. « 
feffion de l’adorer. Je prie Dieu, Très-Saint Pere, qu’il con- « 
ferve long-tems Votre Saïnteté pour le bien général de fon « 
Eglife. A Lifbonne ce vingtiéme Décembre 1 $71 ». | 

Toute certe Lettre montre fenfiblement le zéle , & la bonne 
volonté du jeune Roy de Portugal, âgé alors de dix-huit ans. 
On y voit aufli que notre Cardinal avoit bien avancé dans cetre 
Cour les affaires, pour lefquelles il y avoit été envoyé. La 
grande réputation de faintgté de Pie V,& la célébre Victoire, 
que la Flotte Chrétienne venoit de remporter fur celle des 
Turcs , ne contribuérent pas peu à l’heureux fuccès des Né- 
gociations du Légat. Avant Îa fin de Décembre il reçut un 
Exprès de Rome, & un Ordre très-preflant de fe rendre fans 
délai à la Cour de France, où en étoit fur le point de conclure 
le Mariage de la Princeffe Marguerite de Valois avec Henry 
Roy de Navarre. Ce Prince FE le malheur d’être engagé 
dans le Parti des Calviniftes, fon Mariage avec une Dame de 
France pouvoit être préjudiciable à la Religion. C’eft ce que 
le Saint Pere craignoïit extrêmement ; & il étoit réfolu de s’y 
oppofer de toutes fes forces. 

Pour féconder les intentions de Sa Sainteté, le Cardinal 
Légat partit de Lifbonne au plus fort de PHyver. 1l ne fut pas 
plutôt entré fur les Terres de France, qu’il y reçut une partie 
des honneurs extraordinaires, ne lui préparoiït à Blois, o 
étoit la Cour. Dans PAudience fecrette qu’il eut du Roy Char- 
les IX, le Cardinal Aléxandrin lui déclara d’abord , que le 

lus ardent défir de Sa Sainteté étoit de le voir entrer, avec 
Le autres Princes Chrétiens , dans la Ligue contre les Turcs; 
que cette Aion feroit véritablement digne d’un Fils Aîné de 
l'Eglife, & du zéle de fes Illuftres Ancètres, qui avoienr fi 
fouvent expofe leurs Perfonnes facrées, & prodigué leurs Tré» 


fors, pour défendre la Religion contre Îles Infidéles ; que fi. 


uelques-uns d’eux, dans la néceflité des affaires , avoient fait 
Alliance avec l’Empire Othoman, Sa Majefté pouvoit la rom- 
pre , en faveur de la Ligue fainte formée contre l’Ennemi com- 
mun de tous les Princes Chréviens , & de leur Religion. 


Livre 
XX XII. 


MicHEL 
BONELLI. 








XXI. 
Le Lévat part 
pour la France. 


AQ@. San. Tom.I, 
Maii p. 675. D. 140, 


XXII 
Il y eft magnif- 
quement reçue 


X XIII. 


Ce qu'il propofe, . 


touchant la Ligue 
contre les Turcs. 


LIVRE 
XXXII. 


MICHEL 
BONELL1:—. 
RE SES 





Ibid, n. 241. 
XXIV. 
Et fur quelques 
autres Articles, 


N. 243. 


XX V. 
Spécialement 
touchant le Ma- 
. de Ja Prin- 
- cefle Marguerite 

de France, 


XX VI. 
Réponfe du Roy. 


712 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 

Le Légat ajouta que le Voyage de l'Evêque d’Acqs à Conf- 
tantinople avoit donné de violens foupçons à Sa Sainteté ; 
d'autant plus que ce Prélat pañloit pour un Homme qui avoit 
abandonné la Foi de l’Eglife ; qu’on craignoit qu'il n'eut né- 
4 quelque chofe à Venife , en faveur des Proteftans contre 
e Roy d’Efpagne, au préjudice de la Ligue fainte nouvelle- 
ment conclue; & que le retardement de Philippe Strozzi, à une 
rade proche de la Rochelle, faifoit penfer, que fous prérexre 
d'équiper pour les Indes nouvellement découvertes par les 
François, il ne prit peut-être la route du Levant, pour aller 
croflir l'Armée des Infidéles. | 

Mais comme le Mariage de la Princeffle Marguerite de Fran- 
ce Duchefle de Valois, étoit l'affaire qui tenoit le plus à cœur 
au Pape, & à fon Légat; ce fut auffi fur cet article que le Car- 
dinal infifta plus fortement. Il ne diffimula pas les grandes 
qualités que tout le monde reconnoifloit dans le Roy de Na- 
varre; mais il prétendoit que fon attachement à la nouvelle 
Héréfie, devoit empêcher Sa Majefté de lui accorder fa Sœur ; 
parce que la diverfité de Religion entre l’'Epoux & l’Epoufe 
diviferoit leurs efprits & leurs cœurs; & que cette Alliance 
feroit un jour une fource de troubles également funeftes à 
l'Eglife , & à la France. Après avoir afluré à Sa Majefté, que le 
Pape Pie V ne confentiroit jamais à cette Alliance, & qu'il 
n’accorderoit point la Difpenfe, fans laquelle on ne pouvoit 
la faire, à caufe de la Parenté ; il dit que le Roy de Portugal 
étoit un Prince aufli brave, que zélé pour la Foi; qui sell 
meroit très-honoré de fon Alliance avec le Roy Très-Chré- 
tien; & qu'il s’engageroit de l’y faire confentir, pourvü que 
Sa Majefté témoignat l’agréer ; que ce Mariage, avantageux 
aux deux Royaumes, feroit très-utile à l'Eglife , & très-agréa- 
ble au Vicaire de JEsus-CHRIST, qui vouloit bien en ètre 
le Médiateur ( r ). | | 

Charles IX ayant écouté, avec beaucoup d'attention & de 
bonté, tout ce que le Légat Apoftolique étoit charge de re- 
préfenter à Sa Majefté, lui répondit qu’il étoit plein de fen- 
timens de reconnoiffance & de vénération pour le Vicaire de 
Jesus-CurisT, dont il avoit éprouvé la tendre affection pour 
fa Perfonne , & pour fon Royaume : que le choix, qu’il avoit 


(1) Si cum Luftano, Catholici nominis | ad fecuritatem tutiflimum , & ad rerum am- 
Principe lonoc clariflimo , affinitatem , am:- | plificationem utiliffimum : ad eamrem Piura 
citiamque junxiflet, id fore Gallix Regi, | adjutorem fe & internuncium profiteri. Ait, 
gegnoque , & ad disnitatem glorioium, &1Sazéf, Tom. I, Mais pag. 676. 1. 142. ei 

alC 


DE L'ORDRE DE S$. DOMINIQUE. 713 


fait du Duc d’Anjou fon Frere à la Charge de Généraliffime 
de fes Armées, écoit une preuve publique de fon zéle pour 
la Religion ; puifque, pour venger PEglife & les Aurels, de la 
fureur des Huguenots, il expoloit une Perfonne qui lui ecoit 
infiniment chére : que les Guerres Civiles avoient tellement 


LIVRE 
X XXII.. 


me mm 


MicHEL 
BONELILI 
Lens ru os Aa CT |: à 








épuifé fon Epargne, qu'il avoit la douleur de ne pouvoir for. 


tifier l’Armée Chrétienne, d'hommes & d'argent felon les dé- 
frs de Sa Sainteté ; mais qu’il lui engageoit fa parole, qu'auff- 
tôt que fes affaires feroient un peu remifes, il ne manqueroit 

as : foutenir avec éclat la qualité glorieufe, qu’il avoit hé- 
ritée de fes Ancètres, de Prorecteur du Saint Siége, d'azyle des 
Peuples opprimés, & de Défenfeur de la Religion Chrétienne. 
Sa Majefté ajouta que l’Evêque d’Acqs, qui alloit Ambaffa- 
deur au Levant pour certaines affaires, n’avoit garde de rien 
négocier au préjudice des Princes Chrétiens, ou du S. Siége; 
” pour lui il prioit Dieu de lui envoyer plutôt la mort, que 

e permettre qu’il eût la moindre peniée d'empêcher une Li- 
gue fi fainte ; qu’il le prenoït à témoin que l'intérêt de la Re- 


gion, & le Salut de la Chrétienté, lui étoient plus:chers que 


fa propre vie (1 ). | 

Touchant le Mariage du Roy de Navarre avec Marguerite 
de France, le Roy affura qu’il avoit été conclu pour de puiflan.. 
ces raifons d'Etat, de l’Avis des Princes ,& des Hommes fages ; 
* & que le repos public dépendoit de là : qu’au refte le Roy de 
Navarre avoit de fi belles qualités, qu’il efpéroit que Dieu 
lui fairoit la grace d’abjurer l’Héréfie où il étoit engagé, & 
de fe rendre un jour l’ornement & l’appui de la Religion Ca- 
tholique. Ces vœux de Charkes IX furent depuis accomplis 
par la Converfion du Roy Henry IV. | 

N y a at ajoutent que le Monarque fe fentant 
preflé par les inftances réïtérées du Légat, lui dit : « Plût à « 
Dieu que je pufle vous dire tout; vous reconnoîtriez , le Pape « 


Ibid. n. 244. 


Jbid,n 245. 


& vous, que ce Mariage eft le meilleur moyen que je puife « 


employer, pour aflurer la Religion dans le Royaume, & «s 


pour exterminer les Ennemis de Dieu , & de la France. Au « 


refte, j'efpére que bientôt le Pape louera par l'événement « 
mon deflein, ma Piété, & le zéle ardent, que j'ai pour le « 
maintien de la Religion Catholique ». | | 

Après ces paroles le Roy ferrant la main du Cardinal, le 


De Thou. Lib. LI, 
ag. 787. 
l Hift, Eccl. Ltv. 
-CLXXII, n 103, 


(a) Optare fe à Deo , ut potius terra] publicæ falutem & dignitatem fibi primam 
fibi dehifceret , quäm ut tam præclarum ac| femper fuifle, vitäque chariorem. Tom. 1, 


fapttum fœdus impediret, Chriftianæ Rei-| Mai. pag. 676,0, 244. 
Tome IF, X xxx 
TT 


Livre 
XXXII. 


MICHEL 
BONELLI. 








Spondan. ad An. 
1571. 0. 7e 
Ja AG, ur fp. n. 146. 


XXVIT. 
Maladie du Pape. 
Le Légat retour- 
ne en diligence à 
Rome. 


XXVIIF. 
Il reçoit les der- 
niers. foupirs du 


funt Pipe. 


#14 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 
pria d'accepter un Diamant de grand LL: qu'il lui offroit , 
comme un gage de l’Amitié particulière qu’il avoit pour fa 
Perfonne, & de fon inviolable attachement au Saint Siege, 
en proteftant qu’il ne manqueroiït jamais au refpet qu’il lui 
devoir, & qu'il éxécuteroit bientôt le deffein qu'il avoit pro- 
jetté contre les Seétaires. Le Cardinal Aléxandrin refufa le 
Préfent ; & répondit qu'il fufffoit à Sa Sainteté, & à lui, d'a- 
voir la Foi d’un Roy Très-Chrétien, & que fa parole étoit la 
meilleure aflurance qu'il pouvoit en porter à bn Oncle. Le 
Monarque, fatisfait de cette réponfe , n'infifta pas davantage; 
mais après la mort de Pie V , il envoya à Rome au Cardinal 
Aléxandrin, le même Anneau, ou Diamant, dans le Chaton 
duquel il avoit fait graver ces paroles, pour témoigner la per- 
févérante Amitié qu'il lui avoit promife , & fa refpettueufe 
foumiflion envers le Saint Siége : 


Non minus hec [olida eff pictas, ne pietas pollit mea [anguine 


folvi. | 


La Légation, que notre Cardinal venoit de remplir, avec 
beaucoup de prudence, quoique dans un âge peu avancé, lui 
fit beaucoüp d'honneur :elle auroit été fans doute d’une grande 
utilité pour la République Chrétienne, fi le Seigneur avoit 
prolongé les jours du faint Pontife, qu'il avoit donné à l'Eglife 
dans fa Miféricorde. Maïs les grandes auftérités de Pie V, 
jointes à de plus grandes infirmités, qu’un efprit de Péniten- 
ce lui faïfoit diffimuler, le jettérent dans. une maladie , qui 

arut dangereufe au commencement d’Avril r57z. Dès que 
ke Cardinal Aléxandrin en fut averti, 1l partit en diligence 
de France, & arriva dans le même mois à Rome, où il fe cint 
continuellement auprès de fon faint Oncle, pour lui rendre 
coures. fortes de fervices, & profiter de fes éxemples de Vertu. 
H cut l'honneur de lui adminiftrer le Saint Viatique; & d’en- 


tendre le Difcours fi touchant que fit Sa Saintere à quelques- 


uns de fes Amis les plus familiers, où les plus zélés pour le 
bien de l’Eglife. 

Peu de momens aprés ce Cardinal reçut fa Bénédi&ion, & 
Jes derniers foupirs : Bienheureux Pape Pie V'; & rapporta 
fes dernières paroles à l’Afemblée des Cardinaux , pour les: 
engager , felon les défirs de Sa Sainteré , à lui donner prompte- 
ment un Succefleur prudent, fage, zélé, capable de remplir 
#nce fi grande Place, & rel que le demandoïienr les befoins de 
PEglife dans les circonftances, où on fe trouvoit. Dans les f3 





DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. #r$ 
Conclaves, où il entra depuis, il fuivit toujours religieufement 
ce plan, fans aucun efprit de parti, n’ayant en vüe que les in. 
térèts de JEsus-CHRIST,& ne confidérant que le mérite 
des Sujets. Il donna fucceflivement fon Suffrage, pour la créa- 
tion des Souverains Pontifes, Grégoire XIII, Sixte V, Urbain 
VII, Grégoire XIV , Innocent IX, & Clement VIIE Auf 
fuc-il toujours précieux à tous ces Papes, qui lui donnérent 
comme à l’envi des marques de leur confiance. 

Avant la mort de Pie V , le Cardinal Aléxandrin avoit été 
fait Préfet de la Congrégation du Saint Office ; &, felon quel: 
ques Auteurs, Préfident de la Congrégation des Cardinaux 
députés pour les affaires de la Guerre fainte contre les Turcs. 
Grégoire XIII le fic entrer dans celle des Réguliers, & bien- 
tôt après il le nomma Préfet de la même Congrégation. Dans 
tous ces Emplois notre Cardinal fit paroître tant de lumiére 
de piété, d'expérience , de droiture , & de fermeté, qu’on di- 
foit de lui à la Cour de Rome, ce qu’on en avoit déja dit 
dans celles de Madrid & de Lifbonne, qu’il avoit bien mérité 
toute la tendrefle de faint Pie, puifqu’il écoit le fidéle Imita- 
teur de fes Vertus (1 }. | 

Il le fut particuliérement de fon zele pour la pureté de la 
Foi, & le Salut des Ames. Les ravages que les Héréfies de 
Calvin & de Luther, faifoient tous les jours parmi les Peuples 
_apellés es Ligues Grifes, dans les Alpes, engagérent ce Cardi- 
nal à chercher les moyens d'arrêter les progrès de l’Erreur; & 
de 4 ses la véritable Religion, ceux , que l'ignorance, ou 
la féduction , avoient déja féparés de la Communion du Saint 
Siége. Il ne fe contenta pas d'envoyer dans le Pays des Grifons 
des Prédicateurs de l'Evangile , & de les y entrerénir à fes dé- 
pens ; mais pour rendre leur Miniftére plus utile aux Habitans 
de ces Montagnes, il y fonda un Collège, ou Séminaire ; au- 
quel il affigna pour toujours de bons Revenus; & il en donna la 
Direétion à des Eccléfiaftiques choifis, capables d'élever les 
jeunes Gens dans la Doctrine de l'Eglife , & dans les bonnes 
mœurs. Fontana, après un Auteur plus ancien , met cette 
Fondation en l’année 1580, fous le Pontificat de Grégoire 
XIII ( 2). 


(1) Alexandrinum Cardinalem unicè Piusf numinis metuentem animum, &c. Folseta 
diligebat, non tan ob fanguinis... necefli-| Lib. 11, de Sucr, Fed. Ho 
tudinem, quäm ob egregias virtutes, ac] (2) Cardinalis F, Michael Alcxandrinus 
præftans ingenium, integrofque & caftos| Patrui Beati Pii zelum Catholicæ Fidei pro- 
mores, & vitæ curfum continenter aétæ ;| movendæ imitatus, graflan «m Harefim in 
tum autem Religionis ftudium, divinique| Rhætia comprefluius, Semin-rium proprio 


Xxxxi] 


Livre 
XXXII. 


Den n en eR() 
MicHEL 
BONELLT. 
PR 
XXIX. 

Et fe conforme à 
fa volonté dans fix 
Conclaves, où il 
fe trouve. 


XX X. 

Il enuc dans 
prefque toutes les 
Congrégations; & 
s’y fait eftimer. 


X XXI. 

Le Cardinal Alë- 
xandrin facilire la 
Converfion des 
Gzifons. 





716 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 
LIVRE Après la mort de ce Pape, arrivée le dixième d'Avril 1585; 
XXXII le Cardinal Aléxandrin porta tous fes Amis à élire le Cardinal 
gras Montalte ; qui monta fur La Chaire de Saint Pierre » le DE 
Bones, duatriéme du même mois, le quatriéme jour depuis que les 
_———” (Cardinaux étoient entrés dans le Conclave, au nombre de 
XXXII.  quarante-deux. Mais avant que de procéder à cette Ele&ion, 
tn ils étoient tous convenus, & s’étoient engagés par ferment, 
XXXII, 10. Que celui qui feroit élû Pape, travailleroit à entretenir la 
| es Paix entre les Princes Chrétiens, & les exhorteroit à s'unir 
* contre les Turcs, les Hérétiques, les Schifmatiques, & les au- 
tres Ennemis de l’Eglife. 2°. Qu'il ordonneroit à tous res Juges, | 
& Officiers de l'Etat Eccléfiaftique, de rendre compte de leur 
conduite , & qu’on en donneroit avis aux Peuples, afin de re- 
cevoir leurs plaintes. 3°. Qu'il ne tranfporteroit point le Sainz 
Siége hors de Rome, à moins d’une néceflité preffante , ou 
d’une raifon avantageufe à l’Eglife, confirmée par Îe Sacré 
Collége. 4°. Qu'il n’éléveroit à la Dignite de Cardinal, que 
des Sujets de bonnes mœurs, recommandables par leur Vertu, 
| & par leur Doctrine; & qu’il ne donneroïe point le Chapeau à 
tr, deux Freres, felon le Décret de Jules IIT. $° Qu'il ne pour+ 
"" ”  roit point aliéner les Biens Eccléfiaftiques, finon du confen- 
tement du Confiftoire. 6°. Qu'il ne lui feroit pas permis de 
déclarer la Guerre à aucun Prince, fans lavoir propofé au 
Sacré Colléce, & avoir pris en fecret les voix des Cardinaux. 
70. Qu'il s'engageroit à conferver tous les Priviléges , & tous. 
les Droits du Cardinalat; & qu'aucun Cardinal ne pourrie 
être dégradé , ni puni, que par le Confiftoire. 
XXXIV. Le Cardinal Aféxandrin , fuivant toujours l’efpric & les in- 
Leu Pe centions de’faint Pie , avoit beaucoup contribué à faire autori- 
énéral,danstour fer tous. ces. Articles, furtout le premier , le deuxiéme, & le 
PEat Eccéfufti- quatriéme. Il ne travailla pas moins à en proeurer l’éxécution 
eo en le nouveau Pape, Sixte V ; qui voulut partager en quelque 
maniére avec lui les Sollicirudes, & l'Autorité du: Pontificat,, 
en le faifant fon Vicaire Général dans la Ville de Rome, & 
dans tout l'Etat Eccléfiaftique , avec un pleia pouvoir de faire,, 
XXxxvV.  & d’ordonner tout ce qu’il jugeroit convenable, pour confer- 
ver ,ou rétablir partout le bon Ordre, la Difcipline, k- Juftice,, 


&ardinal, & la Police; laiffanc à fes lumiéres, à fa fagefle, & à fa pru- 





ære in Villa Tififis apud Grifones fandavit,. | fedis venerationem , ejaratis Lutheri & Cal. 
& perpetuis redditibus auxit; ut juvenesin | vini deliramentis , revocarent. Fortan. in 
illo Chriftianam pietatem edoéti , nationem | Muram. Domin.ad An, 1580. pag. 543. Col. 22. 
Alaru ad Jzsu-CHrisri;atque Apoftolicæ 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 17 


dence. le foin d’éxaminer , & de terminer toutes les affaires, 
foit purement Eccléfiaftiques, foit Civiles, ou Criminelles:; de 
revoir, & de réformer les Jugemens mal rendus par les Juges, 
& les autres Officiers de l’État Eccléfiaftique, par les Gouver- 
neurs, les Nonces, ou les Légats Apoftoliques. Sa Sainteté, 
en donnant au Cardinal. Aléxandrin une entière Autorité, 
pour accorder des graces, ou pour punir les Criminels, foit 
ar La confifcation des Biens, ou même par le dernier Supplice, 
fi permettoit en même tems d’éxercer cette Jurifdiction, ou 
par lui-même, ou par tel autre qu’il lui plaïroit de choifir, fans 
que ni lui, ni fes Auditeurs, ou fes autres Députés, puflent 
jamais être obligés de rendre compte de leur conduite à aucun 
Tribunal , pas même à celui du Pape (1). On peut voir cette 
Bulle de Sixte V, datée du premier de May 158 5, & rappor- 
tée dans le cinquième Tome du Bullaire des FF. Prêcheurs. 

Quelque étendus que fuflent les Pouvoirs, que notre Car- 
dinal avoit reçus, il en ufa avec tant de retenue & de modé- 
ration ;il choifit fi bien les Miniftres, dont il avoit befoin dans 
cette multitude d’affaires; & il veilla lui-même avec tant dé 
foin fur leur conduite, afin qu’elle fur fans reproche ; que per- 
fonne ne fe plaignit, Ennemi du Vice, & Protecteur de l’Inno< 
cence, on le vit toujours plus porté à pardonner, qu’à punir: 
Son défintéreffement furtout lui fe honneur. 1} aida la vioi- 
lance du Pontife pour faire obferver les Loïix ; & on ne Jui im 
puta jamais ce que le Public condamna quelquefois comme 
trop févére, ou trop rigoureux. Auffi ne fe fit-il Jui-même ni 
d’Envieux, ni d’Ennemis, Cependant la confiance, dont le Pape 
Phonoroit, croifloit tous les jours. Sa Saïnteté lui donna le Ti- 
tre de Saint Laurent ir Zucina ; & Îe chargea d'éxaminer les 
Procès Verbaux, ou les Informations faites pour la Canonifa. 
tion de faint Didace ; dont le nom fut mis avec beaucoup de 
folemnité dans le Catalogue des Saints, par une Bulle du 
feprième Juillet r588. 

Certe Cérémonie avoit été précédée d’une autre, qui inté- 
refloit plus particuliérement le Cardinal Aléxandrin, & dont 
il fit les honneurs. Je parle de la Tranflation du Corps de faïne 
Pie , qu’on porta avec une pompe extraordinaire , de l’Epslife 
de faint Pierre, où il étoit en dépôt, dans celle de fainte Ma: 


tempore, nobis, aut fuccefloribus noftris , | szcipit : Cum diverfis graviffimis curis » KCe 
suianem reddere tu , vel cui Anditores., aut [ Bufer, Ord. Tom. V', pag. 429: ‘ 


_Xxxxiij 


(x ) Abque eo qudd de illis ullo unquam É te delegati , teneamini, &c. In Bullz, que 


LiIvRE 
XXXII. 


MICHEL 
BONELLI. 
As ns ne ge. À 








Pag. 439. 


XXXVI. 
Qui en ufe avec 
beaucoup de pru- 
dence & de modé- 
ration. 


XX XVII. 
Tranflation du 
Corps des. Pie. 


718 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


Livre rie Majeure; où le Pape Sixte V, pour rendre éternelle fa re: 
XXXII, Connoifflance envers le faint Pontife, fon Bienfaireur, lui avoit 
fait élever ce fuperbe Maufolée de Marbre blanc, qui fait en- 

MICHEL core aujourd hui un des beaux Ornemensde la Ville de Rome, 
PROS RS & l’objet de l'admiration des Etrangers. 

XXXVIIL Sixre V, après avoir rempli le Saint Siége cinq ans, quatre 
Mort . Sixte V, mois, & quatre Jours, mourut a Rome, non fans foupçon de 
& Urbain VIT Doifon , le vingt-fept d’Août 1590. Son Succefleur, Urbain 

VII, élà le quinze de Septembre fuivant, ne vècut que treize 
jours depuis fon Election: Dieu n'ayant voulu que montrer à 
fon Eglife un Pape, dont les Vertus faifoient tout efpérer au 
Peuple Romain. Notre Cardinal entra donc pour la quatrième 
fois dans le Conclave, qui fut un Vi plus long que les précé- 
dens. Le Cardinal de Crémone y fut élû le cinquiéme de Dé- 
XXXIX.  cembre: il pritle nom de Grégoire XIV, & il fignala le com- 
Nouveaux Titres . ETRET 
dhonreurduCar. Mencement de fon Pontificat par de grandes libéralités. Le 
dinal Alérandrin, Cardinal Aléxandrin, qui eût beaucoup de part à fa confiance, 
reçut de nouveaux honneurs, étant pañlé dans l'Ordre des Car- 
dinaux Evêques, avec le Titre de Cardinal Evêque d’Albano, 
qu'il conferva jufqu’à fa mort. 11 fut déclaré en même tems 
Protecteur. de Savoye ; & le Roy. Catholique Philippe IT, lui 
donna le Marquifat de Bofco fa Pacrie ( 1 ). Mais il ne püût ren- 
dre de longs fervices à Grégoire XIV, qui n’occupa la Chaire 
XL. de faint Pierre , que pendant dix mois & dix jours. 
; Grégoire XIV, Ce Pape, qui avoit d'excellentes qualités, & qui avoit mené 
ouhaite qu’on éli- : . +. ‘ 
fe de fon vivanr, Une vie fort pure, fentant bien qu’il approchoït de fa fin, fit 
fon Succefleur.  affembler tous les Cardinaux le quatriéme d'O&obre 1 $9r; 
& il leur dit, les larmes aux yeux, qu'ils l’avoient placé malgré 
lui fur le Saint Siège; que fes infirmités l’avoient empêché de 
remplir comme il auroit du une Dignité fi élevée ; qu'il les 
rioit d’excufer fes négligences ; qu’il leur recommandoit l’E- 
nr pure , & fes Neveux ; & qu'ils lobligeroient, s’ils vouloient de 
on vivant procéder à l’Eleétion de fon Succefleur. Les Cardi. 





X LI. naux, qui ne le croyoient pas fi mal, louérent fon attention, 

a so & l’exhortérent à ne penfer qu’à fe rétablir. Mais il mouruf 
” le quinzième du même mois, âgé de cinquante-fept ans. Inno- 

cent IX qui lui fuccéda, avoit de grands deffeins pour le bien 


de la Chrérienté : il confirma, comme avoit fait fon Prédé- 
(1) Proteétor Sabaudiæ declaratus eft,| tulo Marchionis Bofchi condecorarit, &c. 


 Epifcopus autem Albanenfis 1591, die 20| Ita. Sacr. Tom. I, Col. 275. 
mens Martii, eundemque Philippus IL Ti- 


DE L'ORDRE DE S$. DOMINIQUE. 719 


ceffeur, quelques Bulles de Pie V; mais la mort l'enleva à 
lEglife, deux mois après fon Exaltation, le trentiéme Deé- 
1$91. 
gene & dernier Conclave, où fe trouva le Cardinäl 
Aléxandrin, fur le plus tumultueux de tous, par l'opiniâtreré 
de la Faétion qui portoit le Cardinal de Saint-Séverin. Le fuc- 
cès en fut néanmoins très-heureux, tous les Cardinaux, au 
nombre de cinquante-deux, s'étant enfin réunis en faveur du 
Cardinal Hyppolite Aldobrandin, ui fut élu le tréntiéme de 
Janvier 1592, & prit le nom de Clément VIIE. … 
Ce Pape, fi célébre dans l’Hiftoire de l'Eglife, fut toujours 
un illuftre Défenfeur de la Doctrine de faint Thomas, & fit 
aroître dans toutes les occafions beaucoup d’inclination pour 
POrdre de faint Dominique. Par fa Bulle du vingt-cinq Sep- 
tembre 1 592; il déclara que les FF. Prêcheurs, dans les Pro- 


ceffions, & dans tous les Aëtes, tant publics, que particuliers, 


auroient le pas avant tous les autres Religieux Mendians, & 
non Mendians, & ne feroient précédés qué des Chanoines, 
des Clercs Séculiers, & des anciens Ordres des Moines, s’il 
s’y en trouvoit ; & défendit de les inquiétér là-deflus, Sa Sain- 
teré termina, par ce Décret Apoftolique, quelques Difpures 
excitées dans les Royaumes d’Aragon, & de Valence; où quel- 
ques Réguliers de différens Ordres ävoient eru pouvoir con. 
tefter , aux Enfans de faint Dominique , le rang qu'ils avoient 
déja tenû fans aucune difpute dans le Concile de Trente. 
Notre Cardinal, qui, dans fa Légation de France & d’Efpa- 
gne, avoit été accompagné par Hyppolite Aldobrandin, lorf- 
u’il n’éroit encore qu’Auditeur de Rote , fut toujours dans fæ 
she depuis qu’il eut pris le Gouvernement de l'Eglife Uni- 
verfelle. Ce Pape le confultoit volontiers dans les grandes af 
faires; & le déclara Protecteur du Royaume de Hongrie, & 
de divers Ordres Religieux , comme il Pétoit déja de celui de 
fainc Dominique. Le zéle, & les foins du Cardinal Aléxan- 
drin firent enfin conclure la Canonization de faint Hyacinte, 
qui fut faite au mois d'Avril 1594. Et l’année fuivante il fut 
un des Cardinaux qui opinérent en faveur de l’Abfolution du 
Roy Henry IV, dont les Ennemis trop déclarés ne cefloient 
de traverfer la Réconciliarion avec le Saint Siège. Enfin, le 
Pape Clément VIIL ayant établi une Congrégation, compo- 
fée de huit Cardinaux, & d’un certain nombre de Prélats, & 
Docteurs de différens Ordres, pour l’éxamen des nouveaux 


LIVRE 
XXXIL 


MICHEL 
BONELLt. 
D 








XLII. 
Election de Clé- 
ment VIII, 


XELIII, 
Zélé pour la 
Do&rine de faint 
Thomas , & très- 
favorable à l'Or- 
dre de faint Do= 
| minique. 


Hift. Eccl, Liv. 
CLXXIX,n,1211. 
Bullar. Ord. Tom. 


V» pags 497e 


XLIV, 
Ations de Piété, 
X L.V. 

Et de juftice dy 
Cardinal Aléxans- 
drin.. 





a 


Lrvee 
XXXIL. 


MICHEL 
BONELLI. 
Dune de "A 








Jean-Rapt. Feuillet, 
29 de Mars , p.782. 


XLVI. 
Saintes libéralites. 


XLVIL 
$a mort. 


Echard, Tom, II, 
pag: 323. Col. 2, 


XL VIIL 
Son Epitaphe. 
Ita, Sacr, Tom. 1, 

Col. 275. 


710 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


Evêques, notre Cardinal, felon un Auteur Moderne, fut mis 
à la rêre de cette nouvelle Congrégation. 

Maïs ni ces occupations mulripliées, ni tous les honneurs 
par lefquels les Souverains vouloient lui marquer leur affec- 
tion & leur eftime, ne lui firent jamais oublier fon état de 
Religieux. Il aima coujours fa premiére Profeflion , & il en 
conferva l’efprit. Parmi tous les embarras où il fe trouva pen- 
dant trente-un ans de Cardinalat, la Prière fit toujours fa pre- 
miére occupation, ou fa confolation. S'il reçut les bienfaits de 
quelques Princes, il en fit part aux Pauvres, aux Hôpitaux, 
aux Eglifes : & rien ne fut capable de lui faire abandonner, ou 


négliger les intérèts de la Religion , ni la caufe de ceux qui fouf- 


froient perfécution. Sous le Pontificat de Pie V & de Grégoire 
XIIL, l'illuftre Barthelemy de Carranza avoit trouvé en fa per- 
fonne, tout le zéle d’un véritable Ami, & la tendrefle d’un 
Frere. 

En vifitant les fept Eglifes de Rome, le pieux Cardinal fut 
attaqué d’une pleuréfie, qui le conduifit bientôt au Tombeau. 
Dans cette derniére 2e il reçut la Vifite , & la Bénédiction 
du Pape; & mourut fort faintement le vingt-neuf de Mars 


1598, dans fa cinquante-fepriéme année (1). Son corps fut 


enterré fans beaucoup d'éclat, ainfi qu’il l’avoit fouhaité, dans 
l'Eglife de la Minerve : mais le Cardinal Pierre Aldobrandin, 
Neveu de Clément VIII, lui fit depuis conftruire un beau 


Maufolée, fur lequel on grava une Epitaphe, qu’on y lit en-. 


core (2). | 





(1 ) Sub Clemente VIII , Regni Hungariz, 


variarumque Congregationum Proteétor da- 


tus : demum verus Pauperum Pater , quorum 
in finum plura quotannis aureorum millia 
largiffimä caritate profundebat , fanétiflimé 
ut vixerat devixit anno 1598, die 29 Martii, 
ætatis $7 decurrente, &c. 

(2) Fr. Michaeli Bonello, Ord. Prædica- 
torum, S. KR. E. Cardinali Alexandrino, 
Epifcopo Albanenfi , Pii V exeodem Ordine 
Santiflimi Pont. Sororis Nepoti , ab eoque 
ad graviflima fedis Apoftolicæ negotia mo- 
deranda adhibito Legato,facri fœderis ineun- 


di caufà , ad Reges in Galliam, Hifpaniam ; 
Lufitaniam, cun&is à fe pro Republica fuf- 
ceptis ftrenuè ac fæœliciter perfunéto , Reli- 
gionis , prudentiæ , intepritatis , eximizque 
virtutis laude præftantiflimo Vixit ann. $6 
M. 4. D. 6. Obiir 4. Cal. Apr, 1598. Quod 
illi Monumentum , ob Joainnem Aldobrandi- 
num Fratrem in Sacrum Collecium à Pio 
Coaptatum , aliaque ejus avunculi in fe, fa- 
miliamque fuam merita, Cleinens VIII. Pope. 
Max. inftituerat, Petrus Card, Aldobrandi- 
nus S.R, E. Camerarius Gratam patrui volun- 
tatem fecutus Collegæ opt. pol. anno 1614« 


CA 





Se 


SIXTE 


Ent. ee 


DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. ar. 








SIXTE FABRI DE LUCQUES, ET HYPOLITE- 
MARIE BECCARIA,GENERAUX DE L'ORDRE 
| DES FF, PRESCHEURS. 


Ç: xTE FABR1,apellé quelquefois Sixte de Lucques, parce 
« Jqu'il étoit iflu d’une ancienne & noble Famille de cette 
Ville, naquit le quatrième jour d’Août r $40. Quoique favo- 
rifé des dons de la Nature, & des préfens de la Fortune. il 
ne mit point fon efpérance dans les Richefles, ni fon bonheur 
dans les plaifirs, que le Siécle lui offroit. L'amour de la Vertu 
& de l'Etude pofléda fon cœur ; & il fçut employer fi utile- 
ment fes premières années, dans les Ecoles de Naples, que 
lorfqu'il embraffa lInftitut des FF. Prêcheurs, dans le Cou- 
vent de fainte Catherine, vers le commencement de 1556, 
il fçavoit déja plufeurs Langues Orientales , furtout la Grec- 

ue, & l’'Hébraïque. Envoyé depuis à Bologne, pour y étu- 
Fa la Philofophie, la Théologie , & le Droit Canonique, les 
progrès qu'il fit dans toutes ces Sciences furent également 
rapides ; enforte que non moins diftingué par fon génie, que 
par fa prudence, & la pureté de fes Mœurs , il fe vit prefque 
dès fa jeunefle dans diférens Emplois , qui demandent beau- 
coup d'expérience & de capacité {1 }. 

Ses ralens étoient déja affez connus, pour que le P. Séraphin 
Cavalli, alors Général de l'Ordre de Saint Dominique, lui don- 
nât la préférence fur plufieurs graves Perfonnages d’une vertu 
éprouvée. Il le prit d’abord pour l’un de fes Affiftans ; le fit 
Provincial de la Terre-Sainte, & quelque tems après lui con- 
fia la Charge de Procureur Général de l'Ordre en Cour de 
Rome. L’honneur que fe fit Sixte Fabri, dans ce difficile Em- 
ploi , répondit à l’idée avantageufe, qu’on avoit & de fa pro- 
bité, & de fon habileté dans les affaires. Le Pape Pie V & 
les Cardinaux prirent confiance en lui : & lorfque le Pere Gé- 
néral partit enfuite de Rome, pour aller vifiter les Maiïfons 
de fon Ordre dans les Provinces d’Efpagne , il le laïffa en fa 
re , Pour gouverner tout l'Ordre en qualité de Vicaire Gé- 
néral. 

Sixte remplit ce fecond Pofte, fans négliger les fonctions du 
diorum çaufà miflus , eà fe gcilit ingenii 
folertià , Religione , prudentià , ac gravitate 
morum, ut ad præcipuos fcholæ, repimi- 


nifque promoveri meruerit honores , &c, 
Echbard, Tom, II, pag 265. Col. 1. 


Yyyy 


- (r) FE, Sixtus Fabri Etrufcus, Lucæ nobili 
loco ad Annum circiter 1540 natus, adole(- 
çens Neapoli in fanétæ Catharinæ de for- 
mello ordinem amplexus , profeflus eft anno 
32557, die 22 Februarii ; Bononiamque ftu- 


Tome IF, 





SiXTE FABRI 


DE LUCQUES. 
ERP ES EEE" 


D 


Mich. Pie, 11 Pare, 
Lib. 1V, Col, 194. 
Fontan. L'aflim in 
Monuw. & in The, 
Dom. 
Echard. Tom. Il, 
pag. 126$, &c. 


I. 
Commencement 
de Sixte Faber ,ou 
Fabri. 


IT, 
Ses Emplois dans 
POrdre de S. Do- 
minique. 


Livrt 
XXXII. 


SiXTE FABRI 
DE LUCQUESs. 











III, 
Ileft fait Maître 
du Sacré Palais, 


Fontan. in Theatr. 
Pa8. 449 
Echard. Tom. 11, 
P2g: 166. 
Tho, Souv. 16 de 
Juin. pag. 59. 
Mift. Eccl. Liv 
CLXXVI » D, 40e. 


I V. 


Et Supérieur Gé- 


néral de fon Or- 
dre. 


712 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


premier; & après la mort de fon Général, arrivée le vingt-un 
de Novembre 1578, il continua à s'acquitter de tous les de- 
voirs de l’un & de l'autre Emploi, jufqu’en r 580, qu’il aflem- 
bla à Rome le Chapitre Général pour faire procéder à une 


Election. Il préfida lui même à ce Chapitre; & fa conduite. 


étroit fi généralement approuvée, qu’on ne doutoit point qu’il 
ne füt os Général par les Suffrages unanimes des Vocaux. 
Cependant le Pape Grégoire XTIT propofa trois autres Sujers, 
fur l’un defquels Sa Sainteté vouloit que le fort tombit , fça- 
voir Paul Conftable de Ferrare , fçavant Théologien, Thomas 
Zobbius, qui fut dans la fuite Maître du Sacré Palais, & Île Pere 
Paulin Bernardin de Lucques, illuftre Réformateur de Ja Pro. 
vince de l’Abruzze, aufli recommandable par fa haute Piété, 
que par fa rare Érudition, & par fes fçavans Ouvrages, dont 
on peut voir le Catalogue dans le fecond Tome du Pere Echard, 
page 274 & 275. 
Le premier des trois ayant été élu Général‘, cette Elec- 
tion fut très-agréable au Pape, qui marqua en même tems 
cftime qu’il faifoit de Sixte, en le nommant fon Théologien, 
ou Maître du Sacré Palais. Sixte Fabri, qui fuccédoit dans 
cette Charge au Pere Paul Conftable, n’en parut pas moins 
digne que fon Prédéceffeur : & comme il étoit fort verfé dans 
la Science des Canons, Sa Sainteté le chargea de revoir les Dé- 
crétales , d’en confronter l’ancienne Edition avec les Manuf- 
crits’, & d’en préparer une nouvelle, plus correcte que les pré- 
cédentes: c'eft ce qu'il éxécuta avecfa diligence ordinaire: Pier- 
re Maturus fçavant Jéfuice , en lui dédiant la Somme Hiftori- 
que de faint Antonin, fur laquelle il avoit fait des Notes , at- 
refte ce fair, & donne en même tems de grandes louanges à 
Sixte, dont il compare la Piété , & la Science du Droit, à celle 
du faint Archevêque de Florence. 

Paul Conftable étant mort à Vénife le dix-fept de Scprem- 
bre 1582, & le Chapitre afflemblé à Rome aux Fêtes de la 
Pentecôte de l’année fuivante, les Ele@eurs profitérent de la 
liberté qu’on leur laïfloit ; & Sixte Fabri, âgéalors de quaranre- 
deux ans, fut élu tout d’une voix Supérieur Général de fon 
Ordre. Ce délai n’avoit fervi qu’à faire mieux connoître fon 
mérite , & à faire défirer avec plus d’ardeur de le voir en place. 
Le Sacre Collège , & toute la Ville de Rome parurent prendre 
une part finguliére à cette Election. Lorfque le nouveau Gé- 

_néral, felon la coutume, alla fe préfenter à Sa Sainteré, fuivi 
de prefque tous les Religieux qui s’étoient trouvés au Chapi- 


EE 


" DE L'ORDRE DE S DOMINIQUE. #15 
tre , Grégoire XIII lui dit d’une maniér£e fort obligeante : 
Vous voyez maintenant , Pere Général, que le proverbe com- 
mun je vérifie en vous, ce qui eff différé , n'eff point perdu ( 1 ),. 

Pendant les fix années de fon Gouvernement, Sixte travailla 
avec beaucoup de zéle, pour l'honneur de l'Ordre , dont il 
étoir le Chef; pour la défenfe de la Foi, attaquée dans pref 
que toutes les parties de l’Europe ; & pour la Prédication de 
l'Evangile chez les Infidéles. Mais pour fe procurer de Sça- 
vans Miniltres, en état de remplir fes grands defleins, il éta- 
blit par l'autorité de Sa Sainteté une Ecole à Rome, & une 
autre à Péroufe, celle-là pour la Langue Hébraïque , & celle- 
ci pour la Grecque (1). Ces deux Etabliffemens fi dignes de 
fa Religion, & du zéle qu’il avoit pour la Propagation de la 
Foi , fuffiroient feuls pour éternifer fa Mémoire. 

Le défir dela Converfion des Juifs, quife trouvoient en grand 
nombre à Rome, fut peut-être ce qui donna occafion à l’Eta- 
bliffement de cette nouvelle Ecole pour la Langue Hébraïque. 
Pour la même raifon le Pape Grégoire XIII publia l’an 1584 
une Conftitution Apoftolique , par laquelle il étoit ordonné 
aux Evêques de nommer des Prédicateurs, pour annoncer 
l'Evangile aux Juifs, dans les lieux où ils auroient des Syna- 
gogues. Sa Sainteté leur donna lexemple en établifflanc à 
Rome un Prédicateur perpétuel, dont l'unique Emploi devoit 
être d’inftruire ceux de cette Nation, de leur expliquer une 
fois [a femaine les Myftéres de laReligion de JEsus-CHRisr , & 
d'éxaminer avec foin leurs Livres, particuliérement ceux qu'ils 
recevoient des Pays Etrangers. On ne manquoit pas d'habiles 
Gens, fort capables de bien remplir ce Miniftére. Mais le 
Pape préféra à tous les autres, celui que notre Général lui pré. 
fenta. Fontana l’apelle le Pere Sirlet, Juif de naïflance, élevé 
dans la Synagoue, & qui fe diftinguoit par fon fçavoir parmi 
tous les Rabins, lorfqu'éclairé & touché de la Grace, il avoit 
embrafle la Religion Chrétienne, & la Profeflion Religieufe 
dans l'Ordre de Die Dominique. Son éxemple avoit déja attiré 
beaucoup d’autres Juifs à la Foi, & par fes Prédications ïül 
procura ä un plus grand nombre la Grace du Baprème. C’étoit 
comme un autre Saul converti, d'autant plus formidable aux 
Juifs obftinés, qu’il étroit plus éxaétement inftruit de leurs 

(1) Gratule ,inquit, Eleétionem ruam. En | Græcæ fcholam erexit, Apoftolicà quà mu 
aerum illud erpa te Adagium, quod differtur, | nituserat, quâ & ad Minervam antea Romæ 
on aufertur, Ksbard. Tow. EH, pag. 266. | conftivuerat Hebraicam auétoritate, Ecbarde 


Col. ». js ô Hid. 
(2) Perufum inde perrexit , ubi & Lioguæ 


Yyyyi 


LtVRÉ 
XX XII. 


S1XTF FABRI 


DE Lucqaurs. 
TERRE EEE SN 





V. 

I! écablit une 
Ecole à Rome , & 
une autre à Pé- 
roufe . pour les 
Langues. 


VI. 
Prédicateur éta- 
b'i à Rome, pour 
la Converfñon des 


Juifs. 


Livres 
XXXIIL. 


EE 
SiXTE FABRI 
DE LUCQUEs. 








VIT. 
Réglement pour 
le progrès des Etu- 
des. 


VIII. 
Et de la vie ré- 
guliére, 


Fontan. in Monum. 
ad An. 1:8B+: 158$ 
paB. 547» 548. 


724 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


Dogmes, de leurs Traditions , & de tous les principes de leur 
Doctrine ( r ). | | 
Cependant notre Général ne différa pas la vifite de for 
Ordre; & il voulut la commencer par la Province de Lom- 
ardie , où il fit plufieurs fages Réglemens ; fi nous n’aimons 
mieux dire qu'il renouvella, & fit éxécuter les anciens, ranc 
pour la décence du Culte Divin , & la pratique des faints 
Exercices, que pour l'Education des Novices, & le progrès 
des Etudes. Ayant remarqué que les Queftions de la Théolo- 
gie Morale, quoique plus neéceffaires, ou plus utiles que celles 
de la Théologie Scholaftique, étoient ordinairement traitées 
avec bien moins d’étendue, & d'application, il diftribua de 
telle forte les parties de la Somme de faint Thomas, furtout 
fa feconde Seconde, que les Profefleurs pouvoient l'expliquer 
toute entiére dans l’efpace de quatre ans. 

En fortant de Lombardie, le Général entra dans les Erats 
de Vénife, & parcourut la Pouille, lune & l’autre Calabre, 
& toutes les Provinces des deux Siciles. Il avoit déja confirmé 
Ja Réforme naiflante de la Province de l’Abruzze , & il tâcha 
de l’étendre de plus en plus, en réglant fur le même modéle 
tous les Couvens, & tous les Monaftéres qu’il viftoit. Etant 
encore en Italie, il apprit avec joye les Travaux Apoftoliques 
de fes Religieux dans leurs Miffions parmi les Peuples de l’A- 
frique, & de l'Amérique. Il fçut auffi que plufieurs avoienc 
répandu leur fang, en prêchant JEsus-CHRIST aux Infi. 
déles ; que les Proteftans Anglois en avoient fait mourir quel. 
ques-uns dans l’Ifle Efpagnole ; & que les Difciples de Luther 
& de Calvin continuoïient à éprouver la conftance des autres 
dans l'Allemagne, & dans le Royaume de France, où la fu- 
reur des Séétaires mettoic tout en combuftion. 

Enfin , par des Lettres venues d'Orient , on apprit à Rome, 
que le Pere Paul, Chef des Miffionnaires Dominicains , qui 
depuis plufieurs années travailloient avec fruit dans la Vigne 
du S'igneur, au milieu de l'Arménie, avoit été inhumaine- 
ment maflacré par les Turcs, avec prefque tous fes Religieux, 
& un grand nombre d’autres Chrétiens. Notre Général com- 

(1) Cm autem multi effent in Urbe, qui [agnità veritate Chriftianæ Fidei , illam am- 
Apottolicum hoc Minifterium poffent adim- | plexatus , fub Dominicana rogä Deo fervire 


plere, Pontifex illud Fratri Sirleto Domini- | conftituit. Plurimos Judæzos ad Baptifmä 
‘cano demaudavit, qui tanquam alter Saulus | fuà Prædicatione atque exemplo addurit ; 


in Synagnga enutritus, À Chrifto de Cœlo |& fub Clemente VIII ; ultimis fui Pontificas | 


#ocatus, {ua Prædicatione Judæorum cor |tûs annis deceflit , &c. Foxten. is Monum. ad 
confunderet; nam inter Hebræos natus, at- | 47. 1584. pag, 548. Çol, 2, 6x Archiv. Mi 
q'e cdoëtus, nec non & Rabbinus efeêtus, fgeruin. : | à 


! 


. . v 


CR  — M SE me, = 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 72$ 
Muniqua ces Lettres au Pape Sixte V, élevé depuis peu fur 
la Chaïre de {ainc Pierre, & par ordre de Sa Sainteté, il fit 
venir de différentes Provinces , plufeurs nouveaux Prédica- 
teurs de la Foi, qu’il envoya en Arménie , pour remplacer 
les premiers, & confoler certe Eglife aflligée, en réparant, 
avec le fecours du Ciel, les pertes que luï avoient ‘caufé les 
Mahométans ( 1). Ceci arriva en 1586. 

Le Pere Général avoit convoque pour la même année un 
Chapitre Généraliffime, qu’il devoit tenir dans la Ville de Na- 


Livre 
XXXII. 


en ‘| 
SIXTE FABRI 
DE LUCQUES. 





1 X. 

Le Pere Général 
envoyc des Prédi- 
cateurs de la Foi, 
dans l'Orient, 


ples, & vs ue il efpéroit retirer de grands avantages, tant 


pour la perfection de la vie réguliére, que pour lutilité des 
Miffions Etrangéres. Mais les Guerres allumées dans prefque 
tous les Royaumes, & le déchainement des Hérétiques, qui 
rendoient les chemins peu aflurés , l’obligerent de différer cetre 
Aflemblée, fans pourtant l'empêcher lui-même de faire toujours 
la Vifite de fon Ordre. Ayant déja jt tout ce qui regar. 
doit les Maifons qu'il avoit en Italie ; il partit de Rome, & fe 
rendit par Mer en Efpagne. Pendant deux ou trois ans qu'il 
employa à parcourir ces vaftes Provinces, il y fit ce qu’il avoit 
fait dans celle de Lombardie, &il eut la confolation d'y trouver 


E:hard, ut fp, 
Ke 
Il fait fes Vifites 
dans les Provinces 
d'Efpagne. 


un nombre confidérable de Religieux ,dignes du premier Siécle 


de l'Ordre. S'il commença par la Province de Portugal, il eut 
le plaifir de voir l’Illuftre Louis de Grenade, & de s’édifier 
de la retraite de Don Barthelemy des Martyrs, dans fon Cou- 
vent de Viane. er | 

Mais les Hiftoriens ne nous ont point appris cette circonfs 
tance ; nous f{çavons feulement, qu'ayant été reçu avec hon- 
neur par le Roy Catholique Philippe IE , il fe trouvoit encore 


dans la Caftille , au commencement de l’annce 1589 , lorfque 


Je Pape Sixte V ayant lui-même convoqué le Chapitre Gé- 
néral de notre Ordre, Sixte Fabri fe rendit en diligence À 
Rome. Les Romains lui faifoient encore des De ne de 
Félicitation fur fon retour ; & les Provinciaux ou les Défini- 
teurs déja aflemblés ; fe réjouifloient de voir à leur tête un Gé. 
néral , qui par fa doétrine, fa régularité, fon zéle, & fon ex. 
périence , faifoit efpérer des fuccès toujours plus heureux, lorf, 
qu'un Envoyé du Pape vint lui infinuer qu'il devroit deman- 
| (r ) Qua de re monitus Magifter Genera- cis maximi juffà complevit Magifter ; & ex 
is Sixtus Fabri fummum Pontificem Sixtusn | diverfis Provinciis Ordinis multos volunta+ 
- gertiorem effe voluit ; qui juffc ill ug alios Erios Fratres in Armeniam mifit, qui damna À 
æperarios in Armeniam- deftinaret, qui fide- | Turcis, fidelibusillis illata reparavere. Fo 
Jem populum per Saçramentorum adminif- | 147, fæ Morum, ad An. 1536..pag. $49. 
prationcm in viam falutis dirigepent. Pontifi ki 
Yyyyil 


L 


XI. 

Le Pape SixteV,, 
convoque un Cha- 
pitre Génésal à 
Rome. 


LIVRE 
XXXII. 


SIXTE FABRI. 
DE LUCQUES. 








X11. 
Et dépofe de fon 
Autorité le Pere 
Général. 


3164 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 

der l'Abfolution de fon Office, lui faifant entendre que s'il ne 
prenoit ce parti, le Pape l'abloudroit de fon autorité. Le fage 
Genéral répondit à cet Envoyé, que fi Sa Sainteté vouloie 
l’abfoudre d'autorité, il n'avoic qu'à fe foumettre : mais que 
de demander lui-même fa Démiflion, c’étoit à quoi il ne croyoit 
point être obligé; vü même que quand il le feroit, on ne laif- 
feroit pas de confidérer cette action comme une néceflité, ou 
une baffe complaifance , qui ne lui feroit pas moins honteufe 
que la Dépofition même, 

Cette Réponfe ayant été rapportée au Pape, il fit fçavoir 
auffitôt aux Définiteurs que fon intention etoit qu'ils procé- 
daffent inceflanment à l’Election d’un nouveau Général, parce 
qu’il avoit jugé à propos de procurer quelque foulagement au 
Pere Sixte. La furprife fut grande, & le mécontentement gé- 
néral. L'un & l’autre paroifloit d'autant plus raifonnable, que 


ce Pape, en traitant un Supérieur Général juftement eftimé, 


XIII. 
Surprife , mé- 
contentement de 

sout l'Ordre. 


XIV. 
Et du Roy d’Ef- 


pagnee 


comme Nicolas IV avoit traite autrefois l’Illuftre Munio de 
Zamora, ne lui reprochoït rien; mais prétendoit feulement 
que fes fréquentes attaques de Goute, ou fes autres infirmi- 
tés , ne lui laifloienc pas aflez de forces pour le Gouvernement 
d’un grand Ordre. On prit la liberté de repréfenter à Sa Sain- 
tete, que pour remplir dignement les Fonétions de Supérieur, 
on n’avoit pas befoin de piés, mais de tête, & qu’il feroit dit. 
ficile de trouver dans un autre routes les grandes qualités, 
qu'on ne pouvoit ne pas reconnoître dans le Révérend Pere Gé- 
néral. Ce qu'il avoit fait pendant fix ans dans la conduite de 
fon Ordre ; & l'approbation générale de tous fes Religieux, en 
étoient de bonnes preuves. Le Roy d'Efpagne, ou fon Ambaf_ 
fadeur au nom de Sa Majefté Carholique, joignir fa recom- 
mandation, aux priéres , & aux vœux de tous les Définiteurs. 
Maïs l'infléxible Pontife n’écouta rien, & il fallut obéir ( x ). 

La fermeté d'efprit de notre Général n’avoit jamais paru avec 
plus d'éclat que dans cette occafion. La maniére, dont il céda 
aux volontés du Saint Pere, montra aflez qu’il méritoit de rem- 
plir plus long-tems une Place, qu'il avoiroccupée avec honneur, 
& qu'il quitta fans foiblefle. On s’efforça inutilement de pé- 


,(x) Paratis ad comitia omnibus, patri- | officioque præpediretur. Pro retinendo Sixto 
bufque jam Romæ præfentibus, antequam | fruftra cotus interceflit apud pontificem Or- 
adunarentur, auétoritate fummi Pontificis | do Prædicatorum , fe uno maxime regi ca- 
Sixtus nofter, fummo omnium ftupore & | pite fano repræfentans non pedibus ; fruftre 
mærore, loco movetur, & abrogatur, eo | & Hifpaniæ Rex ipfe fuam pro eodem inter- 
duntaxat titulo quôd inrerdum arthitride | po'uit commendationem , &c. Echard. Tom 
podagraque vexatus obeundis vifitationibus, | 11, pag. 266. | 


DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. #:7 


fétrer les vûes fecretres du Vicaire de JEsus-CHRiIsST, & 
en rapellant une femblable conduite de Nicolas IV , on faifoit 
bien des raifonnemens fur la premiére Profefhon des deux 
Pontifes. Mais pendant que les Politiques raifonnoient, & qué 
les Poëtes de Rome fe jouoient, à leur ordinaire, de ce qui 


occupoit les autres ( 1}, le Serviteur de Dieu ne penfoit qu'à : 


mettre tout A pour fon propre Salut. Toujours foumis 
aux ordres de la Providence, il coula fes derniers jours dans 
fa Retraite de fainte Sabine, occupé de la Prière, honoré des 


Lrvar 
XXXII. 


SIXTE FABRI 
DE LUCQUESs. 
Re commen ere 





X V. 
Conftince, & 
tranquillité du 
Serviteur de Diew 


Gens de bien, & chéri de tous fes Freres. Il furvécur deplufieurs 


années à Sixte V. S'il avoit furvécu de même à celui qui avoit 
été mis à fa place , on ne doute pas que l'Ordre de Saine 
Dominique ne lui eût rendu la même juftice, qui avoit été 
rendue à Martial Auribelli, vingt.neuviémé Général des FF, 
Prêcheurs, dépofé par Pie If, & rétabli avec. honneur par 
Paul IL Il eft vrai que le Succefleur de Sixte Fabri, élu dans 
te Chapitre de Rome, avoit routes les bonnes qualités , qui 
pouvoient confoler fon Ordre de la perte qu’il venoit de faire. : 

C’étoit le Pere HYPOLITE-MARIE BEcCAR1:A, No 
ble Piémontois natif de Montréal , ou Mondovi, Ville d’fta- 
lie, dépendante du Duc de Savoye. Ses Parens, Henry Bec- 
€aria, & Catherine Conzelli , étoient d’une ancienne Nobleffe 
du Pays. Mais je ne {çai fi quelques Auteurs, qui les font def- 
cendre des Empereurs Grecs, avoient aflez éxaminé leur Gé- 
néalogie , pour conftater ce fait. C’eft fans doute fur ce fon- 
dement qu’ils affurent que la Maïfon de Beccaria avoit déja 
donné plufieurs Illuftres Perfonnages à l'Eglife, & à l'Etat, 
également diftingués dans les Éettres, & dans le Militaire, 
Ce qu'on peut dire de certain , c’eft que le jeune Hypolite 
releva beaucoup l’éclat de fa naïflance, par celui de fes Vertus, 
& de fes rares Talens. | - 

Il naquit à Montréal fous le Pontificat de Jules III, l’an 
1550, & fit fes Etudes avec beaucoup de fucces dans les Eco. 
les de Milan, où il fe confacra au Seigneur fous PHabit de S. 
Dominique, dans le Couvent apellé de Notre-Dame des Gra- 
ces. Quoiqu'il fut encore dans fa premiére jeunefle, & d’une 
complexion extrêmement délicate, fa ferveur le fit paroître 
à l'épreuve des Auftérirés de FEtar qu’il venoit d’embraffer. 
La Retraite, & la Priére fervirent à corriger, ou à perfection- 
« (1) Quidim Poeta diterio ludens exame- | ft à Magifterio depofitus. Fossar, 5n Mons: 


trum vulgavit: Sixtus & in fexto fecie con- | pag. 547. | 
fiftere Sixtum : ed quôd fexto regiminis anno à 


HyrortTre- 
MaAR1:IE 
BFCCARIA, 
SR a 





Mich. Pie , I Part, 
Lib IV,Col, 314.&c. 

Thom. Souv. 3 
d'Aoùt, pag. 112. 


L 
Scs commence: 
MeDSe 





718 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


Lsvre ner fon naturel vif & bouillant ; & par une férieufe application 
XXXII à l'Etude, il devint en peu d'années un des Théologiens, & 
des Prédicateurs, qui fuflent alors les plus eftimés en Italie 

Marie (I ). 
BECCARIA. 





: Après avoir profeflé quelque tems la Théologie à Bologne, 
& conduit avec béaucoup de prudence , les Communautés de 
fainte Sabine à Rome, & de late Catherine à Naples, Bec- 
caria fut mis à la tête de fa Province de Lombardie l'an 1585. 
dl ficcédc à sine, Deux ans après Sixte V, qui goûtoit fort le caraëtére de fon 
c a Sixte, ; . . . . 
efprit, le fit Inquifiteur de la Foi dans le Milanez, puis Com. 
miflaire Général du Saint Office à Rome, & il n’y avoit pas 
encore un an qu'il remplifloit ce dernier Pofte , lorfqu’en 
1589, il fut élu Général de tout l'Ordre des FF. Prècheurs, 
dans fa trente-neuviéme année. 

Les maladies contagieufes, le grand Schifme, & les autres 
fléaux, dont on avoit été affligé dans le quatorziéme Siécle, 
n’avoient peut-être pas fait autant de ravages, que les nou- 
‘velles Héréfies continuoient d’en caufer dans plufieurs Pro- 








IL  . vinces du Nord, & dans celles de notre France. La on voyoit des 
Ravages caufés ; : 2 2e 

par les Hér&i- Monaftéres brûlés, ou occupés par les Luthériens; ici des Cou- 

ques vens pillés, & défolés par les Calviniftes. Et, ce qui étoit encore 


ie crifte! pendant que les plus fçavans, les plus éclairés d’entre 
es Religieux s'oppofoient avec zéle aux profanes nouveautés, 
& perdoient PA LR la vie, pour ne point perdre la Foi; on 
n’en trouvoit que trop, qui moins inftruits, ou moins en garde 
contre la furprife, fembloient s'être familiarifés avec des Monf- 
tres, dont la vüe même auroit dû leur faire horreur. C'eft prin- 
cipalement dans le Diois ,que l'Héréfe de Calvin avoit fait fes 
malheureufes conquêtes. 

I V. Notre nouveau Général crut qu’il étoit de fon devoir de 
rose chercher efficacement le reméde , & de l'appliquer à tous ces 
Reméde À tant de MaAUX: Pour y réuflir, il ne fe contenta pas d'écrire des Lettres 
maux, trés-preflantes dans toutes les Provinces de fon Ordre, d'af- 
fembler plufieurs Chapitres Généraux, & de porter de fages 
Ordonnances pour faire refleurir par-tout la Piété & l'Etude, 
en ranimant le zéle de ceux , qui étoient le plus en état de 
combattre l'erreur par leurs Prédications, & par leurs Ecrits, 
voulut fe tranfporter en-perfonne fur les Lieux, voir & con- 
" {1)F, Hypolitus-Maria Beçcaria de Mon- [ter illuftriores ævi fui Theologos , rum & 
teregali, vulgo Mondovi, à Patria fic nun- | concionatores facundiores totà Italia nu- 
_ gupatus Ligur Pedemontanus, Nobäi loco | merari meruerit, &c. Echard. Tom. TI, 

natus , Ordinem Mediolani in Gonventu | pag. 292. Cole 29 | 


gratiarum amplexatus, fiç emicuit, ut in- 
d A 
noitre 





DE L'ORDRE DE SDOMINIQUE. 5x9 
noître tout par lui-même, Le Pape, l'Empereur, le Roy :Ca- 
tholique, & plulieurs autres Princes Chrétiens, pour feconder 
fon zéle, lui accordérent volontiers tout ce qu’il jugea néceflai- 
re à l'éxécution de fes deffeins. 2. 

Les-trois premiéres années de fon Généralat furent em- 
ployées à la Vifite de tous les Couvens , ou Monafttres, qui 
étoient de fa Jurifdiétion dans toutes les parties de l'Italie ; dans 
le Piémont , le Milanez, la Tofcane ,le Royaume de Naples, 
ou de Sicile, & dans tout le Pays foumis aux Venitiens. Le 
Seigneur répandit une Bénédiétion particulière, fur les Tra- 
vaux, & les faintes Sollicitudes de fon Serviteur. Il rétablit, 
ou perfectionna par tout la Difcipline Réguliére, & le bon 
ordre ; excita l’émulation des jeunes Gens ; mit la plume à la 
main des Sçavans ; envoya de bons Théologiens en quelques 
Maifons , où on en manquoit; & fit reprendre l’Exercice du 
faint Miniftere aux anciens Religieux, qui pouvoient encore 
fervir utilement l’Eglife, & le Public. Il ne finifloit point fa 
Vifite dans une Maifon Religieufe, qu'il ne vit fes ts 
ces mifes en pratique. Il eft vrai qu’il en faifoit peu, content 
de faire obferver celles de fes Prédécefleurs, & donnant tou- 
jours l’éxemple de tout ce ” éxigeoit des autres. Il étoit ac- 
‘compagné de plufeurs Re ns , diftingués par leur Piété, 
& par leur mérite, dont les fages confeils, & les bons éxem- 
ples lui furent toujours d’un grand fecours, pour avancer l’œu- 
vre du Seigneur (*). De ce nombre furent les Peres Vincent 
Calci, Crémonois, & Aléxandre de Francifchis Romain. Dont 
le premier fut depuis élevé par le Pape Grégoire XIV àPE- 
vêché de Vénofa ; & le fecond à celui de Forli, par Clé- 
ment VIIL. Ho nn 

Pendant que ces deux Prélats remplifoient tous les devoirs 
de la Sollicitude Paftorale , dans leurs Diocèfes, Hypolite 
Beccaria, continuoit à remplir les fiens avec un zéle infatiga- 
ble. En 1592, il aflembla fon Chapitre Général à Venife ; où 
il fit ordonner que dans chaque Province, on. choïifiroit ua 
“Sujet , chargé d'écrire tout ce qu’on pourroit y trouver de plus 
remarquable , touchant la Sainteté, les Vertus, les Emplois des 
Religieux , & les Fondations des Couvens. Il prit fes arrange- 
mens pour la Correétion du Miffel, du Breviaire, & de tous 
les Livres du Chœur ; afin que tout s’y fit déformais avec plus 
de décence, d’éxactitude, d’uniformité, & de dévotion. La 
Province de Pologne étant trop vafte pour qu’un Provincial 
püût la vifiter, le Général jugea à propos de la divifer en deux. 

Tome IV, ZLrzrz 


( 


Liver 
XX XII. 


HyPOLITE- 
MaRï1IE 





BFCCARIA, 
RER 





V. 
Ce qu'il fait dans 
le cours de fes Vi- 
fites en Italie. 


(*) ca. Sacr. 
Echard. Tom, II, 
pag. 314 316. 


VI. 
Dansle Chapitre 
AE de Veni- 
e. 


LiITRE 
XXXII. 
HyPOLITE- 
MARïTE 
BECCARIA. 





1] loue le zéle de 
fes Religieux , qui 
travailloient avec 
fruit dans les Phi- 
lippines. 


730 HISTOIRE DES HOMMES ILUUSTRES 


ll rérablie au rang de Provinæ celle de Dalmavie , & érigea 
celle des Philippines. Il envoya le fçavant Pere Pau] Nazarius de 
Crémone à Prague, pour y rérabhr les Erudes de Théologie, 
& ramener les Hérériques à la Foi, tantpar {es Ecnirs, que par 
fes. Prédicavions ; Emploi, dit Fontana, dont cet habile Théo- 


logien s’acquitta avec beaucoup d'honneur, & de fucc®s { 1 ). 


En rerminant fon Chapitre, Beccaria charges tons les Supé- 
rigurs des Provinces, de fair£g chaçun dans La benne, ce qu'il 
venoit de faire dans celles d’Itabr 5 & il les affura qu'il ve tar- 
deroit pas à les fuivre, 

Ce qu'il avoit promis, iJ’éxécuta; mais avantque.lle {e remet- 
tre en voyage£, fl voulut répondreaux.Lettres qu'ilèvoïr reçues 
de Philippines. Cenx de {es Religieux, qui-depuis plufieurs an- 
néestravailloigric fans relâche à faire cannoïcre JESUS CHRIST, 
& recevoir fon Evangile, dans ces vaftes Contrées conquifes 
par les Efpagnals, venoient d'apprendre à leur Général rout ce 
qu'il avoit :plû au Seigneur de faire par leur Miniftére parmi 
les Infidéles ,&.ce qu’ils efpéroïent pouvoir faireencore, avec 
Je fecours de la Grace, pour Ja prapagation de la Foi, dans 
plufieurs.autres Royaumes , où quelques-uns d'eux .étoient déja 
entrés. Ils lui rendoïent-compre en même tems ‘du nombre, 
& de J’état des Convens, qu’on avait fondés dans la plus éxa&e 
régularité, afin qu'ils fuflent autant de Séminaires d'Ouvriers 
Evangéliques, toujours prêts à cultiver, & à étendre ce que 
leurs Peres avoient planté , & arrofe de leurs fueurs , ou de 
leur fang. :Le zélé Général, infiniment confolé par ces nou- 
velles , répondit ayec une grande effufion de charité à.ces 
Hommes A pañtoliques. I les. aimoïr comme de véritibles En- 
fans de faint Dominique, héritiers de fon efprit, imitateurs 
de fon zele, & de fa Pénirence. Après ‘leur avoir marqué, 
que dans le Chapitre Général de Vénife, tous leurs Couvers 
avoient été .accaptés, pour former la nouvelle Province du S. 
R afaire ;'il'les-félicitoit de .ce que, par leurs travaux, ils ré- 

roient dans l'Amérique, les pertes que la fainte Eglife de 
LR Lee IST faifoit tous les jours dans l’Europe , par le vénin 
des nouvelles Héréfes. Enfin, il:les encourageoit À perfévé- 


#{2:).P. Joannes Paulus Nazarius Cremo- | H1f impiaque Dogmata impugnando : quad 
nenfis mittitur À Magiitra Generali Becca- lille feliciter præftitit: &. difputationibus, 
ia, cumApoftohico Nuncio in Germaniam, |opufculis fcriptis, lune rbes cas ef 
sat in Pragenfi Univerfitate , feu verius .di- |fibufque cum illis per tres annos fxpe habitis, 
eamus, in Gencrali Ordinis ftudio ibidem |Catholicæ Fidei veritatem propalavit, multis 
Thcologiam doceret, atque Controverfias I Hærefes abjurantibus. ‘Fortss. in Monum, 
publicé :enodare  farageret | Hæreticorum | Dom/æ..4d 4m 1 592. Page 557. 


— 


DE L'ORDRE DE $. DOMINIQUE. 931 
rer conftanment dans ke faine Miniftére, puifque leur récom- 
penfe feroit peut-êvre la Couronne du Martyre, que plufieurs 
avoient déja reçue ; ou du moins celle d'ane glorieufe Confet- 
fion, qui étoit dûe à tous. La Lertre eft écrite de Milan le 
trois de Novembre r$92. 

Bientôt après le Pere Général fe rendit en Allemagne, & 
vifita les principaux Couvens, que les Hérétiques n’avoient pas 
détruits, ou dont ils ne s’étoient rs emparés. Il parcourut 
les Royaumes de Pologne, de Bohème & de Hongrie, la Mo- 
ravie, la Siléfie, & l'Autriche; ce qu'aucun de fes Prédécef- 
feurs n’avoit pas encore fait ; on Les remis n’euflent peut- 
être jamais été plus fâcheux. Auf trouva-t-il la ag de 
fes Maïifons dans le trifte état qu’on peut s’imaginer ; les Sec- 
taires leur ayant enlevé leurs Biens, défolé leurs Eglifés, & 
dépouillé les Sacrifties, de tout ce qu’elles pouvoient avoir de 
précieux en Vafes Sacrés , ou en Ornemens. Bien-loin d’éxiger 
de ces pauvres Couvens les Contributions qui lui étoiént düûes, 
le Pieux Général donna à plufieurs quelque fomme d'argent; 
leur fournit de quoi habiller, & faire fubfifter les Religieux (1)3 
& en les exhortant à remplir voujours faintement leur Voca- 
cation , il leur fit entendre qu'ils feroïent aflez riches, tant 
qu'ils pofléderoient le Tréfor de la Foi, & de leur innocence, 

armi les perfécutions , où ils étoient continuellement expo- 
és de la part des Hérétiques. Etant allé faluer l'Empereur R o- 
dolphe II, ce Prince prévénu de fon mérite, & charmé de la 
douceur de fa converfation, lui fit beaucoup d’honnêtetés, & 
des préfens affez magnifiques, pour le mettre en état de con- 
cinuer fes Charités à l'égard de fes Monaltéres d'Allemagne, 
qui fe trouvoient dans un plus preffant befoin. 

On rapporte comme une chofe fort remarquable, & qu'on 
écrivit dès-lors en Italié , que quoique la plupart de ces Provin- 
ces du Nord fuflent routes remplies d’une Populace hérétique; 


Liv 
XXXIE 


HrOLITE. 
Manuntie 

BECCARIA, 

RE 





V'ILI, 
H va en Allema- 


gne. 
I X. 


Vifite fes Cou- 
vens de Pologne, 
de Boheme , de 
Hongrie, de Mo- 
ravie , de la Silé- 
fie, & de l’Aucri- 
che. 


X, 
Il eft favorable= 
ment reçu de 
l'Empereur, 


& que les Réligieux dans quelques-unés ho affent plus paroi- 


tre avec leur Habit, notre Général he câcha jamäïis le fien; 
ceux qui fçavoient quelle étoient la fierté, &t l'infolence des 
(1) 6. Hypofitus-Maria Beceatia.. Ge- | fumpti itineris incommodo ; ac titæ pericus 
neralis Ordinis Magifter , vir natalium fplen. | lo, & mepsdicis & paupertons Conventibus 
dore ,inculpatæ vitæ preftantià, atque mo- |contribütiones non exigens, fed in fubf= 
ctim fuavitaté arhabiliffimus, terminato Ca- |dium pecunias porrigens eifdem Fratribus 
pitalo , âd vifiätionem ordiuis acéintus , [indigenribus , & veftes , êt alia neceflaria mis 
haliam, Hungariam, Auftriam , Bohemiam, niftrando, &c. Fontas. is Meñwm, Demi 
Moraviam, Silefiam, Ruffiam, Poloniam, |pag. 552, #53, 559. 
folus fine exemplo vilitarie, maxime af 1 TUE 
| Zz2zzi] 


732 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


Lrvnx g Sedaires, s’en étonnoient. On tenta inutilement de lui perfua- 
XXXII der, qu'il falloit prendre quelques précautions : Il répondic 
Trois toujours, qu’en quelque endroit du monde qu'i {e trouvât, il 
Maxre € rougiroit jarhais de fon Etat, ni des marques de fa Reli- 
Beccarra, &ion. Le Seigneur parut approuver fa conftance & fa piété ; puif- 
= que les Princes même Luthériens, les Magiftrats, ê& les autres 
Le _—_. Perfonnes les plus qualifiées de leur Secte : lui firent fouvent 
de quelques Prin- honneur comme à un Homme de Dieu, & à un Perfonnage 
ces Luthériens, d'un excellent mérite. La Providence éprouva aufli fon hu- 
milité, fa patience, & fa réfignation, permettant qu’il fe trouvât 
quelquefois comme l’Apôtre, expofe à plufeurs dangers, & à 
de mauvais pas, aux injures du tems, aux incommodités de 
la faim & de la foif, contraint de coucher à decouvert, ou 
. XIL dans quelque miférable Grange fur un peu de paille. La Foi, 
annee & RE & ]a Charité le foutenoient dans toutes ces épreuves ; & il fen- 
épreuves. toit une fainte joye d’avoir quelque chofe à fouffrir, en tra- 
vaillant pour la Gloire de Dieu, le Service de fon Eglife, & le 
Salut des Ames. A yant reconnu les beloins fpirieuels & tempo- 
rels de fes Religieux, il travailla férieufement à remédier à 
tout. Le Pape Clément VIII, qui le reçut à fon rerour a 
Rome, avec routes les marques de bonté, lui dit obligeanment 
qu’il pouvoit demander tout ce qu'il croiroit pouvoir contri- 
buer à foutenir fes Religieux, & par leur Miniltére la Foi Ca- 
tholique, dans les Provinces que l'Héréfie avoit ravagées : & 
{es illuftres Parens, non moins riches que nobles , fe firent 

de même un plaifir d'entrer dans fes vües. | | 
Le féjour de Beccaria en Italie ne fut ni long, ni inutile. 
Il ne fut point inutile, puifqu’en faifant partir pour divers en- 
SR droits d'Allemagne, plufieurs Religieux de mérite, Théolo- 
ne giens, & Prédicateurs, il envoya en même tems des fommes 
I! pourvoit aux Confidérables, & des Vafes Sacrés pour les Couvens où Mo- 
A es naftéres , qui avoient été pillés par 2 Hérétiques. J'ai dit que 
reconnu la Pau- 1€ féjour que notre Général fit à Rome, ne put être long ; 
vreté. & cela paroît par la fuite de fon Hiftoire. Il étoit parti pour 
l'Allemagne dans le Printems de 1593 ; & ayant employé 
deux ans entiers à vificer fon Ordre, dans prefque tous les 
Royaumes du Nord, il ne put être de retour à Rome que dans 
PEté de 1595; & il en partit de nouveau avant l'entrée de 
l'Hyver pour aller préfider au Chapitre qui devoic fe tenir à 
pale ca Efoagne. Valence en Efpagne, au mois de Juin 1596. Les troubles, 
dont la France n’étoit u encore entiérement délivrée, ayant 


déterminé le P. Général à s’embarquer,, il efluya dans le Trajet 








DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 733 


une longue & violente EAU on pendant laquelle on admira 
fa Piece, & la fermeté de fon efprit. | | 
_ Les nombreufes Communautés d’Efpagne lui préfentérent 
un objet bien différend de celui qui l’avoit fenfiblement af- 
figé, en confidérant la trifte fituation de celles du Septen- 
trion. Mais il fut moins touché de la beauté, & des richeffes 
des Eglifes, qu’édifié de léxacte régularité de ceux qui y cé- 
lébroient les Saints Myftéres, & qui chantoient le jour & la 
nuit les Louanges du Seigneur. Philippe II le recut avec de 
randes marques de diftinétion à la Cour de Caftille ; & il lui 
ft de gracieux reproches fur la conduite de plufieurs de fes 
Religieux, fe plaignant de ce qu'après avoir long-tems honoré 
les Univerfités, les uns refufoient les Evêchés qu'on leur of- 
froit, moins comme une récompenfe de leurs travaux , que 
‘pour les mettre dans l’occafion de rendre de nouveaux fervi- 
ces à l’Eglife & à la Patrie ; & les autres ne fe rendoient pas 
lus faciles à accepter les Emplois, qu’on vouloit leur confier 
à la Cour. Le Prince ajouta obligeanment : J'ai donc befoin, 
Pere Général, que vous ajoutiez le commandement à mes 
priéres , pour engager le Pere Gafpard de Cordoue à fe char- 
ger du foin du jeune Infant Don Philippe. : | 
Le Pere de Cordoue , natif de Malaga, & Profès de notre 
Couvent de Cordoue, n’étoit pas moins remmandable par fa 
Vertu, que par fa naiflance, & par fa doétrine , qui l’avoit mis 
dans une haute réputation parmi les Sçavans d’Efpagne (*). 
Il méritoit donc la confiance que lui témoignoit Sa Majefté 
Catholique, en le choififfant pour être le Confeffeur du Prince 
Philippe, Héritier préfomptif de la Couronne depuis le décès 
‘de Don Ferdinand. Mais la modeftie de ce Religieux, accou- 
tumé à la priére!, à l'Etude, & à la retraite, lui faifoit crain- 
dre le fafte & le tumulte de la Cour. Il ne fallut pas moins 
que l'autorité de fon Général, pour l’obliger d’accepter l’'Em- 
ploi qu’on lui deftinoit. Il accepta enfin; & il le pe de avec 
tant de fuccés, que le jeune Prince , après la mort de fon Pere, 
étant monté fur le Trône fous le nom de Philippe III, l’aima 
toujours comme fon guide fidéle; & le confidéra comme le 
plus éclairé, le plus intègre de fes Confeillers. 
= C’éroient les Religieux de ce cara&ére, que notre fage Su- 
périeur avoit coutume de propofer aux autres, pour les porter 


LIivVRrez 
XXXII. 


ne 
HyPOLITE- 

MARIE . 
BECCARTIA. 
D A ne LL Dm ra 


X V. 
Sujet de confola- 
tion pour le Pere 
Général 


XVI. 
Gafpard de Cor- 
doue. ; 


Vide Echard, Tom. 
I, p. 354 | 


XVII. 
Le Pere Général 
préfide au Chapi- 


tous à fe rendre fidéles à leur Vocation, & à honorer leur tre de Valence: & 


(#7 Trois de fes Freres, Gomez, Mar- bn âge, dans notre Couvent de Salaman- 
tn, & Bernardip étoient morts à la fleur de Ique , où ils avoient fait leurs Vœux. 


Zr2z ii] 


fait partir des Mi 
fionnaires | pour 
Jes Indes. 


LIVRE 
XXXEL. 
HYPOLITE- 


Manrte 
BECCARIA. 
RÉRÉRRETRN TERRES 





Fontan. în Monu. 
pag. 561» 562. 


XVIII 
Il revient à Ro- 
me; & demande 
inutilement la Dé- 


miffion de fa Char. 
ge. 


_ vigueur, fes auftérirés, & les fatigues 


X1X. 

I continue fes 
pieufes libérali- 
tés, & fait diver- 
fes Fonddtions, 


154 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRÉES 
Habit par la fainteté de leuts Mœurs. Dans le Chapitre Gé. 
néral de Valence il fit urié vive peinture des ravages qu’avoié 
fait l'Héréfie dans les trois quarts de l’Europe. Il félicita les 
Sujets du Royÿ Catholique; de ce qu’il leur étoit donné de pou- 
voir fervir le Seigneur dans une entiére tranquillité ; & il les 
éxhorta à redoubler la ferveur de leurs Priéres , pour leurs 
Freres continuellement expofés aux plus violentes épreuves. 
Après avoir fair lire, felon la coutume, les noms de ceux qui 
avoient terminé faintement leur carriére, depuis ke Chapitré 
précédent, le Pere Général choïfit plufieurs Sujets, dont les 
uns furent envoyés prêcher la Foi dans les Ides Orientales, 
& les autres dans les Occidentales, particuliérement dans la 
nouvelle Grenade. | 
_ Ayant employé be de deux ans à fairé la Vifire de fon 
Ordre, daris toutes les Provinces d’'Efpagne, & dans le Royau. 
me de bis ee pp revint à Rome ; & la premiére grace 
qu'il demanda à Sa Saintété, fut la perrniffion de fe démettre 
é fa Charge; afin que débarraflé de toute autre follicitude, 
il pût ne s'occuper déformais que de la penfée dé la mort, & 
de fon propre Élu. Il n’étuic encore que dans fa quarante- 
huitiéme année ; mais fi fon efprit étoit ge de force & de 
es Voyages avoient 
épuifé fon corps, & ruiné fa fanté ; fa vüe même fe trouvoit fort 
affoiblie. Cependant Clémenc VILF, bien-loin de vouloir écou- 
ter fa priére, le chargeoït fouverit de l’'éxamen de quéiques 
éffaires, qui intérefloient la Religion, & lui remettoit là refo: 
Jution de plufieurs cas difficiles. | 
Obligé de porter le jong iufqu’à la fin, le Serviteur de Dieu 
nè sn plus qu’à fe fanétifier dans le travail, par l’éxercice 
de la patience, & de Pobéïflance. Il profita cependant de cé 
és Jui reftoit à vivre, Le procurer de nouvelles faveurs à 
on Ordre. Il lui étoit facile d'en obtenir d'un Pontife , qui 
aimoit fa Petfonne, & fon Habit; & comme il avoit beaucoup 
d'autres réffoutces pour le Temporél, il fut toujoursen état 
dé continuer fes Libéralités envers les pauvres Couvens, que 
les Hérétiques avo'ent mis à l'écroit. Outre cela il eut le pla fir 
de réparer, d'orñèr, & d’enrichir plufieurs Eglites Dans cellé 
de Mondovi fa Patrie, il fit conftruire une magnifique Cha- 
pellé, dédiée à fainr Hyacinthe. Il fit refaire tout de nouveau 
celle de faiñnr Dominique à Bologne ; & outre les Ornemens, 
& les Vafes pré:ieux qu’il donna à l'une & à l’autre, il laiffa 
un Revenu confidérable, pour entretenir plufieurs Lampes, de: 





DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 7;5s 

vant le Tombeau du faint Patriarche. L’Eglife de Notre-Dame Livre 
des Graces à Milan ne reçut pas de moindres marques de fa XXXII. 
Piété. | | Ho 

Le dernier Chapitre Général , où il préfide, fe tinc à Na- Marie 
ples le vingrun de May 1600 ; & pau de mois après le Sei- Brccantra. 
gneur l’apella au repos de l'Eternité. Beaucoup moins chargé 
de jours, que de mérices, Hypolite-Marie Reccaria mourut le ” ÈS . 
troifiéme d'Août l'année du Jubilé Général. Les larmes fin- pine de Naples 
céres de tous fes Freres firent {on Eloge Funébre ; fon COrps XXL 
fut enterré à Naples avec beaucoup de Pompe (1). On lui Samon. 
attribue quelques Ouvrages Théologiques, qui n’ont point 
été imprimés. Ses Lertres Circulaires , qu’on nous a confer- 
vées, ne refpirent que la piété, l'amour , & la crainte de 
Dieu. | | 








ALPHONSE DE CABRER A, ET AUGUSTIN 
SALUCES, PREDICATEURS DES Rois Ca- 
THOLIQUES PHiLappe Î],ET PHizipPre Il. 


À LPrHONSE, de l’Illuftre Maïfon de Cabréra, naquit à Acrnonse 
| Cordoue dans l’Andaloufie , vers le milieu du feiziéme DE CasréRa. 
Siécle, fous le Régne de Charles V. La nature & la grace fem- basse 
bloient avoir pris plaifir à l’enrichir de leurs Dons : & il n’en ca Het Cap. 
abufa pas. Dès fes jeunes années, il faifoit les délices de fes “2h nos mie. 
Parens, & la plus belle efpérance de la Famille; lorfque peu TPE, 
touché lui - même de tout ce qu’une Fortune riante lui pro- 28:31. 
mettoit, il alla fe cacher dans le Cloître, & confacrer fes:ta- 
lens, à celui de quil les avoit reçus, en fe dévouant à la Pé- 
nitence dans l'Ordre de faint Dominique. Ce fur dans le Cou- 1. 
vent de Cordue, & fous les yeux de fes Parens, qu’il fit un Sa- ane de Ca- 
. , : - A e . . . bréra, à l’Ordre 
Re la chair & le fang n'avoient pü infpirer, ni empé- 4 $. Dominique. 
cher. | 
Ayant d’abord commencé avec une ferveur fi édifiante, il 
continua .de même à fournir fa carriére , & fa Vertu ne fe dé- 
mentit jamais : elle parut au contraire toujours plus pure, plus 
{olide, & plus.conforme à fa Vocation. À peine honoré de la 
Prêtrife , Torfqu'on penfoit à le produire dans'les Univerfités, 
Je zéle du Salut. des Ames lui fit demander la Permiffion d'aller 





(1) Conventus Ra ae vifitavie, &|ætatis {uæ anno ç1 , communibus filiorum 
in regulari obfervantia firmavit ; & terminaro | fuorum lacrymis parentatus, & corporc fo- 
capitulo infirmatus ad mortem, quievie in[kemnt pompa ibidem fepulto. Fontan, 18 


pace, in-Vigilia S. Daminici die 3 Augulti, | M4or4. Dom. ad 47, 1600. pag. 566. 











LIVRE 
XXXIL. 


ALPHONSE 
DE CABRÉRA. 











I I. 
Il va prêcher l’E- 
vangile aux Peu- 
ples de l’Améri- 


que. 


III. 

De retour en Ef- 
pagne ,ilenfcigne 
la Théologie dans 
PUniverfité d’Of- 
fone, 


I V. 

Et continue 
avec de nouveaux 
fruits, fes Prédi- 
cations. 


Echard. Tom. II, 
pag. 322, Col. 1, 


V. 
Daos les Provin- 
CESe 


36 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 
annoncer l'Evangile aux Peuples de l'Amérique. On ne voulut 
point s’oppofer à fes défirs , parce qu’on craïgnit de s’oppofer à 
l'Efprit de Dieu. La régularité de fa conduite répondoit de la 
pureté de fes intentions; & fa capacité étoit connue. La feule 
chofe qui pouvoit lui manquer , dans un âge fi peu avancé, 
étoit l'expérience; mais c’eftun avantage qui ne s’acquiert que 

ar le travail. Libre de fuivre l'attrait de fa Vocation, Cabrera 
partit d’Efpagne , avec plufieurs autres Religieux de fon Or- 
dre, & alla chercher des Peuples Sauvages, à qui il fit con- 
noître Je Nom de JEsus-CHrrsT, & les faintes Maximes 
de fa Loi. Nous ne fçavons pas s’il prêcha long-tems dans la 
Nouvelle Efpagne;mais N Je ir aflure qu'il ÿavoic fait 
du fruit, lorfque l’obéïflance , ou Hi un défaut de fanté, 
l'ayant obligé de revenir en Caftille, on lui fit remplir la pre- 
miere Chaire dans l’'Univerfité d'Oflone , érigée depuis l'an 

1549. Il donna un nouveau luftre, & beaucoup de réputa- 
tion à cette Univerfité, où on fe rendoit de tous les lieux de 
l’Andaloufie, 

Mais on ne profita pas long-tems de cet avantage; parce 
que quelques talens qu’eût notre Théologien, pour traiter les 
Queftions de l'Ecole, il en avoit encore de plus grands pour le 
Miniftére de la Prédication; & la préférence qu’il donnoit à 
ce faint Exercice, s’accordoit avec l’Ordre de fes Supérieurs. 
Il en fit donc fa principale occupation : & les fruits qu’il en 
retira , pour l’inftruction des Fidéles, & la converfion des Pé- 
cheurs, furent proportionnés aux faintes Difpofitions qu’il y 
apporta. Le portraic que le Pere Echard , après les Auteurs 
Efpagnols, a fait d’Alphonfe de Cabréra, nous repréfente le 
parfait Orateur Chrétien, tel que le fouhaitoit Louis de Gre- 
nade, Le zéle de la Religion, la Do&rine, & la Pieté rele- 
voient en lui les charmes d’une Eloquence naturelle, mâle, 
perfuafive. $i la pureté du ftyle, l’ordre, la beauté, & les ri- 
chefles du Difcours ; plaifoient toujours à fes Auditeurs, & 
rendoient leurs efprits attentifs; la douceur de la voix , les 
émet l’aétion du Prédicateur, la force & la fuite de fes rai- 
fonnemens le rendoient maître des cœurs. Il les tournoit felon 
fa volonté, pour les faire entrer dans tous les fentimens qu’il 
avoit deffein de leur infpirer. 

Les autres Prédicateurs, & les Sçavans de réputation, com- 
me les Peuples, aimoient à l'entendre ; parce que les uns & 
les autres pouvoient beaucoup profiter, & de la folidité de fa 
Doëûtrine, & de la fainteté de h éxemples. Les vérités qu'il 
| leur 





DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 37 


leur annonçoïit avec tant de grace & d'énergie, les touchoient 
en les éclairant; & le changement de leur vie faifoit encore 
mieux l'Eloge du Prédicateur, que leurs applaudifflemens. On 
les lui prodigua pendant plufieurs années , dans les principales 
Villes d’Efpagne, à Séville , à Cordoue, à Grenade, à Valence, 
à Toléde, & à Madrid; dans les Cathédrales, & à la Cour 
des Rois Catholiques, Philippe I1, & Philippe II (1). Par 
tout applaudi, & eftimé, il parut d’autant plus digne de cette 
eftime, qu’il y étoit moins fenfible; fa modeftie n'étant pas 
moins fincére, que fon mérite éclatant. Si la volonté du Prince 
l'obligeoit de fe trouver fouvent à la Cour, il n’y vivoit pas 
comme on a coutume.de vivre à la Cour. Grave, ar : 
défintéreflé ; par tout Religieux, & uniquement appliqué a fes 
devoirs, l'égalité de fa conduite faifoit honneur à fon Minif- 
tére, & les Maximes Evangéliques dans fa bouche faifoient d’au- 
tant plus d’impreflion fur les efprits, que fa vie etoit confor- 
me à fa Morale (2 ). 

Pierre de Cabréra , fon Frere, Religieux de faïnt Jérôme, 
& connu par fes fcavans Commentaires fur la troifiéme Partie 
de la Somme de faint Thomas, n’a pas appréhendé d’être dé- 
menti par fes Compatriotes, ‘quand il a avancé que de tous 
les Prédicateurs, qui étoient en réputation de fon tems, dans 
le Royaume d’Efpagne, on n’en connoifloit pas, qui ne crût 
rendre jufticé au mérite en cédant la palme, & Île premier 


Livre 
XXXII. 


ALPHONSE 
DE CABRÉRA., 
Re en ct nine = À 








VI. 
Et à la Cour. 


VIT. 
Son Eloge par 
PierredeCabréra, 


rang a notre Alphonfe de Cabréra ( 3 ). L’émulation des Evê- 


ques à l’attirer dans leurs Diocèfes, & ce grand nombre d’O. 


raifons Funébres , qu’il fut obligé de prononcer à la mort des : 


(1) F. Alphonfus de Cabrera , Corduben- 


Nov. Hifp. Tom. T, pag. 10. 
fs claro natus genere, fæculo renunciavit, 


(2) Aulæ addiêtus non aulicam, ut pro- 


Prædicatorum Ordinem amplexus ; qui poft- 
quam Americanos .fruétuosé lJuftraret, in 
Patriam rediens Theoloviæ Profcflorem egit 
primarium in Gymnafo Urfanenfi. Hujus 
tamen præcipua laus in Ecclefiafticis ad po- 
pulum fideiem habendis concionibus enituit, 
Animi fervorem in opere ipfo , tam Doétri- 
na , quam fententiis graviflimis ornabat, 
egregia,tum infignis eloquentiæ apparatus, 
clara, vox, & fuavis, pura diétio, fpléndi- 
dique mirifiçè intendebant ; ut regnaret 
prorfus in eorum , animis , qui frequentiff- 
mæ coronæ intererant. Et quidem hocille 
munus parifruëtu', laudeque,Hifpali, Cordu- 
bæ,Granatæ,Valentiz, Toleri, atque in Curia 
spfa Matriti exercuit, meritus ob id à con- 
cionibus facris effe potentiflimis Regibus 
Pbilippo If, tertioque, &c. Nic, Ant. Bibl. 
Tome IV, 


clivè, duxit vitam, fed Apoftolicam & Re- 
ligiofam ; ficque fe in aula habuit , ut apud 
omnes in honore effet & æft:matione. Non- 
dum quinquagenarium mors rapuit imma- 
tura Matriti; ubijin S. Thom Conventu {e- 
pulrus eft anno 1598, die 20 Novembris. 
Ibid. | 

(3) Fratrem hic habuit. .. Petrum Cabre- 
ram Hyeronimitanum , fcriptis ad D. Tho- 
mæ tertiam partem Commentariis æque cla- 
rum; cujus ucique teftimonio, quimtumvis 
domeftico, fatis gravi, fic in cuncionandi 
arte Alphonfus excelluir, taleque fb' no- 
men in Hifpania comparavit, ut omnium ju« 
dic'o rari eflent , aut nuili, qui ei non cede- 
rent , & primas ad eum parte: detferri debere 
non arbitrarentur , &c. Bsbl. Nov, Hifpe 
Tom. I, pag. 10. Car: II,” 


Aaaaa 


Livre 
XXXII. 


ALPHONSE 
DE CABRÉRA,. 








VIII. 
Sa mort. 
Echard, ut fp. 


IX. 
Ses Ecrits. 


Jbid 


Jo. Lopez, III Part. 
Hilt, Lib. 1, Cap. 
LXIX. 

Fernandez, 

Mich. Pie. 

B:bl. Nov. Hifp. 
Toim.l,p 139. 
Echnaid. Tom. I! 
pag. 346. Col. 1. 


AUGUSTIN 
SALUCES, 
Ra e n  n 7  à 


I. 
Ses commencc- 
mens, & fes pro- 
pres. 


758 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


Princes , ou des Grands du Royaume, font de nouvelles pren- 
ves de l’eftime générale qu’on faifoit de fes talens. 

Malgré fes occupations prefque continuelles dans Îe faint 
Miniftére il fucobligé d'accepter deux fois la Charge de Prieur 
dans le Couvent de Porta-Cæli à Séville, & une fois dans celui 
de Sainte Croix à Grenade. En fe rendant, par une fase con- 
defcendance aux défirs des Religieux , qui aimoïient à vivre 
fous fa conduite , il ajoutoit aux Fonétions Apoñtoliques les 
follicicudes d’un Supérieur éxa@ & régulier, dont la ferveur 
doit foutenir celle des autres ,afin de pouvoir leur dire avec 
faint Paul : Soyez mes Zmitateurs , comme je le fuis de Tesus- 
CHrisr. Maisle travail Nr {es jours; il n'avoir pas at- 
teint fa cinquantiéme année lorfqu’il mourut à Madrid le vingt 
de Novembre 1 598 

Il nous a laiflé quatre Volumes de Sermons, & quelques 
Traités Spirituels, qui ont été traduits en Italien, & en Fran- 
cois; & qu’on a fouvent imprimés à Cordoue, à Barcelone, à 
Saragofle, à Madrid, à Paris, & à Palerme en Sicile. Outre 
ces Livres, ou ces Difcours Moraux, l’Auteur en avoit com- 
polé plufeurs autrés, qui n’ont pas été donnés au Public. Ses 
Panégyriques des Saints, fes Eloges Funébres en deux Tomes, 
& un Traité des quatre Fins de l'Homme, fe trouvent encore 
en Manufcrit dans quelques Bibliothèques d’Efpagne. 

Parmi les Miniftres de la Parole, qui fembloient partager 
avec le célébre Cabréra, leftime & les attentions du Public, 
l'un des plus fameux fut AucusrTin SALUCES, iffu d’une 
Famille Patricienne de Genes, mais dont les Parens étoient 
établis à Xérez, Ville d’'Efpagne dans l’Andaloufie, avant l’an- 
née 1523, qui fut celle à Ja naïflance d’Auguftin Saluces. 

On remarque qu’il avoit fait peu de progrés dans l’Etudé 
des Lettres, lorfqu’il embraffa l'inftituc des FF. Prêcheurs, au 
mois de Mars 1540. Maïs comme il avoit du génie, & beau- 
coup plus d'émulation, qu’il n’avoit trouvé de fecours dans le 
Siécle ; il répara dans le Cloitre, le rems qu’il n’avoit pas affez 
bien employé dans la Maïfon de fes Parens. Les Supérieurs 
l’envoyérent d’abord à Cordoue , où peu content de fe perfec- 
tionner dans le Latin, il apprit encore la Langue Grecque, 
& l'Hébraïque. 11 fe les rendit familières ; & 1l fçue depuis 
en faire ufage pour la Converfion de plufeurs Juifs. Ses pro- 
Fe dans la Théologie ne furent pas moins rapides. Ayantété 

onoré du Bonnet de Dodeur dans notre Collége de faint 
Grégoire à Vailadolid, il profefla avec fuctès dans celui dé 
fainc Thomas à Séville, | | 





DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 33 


La Priére, la Pénitence, & l'Etude de la Religion l’avoient 
préparé aux Travaux de l'A poftolar : il en porta tout le poids 
endant une longue fuite d'années ; & les fruits qu’il en recueil- 
É furent tels, que les Hiftoriens avouent qu’ils ne les fcau- 
roient bien exprimer. Doué du Don de la Parole, & fort verfé 
dans la lecture des Saintes Ecritures, des Peres, & des meil- 
leurs Orateurs, il ne cherchoit ni à chatouiller les oreilles par 
l'harmonie, & l’arrangement des périodes, ni à flater la curio- 
fité par une grande montre d’Erudition ; mais il attachoic fes 
Auditeurs, les couchoit, les perfuadoïit, par une Eloquence 
toute Chrétienne, & par une noble fimplicité, qui ne faifoit 
rien perdre à la majefté de ces grandes Vérités, qu’il vouloit 
faire aimer, & pratiquer. | 

On aflure que pendant les quatre années, qu’il prêcha le 
Carème dans [a Ville de Séville quoiqu'il fût toujours en Chaire 
entre crois & quatre heures du matin , le concours des Peuples 
étoit fi grand, que les plus vaftes Eglifes pouvoient à peine en 
contenir la multitude. Il inftruifoit , & il corrigeoit en même 
tems ; il déclamoit fouvent avec force, contre les Scandales, 
& les Vices publics : & perfonne n'éroit offenfé de certe liberté 
Apofñtolique. Ceux qui ne fe trouvoient point dans le cas, fans 
fe préférer: aux autres, aimoient à voir cenfurer avec tant d’é- 
nergie ce qui leur déplaifoit. Les coupables même, confondus 
fans être toujours corrigés, ne pouvoient s'empêcher d’applau- 
dir au zéle du Serviteur de Dieu : ils condamnoiïent du moins 
les défordres de leur vie, en reconnoiflant la juftice des repro- 
ches qu’on leur faifoir. Quelques-uns n’en demeuroiïent pas là ; 
mais après avoir répandu des larmes inutiles dans fes premiers 
Sermons; en continuant de le fuivre & de l'entendre, ils com- 
mençoient à réfléchir plus féricufement füur les Véricés, donc 
ils étoient comme accablés. Ils gémifloient de ne pouvoir 
avoir la paix avec eux - mêmes après les impreflions, que la 
Parole de Dieu avoit faites fur leur cœur. Reconnoiffant en- 
fuite que ce trouble, dont ils étoient agités, ta leur être 
plus avantageux , que la faufle fécurité, qu’ils auroiïent voulu 
fe procurer , ils venoient avec docilité fe mettre fous la con- 
duite du faint Miniftre : & cette démarche les menoit ordinai- 
rement à la parfaite Converfion. 

On en vit plufieurs de cette efpéce dans différentes Villes 
d'Efpagne , maïs particuliérement dans celle de Séville; où les 
Fidéles admirérent plus d'une foisun changement , qu’ils n'au- 
roient pas ofé fe promettre. Il y avoic alors une jeune Perfonne 

Aaaaai 


LIVRE 
XXXIL. 


AUGUSTIN 
SALUCES. 
RER ED REDRE SEE 
If. 

Sa manicre de 


prêcher la Parole 
de Dieu. 








IIT. | 
Fruit de fon Mis 
n.ftére. 





Livre 
XXXII. 


AUGUSTIN 
SALUCES. 
M nn 1 vu] 








IV. 

Une Femme Pé- 
cherefle , met la 
confufion dans la 
Ville de Séville, 


V. 
Auguftin Saluces, 
crie inutilement 
contre le Scanda- 
le. 


Apocal. XXII, 11, 


740 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


du Sexe , à qui la nature avoit prodigué fes graces, & tous les 
attraits les se feduifans ; mais dont la rare beauté étoit d’au- 
tant plus funefte à plufieurs, que fous une modeftie apparente, 
elle cachoic un fonds de corruption. Les chütes avoient éclaté 
avec fcandale. Une Jeunefle imprudente , ou déréglée en fai- 
{oit le fujer ordinaire de fes Entretiens ; & ceux qui auroient 
dû arrêter le mal avec autorité, fe ventoient quelquefois de 
ce qui auroit dû les faire rougir. Romaïne { c’étoit le nom de 
cette Fille ) devenuë plus hardie par la protection des Grands, 
s’'applaudifloit elle-même du trouble, qu’elle mettoit dans Îles 
Familles. À yant enfin fecoué le joug de la pudeur, elle n’étoit 
pas fâchée d'attirer fur elle les regards de route la Ville de 
Séville, de faire courir une foule d’infenfés, par tout où il lui 
plaifuit de fe montrer ; de repaître fes yeux de plus d’un meur- 
tre qu’elle avoit caufc ; & d'apprendre que le peché & la morc 
fembloient marcher à fa fuite, & fe mulriplier avec fes pas. 
Le Scandale étoit trop public pour pouvoir être diffimulé ; 
mais en même tems le 4 paroifloit trop général, trop auto- 
rifé, pour qu’on en efpérât le reméde. Auguftin Saluces ne 
perdit pas lefpérance de le trouver ce reméde; pour lequel 
tous les Gens de Bien n’avoient fait jufqu’alors que des Vœux 
impuiffans. 11 y avoit long-tems qu’il ne ceffoic de prier, de ge 
mir, de tonner, & de menacer. Mais la voix des pallions, plus 
forte que celle du Prédicateur, donnoit toujours le ton, & les 
malheureux Efclaves de la Volupté, fembloient avoir pris pour 
régle cette parole, que le Seigneur à prononcée dans È colére: 
Qi in [ordibus ejt : fordefcat adhuc : Que celui eff fouille , [e fouille 
encore. [ls penfoient fi peu à faire cefler le Scandale, qu’ils ne 
craignoient pas de dire , qu’on ne répondoit point de la vie de 
quiconque oferoit s’y oppoler. 1] y eût en effet des perfonnes 
charitables , qui avertirent notre Prédicateur de fe tenir fur 
{es gardes. On vouloit qu’il fe contentât de prier toujours, & 
de gémir en fecret; ou tout au plus de continuer à exhorter 
le di 3 à la fuite du péché, & à la Pénitence; mais en ter- 
mes généraux, pour ne pas trop irricer des Gens, qu’on ju- 
geoit capables de fe porter aux derniers excès. 
Ces timides confeils ne furent point du goût du Miniftre de 
j ESUS-CHRIST, il y avoit trop pe qu’il en éprouvoit 
inutilité. Aufli après avoir écouté tout ce qu’on voulut lui dire 
fur ce fujet, il répondit avec une à fermeté , qu’il ne 
trouvoit point ces Maximes dans l'Evangile ; que tant que le 
Scandale dureroit, il éléveroic toujours fa voix avec plus de 





DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. #4r 
force ; & qu'après avoir inutilement effayé tous les moyens, 
que fon Miniftére pouvoit lui fournir, il prendroit de telles 
mefures, que ceux qui refufoient fi opiniâtrement d’obéïir à 
Dieu , fe trouveroient enfin dans la néceflité d’obéïr aux 
Hommes. Malheur à moi, ajoûta-t-il , dans une fainte indi- 


gnation , malheur à moi fi je me tais! Il fit ce qu’il avoit pro- 


mis: mais en informant la Cour de ce qui fe pafloit à Séville, 
il ménagea avec tant de fagefle l'honneur & le repos des Fa- 
milles, qu’il ne fit pas même connoître ceux, dont il avoit de 
juftes raïfons de fe plaindre, Romaïne , qui avoit fair, & qui 
faifoit tous les jours tant de Coupables, fut la feule , que Sa 
Majefté Catholique fit chafler de la Ville, & tranfporter hors 
de fon Royaume d’Efpagne ( 1). Ceci fe paffa fous le Régne 
de Philippe II, lan r 580. 

Labénes de cette Femme Pêcherefle laïffa aux Magiftrats, 
aux Pafteurs, & aux autres Miniftres de la Juftice, ou de l’E- 
vangile, la liberté de remettre tout en régle. Ceux qu’elle pa- 
roiffoit avoir fafcinés , commencérent à devenir fages ;, & le 
premier ufage qu’ils firent de ce retour de la raifon, fut de re- 
connoître que l'Homme de Dieu n’avoit fait que remplir fon 
Miniftére, & qu’en délivrant fon Ame, il les avoit mis heu- 
reufement en état de fauver la leur. Plufieurs lui vinrent faire 
des excufes, & quelques-uns le priérent de vouloir les prendre 
fous fa conduite, pour les aider à achever ce que le Seigneur 
avoit commencé par fon Miniftére. C’eft ainfi qu’un coup de 
fermeté, qui, felon le bruit public, devoit lui procurer une 
mort tragique, augmenta au contraire fa réputation, & tourna 
à l'avantage d’une infinité de Coupables ( 2 ). 

Les Habirans de Seville , & les autres Peuples de l’Anda- 
loufie, profitérent encore long-tems du Miniftére d’Auguftin 
de Saluces, de fes Prédications , & de fes Exemples. Apellé 
depuis à la Cour, il n’y fut pas moins applaudi que dans les 
Provinces, mais toujours incapable de flater les pafions, ou 
d’affoiblir par une molle complaifance les Vérités de la Reli- 
" (1) Id certè æquo diu ferre animo non] (2) Quodque audax illi facinus exitium 


pôtuit ardens Auguftini zelus ; ac vel capitis 
etiam fui periculo civitatem Hifpalenfem 
tam infami fcorto liberare conftituit, & ag- 

reflus eft ; nec à fufcepro deftirit, ufque 
Hs fremente licèt in eum, ac renitente ma- 
ximä Civitatis , primorumque parte , Roma- 
ram hanc publicè comprehenfam in vincula 
det:udi, Élmiique Regis ediéto Regni fi- 
nibus ejetam, & exulatan obtinuit. Echard. 
Tom, II , pag. 546. Col. 2. 


interminari putabatur, & mortem certifli- 
mam , maximam ei populorum attulit æfti- 
mationem, & amorem: fedatiorefque de- 
mum fa@i lafcivientium antea animi, uno 
viri Dei zelo fatum id ultro confefli funts 


Livre 
XXXII. 


AUGUSTIN 
SALUCES. 
RER EPS 








VI. 

Il informe Je Roy 
Catholique, & fur 
chaffer du Royiu- 
me Ja Perfonne, 
qui corrompoit la 
Jeuneffe. 


VII. 
Heureulfes fuites 
de cette Démar. 
che, 


VIII. 
Zéle Apoftolique, 


& ab eo veniam errati poftularunt. Exarfie 


etiam apoftolicum Auguftini peus, ali- 
uando dicens ex pulpiro , Dominica 4 qua- 
de » Philippo II , Rege Carholico 


à præfente anno 1590, &C. Ibrd. 


Aaaaaii] 


LIvVRreE 
XXXIE. 


bem 
AUGUSTIN 
SALUCES. 


Jean, VI; fe 


IX. 

En préfence du 
Roy , le zélé Pré- 
dicateur repréfen- 
te d’une imaniére 
fort pe les 
défordres du Roy- 
auine. 


X: 
Le Roy en té- 
moigne fon con- 
tentemente 


X I. 
Commiflons , 
dont notre Prédi- 
cateur eft fuccel- 
fivement chargé, 
par deux Souve- 
Idin$e 


742. HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 
gion ,il reprenoit les Vices des Grands, comme il avoit faie 
ceux du petit Peuple. On rapporte que prêchant en préfence 
de Philippe II, & de toute {a Cour, un quatriéme Dimanche 
de Carême, il prit pour Texte de fon Sermon , ces paroles du. 
Sauveur : Zhilippe , unde ememus panes , ut manducent hi ? Phi- 
lippe , d’où acheterons-nous des Pains, pour donner à manger 
à tout ce monde ? Il décrivit enfuite d’une maniére égalemenc 
touchante, éxacte, & patécique, la fituation des Peuples dans 
les Provinces, & le triite état où ils fe trouvoient rédaits , par 
la cupidité & l’avarice des Grands, par les violences tyranni- 
ques des Partifans, ou de leurs Officiers , enfin par la dureté 
des Riches, l’injuftice des Ufuriers , & la négligence, ou la 
foibleffe des Magiftrats. Le zéle prudent & éclairé du Prédi. 
cateur, plût extrêmement à quelques-uns , & ne donna fujet à 
perfonne de fe plaindre. Les gémifflemens des Peuples oppri- 
més , dans fa bouche , n’offenférent pas les oreilles délicates 
du Prince. Il sant 7 au contraire combien cette liberté 
Apoftolique lui paroïfloit en fa place, puifque fe tournant vers 
le Comte Diégo de Cordoue, le Roy lui dit ces paroles: F”oi/2 
an véritable Prédicateur, je l'entendrai toujours avec plaifir : Et 
bic verè concionator eff; libenterque femper ilum audiam. 

Nous voudrions pouvoir rapporter ici quelles furent les fui- 
tes d’un Difcours auf intérellant pour les Peuples, & écouté 
avec tant de fatisfaction par des perfonnes, qui pouvoient pro- 
curer leur foulagement. Mais nous ne devons rien ajouter à 
nos Mémoires. Ce qu’il y a de certain, c’eft que le Pere de 
Saluces fut long-rems arrêté à la Cour , coujours honoré de 
l'eftime du Monarque, & de la tendre amitié de l’Infant, qui 
fuccéda depuis à tous les Royaumes de fon Pere, fous le. nom 
de Philippe IIL. Il fut un des Predicateurs ordinaires de lun: 


_& de l’autre. On peut connoître le cas qu'ils faifoient de fes 


Talens & de fes Vertus, furtout de fa prudence, & de fa régu- 
larité, par les Commifons, dont ils le chargérent. Le Roy 
Philippe IX l’avoit nommé pour Vifiteur Général de l'Ordre 
de la Trinité; afin que, muni de l’Autorité Apoftolique, & 
Royale, il réformit dans les Maifons de cet Ordre, ce qu’il 
jugeroit avoir befoin de Réforme (1 ). Philippe IIT fon Succef- 
feur, lui donna depuis la même Commiflion , pour tous les 
Couvens de l'Ordre de Notre-Dame de la Mercy, dans l'An- 


(5) A Philippo IT, delettus Generalis| Rel gionis hujus, & omnium plaufu, pari 
QrdinisSS. Trinitaus Vifiraror , munus illud | pictate & prud-ntià complevit, &c. Echard. 
Apoftolicä fultus auctoritare, & Regis, & 40m, II, pag, 346. Çol. 2. 


DE L'ORDRE DE 5. DOMINIQUE. us 
daloufie { 1). La maniére, dont le fage Vifiteur remplit fa 
Commiflion, fut également agréable au Roy, & utile aux Re- 
ligieux , qui profitérent du fécours qu’on leur préfentoit, pout 
perfectionner ce qu’ils avoient retenu dé conforme à l'ancien 
ne ferveur de leur Inftitut, ou pour bannit de ces lieux dé 
Priére, ce que la foibleffe hutmaïîné y avoit laiffé introduire 
dans la fuire des tems. | _ 

La difcrétion d’Auguftin de Salutes, & fa fermeté toujours 
A ME de douceur, avoient déja paru dans la conduite 
de plufieurs Maifons de fon Ordre. Quoique très-févére envers 
lui-même, il ne montroit qu'uhé charité compâatiffante pour 
les autres’ ( 2): il ne fe fervoit ofdinairémtent de là pétfua- 
fion, & de l'exemple, pour nainténir parmi fes Fréres le bon 
ordre, la paix, là régularité ; & pour leur faire aimer te qui 

ouvoit leur affurer ces précieux avantages. Le défaut qu'il 
four fouffroit le moins étoit l’oifiveté, parce qu’il la conlidé- 
roie moins corne uf vice patticuliet , que comme vine foutre 
malheureufe de toutes fortes de vices. Aufli le voyoit-on lui- 
même toujours utilement octupé, ou pout le fervice du Pro- 
chain, ou pout fa propre perfection, 

Lorfqu'un âge fort avancé he lui permit plus dé remplir les 
Fonctions du faint Miniftere, ävec la mène vigueur , & la 
même afliduité , il fe retira dans fon Couvent de Xérez, dont 
il releva les ruines. Il avoit choifi cette Retraite pour he s’ÿ 
occuper que de la penfée de la mort, & pe vivre déforthais 
que pour Dieu, & pour lui-même. Il ne laïfloit pas cependant 
de fe rendre entote utile aux Fidéles, qu’il édifioit par uné vie 
très-fainte, & qu'il continuoit à inftfuire par fes Ecrits. Il en 
donna plufieurs au Public en Langue vulgaire. Outre ces diffé- 
rens Ouvtages , que N icolas - Antoine n’a poitit oubliés dans 
fa Bibliothèque d’Efpagrie, nôtre Auteut avoit éérit fes Re- 
marques fut plufiéurs autres Livres, qui étoient à fon ufage. 
… Pendant qu’il couloit aïnfi dès jours tranquillés , loin du 
bruit de la Cour, & du fcätidale da mionde, le Duc de Lerma 
lui écrivit une Lettre foït obligeante de la part dé Sa Majefté 
. {r) F. AuguftinusSaluzio, Bæricus , Xe- | bus , ut cônciohatotum omnium facilé Prin- 
rezienfis, Dominicanorum Fratrum Sodalis, | cèps haberetur, vitæ genus femper aufte- 
eximiufque Philippi III, Hifpaniarum Recis | rum tenuit ; nec à communibus ordinis vel 
Ecclefaites, e do prudentiz ; ac Re- latum ünguem unquam declinavit infticugig. 
Jigiofæ vitæ famà , ur Vifrandis Proviriciæ | Priorem in variis Provinciæ fuæ Bæticæ locis 
Bzticæ Fratribus, quos vocant D. Ve (æpiffimé egit, ubique vigilantiffimum fe 
de Mercéde Redèmptionis Captivorum deli- | Paftorem exhibens, & Patrem , fibi feverif- 


gi meruerit. Bibl. Nev. Hifp. Tom. 1, p. 139. Lfimus , cæteris facilimus , quantüm per Re. 
‘. (2) Tamtis ile cm fulgeret ahimi doti- fligionis lepes intégrum erar. Echard. Ibid, 


Livre” 
XX XII. 
AUGUSTIN 
SALUCES. 


7 XII. 
Sagefle de fon 
Gouvernement. 


XTII. 
Retraite : utiles 
occupations. 


+ 


XIV. 

Le Serviteur de 
Dieu , refufe de 
reparoître à la 
Cour, 





Livre 
XXXII. 


AUGUSTIN 
SALUCES. 











X V. 
Souffre avec cou- 
rage de grandes 
douleurs. 


"XVI. 
Sainte mort. 


Eshard. ut fe. 


744 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 
Catholique, pour laflurer de l'affection de ce Prince, & lui 
marquer le défir qu’il avoit de l'entendre prêcher le Carême 
prochain à Valladolid, où le Roy fe trouvoit avec la Cour. 
Mais le Serviteur de Dieu s’en excufa modeftement. Ses infir- 
mités en effet écoient réelles ; elles augmentérenc depuis fi 
confidérablement, que les Supérieurs l’obligérent à modérer 
un peu fes Auftérités, & à aller chercher un air plus fain dans 
le Couvent de Cordoue. Il obéït, moins dans l’efpérance de 
recouvrer la fanté, que par le défir de joindre le mérite de 
l’obéïffance à celui des fouffrances. | 
Ce fut dans fa derniére maladie, que ce refpetable Vieillard 
donna les plus belles preuves de fa Foi, & de fa Religion. Il 
fut long-tems fur la Croix ; & il ne fe plaignit jamais. La Cha- 
rité, qui remplifloit fon cœur, fembloit émoufler la vivacité 
des douleurs, dont tous les membres de fon corps étoient af- 
fligés; & fa patience jufqu’à la fin parut fi héroïque , qu’il con- 
foloit lui-mème ceux qui s’atrendrifloient fur la grandeur de 
fes maux compliqués. Peu de momens avant fa mort, regardant 
un Religieux , que la douleur retenoit dans le filence auprès de 
fon Lit, il lui dit ces paroles : Voilà, mon très.cher Frere, com- 
bien le Dieu, que nous avons le bonheur de fervir, eft fidéle 
dans fes Promefles , & libéral envers ceux qui le craignent. Il 
fentoit la main qui le foutenoit; & il vouloit en marquer fa 
reconnoiflance. | 
Sa fainte mort arriva fur les trois heures après minuit, le 
vingt neuviéme de Novembre 1601, dans fa foixante-dix- 
huiriémeannée. Toute la Ville de Cordoue le pleura; & routes 
les Communautés Religieufes, réunies avec le Chapitre de la 
Cathédrale, celébrérent fes Obfèques avec Ja même folemni- 
té, qu'on a coutume de faire à la mort d'un Prince, ou d’un 
Evêque (1). C'étoit moins à la qualité d’un Prédicateur 
ordinaire de deux Raoiïs, qu’à la Vertu d’un parfait Miniftre 
de Jesus-CHRisT, qu’on rendoit ces honneurs. | 
Outre les Ouvrages que nous avons de lui, & qui furent 
imprimés à Saragoffe, on prétend qu'il a laiflé une vingraine 
de Volumes en Manufcrits. Nicolas-Antoine en avoit vü quel- 
ques-uns : & l'Abbé Michel Juftiniani a mis notre Auteur par- 
. (1) Ferunt ipfà fui obités horä, aftantem | luxit Conventus : fed Religiofñ omnes, to- 
‘Hbi miniftrantemque Fratrem fic allocutum:|raque ipfa planxit Cordubà1, quæ adunatis 
eia Cariffime Frater, quim fidelis & lareus |'ipfus omnibus membris , ipfnque Cath-dra- 
in eos, qui illi ferviunt, remunerator eft | lis Canonicorum Co:legio, f inus profecuta 
Deus ! Hifque di&is filuifle & expiraffe. | eit, quod ir principis unius, ac præfulis fui 
Mortuym non uaus illius Cordubenfifque | folec exequiis, &c, Echard, Ibid. oo 
| Ps Si de de ” 





DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 745 
mi {es Illuftres Ecrivains de Ligurie ; parce que (comme nous 
avohs dit) il étoit originaire de Géënes , & allié à la Famille 
des Adornes, qui a donné des Doges à cette République. 








ALPHONSE CIACONIUS, PÉNITENCIER 
APOSTOLIQUE, ET PATRIARCHE FITULAIRE 
| D'ÂLEXANDRIE : 


A LPHONSE CraAconius, apellé Checon par les Efpa- 
gnols, étoit natif de Baëza dans l’Andaloufie ; & il avoit 
fait Profeflion de l’Inftitut des FF. Prêcheurs, dans le Cou- 
vent de fainc Thomas à Séville , fous le Régne de Philippe II. 
Son efpritaife, étendu, & avide de tout fçavoir , ne lui permit 
point de fe borner à l’Etude de la Religion, des Peres, & des 
Théologiens. 1] ne néoligea pas à la vérité cette Science ; puif- 
que les Auteurs Contemporains l’apellenc quelquefois un ex- 
cellent Théologien : maïs pouflant plus loin cuite. & 
fes recherches, il fe rendit habile prefqu’en tout genre d’Eru- 
dition, furtout dans les Anriquités Eccléfiaftiques , & Pro- 
fanes. | | 
Par fa diligence à éxaminer , & à éclaircir les Anciens Mo- 
numens , il s’étoit fait comme un tréfor de connoiflances, & 
une fi grande réputation dans tous les Royaumes d’Efpagne, 
que le Sçavant Ambroife Moralez, autrefois fon Précepteur 
dans l'Etude des Lettres, l’apelloit l'honneur de fon Siécle, 
&c la lumiére de fa Nation ( 1). Ciaconius gouvernoit déja le 
Couvent, & le Collège de fainc Thomas à Séville, & enrichif. 
{oit tous les jours le Public, de quelques nouveaux Ouvrages, 
lorfque le Pape Grégoire XIII voulut le voir. Les Supérieurs 
de l'Ordre le firent venir à Rome; & pour l'y retenir, Sa Sain- 
teté l’écablit d’abord Pénitencier Apoftolique dans l’Eglife de 
fainte Marie Majeure. Cette marque de confiance & d’eftime 
ne le flata point ; & quoique ce Miniftére fut en effet digne 
de fa Religion, & de fa Profeffion, Ciaconius ne l’auroit pas 
long-tems exerce, s’il ne lui avoit laiffé affez de loifir pour 


(1) F. Alphonfus Chacon... Beacienfis ,[tis gnarus, cujus magnum undique collec- 
in Prædicatorum Familia nomen Profeffus , |tum thefaurum affervabat. Hujus ftudii no- 
& ad fanétum Thomam Urbis Hifpalenfis | mine promeruit quidem ab Ambrofo Mo- 
olim Sodalis, ficrarumque Litteraruminter- |rale, quondam præceptore, in Antiquitatum 
pres: vir fuit tonus ÿliftoriæ , arque impri- FHifpanarum enarratione... Elogium infigne, 
mis Ecciehafticæ , cut præfertim illuftrandæ | &cc. Nic. Ant. Bibl, Nov. Hrfp. Tom. I, pag. 
incubuit, pertifliinus ; oinnifque antiquita- 13. Cols Le 


Tome 17. Bbbbb 


LIVRE 
XX XII. 





ALPHONSE 
CIACONIUS. 
en te mn De "AS 





Larinus Lacinius, 
Angel, Rocha. 
Nic. Anton. Bibl. 


. Nov. Hifp. Tom. Il; 


ag. 13. 
d Asobr. Moralez. 


I. 
Erudition, & ré- 
putation de Cia- 
Coniuse 


II. 
Le Pape le fait 
venir à Rome. 


LIVRE 
XXXII 


ALPHONSE 
CraconIrus. 








Angelus Rocha, in 
Appen. Bibl, Varica- 
Lx, 


III, 
Lettre de Lati- 
aius, à Ciaconius. 


1 V. 
Pierre Ciaconius, 
& Alphonfe Cia- 
conius, travaillent 
dans un même ef. 
prit , & avec Île 
même fuccès. 


746 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


continuer un travail plus conforme à fon génie. Les riches Bi- 
bliothéques de Rome, & fes Antiquités ofrirent une nouvelle 
matiére à {es curieufes Recherches; & il continua à confacrer 
fes Veilles à perfectionner fes premiers Ouvrages, ou à en 
écrire de nouveaux. Outre ceux qui ont été imprimés , & dont 
nous parlerons bientôt, un de fes Amis a remarqué, que dès 
Pan 1591, il avoit déja rempli vingt Volumes, qui pouvoient 
être mis fous la preffe. 

Son Erudition & fon mérite faifoient qu’il étoit en relation 
avec plufieurs Cardinaux , & avec prefque tous les Sçavans de 
fon tems. Quelques-uns lui écrivoient pour lui ” sa ofer leurs 
doutes , & apprendre fon fentiment fur les difhicultés qui les 
arrêtoient ; d’autres pour lui communiquer leur deffein, & le 
plan de leurs __— , ou pour le félicirer des fiens. Nicolas- 
Antoine nous a confervé une Lettre que Latinus Latinius lui 
écrivoit en ces termes: | | 

« J'étois perfuadé depuis long-tems, fçavant Ciaconius que 
» vous aviez fait de fort grands progrès dans la connoiflance 
» des Antiquités Romaiïnes. Je connoiflois peu d’Auteurs , 
» qu’on püt vous comparer ; & je ne croyois pas qu’il y en eût 
» aucun, qui méritât de vous être préféré. Cependant, per- 
» mettez-moi de le dire, l'étendue de votre Erudition, & la 
» pénétration de votre efprit ne m’étoient encore connuës 
» qu'en partie ; & F ne me ferois point attendu à vous voir 
» éclaircir les chofes les plus obfcures, & les plus difficiles, 
» avec cette fupériorité de lumiéres, cette facilité, & cette 
» élégance, qu’on remarque par tout dans vos Ouvrages. Ainfi 
» Des. pad baute idée que j’eufle déja de votre fcavoir , j'avoue 
» que vous l'avez furpañlée ; je vous en félicite, & me recon- 
» nois en même tems redevable à votre bonté, de ce que vous 
» avez bien voulu entreprendre à ma confidération , un fi 
» grand, & difhcile travail, &c (1) ». 

Parmi les Sçavans, qui eurent une relation plus étroite avec 
notre Auteur , on diftingue avec raïfon Pierre Ciaconius, fon 
Frere felon M. Dupin , & le Pere Mabillon ; fuivant d’autres 


{ 1) Sciebam ego jam pridem , Eruditiffi-[ eleganter fcribere tam facilè pofles. Supe- 
me Ciaconi, quantimin Romanæ Antiqui- | rafti igitur meam , etfi egregiam concepram 
tatis Cognitione profeceris; tibique in ejus | de te opinionem; ica ut tibi eo nomine cdm 
ftudio paucos , atque adeo neminem præfe- | plurimum gratuler , tum humanitati tuæ, 
rendum ftatueram. Sed , ne te verum cœlem , | qui meà caufà tantum onus fufceperis, plu- 
nunquam credidi tantüm tibi in rebus obfcu- | rimum debere me plag profiteor , &c. Epiff. 
ris , & difficillimis defcribendis facultatis| latinis, Lib, II, Nic. Ant, Nov, Hifp. Tom. 
comparafle , ut de iis tam copiosè, tamquebz, pag. 14. Col. 2, 











DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 747 


Auteurs, ils n’avoient rien de commun que le furnom, l’un 
étant né à Baëza dans l’Andaloufie , & l’autre à Toléde dans la 
Nouvelle Caftille ( 1). Mais cette différence de Patrie, n’eft 
pas abfolument une preuve décifive contre leur Parenté. Quoi- 
qu’il en foit; fi ces deux fçavans Perfonnages n’étoient pointunis 
par les liens du fang,, ils Le furent toujours par ceux de l'amitié, 
par la conformité de mœurs, d’inclinations, d'Etudes, & par 
les fentimens : leur réputation fut égale. Le même Pape les 
avoit apellés tous deux à Rome. Pierre Ciaconius, également 
habile dans la Philofophie, la Théologie, l’Hiftoire, les Ma- 
thématiques, & le Grec, avoit un talent merveilleux pour 
corriger les anciens Auteurs, rétablir les paflages tronqués, & 
expliquer ceux qui font difficiles. Chargé par Grégoire XIII, 
du foin de revoir, & de corriger la Bible, le Décret de Gratien, 
& les Ouvrages des Peres, qu’on réïmprimoit au Vatican, il 
s’acquitta de cet Emploi avec beaucoup de jugement & de fuc- 
cès. Il compofa des Notes fur Arnobe, fur Tertullien, fur 
lOdave de Minutius Felix, fur Caffien, fur Salufte, fur les 
Commentaires de Céfar, fur Varron, fur Pline, fur Térence. 
On l’employa encore à la correion du Calendrier, avec Cla- 
vius. M. Dupin ajoûte que quoiqu'il fut un des plus fçavans 
Hommes du monde, il avoit encore plus de modeftie & d’hu- 
milité, que de Science & d’Erudition. 

Cet Eloge convient à l’un & à l'autre Ciaconius. Leur piété, 
& une continuelle application à l'Etude, leur faifoit regarder 
avec beaucoup d’indifférence les Charges, & les Dignités, qui 
peuvent flater l'ambition. Après leur Salut , ils ne défiroient 
rien ; ou leurs nobles défirs fe bornoient à acquérir toujours 
de nouvelles connoiffances , & à épargner aux autres beaucoup 
de travail pour apprendre quelque chofe. Cependant le Pape 
Grégoire XIII, donna à Pierre Ciaconius un Canonicat dans 
l'Eplife de Séville ; & Clement VIII, voulant reconnoître, du 
moins par un titre d'honneur, celui que notre Alphonfe Cia- 
conius faifoit depuis long-tems à la République des Lettres, 
& à la Ville de Rome, il le fit facrer Patriarche Titulaire d’A- 
léxandrie { 2 ). 

Si notre Auteur n’a été honoré de cette Dignité que vert 


{1 ) Quod vero ait idem Mabillonius Pe-f (2) Dignitate hunc tandem Alexandrini 
trum Ciaconum Germanum fuifle Alphonfi |Patriarchatôs ornatum confpexit Roma, 
noftri, nifi ex Epiftolis prodat , haétenus |quain Urbem, & Hiftoriam omnem Romano- 
nobis non probatur, qui fcimus Alphonfum | Chriftianam infigniter ipfe dudum ornabat , 
fuifle Biaccenfem , Petrum verd Toletanum, | &c. Bibl. Nov. Hifp. Tom. 1, pag. 13. Col. 2. 


&cc. Hchard. Tom. I1,pag. 346. Col. 1. 
 . Bbbbbij 


LIVRE 
XX XII. 


ALPHONSE 
CIACONIUS. 
RER RME SERRE 








Aur. du XVI. Siécle, 
IV Part, pag. 425$. 


Bullar, Ord. Tom 
V ; pag. 622. ° 





LIVRE 
XXXII. 


A LPHONSE 
CIACONIUS. 











Lib. CXXII, fub 
finem, 


Aut, du XVISiccle, 
IV Part, pag. 568. 


748 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 

l'an r$99, comme l’a cru le Révérend Pere Brémond, dans 
fon cinquiéme Tome du Bullaire, il en a joui bien peu de 
tems: car fans parler de l'opinion d'André Schot, qui met la 
mort de Ciaconius en l’année 1$90 , en quoi il s’eft vifible- 
ment trompé, Monfieur de Thou, Auteur Contemporain, dit 
qu’il mourut au mois de Février 1 599. Nicolas-Antoine, dans 
le premier Tome de fa Bibliochéque d’Efpagne, avoit fuivi ce 
fentimenct ; mais il l’a corrigé dans le fecond Tome; & il a 
remarqué qu’'Alphonfe Ciaconius vivoit, & écrivoit encore 
en 1601. On le prouve par la Dédicace _ fit, cette même 


année , d’un de fes Ouvrages, à D. Gonçalez de Cardona, Fils 


de l’Ambaffideur du Roy Catholique à Rome (7). 

Sans entreprendre de donner ici le Catalogue des Ecrits de 
Ciaconius, nous nous contentons de remarquer avec M. Dupin, 
que le plus confidérable entre ceux qui le font mettre au rang 
des Auteurs Eccléfiaftiques , eft fon Hiftoire des Papes, & des 
Cardinaux. Il s’en occupa pendant dix ans ; & il mourut avant 
que d'y pouvoir mettre la derniére main. François Moralès 
de Cabrera y travailla après lui, & le publia à Rome d’abord 
après la mort de l’Auteur. Mais comme il s’étoit gliflé des 
fautes dans cette Edition, Jérôme-Alexandre, & André Vit- 
torelli entreprirent de la corriger. Le premier étant mort, le 
Pere Wading Francifcain lui fut fubftitué ; Vittorelli cepen- 
dant fut celui qui eùt le plus de part à la nouvelle Edition, 
qui parut à Rome l'an 1630. Céfar Bécillus d'Urbin , Prêtre 
de l’Oratoire de Rome, l’Abbé Ughel, Fioravantes Marti- 
nelli, & le Pere Auguftin Olduini Jéfuite, ont continué cet 
Ouvrage: & c’eft par les foins de ce dernier, qu’il a été pu- 
blié à Rome l’an 1636, en quatre Volumes in-folio. 

Le Pere Mabillon nous affire dans fon Voyage d'Italie, qu'il 
a trouvé dans la Bibliothèque de Chigi , des Lettres d’Al- 
phonfe Ciaconius, où ileft fait mention de deux de fes Ouvra- 
ges qui n'ont point été publiés, fçavoir d’un Traité des Anti- 
quités Romaines, avec des Figures,& d’une Bibliochèque d’Au- 
teurs, avec ce Titre : « Bibliothéque compofée & recueillie ci. 
» devant par divers Ecrivains, abrégée par quelques autres, 
» revüe nouvellement, enrichie de nouveaux Livres, purgée 


(1) Dbiit ergo Romæ, non quidemanno, |fecundum Petrum Ciaconium Hifpaniæ fue 
ut Schotto excidit 1590, nam fequentibus [magnum lumen; fed aliquot poftea annis ; 
aliquot edidit vivus opufcula ; neque, ut {nam anno 1601,uti Diximus,nuncupatoriam 
æque errante putavit Calculo AE Au. |Epiftolam laudati Elegantiarum libri edidie, 
guftus Thuanus, ... menfe Februario anni |&c, Bibl, Nov. Hifp. Tom. II, p. 6534 Col, 2- 
1599 , ætatis fuæ so, alterum, ut ille air, : 





DE L'ORDRE DE S$. DOMINIQUE. 749 


des Remarques des Hérériques, & augmentée du double ,« Li yRr#% 

par Alphonfe Ciaconius Efpagnol de Baëza, Docteur en« YXXxXII. 

Théologie de l'Ordre des FF. Précheurs, & Pénicencier du « 

Pape(i1)». 
Les deux petits Traités de Ciaconius, l’un pour prouver que 

faint Jérôme avoit été revêtu de la Dignité de Cardinal, & 

l’autre pour expliquer l’Hiftoire fabuleufe de la délivrance de 

l'ame de Trajan, retirée des Enfers par les Priéres de faine 

Grégoire le Grand, ne font pas ceux de fes Ouvrages aui 

lui onc fait le plus d'honneur. Il eft vrai que faint Jean de 

Damas avoit parlé de certe prétendue délivrance | comme 

d'une opinion communément reçue parmi les Grecs. Il eft 

vrai encore que faint Thomas, fur le quatriéme Livre des Sen- : 

tences, en a fait mention après ce Pere ; mais il l’a fait fans ap- . 

puyer un fentiment qu'il ne s’écoit point propofé d’éxaminer. 

Sans combattre cette opinion des Grecs, il témoigne aflez par 

fa réponfe , le peu de fonds qu'il y fait. Ciaconius a été moins 

réfervé, lorfqu’il a entrepris férieufement de prouver la réalité 

de cette délivrance, qui ne doit peur-être fon origine qu’à 

Perreur de ceux qui ont cru, que la récompenfe des bons, & 

le châtiment des impies n'auront lieu qu'après le dernier Ju- 

gement, à la fin du monde. Au refte, quoique notre Auteur 

ait montré beaucoup d’efprit, & d’Erudition dans ce Traité, 

qui a été fouvent imprimé à Rome, à Venife, & ailleurs, il 

n’a pas eù pour lui les plus habiles Critiques. Melchior Cano, 

. & depuis le Cardinal Bellarmin , Pont réfuté fur ce point, 

comme a fait le Cardinal Baronius fur la prétendue Pourpre 

de faint Jérôme. 





ALPHONSE 
CIACONIUS. 
CESR SRE RL ES 
ms sf 


(1) Quæ ex Chigia Bibliotheca excerpfi- ferat, opera duo molitum fuifle: unum de 
mus , non eft neceflarium finyulatim expo- | Antiquitatibus Romanis cum varits Figuris ; 
nere. Tantdm de Alphonfi Epiftolis, quas | alterum de Bibliotheca Scriptorum Ecclefiaf. : 
inde habuimus, quædam oblervare javat. | ricorum. 1deam hujufce operis habemus fut 
Ex his Epiftolis intelligitur Alphonfum Do-|Titulo fequenti, &c. Mabil. Itin. Italics , 
minicanum , qui Petri Doétiffimi Germanus|p. 96, Vide Echard. Tom. I1,p. 349. Col. 2. 


Lu 





\ 


Bbbbb ii; 


L 1 


V RE 


XXXIL. 





DoMINIQUE 
BANNEZ. 
LEA 0 7 


Com 


I. 
mencemens 


de Dominique 


Banne 


11 étudie fous 


Z. 


IT. 


Jes plus célébres 
Théologiens. 


755 HISTOIRE DES HÔMMES ILLUSTRES 





DOMINIQUE BANNEZ, CÉLEÉBRE PRO- 
FESSEUR DANS PLUSIEURS UNIVERSITE’S 
D'ÉSPAGNE, CONFESSEUR DE S'' THERESE. 


UoïqueE l'Efpagne ait été féconde en Sçavans, fur- 
cout dans les derniers Siécles, on peut dire qu’elle en a 
eû fort peu, qui ayent fait plus d'honneur à fes Ecoles ; ou qui 
ayént joint une plus folide Piété avec une profonde Erudition, 
que le Pere Dominique Bannez, dont l’illuftre fainte Thérefe 
a faic plus d’une fois l'éloge. 
mo Auteurs ont cru qu'il étoit né à Mondragon, petite 
Ville dans le Guipufcoa. Mais, felon Nicolas - Antoine, Ban- 
nez étoit originaire de Cantabrie, Contrée de l’Efpagne Tara- 
onoife, & natif de Valladolid ( 1). Agéde quinzeans, & ayant 
Sa étudié les Humanités dans fa Patrie, il alla à Salaman- 
que , où il fit fon Cours de Philofophie, & fut reçu parmi les 
Dominicains, dans leur Couvent de S. Eftienne, l'an 1 544. 
D'abord après fa Profeflion, on le remit dans les Ecoles de 
Philofophie ; il y eut pour Compagnon d'Etude, Barthelemy de 
Médina, qui s’eft fait auffi un nom parmi les Sçavans. Mais 
comme Bannez avoit bien étudié dans le Siécle, & qu’il n’avoit 
pas moins de mémoire, que de sir d’efprit, la plus 
De partie de fon tems lui fufhifoit pour contenter fes Pro- 
efleurs ; & après l’éxercice de l'Oraifon, il confacroit fes meil- 
leurs momens à lire l’Ecriture Sainte, l’Hiftoire, & tout ce qui 
pouvoit remplir fon efprit de connoiffances utiles ;en forte qu’il 
entra dans les Ecoles de Théologie, déja inftruit de la Reli- 
gion , & d’une partie de ce que les bons Auteurs ont écrit de 
plus recherché. Il eut encore l'avantage d’étudier fous les plus 
abiles Théologiens de fon Ordre , & de fon Siécle, Melchior 
Cano,Pierre de Soto-Major, & Diégo de Chaves, Confeffeur du 
Roy d'Efpagne,& l’un de fes Théologiens au Concile de Trente. 
L'Hiftoire de ce dernier mériteroit fans doute d’être écrite 
avec quelque étendue : maïs parce que les bornes , que nous 
avons réfolu de donner à cet Ouvrage, ne nous le permettent 
pas ; nous profitons de cette occafion, pour donner du moins 
{1) Fr. Dominicus Bannez, vulgo Mon- natus annos venir Salmanticam Grammati- 
dragonenfs creditus, revera autem Balma-|corum præceptorum gnarus, ibique poft 
fedanus Cantaber origine, Patrià verd Pin-| decurfum artium liberalium folemne fparium 
cianus, quod ab ipfo fe accepifle Joannes de in Familia Prædicatorum Fratrum ad fan@ti 


Ponte , in eo , quod de Monarchiis Catholi-| Stephani reccptus , &c. Bibl, Nov. HifP. 
cis publicavit , opere atcftatur. Quindecim]} Tow. 1, pag. 252, Col, 2, 


r 


DE L'ORDRE DE S$. DOMINIQUE. 951 


en paffant quelque idée de fes talens, & de fon mérite. Diégo 
de Chaves, natif de Trughillo dans l'Extramadoure , ayant 
reçu l’Habit de Saint Dominique dans le Couvent de la même 
Ville, fit paroître depuis fa rare Erudition dans les plus célé- 
bres Écoles d'Efpagne, & dans un Concile Œcuménique ; fa 
fermeté, & fon intégrité dans les Cours de Caftille & de 
Rome; & la folidiré de fes Vertus, dans toutes les circonftan- 
ces de fa vie. Il enfeignoic avec beaucoup d’applaudiffement 
dans les Ecoles de Salamanque, lorfqu’en 1 $ 51 le Roy Catho- 
lique le mit au nombre des Théologiens choïfis qu’il envoyoic 
à Trente, fous le Pontificat de Jules III. Ileft parlé de lui dans 
l'Hiftoire de ce Concile. De retour dans fa Patrie, il éxerça 
avec fruit le Miniftére de la Prédication ; & il remplit la pre- 
miére Chaire de Théologie dans l’'Univerfité de Compoftelle, 
jufqu’en l’année 1559, que fa réputation , & les Ordres de 
Philippe I1 l’obligérent de venir à la Cour. Le Roy le donna 
pour Confefleur à fa feconde Epoufe, Ifabelle de Valois, apellée 
communément Zfabelle de la Paix, à caufe du Traité qui fut 
conclu entre les deux Couronnes, à l’occafion de ce Mariage. 
Sa Majefté engagea en même tems ce Religieux à prendre foin 
de l’Infant Don Carlos ; & le Grand Inquifiteur, avec l’agré- 
ment du Roy, l’envoya à Rome l'an 1576, avec deux autres 
Do&eurs de l'Ordre, pour l'affaire de Don Barthelemy de 
Carranza. Après la mort malheureufe de l’Infant, & de la 
Reine Ifabelle, Diégue ayant prononcé l’Eloge Funébre de 
certe Princefle , fe retira de la Cour, pour continuer avec plus 
de liberté, fes pratiques de dévotion & de pénitence, dans le 
filence du Cloître. Mais fon mérite fit qu’on lui envia ce repos. 
Le Roy Cacholique volut l'avoir lui-même pour fon Confefleur, 
& fans écouter fes humbles excufes, il l’obligea par l'Autorité 
du Général de l'Ordre, d'accepter cet Emploi , & de reparoître 
à la Cour. Diégue n’obéït qu’en tremblant; mais au milieu du 
tumulte , il vécut toujours avec tant de modeftie, & de régu- 
larité; & il remplit fi faintement fon Miniftére, qu’un Auteur 
Efpagnol , l’a donné pour un éxemple des parfaits Religieux, 
& un modéle des Confeffeurs des Rois { 1 ). | 


æ 


{ 1 ) In eodem Collegio ( Matritenfi ) ja-[rierrez eum afferuit annis 68 fuiffe Religio= 
cet Magifter F. Didacus de Chaves Confeffa- | fum, ac Regiorum Confeffariorum exemplars 
rius Principis Caroli, & Reginæ Ifabellæ à | Mortuis Principe ac Reginà fecefit ille ab 

ace, & Regis Philippi H. Vitæ inculparæ|Aula nunquam reverfurus , & à Philippo. 
Réligiofus , Paupertatis amator, & Profef-]IL , vocatus in Confeffarium conftantiflimè 
fionis fuæ regularis renax. Qui in ejus exe. | renuir. Scripfit itaque Rex ad Magiftrum Ors 
quiis peroravit ad populum F. Joannes Gut-ldinis E Seraphinum Caballi Biariæ tum vulgo 


LIVRE 
XX XII. 


DoMINIQUE 
BANNEZ. 
RER SRSEREEG 


III. 

Hiftoire abrégée 
de Diégue de Cha- 
ves. 

Vide Joan. Lopez, 
Hift, Gen, Ord. II! 
Part. Lib. 111, pag. 
215$: Liv. IV, page 
330 » 350» 3575 Ce 


Livre 
XXXII. 


DOMINIQUE 
_ BANNEZz. 
CR 





IV. | 
Bannez fan@tifie 
fes Etudes par la 
Picre, 


V. | 
Il enfeigne long- 
tems, & avec une 
grande réputa- 
tion, 


752 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


Tel étoic le pieux & fçavant Profefleur , qui donna les pre- 
miéres Leçons de Théologie à Dominique Bannez. La répu- 
tation d’un tel Maître foutint parfaitement l’émulation du 
Difciple ; & fes beaux éxemples excirérent de plus en plus fon 
ardeur pour les faintes Pratiques, qui pouvoient le conduire à 
la perfection Chrétienne & Religieufe. Tout le refte de fa vie 
il fit paroïître une égale attention , à acquérir le tréfor des 
Sciences, & à avancer dans les fentiers de la Vertu. La feche- 
refle des Etudes Scholaftiques n’éreignit jamais dans fon cœur, 
l'efpric de priére , & de componétion : & quelque rapides que 
faflent fes progrès dans la Science, il n’en fit pas de moindres 
dans la Piéce. La ou ae de fes Condifciples devinrent comme 
lui de fçavans Théologiens ; mais l'avantage de Bannez fur 
bien d’autres, fut de fçavoir unir les fpéculations de l'efprit, 
avec les affections du cœur ; afin d'entrer par la lumiére de la 
Charité, dansles Mvftéres de Dieu, dans les fecrets de fon 
Ecriture, & dans ces voyes intérieures, qui conduïfentc à la par- 
faite pureté de cœur (1 ). 

Dès l'an 1552 il fut chargé d’enfeigner la Philofophie dans 
nos Ecoles de Salamanque ; & peu de tems après les Supérieurs 
le nommérent Régent des Etudes, & premier Préfenté, Em- 
ploi qu’il remplit avec tant de réputation, qu'il fe fit eftimer 
dans l’Univerfité. Toutes les fois que les anciens Profefleurs 
fe trouvoient abfens, ou malades , Bannez étoit choifi pour les 
remplacer : il continuoit cependant fes Leçons de Théologie 
dans le Cloître; comme il fit depuis dans le Collége de Saint 
Thomas à Awvila, dans celui de Ans Grégoire à Valladolid, 
& dans l’'Univerfité d’Alcala. Continuellement appliqué à la 
leœure des Ouvrages de faint Auguftin & de fainc Thomas, 
1l pénétra les principes, & fe remplit de l’efprit, & de la Doc- 
trine des faints Docteurs, dont il étoit déja le fidéle Difciple, 
&.dont.il devint le Commentateur, & le Défenfeur zélé. 


baëza in Bzætica agente, ut cenfuris Di- 
dacum cogeret ad acceptandum : quibus 
adaétus per ohedientiam die 20 Martii da- 
tam & fignificatam paruit, at his conditio- 
nibus ; {cilicet quod ex æquo ee negotia 
peragerentur ; ut reditus & cenfus fuo mu- 
aeri addiétos ipfemet non attingeret. À con- 
fanguineorum affe@u fe {poliavit , ut pauper 
viveret,& moreretur , &c. Gongalez Davila, 
8 Thea. de las Grandexzas de la Villa de 
Madrid. pag. ?66. Ap. Ecbard, Tom. II, 
pag: 305. Col. 2. 

(1) Exinde Theologiam agreflus, cele- 


berrimos totius Hifpaniæ audivit Profeflo: 
res, fupra laudatos Melchiorem Cano, Di- 
dacum de Chaves , & Petrum de Sotomayor : 
condifcipulos quoque naëtus ef ingenio & 
folertià præftantes, qui & ipf eximii Theo- 
logi evaferunt. Inter quos ipfe numerat 
Bartholomæum Medina virum nominatif 
mum... Illud etiam in Bagnefo mirum, 
dd. etfi in fcholis continud verfatus , vitæ 
piritualis vias reconditiores perfpeétas ha- 
beret oimnes ; nec mifticæ Theologiz minus 
quèm Scholafticæ peritus eflec, &c. Ecbard. 


Tom II, pag. 352. Gel. 2. 
| L Dans 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 53 
: Dans le tems qu'il enfeignoit à Avila, la Providence lui four- 
nit une occafion de fervir utilement l’Eglife, en foutenant la 
Réforme naiffante de fainte Thérefe. Cette illuftre Vierge le 
prit dès-lors pour fon Confefleur, & fon Guide; & ne cefla 
depuis de montrer dans toutes les occafions , quelle étoit fa 
confiance aux lumiéres , & à la prudence de ce fçavant Hom- 
me ; qui feul avoit empêché par fa fermeté, ou par fa fagefle, 
que le premier Monaftére de la Réforme ne fût détruit aufli- 
tôt qu'édifié. Voici comment la chofe fe pafla. C’eft la Sainte 
elle-même, & l'Hiftorien de la Réforme pe Carmes Dechauf- 
_{és qui racontent le fait. | | 

Sainte Thérefe, après de longues & ferventes Priéres, pour 
obtenir le fecours du Ciel, & rendre au Carmel fon ancienne 
beauté, réfolut de fonder à Avila le Monaftére de S. Jofeph, 
qui devoit être comme le berceau de cette fainte Réforme, & 
la fource féconde de tant d’autres Communautés Religieufes, 
L’Evêque du lieu donna volontiers fon Confentement ; & la 
Sainte ayant acheté, felon fa pauvreté, une fort petite Mai- 
{on ; à peine y eut-elle fait drefler une Chapelle, que quatre 
jeunes Demoifelles fe préfentérenc à elle pour recevoir l'Ha- 
bit, & embrafler la Régle. La vocation, la ferveur, & la bon- 
ne volonté de ces Demoifelles étoient toutes leurs richefles. 
L'illuftre Réformatrice les reçut avec d'autant plus de joye, 
qu’elles n’avoient point de Dot. Mais au moment qu’on us 
à Avila ce qui fe pafloit, on vit un foulevement général contre 
faince Thérefe, & contre les quatre Novices. L’efprit du mon- 
de ne fera jamais d’accord avec l'Efprit de JEsus-CHR1ST; 
& de fes Saints. 

Les Habitans d’Avila, auf allarmés du nouvel Etabliffe- 
ment, que fi une Armée Ennemie eût été fur le point de forcer 
Jeur Ville, furent trouver tumultueufement le Gouverneur, 

our le prier , ou le fommer, de renverfer ce petit Monaftére, 
& de difperfer celles qui s’y étoient renfermées. Le Démon, 
auteur de cette fédition, fit que le Gouverneur entrant avec 
chaleur dans les fentimens de la Populace, fe tranfporta fur 
l'heure au Monaftére de S. Jofeph ; & ordonna à Ia Sainte d'en 
fortir fans délai, & d’en faire ôter le S. Sacrement, afin qu’on 
détruisît jufqu’aux Fondemens dim Monaftére, dont on ne 
vouloit pointentendre parler. Un Ordre fi extraordinaire pou- 
voit furprendre la Sainte, elle n’en fur point troublée. Animée 
de Pefprit de Dieu, & fes jeunes Novices foutenuës par fon 
exemples, elles répondirent qu'ayant fait cet Etabliffement du 

Tome IF. Cccce 


LIrIvRE 
XXXII. 


es 
DomiNiQuE 
BANNE=EZ. 





VI. 
Services qu'il 
rend à fainte Thé- 
réfe, & à fa Réfor- 
me naiflante. 


Vie de fainte Thé- 
téfe , Chap. XXXH. 


Hift. Reform, Cat- 
mel. Tom. 1, Liv.I, 
Chap. XLV , &c. 


VIL. 
Soulévement du 
Peuple d’Avila, 
contre fainte Thé. 
réfe. 


VIII. 
Ordre du Gou= 
verneur. 
EX: 
Réponfe de 12 
Sainte. 


754 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


Lrvre Confentement de l'Evêque, elles ne fortiroient du Monaftére 


XXXIL 


DoMiINiQUE 
BANNEZ. 
CR RE EE 





X. 
Affembiée extra- 
ordi:aire des Ha- 
bitans d’Avila. 


XL 
Où on conclut à 
dérruire le petit 
Monaftére de S. 
Jofeph. 


ed 


que par fes Ordres. Qu’au refte fi on ufoit de quelque violence 
à leur égard, il y avoit dans le Ciel un Souverain Juge, & fur 
la Terre un Prince Religieux, qui fçauroient bien foûtenir 
leurs intérêts, & punir ceux qui entreprendroient de ruiner 
cette pauvre Maifon. | 

Le Gouverneur , fenfiblement piqué de ce Difcours ,ne fuf- 
pendit l'éxécution de fon deffein , que pour le faire autorifer 

ar une délibération publique. Il convoqua donc une Affem. 
Piée générale dans Avila ; les principaux Habitans ÿ furent 
apellés, avec un ou deux Religieux , les ee diftingués de 
x Communauté, & le Gouverneur leur dit qu'il étoit 
obligé de les avertir ; ei , par une entreprife extraordinaire, 
on vouloit introduire dans Avila un nouveau Monaftére fans 
confulrer la Ville; que ce procédé étoit trop irrégulier, & 
l'Etabliffement trop pernicieux au public , pour ne pas s’ÿ op- 
pofer. Nous avons déja , ajoûta-t-il, aflez de Couvens & de 
Monaftéres; & fi ceux qui font bien fondés, ne peuvent cepen- 
dant fe difpenfer d’avoir recours aux Habitans pour s'entrete- 
nir, comment pourroit fe foutenir un nouveau Monaftére, qui 
ne veut aucun Revenu ? Pourrions-nous fouffrir que des Ser- 
vantes de Dieu fuffenc réduites à l’extrêmité , fans en être tou- 
chés » Et ne ferions-nous pas obligés pour lors de les nourrir à 
nos dépens, c’eft-à-dire, de nous ôter le pain de la bouche, 
& de priver nos Enfans du néceflaire, pour le donner à ces 
Religieufes » Ces inconvéniens font trop vifibles, pour ne pas 
fe faire fentir ; & il eft à craindre , que fe Démon, pour exci- 
ter des troubles dans Avila, n’ait adroitement drelfé fes pié- 
ges contre celle qui entreprend cette Fondarion. Je fçai bien 
qu'on prétend , qu’elle a eu quelques Kévélations pour faire 
cet Etabliffement ; mais {a jufte crainte qu’elle ne foit dans 
l'illufion, le foulévement du Peuple, l'intérêt de nos Familles, 
& notre devoir, tout nous engage à prévenir les fuites fâcheu. 
fes, qu’on peut appréhender de cette nouveauté. Congédions 
ce petit nombre de Religieufes; détruifons ces foibles com- 
mencemens de Monaftere ; & voilà la tranquillité rétablie par- 
mi nos Citoyens. 

Le grand nombre, fans rien éxaminer , applaudit d’abord au 
Difcours du Gouverneur, & conclut pour la deftruétion du 
Monaftére. Tous néanmoins n’entrérent pas avec la même 
précipitation dans un parti fi violent; mais, {oit politique, 
prudence, ou intérêt particulier , foit crainte d’offenfer le 





DE L'ORDRE DE S$S. DOMINIQUE. »5s 


Gouverneur, ou de déplaire aux principaux de la Ville, ils fe 
türent. Le feul Dominique Bannez, quoiqu'il ne fut pas en- 
core en relation avec fainte Théréfe, ofa prendre fa défenfe 
dans cette nombreufe Affemblée , où il parla ainfi : 

« Ce feroit peut-être une témérité que de s’oppofer au fen- « 
timent de tant de perfonnes de mérite; mais puifque dans des « 
Affemblées libres, telles que celle-ci, il eft permis à chacun « 
de déclarer fon avis , je dirai ce qui me paroït favorable aux « 
Carmelites Déchauflées. Si je ne penfe pas comme ceux qui « 


qui ont opiné avant moi, j'aurai du moins cet avantage ,« 
que ne connoiflant point la Fondatrice, & n’ayant traité « 
avec perfonne de l’Etabliffement dont il s’agit, ce que j'a- « 


vancerai ne pourra paroître fufpet. L'entreprife de cette Re- « 
ligieufe paroît nouvelle ; & c’eft ce qui a caufé une fi grande « 


émotion parmi le Peuple : mais les perfonnes fages doivent- « 


elles la condamner fous ce feul prétexte? Les autres Reli- « 
gions ont-elles été établies d’une autre maniére ? Les Réfor- « 
mes qui ont paru du tems de nos Ancètres, ou ” nous ce 
voyons de nos jours, ne fe font-elles pas élevées lorfqu’on y « 
penfoit le moins ? Si la crainte nous fait rejetter tout ce qui « 
nous paroît nouveau, on ne recevra jamais aucune Réforme, « 
quelque fainte, & quelque néceffaire qu’elle foit. Celle, qui « 
ne s’introduit que pour procurer la gloire de Dieu, & le « 
Salut des Ames, en corrigeant les abus, ne doit pas être re- « 
gardée comme une invention nouvelle ; maïs plutôt comme « 
un renouvellement de la piété, qui eft aufli ancienne que le « 
monde. Pourquoi qualifieroit-on de nouveauté ce qu’on en- « 
treprend pour rétablir la Difcipline réguliére, & le bon ordre « 
dans les Religions? Qu'ont-elles de plus repréhenfble , ou « 
de décheoir de leur ancienne beauté, ou de la recouvrer « 
après l'avoir perdue ? Si le premier nous touche fi peu ; d’où « 
vient que nous fommes fcandalifés du fecond ? Oui, Mef- « 
fieurs, ces nouveautés font à blâmer, qui s’oppofent à la « 
Piété, & au Service de Dieu ; maïs on doit louer & eftimer « 
celles, qui fervent à l’un & à l’autre. La Réforme, qu’on « 
établit dans le Monaftére des Carmélites, n’eft qu'un re- « 
nouvellement de leur premier Inftitut, & de ce qu’il avoit « 
perdu; renouvellement, qui fera tn cet Or- « 
dre, & d’une grande édification pour les Fidéles : & c'eft « 
pour ce fujer que tous doivent favorifer ce Monaftére, fur- « 
tout ceux qui gouvernent les Etats, & les Républiques ; puif- « 
que leur devoir effentiel eft de favorifer, & de foutenir des « 
Cceccij 


LIVRE 
X XXII. 


GERS 
DoMiNIQUE 
BANNEZ. . 
XII. 
Difcours de Do- 
minique Bannez, 
contre la Conclu- 
fion de l’Affem- 
blée. 








Livre 
XXXIL 


Gare RES 
DoMINIQUE 
BANNEZ. 
PRÉ CRE 





756 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 
» entreprifes également faintes & utiles. O plüt à Dieu, que 
» plufieurs imitaffent cette généreufe Fille: Que la Ville d’A- 
» vila en feroit louée : que l’Efpagne, que toute l'Eglife feroit- 
» heureufe, fi nous avions tous des deffeins'aufli pieux : 

« Je n’approuve pas qu’on introduife trop de Communautés 
» Religieufes: mais il eft crès-difficile de décerminer quelles 
» font celles, qui font de peu d'utilité. Et fi fous prétexte de 
» perfonnes inutiles, on s’éléve avec tant de bruit contre Thé- 
» réfe ; pourquoi ne fe plaint-on pas de ce que chaque jour le 
» nombre des Fénéans, des Vo 
» tiplie dans votre Ville > Si on fe tait fur cette multitude de 
» Méchans, pourquoi s’applique-t-on à perfécuter des perfon- 
» nes, qui pratiquent la Vertu? Nos Villes font remplies de 
» Gens de mauvaife vie; on voic de tous côtés de jeunes per- 
» fonnes de l’un & de l’autre Sexe, engagées dans le crime: & 
» on les fouffre ; on les nourrit; on ne cherche pas le reméde 
» au mal. Et quatre ou cinq pauvres Religieufes, retirées dans 


» dans un petit coin de la Ville, occupées le jour & la nuit, à 
» prier pour nous, ou à appaifer la colère de Dieu par leur Pé-- 


» nitence , font regardées comme un Fléau redoutable 2 la 
» République. La Populace s'émeut,; & au lieu de réprimer 


» Pémotion , il femble qu’on ne an u’à l’autorifer par des. 


» Délibérations publiques , & folemnelles. Qu’une Ville, agi-- 
» téc de Divifions, & de Troubles, convoque des Affemblees 
» pour En prévenir les fuites, je trouve que cela eft dans fa. 
» place : mais , Meffieurs, pourquoi fommes-nousici affemblés2 
» Une Armée des Maures affiége-t-elle notre Ville? Y voyons... 


» nous quelque Incendie? Sommes-nous menacés de Pefte, ou 


» de quelque autre malheur > Hélas : quelques Religieufes , qui 
» n€ ont connues que par leur vertu, & qui vivent tranquilles 
» dans une obfcure Retraite, font le fujer d’une fi étrange 
» émotion dans Avila. Agréez que je vous parle libremenc : il 
» n’eft pas de la grandeur de notre Ville, de convoquer des 
» Affemblées fi extraordinaires, pour une matiére fi peu im- 
» portante. 

« J'avoue que mon avis feroit, que le Monaftére de S. Jofeph 
» ne fut point fans Revenus ; mais quand on l'établiroit de la 
» forte, pourroit-il être d’une fi grande Charge au Public, ces 
» Religieufes ne refufant d’avoir quelque chofe de fixe, que 
» parce qu'elles veulent toujours vivre, comme elles vivent à 
» préfent, dans la plus étroite pauvreté, réfolues de fouffrir 
» même pour le néceffaire? Je reconnois néanmoins.que les. 


=: -7 


onds, des Libertins fe mul-- 








DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 757 
Villes ont droit de prévenir les dommages, qu’elles pourroient «- 
fouffrir dans la fuite ; mais c’eft en ce qui regarde les chofes « 
temporelles ; car quant à celles qui font Ecclefiaftiques, c'eft « 
à l'Evêque à les éxaminer. Si c’eft par fon ordre , qu'on éta- « 
blit de nouveaux Couvens, c'eft à lui à y pourvoir. Celui dont. « 
il s’agit eft autorife par l'Evêque, & même Er un Bref fpé- « 
cial du Saint Siége ; il n’eft pas de Ja Jurifdiction Laïque. « 
Quoiqu'il en foit, je demande que la Ville n’en vienne point « 
à cette extremité que de renverfer ce Monaftére, s’il n’y a « 
quelque grande raifon, & après avoir confulté l'Evêque, à « 
qui ce Droit appartient ». UE L 

Ce Difcours du Pere Bannez fut écouté avec plus d’atten. 
tion, que les difpofitions prefentes des efprits ne fembloient 
le répit pr en furent touchés, & changés. On 
n’alla pas plus loin. Sainte Thérefe avoue que ce fur lui ; qui 


feul arrêta toute l’Affemblée; qui appaifa par fon autorité. 


ou par fa réputation, la Populace mutinée; & qui conferva le 
premier Monaftére de la Réforme. Mais les fervices que no- 


tre Théologien rendit à l’illuftre Réformatrice ne fe bornérent. 


pas là. Le Monaftére de faint Jofeph , d’où dépendoit toute la 


fuite , & le fuccès de la Réforme, n’étoit que commencé; il. 


falloit le conduire à fa perfection , & l’affermir en furmontant 
une infinité de nouveaux obftacles , tant du dedans que du 
dehors. La Sainte en tout cela fut toujours aidée par les con- 


feils, & le crédit de Dominique Bannez. Er elle a bien voulu. 


l'apprendre à la Poftérité. 
« N°y ayant perfonne dans la Ville ,dit-elle , quinous vou- « 


lüt donner confeil, parce qu’on étroit perfuadé que cette « 


affaire n’étoic qu’une rêverie, que nous nous étions mife dans ce 
la tête, une Dame de piété en informa un faint Religieux ce 
de S. Dominique, qui pafloit pour un des plus fçavans de « 


fon Ordre; elle lui dir quel éroit le Revenu qu’elle donnoit « 


de fon Patrimoine, pour fonder cette Maifon, & le pria de « 
nous aflifter. Mais en lui rendant compte des particularités ce 
de notre deffein, elle ne lui parla point de Îa Révélation « 
que j'avois eue, & lui expofa feulement les raifons qui n’a- « 
voient rien de furnaturel , parce que je fouhaitois qu’il ne nous « 
confeillät que conformément à cela. Ce bon Pere demanda « 
huit jours À ns y penfer, & voulut fçavoir fi nous étions ré- « 
folues de fuivre fes Avis, je répondis qu’oui : mais encore que ss 
je parlaffe de la forte, & a per fembläc que je difois vrai, se 
je demeurois toujours dans une ferme aflurance que l'affaire ce 
Cccccij 


LIVRE 
XXXII. 


DoMINIQUE 
BANNEZ. 











XIII, 

Par ce Difcours ; 
Bannez détourna 
l'orage. Mais ce 
ne fut pas le feul 
fervice, qu'il eût 
l'honneur de ren- 
dre à la Sainte. 


Vie de famte Thé- 


LIVRE 
XXXIL. 


DoMINIQUE 


BANVNEZz. 
En 





758 HISTOIRE DES HOMMES IELUSTRES 


» réufliroit. La Foi de ma Compagne étroit encore plus grande 
» que la mienne; rien de tout ce qu'on lui auroit pü dire n’é- 
5 tant capable de lui faireabandonner ce deffein , au lieu qu’en- 
» core que je fufle perfuadée que la Révélation que j'avois 
» eue, venoit de Dieu, je n’y ajoutois foi qu’autant qu’elle fe 
» trouveroit conforme à la Sainte Ecriture, & aux Loix de 
» l’Eglife , que nous fommes obligés de fuivre. Ainfi fi ce fça- 
» vant Religieux eût dit que nous ne pouvions, fans offenfer 
» Dieu, continuer dans le deffein, je penfe que je m’en ferois 
» départie à heure même, & aurois cherché d’autres voyes 
» pour réuflir. Ce grand Serviteur de Dieu m'a dit depuis, 
» qu'ayant appris que tout le monde s’étoit élevé fur cela 
» contre nous; & un Gentilhomme lui ayant donné avis de 
» bien prendre garde de ne nous point afhfter, il étoit entré 
» dans ce fentiment général , que notre Projet étoit ridicu- 
» le, & avoit réfolu de faire tout ce qu’il pourroit, pour nous 
» porter à ÿ renoncer : mais que lorfqu'il étoit prêt à nous 
» répondre, ayant éxaminé l'affaire avec grand foin, & confi- 
» déré notre intention , & la régularité que nous voulions éta- 


» blir dans ce Monaftére, il étoit demeuré perfuadé que ce 


» deffein ne pouvoit ètre que fort agréable à Dieu. Aïnfi il 
» nous répondit que nous ne devions point perdre de tems, 
» pour travailler à l’éxécuter ; nous inftruifit de la maniére, 
» dont nous devions nous y conduire ; & ajouta que quoique 
» le Revenu que l'on y affe@toit ne fuffit pas, il falloit fe con- 
» fier en Dieu, fans laifler pour cela de pañler outre; & qu'il 
» s’offroit de répondre aux difficultés de ceux qui s’oppofe- 
» roient à notre deflein : ce qu’il a éxécuté fans jamais man- 
» quer depuis à nous aflifter. Sa réponfe nous confola beau- 
3) COUP. ... 

« J'ouvris enfuite entiérement mon cœur à ce bon Pere Do- 
# minicain, qui avoit tant d'affection pour moi, & qui étoit 
» fi fçavant, que je pouvois fans crainte m’aflurer fur ce qu’il 
» me diroit. Je lui rendis compte avec le plus de clarté que 
» je pûs, de ma maniére d'Oraïfon, de toutes les Vifions que 
» j'avois eues, & des Graces extraordinaires que Dieu TS 
5. Dr le priai de me dire, après avoir bien éxamine toutes 
» chofes, s’il trouvoit qu’il y eût rien de contraire à l'Ecriture 
» Sainte. Il m'affura que non, & j'ai lieu de croire que cette 
» connoifflance , que je lui donnai de ce qui fe pafloit en moi, 
» lui fut très-utile; car quoiqu'il füt déja fort vertucux , il 
» s’appliqua depuis encore plus à l’Oraifon ; & fe retira pour 





DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 759 


ce fujec dans un Couvent de fon Ordre, bâti dans un lieu « 
fort folitaire, 11 y paffa plus de deux ans ; & n’en fortit que « 
lorfque l’obéïffance l'y obligea , par le befoin qu’on avoit ail- « 
leurs d’un Homme d’un fi grand mérite. Il fut véritablement « 
afigé de ce qu'on l’arrachoit à fa chére Solitude ; & je n’en « 
fus pas moins touchée, à caufe qu'il m’étoit fort néceflaire : « 
mais je n’aurois eû garde de m'y oppoñer, quand je l’aurois « 
pu; parce que Dieu me fit connoître San cà qu'il en tire- « 
roit, en me difant que je me confolafle, puifqu’il marchoit « 
fous la conduite d'un bon Guide. En effet, il fe perfe&tionna « 
encore de relle forte, dans cet éloignement, qu’il me dit à « 
fon retour, qu'il ne voudroit pour rien du monde l'avoir « 
évité, & je n’en tirai pas un moindre avantage de mon côté , « 
parce qu’au lieu que ce faint Religieux ne me rafluroit , & « 
confoloit auparavant, que par les lumiéres de fon efprit & « 
par fa fcience, il me confola & raflura depuis, par l’expérien- « 
ce que Dieu lui donnoit des chofes furnaturelles : & la Provi-« 
dence le ramena juftement dans le tems que nous avions be- « 
foin de lui pour la Fondation de ce Monaftére ». 

Tout ce Difcours de fainte Thérefe,& ce qu’elle ajoute 
ailleurs pour marquer fa reconnoiflance , des fecours qu’elle 
avoit reçus du Pere Bannez, fert à éclaircir une partie de fon 


Livre 
X XXII. 


DoMiINiIQuUE 
BANNEZ, 
CHERS PAR EE 





Hiftoire. Nous fçavons que ce fçavant Religieux enfeigna la. 


Théologie pendant huit ans à Avila, avec autant d’applau- 
diffément que de fruit, & ce fut vers l’an 1562, qu'il rendir 


fes premiers fervices à fainte Thérefe, dont il mérita l’eftime . 


& la confiance. Son attrait pour une vie toute cachée en Dieu 
avec JEsus-CHrisT, s'étant encore fortifié par les entreciens 
qu’il eut avec cette Vierge Séraphique , Bannez obtint de fes 
Supérieurs la permiffion de fufpendre fes Exercices Scholafti- 

ues, & de fe retirer pour un tems dans le Couvent de Mé- 
sx du Champ. Eïbre de route autre occupation dans fa re- 


traite. il fe livra aux douceurs de la Contemplation, fan&i- 


fiant fes Etudes par la Pénitence & la Priére. Mais tandis qu'il 


ne fembloit être occupé que du foin de fa propre perfe“tion, 


le Seigneur voulut que fon Miniftére für encore utile au grand 


XIV. 
Bannez fe retire 
dans le Couvent 
de Medisa det 
Campo , pour y 
vaquer à la Priére. 


_ 


Ouvrage , que fainte Thérefe avoit entrepris, & qu'elle pour- 


fuivoir avec ce courage, que l'Efprit de Dieu lui infpiroit. La 


Fondation du Monaftére qu’elle vouloit faire bâtir dans la Ville 
de Médina du Champ,rencontra d’abord je dificultés;les 
Religieux de faint Auguftin furtout s’y oppofoient fortement, 


à caufe de la trop grande proximité qu'il y avoit du lieu que 


XV. 
Son Miniftere y 
devient encore 
utile à fainte Thé- 
réfe. 


Livre 
XXXII. 


| 
DoMINIQUE 
BANNEZ. 





Chap. III. 
X VI. 
Paroles de cette 
Sainte, 


Tom. 1, Liv, Us : 


Chap. V, n. 9, 


XVIL 
Bannez enfeigne 
à Alcala ; & re- 
vient à Avila , 
pour la confola- 
tion de ia Sainte. 


Vie de fainte Thé- 
nie, Chap. XXXVI, 


760 HISTOIRE DES HÔMMES ILLUSTRES 
cette Sainte avoit choifi, avec leur Couvént. Le Pere Bannez 
vint au fecours de la Servante de Dieu, & applanit toutes les 
difficultés. Sainte Thérefe en a parlé dans re Fondations en 
ces termes : 

« Etant arrivée à ce Logis de Médine du Champ, j'appris 
» qu'il y avoit en ce lieu un Religieux de faint Dominique 


» de très-grande piété, à qui je m'étois confeflée, lorfque j’é- 


» tois au Monaftére de faint Jofeph d’A vila : & parce que j'ai 


» beaucoup parlé de fa vertu dans ce que j'ai écrit de cette 
» Fondation ; je me contenterai de dire ici, qu’il fe nommoit 


» le Pere Dominique Bannez (*). Comme il n’étoit pas moins 


-» prudent que fçavant, je fuivois volontiers fes Avis; & il 
#» ne croyoit pas comme les autres, qu’il y eût tant de diff- 


» culté à faire réuflir mon deffein, d'autant que plus on con- 
» noît Dieu, moins on trouve de peine dans ce que l’on en- 
» treprend pour fon Service : outre qu'il n’ignoroit pas les 
» Graces que le Seigneur me faifoit, il fe fouvenoit de ce is 
# avoit vû arriver : la Fondation du Monaftére de fainr 
De À da Ce Pere me confola beaucoup ; & je lui dis en fecret 
» P'Avis qu’on m’avoit donné: il crut que cela pourroit bien- 
» tôt s'acommoder. Mais le moindre retardement m'étoit pé- 
» nible à caufe des Religieufes qui m'’accompagnoient. En 
» effet, le bruit de l’obftacle qui fe rencontroit dans notre 
» deffein, s'étant répandu dans la Maifon , nous paflâmes mal 
» cette nuit, &c.» A 

L'Hiftorien de la Réforme des Carmes ajoute , que le Pere 
Bannez, dont le zéle ne pouvoit fe démentir, s’engagea à 
avoir le Confentement des Auguftins, ce qu’il fit; & il avoit 
mis les chofes en bon train , lorfque l’obéïffance l'apella 3 
Alcala , pour y remplir une Chaire de Théologie dans cette 
Univerfité. Nous ignorons combien de tems il fut arrêté dans 
cette Ville. Mais Fainte Thérefe ne nous à pas laiflé ignorer 
que dans cet Emploi même, Dominique Bannez fit de nou- 
veaux progrès dans la perfection ; qu’il continua à favorifer la 
Réforme, & qu'il reparüt à Avila pour la confolation de la 
Sainte , dans des circonftances, où elle avoit befoin de fon affif- 
tance. C’eft en parlant d’une feconde Emotion du Peuple con- 
tre fon Monaftére de faint Jofeph, qu’elle dit : « Le Pere 


(*) Quelques Ecrivains avoient cru, que | fa Fondation du Monaftére d’Avila ; mais Îa 
le Pere Pierre y Bañez, autre Dominicain, | maniére , donrelle s'explique ici, ne laifle 
& autre Confelleur de fainte Théréfe , étoir | aucune difficulté, | 
ce Religieux dont la Sainte avoit parlé dans 


pr éfenté 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. #61 
préfenré Dominicain , quoiqu’abfent , ne laifloit pas de nous « 
‘afifter ; & il arriva depuis fa propos, qu’il femble que Dieu « 

ne l’amena que pour ce fujet, car il m'a avoué vil n'étoit «c 
venu que par hazard, & fans en connoître le befoin ». 

Il faudroit tranfcrire une partie de l’Hiftoire de fainte Thé- 
refe, pour parler de tous les fervices que lui rendit le Pere 
Bannez, in les perfécutions, que les Hommes & les Dé- 
mons fufcitérent contre fa Réforme, ou contre fa Perfonne. 
Nous trouvons aufli dans plufieurs de fes Lettres , d’illuftres 
témoignages de la reconnoiflance de cette Sainte, de fon af- 
fe&tion , & de fa vénération pour le Serviteur de Dieu. Dans 
fa feiziéème Lettre, adreflée à Bannez, elle s'explique ainfi : 
L'amitié, que j'ai pour le Vénérable Pere Dominique , a tant « 
de pouvoir fur moi, que ce qu’il trouve bon je le trouve aufli « 
bon, & que je veux tout ce qu’il veut; je ne fçai à quoi cet « 
enchantement doit aboutir». Elle le remercie enfuite de ce 
qu’il lui avoit adreflé une jeune Fille, qui demandoit le Voile, 
quoiqu’elle n’eût point de doc; & ajoute ces paroles : « J'ai « 


reçu une fatisfaction toute particuliére de voir la faveur, « 


que Dieu vous fair, de vous employer dans de femblables « 
œuvres. J'ai été aufli toute confolée de recevoir cette pau- « 
vre Fille. Vous êtes devenu le Pere de ceux qui peuvent « 


peu : & la Charité, que le Seigneur vous a donnée pour cet « 


cffet, me réjouit tellement, que je ferai toutes chofes pour « 
vous aider dans de femblables occafons ». 

La Réflexion de Jean de Palafox fur ces paroles, eft natu- 
relle : Za Sainte, dit-il , fe réjouit de ce que ce fçavant Homme 
s'employe à des œavres ff pienfes , € ff faintes : elle l'en remercie 
€" l'en effime beaucoup : @° au lieu qu'il devroit remercier la Sain- 


Livres 
X XXII. 


DoMIiNiIQUE 
BANNEZ, 











XVIIT 
Sentimens de 
fiinte Théréfe , 
pour le P. Bannez. 


XIX. 
Réfiéxion de 
Jean de Palafox. 


te de la faveur qu'elle lui fait de recevoir, à [a confidération , cette 


Fille fans Dot, elle le remercie de ce qu'il le lui préfente [ans 
Dor. : | 

Ces fentimens doivent paroître d'autant plus eftimables, 
qu’ils font plus rares. Aujourd'hui, plusun Monaftére eft opu- 
lent, plus on fe croit en droit d’éxiger de celles qui voudroient 
y entrer; & il n'y en a que trop, qui, avec les plus belles dif- 


pofitions , font néanmoins refufées, à ce feul titre qu’elles ne 


font pas aflez riches, pour faire vœu de Pauvreté. Thérefe, 

conduite par un autre efprit, s’eftimoit heureufe, lorfque la 

Providence lui adrefloit des pauvres Filles , en qui elle recon- 

noifloit une bonne vocation, un bon caractére d’efprir, & la 

volonté de bien faire, De femblables fujets remplirent fes pre- 
Tome IV, L Dd 


Livre 
XXXII. 


DoMINIQUE 
BANNEZ. 
st se Ti; 2 








Bannez profefle 
de nouveau à Val- 


ldolid, 


XXI. 
Et à Salamanque. 


XXII. 

Il publie ies fca- 
vans Commentai- 
res {ur l2 Somme 
ac faint Thomas, 


Echard. Tom. II, 
Pas: 3525: 353. 


762 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


miers Monaftéres; hé, quelles richefles, quelles bénéditions 
n’y fit-elle pas entrer avec ces Ames pures, que le Seigneur 
lui-même choififloit, & qu'il ne féparoïr du monde, que parce 
que le monde n'étoit pas digne d'elles ? 

Ce n’eft pas une petite gloire pour le Pere Bannez, d'avoir 
toujours foutenu la fainte Réformarrice dans des fentimens, 
que la chair & le fang n’approuvoient pas, d’avoir coopéré à 
l'avancement d’une œuvre fi fainte; & de s'être oppolé darrs 
toutes les occafions à la violence dé ceux qui travailloient à la 
détruire. Ce qu'il avoit déja fait dans les Villes d'Avila, & de 
Médine du Champ, il le fit depuis dans celle de Valladolid, 
où il fut obligé de reprendre pendant quelque tems fes Leçons 
de Théologie. La haute piété de ce fçavant Homme, autant 
que fa oc Erudition, avoient porté fes Supérieurs à le 
charger du foin de former, dans le Collége de faint Grégoire, 
ce qu’il y avoit de meilleurs Sujets parmi les jeunes Religieux 
de la Province d’Ffpagne. Les Grands Perfonnages, qui font 
fortis de fon Ecole, font fon Eloge; & montrent aflez avec 
quel zéle il répondit aux intentions des Supérieurs. 

Cependant la Chaire, apellée de Durand, étant vacante dans 
JUniverfité de Salamanque, Dominique Bannez eut ordre de 
la difputer; il fe préfenta, & il Pobtint. Quelque tems après, 
il emporta de même, par les Suffrages unanimes de tous les 
Docteurs, la premiére Chaire de Théologie dans la même Uni- 
verfité; & ce fut le dernier, comme le plus beau théâtre de 
fa gloïre ( 1). Ses Difputes, fes Lecons, fes Ecrits donnérent 
un nouveau luftre à fa réputation ; comme il mit lui-même 
dans un nouveau jour la Doctrine de S. Thomas, qu’il croyoit 
attaquée, ou obfcurcie par quelques Ecrivains, qui parurent 
de fon tems. Ce fut l'an r 584, que Bannez commenca à pu- 
blier fes Commentaires fur la Somme Théologique du Saint 
Docteur. Il donna depuis au Public fes Traités de la Foi, de 
ag pri de la Charité, du Mérite, & de l’Accroiflemenc 
de la Charité, du Droit & de la rie Tous ces Ecrits, & 
quelques autres, qui fortirent de fa plume, furent reçus avec 
eant d'applaudiflement , qu’en peu d'années on les vit fouvent 


{1} Poft emiffam profeffionem, variis in | nafiis ; tandemque & in Salmantino Durandi 
Jocis, duobus non minus ac triginta intégris | Cathedram ; deinde & primariam fibi com- 
nnis, volvit Scholafticam Theologiam à. muni fuffragio delatam confecutus ; quem 
sendi pondus ; nempein Abulenfis , quo loco | locum obtinens publici juris fecit Scholaftica 
agens fanétiflimæ ancille Dei Therefiæ à} Commentaria, &c. B/bl, Nov. Hip. Tom, 
Jefu per octennium confefliones audivit , pag. 253- 

Complutentis , ac Pircianæ Urbium Gym- 


DE L'ORDRE DE $. DOMINIQUE. 763% 
réimprimés en Efpagne , en Italie, en Allemagne, & dans les 
Pays-Bas. Les Editions de Salamanque , de Vénife & de Douay 
parurent du vivant de l’Auteur. Celle de Cologne ne fut faire 
qu'en 1618. 

Nous entrons volontiers dans la penfée du Pere Echard, 
lorfqu'il dit que le zéle de Dominique Bannez, & le feul détir 
de conferver dans toute fa pureté la Doétrine de S. Auguftin 
& de S. Thomas, lui mirent la plume à la main, contre les 
nouveaux Sentimens, qu’on commençoit d'introduire; & l'obli- 

crent à fe fervir pour le même effet, de tout le crédit que 
La mérite lui avoit acquis dans une fçavante Univerfité, où 
on fe faifoit un plaifir de déférer beaucoup à fes lumiéres. Mais 
nous ne conviendrons pas avec cet Auteur, que Bannez ait 
gouverné pendant cinquante ans les Ecoles de Théologie ( 1 ). 
Nous avons vû que l'amour de la folitude lui avoit fait quel- 
quefois interrompre les Exercices de l'Ecole, Le ne vacquer 
qu’à ceux de la Priére. D'un autre côté Nicolas- Antoine ne 
dit pas aflez, quand il lui fait profefler la Théologie pendant 
trente-deux ans feulement ; puifqu'il avoit enfeigné huit ans à 
Avila, autant à Alcala, ou à Valladolid, & qu’ y avoit près 
de vingt-cinq ans qu’il profefloit fans interruption dans l'Uni- 
verfité de Salamanque, \orfqu'il retourna dans le Couvent de 
Saint André à Médine du Champ; où plein de jours, & de 


mérites, il fe repofa dans le Seigneur, le vingt-un d'O&obre 


1604, âgé de foixante-dix-fept ans. 


(1) Vir autem ille fapientiffimus , qui vi-| pollebat auétoritate, quæ tanta erat ur ejus 
tam totam in ftudio exepit , & quinquaginta | fententiæ omnes acquiefcerent , non aliter 
circiter annis Scholas Theologicas rexit, non | ufus eft, quam ut obftaret , ne profanæ vo- 
novis adinveniendis , fed antiquæ & fanæ| cum novitates, Doltrinæque peregrinæ in 
SS. Auguftini & Thomæ Do&trinæ fartæ tec-|eam inducerentur, &c. Echard. Tom. 11 ; 
tæque tuendæ operam impendit omnem.|pag. 352. Col. 2: | | 
Hinc {uwmä qua in Salmantina Univerficate 





RS 
SV 


D ddddi; 


LIVRE 
XXXII 


DoMiINiQUE 
BANNFZ. 
LUS em sn ee, à 








X XIII. 
- L'Univerfité de 
Salamanque , de- 
fére beaucoup à 
fes lumiéres. 


XXIV. 
Sa mort. 


_764 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 





LIvVRreEz 


XXXIT AUGUSTIN DAVILA, PRÉDICATEUR 


DE Don PuiziPpPE II[I, ET ARCHEVESQUE DE 
SAINT DomiINGurE BARTHELEM#Y DE 
LEDESMA, ÉvESsQUE DE GUAXACA DANS 
LA NOUVELLE ESPAGNE. 


C Es deux illuftres Prélats, qui fervirent avec lé même zele 

lEglife, & leur Ordre, moururent aufli la même année; 
ce qui nous oblige à en parler fous le même Titre. 

AUGUSTIN  AUGUsTIN, apellé communément Davila Padilz, du 

DAVILA._ furnom de fon Pere Pierre Davila, & de fa Mere Ifabelle Pa- 

Jo. Lopez, Hit. dilla, étoit originaire d’Efpagne ; maïs natif du Méxique, où 

Fr ne ve des Ancêtres, qu'on compte parmi les premiers Conquérans 


G . Davila, ‘ > ? LÉ e . , 
ons. Pwila, de ce riche Pays, s’étoient établis depuis plufieurs années. 





Indas » pag. 266. Les Richefles de fa Maifon, acquifes ou accumulées par la 
Echari, Tom, II, . —- . 
pag. 351» &c. deftruétion de tant de Familles, & la ruine de plufieurs Peu- 


ples, n’amolirent point fon cœur, parce qu'il n’y mit jamais 
fon affe&ion. Comme s’il avoit craint de participer, par l’ufage 
qu’il en feroit, aux crimes de ceux qui les lui avoient laiflées, 
fl fe hâta d’y renoncer ; & fe confacra au Service du Seigneur 

L dans l'Ordre de S. Dominique. Il en reçut l'Habit le dix-neuf 
. Re is de Novembre 1579, dans la Ville de Mexique, Capitale de 
tre dans POrte la Nouvelle Efpagne, & la principale de toutes celles de l’A- 
de S. Dominique, mérique. Il avoit fait fes premiéres Etudes dans le Pays; il les 

continua avec une nouvelle application dans le Cloïtre ; & fes 
progrès, tant dans Ja Piété , que dans les Sciences, furent aflez 
confidérables, pour le mettre en état d’enfeigner avec hon- 
neur la Théologie, de prendre enfuite le Bonnet de Doéeur; 
& d’être fait Prieur du Couvent de Tlefcalas, que les Efpa- 
gnols apellent Le Peubla de los Angelos. 

IL. A l’éxemple de plufieurs de fes Freres, qui avoient quitté 
Travaleau$a- [4 Caftille, & pañlé les Mers, pour aller annoncer l'Evangile 
ut des Ames. x , . eo o 

aux Indiens, Davila voulut aufi éxercer le faint Miniftére : fes 

Prédications ne furent point fans fruit. I] avoit même cet avan- 

tage au-deflus des autres Miffionnaires, qu’il connoifloit mieux 

Jes mœurs, les inclinations, le génie des Américains ; & qu'il 

parloit parfaitement leur Langue. Il n'ignoroiït pas non plus la 

Largre Efpagnole, la premiére qu'il eût apprife de fes Parens. 

Bens Piotr M fit ufage de l’une & de l’autre, foit pour l’inftruétion , & la 
de nos Mifions Converfion des Peuples, foit pour la perfeétion du feul Ouvra- 
dans ces Pays, ge qu'il entreprit d'écrire, pour tranfmettre à la Poftérité les 








" DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 765$ 
principaux Evénemens qui s’étoient pañlés dans les Pays con- 
quis par les Efpagnols. oo. | | 

Le Pere André Moguer, Dominicain Efpagnol, Miffionnai. 
re dans les Indes Occidentales, & mort en odeur de fainteté 
dans la Ville de Méxique l’an 1 $76, avoit commencé l’Hif_ 
toire de la Nouvelle Efpagne, & de ce qu’il avoit pû connot- 
tre en particulier de la Floride. Vincent de Las-Cafas, Reli- 

ieux du même Ordre, avoit continué le même Ouvrage, & 
e Pere Thomas de Caftellar lavoit mis en Latin. Le deflein 


Livre 
XX XII, 


RAR pe mm 
AUGUSTIN 
DAvILA. 

Korea mnt à 
Vide Echard. Tom. 


Il; pag. 235$» 236% 
Col, 1, 


étoit bon ; mais il n’étoit pas aflez éxatement rempli; c’eft 
pourquoi Auguftin Davila, dans le gd de fa Province. 


tenu à Méxique l'an 1 589, fut chargé de revoir tout cer Ou- 
vage, & d’y mettre la derniére main. Il s’y appliqua avec beau- 
coup de foin ; enrichit, & augmenta confidérablement cette 
- Hifloire, y ajoutant un grand nombre de faits, dont il avoit 
été témoin, ou qu'il avoit appris de fes Parens. Lorfqu’il vint 
depuis en Caftille l'an 1596, il fit imprimer ce Livre à Ma- 
drid, & le dédia à l’Infant Don Philippe, fous le Titre d'Hiftoire 


I V. 
11 dédie fon Ou= 
vrage à l’Infanc 
d’Efpagne. : 


de la Province de Saint Jacques, de Ordre des FF. Prècheurs.. 


Il avoit cru devoir l’intituler aïinfi, parce que la plus es 
partie de fon Ouvrage regarde les A&ions de nos Miflionnai- 
res , les Converfions, & les Erablifiemens qu’ils avoient faits 
dans ces vaftes Contrées. La nouvelle Edition qu’on fit de cet 
Ouvrage à Bruxelles, conferva encore le même Titre; mais 
celle de Valladolid de 1634, y fubftitua celui d’'Hifoire de La 
Nouvelle Efpagne, G de la Floride. 

Ce ne fut pas par cet Ecrit feulement , qu'Auguftin Davila 
{e fit connoître & eltimer à la Cour de Caftille. Ses Talens 
étoient relevés par de plus grandes Vertus. Philippe III, 
charme de la douceur , & de linnocence de fes Mœurs, aimoit 
à l’entretenir familiérement ; & dès qu’il l’eut entendu prêcher 
une fois à la Cour, il voulut qu’il continuât 4 y remplir les fonc- 
tions de Prédicateur ordinaire du Roy. Nicolas-Antoine dit 
que fon éloquence étoit naturelle, & fon zéle très-fervent. Il 
n’y avoit que trois ans, que Davila étoit arrivé en Caftille, 


Y. 
Philippe II, le 
prend pour l’un de 
fes Prédicateurs. 


| VI. | 
Et le nomme À 


l’Archevêché de 
faint Domin gue. 


lorfque Sa Majefté, dans la perfuafion qu'il feroit de nouveaux... 


ê& de plus grands fruits dans l’Amérique, le nomma à l’Arche- 
vêché de Saint Domingue dans lfle Efpagnole (1 ). Le Pape 
Clement VII fit expédier les Bulles le vingt-huitiéme jour 


| (1) F. Auguftinus Davila Padilla, Mexi- | lici fervidus atque facundus Ecclefaites , In 
canus , Ordinis Prædicatorum , Sacræ Theo- | fulæ fanéti Dom'nici tandem creatus Archie- 


logiæ Magifter, Philippi Regis LH, Catho-lpifcopus, &c, Bibl. N d tot 1,P:T37e 
ii} 


Bullar, Ord, Tes 


V » PAZ 61h 


266 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


Lrvnam d'Aoûti1$99,maisonnelesrecuten Efpagne, que dansle mois 
XXXII, de Janvier de l’année fuivante, Dans cer intervalle, le nouvel 
——— Archevèque s’aflocia plufeurs Religieux de fon Ordre, réfo- 
AUGUSTIN Jus d’aller annoncer J zEsus-CHR1ST aux Indiens; & bien. 
ÉLAGIUUR tôt après fon Sacre, au commencement de l’année 1 600 , il 
partit avec un bon nombre de Miflionnaires, qui fe rendirent 
avec lui à San-Domingo. : 

si La Ville ainfi nommée dans l'fle Efpagnole , avoit été bä- 
Ville. tie en 1494 par Chriftophle Colomb, & apellée d’abord /a 
Nouvelle 1fabelle ; mais la premiére Eglife de la nouvelle Ville 
s. Don nn, ayant été confacrée à Dieu , fous le nom, & l’Invocation de 
es faint Dominique , qui eft encore aujourd’hui le Patron du Dio- 
cèfe, ce nom a été donné avec le tems à toute la Ville ; comme 
de la Ville même nos François l’ont depuis étendu à toute 
l'Ile. Il n’y avoit pas dix-huit ans que cette Ifle avoit été 
découverte , que la Colonie Caftillane y étoit déja très-florif- 
fante; & la Ville Capitale, malgré les fréquens Ouragans, qui y 
_caufoient de grandes pertes, fembloic être parvenue au terme 
Ibid. Liv. IV,p.176. de fa grandeur. Elle pouvoit dès-lors aller de pair avec les plus 
belles Villes d’'Efpagne, & les furpañloit toutes en richefles & en 
magnificence. Elle ne s’eft pas foutenue fur ce point d’élevation; 
& on attribue l’état d’épuifement où on la voit aujourd’hui, au 
grand nombre de Colonies, qui font forties de celle-ci; car 
on peut dire qu’elle eft la mere de toutes celles qui compo- 
LE er .. {ent le vafte Empire des Efpagnols dans l'Amérique. Elle n'en 
ibid. Liv. VI, pag, CIE pas moins la Métropole pour le Spirituel : lorfqu'en 1 547, 
477. Liv. Xl, pag, Je Pape Paul IIT, à la demande de l'Empereur Charles V, 
Le érigea l’Eglife de Saint-Domingue en Archevêché, l’Archevè- 
que fut déclaré Primat de toutes les Indes Efpagnoles , duquel 
relevent immédiatement tous les Evêques de la dépendance 
de l’Audience Royale. 
IX. . Dès fon arrivée à Saint Domingue, notre Archevêque com- 
Zéle, Charité, mença à remplir tous les devoirs d'un bon & vigilant Pafteur, 

& Sollicitude Paf- DE: M! . 
torale du pieux Ayant d’abord diftribué en différentes Provinces, & felon les 
Archevêque,  befoins des Peuples, une partie des Ouvriers Evangéliques, 
qui l'avoient ea , il occupa utilement les autres dans 
ta vafte Diocèfe. Il mettoit le premier la main à l’œuvre, ai- 
mant à annoncer la Parole de Dieu, à adminiftrer les Sacre- 
* mens, à pourvoir aux befoins Spirituels , & Temporels des 
Hôpitaux, & à fe montrer le Pere de tous ceux que la Pro. 
vidence avoit mis fous fa conduite. Les Indiens, & les Efpa- 
gnols, les Efclaves, & les Maîtres lui étoient également chers, 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 767 
Prefque tous fes Revenus fervoient à entretenir, ou foulager 
les Pauvres. Il employoit Pinftrudtion, & l'Exemple, pour at- 
tirer les Infidéles à la Foi, & les Pécheurs à la Pénitence; 
& il ne faifoit ufage de fon Autorité, que pour arrêter les 


Scandales, ou empêcher que les Foibles ne fuflent opprimés, 


LrvRE 
XXXII. 


NAUGUSTIN 


DAVIEA. 


ou maltraités par les Gouverneurs, & par leurs Officiers. Le 


bon ordre ,que le pieux Prélat avoir deja rétabli dans fon Cler- 

é, & la paix, dont il faifoit joüir les Fidéles, leurs faifoient 
ue de vivre long-tems fous un Gouvernement fi doux. 
Mais le Serviteur de Dieu avoit mérité par fes Travaux, de 
jouir lui-même du repos, où il entra l'an 1604, dans la cin- 
quiéme année de fon Epifcopat. Lopez dans fon Hiftoire Gé- 
nérale de l'Ordre des FF. Prêcheurs, & Gonçalez Davila 
dans fon Théâtre Eccléfaftique des Indes, fe font ee appli- 
qués à louer les Vertus, qu’à nous faire connoître les Adtions 
de cet illuftre Américain. | 


Sa mort. 


Les mêmes Auteurs ont fait PEloge d’un autre célébre Do- 


minicain , décédé la même année, après avoir long-tems éxer- 
cé les Fonctions de la Sollicitude Pañftorale; c’eft Barthelemy 
de Lédefma, Fils de Bernard de Lédefma, & de Jeanne Mar- 
tin, né dans le Bourg de Wiéva, au Royaume de Léon, & 
Profès du Couvent de faint Eftienne de Salamanque, depuis 
Jan 1543. ne 


BARTHELEMY 
DE LÉDESMA. 


_ Ce jeune Efpagnol avoit été un des Compagnons d'Etude | 


de Dominique Bannez, & élevé avec le même fuccès, fous 
le même Maître, Mais quoiqu'il eût fait de femblables progres 
dans les Sciences, il s’adonna un peu moins aux Exercices de 
PEcole , afin de travailler avec plus d’application au Salut des 
Ames par le miniftére de la Parole. Il avoit déja prêché avec 
beaucoup de fruit dans quelques Provinces d'Efpagne ; & plu- 
fieurs perfonnes de Qualité , attirées par fa Réputation, sé. 
toient mifes fous fa conduite, pour apprendre de lui à vivre 
chrétiennement dans le monde, lorfque le zéle de la Gloire 
de Dieu, & l'efpérance de gagner un plus grand nombre d’A- 
mes à JEsus-CHRIST, l'ayant déterminé à pañler dans les 
Indes Occidentales, il s’'embarqua avec Don Martin Henriqués, 
Viceroy du Méxique, dont il étoit Confeffeur. 

Prefque dès fon arrivée dans la Nouvelle Efpagne, on l’obli- 
gea de remplir la première Chaire de Théologie dans l’Uni- 
verfité de Méxique. Le Viceroy joignit fes priéres aux Ordres 
des Supérieurs , pour lui faire accepter cet Emploï, qui l'ar- 
rétoit pour quelque tems dans une Ville, où ce Gouverneur 


L 
Ses premiers 
Travaux en kfpz- 
gne. 





Liver 
XXXII. 


BARTHELEMY 





DE LÉDESMA. 
RER 





Fontan. in Theacr. 

Domin. pag. 86. 
Echard, Tom. II, 

pag. 352. Col, z. 


TITI, 
Et dans le Pérou. 


IV. : 
1l eft obligé d’ac- 
cepter l'Evêché de 
Guaxaca. 


Fontan. in Theatr. 


à, 2601, 
ne Echard, Ibid, : 


Bullar. Ord. Tom, 


V : page 434 


768 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


croyoit avoir befoin de fes Confeils. Maïs en faifant des Le- 
çons de Théologie, Barthelemy de Lédefma ne négligeoit pas 
le Miniftére de la Prédication , qui avoit été le premier motif 
de fon Voyage. Il rendit en même tems un autre Service au 


Clergé,& aux Miflionnaires de ce Pays, en compofanr un Traité 


des Sacremens, ou une Somme des Cas de Confcience. Al- 
phonfe de Montufar, Religieux du même Ordre, Profès du 
Couvent de Sainte-Croix de Grenade, & alors Archevèque de 
Méxique, l’avoit engagé à écrire cet Ouvrage, qui fut impri- 
mé dans la Ville même de Méxique lan 1560, & réimprimé 
depuis à Salamanque en 1585. 

. Lédefma travailloit depuis plufeurs années, & avec beau- 
coup de fruit dans la er du Seigneur, édifiant les Peuples 
par fes Vertus, & les inftruifant par fes Leçons de Théologie, 
par fes Prédications, & par fes Ecrits , lorfque la Cour de 
Caftille le nomma à l'Evêché de Panama, Ville de lAméri- 
que Méridionale dans la Terre Ferme. Il refufa cette Dignité; 
& il aima mieux aller profefler dans PÜniverfité de Lima, Ca. 
pitale du Pérou, où il avoit été apellé par le Chapitre Provin- 
cial de 1$81(1). Profefleur, & Prédicateur Apoftolique en 
même tems, il remplit l’un & l’autre Emploi', avee un nouveau 
fuccès , & les Bénddidtions que le Seigneur répandoit fur fes 
Travaux, les lui faifoit aimer. 

Mais tandis qu’il ne penfoit qu'à acquérir de nouveaux mé- 
rites, en sp ae à l’Inftruétion, & au Salut des Fidéles, le 
Roy Catholique lui fit fçavoir qu’il avoit été fait Evêque de 
Guaxaca (ou Oaxaca) dans la Nouvelle Efpagne, Les précau- 
tions que Sa Majefté avoit prifes auprès du Pape Grégoire 
XIII, & du Général de l'Ordre, ne permirent point à notre 
Théologien de fe refufer une feconde fois. Il fut facré dans la 
Cathédrale de Lima l'an 1583; & il s'embarqua pour aller 
prendre pofleffion de fon Eglife, dont le Siége n’avoit pas été 
rempli depuis la mort de notre Bernard d’Albuquerque. 

Dans une violente tempête, dont le nouvel Evêque fut ac- 
cueilli fur Mer, il perdit avec fes autres Papiers, plufieurs Traités 
Théologiques qu’il avoit écrits (2); à arriva cependant en 
fanté à Guaxaca ; & confola par fa préfence un Troupeau, qui 


! (1) Pietate jam & Eruditione , ac pluri- [ Limenfi, à Provinciali Capitulo Limæ 1 581, 
ribus aliis dotibus clarus transfreravit in In- | habito confecutuseft, &c. Echard. ut fp. - 
dias, Martini Henriquez Vice-Regis tum àf (2)Scriphe & Traétatus alios plurimos, 
Sacris Confeffionibus ; Mexicanæ Academiæ | qui fluétibus obruti perierunt , cm è Perua- 
Cathedraticus primarius Paulè poft acceffum |no ubi agebat Regno ad Ecclefiam fuam 
inituupus ; idem poftea munus in Univerfitate | Oxaca navigaret, &c. Echard, Ibid. : ” 
| depuis 


da 2 Sy 


[TS Ve” 


34 
et 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 769 
depuis long-tems attendoit le fecours d’un Pafteur. Quelque 
vigilance qu'euffent apporté fes illuftres Prédécefleurs | pour 
former un Peuple faint, & agréable au Seigneur, il y avoit 
toujours beaucoup d'yvraye mêlée avec le bon grain. Si ce qui 
reftoit d'anciens Habitans retenoit toujours quelque penchant 
pour l’Idolatrie ; les Efpagnols venus de l’Europe ne menoient 
pas toujours une vie édifiante ; & ceux qui étoient nés, de leurs 
mariages avec des Femmes Indiennes, n’imitoient que trop 
rous les vices de leurs Peres, & de leurs Meres; l'ignorance, 
Ja fuperfticion, la volupté, l’avarice; dans quelques-uns le li- 
bertinage, & l’irréligion. Telle étoit la mauvaife femence, 
que l'Homme Ennemi avoit jettée dans le Champ du Seigneur, 
& qui avoit eù le tems de jetter de profondes racines pendant 
les quatorze années, que l’Eglife de Guaxaca avoit été fans 
Pafteur. C’éroir à tous ces maux qu’il falloit remédier , par les 
voyes ordinaires de l'inftru@tion, & du bon éxemple, ci 
par une vigilance continuelle, & une patience à route épreuve. 

C’eft auf. ce que fit notre zélé Prélat, pendant:un Epifco- 
pat de vingt & un ans. Nous avons vû que depuis qu’il avoit 
été ordonné Prêtre, il s’étoit toujours éxercé dans le Minifté- 
re de la Parole :il en fit une de fes principales occupations, 
lor{qu'’il fut Evèque. Mais il comprit bien que le travail d’un 
{eul homme , quelque zélé & infatigable qu'il foit, ne -fçau- 


roit fuffire aux beloins de fon Diocèfe , aufli étendu que la: 


Province même de Guaxaca. Il y apella donc de nouveaux Pré- 
dicateurs de différens Ordres, & il fournit à tous abondanment 
le néceflaire , afin que rien ne les détournât des Fonctions, 
dont il les chargeoit. Il en choïfit quelques-uns, en qui il avoit 
reconnu plus de talens, & de vertus, & il leur confia les quar- 
tiers les plus reculés de la Capitale ; c’eit-à-dire, ceux qu'il ne 
pouvoic vifiter en perfonne , aufli fouvent que le bien de fon 
Troupeau fembloit le demander. Mais quelque connoiffance 
qu'il eût des lumiéres, & de la probité de ces Miniftres, il 
les affembloit de tems en tems, pour s’inftruire de l’état des 
Peuples, du progrès de l'Evangile, de la maniére dontils s’ac- 
uittoient de leurs Fonctions, & de ce qui demandoit fa pré- 
ence, ou fon Autorité. Par ces attentions, tout le Diocèfe 
dans peu d’années prit une autre face. 
_ La Charité éclairée de l'Evêque ne fe borna pas là. Ses Re- 
venus, dans un Pays riche & fertile, lui permertoient de faire 
de grandes dépenfes ; mais comme il n’en faifoit que de fort 
modiques pour fa Perfonne, & pour fa Maifon , il fe vit bien- 
Tome IV, Eecee 


LIVRE 
XXXIL 


BARTHELEMY 
DE LÉDESMA. 











Odil Oive bica 
des chofes à faire. 


VTT 
Avec quel foin il 
s'applique à rem 
plir tous les de- 
voirs de fon Mi- 
nütére. 


VII. 
Saint emploi de 
es Revenus. 


Livre 
_XXXIIL. 


BARTHELEMY 
DE LÉDESMA. 
à 
VIIL. 
Etabliflemens 

utiles, 





iX. 
Mort du pieux 
Prelat. 


Ribl, Nov. Hifp. 
Tom. 11, pag. 166, 
Col, 2. 


770 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


tôt en état de commencer quelques Etablifflemens, qui furent 
d'abord, & qui font encore d’une grande utilité, pour bannir 
l'ignorance, ou la corruption , & nourrir [a Piété Chrétienne, 
tant dans le Clerge, que parmi le Peuple. 

Il écablit dans la Capitale de la Province, un Collége pour 
l'Inftruétion & l'Education de la Jeunefle : & il afigna pour cela 
un Fond, dont le Revenu annuel étoir de deux mille écus d'or, 
deftinés à l’entretien de douze Profefleurs, qui devoient être 
pris d'entre les Cicoyens. Il fonda encore dans fa Cathédrale une 
Chaire de Théologie Morale ; & il l'affecta pour toujours àun 
Docteur de fon Ordre. Enfin, il fit bâtir un Monaftére pour 
des Religieufes de faint Dominique , dont il fut le Pere, com- 
me elles furent la bonne odeur de JEesus-CHRr1ST dans 
toute la Province. Toutes ces Fondations ne l’empêchoiene 
pas de répandre encore fes libéralités dans les Hôpitaux, & 
dans les Pauvres Familles. C’eft dans ces Pratiques de Chari- 
té, & dans l'éxercice de l’Oraifon & de la Penitence, que 
l’'illuftre Barthelemy de Lédefma perfévéra jufqu’à fa mort, 
qui arriva fur la fin de Février 1604 (1). Son Corps furen- 
cerré dans fon Eglife Cathédrale. 

Je ne fçai fi le fçavant Pierre de Lédefma, qui a furvécu 


de plufieurs années à Barthelemy de Lédefma, étoit de la 


même Famille. 1] avoit du moins profeflé la même Répgle, 
dans le même Couvent de Salamanque. Nicolas-Antoine nous 
a donné le Catalogue des Ouvrages de cet Auteur, qu'il apelle 
un homme crès-éminent : Vérum eminentiffimum. 


(1) Anno 1583 , confecratus Gregem 
fuum fedulo coluit, verbo & exemplo paf- 
cens, optimique ac vigilantiffimi Paftoris 
partes omnes implens ad annum 1604, quo 
exeunte menfe Februario obiit, fuirque in 
Cathedrali fua fepultus. Gymnafium erexit.…. 
ac dotavit 1000 auri pondo anaui cenfus pro 
12 Collegis ex eadem givitate ortis. Cathe- 
dram præterea Theologiæ Moralis in Eccle- 
$a fua Epifcopali inftituit 400 dato auri 


pondo cenfds item annui, quem & fo or- 
dini perpetud annexam voluir. Ædificavit & 
fororibus Ordinis Monafterium, atque lar- 
gifimis eleemofynis ditavit. Erga pauperes 
unà largiflimus , reditus üs omnes ur fidelis 
difpentstor diftribuens ; pihilque ferè in 
privatos ulus, aut commoda refervans, 
{obriiflimè , & moderatifhmè vivebar, &c. 
Ecbard. ut fp. 


age 








DE L'ORDRE DE S$. DOMINIQUE. #7: 





on { À 

MICHEL DE BEN AVIDES, EVEQUE DE LA 
NouvEeLLE SEGOVIE, DEPUIS ARCHEVESQUE 
DE MANILLE, CAPITALE DES PHILIPPINES. 


IcHEz BENAVIDES, natif d'une Ville apellée Car- 

rion des Comses , dans le Royaume de Léon, n'étoit âgé 
que de quinze ans, quand il embrafla l'infticut des FF. Prè- 
cheurs, dans le Couvent de faint Paul à Valladolid Pan 1 567. 
Dans la Maifon de fon Pere, il avoit + un Education digne 
de fon illuftre Naïiffance , & dans le Cloître il eut des Maï- 
tres, qui le formérent à la plus haute Piéré. Il étudia la Théo- 
logie à Valladolid fous le célébre Bannez; qui, charmé de fes 
Talens, & de la vivacicé de fon efprit, fe fattoit de l’avoir 
pour Succefleur dans les Univerficés d'Efpagne. Maïs la Pro- 
vidence le deftinoic à un autre Miniftére. 

Le Saint Siège , & la Cour d’Efpagne favorifant le zéle des 
Religieux de faint Dominique, pour la Converfion des Peu- 
ples , qui habitoient ces vaftes Contrées de l’Afie , apellées 
aujourd’hui les Philippines ; un de nos Prédicateurs, nommé 
Jean-Chryfofthome, entreprit de fe mettre À la rêre des Ou- 
vriers Evangéliques, qui voudroient fe dévouer à ce faint & 
pénible Miniftére. Il lavoit lui-même déja éxercé avec de 
très-grands fruits dans lé Méxique : & les Supérieurs ne l’a- 
voient de en Efpagne, que pour en faire le Chef d’une 
autre Miffion. Muni des Pouvoirs du Pape Grégoire XIII, 
& ayant l'agrément du Roy Catholique Philippe II, le Pere 
Chryfofthome écrivit à tous les Couvens de fon Ordre dans 
la Province d'Efpagne, pour inviter les Religieux à fe joindre 
a lui, dans une Encieprie , où il s’agiffoit de la Gloire de Dieu, 
& de la Propagation de Ia Foï, pour le Salut d’une infinité 
d'Ames. Michel Bénavides, déja Profeffeur en Théologie à 
Valladolid , fut un de ceux que le Seigneur avoit choifis pour 
ce glorieux travail. [l partit d'Efpagne avec dix fept autres 
Religieux de fon Ordre, lan 1586 ; & le vingt-cinq de Juil- 


MICHEL 
BÉNAVIDES. 
ENCRES 


Jo. Lopez, Hift. 
Gen. FF. Præd. 1V 
Part, Lib. IV, Cao. 
XXII, pag: 846. &c 
V Part. Eib. IL, Çap. 


LXX;, &c 


Echard, Tom. IL, 
pag. 363° 


Ibid. 


Vaannoncet fa 
Foi aux Orien- 
taux. 

Jbid, 


let de l’année fuivantce, il arriva heureufement à Manille, Ifle 


d'Afie, dans l'Océan Oriental. 

Dominique de Salazar, Dominicain Efpagnol occupoit alors 
dans cette Ifle, le Siège Epifcopal, érigé depuis l’an 1 $79. 
Ce pieux Prélat reçut nos Mifionnaires avec une effufion de 
joye & de charité, qu’on ne fçauroit exprimer ; & le premier 

Ececeij 


77: HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


Lrivnaz Emploi qu'il donna au Pere Bénavides, fut l’Inftru&ion des 
XXXII MNégocians Chinois, quife trouvoient toujours en grand nom- 
bre dans la Ville de Manille, Ce travail, dont perfonne n'a- 
voit encore voulu fe charger, étoit d'autant plus ingrat, qu'il 
falloit commencer par apprendre la Langue Chinoile, la plus 
ibid.  dificile de routes les Langues. Le zéle du Serviteur de Dieu 





MICHEL 
BÉNAvIDFSs. 
D 





Ce quil pi, à lui fitaccepter la Commiflion ; & il n’épargna rien pour fe met- 
Manille. tre en état de la bien remplir. Dès qu’il put entendre les Mar- 


chands Chinois, & en être entendu, il leur fit connoître }E- 
sus-CHRr1IST,& fa Religion. Maïs pour les rendre plus do- 
ciles à fes Inftructions, il engagea l’'Evêque & la Ville à faire 
bâtir un grand Hôpital, où les malades de cette Nation étoient 
reçus, & traités avec toure forte de charité, & d'attention. Il 
les fervoit lui-même de fes propres mains, fans jamais fe re- 
buter : & par une charité fi officieufe, il les difpofoit à rece- 
bi. voir les Vérités du Salut, qu’il vouloit leur perfuader. If en 
gagna plufieurs à ] ESUs-CHRIST,; & telles furent les pré- 
mices : fon Apoltolat. | 
IL Il alla depuis continuer fes Travaux dans l'Empire de Ja 
Dans la Chine, ee à <e ? 
Caine, où A] entra dans le mois de May 1589, avec un autre 
Religieux, apellé Jean de Cafro , fous la conduite d’un certain 
Bit Thomas Scignan, Chinois de Nation , & Chrétien de profef- 
nes Cle fion. Quoiqu'’en dife Fontana , il n’eft pas certain, que Bé- 
navides ait fait de grandes Converfions dans cer Empire ; maïs 
nous fçavons qu'ayant été arrêté, & conduit devant les Tri- 
bunaux , il eut l'honneur de confeffer Jzsus-CHR1sT,& de 
fouffrir beaucoup pour la gloire de fon Nom. Les chaînes , & 
les prifons éprouverent fa Foi, & firent admirer fa conftance. 
On ne lui rendit enfuite la liberté , qu’à condition qu’il fortiroit 
auflttôt de la Chine. | 
De rerour à Manille , il fut pendant quelques années comme 
le bras droit de l'Evêque, & fon Confeil ; mais il fit toujours 
fon capital de la Prédication. Sa vie étoit très-auftére, & fon 
travail continuel. Jamais les plus grandes fatigues, ni les dan- 
gers ne le rebutérent ; auffi bi plufieurs Converfions parmi 
- . des Peuples, qui avoient vécu jufqu'alors dans les ténébres de 
IV. l’Idolatrie , ou au gré de leurs brutales paflions. Déclaré enfuire 
dt  L Procureur Général des Philippines, il fut obligé de fe rendre 
Siége de la Nou- à la Cour de Caftille, pour l'intérêt des Fglifes déja établies, 
velle Ségo dans ces Pays nouvellement conquis. L’habileté, le zéle, la 
rudence, & les autres talens, que Philippe II remarqua en 
Li le lui firent eftimer. Sa Majefté lui accorda tout ce qu’il 


RE PT) 


ù — 


EN. Es 


LE 'E 


L 4 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 773 
‘étroit. venu demander : elle ft plus; Lan fans l’avertir, 
elle le propofa pour premier Evêque de la nouvelle Ségovie. 
Le Pape Clément VIII envoya les Bulles, datées du 31 Août 
1595. En les lui remettant entre les mains, le Roy lui déclara 
qu’il ne recevroit point fes excufes, & qu’un refus l’offenfe- 
roit ; qu'après s'être généreufement dévoué à la Converfion 
des Infidéles, par le feul motif de la Gloire de Dieu, il devoit 
fe laifler placer dans le Pofte, où on croyoit que fon Miniftére 
feroit plus avantageux à la Religion, . D. 

Ce ne une néceflité au Difciple de JEsUus-CHR1ST de fe 
foumettre. Il ne penfa plus qu’à aflembler un bon nombre de 
Mifionnaires , capables de travailler utilement avec lui à for- 
mer un Peuple nouveau, & à élever des Temples à JEsus- 
CHRIST, de les ruines de ceux, qui né fumoient auparavant 


LIVRE 
X XXII. 


MICHEL 
BÉNAVIDES. 
Du tar re ré 





EL 
Billar. Ord., Tom. 
V; pag. 615. 


que de l’encens offert aux Idoles. Le nouvel Evêque, fuivi de: 


vingt Religieux de fon Ordre, s’'embarqua dans un Port d’Ef 
pagne, pafla par le Méxique; & arrivé à Manille, après avoir 
rendu compte à l'Evêque de certe Ville , du fuccès de fa Com- 
miflion , il alla droit à Ségovie la neuve. Tout ce Pays étoic 
encore rempli d’Infidéles ; & fi on en excepte les Efpagnols, 
à peine y comptoit-on deux cens perfonnes, que quelques-uns 


de nos Prédicateurs avoient fait entrer dans l’Eglife par le Bap- 


téme (1). | | | 
Les Hiftoriens ont crû nous donner une affez haute idée du 
zéle Apoftolique, & de la follicitude Paftorale de notre Pré- 


| V. 
Etat de cette 
Eclile, 


lat, en nous difanc que quoique fon Diocèfe füt fort étendu, 


puifqu’il comprenoit crois grandes Provinces, il le rendit pref- 
que tout Chrétien. Deux Provinces prefqu’entiéres renoncé. 
rent à leurs anciennes Superftitions , pour embraffer la Foi de 
Jesus-CHrisr; & les Converfions qu’il fit dans la troifié- 
me, ne furent pas en.petit nombre. Il eft vrai qu’il avanca 
l'œuvre du Seigneur, autant par la ferveur de fes Priéres, & 
Ja fainteté de fa vie, que par fes continuelles Prédications. Et 
ce. qui lui gagna Me. 8 rain la confiance de fes Peuples, 
fut la fermeté avéc laquelle il les défendit toujours contre tes 


J 


(1) Neque verd his Rex Philippus I con- 
tentus , eum primum defgnavit , fummoque 


.Pontifici præfentavir Ecclefiz Novæ Segoviæ 


Epifcopum , non id modo copitantem, fed 
refungientem., Ad quam invitus à Clemente 
VIIL... promotus, exiguâ leviorique navi- 
culà cum 10 ex Ordine Fratribus. quos ex 
Hifpaniis eo ducebat , mari fe comumifit, 


Mexicoque tranfiens , Manilamque tandem 
appulfus, ad fuam properavit Ecclefiam ipo- 
pem & incultam adhuc , & recens à noftris 
Evangelicà luce colluftratam , infidelibus 
propé confertam , vix indigenas 100 Sacro 
Baptifmate renovatos adultos præter Hifpa- 
nos inquilinos compleétentem, &c. Echard. 
Tom, II, Pag. 364. Col. 1. ie 
Eceeeï} 


VI 
Le Prélat renou- 
velle cout dans les 
trois Provinces, 
qui compofent {on 
Diocèle, 





Livre 
XXXIE 


MICHEL 
BÉNAYIDES. 








VII 
Transtéré au Sié- 
ce de Manille. 


VIIT. 

Il continue {es 
Travaux, pour le 
Salut des Ames, 
Meurt en odeur 
de Sainteté. 


774 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


véxations, ou la tyranie des Gouverneurs. Il ne craignit ni leut 
puiflance, ni leur indignation ; il meprifa également leurs in- 
jures , & leurs menaces ; & ne combattit pas avec moins de 
zéle les mœurs corrompues des Efpagnols , que les grofhéres 
fuperftitions des Idolâtres. Suivant l’Avertiflement de l’Ap6- 
tre, il ne fe laffa pas d'annoncer, aux uns & aux autres, la 
Parole de Dieu, de les prefler à rems & à contre-tems; deles 
reprendre, de les fupplier, de les menacer, de les tolérer, & 
de les inftruire. La Converfion de plulieurs milliers d’Infidéles, 
& l'amendement d'un grand nombre d’Efpagnols, furent les 
fruits d'un zéle fi pur, & fi ardent (1 ). 

Cependant l’Evêque de Manille, Dominique de Salazar, 
étant mort; & ce Siége ayant été érigé en Métropole, notre 
Prélat en fut établi premier Archevêque, par la volonté du 
Roy Catholique Philippe III , qui obtint les Bulles du Pape 
Clément VIIT, le r$ Avril 1601. Ce Prince, n’ignorant pas 

ue la charité fans bornes du faint Evêque, l’avoic toujours 
die vivre dans une grande pauvreté, voulut faire lui-même 
tous les frais, & les dépenfes néceflaires. En lui envoyant fes 
Provifions, le Roy ne fi fouhaïta autre chofe, pour la gloire 
de de LM & de la Nation, finon qu'il vècur aflez long-tems 
pour faire dans la Capitale des Philippines, ce qu'il avoit déja 
fait dans le Diocèfe de la Nouvelle Ségovie. 

L’Archevèque n'étoit alors que dans fa cinquantiéme année; 
mais fes grandes Pénitences , & fes Travaux continuels avoient 
bien affoibli fa fanté, fans affoiblir néanmoins le zéle qui le 


dévoroit. 11 en donna d’abord de nouvelles preuves par fon 


application à cultiver, ou perfectionner tout le bien , que fon 
Prédécefleur avoit commencé, & à déraciner un refte de fu- 
rfticions , dont on n'avoir pâ encore défabufer entiérement 
ces Peuples. Le Ciel répandir de nouvelles Bénéditions {ur 
les Entreprifes d’un Prélat, qui ne cherchoïten toutes chofes, 
que les intérêts de JEzsus-CHrisT, & qui étoit toujours 
prèt à donner fa vie pour le Salut de fon Troupeau. Ce fur le 
vingt-fixiéme de Juin 1 607 qu’il mourut à Manille , en grande 
opinion de fainteté { 2 ). 
(1) Commiffi Gregis curam fufcipiens, In-[Chriftum adduxerit, adeo ur ex tribus Pro= 
os ab injuriis, iniquifque Retorum, poten. | vinciis, quibus conftat illa Diœcefis , duas 
tiorumve liberare vexationibus virihiter ag- |fere integras converterit, &c. Echard. st fp- 
greflus eft ; nec minis eorum fraétus aut con-{|ex Jo. Lopez. 
tumeliis ab incepto deftitit. Hifpanos etiam| (2) His ftrenué incumbebat, cdm Mani- 
fuos moribus depravatis gregem inficientes | lenfis. .. Præful F. Dominicus de Salazar à 
‘coercere, & in ordinem continere folicité cu- | vivis fublatus eft : cujus obitus ur primümm 


ravit. Mirum cà ratione quot lufideles ad } Hifpania auditus, mox ejus loco Michaël 


Si. ee. Lx BE L 


We Ta ve TA LE 


LE A 
ES 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE, 775 
D "TU UC GG QG QU QU 


JÉRÔME XAVIERRE, GÉNÉRAL DES FF. 
PRESCHEURS, CONFESSEUR ET CONSEILLER 
DU Roxy CATHOLIQUE PHiLiPpE III, Er 
CARDINAL DE SAINT SIXTE. 


A Ville de Saragoffe, Capitale du Royaume d'Aragon : fur 
la Patrie 1 ERÔME XAVIERRE; qui avoit reçu 
beaucoup d'éclat de ia Nobleffe de fa Famille, & qui lui en 
communiqua davantage par fes Vertus, & par les Dignités 
dont fon mérite fut honoré. Il fit fes premiéres Erudes, & prit 
l'Habit de faint Dominique dans la même Ville, 

Ses talens cultivés avec foin,le mirentbientôc en érarde répon- 
dre d fa Vocation, & de remplir avec fuccèstous les Em plois, par 
lefquels on le fit paffer, avant que de le charger du Gouverne- 
ment de tout l'Ordre. Pendanrles Exercices ordinaires del'Eco- 
le, Xavierre fe fit toujours diftinguer , & par la jufteffe de fon 
efprit, & par la pureté de fes mœurs ; furtout par une modeftie 
pleine de pudeur, qui ne lui permettoit paint de s’admirer lui- 
même, pendant que les autres lui applaudiffoient. Ses rapides 
progrès dans les Sciences, & le talent de la Parole. À ar d une 
prudence qui furpafloit bien fon âge , le firent d'abord confidérer 
comme un Sujet, qui ne promettoit rien de médiocre, foit 
qu'on voulut l'appliquer au Miniftére de la Prédication , ou à 
l'Emploi de Prorafeur , ou enfin à la conduite des Ames. 

Les Supérieurs lebligérent d'abord à répandre dans les 
Ecoles, les lumiéres qu'il y avoit puifées ; & on lui permit de 
fuivre en même rems le zéle, qui le portoit à travailler au 
Salut des Fidéles. Pendant quatorze ans, qu’il remplit la pre- 
miére Chaire de Théologie dans l’Univerfité de Saragofle, il 
fe fit une grande réputation parmi les Scavans de fa Nation. 
Mais il ne prêcha pas avec moins d'honneur , ni avec moins 
de fruit , dans plufieurs Villes d'Efpagne (1). 


nofter fubieétus eft à Rege Philippo INT, ne- [tatis exemplo , verbo , & opere rexit intepec- 
mine prorfus pro eo agente : quem Rex op- |rimè ad obitum ufque , defun@us Manilæ 
timé fciens ex effufa in egenos caritate pau-|cum fan@itatis opinione 16 Jun 1607e 
perrimum , obtinendifque & folvendis Romz | Echard. Ibid. | 

Litteris Provifionum Apoltolicis imparem,| (3). Hiergnimus Xavierre Aragonus 
Regis cas expediri fumtibus & nomine , |illuftri fanguine Cæfarauguftz natus , inge= 


tranfmietique imperavit 1 quas & à Clemgnre 
VI, die 15 April, anni 1604 datas açcepit. 
Noyam vero Eccleliam Metrapolitanam pari 
&elo Fidei & animaryum, fummä vigilantià, 


smiro paupertatis , & efufæ in pauperes çari- 


auus adolefcens , & magnæ fpoi, ordini no- 
men _dedif in patria, quem amplexus egre- 
giis fuis datibus deinceps plurimüm illuftra- 
vit, Inter nominatiffimos Regni Theologos 
Eruditione {ua non pardm emiçuit ; nam & 


Livre 
XXXII. 





JÉRÔME 
XAVIERRE, 
MS ne à 





Fernandez, 
Plodius, 
Fontana, 


Echarcd , &c. 


I, 
Commencemencg 
de Xavierre, 


If. 
11 brille dans les 
Chaires, & dans 
les Ecoles, 


 Lrvre 
| XXXIE. 
7 JÉRÔME 
XAVIERRE. 
RSR EE RSRER CE 








III. 
Provincial d’A- 
ragon , il conduit 
{a Province avec 
beiucoup de fa- 
gelle. 


Bullar. Ord. Tom. 
V, pag. $80. 
[ V. 
il eft fait Général 
de tout l'Ordre. 


V. 
Il eft d’abord 
occupé de deux 
grands objets. 


736 HISTOIRE DES HÔMMES ILLUSTRES 
Son Couvent de Saragoffe voulut lavoir pour Supérieur ; & 
biencôt après il fut elü Provincial de la Province d'Aragon. 
Ce fut dans cette Place que Xavierre parut en mériter une 
plus élevée. L'amour de la régularité, ou le zéle de la Difci- 
pline ,nele porta jamais à contrifter quelqu'un de fes Freres, 
par une Correction trop forte, ou déplacée. Et fon caractere 
de douceur ne fut point préjudiciable à la vie réguliére , lorf- 
qu'il fallut montrer de la fermeté. Il fçut fe faire aimer en 
uniffant les fautes, & craindre en les’ pardonnant: Talent 
Dés rare, & bien eftimable dans un Supérieur. Il n’eft pas 
donné à tous, de réunir enfemble ces grandes qualités, qui ne 
font ordinairement le partage, que d’un génie heureux , & 
élevé , attentif à perfectionner par la réflexion ce qu'il a recu 
de la nature. | 
Pendant que Xavierre conduifoit fa Province d'Aragon, on 
travailloic à Rome à la Canonifation de faint Raymond de 
Pégnafort ; & le zélé Provincial n’épargna ni foins , ni dépen- 
{es , pour la conclufion de certe Affaire, que les Rois Cacholi- 
ques, les sr d'Efpagne , & toute la Nation faifoienc fol- 
liciter depuis long-tems. Il fe rendit à Rome dès les premiers 
mois de l’an 16017, & fa préfence ne fur point indifférente. La 
Canonifation du faint Docteur, fe fit avec beaucoup de fo- 
lemnité, le vingt-neuf d'Avril de la même année ; & quinze 
jours re ve Chapitre Général des FF. Prêcheurs s'étant 


aflemblé, dans le Couvent de la Minerve, pour donner un 


Supérieur à tout l'Ordre, Jérôme Xavierre fut élü unanime- 


ment. Cette Eleétion, dit Fontana, plût infiniment au Pape 
Clément VIII, qui connoifloit bien les vertus, & la capacité 
du Sujet; aufli Sa Sainteté ne lui refufa-t-elle rien de tout ce 
qu'il voulut demander , pour le bon Gouvernement, & l’hon- 
neur de fon Ordre ({ r ). 

Deux objets occupérent d’abord le nouveau Général; les 
Mifliôns dans les Pays Etrangers, pour la Propagation de la 
Foi, & les célébres Difputes touchant les fecours Divins, com- 
mencées fur la fin du Siécle précédent en Efpagne, & conti- 


quatuordecim annis folidis facram Doëtri-| (1) Placuie fupra modum Elettio faéta 


nam Profeflus.. & in Univerfitate Cæfarau- | Pontifici Maximo Clementi VIII, ut pote 
guftana primam Theologiæ Cathedram diu| de viro confpicuo; cujus Doétrina , virtares, 


rexit. Nec minus facundià inclaruit Eccle-| & mores eidem innotuerant. Quare ab co- 
fiaftes habitus eloquentiffimus , in majoribus| dem benigniflimè receprus ,cuata quæ in 


-Hifpaniæ civitatibus per quadragefimam , | Ordinis commodum petit, impetravit. Fo 


fummo concurfu , plaufu, & fruétu auditus, | rar. in Monwm. Dom. ad An. 1601. pag. 566: 
&c. Echaerd. Tom. II ; pag, 343 Col, 2. 


nuées 








DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE. 7377 
muées depuis à Rome. Xavierre fe trouva d prefque toutes les 
Congrégations, qui fe tinrent en préfence du Pape Clément 
VIII, les années 1602, 1603, & 1604. Il y pärla:quelque- 
fois, & il vit avec plaifir les applaudifflemens, qu’on y donna 
au fçavant Thomas de Lémos. {1 Iût, & éxamina avec beau- 
coup de foin, tous les Mémoires, & les autres Ecrits, qui fu- 


LIVRE 
XXXII 


Demeure 
JÉRÔME 
‘XAVIERRE. 

D 57. à" "<C """ 2 





rent préfentés à Sa Sainteté, ou aux Congrégations, par les 


Théologiens de l’une & de l’autre Ecole. Sans entrer ici dans 
aucun détail, nous pouvons dire que dans le cours de cette. 
grande Affaire, notre Général fit paroïître autant de fagefle, 
de prudence , & de modération , que de lumiéres, & d’attache- 
ment à la pure Doctrine de faint Auguftin , & de faint Thomas. 
_ Quelque importante que lui parut, & que fut en effet, une 
Affaire de cette nature, elle ne lui fit point perdre de vüe 
celle, qui regardoit la Prédication de l'Evangile parmi les In- 
fidéles, & la défenfe de la Foi dans les Provinces, où elle étoit 
vivement attaquée par les nouvelles Héréfies. A l’éxemple de. 
fes Prédécefleurs, Â ranima par {es Exhortations, ou par fes 
Lettres, le zéle de fes Religieux. Il foutint & cônfola ceux 
qui fe trouvoient le plus expofés à la perfécution, dans quel- 
ques parties de l’Europe, particuliérement dans le Nord, dans 
la Grande-Bretagne, & dans les Provinces-Unies. Il fit partir 
d’Efpagne plufieurs Prédicateurs, les uns pour les Indes Oc- 
cidentales, ou l'Amérique ; les autres pour lAfie, c’eft-à-dire, 
pour l’Arménie, les Ifles Philippines, la Chine, & le Japon. 
Enfin il loua, & approuva le zéle de ceux, qui s’offrirent à aller 
annoncer JEsus-CHR1ST, dans l’Empire des Abiflins, & 
dans le Royaume de Congo.en Affrique. Nos Annaliftes ont 
parlé des Travaux, & de la mort précieufe de la plüpart de ces 
fervens Miflionnaires. 

Un Supérieur auf zélé pour la gloire de Dieu , & l’honneur 
de fon Ordre, ne pouvoit manquer de vigilance pour le foutien 
de la régularité, ni d’eftime pour ceux qui l’aimoient, & qui 
travailloient avec fucces à la Eire fleurir. Cependant il fe laiffa 
prévenir contre un des plus faints Religieux, que l'Ordre de 
faint Dominique eût alors en France. Le fameux Sébaftien 
Michaëlis, tout rempli de l’efprit de fon bienheureux Patriar- 
che, ne penfoit qu’à faire revivre fes Maximes, & l’ancienne 
ferveur de fes premiers Difciples. Il avoit déja raflemblé plu- 
fieurs Religieux , dévoués comme lui à la Pénitence, & dont 
la fainte Vie dans le Couvent de Touloufe, répandoit au loin 
Ja bonne odeur de JEsus-CHrisT. Ce fut contre ce Ref- 

Tome IF. Fffff 


VI. 
Zélé pour ia dé- 
fenfe, & la Pro- 
pagation de la 
Foi. 


Vide Morum. Do. 
min.An 1602,160}) 
1604» XC. 


VIT. 
Il fe laifle préve- 
nir contre le célé- 


bre Michaëlis. 





Livre 
NX IL 


JÉRÔME 
XAVIERRE. 
RE ee sn ri 7 


VIII. 
Lui rend juftice, 


| IX. 
Chapitre qu'il 
tient à Valladolid. 


x: 
Philppe TT, le 
prend pour fon 
Confeffeur, & lun 
de {cs Confcillers. 


\ 
778 HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES 


taurateur de la Difcipline réguliére , qu'on ofa porter des 

laintes à notre Général: & on réuflit pour quelque tems à lui 
re croire Eu la Réforme du Pere Michaëlis, ne tendoit 
qu’à la défunion de l'Ordre , & par conféquent à fa deftruc- 
tion. 

Le Pere Général l'ayant apellé à Rome, lui fit d'abord fen. 
tir fon mécontentement. Mais le Serviteur de Dieu n’eur 
point de peine à le détromper, & à le raflurer. Le fimple ex- 
pofé de fes defleins, & des moyens qu’il employoit pour en 
E Je fuccès, fut pour le Pere Xavierre un véritable 

ujet de confolation. Il admira le zéle, & le courage de ce 
grand Homme. Lui applaudit : l’exhorta à la perfévérance ; lui 
promit fa prote&ion , & lui fouhaita celle du Seigneur. T'andis 
que le P. Michaëlis revenoit continuer avec une nouvelle fer: 
veur, ce qu'il avoit fi heureufement commencé dans la Pro- 
vince de Touloufe, le Pere Général fit fa Vifite dans celles . 
d'Italie; & entra enfuite dans ce Royaume, pour fe rendre en 
Efpagne. 

Le Chapitre Général, qu’il afflembla à Valladolid dans le 
mois de a 160$, lui fit d'autant plus d'honneur, qu'il fut 
illuftré par la préfence, & la libéralité Royale de Don Phi- 
lippe III. Ce Monaraue affifta plufeurs fois, avec toute fa 
Cour,, aux Actes Scholaftiques, & aux Prédications, qui firent 
une partie de la folemnité du Chapitre. Dans les fréquens en- 
tretiens qu’il voulut bien avoir avec le Pere Général , il com- 
menca à l'aimer, & à goûter fon caradére d’efprit. Il trouvoit 
tant de plaïfir dans la douceur de fa converfation, tant de pru- 
dence & de fageffe , dans la réponfe aux Queftions qu’il ui fai- 
foit ; que Sa Majefté réfolut dës-lors de s'attacher un homme, 
en qui il admiroit également la pureté des mœurs, & la fupé- 
riorite des talens. Lui ayant pcriuadé de faire déformais fon 
féjour en Efpagne, le Roy lui donna toute fa confiance, le pri 
pour fon Contcfleur, & le mit au nombre de fes Confeillers 
d'Etat (1). Il écoit déja Grand-d’Efpagne; on fçait que, par 
la faveur des Rois Catholiques, cette qualité eft donnée à tous 
les Généraux des FF, Prêcheurs. | 


{1) Gallias ingreffus in Hifpanias fe con-[ prudentiam viri attendens, quam integerri 
tulit , ubi Comitia Ordinis Pinciæ anno mi, & fuaviflimi mores ornabant , eum ar 
160$, habenda indixerat: & revera habita | birrum confcientiæ, & à confiliis ftatüs fibi 
funt , & fuere folemniffima , Rege Catholico | delegit; & ut arétiüs fibi devinciret, eum 
Philippo II, Capitulum fua cohoneftante | fummo Pontifici proponit purpurà donan- 
prælentia, & regia munificentia fovente, & | dum. Aunuit Paulus V, &c. Echard. Tom. 11, 
ornante.Tum vero Rex Maoiftri confuetudine | pag. 343. Su 
frcquenter ufus, & ex familiaribus Cotloquiis 


Mic 
un Décret du Chapitre, que les Couvens, ou Monaftéres Ké- 


‘que leur Miffion, pour aller chercher dans 


DE L'ORDRE DES. DOMINIQUE. 779 


fions, Le la capacité, & de la probite de Xavierre, le lui ren- 


dant toujours plus cher, il demanda pour lui le Chapeau de : 


Cardinal, & la faculté de continuer, fous la Pourpre, à gou- 
verner tout fon Ordre, comme il faifoit auparavant. Paul V, 
qui avoit fuccédé au Pape Clément VIII, accorda volontiers 
la premiére de ces Demandes : mais ce ne fut que dans la Pro- 
motion des quatre rems de Décembre 1607, que notre Géné- 
ral fut aggrégé au Collége des Cardinaux, avec Le Titre de 
Saint Sixte, Te Fontana. | 

Avant ce tems Ja, & parmi les autres occupations, que pou- 


voient lui donner les Affaires du Princé, il avoit avancé, avec © 


fon zéle ordinaire, celles de fon Ordre. Déja dans le Chapitre 
de Valladolid , où Thomas Malvenda fur chargé du foin d’é- 
crire nos Annales ; le Pere Général, toujours porté à favorifer 
Ja Réforme, & procurer la tranquillité aux Religieux, qui fe 
faifoient un devoir de l’embrafler, avoit érigé deux Congré- 
gations pour cet effet ; l’une dans la Province de Saint Pierre 


Martyr, l’autre dans celle de Sainte Catherine. Et afin de ren- 


dre plus ferme, ou plus parfaite la régukrité, que le Pere 
Éelis établifloit en France , le Genéral fit ordonner par 


formés , ne feroient point vifités par un Provincial , qui n’au- 
roit pas lui-même embraffé la Réforme. 

Xavierre profita encore de l’occafion, que lui préfentoit le 
Chapitre pour envoyer dans les Indes, des Miniftres de la Pa- 
role. Il eut le plaifir d'en trouver plufieurs, qui n'attendoient 

Pays les plus 
reculés, un travail dont la Couronne du Martyre étoit quel- 


quefois la récompenfe. C’eft ce r éroit arrivé les années pré- 
_cédentes, aux Peres Paul de Mefquita, & Gafpard Sà, Portu- 


ais, qui avoient long-tems travaillé à la Converfion des In- 
fidéles dans les Ifles Molucques. Le Pere Sylveftre Figuercte 
avoit eù le même fort: & ces confidérations ne fervirent qu’à 
enflammer davantage le zéle de ceux, que le Général avoit 
deftinés, pour le Royaume de Cambaye, partie confidérable 
de l'Inde , dans Empire du Grand Mogol. 

Pendant que le zélë Cardinal cherchoit à procurer la con- 
noiffance de JEsus-CHR1ST aux Indiens , il n’oublioit pas les 
befoins des Catholiques perfécutés en Angleterre. Il fit entrer 
dans ce Royaume plufieurs Religieux des Provinces voifines, & 


chargea particuliérement le Provincial d'Irlande de donner 
Fffffi 


-" L'expérience, que Philippe IT faifoit dans toutes les occa- Liryr# 


XXXITIT. 


JÉROME 
XAVIERREs 
Re PR mA Eu ee 


X I. 
Lui fait donner 
la Pourpre, 


In The, Dom. p. 5$. 
ok s. 


XII. 
Il avance les Af. 
faires de {on Or- 
dre, 


XIII. 
Et celles des Mif 
fions. 


Monuim. Dom. 
pag. $ va 


Pag. #73: 


Ex Regeft, ejufd. 
Mag. Ord, 








1%o  HIST. DES HOMMES ILLUST. &e: 


Liverx toutes fes atrentions, pour que les Fidéles ne manquaffent pas 
XXXII. de fecours fpirituels, dans un tems, où le feu de la perfécurion 
les leur rendoit fi néceffaires. Ce fut par le même zéle dela Reli- 
sion, que notre Cardinal fonda dans la Ville de Konigfgratz 
dans la Bohëme, un Collége général, pour y élever des Sujets 


JÉRÔME 
XAVIERRE. 
Re 5" 





X1V. capables de foutenir la Foi parmi ces Peuples, & de combar- 
Fondations. tre es Héréfies. 

. XV. La faveur du Prince le mit en état de procurer divers avan- 

LRvilégss obte- Lips à fon Ordre. Il fit ériger en Univerhtés Privilégiées, nos 


Colléges de Valladolid dans la vieille Caftille, de Saragofe 
dans le Royaume d'Aragon, & de Lérida dans la Principauté 

mi, de Catalogne. Il fit faire de grandes réparations au Couvent 
de Calarvéga, lieu de la nes de faint Dominique ; & à 
celui de fainc Sixte à Rome. 

I] n’y avoit pas encore un an que Jérôme Xavierre avoit été 
honoré de la Pourpre; & il fe difpofoit à retourner’en Italie, 
avec la qualité de Viceroy de Naples, lorfque le Seigneur 

 Papella à lui l'an 1608 , le fecond jour de Septembre felon fon 
” XVI  Epitaphe, ou le huitiéme felon Fontana ( 1 ). Il mourut à Val- 
ang 4 Car Jadolid ; mais fon Corps fut tranfporté depuis avec honneur à 
Saragolle ( 2 ). Les fentimens de piété , de zéle, & de Religion, 
dont ce grand Perfonnage parut toujours animé, font bien re- 
préfentés dans une de fes Lettres aux jeunes Religieux de fon 
Ordre. On la jointe au petit Traité de la Vie Spirituelle de 
D. Barthelemy des Martyrs, & M. Godeau Evèque de Vencé, 
nous l’a donnée en François. 


(1) Moritur Vallifoleti , heu cito nimis! | politano se à Philippo IT, Hifpania- 
8 Septemb. hoc anno , maximo Religionis |rum Monarcha. Fontan, 5n Monum. pag. $77° 
damno , dum plurima in fingulare Ordinis | Col. r. 

incrementum expettarentur bona , nofter| (2) Mortuus erat Pinciæ, fed exinde cum 
Cardinalis Xavierrus ( ex propinato veneno |folemni Pompa corpus ejus Cæfarauguftam 
quidam credidere) deftinatus prorex in Nea- [tranflatum fuit, &c. Echard. Tam. IT ,p,343 


Fin du trente-deuxième Livre, G° du quatrième Tome. 


| K 2 





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TABLE 


DES MATI É RES 
CONTENUËS DANS CE QUATRIÉME VOLUME. 


A 


Dr VI, ne change point de nom, 
en acceptant la Papauté, Page 17. 
AnATHI1, Grec d'Origine, Dominicain , 
Evêque de Famagoufte , releve le courage 
des Chrétiens afliégés par les Turcs, & 
meurt glorieufement en priant pour fon 
Troupeau , p. 382. 


. ANNALES des FF, Précheurs , commencées 


par Ferdinand du Château, p. 696. 

ANTOINE DU Four, Confefleur de Louis 
XII, depuis Evèque de Marfeille ,p. 38. 

APocALYPsE, pourquoi Cajétan ne veut pas 
entreprendre de l'expliquer , p. 22. 

ATTABALIPA , dernier Roy du Pérou, vain- 
cu & condamné àla mort par François 
Pizarro ,p. 112. 

AuGusriN DE CASTRO, Archevèque de Bra- 
gue, Succeffeur de Don Barthelemy des 
Martyrs, le vifite dans fa derniére mala- 
die ; & le fert avec une tendre affection, 
p. 680,681. Lui adminiftre les derniers 
Sacremens ; & voudroit faire porter fon 
Corps à Brague , p. 682. 


B 


| Bb‘ fameufe Difpute dans cette Ville, * 


entre les Docteurs Catholiques , & les 
Proteftans , qui font confondus ,p. 69 ,70. 
BaprA ( Thomas) eftimé de quatre Papes, 
p. 116. Ses Emplois, & fes Commiflhions 
à la Cour de Rome, p. 117. Il elt envoyé 
à la Diéte de Wormes, & créé Cardinal, 
p.118,119. Ses Ouvrages, fes Vertus, fa 
mort , P. 120. 


Bazsr ( ou Bazsus } Dominicain , Evèque : 
de Gurcz , différend” de deux autres Sça- 


vans de même n10m, p. 124. 

Bannez , ( Dominique } fes premiéres Etu- 
des, p. 750. Il les fan&tifie par la Pritre, 
& enfeigne long-tems avec réputation 
dans les Univerlités d'Efpagne , p. 7f2e 
Services qu'il rend à fainte Théréfe, & à 


fa Réforme naïflante, p. 753. Dans le | 


Confeil d’Avila , on conclut à détruire le 
premier Monaftére de la Sainte , p. 754. 
Difcours de Dominique Bannez , contre 
la conclufon de l’Aflemblée, p. 755. Il 
difipe l'orage ; témoignage, & reconnoif- 


fance de fainte Théréfe , p. 757. Bannez fe 
retire dans le Couvent de Medina del 
Campo; & il rend de nouveaux fervices à 
la fainte Fondatrice ,p. 759 , 760. Profefle 
encore à Valladolid , & à Salamanque, 
P. 762. Ses Commentaires fur S, Thomas, 
ibid. Sa mort, p. 763. 

BarNastres , leur Régle, & leurs Confti- 
tutions , éxaminées par Léonard de Mari- 
nis, & approuvées par le Pape Pie IV, 
p. 405$: | 

BarrHeLeMy Des MARTyRS, fa Naïflance, 
fa Vocation, & fa Profeflion dans l'Ordre 

de S. Dominique, p. 594, 595, 596. Ses 

premiers Emplois, p. 597. Son premier 

Ouvrage, p. 598. Ses maximes, & fa 

conftance à refufer l’Archevèché de Bra- 

gue , p. 599. La violence qu'on lui fair, le 
rend malade, p. 600, Sa Vertu fait taire 
les Envieux, p. 6o1. Ce qu'il dit à la Reine 

de Portugal, p. 602. Ses Occupations à 

Brague, p. 603 , 604. Adminiftration de 

fes Revenus , & de la Juftice , p. 6os. Son 

Difcours aux Juges ,p. 607. Il prêche fou- 

vent,p. 608. Fruits de fes Prédications, 

pe 609. Avec quel zéle il commence fes 

Vifites ; rencontre Curieufe, p. 610. Uti- 

lité de fes Vifites; il eft préfervé d'un 

pos péril, p, 6x1. Ce qu'il fait pour 
Inftruëtion de fes Diocéfains ,p. 612. 11 

ne veut pos de Coadjuteur, p. 613. 

Etendue de fa charité, p. 614. Il le apellé 

au Concile de Trente, p. 615. Ordre de 

fon Voyage, p. 616. Ce qui lui arrive à 

Burgos, p. 617. Sa conduite, fa réputa- 

tion à Trente, p. 619. Fermeté , & liberté 

Epifcopale , p. 610, 611. 1] fouhaite qu'on 

traite de la Réfidence, p. 622. Son Dif- 

cours , p. 623. On fuit fon avis, p. 624, 

625. Parle fortement contre quelques 

abus, p. 627. Ce qu'il obtient, 62& Ce 

qu'on dit de lui , p.619. Ses allarmes pour 
fon Troupeau , p. 630. Il va à Rome; 

honneurs qu'il y reçoit ,p. 631,632 ,633. 

Ses Entretiens avec le Pape, p. 634. Ce 

qu'il obtient en faveur des Evêques , 

P. 635,636 , 637. Enrretiens particuliers 

avec le Cardinal faint Charles, p. 638, 

639. Le faint Prélat demande fa DémtH- 

fion ; le Pape la lui refufe, & S. Charles 

lui en fait des reproches , P. 640. Son re- 


f ïij 


282 


tour à Trente; ce qu'il y fair, p. 642. Le 
_ Cardinal de Lorraine , & les Evêques de 
France lui marquent beaucoup d’affect:on, 
p. 643. Ce qu'il apprend à Avignon, 
pe 644. Le Roy Cacholique le fait vifiter, 
pe 645. Son retour réjouit fon Peuple, 
P- 646. Il faic agréer la Fondation d’un 
Séminaire , p. 647. Il entreprend une 
Affaire crès-difhcile , p. 648. La pourfuit 
avecfermeté ,p. 649, 650. Succès, p. 652. 
Réfolurion dans la Vifite des Egl.fes des 
Ordres Militaires, p. 653, 654. Empor- 
temens d'un Commandeur , qui eft chan- 
gé pendant la Mefle de l'Archevèque , 
p. 655, 656. Vifites dans le Canton de 
Barofo ; profonde ignorance de ces Peu- 
ples ,p. 657. Sa priére délivre fes Gens 
d'un grand danger, p. 658 Avec quel 
zéle il pourvi:it aux befoins de ces Peuples 
abandonnés , p. 659. Converfions plus 
marquées, p. 66. Scandale pubiic arrété, 
?. 661, 662. Célébre Converfion, tbid. 
Avec quelle patience il fouffre les outra- 
es, p. 663. Humilité & Charité, p. 664. 
ouvelles épreuves, p. 665. Il protége 
celui qui l'a calomnié, p. 666. Beaux 
Exemples dans un tems de Farine, & 
de Perte, 667. Ses plaintes au Roy de 
Portugal , p. 668. Obligé d’aller à la Cour, 
il y preche avec fuccès ,p. 669. Son Union 
avec Dieu, p. 670. Sa conduite pendant 
les divifions du Royaume , p. 672. Mala- 
die, p. 673. Il eft apellé aux Etats du 
Royaume, p. 674. Philippe IT, prère fer- 
ment entre fes mains, p. 67$. l'Archevè- 
que follicite de nouveau fa Démiflion ; & 
l’obtient enfin ,p. 676. Sa Retraite ,p. 677. 
Saintes occupations, p. 678. Vertus hé- 
roïques , p.679 , 680. Sainte mort, p. 682. 
Les Villes de Viane & de Brague , ie dif- 
putent la poffeflion de fon Corps ; il eft 
enterré dans fon Couvent de Sainte Croix, 
p. 683. Tranflation de fes Reliques, fon 
Eloge , & f:s Ecrits, p. 684. 
BATAILLE de Jarnac, p. 351. Et de Moncon- 
tour ,p. 352, 353: Le 
BsccaRIA, ( HypoziTe-Mais ) fon:illuftre 
Naifflance, fon Entrée dans l'Ordre de 
faint Dominique ,p. 727. Il en elt für 
Général , p. 718. Zélé contre les Héréfes, 
sbid. Ce qu'il fait dans fes Vifires, & dans 
le Chapitre Général de Venife ,p. 729. Il 
encourage les Miflionnaires à continuer 
leurs Travaux parmi les Infidéles, p. 730. 
Vifite fes Couvens dans les Royaumes du 
Nord , p. 731. Les Princes même Luthé- 
riens le refpectent, p. 731. Fermeté & 
parience dans les Epreuves, ibid, Il revier.c 
en Italie, & va en Efpagne ; préfide à un 
Chapitre Général, & fait partir des Pré- 
dicateurs pour les Indes, p. 733. Libérali- 
tés, Fondations , fa mort ,p.73f. 
BsNavinez , ( Miche) va prècher la Foi 
aux Peuples d'Orient, 771. Prémices de 


fon Apoftolac à Manille, & dans la Chine, 


TABLE 


?. 772. Il eft élevé malgré lui fur le Siège 
de la Nouvelle Ségovie ; il renouvelle cou 
dans les Provinces, qui compofent ce 
vaite Diocèfe , p. 773. Transféré à l’Ar- 
chevèché de Manille , il continue fes Tra- 
vaux , avec le même zéle, & meurt en 
odeur de fainteté, p. 774. 


Bs5RNARD D'ALBUQUERQUE, il cache fa 


naiflance , & fa capacité , pour recevoir 
l’'Habit de Frere Lai, p. 458. Se fanctifie 
dans le Travail, & la Priére ,p. 459. Son 
mérite eft connu , on lui fait éhanger d'E- 
tat , sbid, Déja Prêtre, il va travailler à 
la Converfion des Indiens, p. 460. Vie 
Sainte & Apoltolique, p. 461. Vigilant 
Supérieur , & zélé Mifionnaire ,Pe 461 
Il eft obligé d'accepter un Evêché , p. 463. 
Vertus Epifc-pales , p. 464. Reproches 
glorieux , Caractére de fon eiprit, p. 46f: 
Vañites, Prédications, beaux éxemples, 
P. 466. Le faint Evèque fair plufieurs Con- 
verfions , & une Fondation ; fe repofe dans 
le Seigneur , p, 467. 


BERTANO , ( PI1=RRE }) il rend un fervice 


fignalé au Saint Siége, p. r85. Il eft nom- 
mé Evêque, & Nonce Extraordinaire au- 
près de l'Empereur, p. 186. Ce qu'il fair 
dans fon Diocife, & à Trente, sbid. Le 
Concile le députe vers l'Empereur , p. 187. 
Nouvelle Légation, p. 190. Il eft fait Car: 
dinal ; & propofé pour le Souverain Pon- 
uficat ,p. 191. Ses qualités, fa mort , fon 
Epitaphe , p. 192. 


BERTRAND , (S. Louis) faintes occupations 


de fa jeuneffe , p. 486. 11 embrafie l'Etat 
Ecc éfiaftique , & foupire après la Solitu- 
de , p.487. Demande & reçoit enfin l’Ha- 
bit de fait Domini ue, p. 459. Dans 
quelles maximes il elt élevé par un ex- 
cellent Maître ,p. 490, 491. Il eft ordon- 
né Prètre a l’âge de vingt-deux ans ,p. 493e 
La Pénirence le prépare à l’Apoitolar, 
P. 494. Eléve faintement les Novices , 
P. 495. Régles de conduite, p. 496. Di- 
cernement des efprits ,p. 497. Commence 
avec fruit les Fonctions Apoltoliques, 
p. 499. Charité env.rs les Peltiférés , n°a- 
lades guéris, p. $oo. Zéle ardent , p. sol. 
Dieu le prorége contre plufieurs danzers, 
p. fo. Défir du Martyre, p. $o3. Saint 
Louis part pour les Indes Occidentales ; 
fa vertu éclate en plufieurs maniéres, 
P. $04, fo. Dons furnaturels, p. 06. 
Fruits de fes Prédications, p. $o7. Endur- 
ciflément de quelques Sauvages ; Conver- 
fion de plufieurs autres, foS, fio, fri. 
Charité envers un Calomniateur ,p. $12° 
Son Miniftére glorieux, p. 513. Ce qui lui 
arrive fur l'eau, & à Ténérif, p. sr4, 
s1$. Les Indiens le regretent ; on proue 
de fon Miniftére en Efpagne ,p. 516, f17 
Ce qu'il prédit à fainte Théréfe ; autres 
Prédiétions, p. 18, sr9. Charité perdant 
la Difette, ibid. Plufieurs bons P:édica- 
teurs fe forment fur le modéle de faine 











DES MATIÈRES. 183 


‘Louis, p. s10, $11. Fermeté dans de ru- 
des épreuves ,p. 523. Mort précieufe, & 
prédite ,p. 524. Miracles , Canonifation , 
p. s2ç. Le Saint eft déclaré Protecteur de 
la Nouvelle Grenade, p. $26. 

BLancHis , ( FRANÇOIS- ARCHANGE DE | 
contracte dès fa jeuneffe une étroite amitié 
avec S. Pie ,p. 468. Qui le fait Evêque & 
Cardinal , p. 469. Blanchis en remplit di- 


gnement les Fonétions , p. 470. Entend la 


derniére Confeflion de fainc Pic; & rend 
témoignage à Sa Sainteté, p. 471. Sa 
mort , fon Epitaphe , sbid. | 
Bonsizr, ( MicHse) Petit-Neveu de faint 
Pie, étudie à Rome , &ca Péroufe , p. 300. 
Honoré da la Pourpre, il fe fait aimer & 
eftimer, p. 7o1. Aëte de générofité, p. 702. 
Légar dans plufieurs Cours, il y eft reçu 
avc honneur ; p. 703. Ce qu'il fait au- 
.… près des Rois d’Efpagre , de Portugal, & 
de France, p. 70$, 706 , 707, 708. Re- 
tourne à Rome, & donne le S, Viatique à 
PieV, p.714. Ce qu'il fait dans les Con- 
claves, dans diverfes Congrégations , &e 
pour la Converfon des Grifons, p.715. 
Pouvoirs que lui donne Sixte V, p. 716. 
Sage modération ; p. 717. Nouveaux hon- 
neurs , p. 718. Aétions de piété & de juf- 
tice ,p. 719 , 720. Sa mort, ibid. | 
BorRoMÉEe , ( Se CHARLES ) étroirement uni 
avec plulieurs illuftres Dominicains, S. 
Pie ,p. 323,366, 370. Léonard de Ma- 
rinis,p. 40f ,405 , 408. François Forreiro, 
p. 477. Vincent Juftiniani, p. $36. Don 
Barthelemy des Martyrs, p. 633, 638, 
640,641, &C 
BRAGADIN, ( MARC-ANToINs ) noble Vé- 
nitien, excellent Officier, & zélé Chré- 
tien , défend Famagoufte contre l'Armée 
des Turcs , p. 381. Cruellement traité par 
le perfide Multapha , Conftance hérui- 


que ,p. 382. 
C 


ABRÈRA , ( ALPHONSE px) fa Voca- 
tion ,p.73$. Va prècher dans l’Amé- 
rique , p. 736. De rerour en Efpagne , 1l 
fair du fruit dans les Univerfiiés , daus les 
_ Provinces, & a la Cour, p. 737. Il eft 
loué par Pierre de Cabréra , ibid, Sa mort, 
fes Ecrits ,p. 738. , 
CAJÉTAN, | THomas De V10 } fes qualités 
d'efprit x decœur , p. 2. Progrès dans les 


Sciences ; {çavantes Difoites , p. 3,4. Ses 


premiers Ouvrages, p. $. Réputation; 
autres Ecrits, p. 6 , 7. Commentaires fur 
faint Thomas, p. 9. Il eit fait Cardinal, 
?- 10. Légat en Alleniagne, p. 11, Sa con- 
duite envers Luther, p. 12, 13, 14 Il 
agit pour faire élire un Empereur, p. 15. 
Charles Quint lui Ecrit, 16. Cajétan re- 
nonce à l’Archevêché de Palerme, ibid, 
Favorile l'Eleétion d’Adrien VI , & lui dé- 
. die un Ouvrage, p. 17. Ce Pape l'envoye 


Légat en Hongrie, ibid. Clément VII fe: 
{ert de fes lumiéres, p. 18. Accepte la Dé. 
dicace de quelques Ouvrages, & lui 
donne le Palais de Capranica , p. 19. Ce 
qui arrive à Cajétan durant le Sac de 
Rome ,p. 10. Nouveaux Ouvrages ,p. 2r, 
Fermeté & délintéreflèment, hid. Sage 
réponfe du Cardinal à quelques Flateurs, 
p. 12. Sa mort, fon Eloge , p. 13. Ses Ou- 
vrages fouvent réimprimés, loués, & 
critiqués ,p. 24 Un Sçavant le combar, 
& lui fair depuis hommage en fe retrac- 
tant , p. 26. 

CaLépiA, ( Lucrice ) décapitée par un 
Turc ,p. 687. Courage d'une Dame Cy- 
priote , p. 688. 

Cazérius, ( ANGE) Grec, zélé Défenfeur 
de la Foi, p. 686. Sonintrépidité durant 
le Siége,& après la prife de Nicofiep. 687. 
Conduit à Conftantinople, il confirme les 
autres Efclaves dans la Foi ,p. 688. Cha- 
rité généreufe ,p. 689. Utile à plufieurs , 
?. 692, 691. Il décrit la prife de Nicofe 
fa Patrie , & le Sac de Famagoufte , p. 692. 

CAMALDULES réformés dans la Tofcane, 

- par les foins de Pie V, p. f45. 

Cano, ( MezcHior) fes qualités naturelles, 
& fes Etudes, p. 193. Ses illuftres Profef- 
feurs ,p. 194. Sa réputation dans les Uni- 
ver:t(s d'Efpagne , & dans le Concile de 
Trente, p. 195. Nommé à l'Evèché des 
Canaries , il y renonce , p. 196. Accepte 
la Charge de Provincial, p. 197. Se juiti= 
fie contre quelques foupçons, & continue 
fon grand Ouvrage, p. 198. Sa mort, 
ibid. Analyfe de fon Traité , de locis Theo- 
dogicis, p. 199, 200, 

CaRarrss, maltraités à Rome, après la 
mort de Paul IV, p. 315, 316. Rétablis 
par leS. Pape Pie V , p. 326. 

CARAÏBsS , férocité de ces Peuples Idolä- 
tres , pe $08 , fO9, f10. 

CARRANZA , { BARTHELEMY DK) fes Etudes 
dans le Siécle, & dans l'Ordre de faint 
Dominique ,p. 411. Il enfeigne avec hon- 
neur ; On admire fa Doctrine à Rome, & 
fa charité à Valladolid , p. 422. 1l refufe 

. un Evêché , & aflifte au Concile de 
Treute, p. 423. Coinpofe quelques Ous 
vrages, p. 424 Sa réputation dans le 
Concile, p. 425. Ce qu'il fait en Angle. 
terre , ibid. 11 pañle en Flandres, compofe 
un Catéchifme ; il-eft contraint d'accepter 
l'Archevêché de Toléde, p. 416. Affite 
Charles-Quint à la mort, p. 417. Beaux 
éxemples , qu'il donne à fon Clergé, & à 
tout le Peuple , ibid, Admiré des uns, & 
envié des autres, pendant qu'il vifite fon 
Diocèfe , il eft arrêté par ordre du Grand 
Inquii'teur , p. 418 , 429. Apelle au Saint 
Siége; l’'Eglite Ce Toléde, & les Peres de 
Trente agiflent en fa faveur , p. 430. Son 
Catéchifine eft approuvé à Trente, mal- 

gré fes Ennemis , p. 431. Fermeté, & pa- 
tience héroïque du pieux Prélat , p. 432e 


734 
Pie V, évoque cette Affaire à fon Tribu- 
nal , & l’Archevéque fe rend à Rome, 
ibid. De quelle maniére il eft délivré, 
p.433. Il édifie les Romains , sbid, Sa 
derniére maladie, p.434. Difcours qu'il 
fait peu de momens avant fa mort , 
p. 435. Pieux décès, p. 436. Son Eloge, 
fon Epitaphe , p. 437. Sa mémoire eft en 
vénération ; fon Succefleur dans le Siége 
de Toléde, fait écrire fa Vie, 5bid. 

CATHARIN, ( AmBRoise ) fon véritable 
nom , fa Patrie, fes commencemens , p. 
127. Îl entre dans l'Ordre de S. Domini- 
que ; & accompagnele Pape Léon X, a Bo- 
logne ,p. 128. De quelle maniére il étudie 
la Théologie ,? 129. Ecrit contre Luther, 
#bid, Démafque l'Hypocrifie d'un Apoltat, 
& fe livre trop à fon génie ,p. 130. Choifit 
mal fes Adverfaires , p. 131. Jugement de 
Sixte de Sienne, p. 133. Ce qu'il fait a 
Touloufe ; il publie quelques Ouvrages, 
?. 134. Idée qu'il donne du Jugement der- 
nier, p. 135. Ce qu'il penfe des Enfans 
morts fans Baptème, ibid. Opinion fin- 
guliére touchant la Prédeftination , & le 
Salut des Hommes ; autres Ouvrages, 
P. 136. Son Difcours en préfence des Peres 
du Concile de Trente, p. 137. Dans toutes 
les Congrégations , il fe æiüftingue par 
quelque endroit, p. 138. Opinion fur la 
certitude de la Juftice, p. 139. Ses preuves, 
P. 141. Ses réfléxions, & fes raifonnemens, 
qui ne congluent pas, p. 141, 143. Il 

réfente fon Apologie au Concile, p. 144. 
ifférence entre fon Opinion, & l’Erreur 
de Luther, touchant IA certitude de la 
juftification , p. 145. Il foumet fes Ecrits 
au Jugement de l'Eglife, & elt fair Evè- 

* que, p. 146. Il perfifte dans l'opinion que 
plufieurs feront fauvés, fans être du nom- 
bre des Prédeftinés, p. 147. Son opinion 
touchant la Réfidence, p. 148. Ses Com- 
mentaires fur l’Ecriture, p. 149. Nou- 
veaux Ouvrages, p. 150. Il offre, & de- 
mande la Paix , à Dominique Soto , 
f' 1$r, Se répent d’avoir écrit avec cha- 

eur , Contre les Sçavans de fon Ordre, 

f' 1f2. Ileft fait Archevêque ; & meurr 
orfqu’en lui deftine la Pourpre , p. 153. 
Son caractére, p. 154, 

CHARLES-QuINT, ce qu’il écrit au Cardinal 
Cajétan , p. 16. Il afpire à la Monarchie 
Univerfelle , p. 97. Sa diffimulation , 
p. 100. Ses libéralités pendant fon féjour 
à Rome , p, 103. Il rétraéte, ou explique 
ce qu'il avoit dit contre François I, p. 104, 

Craconius , ( ALPHONse) fon Erudition, 
& fa réputation, p. 745. Il eft apellé à 
Rome , & loué par Latinius, p. 746. 
Etroitement uni au fçavant Pierre Ciaco- 
nius ,p. 747. Ses Ouvrages, p. 748, 749. 

Crémenr VIII, fort affectionné à l'Ordre 
de faint Dominique , & zélé pour la Doc- 
trine de faint Thomas , p. 719. 

Cozronns ,} MARC-ANTOINs ) nommé par 


TABLE 


Pie V , Général de fes Galéres, p, 383. Æ 
beaucoup de part à la Viétoire des Chré- 
tiens fur les Turcs , honneurs qu’il reçoit 
a Rome, p. 386. 

ConciLrABULs de Pife, p. 7. Concile de La- 
tran ,p. 8 

CoNSPIRATION , Contre le Pape Léon X, 
pe 10. 

Corpoux, { P:aRRsS De) fa fermeté à dé. 
fendre les Américains opprimés , p. 145, 
249. Il envoye deux Miflionnaires à la 
Côte de Cumans ; où il font d’abord quel- 
que fruit ,p. 250. Les Sauvages les fonc 
depuis périr , pour fe venger de la perf« 
die d’un Capitaine Bfpagnol, p. 251,252 


D 


1) IGNAc= ) Famille fçavante de 
Dante, fes talens , p. 539. Ouvrages, 
& Monumens, p. $40. Elû Evéque , 
Dante procure divers avantages à fon 
Eglife ,p. $41. Sa mort, p. 42. 
DAvirA, ( AUGUSTIN ) Originaire d'Efpa- 
gne , né dans l'Amérique, p. 764. Renon- 
ce à de grandes richefles, pour fe confa- 
crer à Jesus-CHRisr , & travailler au Sa- 
lut des Ames, dans l'Ordre de faint Do- 
minique , sbid, Il écrit l'Hiftoire de nos 
Miflions, dans les Indes Occidentales, 

+ P. 765$. Philippe III le nomme à l’Arche- 
vêché de faint Domingue, ibid. Où ül 
travaille avec fruit, p. 766 , 767. 

Diéco pe CHaAves, Confefleur de la Reine 
Ifabelle, de la Paix, de l’Infant Don Car- 
los , du Roy Philippe II, & l'un de fes 
Théologiens au Concile de Trente, p. 7514 
Il fe diftingue autant par fes vertus , que 
par fes talens , dans les Cours de Rome, 
& d'Efpagne, sbid. 

Donar ps FARINA , Afläflin, p. 369, 370. 
Arrèté , & puni, pe 371. 

Draxovirz , Evèque de Cinq-Eglifes, Am- 
baffadeur de l'Empereur , dans le Concile 
de Trente ; ce qu’il répond a l'Archevëque 
de Lanciano ,p. 404 


E 


Er: , Célébre Rabin de Rome , converti, 
& baptifé par faint Pie, p. 328. 


| F 


Aer, ( JEAN ) Patrie, & Profeflion de 
ce Grand Homme, p. 66. Ses Tra- 
vaux dans différens Diocèfes d’Allema- 
ne , p. 67. Ses Ecrits contre les nouvelles 
éréhies, p. 68. Célébre Affémblée, où 
les Hérétiques font confondus , p. 63. 
Emplois de Faber à la Cour de Vienne, 
p. 71. Ce qu'il fait en Angleterre, en 
Boëme, & à la Diette de Spire, p. 721. Sa 
méthode de combattre les Novateurs, 
P. 73. Left fait Archevèque de Vienne, 
ibid, 














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EST Tu GG VW 


re -* 


DES MATIERES. 185 


id. Vigilance Paftorale , fes Ecrits, fa 
mort, p. 74. Son Eloge par unJéfüuite, p, 75. 


FABri, (S1XTE ) fes beaux commencemens, 


& fes Emplois daus l'Ordre de faint Do- 
minique, p. 721,722. Etablir deux Eco- 
les pour l'Ertudes des Langues fçavan- 
tes, p. 723. Ses Réglemens pour le pro- 
grès de la Théologie, & de la Régula- 
rité, p.724. Il envoye des Miffionnaires 
dans l'Orient, & va vifiter fes Provinces 
d’Efpagne , p. 712$. Le Pape Sixte le dépo- 
fe ,on ne fait pourquoi, p. 726. Sa fer- 
meté , fa retraite, sbid. 


FERDINAND DU CHAr=AU, fa réputation 


dans l'Ordre des FF. Prècheurs, p. 694 
Et à la Cour 5e Cattlle, p. 695. Il eit fou- 
vent confulcé par le Roy , a qui il dédie 
un Ouvrage, p. v96. Fait cefler une Per- 
fécution contre l'Ordre de faint François, 
ibid. Ileit envayé a la Cour de Portugal ; 
fuccès de la Négociation, p. 697. Deitiné 
à être le Précepreur de l’Infant d'Efpagne, 
p. 698 Saintes Occupations , 1iervices 
rendus à l'Ordre de la Mercy , & à la RE- 
forme de fainte Théréfe , ibid. Ses Prédica- 
tions toujours applaudies, fa mort, p. 699. 


FERNANDEZ DE SAAVÉDRA , Ati infépara- 


ble de Do:rinique Soto , p. 106. Entre 
après lui dans l'Ordre de $. Dominique ; 
& travaille beaucoup dans les Indes Oc- 
cidentales , p 207. : 


Forér10 ,( Fr Ançois } brille dans les Uni- 
" verfités, & a la Cour de Portugal, p. 473, 


Théologien , & Prédicateur dans le Con- 
cile de Trente, sbid, Envoyé vers le Pape 


“pour des Affaires importantes, p. 474. 


Soutien la néceflité d'annuller les Maria- 


‘ ges Clandeltins , Décret dû Conale, 
p.475. Forério préfente un excellent Ou- 
" vrage au Concile, p. 476. Remplir la 


‘Commiflion , done le Concile & le Pape 
l'ont chargé; fon travail loué par M. 
Godeau , p. 477. Ses occupations en Por- 


" tugal, p. 478. Zéke, & fageile dans un 
* temis de Pefte, p. 479. Fondation du Cou- 
* vent d’Almada , #bid. Une partie de fes 
_ Ouvrages périflent dans wir Incendie, 


p. 480. Troubles dans le Royaume de 


‘ Portugal, p. 48r. Courte protpérité de 
* lPinfane Don Antoine, p. 481. Forério 
” erès-fenfible à fa défaire , sbid. Sa mort, 


fon Eloge par Sixte de Sienne , p. 483. 


FoscARARI , ( Gizres } noble Bolonois , 


famt Religieux, Maître du Sacré Palais ; 
Evèque de Modéne , juftemient apellé /e 
Pere des Pawvres p.230, z3r. Sa condui- 
te dans le Concile de Trente, p. 272. 
Et dans fon Diocéfe , p. 233. Son Union 
avec l’Hluftre Cardinal Moron , lui de- 
vient funelte , p. 234 Conftance du Pré- 
lat dans l'épreuve , aflition de tout fon 
Troupeau, p. 123$. Heit rendu a fon Egli- 
£', & pleinement juflfié, 136. EH paroit 


‘ de nouveau 2 Trente, & fe he d'äminé 
* avec D. Barthelemy des: Martyrs ,p 237. 


Tome IF. 


Quelle déférence les Peres & les Théolo- 
giens ont pour ui, p. 1238 Commiflion 
dont on le charge ,p. 139. Son travail à 
Rorïie ; fa fainte mort , ibid. 


Fourké, ( JacQrEs } motifs de fes Etudes, 


IX, ibid, Il faic 


p. 161. Vigilant Supérieur, & Miniftre 
zélé, p. 162. Prédicateur du Roy Henry 
II, & fon Confeiller,p. 163. Il écrit con- 
tre les Héréfies ; & continue fon Miniftére 
à la Cour de Es II, & de Charles 

‘Oraifon Funébre de 
l'Empereur Ferdinand I, p. 164, 1] eft 


_ nommé à l’Evêché de Chaalons ,p. 165. 
 Trifte état de ce Diocèfe, ravagé alors 


par les Calviniftes ,p. 166. Zéle du Prélac 
pour en arrêter Îes progrès; fa mort, 
P. 167. Elégie , 168, 


G 


Ancés, ( Juzren ) fes ralens , & fa cons 
diuôn, p. 107. Premier Évêque de 


| Tlafcala , p. 108. Les Américains le reçoi- 


vent âvec joye; & il les défend contre 
leurs Opprefleurs, p. 109. Avantages : 
qu'il leur procure, Converfions , p. 110, 
Ce qu'il recommande à fes Freres ; fa 
mort , sbid. | | 


GÉNES, urbrmè l'an 1522, & pillée par les 


Impériaux , 34. 


GiRON ;” | FEHNANDEZ ] fe-révolre dans le 


Pérou , attaque la Ville de Lima ; il eft 
repouffé, vaincu, pris , éxécuté, p. 418. 


GopErRoY D& BoLpuc, attaque avec zéle 


les Héréfies naiflantes ,p. 52. Excès deg 
Seétaires ,p. 553. Godefroy, facré Evêque 
de Harlem , anime le zéle de fes Freres ; 
?. ÿ$4. Et confirme les Fidéles dans la Foi, 


_ P. $$$ Il échappe deux fois aux Héréti- 
‘ ques, dans la prife de Harlem, p, çç6. 


Pa 


Conduit le Divcèfe de Munfter ; va: à 


Rome; & eft chargé de l'Eglile de De- 
‘ venter , p. fs7. Sa mort, ibsd, 


GRENADE , ( Louis Ds } fes premiéres in 


* elinations., p. f58. Sa conduite, & fes feñ. 
" timens touchant les Etudes, p. fs9 , sé60, 
“Il confulte moins les’ Philofophes , que 
: les Prophêtes , p. 561. Prèche avec fruir 

_P. 562. Vie Solitaire, &: Apoftolique 

- ‘dans le Couvent de frala Celi, qu'il réta2 
 blit,p. $63, Il fonde-un nouvean Sanc- 
* tuaire, & donne /4 Guide des Pécheurs 


?. 564 L'Infant Henry de Portugal l'attire 


‘à Evora; & fe mer fous fa conduire 
«565, Grenade élû Provincial de Portu? 


gal, fe rend utile a tous , p. s66 I}ala 


‘ Sonffance de la Reine, qui.ne peut luf 


faire accepter aucune Digniré, p. , 
Elle luï otlre l’Archevêché de 


67e 


Brague, 


p.568. Et il denveure infléxible > Pr 569. 
. Son refus ranime les efpérances des Prt. 


cd 


è 


n 
L 


tendans, p. $70. Il fait l'Eloge de D 

Barthelemy des Martyrs, p. os. Réponfe. 
de {a Reinea Grenade ; & de Dos Barrie. 
kmy a ls Keine,p. 572..Ce-qu'on -fair 


Gesgg 


7186 TABLE 


pour vaincre la réfiftance de Barthelemy, 
7 p.573, 574. Difcours de Grenade, p. 575$, 
576. Réflérions fur fa conduite envers un 


" Ami,p. 577. I vifite le nouvel Archevè- 


que ; motif de certe Vifice, p. 578. Ce qu'il 
propofe au Prélat , p. 579. Il demeure fa- 
tisfaic de fa Réponfe , p. 580. Accepte la 
Fondation d’un Couvent; p. 581. Nou- 
veaux Ouvrages, p. $82. Sa Réthorique 
de l’Eglife, p. 583, 584, 585. Quelle idée 

__on doit avoir de cer Ouvrage, p. 586, 
587. Quelle eftime on fait par tour de 
Grenade , & de fes Ecrits, p. 588. Il pré- 
fére la pauvreté de fon Etat, à l’éclat de la 
Pourpre , que Sixte V lui deftinoit , ikid. 
Perfévérance dans les plus faintes Prati- 

‘ ques ; mort précieufe , p. 509. Les Œuvres 
de Grenade font traduites en toutes fortes 
de Langues , p. 590. Bref de Grégoire XIII, 
à Louis de Grenade, p. fol. 

Gueux, la Confédération des Gueux, met 
tout en combuftion dans les Pays-Bas, 
P. 446. Sacriléges , Profanations , Impié- 
tés, &c. ibid. 

GurencourT, ( JsAN ps ) Confefleur du 
Roy Henry II, & zélé Défenfeur de la 
Foi ,p. 155. Ses Talens, & fes Travaux 

* pour l'Eglife, ». 156, 157. Son Eloge par 
un Auteur Contemporain ,p. 158. On at- 
tribue à fes Confeils plufieurs Edits du Roy 
Henry II contrel'Héréle ,p. 160. Sa mort, 


P. 161, 
‘H 


vsT, (ANTOINE) Dominicain, 
H Docteur de Sorbonne , prêche avec 
” fruit dans le Pays-Bas , & à la Cour de 
Bruxelles, p. 439. Confefleur de deux 
_ Princefles Gouvernantes , montre toujours 
beaucoup de fagefle & de modération 
ibid, Sacré premier Evêque de Namur, i 
va au Concile de Trente , p. 440. 1l fouf- 
crit au Décret de la Réfidence , p. 441. Ce 
qu'il fait dans la Caufe du Patriarche d’A- 
quilée, p. 444 Il confeille à la Gouver- 
nante Marguerite d'Autriche , de faire pu- 
blier les Décrets du Concile de Trente ; & 
_ilen fait la Régle de fa conduite, p. 445. 
Sollicitude Paftorale , Synode de Namur, 
. 446. Pendanç que la Confédération des 
‘Gueux trouble les aurres Eglifes , le Pré- 
lac cpnferve la Paix dans la fienne , p, 447. 
Il ee & recouvre fa liberté ;. & combat 
" jufqu'à la mort, pour la défenfe de la Foi, 


_p. 448. ja ; | 
Henry, ( Cacrqus AMÉRICAIN ). devenu 
Efclave des Efpagnols., embrafé fincére- 
” ment le Chriflianifime ; & recouvre la li- 
berté par fa réfolurion , p. 263. Hiftoire 
curieufe de ce jeune Héros, p. 270, 271, 
272 , &C : ne NN. 
HsrCULANT, ( VINCRNT ) fes occupations 
dans la Retraite, p. 543. Ce qu'il fait à 
. Péroufe , dans la Baflé-Allemagne , & en 


Flandres, p. $44 En Tofcane, p. : 
Nommé Evêque de Sarno, il elt ART 
avec le Cardinal Aléxandrin , dans les 
Cours de France, d'Efpagne, & de Por- 
gl » P- 546. Transféré au Siége d’Imola, 
il fait paroître fa prudence & fa charité, 
dans un tems de Pefte, p. 547. Fruits & 
_ étendue de fon zéle,p. 548. L'Eglife de 
‘ Péroufe le demande pour Evêque ; & le 
Pape l'oblige d'accepter , ibid, Vilices, Inf— 
tructions, Synode, Ouvrages ,p. 549. IL 
ne peut obtenir la permifhion d'abdiquer 
fa Dignité, ibid. Sa mort, fon Eloge par 
l'Abbé Ughel, p. $$5o. Il laifle trois illuf 
tres Neveux, & une Niéce dans l'Ordre 
de faint Dominique, p. fs1. 
HoncGrir , ravagée par les Turcs ; p. 18. 
Humiutés, Freres humiliés : faint Charles, 
a la recommandation de faint Pie, veut 
les réformer , p. 368. lis con'pirent contre 
fa Vie, p. 369, 370. Le faint Cardinal 
s'intéreflé en leur faveur , p. 371, Le Pape 
. fait procéder contr'eux , & abolt leur 
Ordre , p. 372° 
I 


Nririu, célébre Formulaire de Charles- 
Quint, qui déplair également aux Ca- 
choliques, & aux Proteftans , p. 188, 
189, | 
JusrinIANI, ( ANroÏNs ) fes Travaux pour 
la Foi , p. 302. Il eft nommé à l’Archevè- 
ché de Naxia; & céde ce Siége à un autre, 
p. 303. Se rend au Concile de Trente ; 
. gouverne faintement l’Eglife de Lipari, & 
repofe dans le Seigneur , p- 304. 
Jusrinrans , ( AvGusriN,) fes Parens s'op- 
. pofent à fa Vocation ; & l'envoyent en Ef- 
gne , où il fe pervertit, p. 27. La grace 
e rapelle à lui-même; de retour en Italie, 
il prend l'Habit de faint Dominique, 
. p. 28. Rapides progrès dans l'Etude des 
Sciences, & des Langues, p. 29. Ilenfei- 
- gne, & il écrit ; il eft recherché des Sça- 
vans , & élevé à l’Epifcopat, p. 30. Il pu- 
blie un grand Ouvrage, p. 31. Ce quil 
fait à Trente , à Rome & à Paris ,p. 32. Il 
_eftbien reçu en Anglergrre , & en Lorraine, 
p.33, 34. Il vifite fon Diocèfe, & com- 
ofe divers Traités, ibid. Sa mort , fon 
ortrait, p. 3f. Sa Bibliothéque, p. 36 
Ce que Bayle a dit de ce Prélat , p. 37. 
JusriNIANI, ( TIMOTHÉE } fa naiflance, 
fa Vocation, p. 295. Il eft fair Evèque 
d’Aria dans l’Ifle de Candie : fe trouve au 
. Concile de Trente, & eft transféré à l’E- 
vêché de Scio, p.296. Ce qu'il y fax, 
p.297. Les Turcs furprennent cette lie, 
. & la pillene , ibid. Douleur, & courage du 
pieux Prélat, p. 298. Défolation de la 
Maifon des Jufiniani , #bid, Généreux 
- Enfans de cette illuftre Maiïfon , p. 1299. 
Conftance d'un petit Martyr, ibid. Aure 
éxemple édifant, p. 300. Le Prélar va.à 





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DES MATIERES. 787 


Conftantinople , rachete quelques Ca 
tifs ; & obrienr le libre Exercice de la Reli- 
ion dans toute l’Ifle de Scio, sbid. Infidé- 

fre des Turcs; quel bien Juitiniani fait 


. dans un autre Diocèfe ,p. 301. Sa mort, 


Pe 3020 


JusTINIANI , ( VINCENT ) élû Général de 


{on Ordre, p. 527. Ce qu'il fe propofe 
d'abord pour l'honneur de la Religion, 
p. 528. Ce qu'il recommande à fes Re- 


ligieux de Pologne ; ce qu'il fait en 


_ France , p. 530. Dans le Concile de 


Trente ; & dans le Chapitre de Bologne, 
p. 531. Il apprend avec douleur les ex- 
cès des Seétaires, dans nos Provinces; 
& ceux des Turcs dans l’Ifle de Scio, p. 

32. Pendant qu'il vifite fes Maifons en 
Efpagne, l’Exaltation de Pie,Vile rapelle à 
Rome , p. $33. Il agit en faveur de l’Ar- 
chevèque de Toléde , & fourient le zéle de 
ceux qui combattent pour la Foi , sbid. Il 

réfente à Sa Sainteté les Noms de plu- 
ere SE ts , morts pour la Foi, 
p. 534. Ses foins pour faire fleurir les Eru- 
des , & procurer une nouvelle Edition de 


tous les Ouvrages de faint Thomas , ibid, 
 Nonce Apoftolique à la Cour d'Efpagne, 


p. $35. Motif, & fuccès de cette Légation, 
p. 536. Juftiniani ef fait Cardinal; nou- 
velles occupations ,p. $37. Sa mort , fon 


Epiraphe ,r. 538. 


L 


Lu Etude des Langues, renou- 


vellée dans l'Ordre de S. Dominique, 
p.8f,86,713, &Ce Lo 


Las-Casas, | BARTHELEMY DE ) fon premier 


æ 


Voyage dans l'Amérique , p. 240. Second 
Voyage ; ce qu’il fait dans l'Ifle de Cuba, 
241. Sesliaifons avec les Miflionnaires Do- 
minicains, ibid, Injuftice de ce qu'on apelle 
Départemens , p. 242: Las-Cafas s'éléve 
contre l’opprefhion , ñ 243. Les Enfans de 
S$. Dominique travaillent pour la liberté & 
le Salut des Américains, 244, 245, &c. Las- 
Cafas füit leur éxemple , p. 249-152. Gémit 
fur les excès de fes Comparriotes , p. 253. 
Repaf& en Efpagne pour y chercher 
un remede , p. 254. Obrient quelques Ré- 
glemens ; & eft déclaré Prorecteur Géné- 
ral des Indiens ,p. 256. Son Difcours de- 
vant le Roy, & fon Confeil, 259. Oppo- 
fition aux Réglemens ,p. 263, &c. Nouc 


. velles Epreuves ,p. 264, 265. Vices des 


me Voyage en Efpagne, p. 269. Ce qu'il 


Habitans de Cumana, p. 266. Il entre 


dans l'Ordre de faint Dominique ,p. 268. 


Ce que Las-Cafas obrient dans un troifié- 


fair dans l’Ifle de Saint Domingue , p. 275$. 


: Blamé d’une bonneaëtion , p. 276. Il par- 


court avec fruir le Méxique, le Pérou , & 


plufieurs autres Contrées de l'Amérique, 
‘p. 277. Revient en Efpagne , & fait déli- 


vrer plufiears Indiens , p. 278. Sacré pre- 


mier Evêque de Chiapa , p. 299, Retourne 
dans l'Amérique, & s'y fanctifie parmi 
© les Travaux, & les Perfécurions , p. 280. 
Ce qu'il fait pour arrêter le Scandale, 
p.281. Cruautés des Conquérans des In- 
des Occidentales ; p.182, 283. Le pieux 
Evêque abdique fon Evèché , & fe retire 
dans fon Couvént de Valladolid , sbid. Il 
continue à agir , parler , & écrire, en fa- 
. veur des Indiens, p. 1284. Difpute avec 
avantage contre Sépulvéda , Pe 28$. Pu= 
‘_ blie de noùüveaux Ouvrages, & metrt dans 
une heureufe Vieillefle , p.186, 
LÉANDRE ALBERT, fes Etudes ,p. 1211. Ses 
premiers Se PP. 122,123. Il felie 
avec plufieurs Sçavans, p, 114 Exerce 
l’hofpiralité envers un illuftre Archevêque 
éxilé pour la Foi,p. 125$. : 
LipesMA, ( BARTHELEMY Ds ) fes premiers 
* Travaux en Efpagne , p. 767. Prédicatèur 
& Profefleur dans le Méxique , & à Lirna, 
"p.768. Il refufe un Evèché, on l'oblige 
depuis à en accepter un autre ; ibid. Sol 
citude Paftorale ; faint- Emploi de fes Re- 
venus , ?. 769. Etabliffèmens uiles, 


4 


+ 77 0e | | 
Lsrrras de l'Empereur Charles-Quint , au 
Cardinal Cajétan, p. 16. : 
D'Adrien VI, à l’'Evêque de Vas 
radin , p. 17° L 
| De Budée , Sécretaire d'Etat à 
Erafme , p. 41. on 
De l’Archevèque d'Tpfal, à Léan 
| dre Albert ,p. 125$. 
Du Pape Paul III, à Pierre de 
Soto , p. 218. 
ém=» De Pierre de Soto , au Pape Pie 
IV ,p.227. ; Éd 
mms De faint Pie V , aù Grand-Mattre 
de Malthe, p. 333. : 
_…. Du même, au Roy de Fra 
Charles 1X, p. 349. 
De Philippe II, au Pape Pie V, 


OP 359 
De lie V, au Sénat de Génes ; 
pe. 361. RO N 
Du nine à la Reine d’Ecoffe ; 
Ps 378 L 
Du Sacré Collége , 4 Léonard de 


























Marinis | p. 395$. 

——— Du Pape Grégoire XIIT, à Louis 
de Grenade , p. sor. 

De faint Charles Borromée, à 
Don Barthelemy des Martyrs, 

| Pp. 6$t. | | 

————— Du Roy de Portugal, au Pape 

Pie V ,p. 707. 

LoaysA , (GARCIE Ds } fuccéde à Cajétan, 
dans le Gouvernement de fon Ordre, 
p. 94. Zélé contre les Héréfies , p. 95. Fruit 

de fes Vilites, p. 96. Sentimens, qu’il 
veur infpirer à l'Empereur Charles-Quint, 
qui le prend pour fon Confefleur ,p. 97° 
: Son avis, & fon Difcours dans lé confeil 
‘dece Prince, en faveur da Roy François !, 


Gegggi 





88 


p. 98. Il agit avec le mème zéle pour le 

. Pape Clément VII, p. 99. Il accompagne 
l'Empereur en Italie, p. ro1. Aflifte à fon 
Couronnement à Bologne, & eft fait 
Cardinal ,p. 102. Se trouve à la mort de 
Clément VII, & contribue à l’Elettion de 
Paul III, 103. Rerourne en Efpagne ; fes 
nouvelles Dignités l’expofent à l'envie, 
p. 104 Sages libéralités | Fondations , 
P. 105. Vertus de ce Cardinal, fa mort, 
Ed 


! 

LonysA, ( Jérôme) premier Evêque de 
Carthagéne , il gagne l'affection des In- 
diens, p. 411. Fruits de fon Miniftére, 

. p.412. Il eft transféré au Siége de Lima, 
?. 413. Ilen devient le premier Archevè- 

. que,p. 414. Beaux Etabliflemens , nou- 
velles Converfions , ibid. Zéle , & fermeté 
de l’Archevèque , p. 415. 1l appaife quel- 
ques Révoltes, p. 416. Aflémble un Con- 
cile Provincial ; fauve la Ville de Luna ; & 
diflipe les Faétieux, p. 418. Affermit la 
Religion dans le Pays, p.419. Magnifi- 

. cence Religieufe du Prélat > fa mort, fpn 
Epitaphe , p. 410. La célébre Ville de 
Lima, où il avoit fondé une Univerfité, 
vient d’être cotalement détruite par un 
Tremblement de Terre. | 

Louis, Roy de Hongrie, défair par les 

F Turcs, périt dans un Marais ,p. 18. 

ZLusiGNAN , ( ÉTIENNE DE ) pieux & fçavant 

= Dominicain , travaille utilement pour ra- 

… Sheter fes Compatriotes , Efclaves à Conf- 
tancinople, p. 691, 692. Ecrit en leur fa- 
veur ,p- 693e : 

LurHer ,( MARTIN ) ce que le Légat Apof- 
tolique éxige de lui, p. 12. Diflimulation, 
& Variations de cet Héréfiarque, p. 13, 
14 Sa Doctrine d'abord condamnée par 
les Docteurs de Paris ,p. 15. 


AALTHE, vivement attaquée par les 
M Turcs, mieux défendue par les Che- 
* valiers, p. 331. 
MANRIQUÉS, ( THOMAS) médiateur de la 
_ Paix, entre le Pape , & le Roy Carholi- 


. que, Pe 179: | ir. 
Maninis, ( LÉONARD Ds ) fon Portrait, 


2. 393. Il eft fait Evêque, & fert utilement: 


le Pape, p. 394 Nonce en Efpagne, 
p. 395. Avec quel zéle, il foutient les 
Droirs du Saint Siége, p. 396. Ce qui lui 
arrive à Geneve, p. 397 , 398. De quelle 


maniére il eft reçu à la Cour de Rome, 


fruits de fa Sollicitude dans le Diocèfe de 


Lanciano , p. 399. Ilen devient le premier 


Archevêque, p. 400. Légat du Pape au 
Concile de Trente, il y eit généralement 
eftimé , p. 401. Le Concile le députe vers 
le Pape ; & il remplit l'attente des Peres , 
pe 402, Zéle & fermeté contre les abus, 
_p. 403. Ce qu'il dit à l’Evêèque de Cingq- 
Eglies ;p. 404. Nouveaux foins donr il e 


L | TABLE 


eft chargé, parle Concile, & par le Pape ; 
?.40$5. Acte de générofité , p. 406. Envoyé 
Légar en Allemagne , il abdique fon Ar- 
chevêché , bd. Ecrit contre les Héréfes , 
& eft nommé Vfiteur de vingt-Cinq Dio- 
cefes , p. 407. Ce qu'il fait dans celui 
. d’Albe, ibid, Il contracte une étroite ami 
tié avec faint Charles Borromée, p. 405- 
408. Il fe trouve avec lui, lorfqu'on at- 
tente à la Vie du faint Cardinal, sbid, Il 
. remplit une Légation dans les Cours d’Ef. 
pagne , & de Portugal ; & eft deftiné à une 
, autre dans celle de Vienne, p. 409. Sa 
mort , fon Epitaphe , p. 410. 
Marinis , ( Vincenr p5 ) Neveu de Léo- 
. nard de Marinis , eft fair Evêque d'Albe 
après fon Oncle, & meurt en odeur de 
fainteté , p. 409. 
MaAyeuc , ( BiIENHEURSUX Yves ) fes com- 
mencemens, p. 75. Travailleavec ferveur 
à fa perfectioh dans l'Ordre de fine Do- 
. minique, p. 76. Zélé dans l'Exercice da 
. faint Minillére, p. 77, 78. Modefte , & 
. défintéreffé dans les Cours de Bretagne & 
_ de France ; ami des Pauvres, & honoré 
de la confiance de la Reine Anne de Bre= 
tagne , p. 79, Qui l’oblige d'accepter l’E- 
vêché de Rennes, p. 80. Beaux éxemples 
du Prélat, & fa charité pendant la Peite : 
P. 81, 82.11 prononce dans l'Eglife de 
Paris, l'Oraifon Funêbre de Louis XII 5 
p. 83. Réforme quelques Monaftéres , 
chaffe un Luthérien du Diocètede Rennes, 
p. 84. Mort du faint Evêque ; fon Tom- 
beau eft honoré par les-Fidéles, p, 8$. Son 
Eloge par le Pere Efprit Roter , p. 90. 
MercHion , célébre Prédicateur lolonois 5 
s'oppofe avec force à l'Hérétique Brentius, 
& aux Erreurs dans le Royaume de Polo 
_gne,p. 528, $19. Ce qu'il repréfente au 
Roy Sigifmond-Augufte, p. $;0. 
MENDOZA , | Dominique Ds } Frere aîné 
du Cardinal de Loayfà : ce qu'il fait dans 
la Nouvelle-Efpagne, & dans les Cana- 
ries , p. 106. 
MÉPRISES, 





De M. Dupin, p. 4,8, 66,108, 


289. 
7 Du Pere Echard ,p. 21, 563. 
7" De Moreri p.18, 89. 
————— Du Continuateur de l'Hiftoire 
de M. Fleury , p. 42, 148, 
196, 210, 234, 471 ; 4775 


483 
——— D'un Auteur Anonyme, p.198, 
19% . 
D'un autre Anonyme, p. 308. 
De Nicolas- Antoine , p. 638, 
MicoN , ( BIENHEUREUX JEAN ) qualités 
de fon efprit & de fon cœur : innocent 
Berger , fige Ecolier , fervent Religieux, 
habile Docteur , p. 489, 490. Il souverne 
& réforme une Province de fon Ordre, 
p. 491. L'Empereur Charles-Quint , l'en- 
gage à travailler à la _Converlion des 











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DES MATIERES. 789 


Maures; ce qu'il offre à ces Infidéles, 


p. 492. Ouvrages pleins de Lumiéres, & 


… & d’'Ondtions, ibid, Travaille avec faint 
Louis Bertrand à établir la plus parfaite 
régularité, p. 495. Il meurt en odeur de 
Sainteté ; fon Tombeau eft glorieux, & 
fa mémoire en bénédiétion , p. 497, 498. 

Micqui, (JEAN ) Juif, irrite le Grand Sei- 
gneur , contre les Chrétiens , p. 380. 

MonrTésiNOo, ANTOINE Ds ) zéle & fermeté 
de ce faint Religieux, pour la piété & la 
juftice , p. 245, 246. Dans l’Ifle de faint 

. Domingue, & en préfence du Roy Ca- 

. thalique, il plaide la Caufe des Améri- 
Cains OPPIIMÉS , P. 147, 248. 

MusrtArHA, Général des Turcs, fa perfdie, 
& fa cruauté, p. 381, 382. 


MuzzaRazLi ,| JÉRÔME ) Maître du Sacré: 


Palais ; Archevèque de Conza , p. 154 


| N 


N'! cos1s, féjour ordinaire des anciens 
Rois de Cypre, afhégée, prife, & 
faccagée par les Turcs, p. 687. 
NunszveA, ( Don BLaïse ) Viceroy du Pé- 
. trou ; foupçonné d'avoir follicité les Or- 
donnances rigoureufes qu'il publie au 
. nom du Roy Catholique, p. 416, Son 
 imprudence lu coûte la vie, p. 417. 


O 


Cuirarr, fameux Corfaire Calabrois, 
O Apoîftat : faint Pie veut favorifer fon 
retour, p. 70°. Le Roy Cacholique, Phi- 

lippe II, entre dans les vües du Pape, 
P: 706, 
P 


AGNIN, ( SANTÉS ) fa connoiflance de 
la Religion, & des Langues, p. 86. 


Ses Talens pour la Chaire; fruits de fes 


. Prédications, & de fes Leçons, p. 87. 
Travaille à la Traduction de la Bible fur 
. les Oxiginaux , p. 88. Il vient en France, 
& s’arrète à Lyon, sbid. Ses Ouvrages im- 
primés , fa mort pleurée par les Lyonois, 
+ 89. 
Paru ,( GuiczaAuMEs ) Confefleur de Louis 
XII, fait l'Eloge Funèbre de la Reine 


Anne de Bretagne , p. 39. Reçoit les der. 


aniers foupirs du Roy , p. 40. Favorife les 
Gens de Lettres, & en elt loué, p. 41. 
Ouvrages qu’il compofe , ou qu'il retire 
de la poufiére , p. 42. 11 lt fait Evêque de 
Troyes, p. 43. Soliicitude Paftorale, li- 


béralités, p. 44 Il sn pacte fçavans 
e 


Difcours dans l’Aflemblée des Evéques à 
Paris , p. 46, Ce qu'il fait dans le Diocèfe 
de Senhs, p. 47. Autres Ouvrages, fa 
mort , ibid, 
Pis, ( V SAINr ) fa Naïflance, fes Parens, 
{on Eduçarion , & fa Profeffion dans l'Or- 


. Sa Sainteté çonfole & protége 
_d'Ecofle., Marie. Sruart, p. 377, 378 


dre de faint Dominique, p. 30$, 306, 
307. Ses premiers Emplois, p. 307, 308. 
Zéle, vanne , intrépidité, p. 309. Fruits 
defa Sollicitude , p. 310. Il eft fair Evèque, 
?. 311. Cardinal , & Inquifiteur Général, 
p.312. Sa conduite envers fes Parens, 
p. 313. Ce qu'il fait dans fon Diocèfe de 
Montreal , & à Rome, p. 317, 318. Son 
Difcours au Pape Pie IV, & al'Ambafla- 
deur de Florence , p. 319. Sa fermeté dé- 
plait quelquefois, p. 320. Griéve maladie 
guérifon , p. 321. Elü Pape, il prend lé 


, nom de Pie V ,p. 313. Ses premiéres Libé 
- ralités réglées par la prudence, p. 324.11 


fait refpecter les Loix , p. 325. Sa conduite 
envers le Comte d’Altemps, p. 326. Il 
févit contre les Femmes de mauvaife vie, 
. 327. Attire plufieurs Juifs à la Foi ; & 


_ réprime les excès des autres ,p. 328, 329. 


Porte par tout fes attentions, donne du 
fecours à l’Empereur contre les Turcs, 
p. 330. Soutient l'Ordre de Malrhe, p. 331. 
Releve le courage du Grand - Maître , 


- Pe 3333 334 L'aide puiflanment , p. 33$e 
. Déconcerte les projets des Turcs, & pro- 


cure la liberté à plufeurs Efclaves ,p. 336. 
Aide le Roy Très-Chrétien contre les Cal- 
viniftes remuans, p. 337, 338. Merle 
Comtat Venaiflin en füreté , p. 339 ; 340. 
Purge l'Etat Eccléfiaftique de Voleurs, 
p. 341. Procure divers avantages au Peu- 
ple Romain ,p. 342. Sévérité tempérée 
par la clémence, p. 343. Générofité à pare 
donner , tbid. Délateurs méprifés, Im- 


_ pofteurs punis, p. 344 Examen de la 


Doctrine de Baïus ,p. 345. Le Pape écrit 
aux Evêques, & au Roy de Pologne, 
p. 346. Envoye des fecours au Roy Char- 


.kSIX, p. 347, 348, 349. Victoires des 
. Catholiques en France ,p. 351,3$2,35f3. 
. Ce que le Pape confe.lle aux Rois de 
. France, & d’Efpagne, p. 354. Il écrit à 


de II, pour l’adoucir envers l’In- 
fant Don Carlos, p. 360. Réforme plu 
fieurs abus dans différentes Provinces d’I- 
talie ,p. 361. Pacifie les Troubles de Corfe, 
?. 361. Soutient les Catholiques de Dant-. 


_zich,p, 364. Défend les Droits de l’Eglife 
. de Trente ,p. 365. Ceux de faint Charles, 


P.366, 367. Confole le faint Cardinal, 
& punit fes Perfécuteurs , pe 371, 372e 
Donne le Titre de Grand Duc a Come de: 


. Médicis , p. 373. Beaux éxemples de ver- 


tu ,p. 374. Utiles con, piTe 
a Reine: 


Alifté les Catholiques éxilés ; p. 379. Li- 


_ gue les Puiflances Chrétiennes contre les 


Turcs ,p. 381. Anime tout, & çonnoit 
par révélation la Viétoire des Chiériens, 
Pe 383, 384, 385. Dernjéres a@ions dy 
faint Pape ,p. 386. Sa maladie ,p. 387 
Son dernier Difcours ,p. 388. Sa mort, 
p.389. Son Eloge , p. 390 Son Epitaphe, 
p. 391, Sa Canonifation ,p. 392. 


Gegggil 


790 .__ TABLE 


PIZARRO , { FRANcçoIS ) attaque, & défaitle 
"Roy du ami qu'il fax cruellement 
MOUrIr , fe 112» . 

PiZARRO , ( GonçaLsz ) infpire la Révolte 
à quelques Indiens, p. 416. Saccéde au 
Gouverneur du Pérou, #. 417. Et périt 
miférablement , p. 418, 


R 


Ouais, Femme pécherefle, met la 
N. confufion dans ta Ville de Sévilke, 
r. 740. Elle eft chaflée du Royaume d’Ef- 
pagne , P. 741° ; 
Roms, Sac de certe Ville par l’Armée Im- 
périale ,p. 19. | 
Ruy Gomasz Ds Syiva, conduit Don Bar- 
thelemy à l’Audience du Roy Catholique 


p.645. 
Arucss,( AUGUSTIN ) fes commence- 
mens , & fes progrès, p. 738. Sa ma- 
niére de prêcher , 8. 739. Fruits de fes 
Prédications , p. 740. Ce qu'il fait à Sé- 
ville , p. 744. Et à la Cour de Philippe Il, 
pe 741. Commiilions remplies avec hon- 
neur ,p. 743. Retraites, faintês Occupa- 
tions , ibid. Patience dans les fouffrances, 
mort Chrétienne, p. 744. nn 

SCHOMBERG , ( NicoLas Ds ) ce qu'il fait à 
Pile, & 2 Florence, p. 48. Ses Emplois 
dans l'Ordre de faint Dominique, & a la 
Cour de Rome , p. 49. Léon X le fait Ar- 

. Chevèque de Capoue , & Clément VII fon 
Légat au Congrés de Cambray , p. fo. 
Paul III, lui donne la Pourpre, dans 

- deux Conclaves il a des Suffrages pour 
étre Pape , p, so, sr. Il abdique fon Ar- 
chevèché je qu'il ne peut y réfider , p. fe 
Réforme une Abbaye, & la fait unir à un 
Hôpital, ibid, Sa mort, p. $3. Branche de 
la Maiïfon de Schomberg , établie en 
France Pif4,ffs. 

SÉPULVÉDA , { JrAN-Gsnés pe }] Cliartoine 
& Doîteur Efpagnol , entreprend de juf- 
tifier la conduite des Conquérans des In- 
des , p. 284. Il eft réfuré par Las-Cafas, 
& fon Livre condamné, p. 185. 

SiRLET , Juif de Naiffance, depuis Chrétien, 
& Religieux zélé pour la Converfion de 

ceux de fa Nation ,p.713. | 

SIXTS DE S18NNS, fes beaux commence. 
mens, p. 287. Ses Prédications , p. 288. 
Sa chûre, p. 289. Sa Converfion , & fon 
Entrée dans l'Ordre de faint Dominique, 
p.190. Il reprend avec frait l'Exercice du 
faint Miniftére , p. 291. Catalogue de fes 
Ouvrages ; il les fupprime lui - même, 

* P. 292. Sa mort ; Analyfe de fa Bibliothèque 
Sainte , le feul Ouvrage, qui nous refte 
de lui, p. 293, 294. 

SOLANUS , { JEAN ) Efpagnol Dominicain, 


pis diet l'Eplife de Cako dans 

e Pérou ; que cet Evêché ; fe retire à 
Rome; & meurt dans le Couvent de La 
Minerve ; où il fonde le Collége de fainc 
Thomas ,p. 413. 

SOLAR , ( ANTOINE ) arrêté, & condamné 
précipitanment à mort, par le Viceroy 
du Pérou, il eft fauvé par l’Archevèque 
de Lima, p.417 

Sero ( Dominique ) Fils d’un Jardinier, 
fes heureufes incliniations , p. 205. Il brille 
dans les Ecoles d’Alcala, & de Paris, 

- p. 206. Entre dans l’Ordre de faint Domi- 

- nique, p. 207. Forme d'excellens Difciples 
à Burgos, & à Salamanque , p. 108. 
L'Empereur l'envoye comme fon premier 
Théologien à Trente , ibid, En quelle ef. 
time à eft dans le Concile ; où il compote 
quelques Ouvrages , p. 209. Refufe l'Evc- 
ché de Ségovie , 210. Arbitre nommé par 
l'Empereur dans une célébre Difpute, 
6 z t1. I enfeigne une feconde fois dans 

"Univerfité de Salamanque , & publie 
de nouveaux Ecrits, p. 212. Œuvres de 
charité & de miféricorde , ibid, Sa mort, 

- fon Eloge ,p. 214. Ses Ouvrages, p.215. 

Soro , { PI5RR& Ds) fa naiflance, fa Pro- 
fefion , fes Vertus ,p. 216. Défintéreffe- 
ment , pieufes Occupartions, p. 217. Con- 
feiller | & Confefleur de l'Empereur , 
p. 218. Il travaille heureufement à ane 
Paix entre ce Prince, & le Roy Très- 
Chrétien ; & a la defenfe de la Foi, p.219. 
Publie divers Ouvrages, & rétablit les 
Etudes dans l’Univerfité de Dilinghen, 
p.220. Attaqué par des Miniftres Protef. 
tans , 1l eft défendu par le Cardinal Ho- 
fius, p.221. Il fert uuilement le Cardinal 
Polus, p. 223. Et la Religion dansles Uni, 
verlités d'Angleterre, p. 114. De retour 
en Efpagne, 1l continue à inftruire, & à 
édifier, p. 212$. Pie IV l’apelle à Rome, 
& l'envoye au Concile de Trente , p, 226, 
Dans quelle réputation il y eft ; il rombe 
malade , & 1l écrit au Pape ,p.127. Mort 
de ce grand Théologien , regreté à Ta- 
rente, & loué partout, p 228. De nos 
jours on a voulu attaquer fa mémoire, 
l'Adverfaire a été dotement réfuré, & 
condamné , p. 130. 

SPecrTACLes cruels , abolis en Efpagne , par 
les foins de faint Pie, p. 358. | 
SYLVESTRE, | FRANÇOIS) Général des FF, 

Prêcheurs ; fon Eloge par Léandre Albert, 


Pe123. 
T 


AVORA, ({ FERDINAND DS ) formé par 

les foins de D. Barthelemy des Mar- 

tyts , p. 450. Préfére la Retraite à un Evêé- 

ché, p. 451. Pieufes Occupations , mort 
Chrétienne , p. 452: 

TFAvOoRAa ,( Henry Dr) élevé comme fon 

Frere , dans l'Ecole de Dün Barthelemy, 


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5 EE. Fd: 


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DES MATIERES  t 


s'attache encore plus fortement eu feint 
Prélat : il le fuit à Brague, & à Trente, 


de la voracité des Sauvages , dans life de 
la Puna , p. 115. 


p. 453. Ses Vertus, fa Doë&trine, fon Elo- Vaans , derniére Retraite de D, Barthelemy 


quence le font eftimer dans le Concile, 
p. 454. Va à Rome avec l’Archevêque ; re- 
vient à Trente, & en For > Ps 4ffe 
Fait Evêque de Cochin, fur 
Malabar, conduit fagement ce Diocèfe 
pendant dix ans, p.456. Transféré à l’Ar- 
chevêché de Goa , il travaille à réformer 
les abus | & eft empoifonné pendant 
fes Vilites Epifcopales, p. 457e 


ToLépe, ( JRAN-ALvARSZ Ds) fon illuftre 


Naiflance , & fes bonnes qualités, p. 169. 
Ses progrès, p. 170. Enfeigne avec hon- 
neur à Salamanque , p. 171. Reçoit un 
Bref du Pape, p. 172. Fait Evêque de 
Cordoue , puis de Burgos, pe 173, Car- 
dinal, il travaille à Rome à réprimer 
l'Hérêlie N 2 174. Son carattére , Pe 176. Il 
porte le Cardinal Polus pour la Papauté, 
& ileft porté lui-mème , p. 177. Mort de 
deux Papes ; Guerre en Iralie, sbid. Le 
Cardinal de Toléde agit puiffanment pour 
détourner ce Fleau, p. 179, 180. Il pro- 
cure la Paix, & il meurt, p. 181. Son 
Corps eft porté en Efpagne, p. 182. 


Turcs, ils afliégent Malhe, & font re- 


pouflés avec perte, 331, 332. Ils furpren- 


nent & pillent l’Ifle de Scio ,p. 297,298 


Recommencent les hoftilités contre les 
Chrétiens p. 380. Prennent Nicofe, & 
Famagoufte ; perfidie, & cruauté , p. 381. 
Sont défaits par les Chrétiens , dans un 
Combat Naval, p. 384, 385. Leur conf- 
ternation à Conftantinople , p. 386, 387. 


Leur joye à la mort du faint Pape Pie V, 


P: 39e 


V 


AzverDE, ( VINCsNT ) Dominicain, 
Evêque de Panama , p. 111, 112. 
Condamne la cruauté de Pizarro, fans 
ouvoir l’empècher , p. r13. Il eft déclaré 
Protecteur des Indiens, & transféré à l’E- 
vêché de Cufco ,p. 114. Ses Travaux font 
utiles aux Efpagnols , & aux Américains, 
sbid, I1 devient la viétime de fa charité , & 


des Mar rS, P. 677. Zéle des Habitans 
pour s'aflurer la pofléflion des dépouilles 
du faint Archevêque ,p. 681, 682. ‘: 


Côte de Vicrorta, ( Diicus Ds } fes Talens pouf? 


la Prédication ; fa conduite à la Cour de 
Charles-Quint, fruit de fon Miniftére 
dans les Provinces d’Efpagne , p. 57, 58. 


VicrorrA, (FRançois ps ) eftimé dans l’U- 


niverfté de Paris, il met en réputation 
celles d’Efpagne, p. 59. Faic un grand 
nombre de Sçavans, p. 60. Loté par Cano, 
p. 61. Par Jean Vaiée , p. 62. Par M. Du- 
pin, p. 63. Ses Ouvrages Manufcris, ou 
imprimés après fa mort , ibid. Idée de fes 
douze Leçons de Théologie , p. 63 ,64, 
6fe | 


Virsr, Miniftre Calvinifte, confondu à 


Geneve, en préfence de Calvin, & de 
Théodore de Béze , par Léonard de Mae 
ins , Pe 397 > 398° | 
Avisrs , ( JÉRÔME ) fes baux commens 
mens ,p. 77f. Sa réputation dans les 
Chaires, & dans les Ecoles, ibid. Il con- 
duit fagément la Province d'Aragon ; & 
tout l'Ordre de faint Dominique, p. 776- 
Il eft d’abord occupé de deux grands ob- 
jets , sbid.. Zélé pour le Dépôt de la Doc- 
trine, & la Propagation de la Foi, p. 777. 
11 f laiffe prévenir contre le P. Michaëlis, 
& bientôt il lui rend juftice, p. 778. Faic 
fes Vifitesen Éfpagne ; mérite la confiance 
au Roy Catholique , qui lui fait donner 
la Pourpre, p. 779. H avance les Affaires 
de fon Ordre, &c celles des Miflions,, ibid. 
Sa mort, p. 780. 


Z 


77 Avoticas, Peuples fauvages de l’Amé- 


rique , p. 460. Plufieurs fe convertiflene 
à la Foi, par les Prédications de Bernard 
d'Albuquerque , p. 461° 


Fin de la Table des Matiéres du quatrième Volume. 


_ 


de | AUD ON 
| … _ 
FAUTES A CORRIGER. 


P“: 10 , ligne 8 , c'eft-i-dire beaucoup : fifez, c'eft dire. 
28, lig, 3, convalence , lig. convalefcence. 
45 , lig. 1 , Château de Romorantin , 4f. Rémorentin, 
f2 , lig. 6, Nicola, if. Nicolas, 
53, Not. 1, fuperetilem , /if. fupelle£tilem. 
81, Lg. 22, ce Fleaux , if. ce Fleau. 
‘90, lig, 2$. VIngt-un, lif. vingr-une. 
96, Not, delicamenta fequarium , if. delivamenta fequacium , 
10), Not.i, Ve, dif, Vel, 
209, dig. 13 , des nouvelles, Z;f. de nouvelles, 
214, 4g. 17, du Peres, /if. du Pere. 
276, lig. 10 , différens fex2, /if. différent fexe, 
296 , lig, 12, deux Diocéfes,; Lif, deux Diocèfes. 
348 , lig. 25 , Prétendu Réiorme, /if. Prétenduë Réforme. 
355$, lig. 42, Cabaler {on Autorité, /5f, contre fon Autorité, 
364, dig. 8, quiftruifent in, /if, qui inftruifenc, 
377, /18. 41 , voulu s’aflurer, 4f, voulut s'aflurer. 
382, lig. 40 , fes craintes étoient fondés , Af. étoient fondées, 
408, lig. 7, vérités prêchés, 4j. Prèchées. 
491, lig. 29, auroient été, Lf. auroit. 
Ibid, lig. 33, Duc de Candie, 4f, de Gandie , Idem Page 495$ » lige Je 
498, lig. 40, qui l'embrafloit , /if. qui l'embrafoir. 
sir,4g.42,fanct Crucis, fanéle Crucis. 
537, lig 121, ayant été Préfet, dif. ayant été fait Préfer, 
538, lig. 27, & quoique, effacez &. 
$52, dig. 7, d’être Catholique, /if. Catholiques. 
553; dig. 42, Votæ difcrimine, lif, Vite diferimine. 
560 , lig. 36, eft elle bien différentes , /:f.. bien différente, 
567; lig. 31, Dignité d'Archevèêché, if. d'Archevéque, 
630, Lig. 29, Vierges confacrés , if. confacrées. 
633, lig 1 , N'en voulut, 4f. Il n’en voulut. 
673 lig. 14, le Trône Portugal, /if. de Portugal, 
704, lig. 11, avoient caufées , /if. caufte. 
723 : lig. Not. Gratwlo lif, Gratulor. 
740, lig: 27 , celus eft fouillé, #f, qui eft fouillé. 


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